LES
CAVALIERS DE LA NUIT
Deuxième Partie
LES MARCHES D’UN TRONE

SUITE DES NOUVEAUTÉS EN LECTURE

DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES

La dernière Fleur d’une Couronne, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.

Madame de la Chanterie et l’Initié, par H. de Balzac. 3 vol.

Laurence de Montmeylian, par Molé-Gentilhomme. 6 vol. in-8.

Le Garde-chasse, par Élie Berthet. 3 vol. in-8.

Le Beau Laurent, par P. Duplessis, aut. des Boucaniers. 4 v. in-8.

La chute de Satan, par Auguste Maquet. 6 vol. in-8.

Rigobert le Rapin, par Charles Deslys, auteur de la Mère Rainette, etc., etc. 4 vol. in-8.

Le Guetteur de Cordouan, par Paul Foucher. 3 vol. in-8.

La Chasse aux Cosaques, par Gabriel Ferry. 5 vol. in-8.

Le Comte de Lavernie, par Auguste Maquet. 4 vol. in-8.

Montbars l’Exterminateur, par Paul Duplessis. 5 vol. in-8.

Un Homme de génie, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.

Le Garçon de Banque, par Élie Berthet. 2 vol. in-8.

Les Lorettes vengées, par Henry de Kock. 3 vol. in-8.

Roquevert l’Arquebusier, par Molé-Gentilhomme. 4 vol. in-8.

Mademoiselle Bouillabaisse, par Ch. Deslys. 3 vol. in-8.

Le Chasseur d’Hommes, par Emmanuel Gonzalès. 2 vol. in-8.

L’Usurier sentimental, par G. de la Landelle. 3 vol. in-8.

L’Amour à la Campagne, par Maximilien Perrin. 3 vol. in-8.

La Mare d’Auteuil, par Ch. Paul de Kock. 10 vol. in-8.

Les Boucaniers, par Paul Duplessis. 3 vol. in-8.

La Place Royale, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.

La marquise de Norville, par Élie Berthet. 3 vol. in-8.

Mademoiselle Lucifer, par Xavier de Montépin. 3 vol. in-8.

Les Orphelins, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.

La Princesse Pallianci, par le baron de Bazancourt. 5 vol. in-8.

Les Folies de jeunesse, par Maximilien Perrin. 3 vol. in-8.

Livia, par Paul de Musset. 3 vol. in-8.

Bébé, ou le Nain du roi de Pologne, par Roger de Beauvoir. 3 vol. in-8.

Blanche de Bourgogne, par Madame Dupin. 2 vol. in-8.

L’heure du Berger, par Emmanuel Gonzalès. 2 vol. in-8.

La Fille du Gondolier, par Maximilien Perrin. 2 vol. in-8.

Minette, par Henry de Kock. 3 vol. in-8.

Quatorze de dames, par Madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.

L’Auberge du Soleil d’or, par Xavier de Montépin. 4 vol. in-8.

Débora, par Méry. 3 vol. in-8.

Les Coureurs d’aventures, par G. de la Landelle. 3 vol. in-8.

(Pour la suite des Nouveautés, demander le Catalogue général qui se distribue gratis).

Imprimerie de Gustave GRATIOT, 30, rue Mazarine.

LES
CAVALIERS
DE LA
NUIT

Deuxième Partie
LES MARCHES D’UN TRONE
PAR
LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL
Auteur de
La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.
III

Avis.—Vu les traités internationaux relatifs à la propriété
littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,
sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.

PARIS
L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE SAINT-JACQUES, 38.

