DIANE DE LANCY
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Paris.—Imprimerie L. Poupart-Davyl, 30 rue du Bac
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PONSON DU TERRAIL
DIANE
D E L A N C Y
LES PRÉTENDUS DE LA MEUNIÈRE
PARIS
LIBRAIRIE INTERNATIONALE
15, BOULEVARD MONTMARTRE
A. LACROIX, VERBOECKHOVEN & Cᵉ, ÉDITEURS
A Bruxelles, à Leipzig et à Livourne
1868
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
[PROLOGUE]
[PREMIÈRE PARTIE: LA CHASSERESSE]
[DEUXIÈME PARTIE: UN MESSAGE D’OUTRE TOMBE]
[LES PRÉTENDUS DE LA MEUNIÈRE]
DIANE DE LANCY
PROLOGUE
I
Par une soirée pluvieuse et froide du mois de novembre 1792, une barque était amarrée dans une petite baie des côtes du Finistère, à quarante pas environ d’une hutte de pêcheur, dont la mer, lorsqu’elle était grosse, venait ébranler les murs et battre la porte à moitié disjointe.
La barque dansait sur la lame avec un sinistre bruit que causaient ses avirons en heurtant les bordages, l’Océan était gros de colères encore contenues, mais qu’un souffle de vent allait faire éclater; et ce souffle n’était pas loin, si l’on en jugeait à la forme bizarre et tourmentée des nuages qui se mouvaient lourdement à l’horizon.
La nuit était proche, la pluie rétrécissait ce demi-cercle que, du haut des plages, l’œil paraît embrasser au loin sur la mer: cependant, aux dernières et blafardes lueurs de ce crépuscule privé de rayons, on apercevait, à cette ligne extrême qui sépare le ciel de l’Océan, un point noir qui semblait s’approcher de la terre avec une prudente circonspection.
Ce point noir n’était autre qu’un de ces petits bâtiments de commerce qui, pendant les orages révolutionnaires, sauvèrent de la guillotine tant de victimes, en les déposant, en une seule nuit, sur le rivage anglais. Dans la hutte du pêcheur il y avait un grand feu, autour duquel étaient assis trois personnages dont la différence de costumes indiquait suffisamment la diversité de rang et de profession.
Le premier était le maître de la hutte, un grand gaillard bien découplé, aux épaules larges, aux cheveux d’un roux ardent, aux mains calleuses et couvertes de ces durillons ineffaçables qui proviennent du frottement continuel de l’aviron. Ce n’était plus un jeune homme, peut-être était-ce un vieillard, mais des plus robustes à coup sûr.
Ses deux hôtes pouvaient avoir l’un et l’autre de vingt-trois à vingt-cinq ans; ils étaient bruns de visage et de cheveux; on aurait pu, à une vague ressemblance existant entre eux et provenant bien plus d’une communauté de type que d’une identité de race, les prendre pour deux frères, si l’un n’avait été vêtu d’un uniforme d’officier qui indiquait le gentilhomme, tandis que l’autre portait la livrée d’un valet; le premier était assis sur l’unique chaise qui se trouvait dans la hutte, les pieds tournés vers le feu, son front appuyé dans ses mains, accoudé qu’il était à une table boiteuse et encore chargée des débris du plus modeste des repas. Une somnolence pénible, double résultat d’une longue marche et de navrantes préoccupations, paraissait s’emparer de lui, car sa tête s’inclinait parfois et ses yeux se fermaient à demi.
—Baptiste, dit-il tout-à-coup à son valet, à quelle heure devons-nous partir?
—A minuit, monsieur le chevalier.
—Quelle heure est-il?
—Huit heures à peine.
—Quatre heures encore! murmura le chevalier, et l’on m’attend là-bas, car ma place est dans les rangs de l’armée du roi.
—Si monsieur le chevalier voulait écouter mon conseil, dit le valet dont la voix était dominée par une intraduisible émotion, il essayerait de dormir et s’allongerait sur ce grabat. Monsieur le chevalier ne s’est pas couché depuis bientôt trois jours, et il doit être brisé. Kervan et moi nous veillerons sur le repos de monsieur le chevalier, et nous le ferons relever aussitôt que le lougre anglais sera près des côtes.
—Soit, répondit le chevalier; pour être fort il faut dormir, et j’ai besoin de toutes mes forces car j’ai encore à faire un long voyage.
Il s’allongea sur une méchante paillasse placée dans un coin de la hutte, et peu après on entendit résonner cette respiration bruyante qui n’appartient qu’à la jeunesse lorsqu’elle dort de son calme et pesant sommeil.
Celui qui eût surpris alors l’éclair de sombre joie qui brilla dans l’œil de Baptiste en eût été épouvanté; un rire silencieux et terrible glissa sur ses lèvres et mit à nu ses dents aiguës et blanches qui trahissaient l’origine méridionale.
Il ouvrit la porte de la hutte, fit un signe discret au pêcheur et se dirigea vers la grève, où la lame rugissait et se couronnait d’écume en galopant sur le galet.
Le pêcheur le suivit sans trop savoir de quoi il était question, et tous deux s’arrêtèrent à vingt pas de la cabane et se regardèrent, l’un avec curiosité, l’autre avec une expression subite de résolution et d’audace qui fit reculer d’un pas le robuste pêcheur.
—Dites donc, l’ami, fit alors Baptiste à mi-voix, M. le chevalier vous a promis cinq louis pour le conduire dans votre canot jusqu’au lougre?
—Oui, dit le pêcheur, ce n’est pas trop, car je joue ma tête chaque jour à passer des émigrés.
—Croyez-vous en Dieu?
—C’est selon, répondit le pêcheur.
—Avez-vous des scrupules?...
—C’est selon encore...
—Si je vous offrais mille louis?...
L’œil du pêcheur étincela comme naguère celui de Baptiste.
—Quel crime voulez-vous donc me faire commettre? demanda-t-il.
—Aucun; je me charge de tout.
—Mais encore...
—Eh! dit soudain le valet prenant à sa ceinture un pistolet tout armé, je vous casse la tête en cas de refus.
Le geste avait été si prompt, l’énergie qui brillait dans l’œil du valet était si terrible que le pêcheur se vit contraint d’obéir sans plus ample explication.
—Que faut-il faire? demanda-t-il.
—Presque rien, répondit Baptiste. Vous voyez cette futaille.
Et du geste il indiquait un tonneau qu’un navire trop lesté avait jeté à la mer par le gros temps et qui s’était crevassé en se heurtant aux rocs de la grève, poussé qu’il était par les lames en fureur.
—Prenez-la, ajouta Baptiste, et suivez-moi.
Le pêcheur s’empara de la futaille et la souleva dans ses bras robustes, malgré son poids et sa dimension; puis, sur un signe du valet, il la déposa à l’entrée de la hutte.
