LA CONFESSION
DE
TALLEYRAND
1754-1838
C'est là le vrai Talleyrand.
(Le Figaro, 7 mars 1891.)
PARIS
L. SAUVAITRE, ÉDITEUR
LIBRAIRIE GÉNÉRALE
72, BOULEVARD HAUSSMANN, 72
1891
Tous droits réservés.
ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE BAGNY
AVERTISSEMENT
La Confession de Talleyrand a été composée avant la publication de ses Mémoires; le Figaro en a donné des fragments anecdotiques dans son Supplément littéraire du 7 mars 1891, et l'Épigraphe du journal résume l'esprit du livre: C'est là le vrai Talleyrand.
Le lendemain, le Figaro publiait la lettre suivante de M. de Broglie:
Monsieur, je lis dans le Supplément du Figaro de ce matin, 7 mars, un article intitulé: Confession de M. de Talleyrand au diable et signé Talleyrand.
Ce document n'a aucun caractère d'authenticité. Vous me permettrez d'en avertir vos lecteurs, bien que je croie qu'ils n'ont pu se faire d'illusion à cet égard.
Veuillez, etc.
Broglie
7 mars 1891.
Cette lettre était suivie de ce commentaire du Figaro:
M. le duc de Broglie nous semble prêter un peu trop de naïveté à nos lecteurs. Tout le monde a parfaitement compris que nous avons publié un simple pastiche, fruit de longues recherches à travers les bibliothèques d'histoire et de mémoires, et composé avec des extraits de tout ce qui a été écrit par et sur Talleyrand.
Il n'entrait pas dans la pensée de l'auteur de donner la Confession de Talleyrand comme un manuscrit original. Cette curiosité littéraire n'était pas non plus son premier ouvrage en ce genre, et si la Comédie-Française avait joué, comme elle l'avait promis, Le Mariage d'Alceste, comédie qu'on a appelée Le Sixième acte du Misanthrope, on aurait trouvé tout naturel qu'après un pastiche en vers de Molière, il ait eu la fantaisie de composer un pastiche en prose de Talleyrand. Mais puisque M. de Broglie a cru devoir enlever cette illusion au public, qui en a si peu, nous profiterons à notre tour du droit de réponse pour éclairer la question.
Les Mémoires de Talleyrand devaient paraître trente ans après sa mort, c'est-à-dire, le 17 mai 1868. L'ajournement indéfini de leur publication mit les chercheurs sur la piste de tous les documents qui pouvaient donner quelque aliment à la curiosité du public, et à défaut des Mémoires, la vie et la carrière du diplomate ont été divulguées sous toutes les formes d'études historiques, littéraires et biographiques, ou de révélations personnelles.
Un article du Times, du 29 mai 1890, fut reproduit dans le Figaro du 30 mai, précédé de la note suivante:
M. de Blowitz publie dans le Times un article fort intéressant sur les Mémoires de Talleyrand. Son but est non pas de déflorer le dépôt dont M. le duc de Broglie a reçu la garde après feu Andral, mais de prouver, par quelques citations qui seront continuées, que les détenteurs de ces fameux mémoires ne sont plus les maîtres d'en priver leurs contemporains. H. de Blowitz a-t-il eu connaissance du manuscrit de ces Mémoires qui existe, paraît-il, en Angleterre, et dont une copie seulement existe et France? Cela semble probable. En tout cas, son initiative nous permet de fournir des indications précises sur une œuvre qui sollicite depuis si longtemps la curiosité des lettrés.
L'indiscrétion du Times eut pour effet de provoquer une protestation de M. de Broglie, où il annonça enfin l'apparition des Mémoires de Talleyrand. Cette note fut suivie de la lettre suivante, insérée dans le Figaro:
La publication de fragments des Mémoires de M. de Talleyrand, faite dans le numéro du Times du 20 mai et reproduite dans le numéro du Figaro du 30, a donné lieu à divers commentaires dans les organes de la presse.
Vous avez déjà bien voulu protester, au nom des légataires des papiers de M. de Talleyrand, contre la forme donnée à cette publication.
Quelques éclaircissements de plus, à cet égard, me paraissent indispensables, et je vous serais obligé de les porter à la connaissance de vos lecteurs.
Tous les papiers de M. de Talleyrand ont été légués par lui à sa nièce, madame la duchesse de Dino, qui les a transmis par testament à M. de Bacourt, ancien ambassadeur, qui avait rempli le poste de premier secrétaire pendant l'ambassade du prince à Londres. M. de Bacourt, à son tour, les a légués à MM. Andral et Chatelain, et M. Andral m'a désigné comme légataire de la part de cette propriété qui lui appartenait.
Aucune partie de ce legs n'a pu en être distraite sans le consentement des propriétaires.
Nous ignorons donc absolument, M. Chatelain et moi, quelles peuvent être la nature et l'origine du manuscrit dont l'auteur de l'article du Times a eu connaissance.
Tous ceux qui ont été en relation avec M. de Talleyrand lui-même ou ses héritiers savent que beaucoup des papiers du prince avaient été dérobés, de son vivant, par un secrétaire infidèle qui, ayant acquis l'art de contrefaire habilement son écriture, ne s'est pas fait scrupule de les altérer et d'y mêler des pièces entièrement fausses.
Le fait est rapporté avec des détails tout à fait exacts dans le fragment des Souvenirs de M. de Barante inséré dans le numéro du 15 mai de la Revue des Deux-Mondes, et il suffit pour mettre les lecteurs en garde contre tous les documents de source inconnue qui pourraient être mis en circulation sous le nom de M. de Talleyrand.
D'ailleurs, les dispositions testamentaires de M. de Talleyrand sont si explicites qu'aucun de ses papiers ne peut être publié sans le concours de ses légataires. Tout essai de publication de ce genre serait légalement interdit.
Broglie.
2 juin 1890.
Grand' Maman,—c'est le nom du Times dans la Cité,—n'a pas l'illusion de croire qu'il a eu la primeur des Mémoires de Talleyrand. Bien d'autres avant lui ont eu cette bonne fortune, et les Mémoires de Madame de Rémusat en ont donné un avant-goût.
La constante préoccupation du Prince-diplomate a été le kant anglais: «Je n'ai qu'une peur, c'est celle des inconvenances.» Cette crainte, Canaille, tant qu'on voudra, mauvais genre, jamais, a été le principe de ses actes et la règle de sa vie, et sa fin ne l'a pas démentie: «M. de Talleyrand est mort en homme qui sait vivre.»
Il était facile de prévoir que ses Mémoires montreraient une figure de cire, le masque blafard du comédien politique sur la scène et du courtisan gentilhomme en costume de cour, engoncé dans l'entonnoir blanc d'un vaste col émergeant de la haute cravate du Directoire, comme un bouquet fané dans son cornet de papier, avec la grimace figée d'un singe sacerdotal, la pose disloquée d'un clown glacial, arrangé, coiffé, grimé, la quille raide devant l'histoire et la postérité, sur le seuil du vingtième siècle. Cette prévision s'est réalisée, et ces souvenirs du Vétéran de la diplomatie ne sont autre chose que le Mémorial des cours européennes, le Bulletin des cabinets et les Annales des chancelleries.
Si on veut connaître Talleyrand, il ne faut pas le chercher dans la Copie de ses Mémoires, il n'y est pas, et il ne sera pas davantage dans le Manuscrit autographe, s'il se retrouve, mais dans les Mémoires et les Souvenirs de ses contemporains, qui l'ont connu et qui l'ont jugé. C'est là que nous l'avons découvert, comme on peut s'en assurer en consultant les ouvrages suivants:
Extraits des Mémoires de Talleyrand (Apocriphes). Paris, 1838.—Mémoires tirés des papiers d'un Homme d'État.—Mémoires de Châteaubriand, Beugnot, Madame de Rémusat, Rovigo, Rœderer, Mio de Mélito, Guizot, etc.—Méneval, Napoléon et Marie-Louise.—Capefigue, Les Cent-Jours et Les Diplomates européens.—Divers historiens: Louis Blanc, Histoire de dix ans; Thiers, Le Consulat et l'Empire, etc.—Barante, Études historiques.—Mignet, Notices et Portraits. Éloge académique de M. de Talleyrand.—Salle, Vie politique du Prince de Talleyrand.—Dufour de la Thuilerie, Histoire de la vie et de la mort du Prince de Talleyrand.—L. Bastide, Vie politique et religieuse de Talleyrand.—F. D. Comte de ***, Le Prince de Talleyrand.—Gagern, Ma part dans la politique, Talleyrand et ses rapports avec les Allemands.—Lamartine, Cours familier de littérature, M. de Talleyrand.—Sainte-Beuve, Monsieur de Talleyrand.—Sarrat et Saint-Edme, Loménie, Rabbe, etc.—Le Prince de Talleyrand et La Maison d'Orléans.—Le Journal de Thomas Raikes, Londres, 1857.—Essai sur Talleyrand, par sir Henry Lytton-Bulwer, etc.
Dans sa Confession, il se laisse voir en déshabillé, en chenille, tel qu'il est, à visage découvert et en pleine lumière, et non comme il se présente, maquillé, dans le demi-jour discret d'un salon de douairière. À côté de l'histoire morte, solennelle et menteuse des Mémoires, elle offre la chronique vivante, naturelle et vraie des confidences; il dit tout ce qu'il devait taire, il révèle tout ce qu'il devait tenir à dissimuler, en vertu de son principe d'hygiène: «Le grand jour ne me convient pas.»
Ce n'est pas seulement le pastiche d'une Autobiographie, c'est le Roman mouvant et vivant des Hommes et des Choses du dix-huitième et du dix-neuvième siècles, au milieu desquels il a vécu, de 1754 à 1838, de Louis XV à Louis-Philippe. C'est aussi la notation historique de la partie d'échecs jouée sur le damier européen par la France républicaine contre la coalition des monarchies, dans une série de combinaisons présentées sous une forme substantielle et condensée, claire et rapide, qui marquent à vol d'oiseau tous les jalons de l'histoire contemporaine, toutes les phases de la carrière accidentée et les évolutions de la vie politique de Talleyrand.
Si la Confession de Talleyrand n'est pas authentique, elle a pour elle une qualité qu'il serait difficile de lui contester, l'exactitude, la vérité et la franchise de son origine. C'est une mosaïque composée d'éléments épars de toutes les couleurs, rassemblés, groupés et fondus dans un dessin général, de façon à produire le trompe-l'œil d'une Autobiographie; il a paru d'un relief assez saisissant pour être offert aux lecteurs du Figaro sous le pavillon de Talleyrand, et la lettre de M. de Broglie n'aura d'autre résultat que de provoquer le développement de cette Préface, où l'auteur se serait borné à avertir le lecteur d'un procédé littéraire en usage chez les écrivains anciens et modernes.
On refuse donc à la Confession de Talleyrand un caractère d'authenticité à laquelle l'auteur n'a jamais songé; il aurait, en vérité, trop beau jeu pour contester cet avantage aux Mémoires du Prince de Talleyrand.
La presse, qui est l'arsenal de l'opinion publique, a constaté la déception profonde qui a suivi leur apparition, et ce n'était vraiment pas la peine de laisser moisir pendant cinquante-trois ans ces lourds et indigestes tomes plus ou moins historiques.
Après avoir roué ses contemporains pendant sa vie et essayé de rouer Dieu lui-même le jour de sa mort, Talleyrand n'a pas roué les hommes d'un siècle trop vieux pour le lire; mais on peut dire qu'il les a profondément ennuyés, ce qui doit être compté comme une suprême mystification de ce Mercadet diplomatique surfait, que Châteaubriand a démasqué, percé à jour et marqué d'infamie.
Non seulement ses Mémoires sont insignifiants et vides, sans valeur et sans intérêt; mais ils sont faux. Ils commencent par un mensonge parfaitement inutile sur son infirmité, qu'on ne lui aurait assurément pas reproché de passer sous silence.
Et non seulement ils sont faux, mais ils ne sont pas authentiques, et nous usons simplement du droit d'historien pour résumer la polémique générale des journaux par les Questions suivantes:
M. de Broglie a-t-il le Manuscrit autographe des Mémoires de Talleyrand?
Non. Il est le légataire d'un legs qui n'existe que sous bénéfice d'authenticité, ou qui n'existe pas du tout.
Le Manuscrit autographe de Talleyrand existe-t-il?
On l'ignore.
Quel est le Manuscrit dont le Times a donné des fragments? Quel en est le détenteur qui l'a communiqué? Pourquoi la publication a-t-elle été interrompue?
Mystère.
Les Mémoires ont été imprimés d'après une Copie de la main de M. de Bacourt, formant quatre volumes reliés en peau.
M. de Bacourt a-t-il transcrit le Manuscrit autographe, le texte original? Sa copie est-elle complète, fidèle et littérale? Est-ce une version tronquée, arrangée et interprétative?
Cruelle énigme.
M. de Bacourt a-t-il détruit le Manuscrit autographe de Talleyrand? De quel droit, en vertu de quelle disposition?
Dans cette hypothèse, c'est que la copie n'était pas conforme à l'original, et qu'il en faisait ainsi disparaître la preuve.
On sera bien avancé quand on aura contemplé, dans une Bibliothèque, les quatre volumes en peau de l'écriture de M. de Bacourt. Ils doivent être tenus en suspicion tant qu'on ne pourra pas collationner sa Copie avec l'Original de Talleyrand.
Voilà ce qu'il faut savoir et ce qu'on ne dit pas. Voilà la Question, et il n'y en a pas d'autre.
Les Mémoires de M. de Bacourt n'intéressent personne; ce ne sont pas là les Mémoires de Talleyrand. M. de Broglie répond à cela: «La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a.» Erreur: Elle donne ce qu'elle n'a pas ou ce qu'elle n'a plus. Le manuscrit autographe, c'est le Capital; la copie, ce n'est pas même l'usufruit ou le revenu.
D'où je conclus que si la Confession de Talleyrand n'est pas authentique, les Mémoires du Prince de Talleyrand le sont encore moins.
Lamartine a dit sentimentalement:
Son cercueil est fermé, Dieu l'a jugé, silence!
Ce silence, est-ce bien Talleyrand qui vient de le rompre? C'est à lui qu'on doit la formule devenue un axiome de loi: La vie privée doit être murée.
La mort ne l'est pas.
LA CONFESSION DE TALLEYRAND
MA CONFESSION
Pourquoi j'écris mes souvenirs.
J'écris ces Souvenirs intimes pour moi, pour mon agrément, je dirais pour nuire à l'histoire de mon temps, et peut-être à la mienne, s'ils étaient destinés à me survivre; mais ils disparaîtront avec moi.
On m'a rapporté un mot de mon voisin de campagne, le Grand Bourgeois, M. Royer-Collard: «Monsieur de Talleyrand n'invente plus, il se raconte.» Si j'ai inventé, je n'en tire aucune vanité, et à l'âge auquel je suis arrivé, on ne vit guère que de souvenirs.
J'aime à raconter, je radote même assez volontiers, et mademoiselle Raucourt l'a fort bien dit au foyer de la Comédie-Française: «Si vous le questionnez, c'est une boite de fer-blanc dont vous ne tirerez pas un mot; si vous ne lui demandez rien, bientôt vous ne saurez comment l'arrêter, et il bavardera comme une vieille commère.» À la bonne heure, voilà qui est franchement dit; mais je me permettrai de citer l'opinion de Dumont, qui écrivait à madame R. que j'étais «délicieux en voyage dans le petit espace carré d'une voiture fermée.»
Si ces notes étaient seulement destinées à me raconter, je les mettrais au jour; mais je n'en recueillerai ni la louange ni l'injure, et je n'ai jamais été mon propre thuriféraire.
Cependant ce n'est point sans une secrète satisfaction que je donnerais la clef de l'énigme de ma vie. Si l'hypocrisie venait à mourir, la modestie devrait prendre au moins le petit deuil.
Un doute m'arrête. Si je dis la vérité, qui voudra me croire? J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'en faire l'expérience, et je songe à l'exorde du discours de Tibère au sénat romain: «Dois-je le dire? Comment le dire? Pourquoi le dire?»
Ma vie, au cours d'une longue carrière fournie jusqu'au bout sans arrêt, sans trêve, sans repos, agitée par une série ininterrompue de révolutions, a été si intimement liée aux événements que ma biographie sera la Chronique de l'Europe, et il est à remarquer que les événements historiques étonnent plus ceux qui les lisent que ceux qui en ont été les témoins, comme les souvenirs émeuvent davantage que les faits. Mais ce monde est un cercle vicieux; tout finit et tout recommence; on jouera toujours la même pièce, en politique comme en amour, avec d'autres décors et d'autres personnages. Les hommes et les choses ont changé avec moi depuis le temps où j'avais toutes mes plumes; j'en ai laissé un peu partout, des blanches et des noires, et il ne m'en reste plus guère qu'une pour en parler. Malgré tout, je ne me plaindrais pas d'avoir des souliers percés si j'avais les jambes d'aplomb, de manquer de pain si j'avais de l'appétit, d'être sans un sou vaillant si l'avenir était devant moi; enfin je ne me plaindrais de rien ni de personne si je n'avais passé le temps d'aimer.
Plutarque jugeait les hommes illustres, non d'après les actes de leur vie publique, où ils jouent un rôle comme des comédiens sur le théâtre, mais d'après les faits de leur existence journalière, où ils se montrent tels qu'ils sont. C'est ainsi que je me raconterai et que je raconterai les autres, en cicérone impartial d'une galerie où je figure dans une compagnie un peu mêlée, et où il convient de placer chaque portrait à sa place dans le cadre des événements qui vont se dérouler comme un tableau panoramique.
Voici le mien:
Ce jeune abbé de vingt ans est très élégant dans son petit collet; sa figure, sans être belle, est singulièrement attrayante par sa physionomie douce, impudente et spirituelle.
La miniature d'Isabey reproduit assez bien ce portrait à la plume de Madame du Barry.
Mon vrai portrait est celui où j'ai la perruque frisée, les yeux clairs, le nez pointu et retroussé, la lèvre plissée, et le menton sur la dentelle du jabot. C'est moi, Satanas[1].
Je sais à peu près ce qu'on pourra dire de moi dans un Éloge académique. Les opinions des cours, des salons et des journaux méritent d'être recueillies à titre de matériaux pour cette oraison funèbre:
Le dernier Représentant du dix-huitième siècle.
Le Patriarche de la politique.
Le Vétéran de la diplomatie.
Le Bourreau de l'Europe.
Le Singe de Mazarin.
Le Sosie du Cardinal Dubois.
L'Abbé malgré lui.
L'Évêque pour rire.
Le Bâtard de Voltaire.
La Demi-voix de Mirabeau.
Ésope en habit de cour.
L'Ambassadeur du Diable boiteux.
Le Moutardier du Pape.
Le Champion de l'Angleterre.
L'Impresario de Napoléon.
Le Cicérone d'Alexandre.
L'Évangéliste de la Restauration.
Le Porte-parapluie de Louis-Philippe, etc.
Mes patrons sont illustres, et le dilemme de Saint Charles Borromée aux évêques aura toujours son application:
«Aut pares, aut impares: Si vous êtes capables, pourquoi êtes-vous négligents; si vous êtes incapables, pourquoi êtes-vous ambitieux?»
Armes: De gueules à trois Lions d'or lampassés, armés et couronnés d'azur, la couronne de prince sur l'écu et la couronne ducale sur le manteau.
Devise de Famille: Re que Diou.
Il n'y a de roi que Dieu. Dieu seul est roi. Dieu est le Roi des Rois.
«Rien que Dieu», serait une interprétation erronée.
Ma Devise: Par pari refertur.
La pareille rendue par la pareille.—Œil pour œil, dent pour dent. À latin grec. Bon chat, bon rat.—C'est le Talion de la Loi de Moïse.
On me donne de l'Altesse. Je suis moins, et peut-être plus; on peut m'appeler Monseigneur, ou mieux, Monsieur de Talleyrand.
J'ai vu treize gouvernements: Louis XV, Louis XVI, la Révolution, la République, le Directoire, le Consulat, l'Empire et les Cent-Jours, le Gouvernement provisoire de 1814, les deux Restaurations, Charles X, et Louis-Philippe, qui me regardait comme un augure. Je me donnai le plaisir de lui dire: «Hé! hé! Sire, c'est le treizième.» Et je comptais bien ne pas rester sur ce vilain nombre.
Quelque temps avant, j'avais rencontré le général d'Andigné dans un salon, et comme nous échangions quelques souvenirs du temps jadis, on ne disait plus le bon temps, je lui demandai combien de fois il avait été en prison.
—C'est précisément le nombre de mes serments; c'est étonnant comme les choses se rencontrent.
Le serment engage les actes et n'engage pas les convictions. C'est une contremarque qu'on prend dans une salle de spectacle afin de pouvoir y rentrer. L'homme absurde est celui qui ne change jamais. Renier une erreur, est-ce une apostasie? Toujours la même tige avec une autre fleur. Le Caméléon est l'emblème de la politique. La Diplomatie a pour devise le Stylo et Gladio des Commentaires de César. Je préférerais une Clef, ou la devise de Ninon: Une Girouette: «Ce n'est pas elle qui change, c'est le vent.» Toutefois il ne faut pas prendre la Girouette pour une boussole et la Rose des vents pour un tourniquet.
J'ai rendu à César ce qui était à la République et à Louis ce qui était à César. Je ne demande pas de compliment; mais si j'ai servi les pouvoirs sans m'attacher et sans me dévouer, j'ai servi la France sans sacrifier ses intérêts aux gouvernements qui lui donnaient leur étiquette, comme je l'écrivais à Montalivet:
«Ma politique a toujours été française, nationale et raisonnable, selon la nécessité des temps, et j'ai été fidèle aux personnes aussi longtemps qu'elles ont obéi au sens commun. Si vous jugez toutes mes actions à la lumière de cette règle, vous verrez que, malgré les apparences, on n'y trouvera aucune contradiction et que j'ai toujours été conséquent.»
Les rois changent de ministres, j'ai changé de rois.
J'ai toujours tenu mes affaires en ordre et mes comptes en règle, Doit et Avoir, c'est de principe. Je ne répondrai pas comme ce ministre à qui on demandait: «Pardonnez-vous à vos ennemis?—Je n'en ai plus, je les ai tous fait fusiller.» Malgré tout, je ne suis pas en reste avec eux; chaque chose sera dite ici, en son lieu et à son heure. Mais ce n'est pas quand la pièce se joue et que les acteurs sont encore sur la scène qu'il convient d'exposer l'action, de démêler l'intrigue et de démasquer les personnages dont le masque est mieux que leur visage. Aujourd'hui la vérité serait dangereuse pour quelques-uns, scandaleuse pour d'autres, inutile pour tout le monde.
Mes Mémoires suffiront. Il me semble que ma voix est un dernier écho qui résonnera avec une vibration tombale dans la sonorité du vide. Alors le rideau sera tombé sur les comédies sinistres et les tragédies ridicules. On écoutera sans passion ces histoires devenues légendaires dont les acteurs et les témoins auront disparu.
Je prévois les jugements auxquels je dois m'attendre des générations qui suivront la mienne. Je me suis amusé à revivre ma vie politique, et on ne manquera pas de dire que c'est une œuvre de patience—pour les lecteurs,—quand on mettra au jour cette solennelle et suprême mystification.
Pour moi, je ne crains ni les pamphlétaires, ni les imbéciles, et on sait quel cas je fais de l'opinion. Je suis un vieux parapluie sur lequel il pleut depuis un demi-siècle, et quelques gouttes de plus ou de moins ne me font rien.
J'ai un orgueil à moi qui me met au-dessus des hommes et des événements, du malheur même, une insensibilité qui me rend invulnérable du côté du cœur. Il n'appartient à personne de m'humilier et de me faire souffrir. Cet orgueil et cette insensibilité m'ont préservé de la vanité et du sentiment pendant ma vie, et quand on est mort, on n'entend pas sonner les cloches. Ainsi soit-il.
MON BRÉVIAIRE
PRINCIPES ET MAXIMES
On a fait de moi un diseur de bons mots. Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après mûre réflexion, sur beaucoup de choses, le mot juste.
Je ne puis accepter cette réputation de faiseur de Nouvelles à la main au gros sel plus ou moins attique, telles que le Mercure du dix-neuvième siècle les a recueillies dans le Talleyrandana et l'Album perdu. Il eût été plus simple de les ajouter à un ouvrage que j'ai sur ma table et que je m'amuse souvent à feuilleter: L'Improvisateur, Recueil d'anecdotes et de bons mots, en 21 volumes in-12. C'est un Répertoire qui ne donnera jamais de l'esprit à personne, mais où on trouve des traits d'emprunt à placer dans la conversation, comme les lieux-communs de la rhétorique dans un discours.
On m'a ainsi attribué ces anas à l'usage des oisifs qui les apprennent par cœur, et on m'a chargé de tout le petit esprit des salons de Paris et de la province. Si on ne prête qu'aux riches, encore faut-il que ce ne soit pas de la fausse monnaie; il en est dont j'accepterais assez volontiers la paternité, parce qu'ils caractérisent un homme ou un événement. Mais rien ne dure comme un préjugé ou une légende; j'ai bien peur que le vulgaire ne me juge sur cette surface; cependant les esprits d'élite verront bien que le mien est d'une autre étoffe.
L'esprit n'est pas toujours un feu de cheminée, brillant comme sa flamme et qui s'envole avec ses étincelles, c'est parfois un flambeau qu'on ne promène pas sur deux siècles sans brûler des barbes vénérables et roussir quelques perruques. C'est aussi une arme de combat à deux tranchants, qu'il faut savoir manier comme un joujou pour ne pas se blesser. La flèche ne revient pas sur l'arc et, quand un mot est lâché, il est inutile de courir après; mais ces traits n'étaient pas lancés pour courir les ruelles avec les nouvelles du jour, et les sottises vont loin quand elles ont des ailes de papier.
L'esprit est une ressource; il sert à tout et ne mène à rien. Le silence m'a beaucoup mieux réussi. Mon esprit ne m'a servi qu'à faire hardiment des sottises pour réparer celles des autres; mais je suis trop vieux serpent pour changer de peau. Si c'était à recommencer, je recommencerais, peut-être autrement, et je tomberais de Charybde en Scylla.
Toute ma vie se résume dans mon Bréviaire. Il renferme l'ensemble des Principes et des Maximes des moralistes et des philosophes qui ont dirigé mes actes et ma conduite. Il ne me quitte jamais; je l'ai dans la tête et le voici:
Celui qui est hors de la danse sait bien des chansons.
Les méthodes sont les maîtres des maîtres.
L'Évangile anglais: «Fais aux autres ce qu'ils te font.»
Je n'oublie rien et je ne pardonne pas.
Il y a des fautes que j'excuse et des passions que je pardonne, ce sont les miennes.
L'inertie est une vertu, l'activité est un vice. Savoir attendre est une habileté en politique; la patience a fait souvent les grandes positions. On doit être actif quand l'occasion passe; on peut être paresseux et nonchalant quand on l'attend.
Il y a des occasions qui ont un faux chignon; quand on veut le saisir, il vous reste dans la main.
Pour prendre un parti, il faut d'abord savoir si celui qui nous conviendrait sera assez fort pour justifier l'espérance du succès, sans quoi il y aurait folie à se mêler de la partie.
Laplace, dans sa théorie scientifique, n'a pas eu besoin de Dieu, cette hypothèse; dans mon système politique, je me suis passé de la morale, où le cœur est la dupe de l'esprit.
Il faut traiter légèrement les grandes affaires et les choses d'importance, et sérieusement les plus frivoles et les plus inutiles. Cette méthode a l'avantage que les esprits ordinaires ne peuvent s'en servir.
Tout le monde peut être utile; personne n'est indispensable.
On n'est jamais indépendant des hommes, surtout dans une condition élevée.
Les hommes sont comme les statues, il faut les voir en place.
Un homme médiocre dans l'élévation est placé sur une éminence, du haut de laquelle tout le monde lui paraît petit et d'où il paraît petit à tout le monde.
L'art de mettre les hommes à leur place est le premier peut-être dans la science du gouvernement; mais celui de trouver la place des mécontents est à coup sûr le plus difficile; et présenter à leur imagination des lointains, des perspectives où puissent se prendre leurs pensées et leurs désirs, est je crois, une des solutions de cette difficulté sociale.
Les présomptueux se présentent; les hommes d'un vrai mérite aiment à être requis.
Quand vient la fortune, les petits hommes se redressent, les grands hommes se penchent.
Il faut mener les hommes sans leur faire sentir le joug, asservir les volontés sans les contraindre.
Le mépris doit être le plus mystérieux des sentiments.
Toutes les fois que le pouvoir parle au peuple, on peut être sûr qu'il demande de l'argent ou des soldats.
Un État chancelle quand on ménage les mécontents; il touche à sa ruine quand la crainte les élève aux premières dignités.
On ne respecte plus rien en France.
Faire garder les pauvres en bourgeron par les pauvres en uniforme, voilà le secret de la tyrannie et le problème des gouvernements.
En vain autour des trônes les genoux fléchissent, les fronts s'inclinent, les yeux veillent, les mains obéissent, nos cœurs sont à nous seuls.
Il faut avoir été berger pour apprécier le bonheur des moutons.
En voyant les petits à l'œuvre, on se réconcilie avec les grands.
Il y a beaucoup de mauvaises chances et il y en a aussi quelques bonnes; c'est le cheveu de l'Occasion. La Fortune frappe au moins une fois; si on n'est pas prêt à la recevoir, elle entre par la porte et sort par la fenêtre.
Le bon Dieu nous a mis des yeux dans le front pour que nous regardions toujours devant nous et jamais en arrière.
Dans l'incertitude d'un danger, il vaut mieux réserver son énergie pour le combattre quand il arrive, que de l'user à le voir venir de loin; il est toujours assez tôt de serrer la main du diable quand on le rencontre.
Si les choses ne vont pas comme on le comprend, le mieux est d'attendre et d'y peu penser.
Patience et longueur de temps
Font plus que force ni que rage.
Quand les cartes sont brouillées et que les affaires paraissent désespérées, il n'y a qu'à laisser aller les choses, comme l'eau coule à sa pente; elles finissent par se débrouiller toutes seules et s'arranger d'elles-mêmes. Rien faire et laisser dire.
Dans les choses d'importance, il ne faut pas demander de conseils; il faut peser, oser et agir.
On doit suivre ses inspirations, et ne jamais se repentir ni du bien, ni du mal, ni des sottises.
Quand tout est perdu, c'est l'heure des grandes âmes.
Les principes reposent sur leur certitude et leur utilité; la morale est fondée sur l'intérêt qui la sert.
Les hommes sont capricieux, ondoyants et divers, les événements mobiles, les idées changeantes; tout meurt, se transforme, se renouvelle, rien ferme ne demeure. Le cours naturel des choses offre de meilleures occasions que l'intelligence, l'imagination, l'ingéniosité, l'esprit, la volonté n'en peuvent faire naître, créer, trouver, inventer.
Tout arrive et doit arriver par la combinaison et le jeu des événements. Tout s'en va et tout revient. On revient de tout et on revient à tout. Ceux qui disent qu'ils sont revenus de tout ne sont jamais allés nulle part.
Rien de grand n'a de grands commencements, ni les chênes, ni les fleuves, ni les royaumes, ni les hommes de génie.
Il faut se garder des premiers mouvements, parce qu'ils sont presque toujours honnêtes.
À force de converser avec un sphinx, on se tire de ses énigmes.
Le pouvoir de tout faire n'en donne pas le droit.
Sois doux avec le faible et terrible au superbe.
C'est prodigieux tout ce que ne peuvent pas ceux qui peuvent tout.
Si c'est possible, c'est fait; si c'est impossible, cela se fera.
Celui qui ne comprend pas un regard ne comprendra pas davantage une longue explication.
La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée.
Il faut imposer et en imposer.
Celui qui ne tient compte que des intérêts fait un calcul aussi faux que celui qui ne tient compte que des sentiments; il faut trouver le secret des affaires et posséder l'art de s'insinuer dans les cœurs.
Oui et Non sont les mots les plus courts et les plus faciles à prononcer, et ceux qui demandent le plus d'examen.
Un long discours n'avance pas plus les affaires qu'une robe traînante n'aide à la marche.
Une parfaite droiture est la plus grande des habiletés; la vérité devient un calcul et la franchise un moyen.
Il y a une arme plus terrible que la calomnie, c'est la vérité.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
Le vrai moyen d'être trompé, c'est de se croire plus fin que les autres.
La plus grande des illusions est de croire qu'on n'en a pas, ou qu'on n'en a plus.
Quand on part, on arrive toujours, mais il faut partir.
On ne va jamais si loin que lorsqu'on ne sait pas où l'on va.
Si on savait où l'on va, on ne marcherait pas.
Quand on a dix pas à faire et qu'on en a fait neuf, on n'est qu'à moitié chemin.
C'est toujours un rôle ingrat, pour ne pas dire inutile et dangereux, de jouer au prophète en son pays.
Le secret de plaire dans le monde est de se laisser apprendre des choses qu'on sait par des gens qui ne les savent pas.
Des sottises faites par des gens habiles, des extravagances dites par des gens d'esprit, des crimes commis par d'honnêtes gens, voilà les révolutions.
Le monde moral et politique, comme le monde physique, n'a plus ni printemps ni automne; on ne voit qu'opinions qui glacent ou opinions qui brûlent.
Une monarchie doit être gouvernée avec des démocrates, et une république avec des aristocrates.
C'est un grand malheur pour une nation qu'un bon homme dans une place qui exige un grand homme.
Il faut se défier de tout homme qui n'a pas été républicain avant trente ans, et de celui qui persiste à l'être passé cet âge.
Si quelqu'un vous dit qu'il n'est d'aucun parti, commencez par être sûr qu'il n'est pas du vôtre.
On peut quelquefois venir à bout des sentiments; des opinions, jamais.
Il n'y a qu'une seule chose que nous aimions à voir partager avec nous, quoiqu'elle nous soit bien chère, c'est notre opinion.
La Renommée est une grande causeuse, elle aime souvent à passer les limites de la vérité; mais cette vérité a bien de la force; elle ne laisse pas longtemps le monde crédule abandonné à la tromperie.
Les Anciens représentaient la Vérité toute nue, sans doute pour que chacun l'habille à sa façon; mais si on veut lui laisser son nom, son caractère et sa beauté, elle doit être exposée sans voiles et dépouillée des vains ornements dont on a coutume de l'affubler. Pourquoi la parer d'un manteau de cour, la draper dans ce costume brillant et trompeur du Mensonge, bon pour parer les mannequins et les marionnettes? Pourquoi s'ingénier à défigurer, dénaturer et déshonorer la Vérité, quand le silence est si commode?
Dans une réunion de diplomates, on ne met pas la franchise à la porte, parce qu'elle n'y est jamais entrée.
Sans l'impassibilité à la vue du sang, au spectacle de la douleur et de ses bruyants témoignages, il n'y a pas de chirurgien. Sans l'insensibilité des passions, il n'y a pas de stoïcien, sans l'indifférence au milieu du jeu des événements, il n'y a pas d'homme d'État. Le chrétien qui entre dans le cirque et qui défaille à l'aspect des bêtes féroces est une victime, ce n'est pas un martyr.
L'ambition est l'exercice des facultés intelligentes; c'est une corde muette dans les âmes passionnées.
On n'est quelque chose dans le monde qu'à la condition de ne pas valoir beaucoup mieux que lui.
Je n'ai pas besoin d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer.
Tout est grand dans le temple de la faveur, excepté les portes qui sont si basses qu'il faut se courber pour y entrer.
Tout le monde brigue les faveurs, parce que peu de gens ont droit aux récompenses.
Les grandes places sont comme les rochers élevés, les aigles et les reptiles seuls y parviennent.
Il n'y a que deux façons de s'élever, par son talent ou par l'imbécillité des autres.
Le moment difficile n'est pas l'heure de la lutte, c'est celle du succès.
Sois lion dans le triomphe, renard dans la défaite, colimaçon dans le conseil, oiseau à l'heure de l'action.
Celui qui est vraiment fort sait quelquefois plier.
Pesez les hommes, ne les comptez pas.
Les hommes adroits et légers surnagent comme le liège au milieu des tempêtes.
Qui a été mordu par le serpent se méfie des cordes.
On ne croit plus aux sauveurs de la patrie; ils ont gâté le métier.
Tout ce qui est accepté comme vérité par la foule est généralement un préjugé ou une sottise.
Lorsqu'une société est impuissante à créer un gouvernement, il faut que le gouvernement crée une société.
La politique est un étang où les brochets font courir les carpes.
Faute de richesses, une nation n'est que pauvre; faute de patriotisme, c'est une pauvre nation.
C'est moins par la rareté des maladies qu'on peut juger la force du tempérament des hommes et des nations, que par la promptitude et la vigueur du rétablissement.
En toutes choses, les commencements sont beaux, les milieux fatigants et les fins pitoyables.
Il ne faut jamais se fâcher contre les choses, parce que cela ne leur fait rien du tout.
Les oies font assurément moins de sottises qu'on n'en écrit avec leurs plumes.
La plus dangereuse des flatteries est la médiocrité de ce qui nous entoure.
Rien ne doit inspirer un orgueil plus légitime que la haine avec laquelle les hommes supérieurs nous poursuivent; ils n'en ont que pour ceux qu'ils croient au-dessus d'eux; les autres ne leur inspirent que de la colère ou du mépris.
Quand vous êtes enclume, prenez patience; quand vous êtes marteau, frappez droit et bien.
La puissance ne consiste pas à frapper fort et souvent, mais à frapper juste.
Il y a des gens qui n'ont même pas leur bêtise à eux.
Si un sot vous trompe plus de cinq minutes, c'est que vous et lui faites la paire.
Les gens qui ne font rien se croient capables de tout faire.
La plus mauvaise roue d'un chariot est celle qui fait le plus de bruit.
Je supporte la méchanceté, parce que je puis me défendre contre un homme méchant; mais je ne supporte pas la bêtise, parce que je suis sans armes contre un être qui m'ennuie.
Quand l'homme rencontre l'homme, il fait presque toujours une triste rencontre.
On s'empare des couronnes, on ne les escamote pas.
Je crains plus une armée de cent moutons commandée par un lion, qu'une armée de cent lions commandée par un mouton.
Un homme seul contre la foule aura toujours raison d'elle avec de l'éloquence, de l'énergie et du sang-froid comme l'abbé Maury, qu'on voulait envoyer dire la messe chez Pluton: Voulez-vous la servir, voici mes burettes?
À la Lanterne! Y verrez-vous plus clair?
La diplomatie est un duel, où il s'agit d'être plus fort et plus adroit que l'adversaire qu'on a devant soi.
Où il y a un traité, il y a un canif.
L'encre des diplomates s'efface vite, quand on ne répand pas dessus de la poudre à canon.
Rapprocher les hommes n'est pas le plus sûr moyen de les réunir, et à force de vouloir rapprocher les peuples, on s'expose à les mettre à portée de canon.
Le sentier de Tout-à-l'heure et la route de Demain conduisent au Château de Rien-du-Tout.
On perd bien du temps à n'avoir pas le temps.
Les hommes perdent bien du temps quand ils sont éveillés.
La vertu est parfois récompensée et le vice puni, exceptions qui confirment la règle.
Agiter le peuple avant de s'en servir, sage maxime; mais il est inutile d'exciter les citoyens à se mépriser les uns les autres; ils sont assez intelligents pour se mépriser tout seuls.
Plus l'herbe est serrée, plus la faux mord.
J'ai vu le fond de ce qu'on appelle les honnêtes gens, c'est hideux. La question est de savoir s'il y a des honnêtes gens, quand l'intérêt ou la passion est en jeu.
Les gens d'esprit promettent, ne tiennent pas, et finissent pas payer le double de ce qu'ils ont promis.
L'obligé prend un premier service reçu pour le droit d'en demander et d'en obtenir un second.
Il y a un grand système de compensation, qui règle tout en ce monde par une équitable répartition des grandes et petites misères de la vie, du mal par le bien et du bien par le mal.
Il ne faut pas trancher le nœud gordien qu'on peut dénouer.
Il n'y a point d'accident si malheureux dont un homme habile ne tire quelque avantage, ni de si heureux qu'un imprudent ne puisse tourner à son préjudice.
Une carafe d'eau suffit pour arrêter un commencement d'incendie; un instant après, un seau; plus tard, il faut des pompes, et la maison brûle.
Tout phénomène physique a son semblable dans l'ordre moral. La réaction est égale à l'action; une tempête endort la nature, une révolution calme un peuple, une émotion violente apaise l'âme humaine.
À l'exception des sciences exactes, il n'y a rien qui me paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux opinions, et presque sur tout on peut dire tout ce qu'on veut.
Partout où il y a de l'eau, il n'y a pas toujours des grenouilles; mais partout où il y a des grenouilles, il y a de l'eau.
Si le livre des Pourquoi n'était pas si gros, il y aurait moins de Parce que.
Quand il n'y a pas une raison, il y a une cause.
De toutes les inventions qu'on appelle des découvertes utiles à l'humanité, la première est assurément l'imprimerie, et qu'est-ce que l'imprimerie, en creux ou en relief? L'empreinte du sabot du cheval d'Attila sur une argile où l'herbe ne poussait plus. On en a usé, abusé et mésusé, comme de toutes les bonnes choses.
Les légendes ont été transmises par les fripons d'un siècle aux nigauds des siècles suivants.
La barbarie est toujours à deux pas, rôdant autour de la civilisation; dès qu'on lâche pied, elle revient.
Il y a des montagnes qui accouchent d'une souris, et d'autres qui accouchent d'un volcan.
L'homme est une intelligence contrariée par des organes.
La franchise est toujours invoquée pour exprimer les choses désagréables à entendre; les compliments s'en passent.
Les hommes secrets disent, sans qu'on leur demande, ce qu'ils ont à dire, ils ne répondent jamais.
Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.
Tout ce qu'on dit sera répété, tout ce qu'on écrit sera publié, et tout se retournera contre vous.
Secret de deux, secret de Dieu; secret de trois, secret de tous.
Enseigne à ta langue à dire: «Je ne sais pas.»
La parole que tu gardes est ton esclave; celle que tu as lâchée est ton maître.
C'est un grand avantage de n'avoir rien dit ni rien écrit, mais il ne faut pas en abuser.
Lorsque vous aurez, par nécessité, un confident à prendre, lorsqu'un dévouement vous sera absolument nécessaire, demandez-le toujours à la jeunesse, rarement à l'âge mûr, à la vieillesse jamais.
C'est un don funeste de savoir déchiffrer les mystérieux hiéroglyphes que le Temps burine sur le masque humain et de lire sous la peau.
La jeunesse peut avoir de la patience, parce qu'elle a de l'avenir: Patiens quia longa; le vieillard n'en a plus: Impatiens quia brevis.
On a dit que le Traité de la Vieillesse donnait envie de vieillir; mais on voit bien que c'est une œuvre de jeunesse de Cicéron.
Les années ne font pas les sages, elles ne font que des vieillards.
On ne rajeunit pas, on prolonge la jeunesse.
Il arrive un moment où on ne voit plus que le revers de toutes les médailles.
Il ne faut pas demander à la vie plus qu'elle ne peut donner.
On est vieux quand on n'espère plus rien.
La vie se passe à dire: «Plus tard», et à s'entendre dire: «Trop tard.»
La vie est une montagne qu'il faut gravir debout et descendre assis.
La vieillesse est un tyran qui défend, sous peine de mort, tous les plaisirs de la jeunesse.
La vie serait assez supportable sans ses plaisirs.
Les affections légitimes ne viennent pas des sentiments de la nature et des liens du sang, mais de la raison.
On doit se conduire avec ses amis comme s'ils devaient être un jour des ennemis, et avec ses ennemis comme s'ils pouvaient devenir des amis.
Un ami véritable est une douce chose, à la condition qu'il ne soit pas un grand homme; mais il faudrait aller au Monomotapa.
Ne dites jamais de mal de vous, vos amis en diront toujours assez.
Mes amis, il n'y a pas d'amis.
Après l'affection que je me porte, les autres sont inutiles; je n'ai besoin ni d'aimer ni d'être aimé.
Il n'est pas facile de haïr toujours; ce sentiment ne demande souvent qu'un prétexte pour s'évanouir; ce n'est pas le pardon, c'est l'oubli.
Un monarque, consultant Salomon sur l'inscription à mettre sur le sceau royal, demandait que ce fût une maxime propre tout à la fois à modérer la présomption et à soulager l'abattement aux jours de l'adversité. Salomon lui donna cette devise:
«Et ceci aussi passera.»
L'amour est un sentiment, une sottise ou une affaire, et chacun a sa lunette et son aune. Les conquêtes coûtent cher; il faut savoir payer sa gloire quand on couche sur le champ de bataille. Bien que les femmes aient l'incomparable talent, l'art suprême de persuader au vainqueur qu'elles ont capitulé, vaincues par ses qualités personnelles et non pour le prestige que donnent le titre, le rang, le pouvoir, la fortune, elles sont rarement désintéressées. Le désir de se venger d'une rivale, en lui soufflant son chevalier favori, est une des principales causes du succès des hommes dits à bonnes fortunes. Le métier de Don Juan n'est pas difficile.
Il faut adorer les femmes et ne pas les aimer.
Toutes les fois que j'ai visité une capitale, on m'a prévenu que j'étais dans la ville la plus corrompue de l'Europe, et c'était vrai.
L'argent, dont on fait un dieu, n'a qu'un pouvoir bien limité, si on considère les choses qu'il ne procure à aucun prix. Les misérables voient le bonheur dans la fortune, et malgré ses réels avantages, les riches ne l'y trouvent jamais. Né dans cet état si envié, je n'ai pas tardé à reconnaître que les biens véritables, incontestés, sont à tout le monde: la jeunesse, la santé, l'intelligence, la beauté, l'amour; pour ces biens-là, pas de classe privilégiée; le plus pauvre peut les avoir, le plus riche ne peut pas les acheter. On a beau dire:
Jamais surintendant ne trouva de cruelles.
Quand cela serait, il en a toujours pour son argent.
Il y a certainement de nobles créatures qui relèvent la vie et honorent l'humanité, des êtres bons, justes, honnêtes, supérieurs, qui devraient être les chiens de berger des troupeaux humains. Mais si on interroge l'histoire et si on observe le monde, on constatera que l'ostracisme, la persécution et la mort n'en ont jamais épargné un. C'est une conspiration générale. Le génie, la vertu, le caractère, la beauté, tout ce qui constitue l'aristocratie personnelle, la seule vraie, est la bête noire de ces moutons stupides, absurdes, odieux et ridicules; c'est pourquoi ils sont manœuvrés par les loups et victimes des animaux de carnage, tondus, écorchés, tués et dévorés. Ils proscrivent Aristide, acclament César, et tombent à genoux devant Attila.
Odi profanum vulgus et arceo.—À une certaine hauteur, le mépris du vulgaire fait presque l'illusion d'une vertu.
Il n'y a qu'une puissance souveraine: S. M. La Mort, la Fiancée de l'homme, la Reine du monde. L'homme est un condamné à mort avec sursis, qui se promène dans le préau en attendant l'appel de son nom. Il peut lire cet avertissement sur le cadran de sa geôle: Omnes vulnerant, ultima necat. Toutes les heures blessent, la dernière tue.
Tout peut s'ajourner, excepté l'heure de la mort.
Si l'expérience des autres pouvait servir à quelque chose, il suffirait de se faire un Bréviaire comme celui-ci pour marcher d'un pied sûr dans la vie; et l'expérience personnelle est un médecin qui arrive toujours après la maladie, une étoile qui se lève quand on va se coucher.
Voilà, comme dit Ménalque, toutes les pantoufles que j'ai sur moi.
L'École des diplomates.
Je n'ai jamais eu d'autre Égérie que le bon sens, et trois maîtres, que j'appelle mes trois La, parce qu'ils me donnent le diapason: La Fontaine, La Bruyère et La Rochefoucauld.
La Bruyère est un penseur profond, un observateur sagace et pénétrant, qui a touché à tous les problèmes de l'esprit et du cœur humain.
La Rochefoucauld est le Docteur Tant-Pis, qui diffame l'humanité entre deux accès de goutte, et dit la vérité à son malade sans dorer la pilule.
Les Fables de La Fontaine pourraient s'appeler la Diplomatie en action, et elles renferment ce qu'on a appelé mes Treize principes.
Depuis que j'épèle l'Alphabet de la Politique, je n'ai jamais eu d'autre maître, et je dois à ses leçons mon initiation à une science qui est le secret des dieux, des augures et de Polichinelle. Tout est là. Je le sais par cœur, je le relis sans cesse et j'y trouve toujours quelque chose de nouveau; c'est la magie de ce génie familier, qui fait dire ici à son élève en cheveux gris, comme le vieux Michel-Ange: «J'apprends encore.»
Il est vrai que La Fontaine a composé ses Fables ad usum Delphini, pour un futur monarque; mais celui qu'on appelle le Bonhomme était d'une remarquable férocité, comme Machiavel, et sans cet égoïsme profond, il n'y a pas de diplomate.
La philosophie de La Fontaine est amère, comme tout ce qui est vrai. Il expose les systèmes les plus nouveaux, les théories les plus audacieuses, les doctrines les plus désolantes, les principes les plus dangereux, avec ce sans-gêne, ce laisser-aller, cette grâce négligente qui est la grande manière, ce qu'on appelle la grande École. Nul n'a sondé le cœur humain à une plus grande profondeur, et c'est le premier livre qu'on met entre les mains des enfants, inoffensif en apparence, comme le Catéchisme, dont les premières questions renferment les plus vastes problèmes posés à l'homme, l'énigme redoutable devant laquelle s'humiliait Pascal.
Si, avec ses Fables dans la tête, j'avais eu le masque honnête du Bonhomme au lieu du rictus de messire Satanas au pied fourchu, j'aurais trompé plus facilement les hommes et les nations, car il n'est pas un événement de l'histoire auquel on ne puisse appliquer une Fable de La Fontaine.
Ceci dit et compris, on aura la clef de ma politique, et on ne s'étonnera pas de la facilité avec laquelle on me verra sortir des passes les plus difficiles, comme le Renard, sans y laisser ma queue. J'avais mon Talisman. Dans toutes les situations, favorables ou critiques, je cherchais la Fable, et j'en trouvais toujours une qui me servait d'oracle ou me tirait d'affaire; comme le Chat, je n'avais qu'un tour dans mon sac, mais il était bon: Je grimpais sur l'arbre, et j'y suis encore.
Pendant un demi-siècle, j'ai manœuvré les grandes affaires de l'Europe au milieu des orages et des tempêtes qui ont bouleversé le monde. J'ai été le pilote du Vaisseau que Paris a dans ses armes: «Fluctuat nec mergitur.» Dieu merci, s'il a été désemparé, dématé, rasé, criblé, crevé, tout a été et sera réparé; l'Arche du monde n'a pas sombré dans le grand naufrage.
Il ne faut pas se mêler de gouverner un vaisseau sur lequel on n'est que passager, et celui qui n'obéit pas au gouvernail obéit à l'écueil. Dans la tempête, on ne choisit pas le meilleur gentilhomme pour lui confier le commandement, et j'ai payé de ma personne. J'étais un pilote; j'ai pris ma place, personne ne me l'a donnée. On ne remonte pas les courants comme les truites; celui de la Révolution portait au large et je m'abandonnai aux éléments; ils ont toujours disposé de moi; mais j'avais la main à la barre et l'œil à l'étoile polaire. La manœuvre ne m'a jamais fatigué; l'âme était absente et la tête seule était occupée; c'est par le cœur que la machine s'use le plus vite. Prévoyant les événements, j'en disposais sans les devancer; un léger coup de barre au gouvernail lui imprimait au début une direction à peine sensible, qui devenait un écart considérable au terme d'arrêt. J'ai vu clair, vrai, juste et loin; mais après la conception et la vue d'ensemble, je ne m'occupais plus des détails. C'est l'envers de mes qualités et je connais mes défauts; je n'ai pas l'âme immodérée à la Richelieu, ni l'esprit actif de Mazarin; chez moi, la mollesse et le décousu vont jusqu'à la faiblesse dans l'exécution, et je connais mieux l'art de préparer une surprise que celui de donner un assaut.