[TABLE]


SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE

LES
PAYSANS
PAR H. DE BALZAC

Les Paysans, on le sait, forment une des grandes catégories dont la réunion devait compléter l’œuvre immense entreprise par l’illustre romancier sous le titre de la Comédie Humaine. L’idée dominante de cette magnifique étude est l’antagonisme profond qui sépare le paysan du bourgeois. Idée féconde, éminemment dramatique où se développent, dans des scènes d’un intérêt puissant, des caractères dont la vérité, la profondeur, l’originalité saisissante, rappellent les plus hautes créations du grand écrivain. Ainsi les personnages de Fourchon, de Michaud, de la Mouche, de la Péchina, l’étrange et horrible famille des Tonsard, la curieuse et effrayante figure de Rigou; variété d’avare dont le type égale, s’il ne les surpasse, les types devenus si populaires de Grandet et de Gobseck, font de cette œuvre une des plus complètes et des plus intéressantes qui soient sorties de la plume de Balzac.

ROBERT LE RESSUSCITÉ

PAR
MOLÉ-GENTILHOMME ET CONSTANT GUÉROULT

Le public, vivement impressionné par le succès des derniers livres de MM. Molé-Gentilhomme et Constant Guéroult, attendait avec impatience l’œuvre nouvelle que nous annonçons sous ce titre. Cette attente n’a pas été trompée. Jamais roman historique n’avait réuni à un plus haut degré les éléments qui font la valeur de ces sortes de compositions. Robert le Ressuscité est un tableau dramatique et saisissant de la France sous Charles V. Les scènes de routiers, bizarres et hardies, s’y mêlent heureusement à de gracieux paysages et à une intrigue d’amour des plus attendrissantes. Les types de Robert et de Raoul de Fenestrange, ceux de Clochepain, du jeune page Lorenzino et d’Aïssa la Candiote, resteront comme des modèles de noblesse, de vrai comique, de passion et d’énergie. On reconnaît dans cet ouvrage la touche vigoureusement accentuée des deux écrivains qui ont écrit Roquevert l’Arquebusier, ce roman dont le succès prodigieux, constaté par des reproductions sans nombre et par des traductions dans presque toutes les langues, doit être compté parmi les plus solides et les plus réels de la librairie moderne.


LES MARCHES D’UN TRONE

CHAPITRE PREMIER
I

—Juan!

—Votre Seigneurie?...

—Tu selleras Achmed, mon cheval mauresque, le plus beau de mes écuries.

—Oui, monseigneur.

—Donne-moi mon pourpoint de velours noir et or, et mon feutre à plume blanche.

—Les voilà, monseigneur.

—Je veux, en outre, mes plus belles bagues, mes écharpes d’Orient, mes dentelles les plus fines, mes manchettes de point de Venise, et mon épée à lame damasquinée et à fourreau de diamants.

Le valet obéit.

—C’est bien, mon ami Juan; maintenant, parfume mes cheveux et ma barbe avec ces essences que distillent les Maures, et fais tisser ensuite avec des fils d’or et de soie la blanche crinière d’Achmed.

Or le cavalier qui parlait ainsi et demandait si somptueuse toilette pour son cheval et pour lui, n’était autre que messire don Paëz, colonel général des gardes de Sa Majesté catholique le roi Philippe II.

Le valet auquel il donnait ses ordres était un jeune Maure, au teint de bronze, aux cheveux lustrés, à l’œil bordé de longs cils et d’une expression mélancolique et malicieuse à la fois, aux dents éblouissantes de blancheur.

Juan était un Maure de Grenade, jadis nommé Zagal; l’inquisition l’avait baptisé et placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste.

Messire don Paëz se trouvait alors dans une magnifique salle du palais des rois d’Espagne, à Madrid.

Cette salle faisait partie du logis occupé par le colonel des gardes, le roi aimant assez à avoir près de lui et sous sa main les officiers de sa maison.

Le colonel s’était placé dans un grand fauteuil en face d’un miroir d’acier, et tandis que Juan lui parfumait les cheveux et la barbe, il s’abandonnait à une rêverie profonde. Il se laissa habiller pièce à pièce, sans interrompre sa rêverie; puis, sa toilette terminée, il ceignit son épée, suspendit à son flanc droit sa dague à fourreau d’or, emprisonna ses mains blanches et fines de gants parfumés, mit le poing sur la hanche et se mira longuement et avec complaisance.

