LES
CAVALIERS DE LA NUIT
Première Partie
LE GANT DE LA REINE
| NOUVEAUTÉS EN LECTURE |
| DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES |
| ———— |
| Les Mémoires d’un vieux Garçon, par A. de Gondrecourt. 5 vol. in-8. |
| Les Cavaliers de la Nuit, par le vicomte Ponson du Terrail, auteur de la Tour des Gerfauts, etc., etc. 4 vol. in-8. |
| Les Paysans, Scènes de la Vie de campagne, par H. de Balzac. 5 vol. in-8. |
| Les Damnés de Java, par Méry. 3 vol. in-8. |
| La Fille de Cromwell, par Eugène de Mirecourt, auteur des Confessions de Marion Delorme, etc., etc. 4 vol. in-8. |
| Le Roi de la Barrière, par Paul Féval. 4 vol. in-8. |
| La Roche sanglante, par Molé-Gentilhomme. 5 vol. in-8. |
| Le Fou de la Bastide, par Madame Clémence Robert. 3 vol. in-8. |
| Le Château des Fantômes, par Xavier de Montépin. 5 vol. in-8. |
| La Fée du Jardin, par Madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8. |
| Le Capitaine Zamore, par le marquis de Foudras et Constant Guéroult, auteur de Roquevert l’Arquebusier, etc., etc. 4 vol. in-8. |
| Le Dragon de la Reine, par Gabriel Ferry, auteur du Coureur des Bois. 4 vol. in-8. |
| Diane de Lancy, par le vicomte Ponson du Terrail. 4 vol. in-8. |
| Les Amours d’Espérance, par Auguste Maquet, collaborateur d’Alexandre Dumas. 5 vol. in-8. |
| Les Vautours de Paris, par le marquis de Foudras et Constant Guéroult, auteur de Roquevert l’Arquebusier, etc., etc. 4 vol. in-8. |
| Madame Pistache, par Paul Féval. 2 vol. in-8. |
| La Tombe-Issoire, par Élie Berthet. 4 vol. in-8. |
| Le Comte de Sallenauve, par H. de Balzac. 5 vol. in-8. |
| Les Amours de Vénus, par Xavier de Montépin. 4 vol. in-8. |
| La Dernière Favorite, par madame la comtesse Dash. 3 v. in-8. |
| Robert le Ressuscité, par Molé-Gentilhomme. 4 vol. in-8. |
| Les Tonnes d’Or, par le vicomte Ponson du Terrail. 4 vol. in-8. |
| Les Libertins, par Eugène de Mirecourt. 2 vol. in-8. |
| La Famille Beauvisage, par H. de Balzac. 4 vol. in-8. |
| Un Roué du Directoire, par Eugène de Mirecourt. 2 vol. in-8. |
| Le Député d’Arcis, par H. de Balzac. 4 vol. in-8. |
| Mercédès, par Madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8. |
| Blanche de Savenières, par Molé-Gentilhomme. 4 vol. in-8. |
| La Fille de l’Aveugle, par Emmanuel Gonzalès. 3 vol. in-8. |
| Le Château de La Renardière, par Marie Aycard. 4 vol. in-8. |
| Roch Farelli, par Paul Féval. 2 vol. in-8. |
| La comtesse Ulrique, par le marquis de Foudras et Constant Guéroult, auteur de Roquevert l’Arquebusier, etc., etc. 4 vol. in-8. |
| Les Catacombes de Paris, par Élie Berthet. 4 vol. in-8. |
| La Tour des Gerfauts, par le vic. Ponson du Terrail. 5 v. in-8. |
| La Belle Gabrielle, par Auguste Maquet. 5 vol. in-8. |
| ———— |
| Imprimerie de Gustave GRATIOT, 30, rue Mazarine. |
LES
CAVALIERS
DE LA
NUIT
Première Partie
LE GANT DE LA REINE
PAR
LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL
Auteur de
La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.
II
Avis.—Vu les traités internationaux relatifs à la propriété
littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,
sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.
PARIS
L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE SAINT-JACQUES, 38.
