PROSPER MÉRIMÉE


LETTRES

A

M. PANIZZI

1850-1870

PUBLIÉES PAR

M. LOUIS FAGAN

DU CABINET DES ESTAMPES AU BRITISH MUSEUM

TOME PREMIER


TROISIÈME ÉDITION

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1881

Droits de traduction et de reproduction réservés.

PRÉFACE

Stendhal avait fait copier, dans les archives du Vatican, plusieurs manuscrits contenant l'analyse de procès célèbres ou d'aventures scandaleuses des petites cours d'Italie. La soeur de Stendhal, après la mort de l'auteur de la Chartreuse de Parme, cherchait à vendre ces manuscrits. Mérimée s'adressa à M. Panizzi, qui était alors conservateur des imprimés du British Museum, et lui écrivit, le 31 décembre 1850, la première des lettres contenues dans ces deux volumes.

Tel fut le point de départ d'une correspondance qui ne devait être interrompue que par la mort de Mérimée, et qui constitue une oeuvre de la plus haute valeur et de l'intérêt le plus puissant.

Au point de vue littéraire, cela va sans dire: ces lettres sont de Mérimée; mais cette publication présente un caractère particulier, un caractère complètement inattendu; elle va révéler un nouveau Mérimée, un Mérimée politique. La longue suite de ces lettres est, en somme, une véritable histoire du second empire, écrite par l'auteur de Carmen et de Colomba. Quel témoin pourrait-on souhaiter plus brillant et mieux renseigné? Vivant dans l'étroite intimité de l'empereur et de l'impératrice, placé au premier rang pour tout voir et tout savoir, Mérimée rapportait fidèlement à son ami Panizzi tout ce qu'il voyait et tout ce qu'il savait. Et, comme il avait en son correspondant la plus entière confiance, il lui disait aussi tout ce qu'il pensait. Voilà comment l'histoire de l'Empire venait se glisser, au jour le jour, sous la plume de Mérimée, dans l'abandon d'une affectueuse causerie, et voilà pourquoi ces deux volumes pourraient avoir pour titre: le Second Empire raconté par Mérimée.

Mérimée ne se bornait pas à écrire l'histoire de son temps. Il y était mêlé très étroitement et très activement. Il faisait lui-même de l'histoire. Ce sera la grande surprise, ce que nous pourrions appeler le coup de théâtre de cette publication.

Il est pour les souverains une tentation si forte, qu'ils y échappent très rarement. C'est un vrai plaisir de roi que de faire personnellement de la politique extérieure, en dehors et à l'insu de son ministre des affaires étrangères et de ses ambassadeurs attitrés, quelquefois même contre ce ministre et contre ces ambassadeurs. On a lu le bel ouvrage de M. le duc de Broglie, le Secret du roi, cette piquante et profonde étude sur la diplomatie secrète de Louis XV. Eh bien, Napoléon III avait, lui aussi, un très vif penchant pour la politique personnelle. Son esprit était sans cesse hanté par ce rêve de refaire la carte de l'Europe, et l'on peut dire que l'empereur Napoléon III a continué sur le trône la conspiration ce que le prince Louis Bonaparte avait commencée dans l'exil.

Dans un récent article de la Revue des Deux Mondes, M. Cherbuliez a crayonné une esquisse très fine et très ressemblante de l'empereur Napoléon III.

«C'était, dit-il, un grand essayeur, un joueur téméraire et fantaisiste qui ne proportionnait pas les chances du jeu à l'importance de l'enjeu. Napoléon III avait l'âme aventureuse. Longtemps proscrit, il avait du goût pour les proscrits. Quelqu'un qui le connaissait bien avait dit de lui: Grattez le souverain, et vous trouverez le réfugié politique.»

Panizzi était précisément un de ces proscrits pour lequel Napoléon III avait du goût. Ces deux volumes contiennent de véritables dépêches diplomatiques de Mérimée, où l'histoire dès maintenant peut rechercher les secrètes pensées et les secrètes espérances de la politique impériale. Panizzi était l'ami de M. Gladstone, et certaines lettres de Mérimée au directeur du British Museum étaient, en réalité, des lettres de Napoléon III au chancelier de l'Échiquier.

Mais cette correspondance n'est pas seulement une correspondance politique. Mérimée était de l'école de Stendhal. Le spectacle de la vie humaine l'intéressait et l'amusait par tous ses côtés, graves et plaisants, sérieux et gais. Il ne haïssait pas les histoires un peu vives, et il les racontait avec un art délicieux.

Nul n'a vu de plus près que Mérimée la cour du second empire. Il n'était pas seulement des grandes séries de Fontainebleau et de Compiègne; il était des petits lundis des Tuileries et des petites séries de Biarritz. Aussi la chronique mondaine de l'Empire tient-elle une place considérable dans ces lettres, qui foisonnent en anecdotes hardies, très hardiment contées.

Cette correspondance abonde en détails curieux et piquants sur la vie intime de l'empereur et de l'impératrice. Mérimée raconte à son ami Panizzi les petites brouilles et les petites bouderies de ménage, les petites querelles et les petites scènes de famille: C'est, par exemple, le 15 novembre 1863, à Compiègne, le jour de la fête de l'impératrice. Le prince Napoléon est assis à la droite de l'impératrice... L'empereur lui dit de porter un toast et de faire un speech. Le prince fait la grimace. Très spirituellement l'impératrice s'empresse de dire: «Je ne tiens pas beaucoup au speech... Vous êtes très éloquent, mais vos discours me font un peu peur.» Nouvelle sommation de l'empereur. Le prince répond: «Je ne sais pas parler en public.--Alors, dit l'empereur, vous ne voulez pas porter la santé de l'impératrice?--Si Votre Majesté le veut bien, je m'en dispenserai.» Le prince Joachim Murat porte le toast. On quitte la table un peu ému...

«Cependant,» dit Mérimée, «l'hôte et l'hôtesse ont gardé leur sang-froid ordinaire, et l'impératrice a même pris le bras du prince pour passer au salon. Le prince est resté là fort isolé, tout le monde l'évitant et, lui, faisant une mine boudeuse et méchante qui le faisait ressembler fort à Vitellius.»

De cette scène extraordinaire, la lettre du 18 novembre fait le tableau le plus animé, le plus vivant. Elle raconte ensuite et les allées et venues du lendemain, et le replâtrage, etc., etc. Toutes les lettres datées de Compiègne, de Fontainebleau, de Biarritz présentent le même intérêt et nous font pénétrer au coeur même de toutes les passions et de toutes les ambitions qui s'agitaient autour de l'empereur. C'est, en quelque sorte, la petite histoire de l'Empire, écrite de main de maître... Or petite et grande histoire se touchent, et se confondent sans cesse, se tiennent par mille liens secrets et, l'une par l'autre, se commentent, s'expliquent et se complètent.

Mérimée, au fond, avait peu de goût pour tous ces divertissements de cour. Il trouve, à certaines heures, que ces fêtes perpétuelles ne vont pas sans beaucoup de fatigue et sans un peu d'ennui. Il serait volontiers de l'avis de lord Palmerston, qui disait que la vie serait supportable sans les plaisirs. De Compiègne, Mérimée, dans ce même mois de novembre 1863, écrit à Panizzi:

«Nous vivons ici en grande occupation. Votre serviteur est directeur de théâtre, auteur et acteur. Il fait de plus des révolutions dans les beaux-arts et de la polémique avec l'Institut. Dans ses moments de loisir, on lui donne des recherches à faire dans l'histoire romaine. Il est, d'ailleurs, libre de faire ce qui lui plaît depuis une heure du matin jusqu'à huit heures. Heureusement que mercredi je redeviens homme libre.»

Quelques années plus tard, à Biarritz, il a un nouvel accès de révolte:

«Bien que je m'acquitte très honorablement de mon métier de courtisan, dit-il, je me sens pris parfois d'idées à la Bright, et j'ai envie de m'en aller vivre en homme libre dans quelque auberge au soleil.»

Mais ce n'était là que des boutades passagères. Mérimée, en définitive, retombait assez facilement sous le joug. Il était si bien reçu, si bien traité par ceux qu'il appelait le maître et la maîtresse de la maison. Et puis c'était un grand curieux que Mérimée. Il se trouvait là aux premières loges pour assister à l'histoire de son temps, qui l'intéressait violemment. Mérimée, qui s'était fait une réputation d'insensibilité et d'insouciance, était, en somme, le moins insensible et le moins insouciant des hommes.

Ces lettres vont montrer tout ce qu'il y avait d'ardeur et de passion dans l'âme de Mérimée. A tel point que cette publication, qui va mettre encore une fois tout le monde d'accord sur le talent et l'esprit de Mérimée, n'aura certainement pas la même bonne fortune au point de vue religieux et au point de vue politique. Mérimée était, en même temps, très anticlérical et très anti-révolutionnaire. Absolu dans ses opinions, Mérimée les expose avec une extrême netteté, et avec une extrême franchise, dans la pleine liberté d'une correspondance familière. Ces opinions appartiennent aujourd'hui à la libre discussion, et, de cette libre discussion, la grande mémoire de Mérimée n'a rien à redouter.

Il eut, en effet, ce très rare mérite d'être, tout le long de sa vie, parfaitement sincère et parfaitement désintéressé. Placé à la source même des honneurs et des faveurs, Mérimée n'avait aucune ambition; son indifférence était égale pour le pouvoir et pour l'argent. Il lui eût été bien facile de s'enrichir; il ne s'enrichit pas; sa très modeste aisance, il la devait tout entière à sa plume. On verra dans ces lettres que Mérimée fut sur le point d'être nommé secrétaire des commandements de l'impératrice; mais il souhaitait de tout son coeur que le choix de l'empereur ne tombât pas sur lui; et, quand il apprit qu'un autre avait la place, il poussa un long soupir de soulagement. Mérimée fut sénateur; et vraiment c'était peu de chose pour l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre. Tout l'honneur était pour le Sénat.

A côté de cette absence d'ambition et de cette indifférence pour l'argent, Mérimée eut une autre vertu peu commune chez ceux qui vivent dans l'entourage des souverains. Un jour,--c'était le 16 avril 1835,--M. Thiers était à la tribune de la Chambre des députés. Il parlait de Napoléon Ier. Faisant allusion à la servilité des hommes du premier empire, il disait:

--Savez-vous à quoi servait cette timidité devant l'empereur? à lui faire ignorer ou méconnaître la vérité.

Le maréchal Clauzel interrompit M. Thiers:

--J'en demande pardon à monsieur le ministre de l'intérieur, on pouvait dire la vérité à l'empereur.

--Oui, répondit spirituellement M. Thiers, quand on avait du courage; mais, quand on est réduit à n'entendre la vérité que de la bouche de ceux qui ont le courage de la dire, on l'entend de très peu de monde.

Eh bien, Mérimée était de ce très peu de monde. Il avait le courage de dire la vérité. Lisez la lettre du 1er octobre 1863. L'impératrice projetait un voyage en Espagne. Tout le monde blâmait et redoutait ce voyage... Mais tout le monde se taisait. C'est Mérimée seul qui a le courage de parler.

«J'ai eu,» dit-il, «une bataille à soutenir contre l'impératrice. Vous ne serez pas surpris quand je vous dirai que bien qu'elle fût un peu irritée, elle n'a pas cessé un instant d'être bienveillante et bonne pour moi, comme à son ordinaire. Mon attachement pour elle et le danger très réel de la chose m'ont donné hardiesse et franchise, et je lui ai débité très nettement ma râtelée, quelquefois avec plus de vivacité que le respect ne l'exigeait. Elle a discuté longuement, mais en avocat qui soutient une mauvaise cause. Son grand argument était qu'elle était bien libre de faire tout ce qu'un particulier peut faire. J'ai répondu qu'elle n'était pas un particulier, qu'elle avait des charges et qu'elle devait les supporter. Après une demi-heure de dispute très animée, ayant dit tout ce que j'avais sur le coeur, j'ai conclu qu'une grande souveraine comme elle ne pouvait rien faire qui compromît et son mari et son pays, et qu'elle devait se persuader qu'elle n'était pas libre; qu'un roi l'est moins que personne, et que c'était pour cette raison que j'avais refusé toutes les couronnes qu'on m'avait offertes.»

Voici l'année terrible. L'Empire va s'écrouler devant l'invasion. Mérimée est aux Tuileries un des fidèles de la dernière heure. Après avoir raconté les fêtes et les splendeurs des jours éclatants, il raconte les tristesses et les deuils des jours tragiques. Il faut bien reconnaître que l'impératrice, dans cette crise suprême, montra beaucoup de courage et de dignité.

«Je ne sais rien de plus admirable, que l'impératrice,» écrit Mérimée le 16 août 1870; «elle ne se dissimule rien, et cependant montre un calme héroïque, effort qu'elle payé chèrement, j'en suis sûr.»

«J'ai vu notre, hôtesse de Biarritz,» dit-il le 22 août; «elle me fait l'effet d'une sainte.»

Et, dans sa lettre datée du 4 septembre, il écrit:

«Je vais essayer d'aller aux Tuileries.»

C'est presque le dernier mot de la dernière lettre datée de Paris. Si Mérimée put aller jusqu'aux Tuileries, il n'y trouva pas celle qu'il voulait voir. Il n'y avait plus d'impératrice.

En somme, Mérimée--cette affirmation va paraître paradoxale, et elle n'est cependant que l'expression de la stricte vérité,--Mérimée n'a jamais été très bonapartiste. Le régime impérial ne lui a jamais inspiré une grande confiance. L'Empire, en 1862, paraissait encore bien solide et bien puissant... Eh bien, Mérimée, le 31 mars 1862, écrivait à Panizzi: «On souffre, on s'inquiète.» Et il ajoutait très finement: «On aspire vers quelque chose qui ne soit ni le passé ni le présent.»

Le plus tendre et le plus respectueux dévouement pour l'impératrice, tel était le fond des opinions de Mérimée. Eugénie de Téba avait deux ans quand Mérimée fut présenté à la comtesse de Montijo. Quelques années plus tard, un des amis de Mérimée le rencontra rue de la Paix; il tenait par la main une adorable petite fille de cinq ou six ans. Frappé de la grâce et de la gentillesse de cette enfant, l'ami de Mérimée demanda qui elle était.

--C'est, répondit-il, une petite Espagnole, la fille d'une de mes amies... Je vais lui faire manger des gâteaux.

Et Mérimée entra chez un pâtissier pour faire manger des gâteaux à cette petite fille, qui devait, vingt ans plus tard, devenir impératrice des Français et passer par de si éclatantes et de si tragiques destinées. La tendresse que Mérimée portait à cette enfant devint une fidèle et respectueuse affection qui jamais ne se ralentit ni ne se démentit.

L'impératrice Eugénie quittait Paris le 4 septembre, et Mérimée, six semaines après, mourait à Cannes, échappant ainsi à toutes les douleurs qui allaient déchirer les âmes françaises. Il mourut pendant son sommeil, et si doucement, qu'on l'aurait pu croire endormi.

La dernière lettre de ce recueil annonce à Panizzi qu'il ne verra plus son ami. Cette lettre est écrite par l'une de ces nobles femmes qui avaient consacré leur existence à Mérimée et qui, jusqu'à la dernière heure, l'entourèrent des soins les plus dévoués.

Nous croyons devoir faire suivre ces quelques explications d'une notice de M. Louis Fagan sur l'homme éminent qui recevait ces lettres et qui les a précieusement conservées, sentant bien qu'elles faisaient partie de l'oeuvre de Mérimée et qu'elles devaient, en fin de compte, appartenir au public.
XXX

PANIZZI

Antonio Panizzi naquit à Brescello, duché de Modène, le 16 septembre 1797; le Modenais faisait alors partie de la république Cisalpine. Panizzi passa sa jeunesse au lycée de Reggio; il suivit ensuite les cours de l'université de Parme. Reçu docteur en droit en 1818, Panizzi avait l'intention de se consacrer à l'étude de la jurisprudence. Mais, ardemment patriote, il se jeta dans le mouvement révolutionnaire qui éclata à Naples en 1820 et l'année suivante en Piémont. Un des conspirateurs, pris de lâcheté, le dénonça aux autorités révolutionnaires comme un des chefs de l'insurrection. Panizzi fut obligé de s'enfuir. On instruisit son procès, et il fut, par contumace, condamné à la peine de mort et à la confiscation de ses biens.

Panizzi avait cru pouvoir trouver un asile à Lugano; mais, sur les réclamations de l'Autriche, il dut quitter cette ville et partit pour Genève. Il ne put y demeurer en paix. Les représentants de l'Autriche, de la France et de la Sardaigne exigèrent son expulsion du territoire helvétique. Panizzi se réfugia en Angleterre.

Après un séjour de quelques mois à Londres, Panizzi, d'après les conseils et avec la recommandation d'Ugo Foscolo, alla s'établir à Liverpool. Il y passa cinq années, donnant des leçons d'italien.

Lorsqu'en 1828 l'université de Londres fut fondée sous les auspices de lord Brougham, celui-ci offrit à Panizzi la chaire de langue et de littérature italiennes. Panizzi accepta et vint s'établir à Londres.

Le 27 avril 1831, il fut appelé, en qualité de conservateur adjoint, au département des imprimés du British Museum. Dès lors Panizzi put se donner tout entier à sa passion pour les livres; il ne tarda pas à se placer au premier rang parmi les grands bibliographes de l'Europe.

La bibliothèque du British Museum était, à cette époque, dans un état très peu satisfaisant. Les sections littéraires présentaient de nombreuses lacunes; le classement était défectueux; la bibliothèque ne recevait aucune subvention régulière; tout était sinon à faire, du moins à refaire. En 1835-36, la Chambre des communes nomma un comité chargé de procéder aune enquête sur la situation du British Museum. Panizzi fut entendu. Il soumit au comité tout un plan de réforme et de réorganisation de la bibliothèque. Panizzi fut chargé d'une mission à l'étranger; il visita les grandes bibliothèques de l'Europe, réunit une masse considérable de documents et, à son retour, démontra clairement quelles réformes étaient indispensables.

L'enquête et la mission de Panizzi eurent de féconds résultats. On se mit sérieusement à l'oeuvre; mais on sentait bien que ce qui manquait surtout au département des imprimés, c'était un directeur jeune, plein de résolution et de vigueur. Aussi, quand le conservateur se retira en juin 1837, Panizzi fut-il choisi pour lui succéder.

Les hautes capacités de Panizzi trouvèrent leur emploi et la bibliothèque prit, très rapidement, un merveilleux développement. La main d'un maître se fit sentir. Il y eut là un immense travail d'organisation, d'installation, de surveillance. Panizzi voulait que la bibliothèque nationale fût digne du pays qui lui avait si généreusement offert asile et protection. Il consacra sa vie à cette grande tâche.

Panizzi rencontra bien des difficultés et bien des résistances. Il se heurta à des habitudes prises... On blâmait la forme nouvelle du catalogue, on critiquait les acquisitions de livres, et ceux qui criaient le plus fort étaient naturellement ceux qui n'entendaient absolument rien à la question.

Un tel état de choses amena la nomination d'une commission chargée d'examiner la constitution et l'administration du British Museum. Là, en champ clos, Panizzi tint brillamment tête à tous ses ennemis. Après un débat de dix-huit jours, la commission se prononça en faveur de Panizzi. A partir de ce jour, aucune plainte ne se fit plus entendre. Tout le monde rendit justice à Panizzi; son oeuvre ne fut plus contestée.

Cependant, s'enrichissant chaque jour, la bibliothèque manquait d'air et d'espace. Un grand nombre de projets furent proposés pour son agrandissement. Le plan de Panizzi fut adopté; il était de la plus grande hardiesse et de la plus grande originalité. Panizzi, au centre même de la bibliothèque, dans l'intérieur quadrangulaire du Museum, éleva une immense salle de travail pouvant contenir plus de trois cents lecteurs. Le buste de Panizzi, exécuté par Marochetti, a été placé au-dessus de la porte d'entrée de la salle de lecture; ce n'est que le juste témoignage de la reconnaissance du département des imprimés.

Le 6 mai 1856, Panizzi fut nommé administrateur en chef du Musée britannique, qui, sous son énergique et brillante direction, ne cessa de grandir et de prospérer.

Panizzi fit connaître, en juillet 1866, son intention de prendre sa retraite; le 27 du même mois, le Parlement délibéra sur cette démission. M. Disraeli, aujourd'hui lord Beaconsfield, prononça l'éloge de Panizzi et la Chambre des communes lui accorda comme pension de retraite l'intégralité de son traitement. Le 27 juillet 1869, Panizzi fut créé K. C. B chevalier de l'Ordre du Bain, honneur qu'aucun Italien n'avait encore obtenu.

Telle a été la carrière officielle de cet homme éminent. Il mourut à Londres, dans sa résidence de Bloomsbury-Square, le 8 avril 1879. Bien que strict et inflexible observateur de la discipline dans son administration de la bibliothèque, Panizzi était bon et indulgent pour ses subordonnés. Quand il prit sa retraite, il reçut d'unanimes témoignages, non pas seulement d'estime et d'admiration, mais aussi d'affection et de reconnaissance.
LOUIS FAGAN.

LETTRES

A

M. PANIZZI


I

Paris, 31 décembre 1850.

Mon cher Monsieur,

Il y a quelque temps, j'ai remis à un ami de M. Libri un mot pour vous qui, je pense, ne vous est pas encore parvenu. Je vous demanderai la permission de vous répéter, par la poste, mon humble requête. Voici en quoi elle consiste:

Un de mes amis, M. Beyle, connu sous le pseudonyme de Stendhal dans la littérature contemporaine, avait fait copier au Vatican, dans les archives, quatorze volumes in-folio manuscrits, contenant l'analyse d'un certain nombre de procès célèbres ou d'aventures scandaleuses de la cour papale et d'Italie. A l'époque où cette copie fut faite, il était difficile de pénétrer dans les archives du Vatican. M. Beyle, qui était consul de France à Civita-Vecchia, avait obtenu, avec beaucoup de peine, la permission de copier les susdits manuscrits. Ils forment quatorze volumes in-folio, écrits d'une belle main italienne, et sont en italien ou en latin.

M. Beyle est mort, et sa soeur, qui est dans la misère, cherche à vendre ces manuscrits. Le British Museum pourrait-il, voudrait-il s'en accommoder? Quel prix en donnerait-il? Y a-t-il à Paris quelqu'un que vous pourriez charger de les examiner?

Voilà, mon cher Monsieur, ce que je vous ai mandé par cette occasion infidèle. Je vous serais extrêmement obligé de me répondre un mot, si cela vous est possible.

Agréez, mon cher Monsieur, l'expression de tous mes sentiments de haute considération et d'amitié.

II

Paris, 4 juillet 1855.

Mon cher Monsieur,

Permettez-moi de vous présenter mon ami, M. de Lagrené, qui mène sa fille voir Londres. Soyez assez bon pour lui faire montrer les bijoux antiques et le fameux manuscrit de la Grande Chartreuse. M. de Lagrené a été un de mes meilleurs consolateurs dans les désagréments que ce manuscrit m'a causés, et je le recommande très instamment à votre obligeance.

Nous avons ici la moitié de l'Angleterre. Notre exposition, mal commencée, est devenue vraiment curieuse et vaut la peine qu'on fasse le voyage. J'espère qu'elle vous tentera.

Adieu, mon cher Monsieur, veuillez agréer l'expression de tous mes sentiments bien dévoués.

III

Paris, 11 octobre 1857.

Cher monsieur Panizzi,

Je suis charmé que vous ayez eu un beau temps pour passer ce bras de mer si ennuyeux. Du reste, vous aviez trop peu mangé pour qu'un gros temps fût profitable aux poissons.

J'ai passé la soirée avant-hier chez lady Holland. Nous avons tenu beaucoup de mauvais propos sur Dieu, les rois et les hommes, notamment contre vous.

M. Cousin, que vous connaissez sans doute, m'adresse une question à laquelle je ne sais que répondre. Il y a, à l'exposition de Manchester, un portrait attribué à Mignard, celui de Julie d'Angennes, qui appartient à lord Spencer. Or, à l'époque où le portrait paraît avoir été fait, Mignard n'était pas en France. Vous qui connaissez l'univers, il ne se peut pas que vous ne connaissiez lord Spencer. Lorsqu'il vous tombera sous la main, soyez assez bon pour lui demander ce qu'il sait de l'origine de son portrait.

Tenez pour assuré que l'impératrice n'est pas allée à Stuttgart afin de montrer une attention particulière pour la reine Victoria. Ne croyez à rien de ce qu'on peut vous dire sur le relâchement de l'alliance.

Adieu, cher monsieur Panizzi. Sachez que j'ai accroché une petite provision, de champagne sec. Vous devriez venir m'en dire votre avis aux vacances de Noël.

IV

Cannes, 5 décembre 1857.

Mon cher Panizzi,

J'ai quitté Paris il y a quelques jours pour chercher le soleil ici, tout près de l'Italie, et, selon mon usage, j'ai oublié cent choses que j'aurais dû faire avant mon départ. La plus importante était de vous remercier de la lettre de lord Spencer, de la part de Cousin, et, de plus, de vous importuner encore au sujet des maîtresses adorées de ce grand philosophe. Il ne rêve à présent qu'à Julie d'Angennes, et voici ce qu'il m'avait donné pour vous, où plutôt pour lord Spencer. Il voudrait réponse aux questions suivantes:

Dans le tableau que possède lord Spencer, Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, est-elle en buste ou jusqu'à la ceinture? est-elle maigre, ou a-t-elle de l'embonpoint? a-t-elle les cheveux noirs ou blonds, les yeux noirs ou bleus? peut-on discerner si elle a une belle taille et si elle est grande?

Si vous pouvez obtenir ce signalement avec l'exactitude d'un gendarme autrichien (dont vous avez la robe de chambre), vous m'obligerez infiniment de me l'envoyer ici, où je pense que M. Cousin ne tardera pas à venir. Il se plaint fort de la poitrine; pourtant, ses passions pour les belles mortes sont des moins fatigantes.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis un peu poussif, mais je me suis déjà assez agréablement remis par ce beau climat. Je voudrais que vous pussiez en faire l'essai.

V

Paris, 25 janvier 1858.

Mon cher Panizzi,

Je voulais vous écrire il y a longtemps, mais j'ai eu tant de tribulations que le courage m'a manqué. C'est vous qui êtes la cause de tous mes tourments, en faisant votre diable de bibliothèque qui empêche M. Fould de dormir. Il veut en avoir une aussi, et je m'écrie comme Mercutio: A plague on both your houses!

Depuis quelques jours, je préside la commission chargée de porter la lumière dans cette noire caverne. Nous avons envie de bien: faire; mais, pour bien faire, il nous, faudrait, avoir des hommes et de l'argent. Je ne sais où les trouver. Vous devriez bien venir nous organiser notre affaire, et vous guérir de tous vos rhumes en mangeant ici de la soupe grasse et du macaroni.

Mille remercîments et excuses de toute la peine que vous avez prise pour apprendre à Cousin la couleur des yeux et des cheveux de sa bien-aimée. Il attendra que le présent lord Spencer puisse écouter ses voeux, et un amour comme le sien n'est pas si pressé qu'il ne puisse vivre encore cinq ou six mois sans nouvel aliment.

Adieu, mon cher ami. On m'a joué hier le tour de me nommer rapporteur de la commission de la Bibliothèque. Si vous ne venez pas à Paris cet hiver, il faudra que j'aille vous relancer à Londres et vous embêter d'une série de queries aussi longue que l'échelle de Jacob. Entre nous, mon métier est des plus désagréables. J'ai à tourmenter des confrères et des maîtres, et, ce qu'il y a de pis, à leur dire de temps en temps qu'ils me font des contes à dormir debout. Que résultera-il de tout cela? Je n'en sais trop rien en ce qui concerne la Bibliothèque; mais, en ce qui me concerne personnellement, le plus sûr est un embêtement immense.

VI

Paris, 12 mai 1858.

Mon cher Panizzi,

Je suis arrivé hier dans mes foyers après un passage assez peu orageux qui m'a permis de digérer tranquillement votre bon dîner, et, à dix heures, je déjeunais solitairement en pensant à nos bons tête-à-tête du British Museum. J'ai dormi merveilleusement cette nuit et je ne me ressens plus du tout des cahots du chemin de fer, lequel a grand besoin de réparations, à ce qu'il me semble.

Bien que je n'aie pas vu encore beaucoup de monde, je suis frappé de l'ignorance totale où l'on est ici de l'état de l'opinion en Angleterre. J'ai trouvé des gens qui me demandaient sérieusement si je n'avais pas été insulté dans les rues de Londres. Tutto il mondo è paese. On me demandait à Londres combien il y avait d'électeurs en France.

Il paraît que mon rapport n'est pas encore publié, et je ne serais pas étonné qu'on ne l'escamotât en douceur. Au reste, je n'ai pas encore vu le ministre, et je ne sais que ce que m'a dit un de nos collègues de la commission. Quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains, et la fantaisie d'ordre qu'a eue Son Excellence aura eu du moins ce résultat de me faire passer un mois très heureux avec vous. Le reste est son affaire et je m'en soucie peu.

Tout est ici fort tranquille, sauf un reste d'excitation contre la perfide Albion, à qui les épiciers ne pardonnent pas la bataille de Waterloo et l'acquittement de votre habitué du reading room [1]. Le Corps législatif a eu quelques petites velléités d'opposition, le sage Sénat a même les siennes. Quand ce peuple-ci n'a rien à faire, il a besoin de faire quelque malice. Les Français sont comme les singes, qui, dans l'oisiveté, se mangent la queue.

[Note 1: ][ (retour) ] Bernard, impliqué dans l'affaire Orsini; son extradition fut refusée par l'Angleterre.

Lord Cowley a dit ici, en bon lieu, que, plutôt que de céder la place, lord Derby dissoudrait la chambre. Ci vedremo.

Malgré la sainte horreur que j'ai pour l'éloquence, je regrette un peu de ne pouvoir assister à la grande bataille qui va se donner. Il me semble que le résultat le plus infaillible sera force blessures très cuisantes à des vanités personnelles, spectacle très divertissant pour la galerie. Mais qui gagnera en considération dans ce débat? Personne assurément. Un grand mathématicien pourrait peut-être prédire, au train dont vont les choses, en quelle année l'Angleterre sera démocrate, en quelle autre elle vendra par mesure d'économie les marbres de Phidias et les livres colligés par M. Panizzi. Ce sera dans assez longtemps, je pense; mais nos petits-enfants, surtout si nous ne nous pressons pas de les faire, pourront bien voir tout cela.

Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille remercîments pour votre si aimable et si bonne hospitalité.

VII

Paris, 16 mai 1858.

Mon cher Panizzi,

J'ai vu le maréchal Vaillant, président de la commission de la correspondance de Napoléon, et je lui ai montré la note de mistress Tennant. Il m'a dit que l'empereur déclarait les lettres apocryphes; mais, comme je lui en avais déjà dit le prix, j'ai lieu de soupçonner que c'est ce prix de huit mille francs qui lui fait trouver les raisins trop verts.

Je vais, la semaine prochaine, à Fontainebleau pour huit jours. J'aurai sans doute occasion de causer avec l'empereur lui-même, et de lui dire mon opinion sur l'authenticité. Le malheur, c'est que l'exagération du prix rend l'affaire très difficile à conclure. On m'a dit ici que les autographes de Napoléon Ier ne se vendaient pas plus de cent ou cent cinquante francs; il est vrai qu'on en trouve rarement d'aussi vifs de passion et de style que ceux de mistress Tennant. Si vous la voyez, et elle est bonne à voir, vous pourrez lui-dire qu'on est prévenu contre ses lettres, mais que cette prévention sera détruite par moi; alors restera le prix, qui, si elle y persiste, rendra la négociation inutile.

La nomination de Picard n'a pas fait beaucoup d'effet. Nous sommes habitués à voir nommer à Paris, des députés exagérés. Cependant, c'est un mauvais symptôme. Le nouveau ministre de l'intérieur est peu adroit, et paraît connaître assez mal les hommes et les choses.

Adieu, mon cher ami; je suis plus triste que je n'étais autrefois de déjeuner et de dîner seul.

VIII

Paris, 7 juin 1853.

Mon cher Panizzi,

Les oreilles ont dû vous corner, ces jours passés. Sa Majesté la reine des Pays-Bas et votre serviteur ont passé, à dire du mal de vous, tout le temps d'une chasse au cerf, dans la forêt de Fontainebleau. C'est une étrange femme, qui sait tout, qui parle bien de tout et qui serait la perfection, si elle ne voulait pas paraître Française, ayant eu le malheur de naître en Wurtemberg. Elle se fait vive à la manière des Allemands, qui se jettent par la fenêtre pour avoir l'air dégagé.

La reine est du moins très aimable. Nous avons sué sang et eau pour amuser Sa Majesté: bals, fêtes champêtres, charades, etc. Si vous ne me trahissez pas, je vous avouerai que ma courtisannerie est allée jusqu'à lui faire de petits vers en manière de compliment, et que cependant, par respect pour la vérité, je me suis borné à la comparer à Vénus, Minerve, etc. Comme les princes sont toujours ingrats, je n'y ai pas même gagné une bouteille de curaçao ou un fromage de Hollande. Rien qu'un rhume effroyable pour avoir eu l'insigne honneur d'être trempé de pluie à côté de Sa Majesté.

L'autre jour, il y a eu à Fontainebleau une foire où l'impératrice est allée acheter du pain d'épice. Le prince de Nassau, qui l'accompagnait, a acheté une blouse et une casquette sans qu'elle s'en aperçût et, dans ce nouveau costume, il est venu lui parler. Elle ne l'a pas reconnu et a poussé un grand cri; les gens de la suite sont accourus, et le quiproquo a été traduit à Paris en une tentative d'assassinat. Tenez ma version pour exacte.

Vous trouverez dans le Constitutionnel d'aujourd'hui, 7 juin, un article assez curieux sur les échanges de livres faits par la bibliothèque d'Augsbourg, d'où résulte qu'ils vendent les bons et gardent les mauvais. Cela s'appelle se défaire des doubles.

Adieu, mon cher ami; je pense aller faire un tour en Suisse. On ne vit pas ici: il y a 33 degrés Réaumur. Si je revenais par Venise, je vous demanderais un mot pour quelque bon chrétien de ce pays que vous connaissez sûrement.

IX

Berne, 7 juillet 1853.

Mon cher Panizzi,

Nous nous verrons sans doute, et nous remangerons ensemble du macaroni à Recoaro, si cette partie du monde est aussi près de Venise que vous le dites, d'accord avec les géographes. Je pense être à Venise dans les premiers jours d'août, selon la recommandation de lady Holland, dont je me méfie un peu. Je me demande ce que doivent sentir les lagunes à cette époque, et combien de cousins doivent les habiter. Les cousins ne m'ont pas épargné, même en ce pays de froidures. Ni la neige ni les montagnes ne les arrêtent. J'ai les mains plus épaisses que des épaules de mouton, par suite de leurs piqûres. Que sera-ce lorsque le soleil d'Italie leur prêtera une activité nouvelle!

Selon l'usage des Parisiens, je suis sans la moindre lettre et par conséquent sans nouvelles. Je suis sûr que M. Rouland n'a pas encore publié notre rapport. Notre travail aura eu ce résultat admirable d'achever la désorganisation, déjà si avancée, de la Bibliothèque.

Adieu, mon cher Panizzi; mille et mille amitiés bien vraies.

X

Venise, 11 août 1858.

Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis quelques jours, assez bien installé, ayant vue sur le Grand Canal; nourriture satisfaisante et bon appartement. Je vous donne ces détails parce que M. Brown dit que vous allez arriver ici, avec votre amie, qui ne jure que par l'immacolata. Je suis ici avec deux dames anglaises [2] (d'un âge respectable), anciennes amies de ma mère et de moi, faisant très bon ménage.

[Note 2: ][ (retour) ] Miss Lagden et mistress Ewers, par qui Mérimée a été, jusqu'à son dernier jour, entouré d'attentions délicates et de soins dévoués.

De toute façon, je vois que nous avons fait ce qu'on appelle de la bouillie pour les chats: Le ministre s'est moqué de nous. On ne m'y rattrappera plus. Je crois que Taschereau sera le directeur; mais il ne faut répondre de rien avec des gens qui tournent à tout vent. Une seule bonne chose sera faite, c'est qu'on ne poussera pas plus loin la facétie du catalogue imprimé, et que les employés de la Bibliothèque ont une augmentation de traitement. Ils ne me mangeront pas à mon retour.

Hier, nous avons eu une sérénade très belle. Nous avons badaudé et passé sous le Rialto au milieu de la bagarre. On devient aussi bête que les natifs à ces fonctions, et j'aurais préféré voir ma gondole en pièces plutôt que de reculer d'un pied.

Il me semble que le discours de l'empereur est très bon. J'espère qu'il sera bien pris en Angleterre. Ici, il fait bon effet auprès des autorités, qui ont un peu peur de Sa Majesté.

Adieu, mon cher Panizzi; à bientôt! M. Brown a été on ne peut plus aimable pour moi. C'est un Vénitien complet.

XI

Paris, 17 octobre 1858.

Mon cher Panizzi,

Il n'y a rien de si beau que la cathédrale de Sienne, si ce n'est celle de Lucques, si ce n'est la vue depuis Savone jusqu'à Fréjus, le long de la rivière de Gênes. Gîtes excellents tout le long de la route, excepté à Oneglia. Connaissez-vous la soupe aux cailles et au riz? Je pense qu'on ne mange que cela en paradis.

Adieu, mon cher ami; mille tendresses à vos marbres et à vos bouquins.

XII

Cannes, 7 janvier 1859.

Mon cher Panizzi,

Je suis ici depuis quelques jours, à deux pas de votre chère Italie, en face d'une mer magnifique et d'un soleil resplendissant. Il faut, je suppose, une force d'imagination peu commune pour se représenter ce que c'est que le soleil au 7 janvier, lorsqu'on est au British Museum. Cependant, il fait ici un peu froid, et, à quatre heures, il faut prendre un paletot. Nous y avons lord Brougham et toute sa famille. Il est encore vert et actif, malgré ses quatre-vingt-deux ans, et va faire à pied des visites dans les environs. En fait de célébrités, nous avons encore M. de Tocqueville, qui est très gravement malade, et qui, je le crains, ne quittera ce pays-ci que pour un autre bien éloigné d'où personne n'est revenu apporter des nouvelles.

Que dites-vous du compliment de bonne année fait par l'empereur à M. de Hübner? Selon ce qu'on m'écrit, la version officielle est la seule vraie, et il ne faut pas prendre celle du Nord et d'autres journaux étrangers. Quelle que soit la phrase, elle montre que notre ami Salvagnoli est un grand diplomate! Assurément on doit lui en faire les honneurs à Florence. Bien que je me dispense de croire une grande partie des bruits qui circulent, je trouve que la situation doit être bien tendue pour que Sa Majesté ait jugé nécessaire d'en avertir ainsi le public dans une occasion où il était si facile et si simple de ne rien dire.

On m'écrit, de bonne part, que l'état de l'Italie est encore plus bouillonnant que lorsque nous nous y trouvions ensemble. Mais à quoi cela aboutira-t-il? Les Russes de l'ambassade, à Paris, ne parlaient de l'Autriche qu'avec la tendresse qu'on lui porte à Milan et à Venise. Malheureusement, je ne crois pas qu'en cas de rupture complète, ils prennent franchement parti pour nous. Que feront les Anglais? Hic jacet lepus. Ils sont probablement trop occupés dans l'Inde et chez eux pour se mêler d'abord de nos affaires; mais comment croire qu'ils laisseraient leur bonne amie dans la débine! Observez que la guerre, pour l'Autriche, c'est un duel à mort. Une bataille perdue amène la dislocation de la monarchie, et, par conséquent, la recomposition de l'équilibre européen. La partie est trop grosse pour que l'Angleterre n'y intervienne pas, et, si elle est l'alliée de l'Autriche, nous ne nous y frotterons probablement pas; car alors notre position serait tout aussi mauvaise que la sienne, abandonnée à ses propres forces. Il y a des chose si graves, qu'elles sont impossibles.

Adieu, mon cher ami. Mistress Ewers et miss Lagden, qui sont ici, regrettent beaucoup de ne pas vous avoir. Elles se rappellent à votre souvenir.

XIII

Paris, 12 mars 1859.

Mon cher Panizzi,

Me voici de retour à Paris depuis quelques jours et regrettant déjà mon soleil de Cannes, qui n'est pas moins beau que celui dont nous avons senti la chaleur aux bords de l'Arno.

Que dites-vous de ce qui se passe? Lord Cowley vous a-t-il conté ses conversations avec Sa Majesté impériale et royale apostolique? Quant à moi, je ne sais rien. On est à la paix depuis vingt-quatre heures, ce qui rend très probable que demain on sera belliqueux. Ce qu'il y a de certain, c'est que les descendants de Brennus ne sont guère d'humeur à prendre le Capitole, n'y eût-il que leurs anciennes ennemies les oies pour le garder. Louis-Philippe, pendant dix-huit ans, a prêché à ce peuple-ci le culte des intérêts matériels, et notre vieux sang gaulois s'est gâté. On est d'une poltronnerie incroyable. Vous noterez que le danger, malheureusement très réel, celui d'une révolution nouvelle, est ce qui préoccupe le moins. On ne pense qu'à l'effet que la guerre peut produire sur les fonds et les actions de chemins de fer. Il va sans dire que la gloire et l'humanité, c'est à quoi personne ne songe.

L'empereur se montre assez touché de la lâcheté générale, et il nous dit notre fait en termes assez crus, et, ma foi, nous le méritons bien. L'armée heureusement est dans de tout autres dispositions. Tous les officiers voudraient être à l'avant-garde, pour être des premiers à voir les donne et manger du macaroni. On dit que, du côté des Autrichiens, il y a aussi beaucoup d'ardeur belliqueuse, et, ce qui est fâcheux, toute l'Allemagne reprend les colères de 1813, sauf peut-être les socialistes, qui sont des alliés dont nous nous passerions parfaitement. Je crois que l'empereur veut la guerre, mais il n'est pas pressé de la faire.

Probablement il espère que cette paix armée, qui existe en ce moment, ruinera l'Autriche et qu'il trouvera peut-être les moyens de s'assurer la neutralité de la Prusse et celle de l'Angleterre. C'est là le grand point. Y parviendra-t-il? Notre mauvaise réputation de conquérants rend notre position bien difficile. Nous ne pouvons nous dissimuler que nous jouons bien gros jeu. Nos généraux ne sont pas aussi forts que celui qui commandait l'armée française en 1796. Cependant je ne crois pas qu'ils en aient à combattre de supérieurs. Nos soldats valent bien mieux que les Autrichiens; mais l'argent, mais l'Europe, mais les Italiens! Que faire de Mazzini? Le fusiller, d'accord; mais que dire aux gens qui voudraient étriper le cardinal Antonelli ou le roi Bomba [3]? N'est-il pas à craindre que, après le premier succès, nous n'ayons des alliés qui nous embarrassent au dernier point? Entre nous il me semble que deux pots de terre vont se heurter, et il se pourrait bien que, dans quelque temps, il ne restât que des tessons sur la place.

[Note 3: ][ (retour) ] Sobriquet sous lequel on désignait le roi de Naples, Ferdinand II.

Vos Anglais ont une méchante attitude. Lord Palmerston, qui voulait mettre le feu aux poudres il y a quelques années, a bien changé de langage, et, jusqu'aux radicaux, je ne vois partout que mauvais vouloir.

On fait ici sous main de grands préparatifs. On ramène d'Afrique les vieux soldats, on a changé tout le matériel de l'artillerie, et l'on a trois cents pièces nouvelles attelées, avec lesquelles on emporte, dit-on, à coup sûr, la tête d'une mouche à trois kilomètres de distance. Si l'on avait au moins l'ardeur qu'on avait au moment de la guerre d'Orient, j'aurais quelque espoir; mais l'abattement de nos financiers et la couardise des bourgeois sont un peu beaucoup effrayants.

Il va paraître en Belgique un charmant pamphlet d'About qui vous divertira fort. Notre saint-père le pape et son cardinal y sont arrangés de main de maître. Cela s'appelle la Question romaine et ressemble beaucoup à un pamphlet de feu M. de Voltaire, auteur qui avait du bon.

Lorsque vous n'aurez rien à faire, dites-moi comment va la démocratisation de l'Angleterre. Malheureusement les idées de politique généreuse ne vont pas du même train.

Adieu, mon cher Panizzi. Je crains fort que nous ne nous rencontrions pas à Venise l'automne prochain. On m'annonce du vin de Schiraz. Je crains que ce ne soit de la drogue.

XIV

Paris, 8 avril 1859.

Mon cher Panizzi,

Il me semble que les cartes se brouillent terriblement. Qu'en dites-vous? Ici, le nez des boursiers s'allonge tous les jours davantage, et, aujourd'hui, il y a eu une vraie panique.

L'empereur va partir pour Lyon, afin d'y passer, dit-on, une grande revue. On forme les quatrièmes bataillons et on ne dit plus un mot des mouvements de troupes. Il est certain cependant qu'on fait venir d'Alger les vieux durs à cuire. Tout cela est assez ominous.

Et du congrès, en savez-vous quelque chose? Il paraît qu'en Italie, c'est un mouvement d'enthousiasme général. Tous les jeunes gens en gants jaunes se font soldats. Les vieux achètent de l'emprunt piémontais. Qu'arrivera-t-il? Ce pays-ci est aussi répugnant que possible à la guerre, et sans doute c'est ce qui donne à l'Autriche sa prépotence actuelle. Cela ne veut pas dire que, si l'on en vient aux coups de canon, nous nous conduirons en lâches. L'armée est très belle, très allègre, très confiante même, quoique ses généraux ne passent pas pour des aigles. Mais le reste de la nation ne voit dans la guerre que la perturbation du commerce, de l'industrie et du dolce far niente, sans parler de la chance d'une nouvelle révolution.

L'empereur, que j'ai vu l'autre jour, me paraît de belle humeur; mais il ne m'a pas fait confidence de ses projets. Tout ira bien, tant que l'Angleterre ne se tournera pas contre nous. Dans mon opinion personnelle (mais je suis le seul qui ai cette opinion-là), elle ne se mêlera pas activement de la querelle, tout en nous souhaitant un accidente lorsque nous aurons quelque succès. Il me semble que, si j'étais homme d'État anglais, je serais beaucoup plus franc. Supposé, ce que je ne crois pas, que l'empereur ait des vues ambitieuses sur l'Italie, le meilleur moyen de les contrecarrer et de les rendre impossibles, n'est-ce pas de s'associer franchement à la France et au Piémont?

Il est évident que, si l'Angleterre faisait cause commune avec nous, l'Autriche et tous les Französenfresser d'outre-Rhin rentreraient sous terre, sans brûler une amorce. Observez que la France, que la guerre peut mettre en contact avec une révolution, court de très grands risques pour la chance d'une reconnaissance, plus ou moins grande, laquelle peut se traduire, un jour, par une demande de céder la Corse à l'Italie unie. Au contraire, l'Angleterre n'a rien à redouter du contact avec la révolution. Peut-être même y attrapperait-elle un lopin assez beau, comme la Sicile, par exemple, si l'anarchie se mettait dans la Péninsule, si, au lieu de se coaliser, les Italiens, comme ils ont fait souvent, se battaient entre eux.

Dans l'hypothèse d'une lutte, que je ne crois pas probable; car, d'un côté, il y aurait de l'argent et du crédit; de l'autre, ni argent ni crédit. Tout le mal serait pour la France. Les armées se battraient et l'Angleterre habillerait, armerait, nourrirait les Italiens, le tout à leurs frais. Après la paix, la reconnaissance des Italiens se partagerait entre leurs deux alliés, inégalement, et toujours l'Angleterre aurait la meilleure part. Nous aurions l'odieux d'avoir violé quelques filles et bu beaucoup de vin d'Asti et de Pomino sans payer. Les Anglais stipuleraient des avantages pour leurs cotons et leurs fers.

Si je savais écrire en anglais, je voudrais faire un pamphlet là-dessus, car le thème est riche. Au lieu de s'occuper de l'Italie, il me semble que John Bull patauge dans un étrange gâchis. On dirait que le gouvernement parlementaire fait ce qu'il peut pour se discréditer. Point de parlement, dans un moment où il faudrait l'avoir presque en permanence; une administration qui peut être renversée, au moment où les affaires extérieures se trouveront le plus embrouillées; tout cela n'est ni beau ni sensé.

Ici, on se persuade que, si lord Palmerston revient, il nous fera la guerre. Je n'en crois rien. Je crains, au contraire, que lord Derby ne sache dire ni oui ni non, et qu'il ne parvienne qu'à envenimer l'affaire. Tâchez de persuader à vos Anglais que nous n'avons pas la moindre envie de faire des conquêtes, que nous voudrions seulement qu'on ne fit pas trop de bruit à notre porte. Vous voyez, tous les jours, que les propriétaires font mettre à l'amende les joueurs, d'orgue qui leur cassent le tympan; c'est notre position.

Adieu, mon cher ami. J'ai vu que vous aviez dîné l'autre jour chez M. Gladstone. Beaucoup d'argenterie et de l'agneau, n'est-ce pas? J'aime mieux les dîners que nous avons faits tête à tête au Muséum.

XV

Paris, 29 avril 1859.

Mon cher ami,

Nous sommes une drôle de nation! Je vous écrivais, il y a quinze jours, qu'il n'y avait en France qu'un homme qui voulût la guerre, et je crois avoir dit la vérité.

Aujourd'hui, tenez le contraire pour vrai. L'instinct gaulois s'est réveillé. C'est maintenant un enthousiasme qui a son côté magnifique, et aussi son côté effrayant. Le peuple accepte la guerre avec joie; il est plein de confiance et d'entrain. Quant aux soldats, ils partent comme pour le bal. Avant-hier, ils écrivaient à la craie sur leurs wagons: «Trains de plaisir pour l'Italie et Vienne.» Lorsqu'ils traversent les rues pour aller aux embarcadères, on les couvre de fleurs, on leur porte du vin, on les embrasse, on les adjure de tuer le plus d'Autrichiens qu'ils pourront. Le régiment des zouaves de la garde a reçu son ordre de départ, il y a huit jours. Ils se sont écriés: «Voilà la guerre, plus de salle de police!» et le régiment a disparu pour deux jours. Il s'agissait de dire adieu à toutes les cuisinières de sa connaissance. Au moment du départ, pas un homme n'a manqué, chacun avec un bouquet de lilas au bout de son fusil.

Il y a dans cette gaieté française un élément de succès considérable. Nos gens se croient sûrs de vaincre, et c'est beaucoup à la guerre. L'accueil qu'on leur fait en Italie redouble leur ardeur. Ils se croient des chevaliers errants allant combattre pour leur dame. Je tiens les Autrichiens pour de très braves soldats; mais chacun des nôtres s'imagine qu'il va devenir au moins colonel, et un Croate n'a pas de ces idées-là. Le général Allard me jurait hier soir que nous avions déjà cent mille hommes au delà des Alpes. Nous aurons sept cent mille hommes sous les armes le 15 du mois prochain. Le 1er juin, toute l'artillerie sera pourvue de nouveaux canons rayés.

Enfin, bien que lents à prendre nos mesures, nous avons le talent de bien faire en nous pressant, et, chaque jour, nous gagnons quelque chose. Le général Mac-Mahon écrit qu'il n'a jamais vu réception pareille à celle qu'on lui a faite à Gênes. Il n'y a pas jusqu'à un bataillon de Kabyles qui n'ait été littéralement couvert de fleurs par les dames. Je pense que ces honnêtes musulmans aimeraient autant autre chose. Ce sont, d'ailleurs, de rudes gaillards.

Hier soir, on annonçait l'acceptation par l'Autriche de la médiation anglaise, et la prise en considération par l'empereur. Je crois néanmoins la guerre inévitable. Quitter l'Italie maintenant est impossible, à moins de grandes concessions de la part de l'Autriche. Lord Cowley, avec qui j'ai dîné hier chez M. Baring, était impénétrable; mais il était facile de voir qu'il ne croyait pas à la possibilité d'un dénoûment pacifique.

L'important, c'est d'être uni, honnête et modéré, de faire des cartouches et pas de constitution. Tuer l'ours d'ogni modo sans penser à vendre sa peau et surtout à la partager. Si vous pouvez persuader aux Italiens d'être sages, tout ira bien, j'espère.

Notre pauvre impératrice a les yeux gros comme des oeufs; mais elle paraît pleine de résolution et de dévouement. Elle dit adieu en pleurant aux régiments qui partent, qui la saluent de hourras frénétiques; et les boursiers mêmes se sentent émus; j'en ai vu un qui pleurait en regardant les gardes défiler. Si l'Angleterre ne se mêle pas trop tôt de la querelle, j'espère que nous aurons bientôt, rendu possible une paix avantageuse à l'Italie.

Les banquiers et les beaux messieurs déplorent toujours le funeste entraînement; mais la masse est pour la guerre. L'empereur est plus populaire qu'il n'a jamais été. Un ouvrier disait: «Moustachu est le plus fort; il a les papiers de son oncle.»

Adieu, mon cher Panizzi. Prêchez les Anglais. Empêchez-les de croire à l'ambition de l'empereur et persuadez-les que les Italiens sont gente de razon, qui peuvent vivre sans Croates pour les morigéner. Mille amitiés et compliments au Museum.

XVI

Paris, 10 mai 1859.

Mon cher Panizzi,

Alea jacta est! L'empereur est parti aujourd'hui. Il a été conduit au chemin de fer par une foule immense et des acclamations frénétiques. Il est maintenant plus populaire qu'il n'a jamais été. Je parle des masses, car, bien entendu, les salons sont aussi mauvais Français que possible.

Quelle étrange fatalité poursuit les partis vaincus! Les orléanistes font exactement les mêmes fautes qu'ils ont tant reprochées aux légitimistes. Voyez le duc de Chartres qui avait eu le bon sens de rester en Piémont, où il était officier: sa famille le rappelle [4]. Le comte de Chambord, qui va dans les Pays-Bas, est plus raisonnable.

[Note 4: ][ (retour) ] Le duc de Chartres ne fut pas rappelé par sa famille: il fit toute la guerre d'Italie.

Avant la fin du mois, selon, toute apparence, il y aura bien des bras et des têtes cassés. Dieu veuille que nous nous en tirions à notre honneur! Les Autrichiens, jusqu'à présent, nous ont servis à souhait.

Maintenant que tout le désordre est réparé, vous pouvez dire aux Anglais, qui nous reprochent d'être agressifs, de quelle façon nous étions préparés. Les premières divisions françaises sont arrivées en Italie sans canons et n'ayant que soixante cartouches par homme. L'artillerie de l'ancien modèle n'avait plus de projectiles, et les canons rayés du nouveau modèle n'étaient pas encore prêts. Pour garder le plus longtemps possible le monopole de ces canons, on en fabrique les pièces, ou, pour mieux dire, chaque pièce passe dans trois ou quatre ateliers séparés, dont les ouvriers ne connaissent qu'un genre d'opération. De cette mesure est résultée, au premier moment, une certaine confusion. Pourtant il a suffi de quelques jours de répit pour que tout s'arrangeât.

Nous avons actuellement en ligne quarante-cinq batteries de canons rayés dont on attend merveilles. On en expédie de nouvelles tous les jours. J'ai vu une lettre du général Mac-Mahon à sa mère, où il lui dit qu'il n'a jamais vu une armée mieux équipée et mieux disposée. Il y a actuellement plus de cent vingt mille Français en Italie. L'armée sarde est de soixante-quinze mille hommes, dont cinquante mille excellents.

Si les Autrichiens, mieux avisés, eussent poussé leur pointe, ils auraient pu écraser les Piémontais avant que nous pussions venir à leur secours. Cette bévue est d'un bon augure pour la campagne. Nos gens sont remplis de confiance, l'ennemi semble inquiet. Il a beaucoup de malades et un assez grand nombre de déserteurs.

Avez-vous vu la proclamation du général Giulay? Elle me paraît telle que nous pouvions la souhaiter. Peine de mort pour tout le monde. Si les Lombards ont du sang dans les veines, le moment est venu de le montrer. Il y a ici un nombre prodigieux d'enrôlements volontaires, et l'emprunt va à merveille. Je suis allé hier au Trésor porter mon obole, et j'ai trouvé une queue formidable. En ma qualité de privilégié, je suis entré dans un bureau séparé et l'on m'a dit que les souscriptions déjà reçues faisaient croire qu'au lieu de cinq cents millions, on aurait un milliard ou quinze cents millions. Je pense que l'emprunt autrichien n'a pas le même succès.

L'Allemagne du Midi est toujours très menaçante. Les étudiants s'enrôlent et ne parlent que de marcher sur Paris. Vous avez vu que le principicule de Nassau s'était enrôlé dans l'armée autrichienne; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'il avait été comblé d'attentions par l'empereur, qu'il avait été de toutes les parties [5] pendant plus d'un an, qu'on lui avait fait des cadeaux de toute espèce, et même donné de l'argent, dont il avait grand besoin.

[Note 5: ][ (retour) ] Voir un passage de la lettre VIII où il est parlé d'une aventure arrivée à Fontainebleau, dont le prince de Nassau fut le héros.

L'Angleterre commence, à ce qu'il me semble, à regarder la question avec un peu moins de prévention. Je crois que Persigny sera utile pour démentir les mensonges du Times, et, s'il se peut, renouer l'alliance. S'il ne réussit pas, je crains bien que la guerre ne soit longue et que tout le monde ne s'en mêle à la fin. Si l'Angleterre se sépare de nous, tenez pour certain que nous verrons les Russes à Constantinople.

Adieu, mon cher Panizzi; nous sommes tous dans l'anxiété. Si vous trouvez un moment, donnez-moi de vos nouvelles.

XVII

Paris, 27 mai 1859.

Mon cher Panizzi,

Rien de nouveau du théâtre de la guerre, si ce n'est les progrès de Garibaldi, qui commence à courir les environs de Varèse. J'envie les émotions pittoresques de ce gaillard-là.

Tous les rapports sur le combat de Montebello rendent hommage à la bravoure de nos gens, qui se sont battus un contre trois et ont pris un village fortifié! Mais l'empereur est furieux contre un de ses généraux qui a oublié le premier principe de la guerre, lequel est de marcher au canon. Il y avait, à neuf kilomètres de Montebello, quatre mille chevaux français qui n'ont pas bougé. Nul ordre n'est venu. S'ils fussent arrivés à la fin de l'affaire, ils auraient ramassé peut-être tout le corps du comte de Stadon. Au reste, la division du général Forey était la moins bonne de toutes; de plus, elle avait détaché ses grenadiers et ses voltigeurs. Ce sera une autre affaire quand les Africains et la garde s'en mêleront.

L'esprit public est ici toujours bon. Les salons même sont convenables. Beaucoup de jeunes gens riches sont à l'armée, et les légitimistes disent que, quoi qu'il arrive, il faut défendre le drapeau.

Je ne sais rien de la Prusse, sinon que la fureur des Französenfresser y est très grande. Le gouvernement semble plus raisonnable; mais ne sera-t-il pas entraîné? Un Russe, M. de Tourgueneff, que je vous ai présenté, l'année passée, à ce fameux banquet, arrive de Moscou. Il dit que les Allemands veulent avaler d'une bouchée la France et la Russie à la fois. Ils nous demandent l'Alsace, et aux Russes la Courlande et la Livonie. Tourgueneff dit que tout le monde chez lui est sympathique à la cause italienne, et que toute l'armée brûle de se battre contre les Autrichiens.

Que fait-on chez vous? Lord Palmerston va-t-il revenir? Je ne pense pas que nous y gagnions beaucoup, mais nous n'y perdrons certainement pas.

Adieu, mon cher Panizzi. Miss Lagden et mistress Ewers, que j'ai vues aujourd'hui, se rappellent à votre bon souvenir.

XVIII

Paris, 9 juin 1859.

Mon cher Panizzi,

Le maréchal Vaillant, major général de l'armée, se venge, je crois, de son successeur en lui faisant des niches. On n'a pas encore le bulletin officiel de la bataille de Magenta, bien qu'on ait reçu beaucoup de lettres et les rapports de tous les chefs de corps. Cela fait très mauvais effet. Les Autrichiens nous ont attaqués avec la plus grande partie de l'armée de Giulay, plus un corps détaché de Vérone sous Clam-Gallas. Le ministre de la guerre atteste que nous n'avons pas plus de trois mille hommes mis hors de combat, dont environ deux cent cinquante manquants qu'on suppose prisonniers. Nos gens se jettent en avant comme des fous, à la baïonnette, et on vient de faire un ordre du jour pour leur rappeler qu'ils ont des armes à feu pour s'en servir. La grande disproportion des pertes entre les deux armées tient à notre nouvelle artillerie, qui foudroie les secondes lignes formées en colonnes, tandis qu'ils ne peuvent atteindre que notre première ligne. On nous dit que les Kabyles des tirailleurs d'Afrique ont été admirables. Leur colonel leur a persuadé que les Autrichiens étaient tous des juifs, et il ne se trompait peut-être pas beaucoup. L'empereur s'est fort exposé. Maintenant que c'est fini, c'est très bien; mais il ne faudrait pas qu'il en prît l'habitude. La veille de la bataille, il avait menacé le roi de le mettre aux arrêts s'il continuait à faire le hussard.

Ellice m'écrit que probablement le parti libéral l'emportera et que lord Palmerston sera ministre des affaires étrangères, mais que l'Angleterre n'en sera ni plus ni moins impartiale et neutre; qu'au contraire, lord Palmerston étant suspect à la nation de partialité pour l'indépendance de l'Italie, il serait peut-être forcé d'en faire moins que lord Derby lui-même. Je ne suis pas du tout de cet avis. Je suis convaincu qu'il est très important que, tout en restant neutre, le gouvernement anglais se montre sympathique aux alliés. Il empêchera l'excès de zèle des subalternes qui se font Autrichiens pour plaire aux ministres.

Par exemple, lors du débarquement de nos troupes à Gênes, un vaisseau de guerre anglais s'est allé mettre dans le port à une place qui ne lui était pas assignée et où il gênait le débarquement. On a fait des excuses de cette taquinerie; mais il pourrait se trouver telle circonstance ou une insolence semblable amenât des complications très fâcheuses.

On s'attend qu'il y aura sous peu une explosion en Hongrie. Je ne sais si ce sera bon ou mauvais. Comme il est évident que nous ne pouvons redresser tous les torts, je ne sais s'il ne vaudrait pas mieux que les Magyares restassent tranquilles. Il est à craindre même qu'un mouvement de ce côté ne fasse peur à la Russie et ne diminue sa bonne volonté, qui nous serait bien nécessaire en cas de guerre générale.

Je suis bien fâché de ce que vous me dites de ***. Mais quelle est sa maladie? Je le croyais seulement plus vicieux qu'il n'appartient à un homme de son âge et de sa carrière. On m'a même montré son vice à Florence, et il m'a semblé qu'il aurait besoin d'un adjoint.

Au sujet de ce que vous me dites de notre ambassadeur, tenez compte de sa vivacité et de son opinion particulière. Cette opinion est, d'ailleurs, celle de bien des gens qui entourent l'empereur, mais je ne crois pas que ce soit celle de l'empereur lui-même. Au reste, voyez ce qui se passe. Jusqu'à présent, il suit son programme. Je crains que, après la première ivresse de la délivrance, les Milanais ne fassent des bêtises. Est-il vrai qu'on en fait à Florence et que les rouges y prennent le dessus? S'ils réussissaient, ils gâcheraient toute la besogne.

Adieu, mon cher Panizzi; je vous remercie et vous serre la main. Quand vous n'aurez rien à faire, je me recommande à vous et à votre encrier.

XIX

Paris, 30 juin 1859.

Mon cher Panizzi,

Vous me demandez une lettre sur la politique, mais ce n'est pas chose facile. En ce qui nous concerne, l'opinion du peuple est excellente. Jamais le gouvernement n'a été plus facile. Les républicains sont convertis pour la plupart; mais les salons, les belles dames et les beaux messieurs sont toujours fort mauvais. Ils tuent, à chaque bataille, un grand nombre de généraux qui se portent bien, ils annoncent des malheurs à venir qui, grâce à Dieu, ne se réalisent pas, etc., etc. Les dévots, de leur côté, se remuent et déclament contre une guerre impie. Le peuple ne leur en sait aucun gré. L'évêque d'Orléans, M. Dupanloup, est malade et prend des bains ou du lait en Suisse. Les paysans de son diocèse disent et croient qu'il s'est sauvé en Autriche, et qu'il a porté à l'empereur François-Joseph cent cinquante mille francs que l'empereur Napoléon lui avait donnés pour le rétablissement de la flèche de sa cathédrale.

Il me semble que nous nous y prenons mal avec la cour de Rome. Nous avons un général dévot et un ambassadeur qui croit que la religion est bien portée. Ni l'un ni l'autre ne sont propres à traiter avec un coquin tel que le cardinal Antonelli. Il faudrait envoyer un Corse; vous savez que Sénèque les accuse de negare deos. Jamais un Italien ne dira à un de ses compatriotes les bêtises et les lieux communs sur la religion, auxquels un Français voltairien se laissera toujours prendre. Mon procédé avec le Saint-Siège consisterait à dire: «Si Votre Sainteté ne nous seconde pas, je la plante-là et je la laisse assassiner par ses sujets, quitte à la venger après et à la canoniser. D'ailleurs, je ne lui demande que de ne pas gêner le mouvement italien et de ne jamais recevoir le ministre d'Autriche en audience particulière.»

Les préparatifs de la Prusse préoccupent toujours beaucoup les salons. Les militaires disent que les Prussiens n'ont à nous envoyer qu'une espèce de garde nationale bien inférieure aux Autrichiens. Quant à la Confédération, ils en font encore moins de cas. Vous aurez lu la lettre de M. de Beust, en réponse à la circulaire de Gortchakoff. Elle est spirituelle. Cela me semble une lettre de femme du monde insolente. Pour que la Saxe se permette ainsi l'abus de l'épigramme, il faut qu'elle sache la Russie bien hors d'état d'agir. Sur ce point, je n'ai aucune donnée. Je sais seulement que les Russes se montrent très irrités. Je crois leurs finances en mauvais état, et pour qu'ils prissent part à la lutte, il faudrait que l'embrasement devînt général.

Il y a beaucoup de déserteurs parmi les Autrichiens, non seulement en Italie, mais aussi sur les bords du Rhin, où ils ont des garnisons dans des forteresses fédérales. Ce sont des Lombards et des Hongrois. Plusieurs de ces gens disent que le peuple autrichien pur sang est las de la guerre et du gouvernement. Ils annoncent qu'une révolution est imminente en Autriche. J'attacherais très peu d'importance aux propos de pareils hommes, si quelques républicains d'ici, à portée de savoir ce qui se passe dans les sociétés secrètes de l'Allemagne, ne disaient la même chose. Un d'eux m'a offert de parier qu'avant un mois il y aurait un mouvement à Vienne. Il est certain qu'en Prusse et dans toute la Confédération, il y a beaucoup de rouges. L'idée d'armer dans ce moment-ci la landwher plaît beaucoup à ces messieurs, qui espèrent qu'elle se comporterait aussi spirituellement que la garde nationale à Paris en 1848.

Je n'entends rien à la stratégie; mais toutes les lettres qui arrivent de l'armée sont pleines d'éloges pour la façon dont l'empereur mène les choses. Généraux et soldats sont pleins de confiance en lui. Le mal, c'est qu'il s'expose beaucoup trop. Il était à Magenta et à Solferino entouré de ses cent gardes, dont la taille et l'uniforme le montrent d'une lieue. On lui a fait toutes les représentations possibles qui ont produit le même effet que si l'on eût parlé à une statue. On s'attend à une attaque prochaine contre Venise. Je doute qu'on puisse forcer les passes; mais les bateaux cuirassés raseront les forts du Lido et de Malamocco. Je ne sais si cela suffira pour faire déguerpir les Autrichiens. Les niais, qui ont quelquefois des idées pas trop mauvaises, disent qu'il y aura un arrangement personnel entre les deux empereurs, et que celui d'Autriche, pour passer sa mauvaise humeur, insolentera la Prusse et se dédommagera de ses pertes aux dépens des petits princes allemands. Ce serait assez drôle.

Je ne crois pas du tout à ces projets belges dont vous me parlez. Nous n'avons pas besoin de nous agrandir, et nous sommes assez forts pour être déjà trop enviés. Si, comme je l'espère, nous parvenons à délivrer l'Italie et à lui donner des gouvernements nationaux, nous pourrons rentrer chez nous avec la satisfaction de gens qui ont bien travaillé. Le diable, c'est l'organisation de la fédération italienne. Qui aura les Légations? qui la Vénétie? Mais ne vendons pas la peau de l'ours. En attendant, on envoie en Italie une si grande quantité d'énormes bombes, que j'ai bien peur qu'on ne mette en cannelle l'église de Saint-Zénon et les tombeaux de Scaliger. Pourvu que ces animaux d'Autrichiens ne s'avisent pas de tenir dans Venise après la prise des forts. Je crois que le palais des doges ne résisterait pas à trois coups de canon. Et le manuscrit de Saint-Marc!

Il paraît que le prince Albert est Autrichien en diable. Croyez-vous que cela fasse quelque chose à l'opinion des Anglais? Voilà le Times plus qu'à demi converti.

Adieu, mon cher Panizzi; mille compliments et amitiés dévouées.

XX

Paris, 12 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Comprenez-vous quelque chose à ce qui se passe? Ici, le peuple n'a pas trop bien accueilli la paix. Il aime la guerre, il voulait achever l'ennemi. Le bourgeois, au contraire, est dans le ravissement. Il est certain que personne ne sait ce que veulent dire les bases du traité. Si la Vénétie reste avec le gouvernement autrichien actuel, la guerre n'a pas produit un grand résultat, puisque, l'Autriche étant admise dans la confédération italienne, on lui donne le droit de s'ingérer dans les affaires de la Péninsule, c'est-à-dire qu'on lui reconnaît ses prétentions d'avant la guerre. Un homme très avant dans la confiance du prince Jérôme m'assure que la Vénétie aura un gouvernement séparé et une constitution approchant de celle du Piémont.

Autre énigme: Qu'est-ce qu'un président honoraire? Ordinairement une vieille bête qui n'est propre à rien et à qui on donne un hochet. Cela veut-il dire que le pape sera rogné dans son temporel? J'ai par devers moi des motifs de le croire. Puis que fera-t-on de tous ces princes mis à la porte par leurs sujets, ou fuyant leurs sujets? Il est évident que nous ne les remettrons pas en possession, ni que nous ne laisserons pas l'Autriche les ramener. Alors que deviendra votre légitime souverain et celui de Salvagnoli [6]? Mon homme me dit que c'est l'affaire du congrès: que les deux empereurs n'ont pas voulu s'occuper d'une affaire qui ne les concerne pas personnellement.

[Note 6: ][ (retour) ] Le duc de Modène.

Expliquez-moi encore l'article du Times de lundi. Comme je ne crois pas a la double vue, je suppose qu'il y a eu une communication de M. de Persigny à lord John, et de lord John au Times. Quid dicis? Voici, en deux mots, le résumé des lettres que j'ai vues après Solferino. Grande ardeur chez nous; grand découragement parmi les Autrichiens. Très peu d'enthousiasme parmi les Lombards, encore moins dans les duchés. Les Piémontais assez mal vus à Milan; les Français mécontents de la tiédeur des Italiens, et encore plus de payer tout au poids de l'or. Les officiers d'artillerie répondaient de prendre Peschiera en huit jours et Mantoue en quinze avec leurs canons rayés.

L'empereur d'Autriche a dit à Fleury qu'ils avaient perdu quarante mille hommes à Solferino. A Vienne, le mécontentement est si grand, que l'empereur, parti pour s'y rendre, a dû rebrousser chemin. On dit que la vue du champ de bataille de Solferino a beaucoup frappé l'empereur (le nôtre), et qu'il a laissé voir qu'il ne voulait plus de la guerre. Un autre motif qui a pu le déterminer, c'est la probabilité d'une révolution en Autriche, révolution rouge, hongroise, bohême, croate.

Nos dévots sont montés sur leurs ergots et commencent à donner de l'inquiétude. Ils se démènent comme des diables dans des bénitiers et disent aux paysans qu'on fait la guerre à l'Église. J'ai toujours dit qu'il fallait envoyer à Rome un ambassadeur corse qui dît à Antonelli, avec l'éloquence particulière à ces insulaires, qu'il ait à choisir entre trois S. Savez-vous ce que cela veut dire à Sartène? Stiletto, schioppetto, strada.

Adieu, mon cher Panizzi. Je n'ai eu aucun ami tué; mais un pauvre diable de domestique, que la conscription m'avait enlevé, a reçu à Solferino une balle dans la jambe. Contez-moi ce qu'on dit en Angleterre et ce que vous voulez faire cet été pendant vos vacances.

XXI

Paris, 15 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Tout est encore obscur dans cette grande affaire et le demeurera quelque temps encore, selon toute apparence. Il y a bien des choses fâcheuses dans ce qu'on sait du traité; mais ce n'est pas une raison pour jeter le manche après la cognée et ne pas chercher à tirer parti de ce qu'il y a de bon.

Il est très difficile de concevoir quels ont été les motifs de l'empereur pour terminer si vite et de cette façon. Voici ce que j'ai appris, mais ce ne sont que des conjectures.

En premier lieu, la vue des champs de bataille, et surtout celui de Solferino, lui a laissé une impression si pénible, que l'idée de prolonger la guerre lui est apparue comme une espèce de crime. Ceux qui ont vu l'empereur de près, croient que cette considération n'est pas la moins puissante. Puis l'attitude de l'Allemagne. La proclamation de l'empereur à l'armée semble indiquer qu'il regardait la prolongation de la lutte en Italie comme devant amener la guerre sur le Rhin. La Russie nous aurait-elle aidés? Cela, est fort douteux. On ne peut même savoir si elle est en état de le faire, et, à ne considérer la question qu'au point de vue de ses avantages matériels, il faut avouer qu'elle n'aurait pas eu un gain proportionné à sa mise au jeu.

Quant à l'enthousiasme des Italiens, voici des faits: il a fallu des efforts surnaturels pour mettre en mouvement le corps toscan. A Milan; depuis la bataille de Magenta, il n'y a eu que, deux cents engagements. Le soir de la bataille de Solferino, il y a eu une panique causée par une centaine de cavaliers autrichiens séparés de leur gros, et qui sont tombés, par hasard, au milieu d'une colonne de blessés et de bagages. Cela n'a duré qu'un quart d'heure; mais déjà les villages sur nos derrières étaient pavoisés de drapeaux autrichiens. Tout cela a mécontenté l'empereur, ainsi que l'armée, et lui a ôté l'espoir d'un concours énergique, comme celui des Espagnols en 1809.

Le grand mouvement des dévots ici, et surtout dans l'ouest, a donné de véritables inquiétudes, ainsi que la prépotence de M. de Cavour, qui se montrait trop disposé à tout avaler.

Je ne crois pas un mot de l'alliance des trois empereurs, encore moins des intentions de l'empereur Napoléon, contre l'Angleterre. La seule chose qui me paraît probable, c'est que, si la question d'Orient se précipite d'ici à quelques mois, la France ne donnera son concours qu'à bon escient, et probablement à des conditions avantageuses pour elle. Tenez pour certain qu'on ne fera rien contre la Prusse, et qu'on ne lui fera même pas l'honneur de lui demander pourquoi elle a convoqué la landwehr. On attend ici l'empereur, lundi ou mardi, et on est inquiet de le savoir parmi des gens fort peu contents.

Je vais vous dire mes projets. Je resterai à Paris ou aux environs jusqu'au commencement de septembre, puis j'irai en Espagne. Vous devriez venir avec moi. Nous commencerions par visiter Bordeaux et par y goûter le vin du cru. Vous y feriez votre provision. Puis nous irions ensemble à Madrid. Vous verriez les bibliothèques. Nous irions à Tolède, où il y a aussi de belles choses, et je vous reconduirais jusqu'au delà des Pyrénées, en octobre.

Adieu, mon cher Panizzi. Jusqu'à preuve du contraire, je ne crois ni à la guerre contre vous, ni à la domination du pape, qui, par parenthèse, ne veut pas de la présidence.

XXII

Paris, 20 juillet 1859.

Mon cher Panizzi,

Je reviens de Saint-Cloud. Nous avons été reçus en corps, c'est-à-dire sénateurs, députés et conseillers d'état, cent cinquante à peu près. Trente-cinq degrés au-dessus de zéro, qui bientôt se sont doublés je crois par les bougies.

Vous verrez les discours dans le Moniteur. Celui de l'empereur, dit avec un ton de grande franchise, a fait bon effet. Les raisons stratégiques ne peuvent être comprises que par de grands capitaines tels que Thiers ou Cousin. Les raisons politiques sont contestables, mais fort graves cependant. Je ne crois pas les Prussiens capables de passer le Rhin et de venir goûter de la mauvaise humeur de deux cent mille hommes et faire l'étrenne de quatre cents canons rayés qui les attendaient.

La révolution me touche beaucoup plus. La Hongrie et la Bohême ne tenaient plus qu'à un fil, et les Polonais, qui sont en possession de gâter tout, pour se venger de l'indifférence de l'Europe, avaient pris une attitude qui devait nous priver de tout appui du côté de la Russie, et peut-être même l'obliger à se déclarer contre nous.

Je crois, tout considéré, que l'entreprise était au-dessus de nos forces. Il aurait fallu la faire avec le concours de l'Angleterre, comme l'expédition de Crimée. Peut-être la chose était-elle possible avec les whigs; elle était impossible avec les tories, et difficile de toute façon avec un prince allemand, et un pays où l'on a peu de sympathie pour les étrangers et où le patriotisme est un peu beaucoup égoïste.

Nos gens reviennent furieux contre les Italiens. Ils disent que le peuple est tout à fait autrichien. Le fait est que nous avions toutes les peines du monde à être renseignés sur les mouvements de l'ennemi, tandis qu'il était très bien servi par les paysans. Il est très vrai que l'aristocratie a montré du dévouement et du patriotisme; mais c'est un infiniment petit. J'ai une théorie: c'est que, pour qu'un peuple s'insurge, il faut qu'il n'ait pas l'habitude de coucher dans un lit. Voyez les Espagnols. Si la guerre se fût faite en Espagne, nous aurions eu en un mois cinq cent mille recrues. Les Lombards sont trop civilisés, et, de plus, tant d'années de paix les ont rendus apathiques.

Un grand malheur a été d'avoir à Rome un niais. Il fallait un Corse ne croyant pas à Dieu, qui effrayât Antonelli, qui embobelinât le pape et qui, per fas et nefas, l'obligeât à se prononcer. Le second malheur a été de donner le commandement de la flotte à un homme prudent, excellent officier, qui n'a été prêt à attaquer Venise que lorsqu'il n'était plus temps. Si l'on avait mis là l'amiral Penaud ou quelque autre casse-cou, il aurait rasé les forts du Lido et de Malamocco; et je ne doute pas que, même sans troupes de débarquement, il n'eût pris Venise, ce qui aurait bien changé les choses.

Maintenant il est évident que Mazzini a beau jeu. Toutes les boutiques de libraires à Milan exposent le portrait d'Orsini; on en fait de même à Turin. Je trouve cela bête et dangereux.