Après cet examen minutieux et tandis que Juan allait s’occuper du cheval arabe, don Paëz murmura:

—Par saint Jacques de Compostelle, patron des Espagnes, s’il se trouve à la cour du roi Philippe II plus galant gentilhomme que moi, je consens à troquer mon nom de don Paëz contre celui du premier Maure venu!

Et frisant sa moustache d’un noir d’ébène, don Paëz s’approcha d’un balcon donnant sur les jardins, il s’accouda sur la balustrade et continua sa rêverie.

Il était à peu près quatre heures de relevée: les brises du soir commençaient à faire frissonner le feuillage des arbres, la grande chaleur tombait peu à peu, et dans ce ciel éblouissant de l’Espagne, à l’horizon occidental, couraient çà et là quelques bandes de nuages oranges, gazes flottantes et vaporeuses destinées à envelopper le soleil couchant, comme d’un coquet et poétique linceul.

La ville encore silencieuse terminait sa sieste, les jardins déserts ne retentissaient que des cris confus de quelques oiseaux bavards, caquetant à droite et à gauche dans des touffes de grenadiers.

Don Paëz laissa errer son regard sur les massifs des jardins, puis il se tourna vers le sablier placé dans un coin de la salle, et qui coulait sans relâche avec la rapide lenteur de l’éternité.

—Quatre heures! dit-il, l’infante doit être prête.

En ce moment Juan rentra et dit:

—Achmed est harnaché.

—Bien! répondit don Paëz; appelle le capitaine des gardes.

Juan obéit; le capitaine parut.

C’était un vieux soldat, usé dans les camps, blanchi sous le harnais, et ignorant sur toute chose, hormis sur son métier.

—Monsieur, lui dit don Paëz, vous allez faire monter à cheval votre compagnie tout entière.

Le capitaine s’inclina.

—L’infante dona Juanita, fille de Sa Majesté, se rend ce soir au palais de l’Escurial pour y assister à une grande chasse qui aura lieu demain. Nous l’escorterons. Vous vous placerez à la portière de gauche de sa litière, et moi à celle de droite.

—Pardon, messire, dit le capitaine.

—Qu’est-ce, s’il vous plaît?

—Le roi vient d’envoyer une compagnie de gendarmes pour escorter l’infante avec nous.

—Corbleu! s’écria-t-il, en êtes-vous sûr?

—Très sûr, messire.

Don Paëz fronça le sourcil.

—C’est là ce me semble, un affront fait aux gardes?

—Je ne sais pas, murmura philosophiquement le capitaine; le roi le veut, cela me suffit.

—Et, fit don Paëz, dont la voix tremblait de colère, qui donc commande cette compagnie?

—Don Fernand de Valer.

Don Paëz pâlit.

—Ah! oui, dit-il avec dédain, ce païen baptisé, ce descendant du roi des Maures qui a abjuré l’année dernière, et qui est, dit-on, le plus riche seigneur de la cour?

—Vous l’avez dit, messire.

—En sorte, reprit don Paëz avec une sourde ironie, que don Fernand de Valer se placera à la portière de l’infante...

—Oui, messire.

—Eh bien! fit le colonel des gardes avec un sourire hautain, il se placera à celle de gauche, alors! celle de droite m’appartient.

—En effet, dit le capitaine, les gardes ont le pas sur les gendarmes. Mais cependant...

—Eh bien? fit don Paëz.

—Cependant il me semble que si don Fernand se plaçait à la droite de l’infante au lieu de se placer à sa gauche, il n’y aurait là aucun motif de querelle?

—C’est ce que nous verrons, murmura don Paëz. A cheval, monsieur!

Le capitaine sortit, don Paëz demeura seul.

—Toujours ce Fernand de Valer, murmura-t-il avec colère, toujours lui! Il est beau, il est riche et nul ne sait le nombre de ses trésors; il a, comme moi, la parole hardie, le geste hautain, comme moi il pourrait lui plaire... Et je ne le tuerais pas.