LE
DÉPUTÉ D’ARCIS
PAR
H. DE BALZAC
Jamais peut-être, dans aucune de ses œuvres, la supériorité de Balzac ne s’est manifestée avec autant d’éclat que dans le Député d’Arcis; jamais il n’a prouvé si hautement qu’il n’est point de sujet si aride, ni d’étude si sévère qui ne puissent devenir attrayants sous l’aile fécondante du génie. Les admirateurs du grand écrivain s’attendaient à voir briller exclusivement dans cet ouvrage l’observation profonde, hardie, presque infaillible qui forme une des faces les plus saisissantes de son talent; mais, ce qu’ils croyaient impossible dans des Scènes de la vie politique, ce qu’ils y trouveront, avec surprise, répandu en abondance et porté au plus haut degré, c’est l’intérêt, mais un intérêt si vif, si attachant, que le Député d’Arcis nous paraît supérieur, sous ce rapport du moins, à tout ce qui est sorti jusque-là de la plume de Balzac. Le procédé employé par l’illustre romancier pour atteindre ce prodigieux résultat consiste à laisser dans l’ombre les hautes combinaisons de la politique pour pénétrer dans les familles et y mettre en jeu toutes les passions humaines par le contre-coup des petites intrigues électorales. Là, tous les sentiments, depuis les plus abjects jusqu’aux plus élevés, se déroulent dans des scènes émouvantes et vivement éclairées par des caractères éclatants de vérité. C’est d’abord le comte de Sallenauve, noble figure, poétique et sérieuse à la fois, l’une des plus sympathiques créations de Balzac; puis Mme de l’Estorade, Naïs, la famille Beauvisage, la famille Giguet, la belle et touchante Luigia, puis cette terrifiante et originale figure de Vautrin, revêtant ici un caractère tout nouveau, une dernière et suprême incarnation, sublime d’habileté, de dévouement et de pathétique dans son rôle de père. Nous en passons beaucoup d’autres pour laisser au lecteur tout le charme de cette admirable composition qui, nous le répétons, se distingue surtout par un immense intérêt.
LES CATACOMBES DE PARIS
Roman par ÉLIE BERTHET
Il est des choses dont tout le monde parle et que peu de personnes connaissent réellement. De ce nombre sont les vastes carrières qu’on appelle Catacombes de Paris, bien que ce nom convienne seulement à l’ossuaire qu’elles renferment. M. Elie Berthet, que la puissance de ses conceptions dramatiques et le charme pittoresque de ses descriptions ont placé parmi nos premiers romanciers, a eu l’idée de descendre dans ces immenses souterrains, de les étudier avec soin et d’en dégager la sombre et mystérieuse poésie qu’ils renferment. L’ouvrage que nous offrons au public est le résultat de ses études et de ses ténébreuses promenades sous le sol parisien.
Mais les Catacombes, avec l’ordre admirable qui règne aujourd’hui dans leurs lugubres détours, n’eussent pas offert au roman des ressources suffisantes. L’auteur est donc remonté jusqu’à l’époque où ces galeries furent, pour ainsi dire, découvertes, alors que leur délabrement compromettait la solidité d’une portion de Paris et que, chaque jour, à chaque heure, de nouveaux écroulements venaient consterner les quartiers de la rive gauche. En beaucoup d’endroits on peut encore observer l’état primitif des carrières; ces endroits s’appellent travaux des anciens. Il lui a donc été facile de se représenter les Catacombes telles qu’elles étaient au siècle dernier, et il a créé l’œuvre la plus curieuse, la plus dramatique, la plus saisissante qui soit jamais tombée de sa plume.
CHAPITRE CINQUIÈME
V
La reine au bras de Bothwell, s’était retirée au château de Glascow, et elle y était rentrée presque seule.
Cette nuée de courtisans, cette foule obséquieuse et attentive,—fière tout à l’heure de sa souveraine, orgueilleuse de sa beauté, ivre de ses sourires,—s’était dissipée lentement et avec terreur.
Les uns la croyaient innocente, les autres l’accusaient; tous la voyaient, avec une tristesse profonde, aller se réfugier sous l’épée de Bothwell, et comprenaient vaguement qu’elle se condamnait elle-même par cet acte.
La reine eut le cœur serré en pénétrant dans ces salles tièdes encore du bal et du festin, à travers les croisées desquelles elle avait vu soudain flamboyer les monts et éclater le volcan creusé sous la demeure du roi.
Ces salles, emplies naguère, étaient maintenant désertes; à peine, çà et là, voyait-on accoudé à une cheminée, dans une sombre et pensive attitude, quelque jeune page, fier encore d’un sourire que la reine d’Écosse avait laissé tomber sur lui, et courroucé de l’accusation lancée contre elle comme un défi.
Puis encore c’étaient quelques femmes de service, quelques dames d’honneur, éparses par les salles, errantes à travers les corridors, s’interrogeant à voix basse et d’un air consterné; quelques vieux serviteurs du vieux roi défunt qui avaient vu naître Marie Stuart, l’avaient suivie en France, en étaient revenus avec elle, et qui, à cette heure fatale, se demandaient si l’Écosse était tombée si bas qu’elle accusât sa reine du plus grand des forfaits.
Quant aux courtisans, aux grands seigneurs, bannerets et lords de la plaine ou lairds des montagnes et chefs des clans, ils avaient disparu du château et s’étaient réunis à l’hôtel du comte de Douglas.
