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Pierre Zaccone

ÉRIC LE MENDIANT

(1853)

Table des matières

I II III IV V VI VII VIII IX

I

Le 15 juin 1848, un paysan et une jeune fille sortirent de bon matin du bourg de Lanmeur, et s'acheminèrent vers le petit village de Saint-Jean-du-Doigt, situé à quelques lieues de là, sur le bord de la mer.

Il pouvait être sept heures.

La journée promettait d'être superbe; le ciel étendait au-dessus de leurs têtes son éclatante tenture bleue, frangée de nuages blancs; le soleil sortait étincelant des montagnes lointaines; le souffle frais du matin courbait les arbres en fleur, et semait sur la route les gouttes odorantes que la rosée venait d'y verser. Il régnait de toutes parts un calme, une paix, une sorte de recueillement pieux, mêlé de doux et ineffables tressaillements; on eût dit que la terre encore à demi assoupie luttait en soupirant contre les dernières étreintes de la nuit, et qu'elle murmurait doucement sa prière au dieu du jour.

Le paysan portait le costume breton dans toute son austère simplicité — Le chapeau rond à larges bords, la veste de drap noir, le long gilet brun, la ceinture de couleurs diverses, la culotte large et flottante, les guêtres de toile, et les souliers ferrés. — Il était grand et fort, robuste et nerveux, fumait une pipe grossière, et s'appuyait, en marchant, sur un énorme peu- bas, ce rude instrument des vendette bretonnes.

Cet homme pouvait avoir une cinquantaine d'années environ; mais il était encore si extraordinairement bien taillé, son visage, qui rappelait dans son ovale anguleux, le type primitif des Kimris, présentait un cachet si éclatant de fermeté et d'ardeur, il y avait dans son regard tant de feu, dans son allure, tant d'activité, que c'est à peine si on lui eût donné quarante ans.

On l'appelait dans le pays le père Tanneguy, et c'était le dernier descendant mâle de la famille des Tanneguy-Duchâtel.

Quant à la jeune fille qui le suivait, c'était sa propre fille; elle s'appelait Margaït, ce qui veut dire Marguerite en breton.

Marguerite avait seize ans: belle, comme doivent l'être les anges, elle n'avait point encore réveillé son âme, qui dormait enveloppée dans les douces illusions de l'enfance. Elle vivait auprès de son père, heureuse, souriante, folle, et ne cherchait point à deviner pourquoi, à de certains moments, elle sentait son coeur battre avec précipitation, pourquoi une tristesse indéfinie imprégnait parfois sa pensée d'amertume et de mélancolie: quand ces vagues aspirations s'emparaient d'elle, ouvrant tout à coup sous ses pas des routes ignorées, elle accourait auprès de son père, lui racontait avec naïveté ses tourments et ses désirs; et trouvant alors une force surnaturelle dans la parole douce et grave du vieillard, la tempête passionnelle soulevée dans son coeur se taisait, et la tristesse fuyait, la laissant candide et calme comme auparavant!…

Le jour elle courait, suivant dans ses capricieux détours la petite rivière artificielle qui alimentait les prairies dépendantes de la ferme: elle allait gaie, rieuse, folâtre, cueillant les pervenches et les bluets, pourchassant le papillon aux ailes diaprées, écoutant le chant des oiseaux ou le cri des bêtes fauves.

Si elle rencontrait un malheureux qui lui tendait la main, elle ouvrait sans hésiter la petite bourse où elle renfermait le trésor de ses modestes épargnes, et jetait généreusement une petite pièce d'argent dans la main du mendiant.

Bien souvent elle rentrait à la ferme sans la moindre obole; et alors si son père lui disait, en prenant un air grondeur:

— Margaït! Margaït! vous avez fait bien des folies!

— Bon père, répondait-elle avec candeur, j'ai rencontré tant de malheureux!

Et son père l'embrassait; il était fier d'elle, comme elle était heureuse de lui.

Aussi, quand Tanneguy, conduisant sa fille par la main se rendait le dimanche à l'église du bourg, c'était à qui chanterait sur leur passage les plus jolis guerz bretons.

Les vieillards saluaient le père qui passait gravement au milieu d'eux.

Les jeunes gens souriaient à la jeune fille dont le regard éclatait de franche gaieté.

C'était un doux murmure où l'admiration et le respect étaient mêlés et confondus, et qui les accompagnait jusqu'au seuil de la vieille église gothique, comme un pieux et touchant concert!

Telle était Margaït.

Jamais le moindre souci n'était venu mettre une ride sur son front si pur; jamais la plus légère inquiétude n'avait troublé la sérénité calme de son coeur.

Elle allait à travers la ville comme le voyageur à travers les forêts vierges de l'Amérique, écoutant avec ravissement les douces harmonies de la nature, admirant les merveilles de cette vigoureuse et féconde végétation, s'oubliant, enfin, dans la contemplation de sublimes beautés que l'art ne peut égaler.

Margaït ne se doutait pas même des amères douleurs qui peuvent faire la vie triste et désespérée, et elle buvait sans crainte à la coupe d'or des joies terrestres dans laquelle, jusqu'alors, aucune larme n'était encore tombée de ses beaux yeux!

Depuis quelque temps cependant Margaït grandissait à vue d'oeil, ses formes se développaient avec grâce, ses épaules s'arrondissaient comme sous l'amoureux ciseau d'un sculpteur invisible, une flamme discrète brillait sous ses paupières brunies.

La pauvre enfant ne comprenait pas bien encore ce qui se passait dans son coeur; elle s'étonnait naïvement de ces changements merveilleux, et s'effrayait même quelquefois, en admirant le triple diadème de jeunesse, de grâce et de candeur dont la nature couronnait son beau front.

Le vieux Tanneguy et sa fille marchèrent ainsi pendant une heure environ, le premier, saluant de la voix et du geste les paysans que l'aube matinale appelait aux champs, la seconde, envoyant un bonjour et un sourire aux jeunes filles du bourg qui partaient pour le marché. — Toutefois, il est bon de remarquer que ces échanges de politesse empruntaient, de la part des passants, un caractère particulier de contrainte et de froideur; mais le père Tanneguy n'y prit point garde… Peu à peu, la route devint plus solitaire; ils ne rencontrèrent, à de longs intervalles, que quelques voyageurs isolés, dont le visage leur était inconnu, et quand le soleil s'éleva à l'horizon, ils se trouvèrent seuls, à un endroit où la route se bifurque tout d'un coup.

Il y a, en cet endroit deux chemins qui conduisent par des détours différents, à un même but. L'un, plus roide et plus rocailleux, offre au voyageur les sites pittoresques, mais nus et désolés de la côte; l'autre, qui n'est qu'un petit sentier creux, descend par une pente insensible jusqu'à la mer.