Un bruit confus retentit alors dans les cours intérieures; don Paëz ouvrit une croisée qui faisait face au balcon où naguères il était appuyé, se pencha et vit la compagnie des gendarmes, arrivés de l’Escurial quelques minutes auparavant, se mettre en bataille sur deux rangs avec une admirable précision, aux ordres de son chef.

Ce chef était un beau jeune homme, aux cheveux bouclés naturellement, à l’œil profond et mélancolique, à la lèvre sérieuse, au sourire charmant et grave.

Moins grand que don Paëz, sa taille avait les molles ondulations du tigre, son geste était gracieux et souple, et il maniait un étalon grenadin avec la fantastique habileté des anciens chevaliers maures.

—Sang-Dieu! exclama don Paëz avec fureur, déjà les gendarmes et pas encore les gardes! Où sont les gardes? Il mit la main à son épée et s’élança à travers escaliers et corridors jusqu’à la cour d’honneur.

Les gardes y arrivaient à leur tour, mais trop tard pour se pouvoir ranger avant que l’infante parût.

—Mon cheval! exclama le colonel hors de lui.

On lui amena le bel Achmed; mais il était à peine en selle, qu’il vit don Fernand de Valer mettre pied à terre, s’avancer vers le perron en haut duquel l’infante venait d’apparaître entre la camarera-mayor et la duchesse de Medina-Cœli, sa femme d’honneur, et lui offrir son poing, selon la mode du temps.

Don Paëz rugit et déchira de fureur la dentelle de sa manchette.

L’infante remercia don Fernand d’un sourire, et se laissa conduire jusqu’à sa litière.

Don Paëz s’avança alors et voulut se placer à la portière de droite; mais don Fernand le prévint et lui dit avec une courtoisie exquise:

—Pardon, monsieur; mais puisque je viens d’être le cavalier de la princesse, vous ne me refuserez pas ce poste...

La voix de don Fernand de Valer était harmonieuse, caressante, pleine de persuasion...

Don Paëz sentit sa colère se heurter vainement à cette politesse railleuse, sans qu’une étincelle en pût jaillir...

Il se mordit les lèvres avec désespoir, s’inclina sans mot dire, et alla se placer à la portière de gauche.

Le cortége s’ébranla aussitôt, traversa lentement les rues de Madrid et se déroula peu après sur cette route poudreuse, longue de six lieues, qui sépare la capitale des Espagnes du palais de l’Escurial.

L’infante était seule dans sa litière, les deux dames qui l’accompagnaient en occupaient une autre, suivant à quelque distance.

L’infante était une gracieuse enfant de dix-huit ans, un peu pâle, mais rieuse et mutine, avec un grain de mélancolie. Elle s’était renversée sur les coussins de sa litière, et, les yeux demi-clos, elle rêvait, ne paraissant prendre nulle garde aux deux gentilshommes qui chevauchaient à ses portières, mais leur jetant alternativement, et plus souvent encore à don Paëz, de rapides et furtifs coups d’œil qu’ils n’avaient point le temps de surprendre.

Ils la regardaient cependant tous deux, mais, chaque fois, leurs yeux se rencontraient, et, de ce regard, semblait jaillir une étincelle...

Don Paëz ne pouvait plonger son œil ardent dans la litière sans se heurter à l’œil profond et calme de don Fernand, dont la portière opposée encadrait la tête mélancolique...

Et quand, à son tour, don Fernand se prenait à considérer l’infante qui sommeillait à demi, il sentait arrêté sur lui l’œil hautain de don Paëz qui le défiait.

Au bout de trois heures de marche, le cortége atteignit un bouquet d’oliviers et de grenadiers, et l’infante témoigna le désir de faire une halte.

Elle descendit même de la litière, prit le bras de la camérera-mayor, et se perdit, sautillante et presque joyeuse, dans les massifs, tandis que sur un ordre de leurs chefs, les gardes et les gendarmes mettaient pied à terre un moment.

L’infante avait oublié dans la litière son éventail et son mouchoir.

Don Paëz s’en souvint et y courut. Don Fernand l’avait devancé et tenait déjà les deux objets.

