PRINCESSE LOUISE DE BELGIQUE
Autour des trônes que j'ai vu tomber
«Die That ist überall entscheidend.»
Gœthe.
ALBIN MICHEL, EDITEUR
PARIS, 22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
Il a été tiré de cet ouvrage:
10 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 10
Droits de traduction et reproduction réservés pour tous pays.
Copyright 1921 by Albin Michel.
Je dédie ces pages au grand homme, au grand Roi, que fut mon père.
Autour des Trônes que j'ai vu tomber
I
POURQUOI J'ÉCRIS CECI
Fille aînée d'un grand homme et grand roi, dont la magnifique intelligence a enrichi son peuple, je n'ai dû que des infortunes à mon origine royale. A peine entrée dans la vie, j'ai été déçue et j'ai souffert. Je l'imaginais trop belle.
Au soir de mes rêves, je ne veux pas rester sous le faux jour où je suis placée.
Sans désirer m'étendre sur le passé, et refaire le chemin du calvaire que j'ai gravi, je veux, du moins, puiser dans mes souvenirs et mes réflexions quelques pages, inspirées aussi des événements qui ont renversé les trônes près desquels j'ai vécu. L'empereur d'Autriche, l'empereur d'Allemagne, le tzar de Bulgarie furent pour moi des figures familières.
Amenée par la guerre à Munich, puis à Budapesth, prisonnière, un moment, des bolchevistes hongrois, j'ai vécu la tourmente européenne, en voyant frappé et puni tout ce qui m'avait méconnue et accablée.
Et je tremblais, chaque jour, pour ma chère Belgique, si grande par le courage et le travail, et injuste pour moi. Oh! non le peuple, ce bon peuple, si naturellement infatigable et héroïque, mais certains de ses dirigeants, abusés sur mon compte.
Ne revenons pas, toutefois, sur les choses accomplies. Ma pensée demeure fidèlement et affectueusement attachée à ma terre natale, pour l'aimer et pour l'honorer.
C'est d'elle que je veux parler, avant d'évoquer les cours de Vienne, de Berlin, de Munich, de Sofia, et tant de faits que ces noms me rappellent et dont certains méritent d'être mieux connus et médités.
Je n'ai jamais eu pour la Belgique que les sentiments d'une impérissable affection. Au plus pénible de mes épreuves, pendant l'horrible guerre, je songeais qu'elle était encore plus à plaindre que moi.
Le jour où, perquisitionnée par les bolchevistes hongrois, à Budapesth, j'ai entendu un de ces hommes dire, après avoir vérifié à quelle simplicité je me trouvais réduite: «Voilà une fille de roi encore plus pauvre que moi!» j'ai pensé aux malheureuses d'Ypres, de Dixmude, puis aux malheureuses de France, de Pologne, de Roumanie, de Serbie et d'ailleurs, infortunées créatures sans foyer et sans pain, par le crime de la guerre, et j'ai pleuré sur elles, et non sur moi.
Plus d'une, peut-être, avant 1914, enviait mon sort: j'aurais préféré le sien!
Mariée à dix-sept ans, je croyais trouver dans le mariage les joies que peuvent donner un mari et des enfants. J'y ai trouvé les pires épreuves.
La rupture était inévitable entre mes sentiments intimes et ce qui m'environnait. Je portais en moi trop d'indépendance pour dépendre de ce qui m'offensait.
Les honneurs sont souvent sans honneur au plus haut de ce qu'ils semblent. Sauf de rares exceptions, la fortune et le pouvoir développent en nous l'appétit du plaisir et poussent aux dépravations. Ceux que La Bruyère appelle les Grands perdent facilement la notion de la condition humaine. La vie n'est plus pour eux l'épreuve mystérieuse d'une âme qui sera récompensée ou punie selon ses œuvres. La religion ne leur sert que de masque ou d'instrument.
Portés à juger leurs semblables sur les flatteries, les calculs, les ambitions, les trahisons qui s'agitent autour d'eux, ils arrivent, par le mépris des créatures, à l'indifférence du Créateur, et accommodent ses lois à leurs besoins, dans l'assurance de s'arranger avec Lui comme avec ses ministres.
Quand je fais un retour sur le passé, et que je me remémore les diverses phases de ma douloureuse existence, je songe que je n'ai jamais désespéré d'une justice que je n'ai pas rencontrée en ce monde: j'ai toujours cru qu'elle existe autre part. S'il en était autrement, nous ne pourrions la concevoir.
Cette confiance, je la tiens des leçons que reçut mon enfance, et principalement de celles de la reine, ma mère: «Sois toujours, plus tard, une femme chrétienne», disait-elle. La portée de ces paroles, la jeunesse ne peut la comprendre, mais les malheurs de la vie se chargent de l'expliquer.
Révoltée contre tant de choses humaines, je me suis soumise à celles qu'ordonne une volonté supérieure à la nôtre, et j'ai connu le bonheur de ne pas haïr. Le pardon a toujours suivi ma révolte.
Je n'ai pas douté que ceux qui me faisaient du mal seraient châtiés tôt ou tard, sur la terre ou ailleurs, et j'ai plaint mes persécuteurs.
Je les ai plaints de détester ma sincérité, ennemie des hypocrisies de famille et de cour. Je les ai plaints de maudire ma fidélité à une seule affection, éprouvée dans le sacrifice. Je les ai plaints, surtout, d'exécrer mon mépris de l'argent, idole vénérée.
Dans la conviction où j'étais, non sans fondement, que d'immenses biens devaient me revenir, ainsi qu'à mes sœurs, je prétendais que notre devoir n'était pas de vivre sans user largement de nos ressources. Ne prenaient-elles pas plus de valeur sociale, de leur retour à la collectivité? Mais cette opinion ne pouvait être celle, ni d'un mari enclin à thésauriser, ni d'une famille qui s'effrayait du changement des idées et des mœurs, et qui voyait, dans l'aspiration des masses à se gouverner elles-mêmes, une inévitable et affreuse catastrophe, de laquelle il fallait se garer en épargnant le plus possible.
Aussi bien, engagée dans une lutte, où, du côté de mes ennemis, je n'ai jamais rencontré que des procédés cruels et, premièrement, la calomnie, pour me perdre aux yeux du monde, je me suis heurtée, tout de suite, aux obstacles qu'imaginent la violence et l'inimitié.
Mise hors d'état de vivre et d'agir normalement, pour être ramenée par la force et les privations dans l'obéissance et le respect de ce que je tenais pour méprisable, je n'ai plus eu les moyens d'exister auxquels j'avais droit. Le soin qu'il était possible de prendre d'assurer ma liberté sur ma terre natale, dans l'ordre et la dignité que je souhaitais, était combattu par ceux-là mêmes qui, moralement, y étaient obligés. Il fallait que je fusse prisonnière, ou errante et éloignée, et tenue à l'écart par des difficultés de toute sorte. Ainsi je serais plus aisément privée de ce à quoi je prétendais.
Que serais-je devenue, s'il ne s'était trouvé un homme au monde pour se dévouer à me sauver des contraintes et des embûches, et s'il n'avait découvert, pour le seconder, des êtres de dévouement et de bonté, souvent venus des rangs les plus humbles?
Si j'ai connu les vilenies d'une aristocratie sans noblesse, j'ai aussi bénéficié des délicatesses les plus nobles, témoignées par des gens du peuple, et ma reconnaissance, pour ceux-ci, est, aujourd'hui, ce dont je voudrais être principalement occupée.
Mais j'ai à cœur de ne pas laisser prendre corps davantage la légende qui s'est créée autour de ma personne et de mon nom.
II
MA CHÈRE BELGIQUE, MA FAMILLE ET MOI
TELLE QUE JE DOIS ÊTRE
Si, dans un cortège officiel, le personnage principal vient à la fin, la Belgique, ici, doit venir en dernier, et c'est par moi-même qu'il faut que je commence.
Je m'y décide, non sans appréhension, car je songe au portrait que des mémorialistes célèbres ont fait de leur personne, au début de leurs Mémoires, à l'exemple du duc de Saint-Simon.
Loin de moi le dessein d'essayer de me peindre avec art. Ce serait une prétention dont me préserve le souvenir des maîtres qui ont eu le talent nécessaire à se bien décrire. Je souhaite seulement, si c'est possible, me montrer telle que je crois être.
Je m'examine souvent. Plus j'avance en âge, plus j'ai tendance à m'observer. Jadis, j'aimais observer mes semblables. Je me suis aperçue que l'on devrait toujours se bien connaître avant de se mêler de déchiffrer d'autres énigmes humaines.
Ma dominante est l'horreur de ce qui est insincère, inexact, apprêté, compliqué. Mon goût du simple et du vrai dans les pensées et dans les actes m'a fait qualifier de révolutionnaire par ma famille, il y a bien longtemps. C'était quand je me révoltais, à Vienne, contre ce que l'on appelait l'esprit et les mœurs de la cour.
Ma passion du sincère me porte à l'unité de sentiments. J'ai été, je suis la femme du seul serment que mon cœur prononça en toute liberté.
J'ai connu et aimé peu de personnes en me laissant approcher d'elles et bien connaître, mais lorsque ma confiance et mon estime leur ont été acquises et se sont trouvées justifiées, je leur suis devenue invinciblement attachée.