Le vieux Tanneguy se tourna alors vers sa fille, et lisant d'avance dans ses yeux:

— Margaït, lui dit-il, avec un tendre et paternel sourire, quel chemin prendrons-nous aujourd'hui?…

Margaït battit des mains sans répondre, frappa la terre de ses petits pieds impatients, et s'élança en poussant un doux cri de joie vers le chemin creux.

Le vieux Breton la regarda un moment s'enfoncer et disparaître dans le sentier plein d'ombre, puis, ayant secoué sur son pouce la cendre de sa pipe éteinte, il serra le peu-bas qu'il tenait à la main, et pressa le pas pour rejoindre sa fille.

Le soleil s'était levé, et sa vive lumière semblait tomber en pluie d'or, à travers les branches d'arbres qui s'arrondissaient en berceau au-dessus du sentier: les oiseaux cachés sous les feuilles vertes saluaient les premières splendeurs du printemps; et les deux ruisseaux qui côtoient le sentier, passaient en chantant, sous les fleurs embaumées de leurs rives!

La nature a un langage inconnu et mélodieux qui remue profondément le coeur et fait doucement rêver.

Le vieux Tanneguy sentit une singulière tristesse s'emparer de son esprit, et il laissa sa pensée s'envoler un moment vers les mondes infinis de l'imagination.

Quant à Margaït, elle était déjà loin!…

Elle avait détaché le chapeau de paille aux larges bords, par lequel elle avait remplacé ce jour-là la coiffe traditionnelle des filles de Bretagne; ses longs cheveux flottaient au vent sur ses épaules, et la blonde enfant courait devant elle, avec un fol enivrement.

De temps en temps seulement, quand après avoir arraché aux revers du chemin, bon nombre de fleurs bleues et jaunes, elle se retournait tout à coup, et n'apercevait plus derrière elle la silhouette aimée du vieux Tanneguy, elle remontait en courant la pente qu'elle venait de descendre et s'empressait de reprendre, pour un moment, sa place accoutumée auprès de son père.

Ce n'est pas que Margaït eût peur de se trouver ainsi seule au milieu du sentier; Margaït n'avait peur que des farfadets et des sorcières, et elle savait bien que les sorcières et les farfadets ne battent pas la campagne pendant le jour. Mais Margaït aimait son père, et quand les papillons, la brise ou les fleurs ne lui inspiraient plus de graves distractions, son coeur tout entier revenait à son père bien-aimé!

C'était une noble enfant que Marguerite, et le vieux Tanneguy n'ignorait pas quel pur trésor Dieu lui avait envoyé!…

Dans un de ces moments, où emportée loin de son père, par l'élan de sa course, la blonde enfant ne songeait plus qu'à pourchasser les papillons et les vertes demoiselles, elle atteignit un endroit solitaire où la route se dégage tout à coup des petites haies vives qui jusque-là masquent l'horizon et permet au regard de planer au loin sur les vastes grèves de l'Océan.

Soit que Marguerite se sentît touchée de la beauté du spectacle qui s'offrait si inopinément à ses yeux, soit qu'une autre cause eût fait naître en elle un sentiment mêlé de crainte et de joie, elle s'arrêta aussitôt et croisa ses deux bras demi-nus sur sa poitrine! Puis, comme si la gaieté qui l'avait accompagnée jusqu'alors, l'eût tout à coup abandonnée, comme si même une certaine terreur se fût emparée d'elle, elle regarda instinctivement à ses côtés ne sachant si elle devait avancer ou reculer!…

Enfin, elle parut prendre son parti en brave, tourna vivement sur elle-même, et après un nouveau mouvement d'hésitation, elle reprit sa course, et s'en alla rejoindre son père qu'elle ne tarda pas d'ailleurs à apercevoir.

La cause des craintes et des hésitations de Marguerite, est trop naturelle et a trop d'importance dans cette histoire, pour que nous en fassions plus longtemps un secret au lecteur.

Disons donc de suite, qu'au moment où la jeune fille atteignait l'extrémité du sentier où nous l'avons vue s'arrêter, un jeune homme, vêtu d'un costume élégant du matin, venait à elle, monté sur un magnifique cheval de race.

C'était presque un enfant encore… Il avait des yeux vifs et noirs, de longs cheveux bruns qui tombaient en boucles le long de ses tempes, et la petite moustache noire qui décrivait une courbe gracieuse sur sa lèvre, faisait ressortir la belle pâleur de sa peau…

Le jeune cavalier n'avait point remarqué Marguerite, ou s'il l'avait remarquée, il ne l'avait assurément pas reconnue, car il continua sa route, sans chercher à accélérer le pas tranquille de sa monture.

Son regard errait vaguement à droite et à gauche et sa pensée suivait son regard.

Il rêvait!…

Il rêvait… à ces mille choses douces ou graves, charmantes ou terribles, qui se présentent fatalement à tout homme qui entre dans la vie!…

Il se disait qu'il avait vingt-deux ans déjà, que la vie s'ouvrait devant lui, et qu'il ne savait quelle route choisir, parmi toutes ces routes qui s'offraient à lui.

Il se demandait quel sentiment inconnu, étrange, évoquait en son coeur enthousiaste le spectacle de l'Océan, ou cette sublime et triste harmonie des grandes solitudes.

C'était un enfant encore, et devant le problème insondable et irrésolu de la vie humaine, il se sentait hésiter, et il avait peur!…

Quand le vieux Tanneguy et le jeune cavalier se rencontrèrent, le visage du premier parut s'épanouir, et il lui fit un signe de tête plein de bienveillance et de sympathie. — Bonjour, monsieur Octave, lui dit-il en le saluant de la main, j'espère que vous voilà matinal aujourd'hui.

Le jeune cavalier avait arrêté son cheval, et après s'être incliné devant le père de Marguerite, il avait envoyé à cette dernière un sourire particulier qui témoignait de relations antérieures.

Puis, il se retourna vers Tanneguy.

— Il a bien fallu se lever de bonne heure, lui répondit-il en lui tendant une main que le Breton serra avec une affection toute paternelle, ma mère est allée à Morlaix ce matin, et je vais à sa rencontre.

— Madame la comtesse est bien?… demanda Tanneguy.

— Fort bien, je vous remercie» répondit le jeune homme.

— Ah! nous avons souvent parlé de vous Marguerite et moi, poursuivit Tanneguy après un moment de silence; il y a déjà quelque temps qu'on ne vous a vu à la ferme, et je vous croyais reparti pour Paris…

— Non, interrompit Octave, et je n'ai nulle envie de repartir encore… mais j'ai eu de graves préoccupations depuis que je ne vous ai vu…

— Des préoccupations politiques?… fit le vieux Tanneguy en souriant avec bonhomie.

— Peut-être bien! répondit Octave en jetant à la dérobée un regard sur Marguerite.

Marguerite devint rouge comme une cerise.

Mais le jeune homme était pour le moins aussi embarrassé que la jeune fille, et après quelques paroles banales échangées encore avec Tanneguy, il les salua tous deux par un geste gracieux, leur promit d'aller bientôt les voir à leur ferme de Lanmeur, et enfonça lestement ses éperons dans les flancs de son cheval.

La noble bête prit aussitôt le trot, et monture et cavalier disparurent un instant après aux regards de Tanneguy et de sa fille.

Quand ces derniers l'eurent perdu de vue, ils reprirent silencieusement leur chemin, et se dirigèrent du côté de Saint- Jean-du-Doigt, dont on voyait déjà poindre à l'horizon les premières maisons…

À l'extrémité du village, sur une petite langue de terre, qui avançait presque aux bords de la grève, et derrière un bouquet d'arbres touffus, dont les tons verts et vifs, se détachaient nettement sur le fond sablonneux de la côte, s'élevaient les blanches murailles d'une sorte de cottage solitaire.

Dès qu'ils aperçurent cette charmante habitation, un rayon de joie brilla un moment dans les regards de Tanneguy et dans ceux de sa fille, et, instinctivement, ils pressèrent le pas et hâtèrent leur marche…

Cette habitation, c'était le presbytère de Saint-Jean-du-Doigt!…

II

Le bourg de Saint-Jean-du-Doigt est loin d'offrir à la curiosité du touriste ce que le touriste est habitué à chercher en Bretagne, c'est-à-dire des monuments d'une haute antiquité, ou quelque objet digne d'être soumis à l'appréciation des antiquaires de Paris. — À part son église dont quelques parties rappellent, avec assez de fidélité, l'architecture du quinzième siècle, et un vase d'argent richement ciselé, que l'on y conserve comme un don authentique fait à la commune par la reine Anne, le petit bourg ne présente guère d'intérêt au voyageur, que sa position pittoresque, et la beauté du site qui l'environne!

Le voisinage de la mer imprime à tout paysage un caractère de force et de grandeur; il y a dans le spectacle de cette immensité sans horizon, comme dans la sauvage harmonie de ces vagues incessamment agitées, quelque chose qui fascine, tourmente le regard et imprègne l'âme d'une tristesse amère et douce à la fois…

En présence de cette page sublime du livre de la nature, c'est en vain que l'on chercherait à nier Dieu… Dieu est là, il faut courber le front et adorer!…

Saint-Jean-du-Doigt est bâti sur les deux versants opposés d'une petite vallée, que la mer envahit souvent dans les jours de grande marée.

Par suite de cette disposition naturelle du village, la population s'est partagée presque également en marins et en laboureurs.

Pendant la semaine, le village n'est habité que par les femmes, les vieillards infirmes et les mendiants; quand le temps n'est pas absolument mauvais, les laboureurs vont aux champs, tandis que les matelots gagnent la haute mer.

Ce jour-là, Tanneguy et Marguerite ne furent donc pas surpris de trouver Saint-Jean-du-Doigt presque désert, et de n'apercevoir de loin en loin que quelques vieilles femmes occupées à filer le lin, ou quelques vieillards qui se rendaient à l'église.

Ils traversèrent ainsi le petit village, et arrivèrent en peu de temps au presbytère.

Cette habitation est l'une des plus heureusement situées de toute la côte; placée sur le versant de l'est, elle domine à pic la vallée et la grève qui s'étend jusqu'aux extrémités les plus reculées de l'horizon. Rien n'a été négligé pour augmenter le charme de sa situation. À droite et à gauche de la cour d'entrée, s'élèvent deux bâtiments de forme rustique, où l'on enferme pendant la nuit les boeufs et les chevaux de labour; au fond se détache vivement sur le ciel bleu la silhouette blanche du presbytère, à moitié caché derrière les arbres fruitiers du petit verger qui le précède.

C'est là que résidait l'abbé Kersaint.

Avant d'être curé de Saint-Jean-du-Doigt, il avait été longtemps vicaire à Lanmeur, et c'est dans cette dernière localité qu'il avait connu Tanneguy. C'est lui qui avait baptisé Marguerite, c'est lui encore qui avait donné à la femme de Tanneguy les suprêmes consolations de la religion.

L'abbé Kersaint était un de ces nobles et vénérables prêtres qui exercent leur saint ministère avec la sérénité d'une conscience pure et l'élan courageux d'une âme dévouée à l'humanité. À Saint- Jean-du-Doigt, comme à Lanmeur, il était devenu le père naturel des pauvres de la commune, et, sur toute la côte, on ne prononçait son nom qu'avec une sainte et pieuse vénération.

Tanneguy et Marguerite connaissaient le presbytère, pour y être venus fort souvent déjà; ils poussèrent donc la porte sans sonner, et entrèrent dans la cour.

Un énorme chien gardait le seuil de la porte, mais il reconnut vraisemblablement dans ces nouveaux hôtes deux figures de connaissance, car après avoir relevé la tête, et fait entendre un grognement sourd et inarticulé, il se recoucha nonchalamment à deux pas de sa niche, et regarda passer les visiteurs…

Ainsi rassurée par l'attitude bienveillante du cerbère breton, la petite Marguerite quitta aussitôt la main de son père, et courut devant elle.

Déjà les voyageurs avaient été signalés, et la blonde enfant atteignait à peine le seuil de la porte, que l'abbé Kersaint lui- même arrivait à leur rencontre.

— C'est donc toi, Margaït, dit le vieillard en prenant les mains de l'enfant avec une paternelle tendresse, allons, voilà une bonne journée, puisque je te vois, et que tu es en bonne santé…

— Monsieur le curé est bien bon…

— Et nous sommes toujours sage?…

Marguerite rougit un peu et leva les yeux vers son père qui approchait.

L'abbé Kersaint fit quelques pas, et tendit cordialement la main à ce dernier.

— Le ciel soit avec vous, Tanneguy, lui dit-il, vous êtes un heureux père, et c'est une chose rare que de vous voir sur la côte… il ne vous est rien arrivé au moins depuis que je ne vous ai vu?…

— Oh! rien, répondit Tanneguy en serrant la main que lui tendait le vieillard, rien, monsieur l'abbé, si ce n'est que la république nous a envoyé quelques préoccupations que nous n'avions pas auparavant!… Mais, Dieu merci, tout prospère à Lanmeur; la moisson s'annonce bien; les foins ont peut-être un peu souffert, mais les blés seront magnifiques, et tant qu'il y aura de quoi faire du pain au pays, les pauvres gens n'auront pas trop à se plaindre…

— Vous avez raison, interrompit l'abbé avec un soupir, mais il y a bien des pauvres gens dans nos campagnes…

En parlant ainsi, ils étaient entrés dans le presbytère; l'abbé avait fait passer ses hôtes dans la salle à manger, et on leur avait servi une collation frugale.

Toutefois, Marguerite grillait du désir de parcourir le jardin et le verger; le bon curé s'en aperçut, il fit un signe à Tanneguy, et ce dernier permit à l'enfant de s'éloigner.

Cette dernière ne se le fit pas répéter, et quelques secondes après, on entendit les éclats de sa voix fraîche et sonore, retentir autour de l'habitation.

— Une belle et joyeuse enfant que le bon Dieu vous a donnée là!… dit le vieil abbé, lorsque Marguerite eut disparu.

Tanneguy sourit avec un faux air de modestie, à travers lequel éclatait tout ton orgueil de père.

— C'est ma seule consolation, répondit-il gravement, Dieu m'avait repris la mère, c'était bien le moins, n'est-ce pas, qu'il m'envoyât un de ses anges pour la remplacer!…

— Elle se fait grande déjà…

— Seize ans à peine!…

— Et vous ne songez point à la marier?…

Tanneguy sourit encore, et montrant du geste Marguerite qui courait en ce moment sous les fenêtres de la salle à manger:

— La marier!… répondit-il, voyez-la… elle n'aime que les fleurs et les papillons; elle naît à peine, la pauvre enfant; je veux qu'elle ignore longtemps encore les soucis et les préoccupations de la vie; tant qu'elle le voudra, je serai là pour lui épargner les douleurs qui sont le partage de la femme, et si Dieu me la conserve, comme il me l'a donnée, je ferai en sorte qu'elle ne connaisse de ce monde que les pures joies et les bonheurs réels…

Puis le vieux Tanneguy ajouta, mais cette fois avec une sorte de complaisance paternelle:

— D'ailleurs, dit-il, Marguerite sera un jour, s'il plaît à Dieu, le plus riche parti de Lanmeur. Voilà bientôt seize ans que je travaille pour elle… J'ai au pays une ferme qui m'appartient en propre, et qui est d'un assez bon rapport… j'ai acheté dernièrement quelques bons arpents de terre; avec une belle paire de boeufs, et quelques chevaux de labour, cela lui fera une dot présentable. Marguerite peut donc attendre et choisir. Je la laisse libre. Elle a été élevée pieusement, je suis sûr d'elle comme de moi, et quand viendra le moment où il me faudra la remettre aux mains de celui qu'elle aura choisi, je m'y résignerai sans crainte, bien certain d'avance que Dieu l'aura guidée dans son choix, et que son choix sera bon!…

— Brave Tanneguy!… interrompit le bon curé avec bonhomie, vous avez été le meilleur des maris, vous serez le meilleur des pères.

— Oh! ce me sera pénible de me séparer de ma jolie Marguerite, répondit Tanneguy en soupirant, mais je me suis fait à cette idée depuis longtemps, et quand viendra l'heure, je serai prêt. D'ailleurs, ajouta-t-il avec un pâle et triste sourire, vous le savez bien, monsieur Kersaint, j'ai toujours nourri en moi un désir secret, celui de me retirer au bord de la mer. Cela me rappellera mon ancien métier, et je m'ennuierai moins dans ma solitude si je puis, tous les matins, faire un tour sur la grève. Il y a longtemps que je serais venu habiter Saint-Jean-du-Doigt, si je n'avais pas vu au cimetière de Lanmeur, le tombeau de ma pauvre femme!

— Une brave et digne femme! interrompit l'abbé.

— Ma petite Margaït sera son portrait, repartit Tanneguy: même beauté sereine, même vivacité, même coeur surtout!…

Le vieil abbé suivait en ce moment les mouvements de Marguerite qui courait, éblouie par les rayons du soleil, presque enivrée par l'air vif et pur du matin. Une certaine gravité s'était tout à coup répandue sur ses traits, et il reporta doucement son regard sur le visage de Tanneguy.

— Tanneguy, lui dit-il alors d'une voix lente et comme s'il eût pesé chacune de ses paroles, il y a bien longtemps que vous n'étiez venu au presbytère, et si vous aviez tardé encore quelques jours, mon intention était d'aller vous trouver à Lanmeur.

— Vraiment!… fit Tanneguy dont l'oeil s'éclaira d'une joie sympathique.

— Oui, poursuivit l'abbé, j'avais besoin de vous voir!…

— Est-ce qu'il serait survenu quelque changement dans votre position?

— Il ne s'agit pas de moi.

— Et de qui donc?

— De vous, mon ami.

Tanneguy regarda l'abbé avec étonnement; jamais il ne l'avait vu si grave, et il sentait une vague terreur monter de son coeur et troubler déjà son esprit.

Pourtant, il tenta de faire bonne contenance.

— Eh bien! reprit-il après un moment de silence donné à la surprise et à l'étonnement, je suis heureux de vous avoir épargné le voyage; je suis prêt à entendre ce que vous aviez à me dire!… et croyez bien d'avance que vous me trouverez tout disposé à suivre vos bons conseils.

Le vieil abbé sembla alors se recueillir, puis il reprit:

— Je ne sais, mon ami, dit-il, si vous connaissez au pays un homme que l'on a pris l'habitude de désigner sous la dénomination d'Éric le mendiant…

— Je le connais, répondit Tanneguy en fronçant le sourcil.

— Cet homme, poursuivit l'abbé, parcourt journellement les communes de la côte, et il va partout, semant les nouvelles bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses, qu'il a recueillies sur son chemin.

— Je lui ai souvent fait l'aumône, et Margaït aussi!… objecta
Tanneguy…

— Cela ne m'étonne pas!… il prélève dans la contrée une dîme considérable, dont j'ai ouï dire qu'il faisait mauvais usage. C'est, je crois, une nature perverse, mais cet homme n'est pas seulement méchant, il est encore très dangereux.

— Je le sais!… fit Tanneguy.

— Vous avez eu à vous en plaindre…

— Une seule fois.

— Et depuis, vous ne lui faites plus l'aumône?…

— Moi, je l'ai chassé de la ferme… mais Margaït lui donne, encore de temps à autre, à ce que j'ai appris.

— Alors, je commence à m'expliquer l'espèce de haine qu'il vous a vouée.

— Ah! il me hait.

— Il dit du moins beaucoup de mal de vous…

— Mais on n'y ajoute pas foi…

— Tanneguy, c'est une des erreurs les plus funestes des natures loyales et droites, de ne jamais croire à la puissance des méchants!… il est bien souvent difficile, même aux hommes les plus vertueux, de se préserver de leurs terribles atteintes.

— Et qu'importe ce que cet Éric peut dire de moi! s'écria Tanneguy en redressant le front avec une fierté pleine de noblesse; il y a vingt ans que j'habite le pays, monsieur l'abbé, et j'y ai assez d'amis dévoués, pour leur laisser le soin de me défendre contre les calomnies de tous les mendiants…

— Mais s'il ne s'agissait pas précisément de vous?

— Comment?…

— S'il s'agissait de Margaït, par exemple?

— Margaït!…

— Vous ne resteriez pas, je le suppose, tout à fait aussi indifférent aux calomnies qui pourraient l'atteindre.

— Il a dit du mal de Margaït!…

Le père Tanneguy s'était levé à moitié, son visage avait tout à coup pâli, et sa main puissante et robuste s'appuyait carrément sur la table de chêne.

Mais l'abbé Kersaint était trop l'ami de Tanneguy, pour ne pas aller jusqu'au bout, et il poursuivit, malgré la colère qui grondait sourdement dans la poitrine du père de Margaït.

— Mon ami, lui dit-il, je me suis promis de vous dire toute la vérité, et je ne veux vous en rien cacher. Éric a dit, et je vous le répète, pour vous mettre à même de prendre des mesures qui fassent cesser de telles calomnies, Éric a dit que depuis plusieurs mois vous receviez fréquemment chez vous un jeune homme que sa position sociale devrait au contraire éloigner de Margaït.

— Octave!… balbutia Tanneguy.

— Octave! répéta le curé; je sais moi, et tous vos amis savent aussi que le jeune Octave passe chez, vous, qui êtes le fermier de sa mère, quand le désir d'aller chasser dans les environs l'a réveillé de bonne heure; mais Éric voit les choses autrement, et il les répand avec des commentaires qui peuvent nuire à la réputation de Marguerite.

— Le misérable!…grommela Tanneguy en enfonçant ses ongles dans la table.

— Voilà ce qu'il dit, mon ami; il est triste, il est douloureux, d'avoir à défendre une enfant aussi pure que Marguerite de pareilles indignités, mais malheureusement, plus les calomnies sont absurdes, plus elles trouvent de crédit auprès de nos paysans… Vous y aviserez… et dans peu, j'en suis sûr, il n'en sera plus question…

Tanneguy ne répondit pas: son oeil s'était ardemment fixé au parquet; une pâleur livide s'était répandue sur ses joues, son coeur battait à se rompre.

Il se leva.

— Monsieur l'abbé, dit-il alors d'une voix profondément émue, je vous remercie pour Marguerite et pour moi, vous avez le courage de me dire la vérité, et maintenant je comprends bien des choses que je ne parvenais pas à m'expliquer.

— Quelles choses? fit l'abbé.

— Oh!… des riens; les sourires des uns, l'air contraint des autres, la joie maligne de tous… l'infamie, monsieur l'abbé. Marguerite est perdue…

— Y pensez-vous!…

— Perdue, vous dis-je… Marguerite est pure comme la rosée de mai; mais on ne le croit plus… je me vengerai.

— Tanneguy!…

— Ce n'est rien… soyez tranquille… j'aurai du calme, mais il y a du sang des Tanneguy dans mes veines, et nous verrons bien.

— Que comptez-vous faire?

— Vous allez le savoir, et en peu de mots, comme il convient… Marguerite va retourner avec votre domestique, la vieille Jeanne, à ma ferme de Lanmeur… Moi, pendant ce temps, j'irai régler mes affaires avec l'intendant des Kerhor, et demain je quitterai le pays…

— Partir!

— Demain, monsieur l'abbé…

— Vous reviendrez sur cette résolution.

— Je ne partirai pas sans vous serrer la main, monsieur l'abbé, mais je partirai…

En parlant ainsi, Tanneguy fit un geste d'adieu à l'abbé Kersaint, et franchit résolument le seuil de la porte.

Cependant, on entendait toujours derrière les arbres du verger les éclats joyeux de la voix de Marguerite.

III

En sortant de Saint-Jean-du-Doigt, deux chemins conduisent au château de Kerhor, habitation d'été de la mère d'Octave: l'un a été établi à grands frais pour les voitures; l'autre s'est trouvé tout naturellement tracé par les piétons.

En quittant le presbytère, Tanneguy se mit à gravir le petit sentier rocailleux qui suit les sinuosités capricieuses de la côte jusqu'au château.

Il était profondément agité.

Son bâton s'appuyait, avec un bruit sec, sur les pointes vives du roc, et sa main en serrait rudement de temps à autre la poignée. À mesure que l'on s'éloigne de Saint-Jean-du-Doigt, l'aspect du sol devient monotone, âpre et nu; la végétation luxuriante de l'intérieur des terres disparaît; on n'aperçoit plus çà et là, que quelques pousses souffreteuses qui essayent de végéter sur les flancs inféconds du roc, ou encore quelques prairies arides, où l'herbe a été flétrie et brûlée par les vents d'orage.

Bien que les rayons d'un soleil éclatant éclairassent ce tableau, tout cela était d'une tristesse morne et désespérée, et Tanneguy en reçut une impression fâcheuse qui ajouta encore à ses cruelles préoccupations.

Tout à coup, il s'arrêta.

À quelques pas devant lui, et sur la pointe extrême d'un rocher qui dominait à pic toute la grève, venait de se dresser une misérable cabane recouverte de chaume.

Sur le seuil de cette cabane, un homme assis nonchalamment, accommodait philosophiquement les guenilles dont il était vêtu.

Cet homme, Tanneguy le reconnut de suite.

C'était celui que, dans le pays, on appelait Éric le mendiant.

Au cri sauvage que le vieux Breton poussa à cette vue, le mendiant releva la tête et pâlit.

Par une sorte de divination magnétique, il avait pressenti quelque catastrophe, et conçut un moment la pensée de se soustraire à cette visite indiscrète… Mais il était déjà trop tard.

Quand il voulut fuir, il se trouva en face du vieux Breton qui avançait.

Il fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur, et Éric, qui ne manquait pas d'adresse, alla résolument au-devant du danger.

— Bonjour, monsieur Tanneguy, dit-il en se découvrant avec humilité devant le vieux descendant du connétable; le pauvre Éric ne vous a point oublié ce matin dans ses prières, ni vous ni votre charmante fille, et s'il plaît à Dieu de les exaucer, les bénédictions du ciel descendront sur votre demeure.

— Je vous remercie, Éric, répondit Tanneguy en se contenant de son mieux, les prières des pauvres sont agréables à Dieu, et je ne doute pas qu'il n'exauce les vôtres, si elles sont sincères.

— En pouvez-vous douter? fit Éric avec componction.

— J'en ai douté quelquefois, repartit Tanneguy, dont les sourcils se froncèrent malgré lui.

— Cependant…

— Cependant, j'ai à vous parler, maître Éric.

— À moi?

— À vous-même.

— J'allais sortir.

— Vous sortirez plus tard.

— Le matin, c'est le meilleur moment de la journée.

— Eh bien! je vous en tiendrai compte, objecta brusquement Tanneguy en lui jetant une pièce de monnaie que le mendiant se hâta de ramasser; mais j'ai à vous parler, et il faut que je vous parle!

Le mendiant fit disparaître dans sa poche la pièce de monnaie qu'on venait de lui jeter, et montra sa cabane à Tanneguy, comme pour l'inviter à y entrer.

La cabane dont il s'agit avait été construite par le mendiant lui- même, avec quelques poutres que la mer avait jetées sur la côte un jour d'orage, et de la terre qu'il avait ramassée sur la route; les pluies et les vents des nuits d'hiver l'avaient considérablement détériorée, et le toit, qui se composait de mauvaise paille et de branches d'arbres desséchées, commençait déjà à s'effondrer. Mais cette habitation, quelque chétive qu'elle fût, suffisait à Éric, qui, d'ailleurs, n'y demeurait pas d'une manière régulière et continue; dans les mauvais jours, il s'estimait encore heureux de trouver là un abri, qu'il n'était pas toujours certain de rencontrer ailleurs.

Une ou deux bottes de paille jetées dans un coin lui servaient de lit, et la cabane n'avait pas d'autre ornement, si ce n'est un mauvais escabeau boiteux, que le mendiant devait à la charité des domestiques du château de Kerhor.

Quand Tanneguy fut entré, Éric s'allongea sur sa botte de paille, son peu-bas à gauche et sa besace à droite. Il avait fait ses réflexions: il avait deviné tout de suite ce dont il s'agissait, et il était décidé à affronter jusqu'au bout la colère du vieux Breton; il n'ignorait pas que Tanneguy était violent, emporté, et qu'il ne s'arrêterait peut-être pas devant les conséquences extrêmes de son emportement; mais le mendiant se sentait fort, et, au surplus, il n'était pas fâché, que le hasard lui offrit l'occasion d'avoir une explication décisive avec le père de Marguerite.

Il n'éprouva donc aucune émotion en voyant entrer ce dernier, et un sourire presque ironique vint même effleurer ses lèvres, lorsqu'il s'aperçut que Tanneguy parcourait silencieusement la cabane, sans savoir probablement de quelle façon entamer l'entretien.

Éric eut pitié de lui; il alla au-devant de ses désirs et commença:

— Vous avez désiré me parler, monsieur Tanneguy, dit-il, me voilà tout prêt à vous écouter, et à vous rendre tous les services qu'un pauvre mendiant comme moi peut rendre. Je connais bien du monde au pays et ailleurs, sans me vanter, et si c'est pour avoir des renseignements sur quelque bonne terre à acheter, je suis votre homme.

— Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

— Et de quoi donc? demanda le mendiant avec une naïveté feinte.

— Il s'agit de vous, et de vous seul, poursuivit Tanneguy, dont les joues se colorèrent vivement, et qui frappa le sol de son énorme peu-bas.

Éric le regardait stupidement, et comme s'il eût vainement cherché à comprendre le sens de ses paroles.

— De moi? répondit-il avec un étonnement admirablement joué; moi, monsieur Tanneguy, je suis un pauvre mendiant, qui doit son existence à la charité des habitants de la côte. Je serais trop heureux de pouvoir vous être utile à quelque chose…, et je le répète, pour cela je suis votre homme.

— Soit! fit Tanneguy en réprimant un mouvement d'impatience, vous vous obstinez à ne pas comprendre le sens très-clair de mes paroles, eh bien! je parlerai avec encore plus de clarté… Écoutez moi donc, maître mendiant, et retenez bien surtout ce que je vais vous dire, car je vous l'assure, il pourrait vous en coûter cher de l'oublier.

En parlant ainsi, le vieux Breton serrait son peu-bas dans sa main crispée; ses sourcils se fronçaient, et ses regards lançaient d'ardentes étincelles.

Éric cependant suivait chacun de ses mouvements avec une impassibilité vraiment remarquable.

Tanneguy reprit:

— Il m'est revenu, dit-il d'une voix ferme et brève, que vous ne vous contentiez pas, dans vos courses de vagabond, d'implorer la charité publique, et que vous ajoutiez encore à ce métier celui d'espion et de calomniateur.

— Moi? fit Éric, qui se sentit pâlir malgré lui.

— Vous! poursuivit Tanneguy, vous, Éric, le mendiant!… Et ce qu'il y a peut-être de plus lâche et de plus infâme dans ce rôle que vous jouez, c'est que vous vous gardez bien de vous en prendre à ceux qui pourraient vous faire taire en vous châtiant, ou se venger en vous tuant, et que vous vous attaquez de préférence à des enfants qui n'ont d'autre défense que leurs larmes, ou d'autre refuge que leur silence!

La physionomie de Tanneguy avait revêtu, pendant qu'il parlait, un caractère particulier d'ardente colère qui parut inquiétant à Éric.

Toutefois, il surmonta cette inquiétude passagère, et essaya un sourire modeste.

— On vous a trompé sur mon compte, monsieur Tanneguy, répondit- il; je vas et viens à travers le pays, vivant des aumônes de tous, et l'idée ne m'est jamais venue de dire du mal de ceux qui me donnent!… Sans doute j'apprends et je vois beaucoup de choses en voyageant ainsi, et quand je rentre le soir dans ma pauvre cabane, j'ai souvent la mémoire bien plus remplie que ma besace; mais je prends le bon Dieu à témoin que jamais il ne m'est arrivé de raconter ce que j'apprenais ou ce que je voyais…

— Cependant on me l'a dit… objecta Tanneguy.

— On vous aura trompé, repartit le mendiant qui reprenait peu à peu toute son assurance, et voyez-vous, ajouta-t-il avec une sorte de complaisance nonchalante, il y en a qui m'aiment au pays et il y en a qui ne m'aiment pas… Les uns disent du bien de moi, les autres disent du mal… c'est une chose qu'on ne peut pas empêcher, monsieur Tanneguy, et quand on a la conscience honnête, et qu'on croit n'avoir rien à se reprocher, on va toujours son chemin, sans s'inquiéter des mauvaises gens, et des mauvais propos…

Tanneguy s'arrêta à deux pas d'Éric.

Les paroles du mendiant ne l'avaient pas calmé, ses sourcils s'étaient rapprochés, ses dents mordaient ses lèvres avec une fureur mal contenue.

— C'est bien, dit-il d'un accent impérieux et comme s'il eût voulu imposer silence au mendiant, c'est bien, tu n'es pas coupable… tu n'as rien dit, on m'a trompé… puisque tu l'assures, je te crois; je ne veux plus parler de ce qui est arrivé, je veux seulement te donner un avertissement pour l'avenir!… Il est possible que quelqu'un te paye pour venir espionner ce qui se passe chez moi, mais c'est une chose que je ne puis souffrir davantage, et que j'ai la ferme intention d'empêcher.

— Et comment donc cela? interrompit Éric avec un sourire presque moqueur.

— En te défendant d'approcher de la ferme, répondit Tanneguy.

Éric haussa les épaules:

— Est-ce que ça se peut, ça? dit-il en jouant avec son bâton; je vais à Lanmeur tous les jours, et il n'y a que le bon Dieu qui puisse m'empêcher d'y aller.

— C'est ce que nous verrons, fit Tanneguy, qui s'enivrait peu à peu de sa propre colère.

— Oh! c'est tout vu!…

— Tu viendras?

— J'irai!…

— Même si je te le défends?…

— Surtout si vous me le défendez.

— Misérable! s'écria Tanneguy.

Et sa figure prit aussitôt une expression terrible; ses yeux s'injectèrent de sang, et il leva son bâton noueux sur la tête du mendiant.

Ce dernier n'avait pas bougé; seulement sa main s'était doucement glissée dans la besace qui gisait à ses côtés, et il en retira un instant après une sorte de mauvais pistolet de poche qu'il y tenait constamment caché.

Cependant, la colère de Tanneguy semblait s'être éteinte aussi vite qu'elle s'était allumée, et son arme demeura un moment suspendue sur la tête d'Éric, sans qu'il pût se résoudre à la laisser retomber.

Mais lorsqu'il aperçut le mouvement du mendiant, quand il vit que sa main s'était armée tout à coup du pistolet qu'il venait de retirer de sa besace, et qu'il paraissait disposé à en faire usage, sa colère se ranima instantanément, ses mains se crispèrent et d'un coup de peu-bas vigoureusement appliqué, il fit tomber à ses pieds le pistolet du mendiant.

Éric fut comme abasourdi de cette soudaine attaque, il se releva d'un bond, et se jeta avidement sur le pistolet qui venait de lui échapper.

Mais déjà Tanneguy avait eu le temps de poser le pied sur l'arme, et son bâton s'était aussitôt relevé:

Éric le regarda stupidement, ne sachant pas trop s'il devait reculer ou avancer.

— Vous êtes un misérable, maître Éric, dit enfin le vieux Breton, mais cette fois d'une voix plus calme, et si je n'avais écouté que ma colère, j'aurais vengé, d'un seul coup, tous les honnêtes gens de la commune, que vous avez calomniés, comme ma pauvre Margaït… mais vous ne perdrez rien pour attendre, je vous le prédis, si vous continuez à vous faire ainsi le digne instrument des vengeances du château.

Et comme Éric, muet et immobile, ne quittait pas des yeux le pistolet sur lequel Tanneguy avait mis le pied:

— Prenez-y garde, poursuivit ce dernier en lançant d'un coup de peu-bas l'arme dehors la cabane, prenez-y garde, maître Éric, vous jouez là un vilain jeu, qui vous conduira peut être plus loin que vous ne voudriez aller… C'est tout ce que je puis vous dire, aujourd'hui; mais nous pourrons renouer cette conversation, si le désir vous prend jamais de revenir rôder autour de la ferme!…

En parlant ainsi, Tanneguy gagna la porte, et disparut bientôt dans le sentier de Kerhor.

Éric l'avait suivi jusque sur le seuil; quand il l'eut vu disparaître, il rentra dans la cabane, passa tranquillement sa besace à son cou et releva son bâton.

— Si vous le voulez bien, monsieur Tanneguy, se dit-il alors, et tout en ajustant ses haillons, c'est ce soir que nous reprendrons la conversation.

Et il s'éloigna rapidement, en prenant la direction de Saint-Jean- du-Doigt.

IV

Vers la fin du jour, Marguerite se trouvait dans sa chambre, et elle songeait tristement à tous les événements qui s'étaient succédé depuis quelques heures seulement.

Marguerite savait les projets de départ de son père, et son coeur se brisait quand elle venait à penser que, sous peu de jours, que le lendemain peut-être, il lui faudrait quitter ce pays, où elle se sentait retenue par des liens mystérieux et irrésistibles: quand cette amère pensée s'emparait de son esprit, l'image sombre et désespérée d'Octave passait devant elle, et ses yeux s'emplissaient de larmes.

Marguerite aimait Octave d'une sainte et pure amitié; mais l'amitié d'une enfant naïve comme elle aboutit souvent à l'amour.

Depuis quelque temps surtout, la pauvre Marguerite éprouvait à l'approche d'Octave de singuliers symptômes qui jetaient bien souvent le trouble et l'effroi dans son esprit. Son coeur battait plus vite dans sa poitrine; le sang circulait plus ardent dans ses veines; tout son corps tressaillait d'une joie sans seconde quand, par hasard, sa main rencontrait la sienne. La nuit, Marguerite avait des insomnies étranges; aux pâles rayons de la lune, il lui semblait voir les anges, ses soeurs, s'asseoir à son chevet, et la contempler tristement; elle s'effrayait malgré elle, et, par une contradiction qu'elle ne pouvait comprendre, elle aimait ce trouble, cette frayeur, cette vague inquiétude dont son âme était pleine.

Qu'allait-elle devenir quand il lui faudrait s'éloigner? quand il lui faudrait quitter le bourg pour n'y plus revenir? quand il lui faudrait renoncer à revoir jamais Octave?

Marguerite ne se sentait pas la force de lutter contre la volonté de son père; elle n'en avait ni le courage ni la pensée; elle était décidée d'avance à faire le sacrifice de son amour, à mourir lentement, plutôt que d'attrister, par un refus, la vieillesse de son père; et cependant combien de larmes, combien de tristesses, de désespoirs!…

La vieille Jeanne, la servante de l'abbé Kersaint, n'avait pas quitté Marguerite; il se faisait tard cependant, et c était l'heure du repos. La vieille Jeanne se mit en devoir d'aider la fille de Tanneguy à se dépouiller de ses vêtements du jour.

Ces soins arrachèrent pour un moment Marguerite à ses tristes préoccupations. La femme redevenait enfant, pour admirer chaque parure qu'on lui ôtait, et elle ne se lassait de regarder sa petite glace, comme pour s'assurer qu'elle restait jolie.

Tantôt c'était son collier de perles blanches qu'on lui enlevait, et elle redressait avec fierté son beau col de cygne, aussi blanc que la neige. Une autre fois c'était son surtout de drap piqué que la vieille allait déposer dans un grand bahut sculpté, et son regard caressait avec amour les contours délicieux de sa taille; mais ce fut surtout lorsque Jeanne détacha le noeud qui retenait ses cheveux et qu'elle les sentit retomber en longues boucles sur ses épaules et son sein nus, qu'elle se prit à rougir, croisant ses deux bras sur sa gorge naissante par un geste plein de pudeur.

Elle était si belle ainsi! Il y avait dans sa pose tant de chasteté et de beauté; son regard à demi voilé étincelait de tant d'amour contenu et de tant de pudeur, que la vieille Jeanne s'arrêta un instant pour la contempler et l'admirer. Elle était belle, et sainte, et pure; le vent des passions terrestres n'avait point encore soufflé sur cette frêle enveloppe; son coeur était aussi pur que son âme, son âme était aussi blanche qu'au sortir des mains de Dieu!

Quand Marguerite vit que Jeanne restait debout devant elle, plongée dans une admiration muette, elle jeta un petit rire, vif et doux comme un cri d'oiseau, et alla elle-même prendre un long vêtement de toile blanche, puis, s'étant assurée que tout aide étrangère lui était désormais inutile, elle congédia Jeanne, et demeura seule.

Alors, elle se reprit encore à songer à son départ, essaya de mettre en ordre tous les objets qu'elle allait emporter, et comme l'horloge de Lanmeur sonnait onze heures, elle alla s'agenouiller près de son lit, et commença sa prière, les mains jointes, les yeux levés au ciel.

Mais à peine eut-elle commencé, qu'une émotion fébrile fit trembler ses mains, elle baissa les yeux, et s'étant détournée avec vivacité, elle aperçut un homme debout au milieu de la chambre.

Octave!… s'écria-t-elle en devenant pâle comme une morte,
Octave!

— Marguerite!… répondit le jeune homme, d'un ton suppliant.

— Vous, ici! poursuivit Marguerite, vous! oh! mon Dieu… mais quelle a été votre pensée, dites? qui vous y a conduit? comment y êtes-vous venu?… dites! dites!… mais répondez…

Et comme elle ne se sentit pas la force d'en dire davantage, elle laissa retomber sa tête dans ses mains, et se prit à sangloter.

Le jeune homme s'élança alors vers elle, et, avant qu'elle eût eu le temps de s'éloigner, il lui prit les deux mains dans les siennes.

— Marguerite!… lui dit-il, d'une voix pleine de larmes; ma jolie Marguerite… ne pleurez pas ainsi; écoutez-moi, vous allez partir!

— Partir! fit Marguerite en relevant la tôle.

— Demain, m'a-t-on dit… demain, il faudra me séparer de vous, pour toujours…

Oh! je n'ai pu accepter cette pensée cruelle; j'ai voulu vous revoir encore une fois, vous dire un dernier adieu… et je suis venu… Marguerite, auriez-vous la cruauté de me dire que j'ai mal fait?

— Eh bien! répondit Marguerite, vous êtes venu, Octave, vous m'avez vue… et maintenant, vous pouvez partir.

Et comme elle se dirigeait vers la porte de la chambre qu'elle se disposait à ouvrir, Octave l'arrêta:

— Y pensez-vous, lui dit-il, je ne puis sortir par cette porte, je rencontrerais quelqu'un en ce moment, et vous seriez perdue.

Marguerite courut alors vers la fenêtre qu'elle ouvrit. La campagne était calme, le ciel chargé de nuages; personne ne veillait alentour; mais il y avait quinze pieds d'élévation, et l'on pouvait se tuer en tombant…

Elle revint s'asseoir triste et rêveuse auprès de son lit.

Pendant quelques secondes un silence embarrassant régna dans la chambre.

Octave restait debout et regardait Marguerite accablée, les yeux fixés vers le parquet. Dans un moment même, il vit des larmes couler silencieusement le long de ses joues.

Un profond sentiment de pitié s'empara de lui: il comprit que sa position devenait odieuse. C'était la première fois qu'il faisait trembler cette enfant, et il se reprocha sa lâcheté.

Il alla donc se mettre à genoux à deux pas d'elle, et joignant les mains a son tour:

— Marguerite!… dit-il, je vous aime!… je vous aime de tout ce que Dieu a mis en moi d'amour et de passion; je vous aime comme un insensé; voilà ma faute!… ne me pardonnerez-vous pas?… Oh! ne pleurez pas ainsi… je puis sortir!… cette fenêtre n'est pas si élevée qu'on ne puisse s'échapper par cette issue… je partirai!… et qu'importe après tout que je meure si vous êtes sauvée… vous, vous, Marguerite, ma Marguerite, bien-aimée…

Marguerite le regarda à travers ses larmes avec une mélancolie profonde.

— Octave, répondit-elle, vous m'aimez, dites-vous; j'ai bien besoin de vous croire, dans ce moment surtout.

Et elle prit un ton grave et une pose sérieuse et réfléchie.

— Octave, poursuivit-elle, vous ne pouvez vous retirer par cette porte, car, ainsi que vous le disiez, on vous rencontrerait, et je serais perdue. Cette fenêtre ne vous offrirait pas un moyen meilleur de retraite, et quoique vous me le proposiez, je serai aussi généreuse que vous, je n'accepterai pas. Il faut donc que vous restiez ici jusqu'au jour.

Mais, ajouta-t-elle en lui désignant un des coins de la chambre, j'attends de votre loyauté, de ne point franchir la distance que vous allez mettre entre nous!…

C'étaient deux enfants, l'un âgé de vingt ans, l'antre de seize… âge heureux où l'on se souvient encore de sa première pureté, où l'âme n'a pas perdu toute sa naïveté et sa candeur; âge terrible aussi, où les premières passions, les plus doux sentiments, les plus irrésistibles penchants s'éveillent au coeur de l'homme.

Octave était un bon et simple jeune homme, qui n'avait pris aucun des travers du milieu dans lequel il avait vécu. Fils unique, dernier rejeton d'une famille aristocratique, il avait été entouré, dès son enfance, de tous les soins, de toutes les fantaisies qui flattent l'esprit, et cependant, son coeur ni son esprit n'en avaient été gâtés. Il s'était développé au milieu de ce monde de luxe, sans se laisser entraîner sur la pente si douce des plaisirs faciles que le monde tolère, et à vingt ans, il avait encore sa première pureté, et aucune séduction ne l'avait entraîné au-delà des limites sacrées de l'honneur et du devoir.

Octave avait aimé Marguerite dès le premier jour; il avait bien senti le trouble pénétrer dans son coeur, avec ce nouveau sentiment; mille désirs impatients avaient vingt fois sollicité sa jeunesse; mais la passion ne l'avait pas emporté jusqu'à l'aveuglement, et jamais la pensée ne lui était venue de ternir la chasteté de son amour par une trop vive ardeur de la possession.

Pour Marguerite, nous l'avons dit, les choses s'étaient passées autrement. Pour elle, en effet, la vie n'avait pas toujours eu des joies sans amertume; privée, dès sa plus tendre jeunesse des caresses d'une mère chérie, elle avait vécu, un peu isolée, quelquefois même, en proie à des découragements indéfinissables. L'amour de son père ne lui avait pas toujours suffi. Puis, un soir, elle avait vu Octave, et elle l'avait aimé. Cela s'était passé aussi simplement que nous le racontons. Elle crut lire dans les yeux du jeune homme qui se rapprochait d'elle, une pitié tendre qui s'adressait à sa souffrance cachée, une promesse de bonheur qu'on lui envoyait pour l'aider à supporter ses douleurs secrètes, et elle, la pauvre enfant naïve, s'était laissé prendre à la joie, à l'espérance, à la vie, en rencontrant cette chaste sympathie. Il y avait dans le coeur d'Octave trop de pur amour, pour que l'idée lui vînt de faire rougir Marguerite.

Il se serait tué plutôt.

Et cependant, du coin où l'amoureuse jeune fille l'avait relégué, il jetait un coup d'oeil avide sur ces charmes divins, qu'un voile léger lui dérobait à peine.

Il ne l'avait point encore vue ainsi.