Cette fois, don Paëz se plaça fièrement devant lui et lui dit:

—Voudriez-vous, monsieur, me céder cet éventail?

—Avec plaisir, monsieur, à la condition toutefois que je conserverai le mouchoir.

—Pardon, reprit don Paëz, je désirerais aussi cet objet.

—Impossible! monsieur, répondit don Fernand avec courtoisie.

Don Paëz s’inclina et reprit avec un sourire:

—Pourriez-vous, aux étoiles, deviner l’heure qu’il est?

—Sans doute; il est huit heures.

—Nous arriverons bien à dix, au palais de l’Escurial?

—Je l’espère, monsieur.

—Et nous aurons sans doute, avant le coucher du roi, une heure de liberté?

—Très certainement.

—A merveille! Voici l’infante qui revient; faites-moi donc un conte arabe, monsieur de Valer?

—Soit, messire don Paëz; je vais vous faire celui des Deux Chevaliers maures qui aimaient l’un et l’autre la sultane Namouna.

—Le conte est de circonstance, répondit don Paëz.

CHAPITRE DEUXIÈME
II

L’infante prit le poing de don Paëz pour remonter dans sa litière comme elle avait pris celui de don Fernand en quittant Madrid.

Les deux rivaux se trouvaient dès-lors sur la même ligne. Seulement don Paëz tressaillit profondément, car il lui sembla que la princesse s’appuyait sur lui avec plus d’abandon qu’elle n’en avait montré pour don Fernand.

—Colonel, dit l’infante tandis que le cortége se remettait en marche, il me semble que don Fernand allait vous faire un conte, tantôt?

—En effet, balbutia don Fernand.

—Eh bien! reprit l’infante, pourquoi don Fernand ne continuerait-il pas?

—Le respect qu’on doit à Votre Altesse...

—Bah! dit la princesse en souriant, en voyage...

—Don Fernand, fit le colonel des gardes d’une voix railleuse, puisque Son Altesse le désire, faites-nous donc ce conte?

—M’y voici, répondit don Fernand. Mon conte est une véridique histoire...

—Comme tous les contes, murmura l’infante.

—Naturellement. C’est l’histoire de la sultane Namouna, fille du roi de Grenade Aroun IV.

—Voyons.

—La sultane Namouna, reprit don Fernand, était au dire de ses contemporains, un peu plus belle à elle seule que les trois cent soixante-treize houris du paradis de Mahomet; ses cheveux étaient noirs comme la plume luisante du corbeau; ses dents avaient la blancheur du marbre de l’Alhambra, et ses yeux étaient jaunes comme les paillettes d’or qui miroitent au soleil du désert.

La sultane Namouna avait seize ans révolus, et cependant elle n’avait point encore d’époux. Cela tenait à ce que le roi Aroun, son père, l’aimait avec adoration et ne voulait point s’en séparer.

Namouna lui demandait souvent:

—Quand donc me marierai-je?

Le roi répondait:—Quand tu trouveras un mari qui t’aime plus que moi.

Et comme, jusque-là, la chose paraissait impossible, la belle sultane Namouna ne se mariait point.

Il y avait cependant autour d’elle deux chevaliers maures qui eussent donné la moitié de leur turban, la garde de leur cimeterre et la crinière de leur cheval favori pour épouser la belle Namouna.

L’un était un Abencerrage du nom de Yamoud; l’autre, un Abasside appelé Hassan.

Tous deux, du reste, beaux, valeureux et jeunes.

L’Abasside avait la taille majestueuse comme les cèdres d’Orient; l’Abencerrage était moins grand, mais ses membres, frêles en apparence, avaient la force flexible de l’acier.—L’Abasside était pauvre, l’Abencerrage était riche.

L’Abencerrage aimait la sultane pour elle, l’Abasside l’aimait pour son or et le trône du roi Aroun, qu’il espérait avoir en épousant sa fille.

Et tous deux pensaient sagement: celui qui était pauvre était ambitieux; celui qui était riche n’avait soif que d’une chose, le bonheur.