Lord Douglas et lord Darnley, père de la victime, étaient devenus, spontanément et sans appel, les chefs tacites d’une insurrection menaçante, dont l’attitude, toute passive encore, avait un caractère plus effrayant, plus redoutable, que celui qu’elle aurait eu les armes à la main.
Au milieu de tous ces seigneurs, dont la voix était unanime à formuler une terrible accusation contre la reine et Bothwell, Hector se trouvait tête nue et sans armes. Mais il avait bien moins l’attitude d’un prisonnier et d’un coupable, que celle d’un champion fort de son innocence, fort de son amour, et qui, à lui tout seul, sauverait celle que tous accusaient.
Du reste, parmi ceux qui l’entouraient, nul ne croyait à son aveu, nul n’était disposé à reconnaître en lui le vrai coupable... Douglas avait répondu de son innocence.
—Mon gentilhomme, lui dit le noble lord, l’entraînant dans une embrasure de croisée, quel jeu jouez-vous?
—Aucun, répondit Hector.
—Vous persistez à vous reconnaître...
—Le seul auteur de la mort du roi.
Un éclair d’admiration passa dans les yeux de Douglas.
—Vous l’aimez donc? fit-il.
Ce que les épées levées sur lui naguère et l’accusation foudroyante de Bothwell n’avaient pu produire, ces simples mots en eurent le pouvoir; Hector pâlit, chancela et faillit se trouver mal.
Douglas le soutint.
—Avouez, lui dit-il tout bas, avouez.
—J’avoue que je suis le meurtrier du roi, répondit Hector se redressant et recouvrant tout son sangfroid.
—Vous êtes un fou! murmura le lord. Mais je vous sauverai malgré vous.
—Sauvez la reine, milord, elle est innocente.
Douglas haussa les épaules.
—Milord, reprit le garde-du-corps avec un accent si convaincu, si sympathique, que Douglas en fut touché, je vous jure que la reine est innocente.
Douglas le regarda:
—Et vous, coupable, n’est-ce pas?
Hector ne répondit point.
—Voyons, continua le noble lord, soyez franc, ouvrez-vous à moi; sur l’honneur et la pureté de mon écusson, si vous avez un secret à me révéler, je garderai ce secret, et nul ne le saura jamais que Dieu, vous et moi.
—Sur votre honneur, milord?
—Sur mon honneur.
—Même si ce secret entraîne ma perte?
Douglas tressaillit.
—Vous êtes un noble et fier jeune homme, murmura-t-il. Soit, je vous le jure.
—Eh bien! écoutez, milord, un homme seul est coupable du meurtre du roi, Bothwell!
—Je le sais, mais la reine est son complice.
—Je vous jure que non, milord.
Et Hector raconta brièvement, mais avec une lucidité parfaite, les faits dont il avait été le témoin, et les paroles surprises par Henry.
—Eh bien! dit Douglas, Bothwell seul sera accusé et condamné.
—Bothwell sera absous, milord.
—Que voulez-vous dire?
—Je veux dire qu’entre le seigneur puissant et l’humble et obscur soldat, les juges n’hésiteront point.
—Mais vous êtes innocent?
—Sans doute, milord.
—Et vous vous défendrez?
—Non, milord.
Douglas recula.
—Pourquoi? demanda-t-il.
—Parce que la reine vient d’absoudre Bothwell en se retirant avec lui, comme elle vient de se condamner s’il est reconnu coupable. Pour que la reine soit pure de tout soupçon, il faut que Bothwell soit absous... Pour qu’il soit absous...
—Il faut que vous soyez coupable, n’est-ce pas?
—Oui, milord.
—Eh bien! fit Douglas avec indignation, périsse Bothwell, périsse l’honneur de la reine, mais vous serez proclamé innocent et je vous défendrai!
—Vous ne le ferez pas, milord.
—J’ai votre parole. La parole d’un Douglas est sacrée.
Le lord baissa la tête avec désespoir.
—Pauvre insensé! murmura-t-il.
—N’avez-vous jamais aimé, milord? demanda Hector en baissant les yeux.
—Qui n’a aimé? répondit Douglas avec mélancolie.
—Eh bien! alors, vous devez me comprendre... vous devez sentir que je suis placé trop bas et que mon amour monte trop haut pour qu’il me soit permis d’espérer autre chose que la joie immense de dévoûment.
—Mourir pour sa reine, reprit Hector avec enthousiasme, ce n’est pas un supplice c’est un triomphe! Que me fait le bourreau, la torture et le bûcher, si elle est innocente! si ma mort, à laquelle le peuple applaudira, rend à sa souveraine le respect, l’idolâtrie de ce peuple!