Si privée de biens qu'on ait voulu me voir, j'ai au moins possédé ce joyau: la fidélité; et j'en ai connu la douceur. Non pas seulement cette fidélité banale et matérielle, toujours plus ou moins passagère, telle qu'on l'entend généralement; mais celle si pure, si haute, qui est la constante présence d'une pensée vigilante et chevaleresque; celle faite aussi de l'idéal des nobles cœurs qu'une injustice révolte, qu'une infortune attire. Fidélités diverses, quoique sœurs, merveilleux trésor dont il faut être déjà riche de soi-même pour l'enrichir encore des dons précieux du prochain.
Obstinée dans mes droits et convictions, lorsque je les crois en accord avec l'honneur et la vérité conformes à leur essence divine, et non aux hypocrites conventions, je ne m'effraie de rien, et rien ne me fera plier.
Je tiens à la fois, en cela, de ma mère et de mon père: de ma mère, pour ce qui est de l'ordre spirituel; de mon père, pour ce qui est de l'ordre matériel. Inutile de croire que je pourrais renoncer en quoi que ce soit aux prescriptions de ma conscience.
Si je suis contrainte par la nécessité de céder un moment, je cède comme on cède sous un fer meurtrier. Pas plus que l'iniquité, la contrainte ne crée le droit. Elle ne crée que ses réserves, et son recours à la justice du temps, qui est à Dieu et non aux hommes.
Cette force de résistance contre le mal, au mépris de l'étiquette qu'il se donne, est, pour ainsi dire, le ressort de ma vie.
Comment expliquer, cependant, que je sois d'une timidité marquée devant tout ce qui ne m'est pas habituel? On me présente quelqu'un: je parlerai à peine, même si la personne me plaît.
Mes bien-aimés compatriotes bruxellois, amis toujours présents à ma pensée, disaient autrefois: «La princesse Louise est fière!»
Quelle erreur! J'aurais tant voulu, au contraire, répondre aux affections qui s'offraient, entrer dans ces maisons belges que je savais si accueillantes. Ah! n'être pas fille de roi, quel bonheur! On ose parler au commun des mortels, s'il mérite quelque sympathie. Une princesse ne saurait!
Avec mon entourage, je suis, parfois, aussi ouverte et expansive, que fermée et muette avec les étrangers. J'appréhende les figures nouvelles et ne fais aucun cas des «papotages» mondains. Je préfère de beaucoup la conversation des hommes qui savent quelque chose à celle des femmes qui ne savent rien.
Je déteste dans le langage ce qui n'est pas naturel. L'afféterie m'est insupportable. Les propos qui me déplaisent me suggèrent aisément quelque repartie ou réflexion comme le Roi savait en faire, et qui touchait au vif la personne qu'elle visait. L'influence de la Reine me fait parfois me réfréner et me taire, par charité chrétienne.
Décidée dans mon for intérieur, réservée dans les apparences, je suis faite de contrastes. Quand il faut agir, je vais à l'extrême. L'extrême est toujours dans l'âme le produit des contrastes, comme dans le ciel le tonnerre résulte de deux nuées qui se heurtent. Chez moi, l'orage est subit. Je surprends d'autant plus que rien, dans mon attitude coutumière, n'a pu faire prévoir la décision qui l'emporte.
Je ne regarde pas l'existence sous l'angle ordinaire. Je la vois de plus haut. Ce n'est pas de l'orgueil. Je suis portée par quelque chose qui est en moi, au-dessus de certaines barrières et de certaines frontières. J'habite un monde d'idées où je me réfugie.
Bien des fois, aux heures de la persécution implacable que j'ai longtemps connue, je me plaçais devant un miroir et je cherchais à lire dans mes yeux. J'étais prisonnière, j'étais folle par raison d'Etat. «Ne vais-je pas devenir réellement folle? me disais-je, glacée. Suis-je maîtresse de ma raison?
—«Oui, me répondait ma conscience, tu es maîtresse de ta raison, tant que tu es maîtresse de toi-même, et tu es maîtresse de toi-même, tant que tu restes fidèle à ton idéal d'honneur.»
*
* *
On a dit que j'étais belle. J'ai eu, de mon père, une taille élevée; j'ai eu aussi de ses traits, et même de son regard.
Je tiens de ma mère un certain penchant à la rêverie, au repliement sur soi-même qui fait que si, parfois, une conversation ne m'intéresse point, ou si quelqu'un ou quelque chose me trouble, je suis ailleurs, je m'absorbe, je m'enfuis. Mes yeux le dévoilent, et si je me reprends, l'effort que je fais pour revenir à la situation donne à mes traits une expression fugitive qui m'est particulière.
Les blés ne sont pas plus blonds que j'ai été blonde; aujourd'hui, mes cheveux sont d'argent. La couleur de mes yeux est d'un brun clair, qui tient à la fois des yeux de la Reine et des yeux du Roi, mais plutôt du Roi. Comme la sienne, ma voix peut passer d'une tonalité grave, assourdie, qui lui est ordinaire, à un certain éclat.
Je parle comme le Roi, plutôt lentement, quelle que soit l'une ou l'autre des deux langues que j'emploie principalement, et qui me sont également familières, la française et l'allemande.
Suivant le cas, je pense en français ou en allemand, mais quand j'écris, je préfère écrire en français.
Si éprise que je puisse être du simple et du vrai, relatifs, d'ailleurs, à chaque condition, je pense qu'une femme, où qu'elle soit, doit garder son rang.
Il faut des degrés en tout. Les rapports entre les hommes tirent leur suite et leur harmonie des nuances de l'éducation et des règles des fonctions sociales.
Indifférente aux fausses politesses et aux fausses louanges, de même qu'aux distinctions des habiles et aux titres des intrigants, je considère et respecte les mérites. S'ils sont reconnus et récompensés, je tiens pour estimables les honneurs qui leur sont accordés.
J'aime les arts, et j'ai une préférence pour la musique. La Reine était ainsi. J'ai, de même, son goût du cheval. Les divers sports me semblent secondaires, en comparaison de l'intérêt de l'hippisme sous toutes ses formes.
A Paris, j'ai été une fidèle du Bois; à Vienne, je fus toujours une habituée du Prater. Je prends encore plaisir à distinguer des équipages qui sont des équipages, et des cavaliers qui sont des cavaliers. C'est plus rare qu'on ne pense.
Je lis beaucoup, et je prends note de mes impressions. Je lis avec plaisir les journaux qui valent la peine d'être lus, et les revues qui font réfléchir.
La politique ne m'a jamais ennuyée. Aujourd'hui, elle m'étonne et me navre. Le désordre affreux de l'Europe, le trouble profond de la société universelle me consternent.
Hostile aux excès du pouvoir monarchique, qui pousse à la dépravation des favoris, je pense, néanmoins, que les démocraties arrivent difficilement à se conduire et se gouverner au mieux des intérêts généraux. L'étiquette du pouvoir, le nom de Président, Consul, Empereur, Roi ne signifie qu'une chose, c'est qu'il faut dans tout le principe d'autorité, tempéré toutefois par l'influence des femmes. Cette influence, souveraine dans l'Histoire, ne peut, dans les démocraties, s'exercer que d'en bas, et, ordinairement, elle est néfaste. Dans les monarchies, procédant d'une élite, elle est bienfaisante, sauf le cas classique d'une favorite sotte ou perverse, qui s'empare de l'autorité en s'emparant du prince.
De quelque façon qu'on s'y prenne, il est malaisé de mener les hommes vers le bonheur. Ceux de notre époque semblent, entre tous, éloignés d'y aller par les haines, ignorances et confusions que la ruine de l'ancienne Europe n'a pu qu'aggraver.
Parmi les livres, je relis plus que je ne lis. Cependant, les nouveautés dont on parle m'attirent. Je suis souvent déçue.
Gœthe est mon auteur préféré, l'ami, le compagnon que j'aime à reprendre. Les grands auteurs français me sont familiers, mais aucun d'eux, à mon avis, n'atteint à la sérénité de Gœthe et ne me repose autant.
J'ai pour M. de Chateaubriand un penchant qui date de ma jeunesse. René troublera toujours le cœur féminin.
Au nombre des modernes…
Mais c'est surtout quand on parle des littérateurs et des artistes qu'il faut faire abstraction des personnes présentes. Ne disons donc rien des modernes. Je noterai seulement que, de tous les théâtres, (Shakespeare mis à part, comme Dieu dans le ciel), le répertoire français demeure, selon moi, le plus varié, le plus intéressant. La facilité que j'ai d'entendre les principales langues européennes m'a permis d'en bien juger.
Je parle ici du théâtre dramatique.
Les œuvres et les représentations du théâtre lyrique me paraissent, dans l'ensemble, plus remarquables, et les troupes plus consciencieuses, en Allemagne et en Autriche, voire en Italie, qu'en France.
En dehors de Paris et de Monte-Carlo, il ne faut guère s'attendre à trouver, dans le plus aimable pays du monde, ce qu'on a si bien dans tant de villes secondaires, en pays germanique: un théâtre confortable, de bonne musique et de bons chanteurs.
Bien étranges, ces différentes dispositions des peuples. Celui-ci est plus musicien; celui-là, plus littéraire; celui-ci, plus philosophe; celui-là, plus imaginatif; comme si la Providence, en mettant des diversités dans les races et les caractères, avait voulu enseigner aux hommes qu'ils doivent mettre en commun leurs différents dons, pour être heureux sur terre.
Mais elle a négligé de les faire moins sots et moins méchants.
III
LA REINE
La Reine était fille de Joseph-Antoine-Jean, Prince royal de Hongrie et de Bohême, archiduc d'Autriche (dernier Paladin, grandement vénéré des Hongrois) et de sa troisième femme, Marie-Dorothée-Guillelmine-Caroline, Princesse de Wurtemberg.
Fiancée au prince Léopold, duc de Brabant, héritier du trône de Belgique, Marie-Henriette d'Autriche l'épousa, par procuration, à Schönbrunn, le 10 août 1853, et, en personne, comme dit le Gotha, à Bruxelles, le 22 du même mois.
Par ce mariage, la Maison de Belgique, déjà apparentée aux Maisons de France, d'Espagne, d'Angleterre et de Prusse, se trouvait alliée aux familles régnantes d'Autriche-Hongrie, de Bavière, de Wurtemberg, etc.
La jeune reine était la fille d'une mère simple et bonne, modèle de vertus. Elle avait pour frères l'archiduc Joseph, beau soldat, qui eut trois chevaux tués sous lui à Sadowa, et l'archiduc Etienne, idole de mon enfance, et qui fut proscrit par la cour de Vienne. On le trouvait trop populaire. Il finit ses jours, exilé en Allemagne, au château de Schaumbourg.
Le roi Léopold Ier, mon grand-père, étant mort le 10 décembre 1865, le roi Léopold II et la reine Marie-Henriette montèrent sur le trône.
Je revois la Reine, telle que ma tendresse la connut en s'éveillant dans ses bras, telle que mon adoration a vécu près d'elle, telle, enfin, que mon espoir dans l'Au-Delà lui demeure consacré.
La Reine était d'une taille moyenne et d'aspect svelte. Sa beauté n'avait d'égale que sa grâce. La pureté de ses lignes annonçait leurs richesses et ses épaules méritaient l'épithète de royales. Sa démarche souple était d'une femme sportive. Sa voix, d'un timbre pur, éveillait des échos dans les âmes. Ses yeux, d'un brun plus foncé que ceux du Roi, étaient d'un lumineux moins aigu et plus chaud. Ils parlaient éloquemment.
Mais combien peu comptaient ses perfections physiques, en comparaison de ses perfections morales!
Chrétienne accomplie, elle entendait la religion en observant rigoureusement ses pratiques, sans être le moins du monde étroite d'esprit. Elle avait, de Dieu et des mystères de l'Infini, une conception philosophique et assurée que la Foi éclairait de sa doctrine et affermissait de ses règles.
Les personnes qui n'ont pu, su ou voulu étudier le problème religieux, se persuadent aisément qu'il est absurde de s'astreindre aux prescriptions d'une confession, à ses gestes et cérémonies. La femme sincèrement chrétienne, la femme qui est, par excellence, la mère et l'épouse, est, pour ces esprits forts, un être inférieur, tombé aux mains des prêtres. Mais ils sont bien aises de l'avoir pour gardienne du foyer!
La religion ne détournait aucunement la Reine de ses obligations d'état, de son goût pour les arts et de sa pratique des sports.
Elle recevait, elle présidait un cercle, elle passait dans une fête avec un naturel souriant et ailé qui n'était qu'à elle et que j'admirais passionnément, à l'âge où il me fut permis de suivre, dans son sillage.
La Reine s'habillait avec un art spontané qui était toujours en harmonie avec les circonstances.
Une femme placée en évidence par le sort pour plaire et gagner les esprits et les cœurs, a, plus qu'une autre, l'obligation de bien composer sa toilette. La Reine y réussissait si heureusement qu'elle était donnée en exemple, à Paris, par les arbitres des élégances.
En tout temps, la mode est singulière, ou, du moins, le paraît. Sans cela, elle ne serait pas la mode. Elle est d'ailleurs bien moins variée qu'on ne pense. Ses innovations, réputées toujours nouvelles, proviennent d'un petit fonds de trouvailles et d'arrangements que, déjà, le serpent, sinon Eve, connaissait dans le Paradis terrestre.
La Reine suivait la mode sans innover. C'est l'affaire d'autres reines, dites reines de la mode. Elles ont, pour cela, des raisons que la raison ne connaît pas. Mais la Reine adaptait et perfectionnait. C'était miracle de voir le parti qu'elle tirait des dentelles de fées, gloire et charme de la Belgique. J'ai gardé souvenir d'une certaine robe en soie cerise, surmontée d'un fichu en Chantilly, qui était une des plus belles choses que j'aie vues de ma vie.
Souvent, la Reine ornait de guirlandes de fleurs fraîches ses robes de réception. Elle savait en tirer un parti incomparable. Et quelle fête, pour mes sœurs et moi, quand nous étions requises de courir les parterres ou les serres, et de préparer les guirlandes de roses, de dahlias ou de reines-marguerites dont notre souveraine chérie allait se parer.
Parfaite musicienne, la Reine allait de quelque czarda exécutée en virtuose du piano à une mélodie italienne ou un air d'opéra qu'elle interprétait d'une voix de soprano que plus d'une cantatrice professionnelle put lui envier.
Un de ses plaisirs fut de chanter avec Faure, l'illustre baryton, artiste de bonne compagnie et qui était partout à sa place. Ils furent merveilleux dans le duo d'Hamlet et dans celui de Rigoletto… Tout cela est bien loin! J'y pense quand même avec émotion!
La Reine recevait à ses réunions privées une élite artistique sur le même pied que la meilleure société de Belgique. Elle suivait attentivement la vie du Théâtre de la Monnaie et du Théâtre du Parc. Elle s'intéressait aux talents méritants; elle n'ignorait pas les angoisses et les difficultés d'une carrière où l'on vit quatre heures par jour au sein de l'illusion et vingt heures en face de la réalité. Fréquemment, sa sollicitude pour les artistes s'exerça d'une façon aussi délicate qu'opportune. Son souvenir est resté dans plus d'une mémoire. Au théâtre, la reconnaissance est moins rare qu'ailleurs. On ne dira jamais assez combien ce monde, qui paraît frivole, compte de cœurs bien placés. Corneille est toujours, pour lui, derrière quelque portant du décor de la vie.
La Reine aimait les chevaux avec l'intelligence d'une écuyère consommée. Conduire d'ardentes bêtes était son goût, dont j'ai hérité. Elle affectionnait des chevaux hongrois qui n'étaient sûrs que dans ses guides. Rafraîchis de champagne, réconfortés, en cours de route, d'un pain trempé dans du vin rouge, ils dévoraient l'espace. On eût dit que la Reine les menait au bout d'un fil de laine: elle les conduisait à la voix.
Elle dressait elle-même ses chevaux et leur apprenait des tours extraordinaires. J'en ai vu un monter le grand escalier de Laeken, entrer chez la Reine, redescendre, comme si de rien n'était, obéissant simplement aux paroles de ma mère.
Ce qui l'amusait le plus, c'était, souvent, d'atteler deux ou quatre bêtes différentes et qui n'avaient jamais été ensemble, si ardentes, d'ailleurs, que personne d'autre qu'elle n'aurait osé les mener. A force de patience, et comme par l'enchantement de sa voix, elle rendait dociles les plus rétives.
Sa vie ordonnée lui laissait le temps de tout faire et, en premier lieu, de s'acquitter de sa charge maternelle; douce charge, où je fus le premier fardeau.
J'avais précédé d'un an la naissance de mon frère Léopold qui vécut, hélas! si peu d'années; de six ans ma sœur Stéphanie, et, quand Clémentine vint au monde, j'avais déjà douze ans. Je fus donc, pour la Reine, l'aînée de sa nichée, la grande sœur qui doit seconder la mère, aussi bien sur les marches d'un trône que dans une chaumière. C'était moi qui devrais l'exemple de la sagesse aux frères et sœurs qui pourraient me suivre. C'était moi qui bénéficierais le plus des leçons maternelles. J'en ai eu la primeur, et elles firent de moi, sinon la préférée, du moins, forcément, la plus favorisée par mon âge.
Notre mère nous éleva, mes sœurs et moi, à l'anglaise. Nos chambres ressemblaient plus à des cellules de couvent qu'à des appartements princiers, comme on en voit dans les romans de M. Bourget.
Dès que, pour ma part, je n'ai plus été sous la tutelle de jour et de nuit d'une gouvernante et des femmes de chambre, j'ai dû me tirer d'affaire moi-même, et, au saut du lit, prendre à ma porte les brocs d'eau froide (en toute saison), destinés à ma toilette, car, alors, ni au Palais, à Bruxelles, ni au château, à Laeken, le «dernier confort» n'avait accompli ses merveilles.
La Reine m'a enseigné, dès mon jeune âge, à pouvoir me passer de domestiques. J'ai appris d'elle, de bonne heure, que l'on peut être sur un trône, un jour, et dans la rue, le lendemain.
Combien de mes parents ou alliés, aujourd'hui, n'y contrediraient pas?
Mais alors, cette froide raison eût révolté les cours et les chancelleries.
Elle me fit beaucoup songer. Ce fut ma première révélation de l'existence réelle. Je commençai à chercher ailleurs que dans une couronne et un titre des moyens de supériorité morale et intellectuelle; une personnalité définie; des idées à moi, de telle sorte que, dans la vie, je pourrais être moi-même.
La Reine a formé mon esprit par d'abondantes lectures, surtout en français et en anglais. Jamais de romans, ou presque jamais, principalement des Mémoires.
La Reine lisait délicieusement. Elle mettait en valeur les moindres traits. Sa façon de lire n'était nullement celle d'une femme qui sait «dire». C'était celle d'une intelligence pénétrante qu'on entendait, non pas lire, mais parler, et d'un cœur que l'on sentait tout comprendre.
Dans l'intimité, la Reine était d'une gaieté et d'un charme simples et entraînants. Elle se montrait ainsi dans les randonnées à la campagne, les parties de crocket, les soirées chez elle, et dans sa loge, au théâtre.
Sa bonne humeur ne répugnait pas aux fantaisies d'une nature expansive et généreuse.
Au jour de ma fête, célébrée près d'elle, à Spa, le 25 août 1894, elle voulut marquer cette date heureuse en improvisant une sauterie à l'issue du déjeuner qu'elle avait fait organiser spécialement, non dans sa villa, mais dans une salle réservée d'un hôtel de sa résidence. C'était ainsi plus partie d'agrément. Il n'y avait que mes sœurs et moi, la fille de Stéphanie et la mienne, nos plus belles parures alors.
La Reine fit mettre au piano Clémentine, artiste émérite, et, avisant Gérard, son maître d'hôtel, qui nous avait accompagnées pour diriger le service (c'était un de ces domestiques du temps où les serviteurs se croyaient de la famille, suivant l'étymologie de leur beau titre, affreusement déformé), la Reine dit:
—Gérard, en l'honneur de la fête de la Princesse, vous allez valser.
—Oh! Majesté!
—Si, si. Vous allez valser: un tour avec moi et un tour avec la Princesse.
—Oh! Majesté!
—Quoi? Vous ne savez pas valser?
—Si… Majesté… un peu.
—Eh bien! Gérard, valsez… Allons, Clémentine, une valse.
Le fidèle Gérard dut obéir, rouge et gêné, osant à peine effleurer la personne royale.
Et la Reine de dire en riant:
—Mais n'ayez donc pas peur, Gérard. Je ne suis pas une sylphide!
Gérard valsa donc avec notre mère et avec moi. Il valsait même bien.
Le lendemain, il n'en fut pas moins le modèle des modèles des serviteurs aimés et estimés de leurs maîtres qu'ils aiment et estiment, si ceux qu'ils servent savent mériter d'être servis.
La Reine n'eut pas de rôle politique en dehors de celui de la représentation de sa charge de souveraine. Sur un homme tel que le Roi, une influence féminine ne pouvait s'exercer par l'épouse et la mère.
L'impossibilité pour la Reine de trouver dans son mari l'union de pensées, l'intimité d'action, l'entière confiance qui, dans n'importe quel ménage, sont la condition du bonheur, fut la déception initiale que d'autres allaient suivre, de plus en plus cruelles.
Entre toutes, l'épreuve qui bouleversa la Reine et eut des conséquences poignantes fut la mort de son fils Léopold.
Jamais notre mère ne put se consoler de la perte de l'héritier de la couronne, de cet enfant de tant de promesses, accordé et repris par le ciel. Ce fut le deuil de sa vie. Elle en fait mention dans son admirable testament.
A partir de ce jour, sa santé, si florissante, s'altéra petit à petit. Son âme, portée à se détacher des choses de la terre, s'abîma de plus en plus dans la prière et la contemplation. Elle ne vécut plus guère que dans l'ardente espérance de l'Au-Revoir, là-haut.
La Reine fut toujours une sainte, et bientôt une martyre. Elle souffrit affreusement de la grandeur farouche du Roi, tout à son œuvre royale, dont il se délassait brusquement par un plaisir sans frein, après un labeur sans limite. Nature excessive, et que ne pouvait comprendre une âme tendre. Les malentendus et leurs conséquences vinrent de là.
Contre un tel destin qui ne pouvait aller qu'en s'aggravant, il n'y avait rien à tenter. La vie terrestre connaît d'implacables fatalités.
Quelle que fût la souffrance de la Reine, elle ne diminua pas sa bonté, inspirée du Ciel. Elle put, parfois, céder à la douleur et laisser entendre la plainte de son âme meurtrie; elle put même tenter de se défendre par quelque geste que le public aperçut sans le comprendre. Elle revint bien vite aux pieds du Christ consolateur.
C'est là que je la retrouve et que j'offre le culte de mon amour à cette mère sublime qui grava en moi l'idée ou plutôt la passion des devoirs à remplir, ainsi définis:
D'abord, vis-à-vis de soi-même, la saine et totale liberté, c'est-à-dire la dignité du corps et de l'esprit; puis, la recherche de Dieu, ici-bas, et l'ascension vers Lui, au travers des faiblesses et des erreurs humaines.
O mère bien-aimée, j'ai passé dans la vie et dans la nature sans comprendre les mystères qui nous entourent, mais, suivant votre Loi, j'ai cru, je crois à la présence du Créateur.
IV
LE ROI
Mon père a été plus qu'un grand roi: un grand homme.
Un grand roi peut l'être par le seul art de s'entourer et de tirer parti des valeurs qu'il lui est facile de grouper autour de lui. Bien peu, d'ailleurs, l'essayent. Il faut être déjà très supérieur, au moins par le cœur, pour avoir le goût des supériorités.
En arrivant au pouvoir, le roi Léopold II ne songea pas à réunir autour de lui une élite qui l'aurait inspiré. Il n'avait ni les ressources d'hommes que trouva un Louis XIV, ni celles que son exemple développa dans son royaume. La Belgique était encore un Etat adolescent et dont la croissance exigeait les soins d'une main habile et exclusive.
Elle est venue au monde faite de deux pays jumeaux, fort différents de caractère. Ils sont unis par une même loi. Leur même politique nationale est comme une membrane qui doit les tenir assemblés. Mais une telle constitution n'est pas sans inconvénient.
Le Roi avait, dès longtemps, la conviction secrète que, pour durer et se fortifier, la Belgique avait impérieusement besoin d'un haut dessein qui ferait en elle l'unification des intelligences et des efforts et qui lui permettrait de prendre une place plus grande dans le monde.
Il avait étudié la carte de la terre et conçu le projet inouï de doter son petit royaume d'un immense domaine colonial. Il n'avait pas d'argent, il n'avait pas d'armée, il n'avait que son idée. Il s'y enferma et ne vécut plus que pour elle et par elle.
L'homme que je revois, lorsque je pense au Roi, est toujours celui dont le mutisme effraya mon enfance.
La Reine est assise, ayant en main un livre qu'elle ne lit point. Elle me tient près d'elle, en suivant des yeux le souverain. Les portes du salon sont ouvertes sur les pièces voisines, et le Roi va et vient, les mains derrière le dos, d'un pas d'automate, sans nous regarder, sans que rien le dérange de sa méditation interminable. Autour d'elle, le silence s'est fait dans le palais. Nul n'ose entrer. Le Roi a interdit l'accès de l'appartement royal. La Reine et moi, nous sommes les prisonnières involontaires de ce prisonnier de sa volonté.
Le Roi était grand et fort. Sa personnalité imposante et sa physionomie si caractéristique sont connues même des générations nouvelles. Elles en ont vu l'image populaire. La photographie ne saurait rendre l'expression de finesse sceptique de son regard. Ses yeux, dont j'ai dit la teinte brun clair, prenaient, à la moindre contrariété, une fixité qui, arrêtée sur nous quand nous étions en faute, mes sœurs et moi, nous terrifiait plus que les reproches et punitions.
La voix du Roi, d'un timbre grave, avec quelque chose d'enveloppé, et, par instant, de nasillard, était, dans la colère, d'une dureté de pierre. Mais, s'il voulait plaire, il savait lui donner de la douceur et de l'émotion. On parle encore de la manière dont il prononça le discours du Trône, après la mort de Léopold Ier, et de ce début émouvant: «La Belgique, Messieurs, a, comme moi, perdu un père…»
S'il plaisantait, il avait de l'entrain. Quand le Roi se mêlait de montrer de l'esprit, c'était un esprit à l'emporte-pièce, mais il en avait, et beaucoup. J'ai gardé le souvenir de certains de ses jugements sur ses ministres ou divers de ses contemporains. Il en est qui vivent encore, et qui seraient très flattés; il en est d'autres qui le seraient moins.
Le Roi ne s'occupait guère de mes sœurs et de moi. Ses caresses étaient rares et brèves. Nous étions, devant lui, toujours impressionnées. Il nous paraissait Roi bien plus que père.
A l'égard de son attitude chez la Reine, si je remonte jusqu'au plus lointain de mes souvenirs, je vois toujours un homme absorbé, parlant peu.
Il va de soi, d'ailleurs, que nous étions rarement en tiers avec nos parents réunis. Moi seule qui, par mon âge et l'avance que j'ai eu sur mes sœurs, ai pu être près de notre père et de notre mère alors que les difficultés entre eux n'étaient pas commencées, je n'arrive pas à me souvenir de quelque douceur ou bonté que ma jeunesse aurait remarquée.
Je sais seulement que le Roi qui, ainsi que la Reine, avait le culte des fleurs, ne manquait jamais, à une certaine époque (ce devait être vers mes onze ans), d'en apporter lui-même, chaque semaine, à notre mère. Il était allé les cueillir dans les jardins royaux. Il arrivait dans l'appartement de la Reine, chargé de sa moisson odorante, et il disait: «Voici, ma bonne femme.»
Aussitôt, Stéphanie et moi, de renouveler la parure des vases, moi, surtout, la grande, et qui avais appris de la Reine à aimer et disposer les fleurs, discrètes compagnes de nos pensées, et qui mettent dans le home des parfums, des couleurs, des caresses, du repos, quintessence de la terre et du ciel.
Un jour, à Laeken, le Roi m'offrit un gardénia. Je fus éblouie. J'avais à peu près treize ans. J'ai longtemps espéré, mais en vain, que cette gracieuseté paternelle se renouvellerait.
Ce prince de génie, dont les conceptions politiques et sa façon de mener les négociations utiles à la Belgique font l'admiration, sinon de ceux qui leur ont dû tant d'avantages, du moins des compétences d'autres pays, était, par certains côtés, singulièrement minutieux. Il tenait à ce qu'il portait, à ce qu'il avait personnellement, d'une manière obstinée. Je l'ai vu prendre soin des jardins, à Laeken, avec rigueur.
Des pêches énormes et succulentes poussaient en espalier, et le Roi en était fier. J'avais la passion des pêches. J'osai, un soir, me régaler d'une d'entre elles qui était invisible sous les feuilles. Et, cette année-là, l'espalier donnait beaucoup de fruits.
Le lendemain, le Roi découvrit le larcin. Dramatique affaire. Promptement soupçonnée, j'avouai mon crime et je fus punie. Le Roi savait le compte de ses pêches!
Ce grand réalisateur était d'esprit réaliste et le matérialisme l'emportait, chez lui, sur l'idéalisme. Je ne me permettrai pas de supposer qu'il ne croyait pas en Dieu, mais certainement il s'en faisait une autre idée que la Reine. Elle en souffrait. Il persistait dans sa façon de penser.
Il allait à la messe le dimanche. C'était un exemple qu'il devait à la cour et au peuple. Or, il fut un temps où il escortait la Reine à l'office, en prenant d'autorité Squib, un minuscule ratler que ma mère affectionnait et dont le Roi parlait toujours comme d'une personne: il l'appelait le Squib.
Il fallait voir ce grand corps, tenant sous son bras ce tout petit chien qui ne bougeait, comme terrifié. Ainsi, l'un portant l'autre, tous deux entendaient la messe près de la Reine qui, assurément, ne jugeait pas que ce fût très catholique. L'office achevé, le Roi, toujours chargé «du Squib», allait, à travers les salons, jusqu'à la salle à manger où il déposait gravement le tout petit chien sur les genoux de la Reine.
De la politique du Roi, je n'ai compris et connu que celle du Congo. J'ai su, j'ai vécu par ricochet les alternatives de crainte et d'espérance par lesquelles passait l'auteur de cette gigantesque entreprise. On ne parlait que de cela autour de moi. C'était d'ailleurs à voix basse, mais les choses dites tout bas sont celles qu'on entend le mieux.
Je sais que la fortune royale, et celle de ma tante, l'Impératrice Charlotte, administrée par le Roi, se trouvèrent un moment engagées, non sans risque, dans la conquête et l'organisation des possessions que l'une ou l'autre des grandes Puissances européennes pouvait disputer à la Belgique. Journées d'angoisse pour le Roi. Il se débattit habilement entre les Puissances. L'Histoire connaît son œuvre. Elle dit quel profond politique il sut être. La Belgique officielle ne s'en souvient plus. Mais le peuple n'a pas oublié. J'ai confiance dans l'âme belge. Elle a montré sa grandeur en 1914-1918. Le roi Léopold II aura un jour, dans le pays qu'il a fait si riche et qu'il eût voulu mieux armer contre le danger de guerre, les réparations que sa gloire mérite.
Les fautes de l'homme, dans l'ordre privé, n'ont pu faire de tort qu'à lui-même et aux siens. Son peuple n'en a jamais souffert. Il a même bénéficié, au mépris du droit naturel, des biens immenses qu'il a plu au Roi de lui attribuer, sans réserver la part de ses filles, ainsi exclues, par lui, de la famille belge.
Ici, nous touchons à un côté du caractère du Roi qualifié de contre-nature par les psychologues, comme la législation dont le gouvernement belge s'est servi en la circonstance paraît, aux légistes, contraire au Droit.
L'excuse de la Belgique, s'il en est une à l'illégalité, est que le Roi voulut passer outre au droit naturel.
J'ai lu, sous la signature d'un journaliste, que, dès avant son mariage, ou peu s'en faut, le Roi annonçait qu'il n'accepterait jamais aucun bénéfice de la charge royale et que sa fortune, en tout état de cause, ne saurait s'accroître au bénéfice de ses descendants.
Plaisante histoire et de pure invention. Un roi, du reste, est un homme comme un autre: sa charge vaut par les qualités qu'il y montre. Le Roi pouvait se ruiner, le Roi pouvait s'enrichir. Il a eu du génie, et il faudrait que ce fût une raison pour que ses enfants aient pu être bien et dûment dépouillés d'une fortune constituée, en partie, sur leur bien propre, engagé dans l'entreprise par la hardiesse paternelle!
Mais pourquoi le Roi voulut-il déshériter ses filles de son immense accroissement de richesse? Voilà ce qu'il faut préciser.
Le Roi voulut, dès longtemps, nous réduire, mes sœurs et moi, au minimum de ce qu'il croirait convenable de nous attribuer, c'est-à-dire beaucoup moins qu'à l'erreur de l'âge et des passions tardives, parce qu'après la mort de notre frère Léopold, il ne vit jamais en nous que des héritières repoussées par son ambition, torturée de n'avoir pas de descendance mâle.
Seule de mes sœurs, j'ai pu observer que, dans les années qui suivirent la mort de son fils, le Roi, à diverses reprises, se montra d'une humeur différente avec notre mère; il fut même aimable et plus fréquent. J'ai compris, devenue femme.
Clémentine vint au monde. Sa naissance avait été précédée d'une espérance déçue; et l'enfant qui arrivait était encore une fille!
Le Roi renonça, prenant en grippe l'admirable épouse à laquelle Dieu refusait de rendre un fils. Mystère des épreuves humaines.
Quant aux filles nées de l'union royale, elles furent acceptées, tolérées, sans que le cœur du Roi s'ouvrît vraiment pour elles.
Cependant, nous n'en fûmes pas totalement exclues. Les sentiments de notre père à notre égard varièrent selon les circonstances, et pour moi, notamment, selon les calomnies et les intrigues. Ma sœur Stéphanie eut aussi à en souffrir.
Mariées toutes deux, de bonne heure, parties au loin, privées de l'occasion de revoir souvent le Roi, nous ne pouvions prétendre à être l'objet de sa constante pensée. Nous courions le risque d'être aisément desservies par des courtisans au service de nos ennemis.
Clémentine fut mieux placée. Elle eut de lui toute la tendresse qu'il pouvait accorder à l'une de ses trois descendantes, restée près de lui et qui l'entourait d'affection filiale, et conservait à la Maison Royale les traditions qu'à défaut de la Reine, savait y représenter une fille de la mère que nous avons eue.
V
MA PATRIE ET MA JEUNESSE
Il y a plus de quarante-cinq années que, dès mon mariage, le sort m'exila du pays qui m'a vue naître. Je n'y ai plus séjourné qu'en passant, et dans des circonstances souvent pénibles.
Eh bien! je reviendrais, les yeux fermés, du château de Laeken dans telle allée du parc; j'irais, de même, dans tel sentier de la forêt de Soignes et ailleurs. Il me semble que tout doit être encore à sa place, et tel que je l'ai connu.
Un chêne fut planté à Laeken, à la naissance de mon frère et de mes sœurs, comme à ma naissance. Je n'avais plus revu ces arbres votifs depuis de longues années, lorsque je revins en Belgique, pour quelques jours seulement, à la mort du Roi. Accompagnée du vieil ami de mon enfance, le gouverneur de mon frère, le général Donny, je fis une promenade à Laeken, et retrouvai—avec quels sentiments!—le petit jardin, jadis planté et cultivé par mon frère et moi, pieusement conservé. Pensée du Roi? Fidélité de serviteurs? Dans mon trouble, je ne pus questionner. Mes larmes seules parlaient.
Quand je fus devant nos chênes commémoratifs, je n'en vis que trois. On me dit alors que, par une émouvante coïncidence, celui qui marqua la venue de Léopold mourut jeune comme lui… Des autres, le mien était fort et dru. Celui de Stéphanie a eu le malheur de croître un peu de travers; celui de Clémentine est de forme normale.
Je n'ose dire que nos trois chênes sont l'image de notre destinée, selon notre vie intérieure, ignorée ou incomprise des hommes, et connue de la Nature confidente de Dieu. Mais ces trois chênes, et le quatrième, disparu de lui-même, m'ont troublée, le jour où je les ai revus.
Quels qu'ils soient, je les envie. Ils ont grandi, ils ont vécu, ils vivent sur le sol de mes morts, moins un, dont l'absence même est si expressive. Je voudrais les revoir encore et vivre, sinon dans leur voisinage, du moins à l'ombre de chênes poussés comme eux dans ma patrie.
Puissé-je y finir mes jours, et retrouver ma mère bien-aimée et ma vivante jeunesse dans les forêts, les campagnes, les villages où nous passâmes tant de fois ensemble. Elle m'en apprenait les secrets. C'est ainsi que se révélaient à moi la nature et la vie belge, l'univers et la société. La Reine aimait et me faisait aimer une terre héroïque dont l'histoire de la défense de ses libertés, au cours des âges, est peut-être la plus émouvante des Histoires.
Et j'y puisais l'ardeur de n'être jamais esclave.
Je sais que des bonnes gens de Belgique m'ont reproché, comme s'il y avait eu de ma faute, mon éloignement de notre commune patrie. Des témoins de ma jeunesse m'ont crue emportée dans un monde trop brillant, trop étranger, où j'oubliais la terre natale. Puis, les drames et les scandales où je fus traînée sur la claie de l'incompréhension et de la calomnie m'ont transformée en une coupable à laquelle ce n'était pas assez d'interdire de revoir sa mère mourante, en la retenant au fond d'une maison de fous. Elle méritait d'être rayée de la surface de la terre.
Ah! pauvre et misérable humanité, tellement portée au mal, que tu ne vois que lui dans chaque créature, quel était donc mon crime?
Je ne voulais, je ne pouvais plus vivre sous le toit conjugal. J'avais tenu bon longtemps, me sacrifiant, comme je le devais, à mes enfants, puis, ceux-ci grandis et l'horreur de la vie commune étant chaque jour plus forte, j'avais écouté l'homme unique, le chevalier d'idéal qui m'avait préservée des égarements auxquels j'étais résolue pour oublier et faire comme tant d'autres!
J'aurais pu, dans mon palais, ou ailleurs, être l'héroïne de discrètes et multiples aventures. C'eût été conforme au Code des plus hautes convenances, et Dieu sait que les occasions surabondaient. Je ne fus pas cette hypocrite, et j'eus aussitôt contre moi toutes celles qui l'étaient. Innombrable légion! J'eus aussi leurs confidents, irrités et déçus.
Alors, la diffamation entreprit son œuvre détestable. La persécution, se masquant de l'indignation du faux honneur, commença, implacable.
Un de ces plus cruels effets pour moi fut le siège que l'on fit de la Reine et du Roi et de l'opinion belge.
Est-ce possible? Je me suis trouvée exilée de ma patrie, emprisonnée, et condamnée à devenir folle, car tout fut tenté pour que je le devinsse!
C'est à vous, mère sainte, mère martyre, force morale sublime, que j'ai dû de résister. Vous m'aviez armée pour la lutte, en m'apprenant à ne jamais transiger avec les devoirs essentiels que vous m'aviez enseignés. J'y suis restée fidèle. Mais j'ai souffert affreusement, du jour où vous ne pouviez comprendre ma révolte. J'étais supprimée du monde. Toutes les apparences, habilement exploitées, se tournaient contre moi. On vous disait: «Elle est perdue, c'est une démente, les médecins l'ont déclaré!»
Quels médecins, Seigneur! On l'a su par la suite.
Ah! on envie les princesses. Qu'on les plaigne plutôt. J'en sais une pour laquelle il n'y a pas eu de justice ici-bas. On l'a mise hors du droit commun. La loi de tout le monde n'a été pour elle la loi, que lorsqu'on pouvait l'utiliser contre elle.
Oui, victime d'un abominable complot, dont l'inhumanité dépasse ce que la raison peut concevoir, je n'ai pu rentrer dans ma chère Belgique au moment où j'ai appris, en dépit de mes persécuteurs, que ma mère mourait à Spa; je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction; je n'ai pu suivre son cercueil…
Si je ne suis pas devenue folle alors, dans ma maison de fous, c'est que je ne devais pas, je ne pouvais pas le devenir. J'en tremble encore en y pensant.
Plus tard, lorsque le Roi mourut, j'avais recouvré ma liberté par une évasion qui fut l'œuvre de l'ami sans pareil qui, une première fois, m'ayant sauvée de moi-même, me sauvait de la prison et de la folie, après avoir failli, lui aussi, succomber sous les coups de la haine.
Mais ma liberté reconquise fut un nouveau crime, ma fidélité à un idéal incarné en un dévouement unique, un surcroît de forfait.
Quand je vins assister aux funérailles de mon père, je fus quasi gardée à vue. On me limita le terrain que je pouvais parcourir sur le sol de ma patrie. La fille aînée du grand Roi que la Belgique venait de perdre ne trouva, comme accueil, que celui d'une police en vêtements de cour, et fleurie de formules polies.
Oh! je n'incrimine personne, pas même des serviteurs dont je connus la servilité. Je sais combien il est tentant et profitable d'égarer les princes, et de quelle puissance est sur eux le mauvais conseil qui se pare d'un air de dévouement.
J'explique seulement pourquoi je ne suis pas restée davantage dans ma patrie bien-aimée.
Enfin, la guerre affreuse est survenue, au lendemain des débats du procès de la succession du Roi. Et, pour le coup, j'ai été encore plus définitivement rayée de la nation belge. Car, à toutes mes abominations, j'avais ajouté celle de croire qu'il y avait des juges en Belgique.
J'étais prisonnière à Munich, ou peu s'en faut, surprise en Bavière par les hostilités, et traitée en princesse belge, c'est-à-dire fort mal, comme on le verra plus loin.
A Bruxelles, je devins princesse ennemie, et, dès l'armistice, proclamée étrangère dans la patrie à l'intérêt de laquelle j'ai été sacrifiée à dix-sept ans, je me suis vue mise sous séquestre…, en prévision, surtout, de ce que je pourrais avoir, si l'impératrice, ma tante, venait à mourir.
Or, c'est de l'Histoire, mon mariage avec le prince de Cobourg a été annulé en 1907, par sentence du tribunal spécial de Gotha, jugeant suivant le droit des Princes, dûment transmise au Maréchalat de la Cour à Vienne. Le divorce a été acquis dans toutes les formes minutieuses de la procédure des Cours, et du statut de l'ancienne Maison d'Autriche. Le Roi m'a rendu officiellement mon titre de Princesse de Belgique.
De cela, qui n'est point rien, il n'a pas été fait cas, à Bruxelles—simplement.
Il est vrai que la loi hongroise ne reconnaît pas le droit des Princes et la procédure de Gotha. Pour elle, en raison des biens que possède la famille de Cobourg, en Hongrie, je suis demeurée Princesse de Cobourg.
Je me perds dans tous les liens où l'on m'a enchaînée. Mais le bon sens me crie que la disparition de la monarchie austro-hongroise et la séparation de l'Autriche et de la Hongrie, mettant fin à l'état mixte, a mis fin à la situation de «sujet mixte» qui était celle du Prince de Cobourg.
Par ses ascendants et de lui-même, le prince Philippe de Saxe-Cobourg et Gotha, prince autrichien, est d'origine franco-germanique et non hongroise. L'union princière rompue, l'union civile abolie, je me sens délivrée et rentrée dans ma nationalité belge, selon la volonté même du Roi.
On a voulu l'ignorer à Bruxelles. On m'a baptisée hongroise parce que le prince de Cobourg a un majorat en Hongrie. Ne pourrait-on aussi bien, s'il était propriétaire en Turquie ou en Chine, me proclamer Turque ou Chinoise?
Je questionne. Je ne reproche rien, à qui que ce soit, surtout au principe supérieur d'autorité, pour la bonne raison que cela se passait dans un Etat dont le souverain et la souveraine s'étaient retirés devant l'envahisseur, afin de défendre le pays (on sait avec quel courage et quelle abnégation), à l'extrême frontière, préservée de la conquête ennemie. Ils rentraient en triomphe, tout à la joie de la victoire. Je veux penser que l'attitude adoptée à mon égard a été une fatalité du sort qui a voulu me faire étrangère dans ma patrie.
Cette patrie, si chère à mon cœur, j'ai pleuré sur elle en 1914. J'ai craint que son erreur, à mon égard, pût ajouter à ses malheurs.
Je savais que l'arrêt de Bruxelles me déniant, dans le bien paternel, jusqu'à la quotité disponible, avait déchaîné d'amères indignations à Berlin. Mon gendre, le duc de Schleswig-Holstein, beau-frère de l'empereur Guillaume II, était fondé à compter sur l'héritage du grand-père de sa femme.
Je ne dis point que dans la colère du souverain allemand devant la résistance de la Belgique, le souvenir de la déception d'un de ses proches, pour lequel il fut plutôt sévère, ait décidé de l'ordre d'écraser le petit peuple qui osait résister à la violation de sa neutralité. Mais il ne fut pas fait pour ramener l'irritable Guillaume II à la raison et à l'humanité, d'autant plus que ce malheureux, que j'ai connu dès mon enfance, était convaincu alors de son rôle de Fléau de Dieu et d'Invincible Justicier sur le théâtre de la guerre.
*
* *
Oublions un moment ces misères et ces douleurs, pour parler de l'époque où je fus heureuse dans mon heureuse patrie. C'était le temps où j'excursionnais avec la Reine, et découvrais le royaume de mes parents.
Quelle joie, lorsque je pus conduire, comme ma mère. J'avais quatorze ans à peine; j'étais son élève. Nous partions fréquemment en expédition d'une journée, à travers notre chère Belgique, de l'aube à la nuit pleine. Deux ou trois voitures de la Cour se suivaient. La Reine conduisait le premier équipage; moi, le second; quelque officier ou une des dames d'honneur, plus tard, ma sœur Clémentine, le troisième. Avec nous venaient souvent le Docteur Wiemmer, compatriote et ami dévoué de la Reine, et qui était arrivé à la cour avec elle; le bon général Donny, le général Van Den Smissen, quelques-unes des dames d'honneur et autres fidèles de l'entourage. On faisait halte au hasard. La forêt de Soignes, les environs de Spa, les Ardennes virent plus d'une fois la Reine dans une clairière, assise sur l'herbe, et mordant à pleine bouche dans un de ces fameux «pistolets» fourrés, de Bruxelles, sortis des cantines royales. Que de bonnes choses il y avait! Le goût m'en revient aux lèvres. Comme la Belgique était bonne alors, et quel air pur nous rafraîchissait. Pour moi, avidement, je respirais l'avenir.
Dans ces excursions, souvent lointaines, là Reine emportait la carte et faisait elle-même son itinéraire, avec la sûreté d'un officier d'état-major, et m'enseignait, ainsi qu'à mes sœurs, à savoir nous orienter.
A cette époque, l'automobile n'avait pas encore ravagé le monde. J'ai lu ce mot stupéfiant d'un Français: «La vitesse est l'aristocratie du mouvement.» A ce compte-là, l'irréflexion est l'aristocratie de la pensée.
L'automobile est parfois un bienfait individuel, et, constamment, un fléau général. A côté de quelques satisfactions et commodités qu'elle procure, elle bouleverse l'existence en la précipitant.
Au temps des voitures attelées, nous avions d'autres impressions d'une journée d'expédition qu'on n'en a, maintenant, au long de trois semaines de haltes fiévreuses en divers Palaces, au bout d'interminables haies de peupliers, entrecoupées d'apparitions de champs, de toits, de volailles, dans une trépidation constante sous le vent qui décoiffe et la boue qui salit.
Il y a près d'un demi-siècle, le cheval était la parure et l'agrément de la meilleure société européenne. L'exemple de la Reine y fut pour quelque chose.
En France, dans la famille d'Orléans, qui est la nôtre, le duc et la duchesse de Chartres donnaient le ton aussi bien à Cannes qu'en Normandie, et dans la région délicieuse de Chantilly. La duchesse pratiquait l'équitation en admirable amazone. J'ai gardé le souvenir de ses yeux noirs, de ses traits purs, de ce rayonnement de sa personne fait de grâce naturelle et de distinction innée.
Le prince de Joinville, si artiste, si spirituel, était d'une galanterie exquise. Il fut pour moi des plus empressés, ainsi que son frère, le duc de Montpensier. Nous étions très gais. Les personnages graves de la famille nous regardaient d'un œil sévère.
Ceci m'amène au plus indulgent, au plus grand seigneur, au duc d'Aumale, fidèle ami de la Belgique et notre hôte bien des fois. Oh! la loyale et noble physionomie que la France républicaine commit la faute de ne pas utiliser. Il se vengea comme il était capable de le faire, en comblant de ses bienfaits son aveugle patrie.
J'ai vécu sous son toit. J'y pense avec une ferveur attendrie. Je me revois, dans une chambre au rez-de-chaussée, donnant sur les douves, dans ce Chantilly dont l'hôte princier, entouré de tout ce qui comptait, en France, lorsqu'il recevait, ajoutait fréquemment à sa compagnie la grande figure du prince de Condé, qu'il avait l'art de faire revivre pour l'honorer.
La Reine et le duc d'Aumale avaient l'un pour l'autre un attachement réciproque. Lorsque vinrent, pour ma mère, les amertumes d'une situation rendue difficile, puis impossible par l'oubli, dans le Roi, de ce que l'homme devait au Prince, le duc d'Aumale fut de ces amis inappréciables dont la délicate compréhension et la fidèle pensée consolent des délaissements.
Dévouée au duc d'Aumale, j'ai beaucoup connu aussi la comtesse de Paris, chez laquelle j'ai séjourné, au château d'Eu. C'était une femme originale, voire fantasque, mais d'une bonté joyeuse et agissante.
Une autre femme de la famille d'Orléans me fut, de bonne heure, familière: la princesse Clémentine, de mémoire respectée, fille du roi Louis-Philippe et femme du prince Auguste de Cobourg.
Je devins sa belle-fille par mon mariage avec son fils aîné. Mon espoir fut alors qu'elle serait pour moi une seconde mère. Il ne tint ni à sa bonté, ni à mon désir, que sa vieillesse et ma jeunesse pussent s'accorder.
Ma gratitude évoque aussi mes très proches, le comte et la comtesse de Flandre, et tant de bontés que je n'ai pas oubliées. Leur noble vie connut l'affreuse tristesse de l'écroulement d'un avenir tendrement préparé. Mais Dieu leur avait accordé des réserves d'affections et d'espérances.
J'allais oublier un des chers souvenirs de ma plus tendre enfance: la Reine Marie-Amélie, veuve du Roi Louis-Philippe.
Cette femme d'élite, qui porta son deuil et son exil avec tant de dignité, fut mon arrière-grand'mère, et ma marraine. Elle s'était retirée au château de Claremond, en Angleterre.
A la nouvelle de ma venue au monde, une de ses premières questions fut: «A-t-elle de petites oreilles?»
Elle témoigna le désir que je fusse nommée Louise-Marie, en souvenir de sa fille, ma vénérée grand'mère, première Reine des Belges.
Je revois la douce et vénérable aïeule aux boucles blanches émergeant du bonnet de dentelle à larges brides. Je revois le petit déjeûner du matin, à côté de la bergère profonde, et le pain à la grecque donné de sa main, lorsqu'on avait été sage. Puis le poney, porteur du double panier dans lequel on nous installait, ma cousine, Blanche de Nemours, et moi, pour la promenade quotidienne dans les allées du grand parc.
La Reine avait comme lectrice une demoiselle Müser, une Allemande qui fut l'amie, la compagne constante de ses vieux jours. J'étais bien jeune alors: quatre ans tout au plus. Et cependant, j'ai pieusement gardé en moi l'image, la voix, la tendresse de mon arrière-grand'mère Marie-Amélie, Reine des Français.
De mes deux sœurs que mon souvenir revoit toujours dans l'heureux temps où nous ignorions encore ce qu'on appelle la vie, on sait que l'une et l'autre se sont mariées, Stéphanie, très tôt, comme moi, Clémentine, bien plus tard.
Stéphanie enfant, jeune fille et jeune femme, était d'une grande fraîcheur et beauté. Clémentine, très belle aussi, avait plus de charme. Le destin lui a souri. Son existence prolongée près du Roi lui a donné des vues et des directives que nous n'avons pas eues. Chaque nature a ses dons et ses chances. Loterie humaine.
Clémentine a épousé le prince Victor-Napoléon, et les possibilités diverses qu'un nom aussi éclatant porte avec lui. Stéphanie a fait un mariage qui semblait resplendir, non d'éventualités, mais de certitudes. Je parle du premier, car elle s'est mariée deux fois. La première fois, elle a eu le bonheur d'épouser un être chevaleresque, et qui était, peut-être, le plus remarquable des jeunes hommes de son temps. Il lui apportait en partage la couronne de Charles-Quint et les trônes d'Autriche-Hongrie… Couronne et trônes ont disparu, comme emportés par un magicien infernal, et ma sœur est restée, pour l'Histoire, la veuve de l'archiduc Rodolphe. Elle n'avait que vingt-cinq ans, quand il mourut.
Je n'ai rien dit du décor au milieu duquel paraissaient les divers personnages qui parlaient à mon intelligence et à mon cœur, à l'âge où ils s'ouvraient. Il n'offre rien que de très connu.
Le plus intéressant pour ma jeunesse, fut le château de Laeken. Il ne me reste aucune impression agréable du Palais de Bruxelles, quoique je n'aie pas oublié la galerie et les salons dont les beaux tableaux m'intéressaient, surtout un Charles II, par Van Dyck, vêtu de noir, pâle et noble visage où je croyais lire la mélancolie du destin des Rois.
J'ai vu beaucoup de demeures princières et royales. Elles se ressemblent toutes comme les Musées, et sont, de même, en général, austères et fatigantes. Mieux vaut une chaumière et un petit Téniers pour soi seule, que dix salons et cinq cents toiles qui sont à tout le monde.
Je me plaisais à Laeken, parce que le travail devenait moins absorbant; nous avions plus de liberté, plus d'espace. Je ne me privais ni de courir, ni de sauter, dans les jardins et le parc, entraînant, dès le bas-âge, mon frère qui était la fille et moi le garçon. J'étais forte, vive et endiablée.
Je passais pour une enfant volontaire et avide de s'instruire. Mon habitude de poser des questions m'avait fait surnommer Madame Pourquoi? J'ai toujours aimé la logique et la vérité. Mon instinctive passion du vrai me fit, un jour, cribler de coups de pied et de poing ma gouvernante qui, par un faux rapport, m'avait valu une punition. J'étais dans un tel état que le docteur Wiemmer, appelé, voulut en tirer la cause au clair. Sa conclusion fut que j'avais raison, dans le fond, sinon dans la forme, et que mon caractère était celui d'une nature entière dont on aurait ce qu'on voudrait par la douceur, la franchise et l'équité. On renvoya la gouvernante.
La Reine, bien des fois, rappela cet incident et les paroles du docteur.
Ce médecin, si dévoué à ma famille et trop tôt disparu, sauva ma sœur Stéphanie d'une fièvre typhoïde à la suite de laquelle le Roi et la Reine nous emmenèrent à Biarritz. Le changement d'air était nécessaire à notre convalescence. Nous occupions la même chambre donnant sur la mer, à la villa Eugénie, ma sœur et moi. J'avais treize ans, Stéphanie sept. Je prenais soin d'elle. Il ne fallait pas qu'elle eût froid. Une nuit, un vent de tempête se leva, venant du large et poussant des trombes d'eau.
Réveillée, je cours en chemise à la fenêtre, qui s'était ouverte. Le système de fermeture ne fonctionne pas ou je suis maladroite: je n'arrive pas à fermer. Le vent arrivait si furieux qu'à chaque moment, j'étais repoussée dans mon effort. Je tremblais: j'avais peur pour Stéphanie. Je continuai de lutter contre le souffle de l'océan déchaîné. Que dura ce combat? Je ne sais plus. Je me souviens seulement qu'on me trouva glacée, trempée, grelottante, et qu'on me mit dans un lit chaud.
Les yeux clos, j'entendis le docteur Wiemmer dire à la Reine:
—Voilà toute cette enfant: une autre aurait appelé, sonné. Elle n'a pas voulu d'aide pour protéger sa sœur, et la tempête ne l'a pas effrayée. Elle n'écoutera qu'elle-même et ne reculera pas.
Hélas! chacun est fait au gré de la destinée.
Le premier coup du sort dont j'ai senti la cruelle rigueur fut la mort de mon frère Léopold.
J'avais pour lui les sentiments d'une sœur aimante et maternelle. C'était mon bien, ma chose, mon enfant. Nous grandissions côte à côte, moi tirant de mes douze mois d'avance une autorité considérable. Et j'étais respectueusement obéie.
Léopold, duc de Brabant, comte de Hainaut, aimait à jouer avec des poupées; je préférais, de beaucoup, jouer avec lui. Cependant, notre oncle, l'archiduc Etienne, frère de ma mère, un des meilleurs hommes et des plus distingués que la terre ait portés, nous avait donné deux poupées hongroises, chef-d'œuvre du genre.
La mienne fut baptisée Figaro. Souvenir imprévu de Beaumarchais, ennemi des cours. Qui l'appela ainsi et pourquoi? Je ne saurais le dire. Celle de mon frère reçut le nom plus modeste et romantique d'Irma.
Il fut un temps où Figaro et Irma réjouirent le Palais et Laeken. Ils déridèrent même le Roi. J'organisais des représentations avec Léopold, Irma et Figaro, à rendre jaloux Bartholo!
Nous étions joyeux et insouciants, mon frère et moi, comme on peut l'être à notre âge; et la mort venait. Ce fut un déchirement de mon être, cette disparition de mon frère chéri, dans sa neuvième année. J'osai, je m'en souviens, maudire Dieu, le renier…
Léopold, beau, sincère, tendre, intelligent, résumait, pour mon cœur, ce qu'il y avait de plus précieux dans le monde, après notre mère adorée. Je ne concevais pas plus l'existence sans lui que le jour sans lumière. Et il partit… Je le pleure encore! Il y a plus de cinquante ans de cela!
S'il avait vécu, que de choses changées!
Notre Maison, frappée dans la descendance mâle de sa branche aînée, ne devait pas se relever de cet arrêt du sort. La Belgique saura se souvenir de la grande œuvre accomplie par elle. Mon père et mon grand-père l'ont faite ce qu'elle est.
Elle n'oubliera pas non plus quel ange venu sur la terre fut ma grand'mère, l'immortelle reine Louise. Tant de larmes versées sur sa mort ont laissé leur trace dans le cœur de la Belgique.
De mon grand-père, je répéterai ce que lui disait solennellement M. Delehaye, président de la Chambre des Représentants, dans l'adresse au Roi, lors des magnifiques fêtes des 21 au 23 juillet 1856, pour célébrer le 25e anniversaire de son accession à la couronne.
«Le 21 juillet 1831, la confiance et la joie éclataient à votre couronnement, et, cependant, Sire, vous étiez seul alors sur votre trône, avec vos qualités éminentes et la perspective de belles alliances politiques. Aujourd'hui, vous n'êtes pas seul, vous vous présentez au pays appuyé sur vos deux fils, et sur le souvenir béni d'une Reine aimée et regrettée comme une mère, environné de la famille royale, avec d'illustres alliances contractées, avec la confiance et le sympathique appui des gouvernements étrangers, avec une renommée qui a grandi et l'amour des Belges qui a grandi plus encore que cette renommée. Sire! Nous pouvons avoir foi dans l'avenir…»
Ne puis-je pas, ne dois-je pas, moi aussi, avoir encore foi dans l'avenir?
J'en appelle à mes illustres ascendants; j'en appelle à la Reine, j'en appelle au Roi, près de qui je fus trop souvent desservie et trahie… De ce monde où tout s'illumine pour l'âme affranchie de la terre, il peut voir clair en moi!
VI
MON MARIAGE & LA COUR D'AUTRICHE
DES FIANÇAILLES AU LENDEMAIN DES ÉPOUSAILLES
Quand on décida que je serais mariée, je venais à peine d'avoir quinze ans.
Je fus promise officiellement au prince Philippe de Saxe-Cobourg-Gotha, le 25 mars 1874. Le 18 février, j'étais entrée dans ma seizième année.
Mon fiancé montrait de la persévérance. Deux fois déjà, il m'avait demandée. Sa première démarche remontait à deux années. Le Roi lui avait répondu de voyager. Il avait fait le tour du monde. Puis, il était revenu à la charge. De nouveau, on l'avait prié d'attendre.
M'épouser était chez lui une idée fixe. Quelle sorte d'amour l'inspirait? S'était-il épris de la grâce de ma chaste jeunesse, ou la notion précise de la situation du Roi et de l'avenir de ses entreprises enflammait-elle d'un feu positif le cœur d'un homme épris des réalités d'ici-bas?
Les fiançailles faites, les deux familles intéressées et, plus spécialement, la Reine, d'une part, et la princesse Clémentine, de l'autre, arrêtèrent que mon mariage ne serait célébré que douze mois plus tard.
J'étais si jeune!
Mon fiancé avait quatorze ans de plus que moi. Quatorze ans, ce n'est peut-être pas énorme entre une jeune fille de 25 ans et un homme de 39; c'est beaucoup, entre une innocente de 17 ans et un amoureux de 31.
Je l'avais entrevu, parfois, au cours de ses rapides passages à Bruxelles. Nous nous étions dit des choses insignifiantes, comme un homme de son âge pouvait en dire à une enfant du mien, et en écouter d'elle. Mais il me semblait le bien connaître, et depuis toujours. Nous étions cousins issus de germains. Première difficulté d'ailleurs: il fallait l'autorisation de Rome, pour nous marier. On la demanda et on l'eut. C'est d'usage.
Mon fiancé me laissa à mes études qu'il convenait de parachever, pour faire une entrée réussie dans un monde étranger. Et quel monde! La cour la plus vraiment cour de l'univers. L'ombre de Charles-Quint et l'ombre de Marie-Thérèse; la solennité espagnole, mêlée à la discipline allemande; un empereur que ses malheurs militaires avaient grandi plus que diminué, tellement il portait bien l'infortune; une impératrice, souveraine entre les souveraines par d'incontestables perfections. Autour d'eux, la nuée des archiducs et archiduchesses, des princes, ducs et gentilshommes les plus titrés de la terre.
C'était fort impressionnant pour une princesse belge, qui ne regrettait pas ses robes courtes, parce qu'on ne les regrette jamais quand la mode est aux robes longues, mais qui était encore bien étonnée de se voir habillée en jeune fille.
Cependant, je ne m'embarrassais ni ne m'effrayais de rien, considérant toutes choses à travers les fiançailles et le fiancé.
J'aurais épousé celui-ci, dès le jour que j'eus la première bague, si on m'en avait priée. Je veux dire que je serais allée devant le Bourgmestre et le Cardinal, avec la même candeur qu'un an plus tard.
Saine et pure, élevée en bel équilibre de santé physique et morale par les soins d'une mère incomparable, privée, par mon rang, des amies plus ou moins éveillées qui font des confidences, je me donnais de tout l'élan d'une confiance éthérée au mariage prochain, sans me douter exactement de ce que cela pouvait être. Je n'étais plus sur la planète terre; je créais un astre où mon fiancé et moi, nous allions vivre dans une atmosphère de félicité. L'homme qui serait mon compagnon sur la route enchantée de cette vie dans l'azur, me semblait beau, loyal, généreux, virginal comme moi.
Venues plus tard les heures de mon martyre, et des débats scandaleux où l'intimité de mon cœur fut livrée aux fauves du prétoire, il s'en est trouvé qui ont fait état de mes lettres de fiancée. Elles témoignaient beaucoup d'amour. J'écrivais à l'élu de mes parents et de mes illusions, comme j'aurais écrit à un Archange appelé à m'épouser. Je le parais de la beauté de mes désirs; je le transfigurais.
Les fauves en ont effrontément déduit que j'étais une créature d'incohérence et de duplicité.
Je le demande aux femmes: entre l'amour que nous concevons et celui qui se présente, n'y a-t-il pas bien souvent un abîme?
J'ai été coupable, criminelle, infâme de rouler dans cet abîme. Telle est l'humaine vérité.
Pourquoi ma mère si bonne, pourquoi le Roi si expérimenté, voulurent-ils ce mariage, malgré la disproportion d'âge et le peu de titres que présentait mon fiancé à l'admiration universelle, en dehors de ses titres nobiliaires?