L’Abasside vendit les derniers champs de ses pères et vida sa dernière bourse pour avoir de riches habits, des ceintures de soie, des turbans de cachemire, des diamants de la plus belle eau, en un mot tout ce qui éblouit et fascine les femmes.

L’Abencerrage, au contraire, dédaigna ces parures luxueuses qu’il pouvait avoir à profusion,—si bien que la sultane Namouna, qui savait leur commun amour, se disait: Hassan est pauvre, mais c’est le plus élégant cavalier du royaume de Grenade,—Yamoud est riche, mais il n’y paraît guère.—Lequel choisirai-je?

Et comme elle hésitait, elle songea qu’il serait toujours temps de trancher cette question et que l’essentiel, le plus pressant, était d’obtenir le consentement du roi Aroun.

Elle alla donc le trouver, et lui dit:

—Père, tu sais que j’ai bientôt dix-sept ans?

—Oui, répondit Aroun: eh bien?

—Eh bien! je vieillis.

—Bah! je ne trouve pas.

—Je vieillis, père, et je reste fille, cependant.

—Que t’importe! puisque je t’aime et que tu es sultane?

—Je comprends, reprit la rusée Namouna, que cela t’importe peu à toi, et même à moi,—mais il n’en est pas de même de tout le monde...

Aroun fronça son sourcil noir.

—Qui donc, demanda-t-il, oserait trouver mauvais que la sultane, ma fille ne prenne point un époux?

—Un grand personnage, mon père.

—Je voudrais bien savoir son nom? ricana le roi.

—Il se nomme Mahomet?

—Quel Mahomet?

—Le prophète.

Le vieil Aroun fit un soubresaut et, stupéfait, laissa échapper de ses lèvres le bout d’ambre de sa narguileh.

—En vérité? s’écria-t-il.

—Comme je te le dis, petit père, répondit imperturbablement Namouna. Hier, lorsque le muezzin appelait à la prière du soir et que je faisais mes ablutions, une des houris du prophète m’est apparue et m’a dit: Sultane Namouna, ma mignonne, la volonté de Mahomet est que tu te maries au plus vite.—Et pourquoi? ai-je demandé.—Parce que, a répondu la houri, le roi ton père se fait vieux, et que, s’il mourait demain, le trône de Grenade n’aurait pas de roi, ce qui serait un grand malheur pour le peuple maure...

Aroun fut frappé de cette réflexion, il interrompit aussitôt sa fille et lui dit:

—Cherche de suite un époux, je veux te marier.

—J’en ai un, répondit Namouna.

—Ah! vraiment? fit Aroun en souriant.

—J’en ai même deux, continua Namouna.

—Hum! fit le roi, il y en a un de trop, ce me semble; le prophète n’a point permis que les femmes eussent un harem.

—Aussi choisirai-je...

—Eh bien! choisis...

—C’est que, dit Namouna, je suis bien embarrassée...

Et elle conta à son père le sujet de son embarras.

—Lequel aimes-tu? demanda Aroun.

—Je ne sais pas; tous deux peut-être...

—Alors il faut choisir celui qui t’aime réellement.

—Comment le savoir?

Aroun caressa sa barbe blanche, demanda à Allah une parcelle de ses lumières, et finit par mander devant lui les deux chevaliers maures.

Quand ils furent en sa présence, il leur dit:

—Vous aimez ma fille tous deux, n’est-ce pas?

—Oui, répondirent-ils.

—Eh bien! poursuivit Aroun, comme je veux que ma postérité seule me succède, voici à quelle condition vous l’épouserez: Quand ma fille aura un fils, je ferai trancher la tête à son époux...

Don Fernand en était là de son conte, quand la litière s’arrêta aux guichets de l’Escurial.

—Eh bien! demanda vivement l’infante, que répondirent les deux chevaliers maures?

—Madame, répondit don Fernand, nous voici arrivés; permettez que je renvoie à demain la fin de mon histoire.