Le chevalier dormait toujours; Baptiste n’avait point remis à sa ceinture ce pistolet qui lui assurait la complicité du père Kervan: c’était le nom du pêcheur.
—Maintenant, continua le laquais à voix basse, cherchez des cordes, et, si vous n’en avez pas, prenez du fil de caret. Très-bien. Voici mon mouchoir, vous allez saisir le chevalier à la gorge et vous le bâillonnerez.
Le père Kervan tremblait de tous ses membres, car il commençait à comprendre; mais il voyait le canon du pistolet à la hauteur de sa tempe, et il se résigna à obéir.
Le chevalier, éveillé en sursaut par la brusque pression des mains du pêcheur qui étreignirent son cou comme un étau, ouvrit les yeux et voulut crier, mais il fut bâillonné sur-le-champ; il essaya de se débattre et de renverser son agresseur, mais Kervan lui appuya son genou sur la poitrine et le garrotta en un tour de main, et si solidement, qu’il lui fut impossible de faire un mouvement.
Baptiste assistait à cette étrange exécution avec un horrible sang-froid et supportait avec calme le regard indigné de son maître, dont le geste et la voix étaient complétement paralysés.
—A présent, reprit le laquais s’adressant au pêcheur, souviens-toi de ton premier métier, père Kervan, car tu as été charpentier à bord d’un navire du roi, prends un marteau et des clous, et rafistole-moi ce tonneau de façon qu’il puisse être un logis agréable à M. le chevalier.
Le père Kervan obéit encore. Il rejoignit les douves l’une après l’autre, à l’exception de trois qu’il fit sauter hors des cercles, et, aidé de Baptiste, qui, pour un moment, déposa son pistolet sur la table, il enleva le chevalier de son grabat et le plaça dans le tonneau, couché sur le dos et étendu tout de son long; puis, sur un nouveau signe du laquais, il rajusta soigneusement les douves, et le chevalier se trouva enseveli vivant dans cet étrange cercueil, n’ayant plus avec le monde d’autre communication que le trou de la bonde, trou que Baptiste jugea inutile de boucher.
—Il faut, dit-il, que M. le chevalier puisse avoir de l’air et respire tout à son aise, car il va faire un long voyage.
Puis il poussa du pied le tonneau dans un coin et se tourna vers le pêcheur:
—Tu peux border tes avirons, lui dit-il, nous allons partir. J’ai aperçu tantôt le beaupré du lougre; il court des bordées à une lieue à peine.
—La mer est mauvaise, répondit Kervan, nous ferions mieux d’attendre encore.
—Non pas, répondit impérieusement Baptiste en ressaisissant son pistolet, je suis pressé.
—Je suis à vos ordres, murmura Kervan.
Le laquais prit alors sous la table une petite valise qu’il ouvrit, et il en retira un vêtement complet qui n’était autre que la petite tenue d’un officier de la marine du roi; cet uniforme appartenait au chevalier, qui servait naguère en qualité d’enseigne sur une frégate de Sa Majesté.
Le chevalier venait de Toulon, en droite ligne; il était porteur d’un message important des royalistes du Midi à l’armée de Condé. Désespérant de pouvoir passer la frontière allemande et gagner Coblentz par le Nord, le chevalier avait préféré traverser la Bretagne, où les émigrés étaient protégés partout, et s’embarquer pour l’Angleterre, d’où il lui devait être facile de gagner les Pays-Bas et la Prusse.
Baptiste dépouilla lestement ses habits de laquais, et, devant le pêcheur interdit, endossa pièce à pièce sa petite tenue de marin; puis il prit l’épée que le chevalier avait retirée de son ceinturon et placée, dans un coin, et se la passa galamment en verrouil; enfin il se coiffa du tricorne de son maître, et regardant le pêcheur stupéfait:
—Comment me trouves-tu, drôle? lui demanda-t-il; penses-tu que je ne ferai pas un gentilhomme accompli?
Le pêcheur ne répondit pas. Peut-être éprouvait-il honte et remords de sa complicité dans ce crime sans précédent.
—Allons, continua le laquais lorsqu’il eut achevé sa métamorphose, en route, mon maître! et prends ce tonneau. M. le chevalier fera avec nous une partie du voyage.
Kervan obéit; le terrible pistolet lui semblait la plus significative des logiques.
Baptiste s’arma d’une torche de résine et éclaira le pêcheur, qui déposa à l’avant de la barque ce bizarre cercueil où le vrai chevalier était enfermé tout vivant; puis il s’installa lui-même à côté et dit à Kervan:
—Pousse au large!
Le père Kervan s’assit sur son banc, après avoir ouvert la chaîne qui retenait le canot à un anneau de fer enfoncé dans le roc, et, d’un coup d’aviron, il se trouva à dix brasses de la plage.
La mer était mauvaise, ainsi qu’il l’avait dit; le vent s’élevait, les vagues se dressaient écumantes et blanchâtres, et la frêle embarcation qui portait les trois hommes se trouvait tantôt suspendue à leur sommet, tantôt plongée en d’incommensurables abîmes. Kervan nageait avec vigueur, la sueur ruisselait sur son front; de temps à autre il tournait la tête et cherchait à s’orienter sur le fanal de poupe du lougre; mais il apercevait le laquais devenu gentilhomme qui se tenait debout à l’avant, le pied dédaigneusement posé sur le tonneau qui enfermait son maître, et la vue de ce misérable le glaçait d’horreur à ce point qu’il oubliait le lougre et le fanal, et se courbait de nouveau sur les avirons.
—Maître, lui dit tout à coup Baptiste, tu es las, passe-moi tes rames, je vais nager à mon tour, et ne crains rien, j’ai été matelot sur la Capricieuse, une belle frégate du roi que commandait en second M. le chevalier. Demeure à ton banc, il y a ici près d’autres chevilles de fer.
Le père Kervan, pour ne point se retourner, éleva ses avirons au-dessus de sa tête et les tendit en arrière à Baptiste, qui s’en empara.
Mais tout aussitôt le pêcheur poussa un cri étouffé et roula au fond de la barque; d’un coup d’aviron sur le haut de la tête, Baptiste l’avait assommé.
Alors, sans perdre de temps, le laquais saisit à bras-le-corps le pêcheur évanoui, et le lança à la mer, où il disparut, sous une vague.
—Voilà, dit-il, un gaillard qui ne livrera point mon secret, j’imagine. A nous deux, maintenant, monsieur le chevalier.
Et Baptiste se pencha sur le tonneau, et plaça ses lèvres à la hauteur du trou par où le chevalier pouvait respirer.
—Mon doux seigneur, lui dit-il avec un accent de féroce raillerie, vous aviez la main leste autrefois, et vous m’avez bâtonné en mainte occurrence. Je crois même que vous y preniez un certain plaisir, parce que j’avais l’insolence de vous ressembler, moi, votre laquais! Eh bien, voyez cependant combien cette ressemblance va me servir; il y a dix ans que vous n’avez mis les pieds en Morvan, nous arrivons des Indes tous deux, nul ne vous a vu en France, nul ne pourra juger, à l’étranger, que je ne suis pas le chevalier de Lancy; comprenez-vous?