—Votre reine, fit Douglas avec mépris, votre reine que vous dites, que je veux bien croire innocente, a perdu l’amour et la vénération de ses sujets à l’heure même où elle a pris le bras de Bothwell. Les juges l’absoudront, l’opinion ne l’absoudra point.
—Bothwell! murmura Hector frissonnant, Bothwell!...—Milord, reprit-il d’un air sombre, vous êtes le seigneur le plus puissant du royaume d’Écosse, le plus brave, le plus loyal. A votre voix, sous votre main, les portes d’une prison peuvent s’ouvrir...
—Oui, fit Douglas, et je vous sauverai!
Hector hocha tristement la tête:
—Ce n’est point ce que je vous demande, murmura-t-il, je veux une heure de liberté, une seule... pour poignarder Bothwell, et puis... j’irai au supplice la tête haute et le cœur vaillant.
—Vous l’aurez, fit Douglas étouffant un soupir dans sa rude poitrine de soldat.
—Merci!
Ce dialogue avait eu lieu dans une vaste salle emplie de seigneurs.
Tous avaient suivi du regard, ne pouvant l’entendre, la conversation du lord et du soldat; tous étaient convaincus de l’innocence d’Hector, et chacun d’eux cherchait à deviner, dans son attitude et dans ses gestes, le mobile de son étrange conduite.
Tout à coup les portes s’ouvrirent et un héraut d’armes entra.
Il s’inclina trois fois puis se couvrit et cria:
—De par la reine, oyez et faites silence!
Un murmure confus, mêlé d’étonnement et d’indignation, courut parmi la noblesse écossaise. On se demandait jusqu’à quel point cette femme qu’accusait la rumeur publique avait encore le droit de parler en reine.
Cependant la curiosité l’emporta sur tout autre sentiment et le silence s’établit dans la foule.
Le héraut déplia alors un parchemin scellé du grand sceau et lut:
«Nous, Marie Stuart, reine d’Écosse à nos féaux et sujets, nobles, bourgeois et vilains.
»Le soupçon est un stigmate qui ne doit point souiller le front des rois. Notre peuple nous accuse, il faut, et telle est notre royale volonté, que la lumière soit faite à l’instant. Nous avons donc résolu qu’aujourd’hui même, un lit de justice serait tenu par la noblesse de notre royaume et les grands feudataires de notre couronne, à la seule fin de rechercher les coupables du meurtre du roi, notre époux, et de les punir selon la rigueur et la juste sévérité des lois du royaume.
»Nous y comparaîtrons en accusée et, Dieu aidant, nous en sortirons innocentée et reine.
»Le lit de justice sera composé de douze lords du royaume, désignés par la noblesse elle-même; il s’ouvrira dans la salle du trône de notre château royal de Glascow.—Signé: la reine[[A]].»
[A] Mémoires du laird de Tullibardine.
Un sourd murmure accueillit cette proclamation, et un sentiment d’oppression générale pesa sur cette foule, devenue juge et partie à la fois.
Car la cause de la reine, c’était celle de la noblesse, et la honte d’une condamnation devait nécessairement rejaillir sur elle.
Un seul homme redressa la tête et eut un fier sourire: c’était Hector!
Un autre homme, Douglas, surprit ce sourire et frissonna. Il crut déjà voir le bourreau dépouillant ce beau jeune homme de sa collerette et de son pourpoint, et levant sur lui cette hache qui était au moyen-âge le fatal et dernier privilége de la noblesse.
CHAPITRE SIXIÈME
VI
A midi sonnant, les portes du château de Glascow s’ouvrirent, et le peuple, la noblesse, les corps de métiers, la population tout entière de la ville fui conviée à cet imposant et triste spectacle d’une reine accusée et jugée par ses sujets.
La salle où se tenaient les douze lords composant le lit de justice, était entièrement tendue de noir.
Les juges étaient présidés par le comte d’Argyle.
Debout, devant leur estrade, se tenait un vieillard en habit de deuil, grave, sombre, résolu.
C’était lord Darnley, comte de Lenox.
Puis à côté de Darnley, il y avait un jeune homme triste, grave comme le vieillard, mais calme et semblant attendre avec impatience.
C’était Hector.
Entre l’estrade des juges et les bancs réservés à la noblesse et au populaire, se trouvait un large espace vide.
Au milieu de cet espace on avait placé un fauteuil: ce fauteuil était pour la reine,—c’est-à-dire pour l’accusée.
La reine parut bientôt.
Elle était encore, comme le matin, au bras de lord Bothwell.
Pâle, mais résolue, elle marchait d’un pas ferme et jeta un regard de calme dédain à ses juges et à ses accusateurs.
Elle marcha droit au fauteuil qui lui était réservé, et, avant de s’asseoir, elle dit aux juges qui demeuraient sur leurs siéges:
—Puisque vous ne m’avez point condamnée encore, puisque je suis encore votre reine, j’ai le droit de parler comme telle et de vous commander le respect. J’attends votre salut, milords.