—Vous me promettez de la continuer, n’est-ce pas?

—Sur ma parole, madame; du reste, ajouta mélancoliquement le gentilhomme, si le hasard voulait que je fusse absent du palais demain, mon ami don Paëz à qui je compte finir mon récit cette nuit, vous le répèterait fidèlement.

L’infante s’inclina en signe d’adhésion, et la litière entra sous les voûtes de ce sombre palais que s’était fait bâtir Philippe II.

CHAPITRE TROISIÈME
III

Le colonel des gardes et le commandant des gendarmes escortèrent l’infante jusqu’à la chambre du roi, où le monarque jouait avec le duc d’Albe.

Ils s’arrêtèrent sur le seuil, se regardèrent d’une manière significative et se prirent mutuellement le bras.

—On étouffe ici, dit don Fernand.

—C’est assez mon avis, répondit don Paëz.

—En ce cas, montons sur les plate-formes, si bon vous semble; nous y respirerons et causerons à l’aise.

Les deux gentilshommes gagnèrent les remparts, renvoyèrent deux sentinelles dont le voisinage les gênait, et s’allèrent asseoir sur le parapet.

—Il faut bien, dit alors don Fernand, que je vous achève l’histoire de la sultane Namouna.

—Je vous écoute, répondit don Paëz.

Don Fernand s’accouda nonchalamment sur le parapet et reprit son récit:

Les deux chevaliers se regardèrent, hésitèrent un moment, puis l’Abencerrage répondit: Un an s’écoulera avant que tu aies un héritier, roi Aroun; la sultane m’aimera donc un an... J’accepte et je te promets ma tête, sans regrets.

—Et toi? demanda Aroun à l’Abasside.

—Moi, répondit l’Abasside, j’aimerais vivre vieux.

—Tu n’épouseras point ma fille, répondit Aroun.

Puis, quand l’Abasside fut parti, il dit à l’Abencerrage: Tu aimes réellement ma fille, tu l’épouseras et tu vivras. Je n’ai nul besoin de ta tête, et je te fais mon héritier et mon successeur.

Don Fernand s’arrêta; don Paëz sourit et dit:

—Ne pensez-vous pas, mon gentilhomme, que votre conte ressemble singulièrement à notre histoire?

—Oui, car je l’ai inventé. Seulement il y a une légère différence.

—Laquelle?

—C’est que c’est vous le chevalier pauvre, qui probablement aimez la sultane, tandis que moi...

—Ah! bah! fit don Paëz, je croyais que vous l’aimiez...

—J’essaye, murmura philosophiquement don Fernand. Mais vous sentez qu’à la guerre les ruses sont de bon aloi. L’infante aura saisi l’allusion, j’ai voulu qu’elle crût à mon amour.

—Et, demanda don Paëz, vous ne l’aimez donc pas?

—Ma foi, non!

—Et vous voudriez l’épouser?

—Pourquoi pas?

—Mais vous êtes riche...

Don Fernand hésita.

—Bah! dit-il enfin, puisque l’un de nous sera mort dans une heure, je puis bien vous confier ce secret.

—Parlez, mon gentilhomme.

—Vous savez que je suis Maure d’origine et le dernier descendant direct de la race royale des rois des Abencerrages. Si les Maures se refaisaient un roi, c’est moi qu’ils choisiraient.

—Je le sais; et vous voulez le devenir, sans doute, en épousant une infante d’Espagne?

—Non, répondit don Fernand avec mélancolie, je ne suis pas ambitieux; mais si j’ai abjuré la foi de mes pères, si je me suis converti à la lumière du christianisme, je n’ai renoncé ni à l’orgueil de ma race, ni à la paix, ni au bonheur du peuple sur lequel a régné ma maison.

Les Maures sont aujourd’hui la population industrieuse, intelligente de l’Espagne, ils tiennent dans leurs mains l’agriculture, les arts et les sciences. Ce ne sont plus des conquérants fanatiques voulant asservir les peuples à leurs lois et à leur religion.—Leur religion? beaucoup sont prêts à abjurer comme moi, et tous ne demandent qu’une chose: exercer librement leurs professions diverses, à l’ombre du sceptre des rois d’Espagne, dont ils seront volontiers les plus fidèles sujets.