Je vais rejoindre les émigrés... Oh! soyez tranquille, mon doux seigneur, j’ai de l’usage et une certaine bravoure, je porterai bien votre nom; je me battrai en gentilhomme. Et lorsque la bourrasque aura passé, quand nous reviendrons en France, nous tous les fidèles du roi, votre vieux père le marquis et votre frère le comte me recevront à bras ouverts dans leur manoir morvandiau de la Fauconnière.
Je deviendrai le héros de votre famille, monseigneur; je partagerai votre haine héréditaire pour les barons de Vieux-Loup, vos voisins, et pas plus que vous ne l’auriez souffert, je ne les laisserai point chasser sur mes terres.
Adieu donc, chevalier, mon doux maître, il faut nous quitter, c’est indispensable, car il ne peut y avoir maintenant deux chevaliers de Lancy. Mais avouez que votre laquais Baptiste est un garçon qui ne manque nullement de procédés délicats; je vous ai réservé, à vous, enseigne de corvette, des funérailles de marin.
Un éclat de rire acheva la phrase du scélérat, puis il lança le tonneau par-dessus le bordage, et le vrai chevalier de Lancy s’en alla sur le dos des lames rejoindre le cadavre de Kervan le pêcheur...
II
On était au mois de juillet 1815. C’était le matin vers neuf heures, sur le boulevard de Gand, au Café de Paris. Les alliés encombraient encore les rues de la capitale, et les uniformes les plus bizarres, les plus variés, depuis le bonnet fourré des Cosaques jusqu’à la pelisse du hussard hongrois, se croisaient dans tous les sens.
Le Café de Paris, qui, dès cette époque, jouissait de la vogue qu’il possède aujourd’hui encore, était le rendez-vous de deux camps bien opposés qui recherchaient toutes les occasions possibles de se trouver mutuellement en présence.
Le premier se composait de quelques officiers de l’empire, mis en demi-solde par le nouveau régime, glorieux parias qui pleuraient leur général et protestaient à coups d’épée, chaque matin, dans les allées du bois de Boulogne, contre l’envahissement de notre territoire. Le second se recrutait de quelques majors prussiens et autrichiens et d’un petit nombre de gentilshommes récemment rentrés en France, qui s’indignaient de l’épithète ridicule de voltigeurs de Louis XV.
Chaque jour, d’une table à l’autre, dans un corridor, sur les marches du perron, un regard, un défi, étaient échangés, et on allait se battre. La police avait fini par ne plus s’en mêler, tant le fait se renouvelait fréquemment.
Or, ce jour-là, vers neuf heures, dans le grand salon du Café de Paris, deux officiers de l’ancienne armée française fumaient en prenant du chocolat, et causaient à voix basse. Ils étaient vêtus du costume de ville, mais leur longue moustache retroussée et la façon toute militaire dont était boutonnée leur redingote ne laissaient prendre le change à personne sur leur profession.
Le café était à peu près désert à cette heure matinale, et l’un des deux officiers disait à son camarade:
—Je vous avoue, mon cher, que, malgré mes opinions royalistes, dont je ne me suis jamais départi, du reste, et pour lesquelles Sa Majesté l’Empereur daigne faire quelque cas de moi, je ne serais nullement fâché de rencontrer un major prussien qui voulût bien me permettre de l’envoyer dans l’autre monde pour me venger ainsi de nos humiliations et de nos revers.
—Et moi, répondit le second interlocuteur, je tirerais volontiers l’épée contre un émigré.
—Vous n’êtes pas gentilhomme, vous, mon cher Roland, et cela vous est permis. Mais moi, je suis baron, et ne puis oublier que les émigrés sont tout simplement mes parents, mes amis, mes coreligionnaires. Ils ont suivi leur roi, je suis demeuré pour servir mon pays. C’est la seule différence qui existe entre nous.
Au moment où le baron achevait, deux hommes portant l’uniforme de capitaine au chevau-légers entrèrent et vinrent s’asseoir à une table voisine. A l’empressement que montra le garçon à leur arrivée, il était aisé de les reconnaître pour des habitués, et l’officier de l’Empire tressaillit tout à coup lorsque le maître de l’établissement, s’approchant lui-même, eut dit à l’un d’eux:
—Monsieur le chevalier de Lancy désire-t-il déjeuner?
Celui qu’on venait de nommer le chevalier de Lancy était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans, de haute taille, à la figure basanée, aux cheveux noirs, à peine argentés çà et là d’un filet blanc. Il avait le geste impérieux, l’œil fier, la mine hautaine. Il entama presque aussitôt avec son ami une conversation dont les premiers mots étaient évidemment désagréables aux deux officiers de l’empire, car celui qui avait tout à l’heure avoué son titre de baron se leva et vint à lui:
—Monsieur, lui dit-il poliment, deux mots, s’il vous plaît.
—Je vous écoute, monsieur.
—Vous êtes le chevalier de Lancy?
—Pour vous servir, monsieur.
—Gentilhomme du Morvan?
—Précisément.
—Et le fils du marquis de Lancy, mort il y a trois ans?
—Vous touchez juste.
—Me permettez-vous, à mon tour, de vous décliner mon nom?
—Je l’attends avec impatience, monsieur.
—Eh bien, monsieur, je suis le colonel baron de Vieux-Loup, votre voisin de terre.
—Ah! ah! dit le chevalier.
—Vous savez, reprit le baron, que nos deux familles ont toujours eu l’une pour l’autre, et cela à travers les siècles, une vieille antipathie...
—Dont la cause première se perd dans la nuit des temps, riposta le chevalier.
—Pardon, reprit le baron, je crois que vous faites erreur, et si vous voulez bien me le permettre, tandis qu’on apprête votre déjeuner, je vous ferai l’historique de notre haine commune. Elle remonte au règne de Charles IX.
—En effet, je crois me souvenir.
—Attendez, chevalier: Enguerrand, baron de Vieux-Loup, était capitaine aux lansquenets; Guy, marquis de Lancy, cornette aux Suisses. Dans la nuit de la Saint-Barthélemy, ils voulurent sauver la même dame; la dame sauvée, ils engagèrent le fer et firent coup fourré.
—Vous avez raison, dit le chevalier.
—Sous Louis XIII, poursuivit le baron, mon trisaïeul Gaston de Vieux-Loup servait aux mousquetaires; le vôtre, Hector de Lancy, était guidon aux gardes de Son Éminence. Ils se croisèrent un jour dans le grand escalier du château de Rueil. L’épée du baron s’accrocha dans les chausses du marquis; ils se regardèrent, se souvinrent de la fin tragique de leurs aïeux et dégaînèrent sur-le-champ.
—Mon père m’a conté cela, interrompit le chevalier.
—Le marquis fut tué roide, et le cardinal, qui montait l’escalier en ce moment, le reçut tout sanglant dans ses bras. Ceci lui procura même l’occasion d’un joli mot; il dit au baron: «Vous m’avez fait une mauvaise plaisanterie, monsieur, et si ma robe n’était rouge, le sang de mon garde me couvrirait des pieds à la tête.»
Sous Louis XIV, poursuivit de Vieux-Loup, nos pères se firent protestants; le roi leur retira leur droit de chasse et en investit les Lancy. D’où il résulta que Louis de Vieux-Loup coupa le jarret au lévrier favori du marquis, son voisin, lequel lui envoya deux balles dans le bras et le lui cassa roide.
Depuis lors les Lancy et les Vieux-Loup évitèrent de se rencontrer; leurs chiens ne chassèrent jamais ensemble, et quand il y avait fête à votre manoir de la Fauconnière, on éteignait un candélabre dans le Grand salon de notre château de la Châtaigneraie. Voilà, monsieur, l’histoire précise de notre animosité.
—Eh bien? demanda le chevalier.
—Eh bien, monsieur, reprit le baron, il me paraît raisonnable et bien que cette animosité se perpétue. Que vous en semble?
—Mais, dit le chevalier avec hauteur, je n’y vois aucun inconvénient, monsieur.
—Et tenez, reprit le baron, le hasard me paraît s’en mêler singulièrement à propos.
—Vous trouvez?
—Parbleu! nous nous rencontrons ici, dans ce café qui est presque un champ de bataille. Vous êtes capitaine de chevau-légers, émigré rentrant. Vous avez le verbe hardi et le geste hautain du vainqueur; je suis, moi, colonel d’un régiment de la garde impériale, rangé et parqué parmi les vaincus, contraint de voir les officiers russes et prussiens fouler les boulevards de Paris, et voici que nous nous trouvons en présence, et chacun dans un camp opposé.
—Les Vieux-Loup et les Lancy des âges éteints ne trouvèrent jamais une plus belle occasion de croiser le fer, n’est-ce pas?
—En effet, dit le chevalier.
—Vous plairait-il me donner votre heure?
—Ce sera la vôtre.
—Quant à l’arme, inutile d’en parler. Entre gentilshommes, on choisit l’épée.
—J’allais vous le dire.
—Eh bien, tenez, poursuivit le baron, voici précisément un cabriolet de régie, nous avons un ami chacun, allons voir où en sont les jeunes pousses au bois de Boulogne.
—Monsieur, répondit le chevalier, j’ai une autre proposition à vous faire.
—Je vous écoute, monsieur.
—Le maître de l’établissement a ici une grande considération pour moi.
—Vous me paraissez la mériter de tout point, monsieur.
—Il se fera un plaisir de nous prêter un de ses cabinets, le plus large.
—A quoi bon?
—Le roi n’aime pas les duels; au bois de Boulogne, une égratignure fait scandale.
—Comme il vous plaira, monsieur.
—Me donnerez-vous le temps de déjeuner?
—Parfaitement; je sais par expérience qu’un galant homme se bat médiocrement à jeun.
Le chevalier déjeuna, le baron acheva son cigare, puis ils montèrent au premier étage avec leurs témoins, s’installèrent dans un cabinet dont on avait tout exprès enlevé les meubles, et ils mirent l’épée à la main.
A la troisième passe, le chevalier de Lancy reçut un coup de quarte dans la poitrine et tomba sans pousser un cri.
La mort avait été instantanée.
PREMIÈRE PARTIE
LA CHASSERESSE
I
La route de Lyon à Nevers, qui passe par Villefranche et Charolles et longe les dernières montagnes de la haute Auvergne, côtoie, pendant quelques lieues, la lisière du Morvan.
Le Morvan est une province peu connue et dont le nom n’éveille de souvenirs que chez les chasseurs; c’est un coin montagneux, une petite Écosse, un canton sauvage et d’une âpre poésie, jeté comme par hasard entre les collines verdoyantes et les plaines fertiles du Nivernais et du Berri, et les coteaux chargés de vignobles de la basse Bourgogne.
Le Morvan est une contrée giboyeuse; par suite, elle est peuplée de braconniers.
Ses vallons boisés, ses sites abruptes rappellent les Alpes; çà et là, sur un roc, au coin d’un bois de châtaigniers, le voyageur attardé par les chemins de traverse découvre une ruine féodale dont une aile est encore habitée par des gentilshommes devenus paysans ou des paysans qui ont eu grand’peine à installer leur métairie et leurs greniers à foin dans la vieille demeure des gentilshommes.
Un étrange lien d’amitié, de parenté même, unit encore le paysan morvandiau à son ancien seigneur, qui généralement est aussi pauvre que lui. L’un et l’autre sont braconniers, le premier par nécessité, le second par orgueil de caste. Tous deux dédaignent le permis de chasse et sont en perpétuelle contravention avec la loi. De là une étroite amitié, un dévouement réciproque que resserrent et augmentent une certaine communauté d’idées, une singulière uniformité de mœurs. Le gentilhomme morvandiau ressemble fort à l’ancien seigneur breton. Il est vêtu comme un paysan; il porte souliers ferrés et guêtres de cuir; il se tient volontiers, pendant les soirées d’hiver, sous le manteau de la cheminée des cuisines, et écoute gravement les légendes des pâtres et les sornettes du bouvier.
Les traditions superstitieuses d’autrefois, de vieilles haines dont l’origine est douteuse, ont survécu, en Morvan, au passage des révolutions; il n’est pas rare de rencontrer à une lieue l’un de l’autre deux manoirs croulants, abritant deux races de Capulets et de Montaigus.
Au commencement d’octobre de l’année 1847, par une soirée pluvieuse et tellement embrumée qu’on n’y pouvait voir à dix pas devant soi, un cavalier suivait au petit pas, et se fiant entièrement à l’instinct de sa monture, un sentier étroit et rocailleux courant entre un précipice au fond duquel roulait un torrent et une bande de bruyères grises qui léchait les derniers escarpements d’une chaîne de collines.
C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, d’une taille avantageuse, brun de visage et de cheveux, assez régulièrement beau, et possédant surtout cette mobilité de traits, cette physionomie intelligente qui séduit chez l’homme bien mieux qu’un type de beauté accompli, trop ordinairement dépourvu d’expression.
Son costume de voyage, bien que des plus simples, avait ce cachet d’élégance qui décèle le Parisien; l’insouciance avec laquelle il voyait arriver la nuit et bravait la pluie qui lui fouettait le visage trahissait cette bravoure singulière, cette gaieté sans nuages que l’habitant de la grande ville conserve dans ses plus lointaines pérégrinations.
Il pouvait être environ sept heures; le jour baissait rapidement, et le brouillard épaississant à mesure, en même temps que le sentier devenait plus difficile et plus roide, force devait être bientôt à notre voyageur de s’arrêter et de chercher un abri pour la nuit sous l’auvent de quelque rocher, s’il n’avait une connaissance parfaite du pays.
Il n’y songeait point cependant, car il fredonnait le plus joyeusement du monde un air d’opéra, il paraissait se peu soucier de la pluie qui pénétrait son manteau et ses vêtements.
Mais tout à coup le cheval broncha, puis, s’arrêtant court, refusa d’avancer. Le cavalier fut donc contraint de s’occuper un peu plus de son chemin et un peu moins de son motif musical. Il reconnut alors que le sentier qu’il suivait aboutissait à un pont de troncs d’arbres jeté sur un ravin, et que ce pont avait été emporté par les derniers orages, si bien qu’il était impossible d’aller plus loin.
«Morbleu! se dit-il, mes chers oncles les paysans gentilshommes auraient bien dû m’envoyer un guide à Nevers, pour me conduire sans encombre jusqu’à leur nid d’oiseaux de proie. Ces gens-là s’imaginent que j’ai le pied montagnard comme eux, et que j’y vois la nuit, ainsi qu’un chat de gouttière. Que vais-je donc devenir jusqu’à demain? Il doit bien y avoir un autre sentier quelque part; mais il faut le trouver, et je défierais Christophe Colomb lui-même d’en venir à bout par le brouillard qu’il fait. Brrr! cette pluie me glace les os. Cherchons un gîte; on dit qu’il y a une Providence pour les ivrognes, les voyageurs et les Parisiens; je sais me griser, j’habite Paris et je voyage, la Providence ne peut manquer de s’offrir à moi sous la forme la plus simple, fût-ce celle d’une grotte ou même d’un arbre assez touffu pour nous abriter mon cheval et moi.»
Le jeune homme mit aussitôt pied à terre, et, laissant le sentier, remonta à travers les bruyères jusqu’à une touffe d’arbres qui masquaient assez bien un bloc de roche creuse, sous laquelle il se plaça avec sa monture, qu’il laissa en liberté après s’être assis lui-même sur une couche de bruyère, préservée de l’humidité par ce toit naturel.
«Fort heureusement, continua-t-il en reprenant son aparté, lorsqu’il se fut installé le plus commodément possible, fort heureusement j’ai déjeuné tard à Nevers, et je me suis pourvu de cigares; car je crois que je ne dînerai pas ce soir, et que je serai contraint de passer la nuit ici, à mélanger de mon mieux la fumée de mon panatellas avec le brouillard du ciel.»
Le voyageur tira un cigare de son étui, l’alluma, puis s’étendit sur les bruyères et se mit à fumer avec la gravité d’un musulman.
«Il est, dit-il en lui-même lorsqu’il en fut à sa quatrième bouffée, il est de singulières phases dans l’existence d’un homme du monde qui a le malheur d’être endetté. Il y a quarante-huit heures à peine, j’étais chez moi, à Paris, rue du Helder, dînant gaiement avec Azurine et mes bons amis Restaud et d’Éparny; nous causions des courses dernières, et je songeais à acheter Blidah, la jument arabe du petit comte Persony. Le champagne était bien frappé, on avait suffisamment chauffé le bordeaux, et je me trouvais dans un tel état de béatitude que j’avais oublié mes dettes et une certaine lettre de change souscrite au bénéfice de Thomas Baptiste, mon carrossier, lequel me logera bien certainement rue de Clichy, si je n’arrange mes affaires au plus vite. Arrive une lettre...!
«Pardieu! cette lettre est trop curieuse pour que je ne la relise point à la lueur de mon cigare, car le jour me fait complétement défaut.»
Le voyageur prit dans la poche de son gilet un chiffon de papier grisâtre, plié grossièrement et qui avait dû être cacheté, à défaut de cire, avec de la mie de pain. Une grosse écriture et une orthographe de pure fantaisie en couvraient le recto et le verso sur les trois premières pages.
Le Parisien relut à mi-voix avec une inflexion de raillerie légère:
«Monsieur mon neveu,
«Mon frère Antoine me sert de secrétaire, car vous savez que je n’ai jamais appris à écrire, étant né pendant la révolution; mais c’est moi, votre oncle Joseph, qui dicte la présente. Bien que nous ne vous ayons jamais vu, Antoine et moi, car vous n’êtes point venu nous rendre visite en Morvan, j’ai tout lieu de croire que vous avez pour nous l’affection qu’un bon gentilhomme doit conserver aux frères de son père, et je suis persuadé que ma lettre vous fera un plaisir infini.
«Notre frère bien-aimé Louis, votre père, était notre aîné de près de dix ans. Aussi avions-nous pour lui une tendresse respectueuse, et avons-nous toujours regretté vivement qu’il nous eût quittés, en 1805, pour aller servir dans les armées de l’empereur. Il est vrai que ce départ fut pour lui une source de fortune, puisqu’il épousa votre mère, qui avait cinquante mille livres de rente.
«Mais il paraît qu’on dépense beaucoup à Paris, lorsqu’on est jeune et bien tourné comme vous, car il nous est revenu que vous aviez mené si grand train depuis la mort de notre frère Louis, que vous étiez aux trois quarts ruiné, ce qui nous a affligés plus que vous ne sauriez croire. Cependant, peut-être avons-nous trouvé un moyen de réparer en partie vos pertes, et ce moyen le voici:
«Vous savez que nous avions un quatrième frère qui s’appelait Pierre, et qui est mort il y a huit ans. Il nous est resté de lui une fille qui aura seize ans vienne la Toussaint, et nous sommes quasiment à la fin d’octobre.
«C’est la plus jolie fille qu’on ait jamais vue de Saint-Pierre à Saint-Landry en passant par notre manoir de la Châtaigneraie et en allant jusqu’au château de la Fauconnière, où nichent ces oiseaux de malheur qu’on appelle les Lancy.
«A propos des Lancy, je dois vous dire que le marquis est aux trois quarts mort et qu’il ne quitte plus son fauteuil. Quant à son fils, c’est un grand benêt qui se cache sitôt qu’il nous voit. Mais sa sœur est un vrai démon; nous n’osons plus mettre le pied dans le parc de la Fauconnière depuis qu’elle nous a envoyé une charge de sel dans les jambes à mon frère Antoine et à moi. Elle tient contre nous des propos à faire frémir, et nos laboureurs frissonnent des pieds à la tête quand ils la rencontrent.
«Je vous assure qu’elle est bien nommée, et son sobriquet de Dragonne lui va à ravir.
«Mais revenons à notre nièce. Je vous disais donc que c’était la plus jolie fille du pays; nous l’avons fait éduquer par le curé du village, et elle est tout à l’heure plus savante que lui. Elle est si petite, si frêle, si blonde, que nous l’avons appelée Mignonne. Elle a des mains roses et menues comme vos dames de Paris, et nous en sommes amoureux, mon frère et moi, à ce point, que nous l’épouserions, l’un ou l’autre, si nous n’avions passé la soixantaine. Du reste, si cela arrivait, nous nous brouillerions très-certainement, et c’est pour cela que nous avons songé à vous.
«Mignonne sera riche après nous. Nous avons un beau bien, et nous l’augmentons chaque année des trois quarts de nos revenus, ne dépensant rien pour nous. Depuis dix ans nous n’avons eu, mon frère Antoine et moi, qu’une seule fantaisie, et je vous assure que ce fut bien à tort. Nous achetâmes, l’an dernier, deux fusils Lefaucheux, des armes qui se chargent par la culasse. Nous n’avons jamais pu nous en servir, et nous en sommes revenus à nos vieux fusils de braconniers.
«Il faut vous dire que Mignonne aura bien cinq cent mille francs quand nous serons morts, et c’est un beau denier en tout pays. Nous avons donc pensé, mon frère Antoine et moi, qu’il vous conviendrait de l’épouser. C’est pourquoi je vous écris. Si notre proposition vous convient, venez; sinon, répondez-nous.
«Il faut vous dire que le fils Lancy est toujours fourré dans les environs; comme je suis persuadé que vous détestez les Lancy presque autant que nous, j’aime à croire que vous arriverez au plus vite, ne serait-ce que pour empêcher ce drôle d’en conter à notre Mignonne. Sur ce, mon cher neveu, nous vous embrassons de tout cœur, mon frère Antoine et moi.
«Baron Joseph de Vieux-Loup, seigneur
de La Châtaigneraie.»
«P. S.—Mon frère Antoine, qui est un savant, a lu dans les livres que les mariages d’amour étaient les meilleurs; aussi n’avons-nous parlé de rien à Mignonne, afin qu’elle vous aime; ce qui ne peut manquer, car on dit que vous êtes fort joli garçon.»
Le jeune voyageur termina la lecture de cette lettre par un nouveau sourire, et puis il se dit:
«Il est possible que cette petite fille qu’on appelle Mignonne, et dont mes chers oncles font un si grand éloge, soit en effet gentille; à coup sûr, une dot de cinq cent mille francs a bien son mérite, mais ces braves messieurs de Vieux-Loup se moquent de moi, très-certainement, s’ils supposent que je vais épouser leur querelle avec leur vieux voisin le marquis de Lancy. Ce serait au moins curieux, pour ne pas dire ridicule, qu’en l’an de grâce mil huit cent quarante-sept, moi Gaston de Vieux-Loup de la Châtaigneraie, membre du Jockey-Club et d’une foule de sociétés et d’institutions remarquables au point de vue du progrès de la reproduction et de l’amélioration des races chevalines, j’allasse continuer une petite guerre de clocher remontant à Charles IX! Me voyez-vous chaussant un éperon d’acier, montant un destrier gris de fer, et, la lance au poing, m’en aller clouer avec ma dague mon gant sur la porte de mes voisins les marquis de Lancy? Le tout dans le but unique de plaire à mon oncle Joseph, qui ne sait pas écrire, et à mon oncle Antoine qui a un style et une orthographe de si haute fantaisie! Il est vrai, reprit Gaston de Vieux-Loup (nous pouvons, dès à présent, lui donner ce nom), il est vrai que je débute en Morvan par le métier de chevalier errant, et que, l’éloquence de mes oncles aidant, je pourrais prendre jusqu’à un certain point mon rôle au sérieux.»
II
Le voyageur fut interrompu dans ses réflexions par une voix fraîche et mâle, une voix d’adolescent, qui chantait au loin, sous les bruyères, ce couplet d’une fanfare de chasse célèbre autrefois parmi les veneurs du centre de la France:
Holà! sus! Fanfare et Bellone,
L’aube luit,
Et ma bonne trompe résonne,
Avec bruit.
Je vais vous découpler, mes belles;
Il le faut!
Le cerf en verra de cruelles,
Tayaut!
Tayaut! Bellone la vaillante;
Tayaut! Fanfare, au poil brûlé,
De ma meute la plus ardente,
Tayaut!—Le soleil est levé.
«Oh! oh! dit Gaston de Vieux-Loup en riant, voici le second épisode de mon voyage; le troubadour vient au secours du chevalier errant.»
Et comme il savait parfaitement la fanfare dont lui arrivait le premier couplet, il sortit à demi de la grotte et continua à pleins poumons:
A l’horizon court un nuage,
Au flanc noir,
Mes belles, nous aurons l’orage,
Avant ce soir.
Mais qu’importent grêle et tempête,
Noir ouragan,
Qui des sapins courbe la tête,
Au veneur franc;
Au franc veneur dont la fanfare
Éveille les échos des bois
Et qui poursuit sans crier gare!
La bête de chasse aux abois!
«Parbleu! se dit Gaston, ce beau chasseur qui chante si lestement la Fanfare de la reine ne peut ignorer le troisième couplet, et s’il est vrai que tous les veneurs sont frères en saint Hubert, il me répondra et viendra à mon aide.»
Le voyageur ne se trompait pas, la voix des bruyères, qui semblait se rapprocher, reprit aussitôt:
Tayaut! tayaut! Fanfare la vaillante,
Bien lancé!
Ce n’est point, morbleu, chevrette tremblante
Ni daim blessé!
Ce n’est pas un cerf à son troisième âge,
Pas plus qu’un dix-cors,
C’est un solitaire au rude pelage,
Un vieux retors!
Hallali! Fanfare! Hallali! Bellone!
Trois fois hallali!
Le vieux saint Hubert de joie en frissonne!
Dans son paradis.
«Ce garçon-là, murmura Gaston, a la voix flûtée comme une jolie fille et il arrive comme marée en carême. Je meurs de faim: voyons le quatrième et dernier couplet, afin qu’il ne s’égare pas dans le brouillard. Je tiens essentiellement à souper et à ne point coucher ici.»
Et Gaston chanta gaillardement:
Le vieux saint Hubert va trouver saint Pierre,
Et lui dit:
«Laisse-moi sortir une heure entière.
—Ah! veneur maudit,
Lui répond le saint, veneur sans entrailles,
Veneur inhumain,
Si je te lâchais par les jeunes tailles,
Ce soir ni demain,
Demain ni jamais, à ma porte close,
On ne te verrait revenir.
Les veneurs sont gens qui de toute chose,
Promesse ou serment, perdent souvenir.»
Gaston s’arrêta, bien que le quatrième couplet eût encore une stance; il voulut permettre ainsi à la voix des bruyères de l’achever, et il avait calculé juste, car ces quatre derniers vers retentirent à quelques pas dans le brouillard:
«N’as-tu point assez couru cerf et lièvre,
Loup, renard et daim?
Laisse là ta trompe et calme ta fièvre...»
Saint Hubert murmura: «C’est fâcheux d’être saint.»
Au moment où la voix s’éteignait, deux chiens de chasse de la race vendéenne sortirent des bruyères et vinrent bondir auprès de Gaston, en même temps qu’un jeune homme de taille moyenne se dégageait du brouillard et apparaissait au voyageur, un fusil de chasse à la main et une carnassière au dos.
C’était un tout jeune homme, autant que l’obscurité pouvait permettre d’en juger, un joli garçon, de bonne mine et d’excellente maison, dont le justaucorps de chasse enfermait une taille fine et cambrée, et dont la petite main était soigneusement gantée de peau de daim.
—Ma foi, mon jeune chasseur, lui dit Gaston qui continuait à fumer son cigare, avant tout, laissez-moi vous complimenter sur votre talent; vous chantez à ravir.
—Vous êtes bien bon, monsieur, et je trouve, moi, que vous avez une voix superbe.
Le jeune homme prononça ces mots avec une timidité pleine de grâce.
—Pardonnez-moi, reprit Gaston, de vous avoir, selon toute apparence, dérangé de votre chemin, mais je me trouve en un embarras extrême.
—Que je devine, monsieur, car je le vois, vous êtes étranger à ce pays.
—J’y viens pour la première fois.
—Et vous vous êtes égaré au milieu de nos ravins et de nos bruyères.
—Précisément, en véritable Parisien qui ne doute de rien absolument.
—Ah! vous êtes de Paris?
—Oui, monsieur.
—Et puis-je vous demander où vous allez?
Gaston allait décliner son nom et le but de son voyage; une réflexion l’arrêta: Si je parle de mes oncles, se dit-il, je n’apprendrai absolument rien sur eux, et je ne serais cependant point fâché de savoir de quelle réputation ils jouissent: mon père m’en avait toujours parlé comme de vrais sauvages; en outre, je tiendrais fort à avoir quelques détails sur la beauté si vantée de ma cousine Mignonne. Gardons l’incognito.
Et il répondit:
—Je voyage en touriste, je vais à l’aventure, et je comptais aller coucher ce soir à Saint-Landry.
—Vous comptiez mal, monsieur, il y a cinq bonnes lieues encore d’ici à Saint-Landry.
—Diable! En ce cas, vous m’indiquerez, j’imagine, un village plus rapproché?
—Pourquoi faire?
—Mais pour y souper d’abord et y coucher ensuite.
—Monsieur, répondit le jeune chasseur, j’aime beaucoup les Parisiens; j’ai passé un hiver à Paris, et je m’y suis tant amusé, que je voudrais pouvoir prouver ma reconnaissance à tous ses habitants.
—Aussi, je compte bien vous offrir l’hospitalité ce soir.
—En vérité?
—Et demain, si la maison de mon père vous est agréable, et tout aussi longtemps que cela pourra vous plaire.
—Vous êtes charmant, monsieur. Est-ce bien loin? ajouta Gaston, dont l’estomac jetait les hauts cris, est-ce bien loin encore, la maison de monsieur votre père?
—Un quart de lieue. Sans ce maudit brouillard, nous la verrions d’ici. Par exemple, le chemin est mauvais, et si vous n’êtes chasseur...
—Je le suis.
—Alors tout est pour le mieux.
Et le jeune chasseur prit la bride du cheval de Gaston.
—Vous n’avez qu’à me suivre, dit-il.
—Voilà un enfant charmant, murmurait Gaston, et qui a une voix de duchesse. A cet âge, on est candide, je vais le faire jaser un peu sur mes oncles.
—Vous ne connaissez donc personne en Morvan? demanda l’enfant.
—J’y viens pour la première fois. On dit qu’il y reste encore quelques vieilles familles...
—Oui et non. Trois ou quatre qui sont riches, sept ou huit qui sont pauvres ou qui vivent ainsi que des paysans.
—Ah!
—Les Vieux-Loup, par exemple.
—Qu’est-ce que cela?
—Des espèces de gentilshommes fermiers, répondit l’enfant avec dédain, deux vieux bandits qui jouaient à mon père les plus vilains tours quand j’étais enfant.
—En vérité?
—Mais à présent, reprit le jeune chasseur avec une fière assurance, ils ne se risquent plus à la portée de mon fusil.
—Oh! oh!
—Ah! c’est que, voyez-vous, il y a une vieille haine entre nos deux familles, et les deux bandits feront bien de toujours passer à droite quand je tiendrai la gauche du chemin.
—Mais vous m’effrayez, sur l’honneur, mon jeune ami.
—Ma foi! dit le chasseur avec orgueil, je me nomme Lancy, monsieur.
—Bon! pensa Gaston, où suis-je allé me fourrer? Me voici l’hôte de mes ennemis acharnés: c’est le fils du marquis qui me sert de guide. J’ai bien fait de taire mon nom; ce charmant enfant était capable de m’assassiner.»
Le jeune chasseur avait fait prendre à Gaston un chemin tortueux qui grimpait au flanc des collines et s’élevait peu à peu au-dessus de la vallée.
—Dans dix minutes, lui dit-il, nous serons hors des brouillards, et, comme il fait clair de lune, nous apercevrons la Fauconnière.
—Qu’est-ce que la Fauconnière? demanda Gaston avec une naïveté parfaitement jouée.
—C’est le château, de mon père.
—Ah! fit Gaston.
Puis il ajouta:
—Est-ce qu’ils n’ont pas d’enfants, ces... comment les appelez-vous?
—Les Vieux-Loup.
—Singulier nom.
—Nom de bandits! ils ne sont mariés ni l’un ni l’autre, mais ils ont une nièce.
—Jeune?
—Seize ans.
—Jolie?
En adressant cette dernière question, Gaston se disait:
—Mes oncles prétendent, dans leur lettre, que le fils du marquis fait les doux yeux à Mignonne; je vais bien voir tout de suite ce qu’il en est...
—Peuh! répondit l’enfant, jolie si l’on veut.
—Oh! oh! il dissimule, pensa Gaston.
—Mais, après tout, c’est une petite fille sans éducation et fort mal élevée...
Gaston tressaillit, et il lui revint en mémoire ce passage de la lettre de ses oncles: «La fille du marquis est un vrai démon, et son nom de Dragonne lui va à ravir.»
—Pardieu! se dit-il, en voici bien d’une autre! Le jeune chasseur à la voix si fraîche et si douce, c’est bien certainement mademoiselle Dragonne de Lancy! Décidément, me voici en pleine aventure de roman...
En ce moment, ils atteignaient le sommet de la colline, si bien qu’ils avaient le brouillard sous leurs pieds et qu’un rayon de lune glissant entre les nuages vint éclairer en plein le visage du jeune chasseur et arracher une exclamation de surprise et d’admiration à Gaston de Vieux-Loup.
Les peintres qui ont essayé de rendre la mâle beauté des Amazones de l’antiquité, n’ont, à coup sûr, rien créé de plus correct, de plus expressif que le visage charmant de mademoiselle Dragonne de Lancy.
Des cheveux d’un noir de jais, enroulés autour de son cou en une torsade épaisse, de façon à lui permettre la casquette de chasse, un front large, blanc et veiné de petits réseaux bleus au coin des tempes, un œil bleu foncé, profond, brillant, bordé de longs cils, une bouche charmante garnie de lèvres rouges et de dents éblouissantes, tout cela animé par la jeunesse, la force, les passions nobles et généreuses.
Sous ses habits d’homme, Dragonne était de taille moyenne et paraissait avoir quinze ou seize ans; sous les vêtements de son sexe, elle devait être grande et svelte, et porter vingt-trois ans environ.
La surprise et l’admiration de Gaston ne lui échappèrent point, et, comme elle était femme avant tout, elle accueillit l’une et l’autre par un sourire.
Gaston avait mis le chapeau à la main et paraissait, d’un geste éloquemment muet, s’excuser de la hardiesse familière avec laquelle il la traitait depuis quelques instants.
Dragonne se prit à rire.
—Remettez-vous donc, monsieur, lui dit-elle, et veuillez vous couvrir.
—Madame..., balbutia Gaston, que la beauté de la jeune fille impressionnait de plus en plus.
—Je ne suis que mademoiselle, répondit-elle, et, à mon tour, vous me voyez un peu embarrassée et presque confuse, monsieur.
—Mademoiselle...
—Mon Dieu! reprit Dragonne en rougissant, les habitants du pays me connaissent depuis mon enfance, et ils savent tous qui je suis; mais vous, monsieur, qui êtes étranger, vous avez le droit de concevoir une singulière opinion d’une jeune fille qui court les bois, un fusil sur l’épaule, avec une veste et un pantalon.
—Ah! mademoiselle, ce soupçon m’est cruel...
—Aussi, me voilà forcée, monsieur, pour me conserver votre estime, de vous faire des confidences, en vous narrant mon histoire.
Et Dragonne, redevenant tout à fait femme, et pensant que le devoir de l’homme, en toute occurrence, est de servir sa compagne, ne fût-ce qu’une compagne de voyage, ôta sa carnassière et la tendit à Gaston.
—Vous seriez bien aimable, lui dit-elle, si vous vouliez me porter mon gibier. J’ai là deux lièvres et six perdreaux qui m’écrasent.
—Avec bonheur, répondit galamment Gaston.
—Ou plutôt, tenez, accrochez ma carnassière à l’arçon de votre selle et donnez-moi le bras. Le sentier s’élargit et nous pouvons, à présent, cheminer tous deux de front.
Dragonne s’appuya nonchalamment sur le bras de Gaston et reprit:
—Figurez-vous que mon frère et moi nous sommes jumeaux, mais cependant je suis l’aînée, étant venue au monde la première. Nous nous ressemblons trait pour trait, avec cette différence qu’Albert est blond, tandis que je suis brune, ce qui lui donne l’apparence d’une fille, tandis que j’ai l’air d’un garçon. Or, Albert et moi nous nous aimons beaucoup, mais par suite même de cette affection nous représentons assez bien le monde renversé. Je suis un peu plus grande, certainement je suis plus forte; il est timide, on dit que je suis trop hardie; au bout d’une heure de marche il est las, je cours à la chasse des journées entières.
«Quand nous étions enfants, Albert était toujours malade, je n’ai jamais ressenti une seule migraine; il était cousu sans cesse aux jupons de ma mère, je n’avais, moi, de sympathie que pour Jean, le garde-chasse du château. Lorsqu’on nous envoyait des jouets de Paris, je donnais à Albert mes poupées et je m’emparais d’un sabre, d’un fusil et d’un tambour. Si bien qu’un jour mon père dit à maman: «Il faut décidément donner une culotte à ce petit diable et une jupe à cet imbécile d’Albert. La nature avait la berlue le jour de leur naissance: c’est Diane qui était le garçon, aussi je la débaptise et je l’appelle désormais Dragonne.» Le nom me plut fort, je l’adoptai. On ne me connaît que sous celui-là dans le pays.
«Un jour, nous avions dix ans, Albert et moi, nous trottions dans les allées du parc, et j’étais déjà vêtue en homme; nous rencontrâmes un grand vieillard laid à faire peur, qui avait un fusil et un chien avec lequel il causait, et, ce qui est singulier, le chien paraissait le comprendre.
—Ah! interrompit Gaston en souriant.
—Or, savez-vous ce qu’il disait à son chien?
—Non, dit Gaston.
—Il lui disait, reprit Dragonne: «Finot, mon ami, autrefois les Lancy, que le diable emporte! nous auraient drôlement reçus si nous étions entrés dans leur parc; mais à présent, mon bel ami, c’est différent, nous pouvons ne pas nous gêner, le dernier marquis a la goutte, et il est dans son fauteuil à lire les gazettes, car il sait lire, paraît-il, ce beau monsieur. Donc, Finot, mon chéri, sus aux lapins de la garenne... J’ai une envie de lapereau sauté aux câpres, aujourd’hui, et mon frère Antoine pareillement...» Au moment où le vieux bandit achevait, nous nous trouvâmes face à face avec lui. Albert avait peur et voulait s’enfuir; mais moi, j’allai me placer sous le menton du vieillard, et je lui dis:
«—Vous êtes un misérable lâche, monsieur de Vieux-Loup, puisque vous insultez la vieillesse de mon père, et moi qui ne suis qu’une petite fille...
«—Ah! oui, fit-il en ricanant, mademoiselle Dragonne...
«—Précisément, et je vous ordonne de sortir de chez moi.
«—Petite, me dit-il en riant, je t’achèterai une poupée à la foire de Saint-Landry, car tu es vraiment bien gentille.
«—Je ne veux pas de votre poupée, et vous allez sortir.
«—Oh! oh! et si je ne veux pas?
«—Ah! vous ne voulez pas, m’écriai-je avec colère, attendez alors...
«Et, ramassant une pierre, je reculai d’un pas et la lançai à la tête du vieillard qui esquiva le coup.
«Il laissa échapper un juron et me menaça du fouet.
«Pour toute réponse, je pris une seconde pierre, et cette fois je l’atteignis en pleine figure. Je crois qu’il eut peur, car il s’enfuit, et son chien ne se jeta point sur moi.
«Alors, ce commencement de victoire m’enhardissant, je poursuivis monsieur de Vieux-Loup à coups de pierres, l’atteignant plusieurs fois, et je ne revins sur mes pas que lorsqu’il eut franchi la clôture du parc.
«Je trouvai Albert. Il pleurait de frayeur; je me moquai de lui et j’allai conter mes exploits à mon père, qui en fut tout rayonnant et m’appela monsieur le marquis le plus sérieusement du monde.
—Ah ça, interrompit Gaston, vous avez donc une haine bien vivace pour tout ce qui porte le nom de Vieux-Loup?