Les juges se levèrent sans mot dire, s’inclinèrent froidement, puis se rassirent.
Alors la majesté royale s’effaça, la reine disparut devant l’accusée, et le comte d’Argyle s’adressant à elle directement, lui dit:
—Comment vous nommez-vous et qui êtes-vous?
—Je me nomme Marie Stuart, et je suis reine d’Écosse.
—Marie, reprit le président, vous êtes accusée du meurtre de votre époux, sir Henry Darnley, de complicité avec lord Bothwell, qui se trouve debout à votre droite.
—Qui m’accuse?
—Moi! dit le vieillard qui n’avait plus de fils.
—Nous! murmurèrent cent voix.
Tous les yeux se tournèrent vers Douglas, comme pour lui demander son approbation.
Mais Douglas se tut, Douglas parut douter; Douglas sembla revenir sur ses premières paroles par ce silence que nul ne comprenait.
Il avait accusé la reine, et tous l’avaient accusée avec lui; il avait proclamé l’innocence d’Hector, et tous avaient cru à cette innocence.
Maintenant il se taisait et n’accusait plus... beaucoup se turent comme lui, beaucoup sentirent leur conviction ébranlée par ce silence.
Seul, le comte de Lenox répéta:
—Moi, lord Darnley, père du roi, je t’accuse, toi, Marie Stuart, reine d’Écosse, de la mort du roi ton époux.
Mais avant que la reine eût répondu, Hector s’avança au milieu de la salle et dit:
—Moi seul suis le vrai coupable. J’aimais la reine...
Hector s’arrêta ému; un murmure d’étonnement se fit entendre; la reine eut un geste de surprise.
Hector continua:
—J’aimais la reine: une jalousie furieuse, une folie sans nom, m’ont porté à commettre ce crime.
Le murmure alla croissant: les uns ajoutaient foi à ces paroles, les autres doutaient encore...
Mais tous étaient soulagés.
Qu’était Hector? un soldat inconnu dont la vie n’importait à personne.
Qu’étaient les deux autres accusés?—Une reine et un seigneur puissant.
Condamner Bothwell, c’était déshonorer la noblesse écossaise,—condamner la reine, c’était déshonorer le royaume et la nation entière.
Il fallait choisir entre ce double déshonneur et la vie d’un simple gentilhomme.
Le choix ne pouvait être douteux.
Parmi les juges, plusieurs étaient persuadés de l’innocence d’Hector, et cependant aucun n’osa élever la voix pour l’absoudre.
Après une heure de délibération, le tribunal suprême rendit un arrêt qui reconnaissait lord Bothwell et la reine innocents de la mort du roi;—déclarait Hector, seul coupable, et le condamnait à avoir la tête tranchée.
Hector entendit sa condamnation sans tressaillir, sans manifester la moindre émotion.
Douglas s’approcha de lui et lui dit tout bas:
—Je vous sauverai!
—Non, répondit Hector; laissez-moi seulement poignarder Bothwell.
CHAPITRE SEPTIÈME
VII
Hector se plaça de lui-même entre les soldats chargés de conduire le condamné en prison, et il les suivit d’un pas ferme, la tête rejetée en arrière, un sourire calme et fier sur les lèvres.
Il passa devant la reine et s’inclina profondément; la reine y prit garde à peine, la reine ne le daigna point regarder, le frappant d’un double mépris; l’un à l’adresse de l’assassin,—l’autre à celle du soldat assez hardi pour avoir levé les yeux sur elle. L’accusation, le jugement, la condamnation avaient trouvé le jeune homme impassible, presque indifférent; il avait écouté la sentence sans qu’un muscle de son visage tressaillit, il avait refusé la vie que lui offrait Douglas sans qu’une fibre de son cœur vibrât...
Mais ce dédain de la reine l’accabla; il pâlit, chancela et fut contraint de s’appuyer au bras d’un des soldats pour ne point tomber.
On eut dit qu’un premier coup de hache avait entamé son col.
—L’insensé! murmura Douglas qui vit tout... Et il a le courage de ne point s’écrier: Je suis innocent! Je voulais sauver cette femme;—Eh bien! puisque cette femme m’accable, que la vérité se fasse!
Hector sortit lentement et sans jeter un coup d’œil en arrière.
Plus d’un regard de pitié le suivit, plus d’une femme soupira, et crut voir déjà ce fier gentilhomme si simple, si grand, s’agenouiller sur l’échafaud et tendre au bourreau sa belle et noble tête.
Le comte d’Argyle se tourna vers Douglas, et lui dit tout bas:
—A quelle prison voulez-vous qu’on le conduise?
—Dans le château même, répondit Douglas; dans la tour de l’Est.
Le comte donna un ordre qui fut à l’instant exécuté.
Un moment de silence suivit le départ du condamné.
Puis tous les regards se portèrent vers la reine.
La reine, forte de son innocence—irritée d’avoir été accusée, promenait un œil sévère et rempli de dédain autour d’elle.
Au moment où les portes se refermaient sur Hector et les soldats qui l’entraînaient, elle regarda le comte d’Argyle en face et lui dit:
—Suis-je reconnue innocente, monsieur!
—Oui, madame, répondit le comte avec un accent glacé.
—Aucun soupçon ne pèse plus sur moi ni sur le comte de Bothwell?
—Ainsi, je suis encore reine d’Écosse?
—Sans doute, madame.
—Et mes sujets ne se trouvent point dégagés de leurs serments de vasselage et de fidélité?
—Je ne le pense pas.
—Alors, dit la reine avec une colère qu’elle s’efforçait en vain de contenir, milords et messieurs, vous tous qui êtes ici, oyez les ordres émanés de notre volonté royale, et apprêtez-vous à les exécuter et à les répandre par tout le royaume. Nous, la reine, ordonnons: Considérant que le comte de Bothwell a été injustement accusé de complicité dans le meurtre du roi notre époux; considérant encore qu’il est de notre devoir de réparer les torts et préjudices faits à nos loyaux et fidèles sujets, nous faisons le lord comte de Bothwell, duc d’Orkney, lui donnant en toute propriété les terres, biens et honneurs attachés à ce titre, et le nommons notre ministre-régent.
La reine avait prononcé ces derniers mots d’une voix vibrante, et elle s’arrêta un moment, continuant à écraser le tribunal tout entier du poids de son regard. Un murmure d’indignation accueillit ces marques de faveur accordées à Bothwell.
Mais la reine, s’enhardissant à ce bruit d’opposition qui se faisait autour d’elle, continua:
—En outre, nous chargeons lord Bothwell, duc d’Orkney, et notre premier ministre, d’enjoindre à lord Darnley, comte de Lenox, à lord Archibald, duc de Douglas, à sir Murray, laird de la Tullibardine, et autres seigneurs qui ont eu l’audace d’élever contre nous, la reine, une accusation mensongère, d’avoir à quitter notre cour dans les vingt-quatre heures, et se retirer chacun dans leurs terres, s’ils ne veulent encourir notre colère royale.
Lord Bothwell, donnez-moi votre bras.
Et la reine faisant un pas en arrière, se retira, dédaigneuse et superbe, l’œil en courroux, le mépris sur les lèvres.
Alors, une explosion de murmures éclata parmi la noblesse, et lord Douglas s’écria:
—Marie Stuart, reine d’Écosse, nous, les représentants de la noblesse écossaise, nous te déclarons la guerre et te retirons nos serments de vasselage et de fidélité.
La reine se retourna:
—Vous êtes ici chez moi, lui dit-elle, et je vous ordonne de vous taire.
—Lord Henry Darnley, le roi notre époux ayant été lâchement assassiné, notre bon plaisir est que son assassin ait la tête tranchée.
Douglas fit alors un pas vers la reine et lui dit tout bas:
—Prenez garde, madame, de trop reculer l’exécution.
—Que vous importe! fit-elle avec dédain.
—La lumière pourrait se faire, répondit froidement Douglas, qui se retira à pas lents.
La reine ne comprit point et sortit.
—Maintenant, dit Douglas, je vais sauver ce jeune homme à tout prix et malgré lui.
Le cachot où l’on conduisit Hector était un sombre réduit, privé d’air et de lumière. Une paille humide en jonchait le sol; des murs noirs, sans écho, semblaient y peser de tout leur poids et de toute leur tristesse sur l’âme des prisonniers.
Mourir en plein jour, en plein soleil, devant une marée de peuple qui se racontera, le soir, les minutes de votre heure dernière, après avoir applaudi à l’héroïque courage avec lequel vous avez tendu la tête à la hache du bourreau—tout cela n’était rien pour un homme de la trempe d’Hector. Mais le cachot, c’est-à-dire l’agonie morale qui précède l’agonie physique, cette mort de l’âme qui devance la mort du corps, voilà ce qui épouvante et glace les plus braves.
Hector subit cette torture pendant le reste de la journée. Quand il se retrouva seul, isolé du monde vivant par des portes de fer et des murs qui ne laissaient arriver au dehors ni les cris, ni les sanglots des captifs, il songea à la reine.
A la reine, qui n’avait point deviné son dévoûment; à la reine, qui l’avait accablé de son dédain, qui battrait des mains, sans doute, quand sa tête roulerait du haut de l’échafaud et irait ensanglanter le pavé. Et ce qui l’occupait surtout, ce qui arrêtait la circulation du sang dans ses veines, ce n’était point le mépris, l’ingratitude de celle qu’il aimait—c’étaient les dangers dont il la voyait environnée, les orages qu’il devinait devoir fondre sur elle, du jour où elle livrerait à Bothwell sa confiance, son cœur, les secrets de son âme.
Alors, il se souvint que Douglas lui avait promis une heure de liberté—et il espéra.
Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur mortelle, l’œil attaché sur l’étroite meurtrière au travers de laquelle filtrait un rayon blafard; il attendit, dans une suprême et muette anxiété, que ce rayon, pâlissant peu à peu, finît par s’éteindre et annonçât, en mourant, l’arrivée prochaine de Douglas.
Alors encore, comme un monde de pensées se heurtent d’ordinaire dans le cerveau d’un prisonnier—il se souvint de son récent voyage à la tour de Penn-Oll, du serment qu’il avait fait, de sa mission dans l’avenir, et il se demanda jusqu’à quel point il avait le droit de sacrifier à son amour—passion égoïste, puisque son cœur seul était en jeu—les intérêts de cet enfant qu’il avait juré de replacer sur le trône de ses pères.
Ne devait-il point accepter ce salut que lui offrait Douglas? Irait-il volontairement à la mort, quand il pouvait retourner à la vie?
Hector ne s’était point encore répondu, quand un léger bruit se fit derrière lui et attira son attention. Le rayon de lumière du soupirail s’était évanoui, la nuit était venue et les faibles bruits extérieurs parvenus jusqu’à lui durant la journée, s’éteignaient graduellement.
Il plongea un regard ardent dans l’obscurité et ne vit rien...
Le bruit augmenta et il crut distinguer le grincement assourdi d’une clé dans une serrure invisible.
Il courut à la porte de son cachot...
La porte était close, et le bruit paraissait venir d’une direction opposée.
Bientôt à ce bruit de clés un autre bruit succéda, plus net, plus distinct, celui d’une porte tournant sur ses gonds; en même temps une bouffée d’air moins vicié vint lui rafraîchir le visage...
Un pan de mur s’était entr’ouvert par magie, et de ce pan de mur jaillit une clarté rougeâtre, qui se projeta au milieu des ténèbres du cachot.
Un homme parut, son épée d’une main, une lanterne sourde de l’autre.
L’homme qui entrait, c’était Archibald Douglas lui-même.
Hector étouffa un cri.
—Silence! lui dit Douglas; venez, et pas un mot...
Hector s’inclina et suivit le lord.
Douglas le prit par la main, l’entraîna par cette porte mystérieuse et lui montra un escalier tournant dans l’épaisseur du mur, et conduisant sans doute au premier étage du château.
Le lord gravit la première marche, Hector le suivit.
Ils montèrent ainsi pendant dix minutes, puis Douglas poussa une porte et introduisit le jeune homme dans un corridor si vaste que la clarté de sa lanterne n’en put dissiper entièrement les ténèbres.
—Vous reconnaissez-vous? lui demanda-t-il à voix basse.
—Oui, répondit Hector; c’est la galerie des gardes.
—Le corridor du roi.
—Eh bien! reprit Douglas, vous connaissez la chambre rouge, c’est celle qu’occupe Bothwell.
—Bien, dit Hector.
—Maintenant, fit Douglas en hésitant, réfléchissez une minute, une seule. Vous avez joué et perdu votre vie pour sauver la reine, la reine ne vous aime pas...
—Je le sais, murmura Hector d’une voix sombre.
—Elle ignorera votre sacrifice...
—Je le sais encore.
—Et si elle est innocente...
—Soit. En ce cas, elle vous méprisera et regardera votre mort comme une expiation nécessaire et juste.
—Je le sais encore, milord. Mais qu’importe!
—Vous êtes jeune, beau, vaillant; vous entrez dans la vie à peine. La vie est bonne quand on a l’avenir devant soi; l’avenir, horizon inconnu et sans bornes!...
—La vie est un supplice quand on aime... et puis...
—Et puis? fit Douglas.
—Si je ne tue cet homme, la reine est perdue!
—Eh bien! prenez cette dague et cette clé. La première est de fine trempe; elle traverse d’un seul coup quatre souverains d’or... La seconde est graissée et ne vous trahira pas; elle ouvre la chambre rouge... Bothwell l’occupe; il y est à cette heure, car il est minuit. Entrez, tuez-le..
—C’est tout ce que je veux, dit Hector, en prenant l’une et l’autre.
—Et quand ce sera fait, revenez ici.
—Pourquoi, milord?
—Parce que je vous y attends.
—Avez-vous donc encore quelque chose à me dire?
—Je veux vous sauver, fou que vous êtes.
—Moi, je ne le veux pas, milord!
—Mais, triple insensé! vous n’avez donc ni sœur, ni mère, ni famille!
—J’ai un père, murmura Hector.
—Ce père n’a donc pas mis en vous l’espoir et l’orgueil de sa race?
Hector soupira: il se souvint de l’enfant, de son serment, de sa mission et il hésita.
—Voyons, insista Douglas, répondez!
Et, comme il se taisait, le lord continua:
—Je suis proscrit, moi aussi; j’ai accusé la reine, la reine m’a banni. Mes gentilshommes m’attendent, mes chevaux sont prêts, dans une heure nous serons en selle, et je vous conduirai à l’ombre des murs de Douglas, où nul, duc, empereur ou roi, n’osera vous venir chercher...
Hector se taisait toujours.
—Vous avez voulu sauver la reine, n’est-ce pas?
—Oui, mylord.
—Eh bien! elle est sauvée, puisqu’aux yeux du monde vous êtes seul coupable. Cela ne vous suffit-il point? faut-il que votre sang coule?...
Hector hésitait encore à la voix entraînante de Douglas qui lui montrait la vie, le soleil, l’air pur, l’avenir, le prisme étincelant, les bonnes heures de la jeunesse;—il hésitait en se souvenant de son père, du fils de Penn-Oll, de cette jeune femme, mère et veuve éplorée, qui redemandait aux flots son époux, à l’espace son enfant.
Et il craignit de céder.
—Milord, dit-il tout à coup, n’est-ce pas que parmi les seigneurs écossais, il en est qui accusent encore la reine?
—Sans doute, répondit Douglas.
—Même après mes aveux et ma condamnation?
—Comme ils l’accusaient avant.
—Alors il faut que ma tête tombe.
—Folie!
—Non, milord; car si vous me sauvez, si je fuis...
Hector s’arrêta et passa la main sur son front.
—Si vous fuyez? qu’arrivera-t-il donc?
—Il arrivera qu’on répandra le bruit que j’étais un misérable payé par la reine pour faire des aveux, et que la reine m’a fait évader.
Le lord fronça le sourcil et ne répondit pas.
—Vous voyez bien qu’il faut que je meure, milord; mon sang effacera le dernier nuage, le dernier soupçon qui planerait encore sur elle.
Douglas mit la main sur ses yeux, et une larme jaillit au travers de ses doigts.
—Adieu, milord... Merci! murmura Hector faisant un pas vers le corridor du roi.
Tout à coup une brusque pensée l’assaillit; il revint vers le duc, lui prit la main et lui dit avec émotion:
—N’est-ce pas, milord, que lorsque la réprobation universelle pèsera sur ma mémoire et que l’histoire aura inscrit sur ses pages immortelles mon nom à côté du nom des régicides, vous protesterez tout bas, et dans le fond de votre âme, contre l’erreur des hommes et l’erreur de l’histoire?
—Je vous le promets, noble cœur, murmura Douglas d’une voix brisée. Vous êtes le plus héroïque soldat, l’âme la plus grande que j’aie rencontrée jamais.
—Merci! Je ne suis qu’un soldat, vous êtes un grand seigneur; mais vous savez si ma main est loyale; ne la serrerez-vous point?
Douglas étouffa un sanglot et pressa Hector sur son cœur.
—A moi Bothwell, maintenant! s’écria le jeune homme ivre d’enthousiasme.
Et il s’élança vers le corridor du roi, laissant Douglas immobile et consterné.
CHAPITRE HUITIÈME
VIII
Hector connaissait parfaitement les dispositions intérieures du château.
La reine venait souvent à Glascow avec sa maison militaire, et le jeune garde avait fait faction l’épée à la main dans toutes les salles et dans tous les corridors.
Il gagna sans nulle hésitation ce qu’on nommait le corridor du roi et arriva à la porte de la chambre rouge.
Un filet de lumière glissait au travers des interstices et un bruit de voix étouffées s’en échappait.
Hector retint son haleine et écouta.
Un dialogue animé, brusque, semé d’interruptions, lequel avait lieu entre un homme et une femme, lui arriva par lambeaux.
La voix de femme, Hector la reconnut et chancela: c’était celle de la reine.
La voix de l’homme, il la reconnut aussi, et sa main se raidit comme si elle voulut inscruster chacun de ses doigts dans le manche de son arme.
Bothwell parlait en maître, et d’un ton impérieux...
La reine suppliait.
Hector sentit un ouragan de colère crisper sa gorge, et son cœur bondissant dans sa poitrine, essaya d’en briser les parois.
—Milord, disait la reine avec l’accent de la prière, je ne puis, je ne dois point vous écouter...