Eh bien! cependant, ma malheureuse nation est persécutée sans cesse: l’inquisition la poursuit, la noblesse l’écrase de corvées et d’impôts, le roi, toujours trompé, en alimente ses auto-da-fé.

Or, j’aime mon peuple avant tout, et je ne veux devenir puissant et fort que pour le protéger. C’est pour cela, mon gentilhomme, que je voudrais me faire aimer de l’infante dona Juanita, l’épouser, et cimenter ainsi l’union des deux races par cette alliance.

—Le roi vous refusera sa fille, mon gentilhomme.

—Pourquoi? demanda fièrement don Fernand, ne suis-je pas fils de roi?

Et avant que don Paëz eût répondu, il poursuivit:

—Vous, au contraire, vous aimez l’infante pour elle...

—C’est ce qui vous trompe, interrompit brusquement don Paëz, je ne l’aime pas plus que vous.

Don Fernand recula.

—Est-ce que, fit-il, vous, simple colonel des gardes, vous voudriez l’épouser?

—Je voudrais l’épouser, mon gentilhomme.

Don Fernand recula.

—Vous êtes fou, dit-il; pour être gendre du roi d’Espagne, il faut être fils de maison souveraine.

Un sourire d’orgueil arqua les lèvres de don Paëz.

—Qui vous dit que je ne le suis pas? fit-il.

Et comme son adversaire le regardait avec un étonnement profond, il ajouta:

—Mais nous n’avons pas le temps de nous faire des confidences. Nous sommes ambitieux tous deux, tous deux nous avons un but commun, un seul doit l’atteindre; il faut donc que l’un de nous cesse de vivre.

—Sur-le-champ, dit froidement don Fernand en tirant son épée.

Les deux gentilshommes s’attaquèrent avec une froide intrépidité, mesurant habilement leurs coups, maîtres d’eux-mêmes, l’œil terrible et le sourire aux lèvres. Des myriades d’étincelles jaillirent de leurs épées, le fer froissa le fer en grinçant; vingt fois il faillit effleurer leur poitrine, vingt fois il fut détourné.

Après vingt minutes de combat, aucune goutte de sang ne teignait encore leur pourpoint.

Ils s’arrêtèrent essoufflés et respirèrent quelques secondes.

Puis ils se remirent en garde et le combat recommença.

Il recommença sans autre issue que celle de lasser le bras et le poignet des deux champions. Quant à leur poitrine, elle paraissait invulnérable.

Tout à coup don Fernand fit un saut en arrière et jeta son épée.

—Mon gentilhomme, dit-il à don Paëz, puisque nous nous heurtons vainement sans nous pouvoir entamer, voulez-vous essayer d’un autre jeu?

—Je le veux bien, mon maître. Quel est-il?

—J’ai chez moi, dans le logis que le roi me donne en son palais, une fiole d’un poison qui foudroie plutôt qu’il ne tue.

—Après? dit froidement don Paëz.

—J’ai pareillement, poursuivit don Fernand, un cornet et des dés.

—Très bien! Je comprends.

—Une seule partie, et la fiole pour le vaincu.

—J’accepte, fit don Paëz impassible.

—Alors, suivez-moi.

Ils remirent l’épée au fourreau, rappelèrent les sentinelles et se prirent la main comme deux amis qui viennent de vider une querelle d’amour et font la paix.

Ils gagnèrent ainsi la chambre de don Fernand.

Là, celui-ci alluma un flambeau, ouvrit une armoire, y prit les dés et la fiole, posa le tout sur une table et avança un siége à don Paëz.

Don Paëz s’assit à une table, jeta les dés dans le cornet et dit à son adversaire:

—Voulez-vous que je commence?

—Je le veux bien, répondit celui-ci.

Don Paëz agita le cornet et lança les dés sur la table: