ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

PSYCHOPATHIA SEXUALIS

AVEC RECHERCHES SPÉCIALES SUR

L'INVERSION SEXUELLE

PAR

LE DR R. VON KRAFFT-EBING

PROFESSEUR DE PSYCHIATRIE ET DE NEUROPATHOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DE VIENNE

TRADUIT SUR LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE

PAR

ÉMILE LAURENT ET SIGISMOND CSAPO


PARIS

GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR

3, RUE RACINE, 3


1895

PRÉFACE

Peu de personnes se rendent un compte exact de la puissante influence que la vie sexuelle exerce sur les sentiments, les pensées et les actes de la vie intellectuelle et sociale.

Schiller, dans sa poésie: Les Sages, reconnaît ce fait et dit: «Pendant que la philosophie soutient l'édifice du monde, la faim et l'amour en forment les rouages.»

Il est cependant bien surprenant que les philosophes n'aient prêté qu'une attention toute secondaire à la vie sexuelle.

Schopenhauer, dans son ouvrage: Le monde comme volonté et imagination[1], trouve très étrange ce fait que l'amour n'ait servi jusqu'ici de thème qu'aux poètes et ait été dédaigné par les philosophes, si l'on excepte toutefois quelques études superficielles de Platon, Rousseau et Kant.

Note 1: [(retour) ]

T. II, p. 586 et suiv.

Ce que Schopenhauer et, après lui, Hartmann, le philosophe de l'Inconscient, disent de l'amour, est tellement erroné, les conclusions qu'ils tirent sont si peu sérieuses que, en faisant abstraction des ouvrages de Michelet[2] et de Mantegazza[3], qui sont des causeries spirituelles plutôt que des recherches scientifiques, on peut considérer la psychologie expérimentale et la métaphysique de la vie sexuelle comme un terrain qui n'a pas encore été exploré par la science.

Note 2: [(retour) ]

L'Amour.

Note 3: [(retour) ]

Physiologie de l'amour.

Pour le moment, on pourrait admettre que les poètes sont meilleurs psychologues que les philosophes et les psychologues de métier; mais ils sont gens de sentiment et non pas de raisonnement; du moins, on pourrait leur reprocher de ne voir qu'un côté de leur objet. À force de ne contempler que la lumière et les chauds rayons de l'objet dont ils se nourrissent, ils ne distinguent plus les parties ombrées. Les productions de l'art poétique de tous les pays et de toutes les époques peuvent fournir une matière inépuisable à qui voudrait écrire une monographie de la psychologie de l'amour, mais le grand problème ne saurait être résolu qu'à l'aide des sciences naturelles et particulièrement de la médecine qui étudie la question psychologique à sa source anatomique et physiologique et l'envisage à tous les points de vue.

Peut-être la science exacte réussira-t-elle à trouver le terme moyen entre la conception désespérante des philosophes tels que Schopenhauer et Hartmann[4] et la conception naïve et sereine des poètes.

Note 4: [(retour) ]

Voici l'opinion philosophique de Hartmann sur l'amour: «L'amour, dit-il dans son volume La Philosophie de l'Inconscient (Berlin, 1869, p. 583), nous cause plus de douleurs que de plaisirs. La jouissance n'en est qu'illusoire. La raison nous ordonnerait d'éviter l'amour, si nous n'étions pas poussés par notre fatal instinct sexuel. Le meilleur parti à prendre serait donc de se faire châtrer.» La même opinion, moins la conclusion, se trouve aussi exprimée dans l'ouvrage de Schopenhauer: Le Monde comme Volonté et Imagination, t. II, p. 586.

L'auteur n'a nullement l'intention d'apporter des matériaux pour élever l'édifice d'une psychologie de la vie sexuelle, bien que la psycho-pathologie puisse à la vérité être une source de renseignements importants pour la psychologie.

Le but de ce traité est de faire connaître les symptômes psycho-pathologiques de la vie sexuelle, de les ramener à leur origine et de déduire les lois de leur développement et de leurs causes. Cette tâche est bien difficile et, malgré ma longue expérience d'aliéniste et de médecin légiste, je comprends que je ne pourrai donner qu'un travail incomplet.

Cette question a une haute importance: elle est d'utilité publique et intéresse particulièrement la magistrature. Il est donc nécessaire de la soumettre à un examen scientifique.

Seul le médecin légiste qui a été souvent appelé à donner son avis sur des êtres humains dont la vie, la liberté et l'honneur étaient en jeu, et qui, dans ces circonstances, a dû, avec un vif regret, se rendre compte de l'insuffisance de nos connaissances pathologiques, pourra apprécier le mérite et l'importance d'un essai dont le but est simplement de servir de guide pour les cas incertains.

Chaque fois qu'il s'agit de délits sexuels, on se trouve en présence des opinions les plus erronées et l'on prononce des verdicts déplorables; les lois pénales et l'opinion publique elles-mêmes portent l'empreinte de ces erreurs.

Quand on fait de la psycho-pathologie de la vie sexuelle l'objet d'une étude scientifique, on se trouve en présence d'un des côtés sombres de la vie et de la misère humaine; et, dans ces ténèbres, l'image divine créée par l'imagination des poètes, se change en un horrible masque. À cette vue on serait tenté de désespérer de la moralité et de la beauté de la créature faite «à l'image de Dieu».

C'est là le triste privilège de la médecine et surtout de la psychiatrie d'être obligée de ne voir que le revers de la vie: la faiblesse et la misère humaines.

Dans sa lourde tâche elle trouve cependant une consolation: elle montre que des dispositions maladives ont donné naissance à tous les faits qui pourraient offenser le sens moral et esthétique; et il y a là de quoi rassurer les moralistes. De plus, elle sauve l'honneur de l'humanité devant le jugement de la morale et l'honneur des individus traduits devant la justice et l'opinion publique. Enfin, en s'adonnant à ces recherches, elle n'accomplit qu'un devoir: rechercher la vérité, but suprême de toutes les sciences humaines.

L'auteur se rallie entièrement aux paroles de Tardieu (Des attentats aux mœurs): «Aucune misère physique ou morale, aucune plaie, quelque corrompue qu'elle soit, ne doit effrayer celui qui s'est voué à la science de l'homme, et le ministère sacré du médecin, en l'obligeant à tout voir, lui permet aussi de tout dire.»

Les pages qui vont suivre, s'adressent aux hommes qui tiennent à faire des études approfondies sur les sciences naturelles ou la jurisprudence. Afin de ne pas inciter les profanes à la lecture de cet ouvrage, l'auteur lui a donné un titre compréhensible seulement des savants, et il a cru devoir se servir autant que possible de termes techniques. En outre, il a trouvé bon de n'exprimer qu'en latin certains passages qui auraient été trop choquants si on les avait écrits en langue vulgaire.

Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de loi sur une fonction importante de la vie. Puisse-t-il trouver un accueil bienveillant et combler une lacune dans la littérature scientifique où, sauf quelques articles et quelques discussions casuistiques, on ne possède jusqu'ici que les ouvrages incomplets de Moreau et de Tarnowsky.

ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE

PSYCHOPATHIA SEXUALIS

INVERSION SEXUELLE

I

FRAGMENTS D'UNE PSYCHOLOGIE DE LA VIE SEXUELLE


L'instinct sexuel comme base des sentiments éthiques.—L'amour comme passion.—La vie sexuelle aux diverses époques de la civilisation.—La pudeur.—Le Christianisme.—La monogamie.—La situation de la femme dans l'Islam.—Sensualité et moralité.—La vie sexuelle se moralise avec les progrès de la civilisation.—Périodes de décadence morale dans la vie des peuples.—Le développement des sentiments sexuels chez l'individu.—La puberté.—Sensualité et extase religieuse.—Rapports entre la vie sexuelle et la vie religieuse.—La sensualité et l'art.—Caractère idéaliste du premier amour.—Le véritable amour.—La sentimentalité.—L'amour platonique.—L'amour et l'amitié.—Différence entre l'amour de l'homme et celui de la femme.—Célibat.—Adultère.—Mariage.—Coquetterie.—Le fétichisme physiologique.—Fétichisme religieux et érotique.—Les cheveux, les mains, les pieds de la femme comme fétiches.—L'œil, les odeurs, la voix, les caractères psychiques comme fétiches.

La perpétuité de la race humaine ne dépend ni du hasard ni du caprice des individus: elle est garantie par un instinct naturel tout-puissant, qui demande impérieusement à être satisfait. La satisfaction de ce besoin naturel ne procure pas seulement une jouissance des sens et une source de bien-être physique, mais aussi une satisfaction plus élevée: celle de perpétuer notre existence passagère en léguant nos qualités physiques et intellectuelles à de nouveaux êtres. Avec l'amour physiologique, dans cette poussée de volupté à assouvir son instinct, l'homme est au même niveau que la bête; mais il peut s'élever à un degré où l'instinct naturel ne fait plus de lui un esclave sans volonté, où les passions, malgré leur origine sensuelle, font naître en lui des sentiments plus élevés et plus nobles, et lui ouvrent un monde de sublime beauté morale.

C'est ainsi qu'il peut se placer au-dessus de l'instinct aveugle et trouver dans la source inépuisable de ses sens un objet de stimulation pour un plaisir plus noble, un mobile qui le pousse au travail sérieux et à la lutte pour l'idéal. Aussi Maudsley[5] a très justement remarqué que le sentiment sexuel est la base du développement des sentiments sociaux. «Si on ôtait à l'homme l'instinct de la procréation et de tout ce qui en résulte intellectuellement, on arracherait de son existence toute poésie et peut-être toute idée morale.»

Note 5: [(retour) ]

Deutsche Klinik, 1873, 2, 3.

En tout cas la vie sexuelle est le facteur le plus puissant de l'existence individuelle et sociale, l'impulsion la plus forte pour le déploiement des forces, l'acquisition de la propriété, la fondation d'un foyer, l'inspiration des sentiments altruistes qui se manifestent d'abord pour une personne de l'autre sexe, ensuite pour les enfants et qui enfin s'étendent à toute la société humaine. Ainsi toute l'éthique et peut-être en grande partie l'esthétique et la religion sont la résultante du sens sexuel.

Mais, si la vie sexuelle peut devenir la source des plus grandes vertus et de l'abnégation complète, sa toute-puissance offre aussi le danger de la faire dégénérer en passion puissante et de donner naissance aux plus grands vices.

L'amour, en tant que passion déchaînée, ressemble à un volcan qui brûle tout et consomme tout; c'est un gouffre qui ensevelit l'honneur, la fortune et la santé.

Au point de vue de la psychologie, il est fort intéressant de suivre toutes les phases du développement que la vie sexuelle a traversées aux diverses époques de la civilisation jusqu'à l'heure actuelle[6]. À l'état primitif, la satisfaction des besoins sexuels est la même pour l'homme et pour les animaux. L'acte sexuel ne se dérobe pas au public; ni l'homme ni la femme ne se gênent pour aller tout nus[7].

Note 6: [(retour) ]

Voy. Lombroso: L'Homme criminel.

Note 7: [(retour) ]

Voy. Ploss: Das Weib., 1884, p. 196 et suiv.

On peut constater encore aujourd'hui cet état primitif chez beaucoup de peuples sauvages tels que les Australiens, les Polynésiens et les Malais des Philippines.

La femme est le bien commun des hommes, la proie temporaire du plus fort, du plus puissant. Celui-ci recherche les plus beaux individus de l'autre sexe et par là il fait instinctivement une sorte de sélection de la race.

La femme est une propriété mobilière, une marchandise, objet de vente, d'échange, de don, tantôt instrument de plaisir, tantôt instrument de travail.

Le relèvement moral de la vie sexuelle commence aussitôt que la pudeur entre dans les mœurs, que la manifestation et l'accomplissement de la sexualité se cachent devant la société, et qu'il y a plus de retenue dans les rapports entre les deux sexes. C'est de là qu'est venue l'habitude de se couvrir les parties génitales—«ils se sont aperçu qu'ils étaient nus»—et de faire en secret l'acte sexuel.

La marche vers ce degré de civilisation a été favorisée par le froid du climat qui fait naître le besoin de se couvrir le corps. Ce qui explique en partie ce fait, résultant des recherches anthropologiques, que la pudeur s'est manifestée plus tôt chez les peuples du Nord que chez les Méridionaux[8].

Note 8: [(retour) ]

Voy. l'ouvrage si intéressant et si riche en documents anthropologiques de Westermark: The history of human mariage. «Ce n'est pas, dit Westermark, le sentiment de la pudeur qui a fait naître l'habitude de se couvrir le corps, mais c'est le vêtement qui a produit le sentiment de la pudeur.» L'habitude de se couvrir les parties génitales est due au désir qu'ont les femmes et les hommes de se rendre mutuellement plus attrayants.

Un autre résultat du développement psychique de la vie sexuelle, c'est que la femme cesse d'être une propriété mobilière. Elle devient une personne, et, bien que pendant longtemps encore sa position sociale soit de beaucoup inférieure à celle de l'homme, l'idée que la femme a le droit de disposer de sa personne et de ses faveurs, commence à être adoptée et gagne sans cesse du terrain.

Alors la femme devient l'objet des sollicitations de l'homme. Au sentiment brutal du besoin sexuel se joignent déjà des sentiments éthiques. L'instinct se spiritualise, s'idéalise. La communauté des femmes cesse d'exister. Les individus des deux sexes se sentent attirés l'un vers l'autre par des qualités physiques et intellectuelles, et seuls deux individus sympathiques s'accordent mutuellement leurs faveurs. Arrivée à ce degré, la femme sent que ses charmes ne doivent appartenir qu'à l'homme qu'elle aime; elle a donc tout intérêt à les cacher aux autres. Ainsi, avec la pudeur apparaissent les premiers principes de la chasteté et de la fidélité conjugale, pendant la durée du pacte d'amour.

La femme arrive plus tôt à ce niveau social, quand les hommes, abandonnant la vie nomade, se fixent à un endroit, créent pour la femme un foyer, une demeure. Alors, naît en même temps le besoin de trouver dans l'épouse une compagne pour le ménage, une maîtresse pour la maison.

Parmi les peuples d'Orient les anciens Égyptiens, les Israélites et les Grecs, parmi les nations de l'Occident les Germains, ont atteint dans l'antiquité ce degré de civilisation. Aussi trouve-t-on chez eux l'appréciation de la virginité, de la chasteté, de la pudeur et de la fidélité conjugale, tandis que chez les autres peuples plus primitifs on offrait sa compagne à l'hôte pour qu'il en jouisse charnellement.

La moralisation de la vie sexuelle indique déjà un degré supérieur de civilisation, car elle s'est produite beaucoup plus tard que beaucoup d'autres manifestations de notre développement intellectuel. Comme preuve, nous ne citerons que les Japonais chez qui l'on a l'habitude de n'épouser une femme qu'après qu'elle a vécu pendant des années dans les maisons de thé qui là-bas jouent le même rôle que les maisons de prostitution européennes. Chez les Japonais, on ne trouve pas du tout choquant que les femmes se montrent nues. Toute femme non mariée peut se prostituer sans perdre de sa valeur comme future épouse. Il en ressort que, chez ce peuple curieux, la femme, dans le mariage, n'est qu'un instrument de plaisir, de procréation et de travail, mais qu'elle ne représente aucune valeur éthique.

La moralisation de la vie sexuelle a reçu son impulsion la plus puissante du christianisme, qui a élevé la femme au niveau social de l'homme et qui a transformé le pacte d'amour entre l'homme et la femme en une institution religieuse et morale[9].

Note 9: [(retour) ]

Cette opinion, généralement adoptée et soutenue par beaucoup d'historiens, ne saurait être acceptée qu'avec certaines restrictions. C'est le Concile de Trente qui a proclamé nettement le caractère symbolique et sacramental du mariage, quoique, bien avant, l'esprit de la doctrine chrétienne eût affranchi et relevé la femme de la position inférieure qu'elle occupait dans l'antiquité et dans l'Ancien Testament.

Cette tardive réhabilitation de la femme s'explique en partie par les traditions de la Genèse, d'après lesquelles la femme, faite de la côte de l'homme, n'était qu'une créature secondaire; et par le péché originel qui lui a attiré cette malédiction: «Que ta volonté soit soumise à celle de l'homme.» Comme le péché originel, dont l'Ancien Testament rend la femme responsable, constitue le fondement de la doctrine de l'Église, la position sociale de la femme a dû rester inférieure jusqu'au moment où l'esprit du christianisme l'a emporté sur la tradition et sur la scholastique. Un fait digne de remarque: les Évangiles, sauf la défense de répudiation (Math., 18, 9), ne contiennent aucun passage en faveur de la femme. L'indulgence envers la femme adultère et la Madeleine repentante ne touche en rien à la situation sociale de la femme. Par contre, les lettres de saint Paul insistent pour que rien ne soit changé dans la situation sociale de la femme. «Les femmes, dit-il, doivent être soumises à leurs maris; la femme doit craindre l'homme.» (Épîtres aux Corinthiens, 11, 3-12. Aux Éphésiens, 5, 22-23)

Des passages de Tertullien nous montrent combien les Pères de l'Église étaient prévenus contre la race d'Ève: «Femme, dit Tertullien, tu devrais aller couverte de guenilles et en deuil; tes yeux devraient être remplis de larmes: tu as perdu le genre humain.»

Saint Jérôme en veut particulièrement aux femmes. Il dit entre autres: «La femme est la porte de Satan, le chemin de l'injustice, l'aiguillon du scorpion» (De cultu feminarum, t. 1)

Le droit canonique déclare: «Seul l'être masculin est créé selon l'image de Dieu et non la femme; voilà pourquoi la femme doit servir l'homme et être sa domestique.»

Le Concile provincial de Mâcon, réuni au VIe siècle, discutait sérieusement la question de savoir si la femme a une âme.

Ces opinions de l'Église ont produit leur effet sur les peuples qui ont embrassé le christianisme. À la suite de leur conversion au christianisme, les Germains ont réduit la taxe de guerre des femmes, évaluation naïve de la valeur de la femme. (J. Falke, Die ritterliche Gesellschaft. Berlin, 1863, p. 49.—Uber die schützung beider Geschlechter bei den Juden s. Mosis, 27, 3-4.)

La polygamie, reconnue légitime par l'Ancien Testament (Deutéronome, 21-15), n'est pas interdite par le Nouveau. En effet, des souverains chrétiens (des rois mérovingiens, comme Chlotaire 1er, Charibert 1er, Pépin 1er et beaucoup de Francs nobles) ont été polygames. À cette époque, l'Église n'y trouvait rien à redire. (Weinhold, Die deutchen Frauen im mittelalter, II, p. 15. Voy. aussi: Unger: Die Ehe, et l'ouvrage de Louis Bridel: La Femme et le Droit, Paris, 1884.)

Ainsi on a admis ce fait que l'amour de l'homme, au fur et à mesure que marche la civilisation, ne peut avoir qu'un caractère monogame et doit se baser sur un traité durable. La nature peut se borner à exiger la perpétuité de la race; mais une communauté, soit famille, soit État, ne peut exister sans garanties pour la prospérité physique, morale et intellectuelle des enfants procréés. En faisant de la femme l'égale de l'homme, en instituant le mariage monogame et en le consolidant par des liens juridiques, religieux et moraux, les peuples chrétiens ont acquis une supériorité matérielle et intellectuelle sur les peuples polygames et particulièrement sur les partisans de l'Islam.

Bien que Mahomet ait eu l'intention de donner à la femme comme épouse et membre de la société, une position plus élevée que celle d'esclave et d'instrument de plaisir, elle est restée, dans le monde de l'Islam, bien au-dessous de l'homme, qui seul peut demander le divorce et qui l'obtient facilement.

En tout cas, l'Islam a exclu la femme de toute participation aux affaires publiques et, par là, il a empêché son développement intellectuel et moral. Aussi, la femme musulmane est restée un instrument pour satisfaire les sens et perpétuer la race, tandis que les vertus de la femme chrétienne, comme maîtresse de maison, éducatrice des enfants et compagne de l'homme, ont pu se développer dans toute leur splendeur. L'Islam, avec sa polygamie et sa vie de sérail, forme un contraste frappant en face de la monogamie et de la vie de famille du monde chrétien. Ce contraste se manifeste aussi dans la manière dont les deux cultes envisagent la vie d'outre-tombe. Les croyants chrétiens rêvent un paradis exempt de toute sensualité terrestre et ne promettant que des délices toutes spirituelles; l'imagination du musulman rêve d'une existence voluptueuse dans un harem peuplé de superbes houris.

Malgré tout ce que la religion, l'éducation et les mœurs peuvent faire pour dompter les passions sensuelles, l'homme civilisé est toujours exposé au danger d'être précipité de la hauteur de l'amour chaste et moral dans la fange de la volupté brutale.

Pour se maintenir à cette hauteur-là, il faut une lutte sans trêve entre l'instinct et les bonnes mœurs, entre la sensualité et la moralité. Il n'est donné qu'aux caractères doués d'une grande force de volonté de s'émanciper complètement de la sensualité et de goûter cet amour pur qui est la source des plus nobles plaisirs de l'existence humaine.

L'humanité est-elle devenue plus morale au cours de ces derniers siècles? Voilà une question sujette à discussion. Dans tous les cas elle est devenue plus pudique, et cet effet de la civilisation qui consiste à cacher les besoins sensuels et brutaux, est du moins une concession faite par le vice à la vertu.

En lisant l'ouvrage de Scherr (Histoire de la civilisation allemande), chacun recueillera l'impression que nos idées de moralité se sont épurées en comparaison de celles du moyen âge; mais il faudra bien admettre que la grossièreté et l'indécence de cette époque ont fait place à des mœurs plus décentes sans qu'il y ait plus de moralité.

Si cependant on compare des époques plus éloignées l'une de l'autre, on constatera sûrement que, malgré des décadences périodiques, la moralité publique a fait des progrès à mesure que la civilisation s'est développée, et que le christianisme a été un des moyens les plus puissants pour amener la société sur la voie des bonnes mœurs.

Nous sommes aujourd'hui bien loin de cet âge où la vie sexuelle se manifestait dans l'idolâtrie sodomite, dans la vie populaire, dans la législation, et dans la pratique du culte des anciens Grecs, sans parler du culte du Phallus et de Priape chez les Athéniens et les Babyloniens, ni des Bacchanales de l'antique Rome, ni de la situation privilégiée que les hétaïres ont occupée chez ces peuples.

Dans ce développement lent et souvent imperceptible de la moralité et des bonnes mœurs, il y a quelquefois des secousses et des fluctuations, de même que dans l'existence individuelle la vie sexuelle a son flux et son reflux.

Dans la vie des peuples les périodes de décadence morale coïncident toujours avec les époques de mollesse et de luxe. Ces phénomènes ne peuvent se produire que lorsqu'on demande trop au système nerveux qui doit satisfaire à l'excédent des besoins. Plus la nervosité augmente, plus la sensualité s'accroît, poussant les masses populaires aux excès et à la débauche, détruisant les bases de la société: la moralité et la pureté de la vie de famille. Et quand la débauche, l'adultère et le luxe ont rongé ces bases, l'écroulement de l'État, la ruine politique et morale devient inévitable. L'exemple de Rome, de la Grèce, de la France sous Louis XIV et Louis XV, peuvent nous servir de leçons[10]. Dans ces périodes de décadence politique et morale on a vu des aberrations monstrueuses de la vie sexuelle, mais ces aberrations ont pu, du moins en partie, être attribuées à l'état névropathologique ou psychopathologique de la population.

Note 10: [(retour) ]

Voy. Friedlander: Sittengeschichte Roms; Wiedmeister: Cæsarenwahnsinn; Suétone; Moreau: Des aberrations du sens génésique.

Il ressort de l'histoire de Babylone, de Ninive, de Rome, de même que de celle des capitales modernes, que les grandes villes sont des foyers de nervosité et de sensualité dégénérée. À ce propos il faut rappeler que, d'après l'ouvrage de Ploss, les aberrations du sens génésique ne se produisent pas chez les peuples barbares ou semi-barbares, si l'on veut excepter les Aleutes et la masturbation des femmes orientales et hottentotes[11].

Note 11: [(retour) ]

Cette assertion est en contradiction avec les constatations de Lombroso et de Friedreich. Ce dernier, notamment, prétend que la pédérastie est très fréquente chez les sauvages de l'Amérique. (Hdb. der Gerichtsärztl. Praxis, 1843, I, p. 271.)

L'étude de la vie sexuelle de l'individu doit commencer au moment du développement de la puberté et le suivre à travers toutes ses phases, jusqu'à l'extinction du sens sexuel.

Mantegazza, dans son livre: Physiologie de l'Amour, fait une belle description de la langueur et des désirs qui se manifestent à l'éveil de la vie sexuelle, de ces pressentiments, de ces sentiments vagues dont l'origine remonte à une époque bien antérieure au développement de la puberté. Cette période est peut-être la plus importante au point de vue psychologique. Le nombre de nouvelles idées et de nouveaux sentiments qu'elle fait naître nous permet déjà de juger de l'importance que l'élément sexuel exerce sur la vie psychique.

Ces désirs d'abord obscurs et incompris, naissent de sensations que des organes qui viennent de se développer ont éveillées; ils produisent en même temps une vive agitation dans le monde des sentiments.

La réaction psychologique de la vie sexuelle se manifeste dans la période de la puberté par des phénomènes multiples, mais tous mettent l'âme dans un état passionnel et tous éveillent le désir ardent d'exprimer sous une forme quelconque cet état d'âme étrange, de l'objectiver pour ainsi dire.

La poésie et la religion s'offrent d'elles-mêmes pour satisfaire ce besoin; elles reçoivent un stimulant de la vie sexuelle elle-même, lorsque la période de développement du sens génésique est passée et que les désirs incompris et obscurs sont précisés. Qu'on songe combien fréquente est l'extase religieuse à l'âge de la puberté, combien de fois des tentations sexuelles se sont produites dans la vie des Saints[12] et en quelles scènes répugnantes, en quelles orgies ont dégénéré les fêtes religieuses de l'antiquité, de même que les meetings de certaines sectes modernes, sans parler du mysticisme voluptueux qui se trouve dans les cultes des peuples de l'antiquité.

Note 12: [(retour) ]

Consulter Friedreich, qui a cité de nombreux exemples. Ainsi la nonne Blankebin était sans cesse tourmentée par la préoccupation de savoir ce qu'a pu devenir la partie du corps du Christ qu'on a enlevée lors de la circoncision.

Veronica Juliani, béatifiée par le pape Pie II, a, par vénération pour l'Agneau céleste, pris un agneau véritable dans son lit, l'a couvert de baisers et l'a laissé téter à ses mamelles, qui donnaient quelques gouttelettes de lait.

Sainte Catherine de Gènes souffrait souvent d'une telle chaleur intérieure que pour l'apaiser elle se couchait par terre et criait: «Amour, amour, je n'en peux plus!» Elle avait une affection particulière pour son père confesseur. Un jour elle porta à son nez la main du confesseur et elle sentit un parfum qui lui pénétra au cœur, «parfum céleste, dont les charmes pourraient réveiller les morts».

Sainte Armelle et sainte Elisabeth étaient tourmentées d'une passion analogue pour l'enfant Jésus. On connaît les tentations de saint Antoine de Padoue. Nous citons encore comme très caractéristique cette prière trouvée dans un très ancien missel: «Oh! puissé-je t'avoir trouvé, très charmant Emmanuel, puissé-je t'avoir dans mon lit! Combien mon âme et mon corps s'en réjouiraient! Viens, rentre chez moi, mon cœur sera ta chambre!»

Par contre, nous voyons souvent la volupté non satisfaite chercher et trouver une compensation dans l'extase religieuse[13].

Note 13: [(retour) ]

Consulter Friedreich: Diagnostik der psych. Krankheiten, p. 247, et Neumann: Lehrb. der Psychiatrie, p. 80.

La connexité entre le sens sexuel et religieux se montre aussi dans le domaine psychopathologique. Il suffit de rappeler à ce propos la puissante sensualité que manifestent beaucoup d'individus atteints de monomanie religieuse; la confusion bizarre du délire religieux et sexuel, comme on le constate si souvent dans les psychoses, par exemple chez les femmes maniaques qui s'imaginent être la mère de Dieu, mais surtout dans les psychoses produites par la masturbation; enfin les flagellations cruelles et voluptueuses, les mutilations, les castrations et même le crucifiement, tous actes inspirés par un sentiment maladif d'origine religieuse et génitale en même temps.

Quand on veut expliquer les corrélations psychologiques qui existent entre la religion et l'amour, on se heurte à de grandes difficultés. Pourtant les analogies ne manquent pas.

Le sens sexuel et le sens religieux, envisagés au point de vue psychologique, se composent l'un et l'autre de deux éléments.

La notion la plus primitive de la religion, c'est le sentiment de la dépendance, fait constaté par Schleiermacher bien avant que les sciences nouvelles de l'anthropologie et de l'ethnographie aient abouti au même résultat par l'observation de l'état primitif. Chez l'homme seul, arrivé à un niveau de civilisation plus élevé, le deuxième élément qui est vraiment éthique, c'est-à-dire l'amour de la divinité, entre dans le sentiment religieux. Aux mauvais démons des peuples primitifs succèdent les êtres à deux faces, tantôt bons, tantôt irrités, qui peuplent les mythologies plus compliquées; enfin on arrive à l'adoration du Dieu souverainement bon, distributeur du salut éternel, que ce salut soit la prospérité terrestre promise par Jehova, ou les délices du paradis de Mahomet, ou la béatitude éternelle du ciel des chrétiens, ou le Nirvana espéré par les Bouddhistes.

Pour le sens sexuel, c'est l'amour, l'espoir d'une félicité sans bornes, qui est l'élément primaire. En second lieu apparaît le sentiment de la dépendance. Ce sentiment existe en germe chez les deux êtres; pourtant il est plus développé chez la femme, étant donnés la position sociale de cette dernière et son rôle passif dans la procréation; par exception, il peut prévaloir chez des hommes dont le caractère psychique tend vers le féminisme.

Dans le domaine religieux aussi bien que dans le domaine sexuel, l'amour est mystique et transcendantal. Dans l'amour sexuel, on n'a pas conscience du vrai but de l'instinct, la propagation de la race, et la force de l'impulsion est si puissante qu'on ne saurait l'expliquer par une connaissance nette de la satisfaction. Dans le domaine religieux le bonheur désiré et l'être aimé sont d'une nature telle qu'on ne peut pas en avoir une conception empirique. Ces deux états d'âme ouvrent donc à l'imagination le champ le plus vaste. Tous les deux ont un objet illimité: le bonheur, tel que le mirage de l'instinct sexuel le présente, paraît incomparable et incommensurable à côté de toutes les autres sensations de plaisir; on peut en dire autant des félicités promises par la foi religieuse et qu'on se représente comme infinies en temps et en qualité.

L'infini étant commun aux deux états d'âme que nous venons de décrire, il s'ensuit que ces deux sentiments se développent avec une puissance irrésistible et renversent tous les obstacles qui s'opposent à leur manifestation. Leur similitude en ce qui concerne la nature inconcevable de leur objet, fait que ces deux états d'âme sont susceptibles de passer à l'état d'une vague extase où la vivacité du sentiment l'emporte sur la netteté et la stabilité des idées. Dans ce délire l'espoir d'un bonheur inconcevable ainsi que le besoin d'une soumission illimitée jouent un rôle également important.

Les points communs qui existent entre les deux extases, points que nous venons d'établir, expliquent comment, lorsqu'elles sont poussées à un degré très élevé, l'une peut être la conséquence de l'autre, ou bien l'une et l'autre peuvent surgir en même temps, car toute émotion forte d'une fibre vivante de l'âme peut exciter les autres. La sensation qui agit d'une manière continuelle et égale évoque tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux sphères imaginatives. Ces deux états d'âme peuvent aussi dégénérer en un penchant à la cruauté active ou passive.

Dans la vie religieuse cet état engendre le besoin d'offrir des sacrifices. On offre un holocauste d'abord parce qu'on croit qu'il sera apprécié matériellement par la divinité, ensuite pour l'honorer et lui rendre hommage, comme tribut; enfin parce qu'on croit expier par ce moyen le péché ou la faute qu'on a commise envers la divinité, et acquérir la félicité.

Si, comme cela arrive dans toutes les religions, le sacrifice consiste dans la torture de soi-même, il est, chez les natures religieuses très sensibles, non seulement un symbole de soumission et le prix d'un bonheur futur acheté par les peines du moment, mais c'est aussi une joie réelle, parce que tout ce qu'on croit venir de la divinité chérie, tout ce qui se fait par son commandement ou en son honneur, doit remplir l'âme de plaisir. L'ardeur religieuse devient alors l'extase, état dans lequel l'intellect est tellement préoccupé des sensations et des jouissances psychiques que la notion de la torture subie peut exister sans la sensation de la douleur.

L'exaltation du délire religieux peut amener à trouver de la joie dans le sacrifice des autres, si la notion du bonheur religieux est plus forte que la pitié que nous inspire la douleur d'autrui. Des phénomènes analogues peuvent se produire dans le domaine de la vie sexuelle ainsi que le prouvent le Sadisme et particulièrement le Masochisme.

Ainsi l'affinité souvent constatée entre la religion, la volupté et la cruauté[14], peut se résumer par la formule suivante: le sens religieux et le sens sexuel, arrivés au maximum de leur développement, présentent des similitudes en ce qui concerne le quantum et la nature de l'excitation; ils peuvent donc se substituer dans certaines conditions. Tous deux peuvent dégénérer en cruauté, si les conditions pathologiques nécessaires existent.

Note 14: [(retour) ]

Cette trinité trouve son expression non seulement dans les phénomènes de la vie réelle, tels qu'ils viennent d'être décrits, mais aussi dans la littérature dévote et même dans les beaux-arts des périodes de décadence. Sous ce rapport, on peut rappeler la triste célébrité du groupe de sainte Thérèse de Bernini, qui, prise d'un évanouissement hystérique, s'affaisse sur une blanche nuée, tandis qu'un ange amoureux lui lance dans le cœur la flèche de l'amour divin (Lübke).

Le facteur sexuel exerce aussi une grande influence sur le développement du sens esthétique. Que seraient les beaux-arts et la poésie sans l'élément sexuel! C'est l'amour sensuel qui donne cette chaleur d'imagination sans laquelle il n'y a pas de véritable œuvre d'art; c'est à la flamme des sentiments sensuels que l'art puise son brûlant enthousiasme. On comprend alors pourquoi les grands poètes et les grands artistes sont des natures sensuelles. Le monde de l'idéal s'ouvre quand le sens sexuel fait son apparition. Celui qui, à cette période de la vie, n'a pu s'enflammer pour le beau, le noble et le grand, restera un philistin toute sa vie. Même ceux qui ne sont point des poètes se mettent à faire des vers. Au moment du développement de la puberté, quand la réaction physiologique commence à se produire, les langueurs vagues, particulières à cette période, se manifestent par des tendances au sentimentalisme outré et à la mortification qui se développent jusqu'au tædium vitæ; souvent il s'y joint le désir de causer de la douleur à autrui, ce qui offre une analogie vague avec le phénomène de la connexité psychologique qui existe entre la volupté et la cruauté.

L'amour de la première jeunesse a un caractère romanesque et idéaliste. Il glorifie l'objet aimé jusqu'à l'apothéose. À ses débuts il est platonique et préfère les êtres de la poésie et de l'histoire. Avec l'éveil de la sensualité, cet amour court risque de reporter son pouvoir d'idéalisation sur des personnes de l'autre sexe qui, au point de vue physique, intellectuel et social, sont bien loin d'être remarquables. Il peut en résulter des mésalliances, des faux pas, toute l'histoire tragique de l'amour passionné qui se met en conflit avec les principes moraux et sociaux et qui parfois trouve une solution sinistre dans le suicide ou le double suicide.

L'amour trop sensuel ne peut jamais être ni durable ni vraiment profond. Voilà pourquoi le premier amour est toujours très passager: il n'est que le flamboiement subit d'une passion, un feu de paille.

Il n'y a de véritable amour que celui qui se base sur la connaissance des qualités morales de la personne aimée, qui n'espère pas seulement des jouissances, mais qui est prêt à supporter des souffrances pour l'être aimé et à faire tous les sacrifices. L'amour de l'homme doué d'une grande force de caractère ne recule devant aucune difficulté ni aucun danger quand il s'agit d'arriver à la possession de la femme adorée et de la conserver. Il engendre les actes d'héroïsme, le mépris de la mort. Mais un tel amour court risque, dans certaines circonstances, de pousser au crime, surtout s'il n'y a pas un fonds solide de moralité. Un des vilains côtés de cet amour est la jalousie. L'amour de l'homme faible est sentimental; il peut conduire au suicide s'il n'est pas payé de retour ou s'il se heurte à des difficultés, tandis que, dans des conditions analogues, l'homme fort peut devenir un criminel. L'amour sentimental risque souvent de dégénérer en caricature, surtout quand l'élément sensuel n'est pas assez fort. Qu'on se rappelle, à ce propos, les chevaliers Toggenbourg, les Don Quichotte, beaucoup de ménestrels et de trouvères du moyen âge.

Cet amour a un caractère fadasse, doucereux: par là même il peut devenir ridicule; tandis que, dans d'autres cas, les manifestations de ce sentiment puissant du cœur humain évoquent ou la compassion, ou l'estime, ou l'horreur.

Souvent cet amour faible se porte sur d'autres objets: en poésie il produit des poèmes insipides, en esthétique il mène à l'outrancisme, en religion au mysticisme, à l'extase, et même, quand il y a un fond sensuel plus fort, aux idées sectaires et à la folie religieuse. Il y a quelque chose de tout cela dans l'amour non mûri de la puberté.

Les vers et les rimes, à cette période, ne supportent pas la lecture, à moins qu'ils n'aient pour auteurs des poètes de vocation.

Malgré toute l'éthique dont l'amour a besoin pour s'élever à sa vraie et pure expression, sa plus profonde racine est pourtant la sensualité.

L'amour platonique est une absurdité, une duperie de soi-même, une fausse interprétation d'un sentiment.

Quand l'amour a pour cause le désir sexuel, il ne peut se comprendre qu'entre individus de sexe différent et capables de rapports sexuels. Si ces conditions manquent ou si elles disparaissent, l'amour est remplacé par l'amitié.

Il est à remarquer le rôle important que jouent les fonctions sexuelles dans le développement et la conservation de la confiance de l'homme en lui-même. On s'en rend compte quand on voit l'onaniste aux nerfs affaiblis et l'homme devenu impuissant perdre leur caractère viril et la confiance en leur propre valeur.

M. Gyurkovechky (Männl. Impotenz. Vienne, 1889) fait justement remarquer que les vieillards et les jeunes gens diffèrent psychiquement surtout par leur degré de puissance génitale, car l'impuissance porte une grave atteinte à la gaieté, à la vie intellectuelle, à l'énergie et au courage. Plus l'homme qui a perdu sa puissance génitale est jeune et plus il était porté aux choses sensuelles, plus cette atteinte est grave.

Une perte subite de la puissance génitale peut, dans ces conditions, produire une grave mélancolie et pousser même au suicide; car, pour de pareilles natures, la vie sans amour est insupportable. Mais, même dans ces cas où la réaction n'est pas aussi violente, celui qui en est atteint devient morose, envieux, égoïste, jaloux, misanthrope; l'énergie et le sentiment d'honneur s'affaiblissent; il devient même lâche.

On peut constater les mêmes phénomènes chez les Skopzys de Russie, qui, après s'être émasculés, perdent leur caractère viril.

La perte de la virilité se manifeste d'une manière bien plus frappante encore chez certains individus, chez qui elle produit une véritable effémination.

Au point de vue psychologique, la femme, à la fin de sa vie sexuelle, après la ménopause, tout en étant moins bouleversée, présente néanmoins un changement assez notable. Si la vie sexuelle qu'elle vient de traverser a été heureuse, si des enfants sont venus réjouir le cœur de la mère au seuil de la vieillesse, le changement de son individualité biologique échappe à son attention. La situation est tout autre quand la stérilité ou une abstinence imposée par des conditions particulières ont empêché la femme de goûter les joies de la maternité.

Ces faits mettent bien en relief la différence qui existe entre la psychologie sexuelle de l'homme et celle de la femme, entre leurs sentiments et leurs désirs sexuels.

Chez l'homme, sans doute, l'instinct sexuel est plus vif que chez la femme. Sous le coup d'une forte poussée de la nature, il désire, quand il arrive à un certain âge, la possession de la femme. Il aime sensuellement, et son choix est déterminé par des qualités physiques. Poussé par un instinct puissant, il devient agressif et violent dans sa recherche de l'amour. Pourtant, ce besoin de la nature ne remplit pas toute son existence psychique. Son désir satisfait, l'amour, chez lui, fait temporairement place aux intérêts vitaux et sociaux.

Tel n'est pas le cas de la femme. Si son esprit est normalement développé, si elle est bien élevée, son sens sexuel est peu intense. S'il en était autrement, le monde entier ne serait qu'un vaste bordel où le mariage et la famille seraient impossibles. Dans tous les cas, l'homme qui a horreur de la femme et la femme qui court après les plaisirs sexuels sont des phénomènes anormaux.

La femme se fait prier pour accorder ses faveurs. Elle garde une attitude passive. Ce rôle s'impose à elle autant par l'organisation sexuelle qui lui est particulière que par les exigences des bonnes mœurs.

Toutefois, chez la femme, le côté sexuel a plus d'importance que chez l'homme. Le besoin d'aimer est plus fort chez elle; il est continu et non pas épisodique; mais cet amour est plutôt psychique que sensuel.

L'homme, en aimant, ne voit d'abord que l'être féminin; ce n'est qu'en second lieu qu'il aime la mère de ses enfants; dans l'imagination de la femme, au contraire, c'est le père de son enfant qui tient le premier rang; l'homme, comme époux, ne vient qu'après. Dans le choix d'un époux, la femme est déterminée plutôt par les qualités intellectuelles que par les qualités physiques. Après être devenue mère, elle partage son amour entre l'enfant et l'époux. Devant l'amour maternel, la sensualité s'éclipse. Aussi, dans les rapports conjugaux qui suivent sa maternité, la femme voit plutôt une marque d'affection de l'époux qu'une satisfaction des sens.

La femme aime de toute son âme. Pour la femme, l'amour c'est la vie; pour l'homme, c'est le plaisir de la vie. L'amour malheureux blesse l'homme; pour la femme, c'est la mort ou au moins la perte du bonheur de la vie. Une thèse psychologique digne d'être étudiée, ce serait de savoir si une femme peut, dans son existence, aimer deux fois d'un amour sincère et profond. Dans tous les cas, la femme est plutôt monogame, tandis que l'homme penche vers la polygamie.

La puissance des désirs sexuels constitue la faiblesse de l'homme vis-à-vis de la femme. Il dépend d'autant plus de la femme qu'il est plus faible et plus sensuel. Sa sensualité s'accroît avec son nervosisme. Ainsi s'explique ce fait que, dans les périodes d'amollissement et de plaisirs, la sensualité s'accroît d'une façon formidable. Mais alors la société court le danger de voir l'État gouverné par des femmes et entraîné à une ruine complète (le règne des maîtresses à la cour de Louis XIV et Louis XV; les hétaïres de la Grèce dans l'antiquité). La biographie de bien des hommes d'État anciens et modernes nous montre qu'ils étaient esclaves des femmes par suite de leur grande sensualité, sensualité due à leur constitution névropathique.

L'Église catholique a fait preuve d'une subtile connaissance de la psychologie humaine, en astreignant ses prêtres à la chasteté et au célibat; elle a voulu, par ce moyen, les émanciper de la sensualité pour qu'ils puissent se consacrer entièrement à leur mission.

Malheureusement le prêtre qui vit dans le célibat est privé de cet effet ennoblissant que l'amour et, par suite, le mariage, produisent sur le développement du caractère.

Comme la nature a attribué à l'homme le rôle de provocateur dans la vie sexuelle, il court le risque de transgresser les limites tracées par la loi et les mœurs.

L'adultère chez la femme est, au point de vue moral, plus grave et devrait être jugé devant la loi plus sévèrement que l'adultère commis par l'homme. La femme adultère comble son propre déshonneur par celui de l'époux et de la famille, sans tenir compte de la maxime: Pater incertus. L'instinct naturel et sa position sociale font facilement fauter l'homme, tandis que la femme est protégée par bien des choses. Même les rapports sexuels de la femme non mariée doivent être jugés autrement que ceux de l'homme célibataire. La société exige de l'homme célibataire de bonnes mœurs; de la femme, la chasteté. Avec la civilisation et la vie sociale de nos temps la femme ne peut servir, au point de vue sexuel, les intérêts sociaux et moraux qu'en tant qu'elle est épouse.

Le but et l'idéal de la femme, même de celle qui est tombée dans la fange et dans le vice, est et sera toujours le mariage. La femme, comme le dit fort justement Mantegazza, ne demande pas seulement à satisfaire son instinct sexuel, mais elle recherche aussi protection et aide pour elle et pour ses enfants. L'homme animé de bons sentiments, fût-il des plus sensuels, recherche pour épouse une femme qui a été chaste et qui l'est encore. Dans ses aspirations vers l'unique but digne d'elle, la femme se sert de la pudeur, cuirasse et ornement de l'être féminin. Mantegazza dit avec beaucoup de finesse que «c'est une des formes physiques de l'estime de soi-même chez la femme».

L'étude anthropologique et historique du développement de ce plus bel ornement de la femme n'entre pas dans le cadre de notre sujet. Il est probable que la pudeur féminine est un produit de la civilisation perpétué par l'atavisme.

Ce qui forme un contraste bien curieux avec elle, c'est l'étalage occasionnel des charmes physiques, sanctionné par la loi de la mode et la convention sociale, et auquel la vierge, même la plus chaste, se prête dans les soirées de bal. Les mobiles qui président à cette exhibition se comprennent. Heureusement la fille chaste ne s'en rend pas compte, de même qu'elle ne comprend pas les raisons de certaines modes qui reviennent périodiquement et qui ont pour but de faire mieux ressortir certaines parties plastiques du corps, comme les fesses, sans parler du corsage, etc.

De tout temps et chez tous les peuples, le monde féminin a manifesté de la tendance à se parer et à mettre en évidence ses charmes. Dans le monde des animaux la nature a distingué le mâle par une plus grande beauté. Les hommes, au contraire, désignent les femmes sous le nom de beau sexe. Évidemment cette galanterie est le produit de la sensualité masculine. Tant que les femmes s'attifent uniquement dans le but d'être parées, tant qu'elles ne se rendent pas clairement compte de la cause physiologique de ce désir de plaire, il n'y a rien à redire. Aussitôt qu'elles le font en pleine connaissance de cause, cette tendance dégénère en manie de plaire.

L'homme qui a la manie de s'attifer, se rend ridicule toujours. Chez la femme on est habitué à cette petite faiblesse, on n'y trouve rien de répréhensible tant qu'elle n'est pas l'accessoire d'une tendance pour laquelle les Français ont trouvé le mot de coquetterie.

En fait de psychologie naturelle de l'amour, les femmes sont de beaucoup supérieures aux hommes. Elles doivent cette supériorité soit à l'hérédité, soit à l'éducation, le domaine de l'amour étant leur élément particulier; mais elles la doivent aussi à leur plus grand degré d'intuition (Mantegazza).

Même quand l'homme est arrivé au faîte de la civilisation, on ne peut pas lui faire un reproche de voir dans la femme avant tout un objet de satisfaction pour son instinct naturel. Mais il lui incombe l'obligation de n'appartenir qu'à la femme de son choix. Dans les États civilisés il en résulte un traité normal et obligatoire, le mariage; et, comme la femme a besoin de protection et d'aide pour elle et ses enfants, il en résulte un code matrimonial.

En vue de certains phénomènes pathologiques que nous traiterons plus tard, il est nécessaire d'étudier les processus psychologiques qui rapprochent un homme et une femme, les attachent l'un à l'autre au point que, parmi tous les individus d'un même sexe, seuls tel ou telle paraissent désirables.

Si l'on pouvait démontrer que les procédés de la nature sont dirigés vers un but déterminé,—leur utilité ne saurait être niée,—cette sorte de fascination par un seul individu du sexe opposé, avec de l'indifférence pour tous les autres individus de ce même sexe, fait qui existe réellement chez les amoureux vraiment heureux, paraîtrait comme une admirable disposition de la création pour assurer les unions monogames qui seules peuvent servir le but de la nature.

Quand on analyse scientifiquement cette flamme amoureuse, cette «harmonie des âmes», cette «union des cœurs», elle ne se présente nullement comme «un mystère des âmes»; dans la plupart des cas on peut la ramener à certaines qualités physiques, parfois morales, au moyen desquelles la personne aimée exerce sa force d'attraction.

On parle aussi du soi-disant fétichisme. Par fétiche on entend ordinairement des objets, des parties ou des qualités d'objets qui, par leurs rapports et leur association, forment un ensemble ou une personnalité capable de produire sur nous un vif intérêt ou un sentiment, d'exercer une sorte de charme,—(fetisso en portugais),—ou du moins une impression très profonde et particulièrement personnelle que n'explique nullement la valeur ni la qualité intrinsèque de l'objet symbolique[15].

Note 15: [(retour) ]

À consulter: Max Müller, qui fait dériver le mot «fétiche» étymologiquement du mot factitius (factice, chose insignifiante).

Quand la personne qui est dans cet état d'esprit, pousse l'appréciation individuelle du fétiche jusqu'à l'exaltation, un cas de fétichisme se produit. Ce phénomène, très intéressant au point de vue psychologique, peut s'expliquer par une loi d'association empirique: le rapport qui existe entre une représentation fractionnelle et une représentation d'ensemble. L'essentiel dans ce cas c'est que l'accentuation du sentiment personnel provoqué par l'image fractionnelle se manifeste dans le sens d'une émotion de plaisir. Ce phénomène se rencontre surtout dans deux ordres d'idées qui ont entre elles une affinité psychique: l'idée religieuse et les conceptions érotiques. Le fétichisme religieux a d'autres liens et une autre signification que le fétichisme sexuel. Le premier naît de cette idée fixe que l'objet revêtu du prestige de fétiche ou l'idole n'est pas un simple symbole, mais possède des qualités divines, ou bien il lui attribue par superstition une puissance miraculeuse (reliques), certaines vertus protectrices (amulettes).

Il n'en est pas de même dans le fétichisme érotique. Celui-ci est psychologiquement motivé par le fait que des qualités physiques ou psychiques d'une personne, ou même des qualités d'objets dont cette personne se sert, deviennent un fétiche, en éveillant par association d'idées une image d'ensemble et en produisant une vive sensation de volupté. Il y a analogie avec le fétichisme religieux en ce sens: que bien souvent des objets insignifiants (des os, des ongles, des cheveux, etc.) servent de fétiches et peuvent provoquer des sensations de plaisir qui vont jusqu'à l'extase.

En ce qui concerne le développement de l'amour physiologique, il est probable qu'on doit chercher et trouver son origine dans le charme fétichiste et individuel qu'une personne d'un sexe exerce sur un individu de l'autre sexe.

Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle coïncide avec le moment où l'on aperçoit une personne de l'autre sexe et quand cette vue augmente l'excitation sensuelle. L'impression optique et l'impression du sentiment s'associent, et cette liaison devient plus forte à mesure que la réapparition du sentiment évoque le souvenir de l'image optique ou que la réapparition de l'image éveille de nouveau une émotion sexuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la pollution, comme dans les songes.

Dans ce cas la vue de l'ensemble du corps produit l'effet d'un fétiche.

Comme le fait remarquer Binet, des parties d'un individu, des qualités physiques ou morales peuvent aussi agir comme fétiches sur une personne du sexe opposé, si la vue de ces parties de l'individu coïncide accidentellement avec une excitation sexuelle ou si elle en provoque une.

C'est un fait établi par l'expérience que cette association d'idées dépend du hasard, que l'objet fétiche peut être très varié, et qu'il en résulte les sympathies les plus étranges de même que les antipathies les plus curieuses.

Ce fait physiologique du fétichisme explique les sympathies individuelles entre homme et femme, la préférence qu'on donne à une personne déterminée sur toutes les autres du même sexe. Comme le fétiche ne représente qu'un symbole individuel, il est évident que son impression ne peut se produire que sur un individu déterminé. Il évoque de très fortes sensations de plaisir; par suite il fait, par un trompe-l'œil, disparaître les défauts de l'objet aimé—(l'amour rend aveugle)—et provoque une exaltation fondée sur l'impression individuelle, exaltation qui paraît aux autres inexplicable et même ridicule. On s'explique ainsi que l'homme calme ne puisse pas comprendre l'amoureux qui idolâtre la personne aimée, en fait un véritable culte et lui attribue des qualités que celle-ci, vue objectivement, ne possède nullement. Ainsi s'explique également le fait que l'amour devient plus qu'une passion, qu'il se présente comme un état psychique exceptionnel dans lequel l'impossible paraît possible, le laid semble beau, le vulgaire sublime, état dans lequel tout autre intérêt et tout autre devoir disparaissent.

Tarde (Archives de l'anthropologie criminelle, 5e année, nº 3) fait judicieusement ressortir que, non seulement chez les individus mais aussi chez les nations, le fétiche peut être différent, mais que l'idéal général de la beauté reste toujours le même chez les peuples civilisés de la même époque.

À Binet revient le grand mérite d'avoir approfondi l'étude et l'analyse de ce fétichisme en amour. Il fait naître des sympathies spéciales. Ainsi l'un se sont attiré par une taille élancée, un autre par une taille épaisse; l'un aime la brune, l'autre la blonde. Pour l'un, c'est l'expression particulière de l'œil; pour l'autre, le timbre de la voix, ou une odeur particulière, même artificielle (parfums), ou la main, ou le pied, ou l'oreille, etc., qui forment le charme fétichique individuel, et sont pour ainsi dire le point de départ d'une série compliquée de processus de l'âme dont l'expression totale est l'amour, c'est-à-dire le désir de posséder physiquement et moralement l'objet aimé.

À ce propos il convient de rappeler une condition essentielle pour la constatation de l'existence du fétichisme encore à l'état physiologique.

Le fétiche peut conserver d'une manière durable sa vertu sans qu'il soit pour cela un fétiche pathologique. Mais ce cas n'existe que quand l'idée de fraction va jusqu'à la représentation de l'ensemble et que l'amour provoqué par le fétiche finit par embrasser comme objet l'ensemble de la personnalité physique et morale.

L'amour normal ne peut être qu'une synthèse, une généralisation. Louis Brunn (Deutsches Montagsblatt, Berlin, 20.8.88) dit très spirituellement dans son étude sur Le fétichisme en amour:

«L'amour normal nous paraît comme une symphonie qui se compose de toutes sortes de notes. Il en résulte les excitations les plus diverses. Il est pour ainsi dire polythéiste. Le fétichisme ne connaît que la note d'un seul instrument; il est la résultante d'une seule excitation déterminée: il est monothéiste.»

Quiconque a quelque peu réfléchi sur ce sujet, reconnaîtra qu'on ne peut parler de véritable amour—(on n'abuse que trop souvent de ce mot)—que lorsque la totalité de la personne physique et morale forme l'objet de l'adoration.

Tout amour a nécessairement un élément sensuel, c'est-à-dire le désir de posséder l'objet aimé et d'obéir, en s'unissant avec lui, aux lois de la nature.

Mais celui qui n'aime que le corps de la personne d'un autre sexe, qui ne tend qu'à satisfaire ses sens, sans posséder l'âme, sans avoir la jouissance spirituelle et partagée, n'aime pas d'un véritable amour, pas plus que le platonique qui n'aime que l'âme et qui dédaigne les jouissances charnelles, ce qui se rencontre dans certains cas d'inversion sexuelle.

Pour l'un, c'est le corps; pour l'autre, c'est l'âme qui constituent le fétiche: l'amour de tous les deux n'est que du fétichisme.

De pareils individus forment en tous cas un degré de transition vers le fétichisme pathologique.

Cette remarque est d'autant plus juste qu'un autre critérium du véritable amour est celui-ci: l'acte sexuel doit absolument procurer une satisfaction morale[16].

Note 16: [(retour) ]

Le spinal cérébral postérieur de Magnan, qui trouve son plaisir avec n'importe quelle femme et auquel n'importe quelle femme plaît, ne peut que satisfaire sa volupté. L'amour acheté ou forcé n'est pas un véritable amour (Mantegazza). Celui qui a inventé le proverbe: Sublata lucerna, nullum discrimen inter feminas, a dû être un horrible cynique. Le pouvoir pour l'homme de faire l'acte d'amour n'est pas une garantie que l'acte procure réellement la plus grande jouissance amoureuse.

Parmi les phénomènes physiologiques du fétichisme il me reste encore à parler de ce fait très intéressant que, parmi le grand nombre d'objets susceptibles de devenir fétiches, il y en a quelques-uns qui sont particulièrement choisis par un grand nombre de personnes.

Les objets particulièrement attractifs pour l'homme sont: les cheveux, la main, le pied de la femme, l'expression du regard.

Quelques-uns d'entre eux ont, dans la pathologie du fétichisme, une importance particulière. Tous ces faits remplissent évidemment dans l'âme de la femme un rôle dont quelquefois elle ne se doute pas; d'autres fois c'est préméditation de sa part.

Une des principales préoccupations de la femme, c'est de soigner ses cheveux, et elle y consacre souvent plus de temps et d'argent qu'il ne faudrait. Avec quel soin la mère ne soigne-t-elle pas déjà la chevelure de sa petite fille! Quel rôle important pour le coiffeur! La perte d'une partie des cheveux fait le désespoir des jeunes femmes. Je me rappelle le cas d'une femme coquette qui en était devenue mélancolique et qui a fini par le suicide. Les femmes aiment à parler coiffure; elles portent envie à toutes celles qui ont une belle chevelure.

De beaux cheveux constituent un puissant fétiche pour beaucoup d'hommes. Déjà, dans la légende de la Loreley, cyrène qui attire les hommes dans l'abîme, on voit figurer comme fétiche ses «cheveux dorés» qu'elle lisse avec un peigne d'or. Une attraction non moins grande est exercée par la main et le pied; mais alors, souvent,—pas toujours cependant,—des sentiments masochistes et sadistes contribuent à créer un fétiche d'un caractère particulier.

Il y a des uranistes qui ne sont pas impuissants avec une femme, des époux qui n'aiment pas leur épouse, et qui pourtant sont capables de remplir leurs devoirs conjugaux. Dans ces cas le sentiment de la volupté fait pour la plupart du temps défaut; puisque, en réalité, il n'y a alors qu'une sorte d'onanisme qui souvent ne peut se pratiquer qu'avec le concours de l'imagination qui évoque l'image d'un autre être aimé. Cette illusion peut même produire une sensation de volupté, mais cette rudimentaire satisfaction physique n'est due qu'à un artifice psychique, tout comme chez l'onaniste solitaire qui souvent a besoin du concours de l'imagination pour obtenir une sensation voluptueuse. En général, l'orgasme qui produit la sensation de volupté, ne peut être obtenu que là où il y a une intervention psychique.

Dans le cas où il y a des empêchements psychiques (indifférence, antipathie, répugnance, crainte d'infection vénérienne ou de grossesse, etc.), la sensation voluptueuse ne paraît guère se produire.

Par association d'idées, un gant ou un soulier peuvent devenir fétiches.

Brunn rappelle à ce propos et avec raison que, dans les mœurs du moyen âge, une des plus précieuses marques d'hommage et de galanterie était de boire dans le soulier d'une belle femme, usage qu'on trouve encore aujourd'hui en Pologne. Dans le conte de Cendrillon, le soulier joue également un rôle très important.

L'expression de l'œil a une importance particulière pour faire jaillir l'étincelle amoureuse. Un œil névrosé peut jouer souvent le rôle de fétiche chez des personnes des deux sexes. «Madame, vos beaux yeux me font mourir d'amour» (Molière).

Il y a une foule d'exemples de faits où les odeurs du corps jouent le rôle de fétiche, phénomène consciemment ou inconsciemment utilisé dans l'Ars amandi de la femme. Déjà la Ruth de l'Ancien Testament s'est parfumée pour captiver Booz.

La demi-mondaine, des temps anciens et modernes, consomme beaucoup de parfums. Jaeger, dans sa «Découverte de l'âme», donne de nombreuses indications sur les sympathies des odeurs.

Binet assure que la voix aussi peut devenir un fétiche. A ce sujet il rapporte une observation faite par Dumas, observation que ce dernier a utilisée dans sa nouvelle: La maison du veuf.

Il est question d'une femme qui devint amoureuse de la voix d'un ténor et qui fit des infidélités à son mari.

Le roman de Belot: Les Baigneuses de Trouville, vient à l'appui de cette supposition. Binet croit que, dans bien des mariages conclus avec des cantatrices, c'est le charme fétichiste de la voix qui a agi. Il attire en outre l'attention sur cet autre fait intéressant que, chez les oiseaux chanteurs, la voix a la même signification sexuelle que l'odorat chez les quadrupèdes.

Ainsi les oiseaux attirent par le chant la femelle qui, la nuit, vole vers celui des mâles qui chante le mieux.

Il ressort des faits pathologiques du masochisme et du sadisme que des particularités de l'âme peuvent aussi agir comme fétiche, au sens le plus large du mot.

Ainsi s'explique le phénomène des idiosyncrasies; et la vieille maxime de gustibus non est disputandum, a toujours sa valeur.

II

FAITS PHYSIOLOGIQUES


Maturité sexuelle.—La limite d'âge dans la vie sexuelle.—Le sens sexuel.—Localisation.—Le développement physiologique de la vie sexuelle.—Érection.—Le centre d'érection.—La sphère sexuelle et le sens olfactif.—La flagellation comme excitant des sens.—La secte des flagellants.—Le Flagellum salutis de Paullini.—Zones érogènes.—L'empire sur l'instinct sexuel.—Cohabitation.—Éjaculation.

Pendant la période des processus anatomiques et physiologiques qui se font dans les glandes génitales, il se manifeste chez les individus un instinct qui les pousse à perpétuer l'espèce (instinct sexuel).

L'instinct sexuel, à cet âge de maturité, est une loi physiologique.

La durée des processus anatomico-physiologiques dans les organes sexuels, ainsi que la durée de la puissance de l'instinct génésique, diffèrent selon les individus et les peuples. Race, climat, conditions héréditaires et sociales, exercent une influence décisive. On sait que les Méridionaux présentent une sensualité bien plus grande que les gens du Nord. Le développement sexuel a lieu bien plus tôt chez les habitants du Midi que chez ceux des pays septentrionaux. Chez la femme des pays du Nord, l'ovulation, qui se manifeste par le développement du corps et les hémorragies périodiques des parties génitales (menstruation), ne se montre qu'entre treize et quinze ans; chez l'homme, le développement de la puberté (qui se manifeste par la mue de la voix, le développement des poils sur la figure et sur le mont de Vénus, les pollutions périodiques, etc.), ne se montre qu'à partir de quinze ans. Au contraire, chez les habitants des pays chauds, le développement sexuel s'effectue plusieurs années plus tôt, chez la femme quelquefois même à l'âge de huit ans.

Il est à remarquer que les filles des villes se développent à peu près un an plus tôt que les filles de la campagne, et que plus la ville est grande, plus le développement, cæteris paribus, est précoce.

Les conditions héréditaires n'exercent pas une influence moins grande sur le libido et la puissance virile. Il y a des familles où, à côté d'une grande force physique et d'une grande longévité, le libido et une puissance virile intense se conservent jusqu'à un âge très avancé. Il y en a d'autres où la vita sexualis éclôt tard et s'éteint bien avant le temps.

Chez la femme, la période d'activité des glandes génitales est plus limitée que chez l'homme, chez qui la production du sperme peut se prolonger jusqu'à l'âge le plus avancé.

Chez la femme, l'ovulation cesse trente ans après le début de la nubilité. Cette période de stérilité des ovaires s'appelle la ménopause. Celle phase biologique ne représente pas seulement une mise hors fonction et une atrophie définitive des organes génitaux, mais un processus de transformation de tout l'organisme. Dans l'Europe centrale, la maturité sexuelle de l'homme commence vers l'âge de dix-huit ans; sa puissance génésique atteint son maximum vers l'âge de quarante ans. À partir de cette époque, elle baisse lentement.

La potentia generandi s'éteint ordinairement vers l'âge de soixante-deux ans; la potentia coeundi peut se conserver jusqu'à l'âge le plus avancé. L'instinct sexuel existe sans discontinuer pendant toute la période de la vie sexuelle; il n'y a que son intensité qui change. Il ne se manifeste jamais d'une façon intermittente ou périodique, sous certaines conditions physiologiques, comme c'est le cas chez les animaux.

Chez l'homme, l'intensité de l'instinct a des fluctuations, des hauts et des bas, selon l'accumulation et la dépense du sperme; chez la femme, l'instinct sexuel augmente d'intensité au moment de l'ovulation, de sorte que, post menstrua, le libido sexualis est plus accentué.

Le sens sexuel, en tant qu'il se manifeste comme sentiment, idée et instinct, est un produit de l'écorce cérébrale. On n'a pas encore pu jusqu'ici bien déterminer le siège du centre sexuel dans le cerveau.

Les rapports étroits qui existent entre la vie sexuelle et le sens olfactif[17] font supposer que la sphère sexuelle et la sphère olfactive se trouvent à la périphérie du cerveau, très près l'une de l'autre, ou du moins qu'il existe entre elles des liens puissants d'association.

Note 17: [(retour) ]

Ferrier suppose que le centre de l'olfaction se trouve dans le gyrus uncinatus. Zuckerkandl, dans son ouvrage: Über das Riechcentrum, concluant d'après des études d'anatomie comparée, considère la corne d'Ammon comme faisant partie du centre olfactif.

La vie sexuelle se manifeste d'abord par des sensations parties des organes sexuels en voie de développement. Ces sensations éveillent l'attention de l'individu. La lecture, certains faits observés dans la vie sociale—(aujourd'hui malheureusement ces observations se font trop souvent à un âge prématuré),—transforment les pressentiments en idées nettes. Ces dernières s'accentuent par des sensations organiques, des sensations de volupté. À mesure que ces idées érotiques s'accroissent par des sensations voluptueuses, se développe le désir de reproduire des sensations semblables (instinct sexuel).

Il s'établit alors une dépendance mutuelle entre les circonvolutions cérébrales (origine des sensations et des représentations) et les organes de la génération. Par suite de processus anatomico-physiologiques, tels que l'hyperémie, l'élaboration du sperme, l'ovulation, les organes génésiques font naître des idées et des désirs sexuels.

La périphérie du cerveau réagit sur les organes de la génération par des idées perçues ou reproduites. Cela se fait par le centre d'innervation des vaisseaux et le centre de l'éjaculation. Tous deux se trouvent dans la moelle épinière et sont probablement très rapprochés l'un de l'autre. Tous les deux sont des centres réflexes.

Le centrum erectionis (Goltz, Eckhard) est un point intermédiaire intercalé entre le cerveau et l'appareil génital. Les nerfs qui le relient avec le cerveau passent probablement par les pédoncules cérébraux. Ce centre peut être mis en activité par des excitations centrales (physiques et organiques), par une excitation directe de ses nerfs dans les pédoncules cérébraux, la moelle cervicale, ainsi que par l'excitation périphérique des nerfs sensitifs (pénis, clitoris et annexes). Il n'est pas directement soumis à l'influence de la volonté.

L'excitation de ce centre est transmise par des nerfs qui se relient à la première et à la troisième paires des nerfs sacrés (nervi erigentes), et arrive ainsi jusqu'aux corps caverneux.

L'action de ces nerfs érectifs qui transmettent l'érection est paralysante. Ils paralysent l'appareil d'innervation ganglionnaire dans les organes érectiles sous l'influence desquels se trouvent les fibres musculaires des corps caverneux (Kœlliker et Kohlrausch). Sous l'influence de ces nervi erigentes les fibres musculaires des corps érectiles deviennent flasques et ils se remplissent de sang. En même temps, les artères dilatées du réseau périphérique des corps érectiles exercent une pression sur les veines du pénis et le reflux du sang se trouve barré. Cet effet est encore accentué par la contraction des muscles bulbo et ischio-caverneux qui s'étendent comme des aponévroses sur la surface dorsale du pénis.

Le centre d'érection est sous la dépendance des actions nerveuses excitantes ou paralysantes parties du centre cérébral. Les représentations et les perceptions d'images sexuelles agissent comme excitants. D'après les expériences faites sur les corps de pendus, le centre d'érection semble aussi pouvoir être mis en action par l'excitation des voies de communication qui se trouvent dans la moelle épinière. Le même fait peut se produire par des excitations organiques qui ont lieu à la périphérie du cerveau (centre psycho-sexuel?), ainsi que le prouvent les observations faites sur des aliénés et des malades atteints d'affections cérébrales. Le centre d'érection peut être directement excité par des maladies de la moelle épinière, dans leur première période, quand elles atteignent la moelle lombaire (tabes et surtout myélitis).

Voici les causes qui peuvent fréquemment produire une excitation réflexe du centre génital: excitation des nerfs sensitifs périphériques des parties génitales et de leur voisinage par la friction; excitations de l'urètre (gonorrhée), du rectum (hémorroïdes et oxyures), de la vessie (quand elle est pleine d'urine, surtout le matin, ou quand elle est excitée par un calcul); réplétion des vésicules séminales par le sperme, ce qui se produit quand on est couché sur le dos et que la pression des viscères sur les veines du bassin produit une hyperhémie des parties génitales.

Le centre d'érection peut être excité aussi par l'irritation des nombreux nerfs et ganglions qui se trouvent dans le tissu de la prostate (prostatite, cathétérisme). Ce centre est aussi soumis à des influences paralysantes de la part du cerveau, ainsi que nous le montre l'expérience de Goltz qui a montré que, chez des chiens, quand la moelle épinière est tranchée, l'érection se produit plus facilement.

À l'appui de cette démonstration vient encore s'ajouter le fait que, chez l'homme, l'influence de la volonté ou une forte émotion (crainte de ne pas pouvoir coïter, surprise inter actum sexualem, etc.) peuvent empêcher l'érection ou la faire cesser quand elle existe. La durée de l'érection dépend de la durée des causes excitantes (excitation des sens ou sensation), de l'absence des causes entravantes, de l'énergie d'innervation du centre, ainsi que de la production tardive ou hâtive de l'éjaculation.

La cause importante et centrale du mécanisme sexuel réside dans la périphérie du cerveau. Il est tout naturel de supposer qu'une région de cette périphérie (centre cérébral) soit le siège des manifestations et des sensations sexuelles, des images et des désirs, le lieu d'origine de tous les phénomènes psychosomatiques qu'on désigne ordinairement sous les noms de sens sexuel, sens génésique et instinct sexuel. Ce centre peut être animé aussi bien par des excitations centrales que par des excitations périphériques.

Des excitations centrales peuvent se produire par suite d'irritations organiques dues à des maladies de la périphérie du cerveau. Elles se produisent physiologiquement par des excitations psychiques (représentations de la mémoire ou perceptions des sens).

Dans les conditions physiologiques, il s'agit surtout de perceptions visuelles et d'images évoquées par la mémoire (par exemple, par une lecture lascive); puis d'impressions tactiles (attouchements, serrements de mains, accolade, etc.). Par contre le sens auditif et le sens olfactif ne jouent qu'un rôle secondaire dans le domaine physiologique. Mais, dans certaines circonstances pathologiques, ce dernier a une grande importance pour l'excitation sexuelle. Chez les animaux, l'influence des perceptions olfactives sur le sens génésique est de toute évidence. Althaus (Beiträge zur Physiol. u. Pathol. des Olfactorius, Arch. für Psych., XII, H. 1) déclare nettement que le sens olfactif est d'une grande importance pour la reproduction de l'espèce. Il fait ressortir que les animaux de sexe différent sont attirés l'un vers l'autre par la perception olfactive et que, à la période du rut, il s'exhale de leurs parties génitales une odeur pénétrante. Une expérience faite par Schiff vient à l'appui de cette assertion. Schiff a enlevé les nerfs olfactifs à de jeunes chiens nouveau-nés, et il a constaté que ces mêmes chiens, devenus grands, ne pouvaient distinguer un mâle d'une femelle. Mantegazza (Hygiène de l'amour) a fait un essai en sens inverse. Il a enlevé les yeux à des lapins et il a constaté que cette défectuosité artificielle n'a nullement empêché l'accouplement de ces animaux. Cette expérience nous montre quelle importance paraît avoir le sens olfactif dans la vita sexualis des animaux.

Il est à noter aussi que certains animaux (musc, chat de Zibeth, castor) ont, dans les parties génitales, des glandes qui dégagent des matières fortement odorantes.

Même en ce qui concerne l'homme, Althaus a mis en relief les corrélations qui existent entre le sens olfactif et le sens génésique. Il cite Cloquet (Osphrésiologie, Paris, 1826). Celui-ci appelle l'attention sur le pouvoir excitant des fleurs; il rappelle l'exemple de Richelieu qui vivait dans une atmosphère imprégnée des plus forts parfums pour stimuler ses fonctions sexuelles.

Zippe (Wiener med. Wochenschrift, 1879, nº 25), parlant d'un cas de kleptomanie observé chez un onaniste, fait aussi ressortir ces corrélations, et il cite comme témoin Hildebrand qui dit, dans sa Physiologie populaire: «On ne peut pas nier que le sens olfactif n'ait quelque connexité avec les fonctions sexuelles.» Les parfums des fleurs provoquent souvent des sensations de volupté et, si nous nous rappelons ce passage du Cantique des cantiques: «Mes mains dégouttaient de myrrhe et la myrrhe s'est écoulée sur mes doigts posés sur le verrou de la serrure»,—nous verrons que le roi Salomon avait déjà fait cette observation. En Orient, les parfums sont très aimés à cause de leur effet sur les parties génitales, et les appartements des femmes du Sultan exhalent l'odeur de toutes sortes de fleurs.

Most, professeur à Rostock, raconte le fait suivant: «J'ai appris d'un jeune paysan voluptueux qu'il avait excité à la volupté maintes filles chastes et atteint facilement son but en passant, pendant la danse, son mouchoir sous ses aisselles et en essuyant ensuite, avec ce mouchoir, la figure de sa danseuse.» La perception intime de la transpiration d'une personne peut devenir la première cause d'un amour passionné. Comme preuve, nous citerons le cas de Henri III qui, à l'occasion des noces de Marguerite de Valois avec le roi de Navarre, s'essuya la figure avec la chemise trempée de sueur de Marie de Clèves. Bien que Marie fût la fiancée du prince de Condé, Henri conçut subitement pour elle une passion si violente qu'il n'y pouvait résister et que, fait historique, il la rendit pour cela très malheureuse. On raconte un fait analogue sur Henri IV. Sa passion pour la belle Gabrielle aurait pris naissance parce que, dans un bal, il se serait essuyé le front avec le mouchoir de cette dame.

Le professeur Jaeger (Entdecke der Seele) indique dans son livre le même fait, quand il dit (page 173) que la sueur joue un rôle important dans les affections sexuelles et qu'elle exerce une vraie séduction.

De la lecture de l'ouvrage de Ploss (Das Weib), il ressort que, en psychologie, on voit maintes fois la transpiration du corps exercer une sorte d'attraction sur une personne d'un autre sexe.

À ce propos, il faut citer un usage qui, au rapport de Jagor, exista chez les amoureux indigènes des îles Philippines. Lorsqu'il arrive, dans ce pays, qu'un couple amoureux est forcé de se séparer pour quelque temps, l'homme et la femme échangent des pièces de linge dont ils se sont servis, pour s'assurer une mutuelle fidélité. Ces objets sont soigneusement gardés, couverts de baisers et reniflés. La prédilection de certains libertins et de certaines femmes sensuelles pour les parfums[18] prouve également la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel.

Note 18: [(retour) ]

Comparer Laycock (Nervous diseases of women, 1840), qui trouve un rapport entre la prédilection pour le musc et les parfums similaires et l'exaltation sexuelle chez les femmes.

Il faut encore citer un cas très remarquable, rapporté par Heschl (Wiener Zeitschrift f. pract. Heilkunde, 22 März 1861), cas où il a constaté simultanément le manque des deux bosses olfactives et l'atrophie des parties génitales. Il s'agissait d'un homme de quarante-cinq ans, bien fait, dont les testicules avaient le volume d'une fève, étaient dépourvus de canaux déférents et dont le larynx avait des dimensions féminines. Il y avait chez lui absence totale de nerfs olfactifs. Le triangle olfactif et le sillon à la base inférieure des lobes antérieurs du cerveau manquaient également. Les trous de la lame criblée étaient clairsemés; au lieu de nerfs, c'étaient des prolongements de la dure-mère qui passaient par ces trous. Sur la membrane pituitaire du nez, on constatait la même absence de nerfs. Il faut noter aussi le consensus qui se manifeste nettement entre l'organe olfactif et l'organe sexuel dans certaines maladies mentales. Les hallucinations olfactives sont très fréquentes dans les psychoses des deux sexes qui ont pour origine la masturbation, de même que dans les psychoses des femmes, causées par les maladies des parties génitales ou les phénomènes de la ménopause; par contre, dans les cas où il n'y a pas de causes sexuelles, les hallucinations olfactives sont très rares.

Je mets en doute cependant que, chez les individus normaux, les sensations olfactives jouent, comme chez les animaux, un grand rôle dans l'excitation du centre sexuel[19].

Note 19: [(retour) ]

L'observation suivante, que nous donne Binet, semble contredire cette opinion. Malheureusement il ne nous a rien dit sur la personnalité du sujet de son observation. Dans tous les cas, sa constatation est très significative pour la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel. D..., étudiant en médecine, étant assis un jour sur un banc dans un square et occupé à lire un livre de pathologie, remarqua que, depuis un moment, il était gêné par une érection persistante. En se retournant, il s'aperçut qu'une femme qui répandait une odeur assez forte, était assise sur l'autre bout du banc. Il attribua à l'impression olfactive, qu'il avait ressentie sans en avoir conscience, le phénomène d'excitation génitale.

Nous avons cru devoir parler, dès maintenant, de la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel, étant donnée l'importance de ce consensus pour la compréhension de certains cas pathologiques.

Il y a, à côté de ces rapports physiologiques, un fait intéressant à noter: c'est qu'il existe une certaine analogie histologique entre le nez et les organes génitaux, puisque tous deux (y compris le mamelon) contiennent un tissu érectile.

J.N. Mackenzie (Journal of medical Science, 1884) a rapporté, à ce sujet, de curieuses observations cliniques et physiologiques. Il a constaté: 1º que chez un certain nombre de femmes, dont le nez était sain, il se produisait régulièrement, à l'époque de la menstruation, une congestion des corps bulbeux du nez, qui disparaissait après la menstruation; 2º le phénomène d'une menstruation nasale substitutrice qui, plus tard, a été souvent remplacée par une hémorrhagie utérine, mais qui, dans certains cas, s'est manifestée périodiquement au moment de la menstruation, pendant toute la durée de la vie sexuelle; 3º des phénomènes d'irritation nasale, tels que des éternuements, etc., au moment d'une émotion sexuelle; et 4º l'inverse de ce phénomène, c'est-à-dire des excitations accidentelles du système génital, à la suite d'une maladie du nez.

Mackenzie a aussi observé que, chez beaucoup de femmes atteintes de maladies du nez, ces maladies empirent pendant la menstruation; il a, en outre, constaté que des excès in Venere peuvent provoquer une inflammation de la membrane pituitaire ou l'accentuer si elle existe déjà.

Il rappelle aussi ce fait d'expérience que les masturbateurs sont ordinairement atteints de maladies du nez et souffrent souvent d'impressions olfactives anormales, de même que de rhinorrhagies. D'après les expériences de Mackenzie, il y a des maladies du nez qui résistent à tout traitement tant qu'on n'a pas supprimé les maladies génitales qui existent en même temps chez le malade et qui, peut-être, sont la cause de la maladie nasale.

La sphère sexuelle de l'écorce cérébrale peut être excitée par des phénomènes produits dans les organes génitaux et dans le sens des désirs et des représentations sexuels. Cet effet peut être produit par tous les éléments qui, par une action centripète, excitent le centre d'érection (excitation des vésicules séminales quand elles sont remplies; gonflement des follicules de Graf; excitation sensible quelconque, produite dans le voisinage des parties génitales; hyperhémie et turgescence des parties génitales, particulièrement des organes érectiles, des corps caverneux du pénis, du clitoris; vie sédentaire et luxueuse; plethora abdominalis; température élevée; lit chaud; vêtements chauds; usage de cantharide, de poivre et d'autres épices).

Le libido sexualis peut être aussi éveillé par l'excitation des nerfs du siège (flagellation). Ce fait est très important pour la compréhension de certains phénomènes physiologiques[20].

Note 20: [(retour) ]

Meibomius, De flagiorum usu in re medica, London, 1765. Boileau: The history of the flagellants, London, 1783.

Il arrive quelquefois que, par une correction appliquée sur le derrière, on éveille chez des garçons les premiers mouvements de l'instinct sexuel et on les pousse par là à la masturbation. C'est un fait que les éducateurs de la jeunesse devraient bien retenir.

En présence des dangers que ce genre de punition peut offrir aux élèves, il serait désirable que les parents, les maîtres d'école et les précepteurs n'y eussent jamais recours.

La flagellation passive peut éveiller la sensualité, ainsi que le prouve l'histoire de la secte des flagellants, très répandue aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, et dont les adeptes se flagellaient eux-mêmes, soit pour faire pénitence, soit pour mortifier la chair dans le sens du principe de chasteté prêché par l'Église, c'est-à-dire l'émancipation du joug de la volupté.

À son début, cette secte fut favorisée par l'Église. Mais, comme la flagellation agissait comme un stimulant de la sensualité et que ce fait se manifestait par des incidents très fâcheux, l'Église se vit dans la nécessité d'agir contre les flagellants. Les faits suivants, tirés de la vie de deux héroïnes de la flagellation, Maria-Magdalena de Pazzi et Élisabeth de Genton, sont une preuve caractéristique de la stimulation sexuelle produite par la flagellation.

Maria-Magdalena, fille de parents d'une haute position sociale, était religieuse de l'ordre des Carmes, à Florence, en 1580. Les flagellations, et plus encore les conséquences de ce genre de pénitence, lui ont valu une grande célébrité et une place dans l'histoire. Son plus grand bonheur était quand la prieure lui faisait mettre les mains derrière le dos et la faisait fouetter sur les reins mis à nu, en présence de toutes les sœurs du couvent.

Mais les flagellations qu'elle s'était fait donner dès sa première jeunesse avaient complètement détraqué son système nerveux; il n'y avait pas une héroïne de la flagellation qui eût tant d'hallucinations qu'elle. Pendant ces hallucinations, elle délirait toujours d'amour. La chaleur intérieure semblait vouloir la consumer, et elle s'écriait souvent: «Assez! n'attise pas davantage cette flamme qui me dévore. Ce n'est pas ce genre de mort que je désire; il y aurait trop de plaisir et trop de charmes.» Et ainsi de suite. Mais l'esprit de l'Impur lui suggérait les images les plus voluptueuses, de sorte qu'elle était souvent sur le point de perdre sa chasteté.

Il en était presque de même avec Élisabeth de Genton. La flagellation la mettait dans un état de bacchante en délire. Elle était prise d'une sorte de rage quand, excitée par une flagellation extraordinaire, elle se croyait mariée avec son «idéal». Cet état lui procurait un bonheur si intense qu'elle s'écriait souvent: «O amour! O amour infini! O amour! O créatures, criez donc toutes avec moi: Amour! amour!»

On connaît aussi ce fait, confirmé par Taxil (op. cit., p. 145), que des viveurs se font quelquefois flageller, avant l'acte sexuel, pour exciter leur puissance génitale languissante.

On trouve une confirmation très intéressante de ces faits dans les observations suivantes que nous empruntons au Flagellum salutis de Paullini (1re édition, 1698, réimprimée à Stuttgart, 1847):

«Il y a certaines nations, notamment les Perses et les Russes, chez lesquels, et particulièrement chez les femmes, les coups sont considérés comme une marque particulière d'amour et de faveur. Les femmes russes surtout ne sont contentes et joyeuses que lorsqu'elles ont reçu de bons coups de leurs maris, ainsi que nous l'explique, dans un récit curieux, Jean Barclajus.

«Un Allemand nommé Jordan vint en Moscovie et, comme le pays lui plaisait, il s'y établit et épousa une femme russe qu'il aimait beaucoup et pour laquelle il était gentil en tous points. Mais elle faisait toujours la mine, baissait les yeux, et ne faisait entendre que des plaintes et des gémissements. L'époux voulut savoir pourquoi, car il ne pouvait comprendre ce qu'elle avait. «Eh! dit-elle, vous prétendez m'aimer et vous ne m'en avez encore donné aucune preuve.» Il l'embrassa et la pria de lui pardonner si, par hasard et à son insu, il l'avait offensée: il ne recommencerait plus. «Rien ne me manque, répondit-elle, sauf le fouet qui, selon l'usage de mon pays, est une marque d'amour.» Jordan se le tint pour dit et il se conforma à l'usage. À partir de ce moment cette femme aima éperdument son mari.

«Une pareille histoire nous est racontée aussi par Peter Petreus, d'Erlesund, avec ce détail complémentaire, qu'au lendemain de la noce les hommes ajoutent aux objets indispensables du ménage, un fouet.»

À la page 73 de ce livre curieux, nous lisons encore:

«Le célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, assure qu'un de ses amis qui était un gaillard insatiable, était si paresseux et si inhabile aux luttes amoureuses qu'il ne pouvait rien faire avant qu'il n'eût reçu une bonne raclée. Plus il voulait satisfaire son désir, plus il exigeait de coups et de violences puisqu'il ne pouvait avoir de bonheur s'il n'avait été fouetté jusqu'au sang. Dans ce but, il s'était fait faire une cravache spéciale qu'il mettait pendant la journée dans du vinaigre; ensuite il la donnait à sa compagne et la priait à genoux de ne pas frapper à côté, mais de frapper fort, le plus fort possible. C'est, dit le brave comte, le seul homme qui trouve son plaisir dans une torture pareille. Et comme cet homme n'était pas méchant, il reconnaissait et détestait sa faiblesse. Une pareille histoire est mentionnée par Cœlius Rhodigin, à qui l'a empruntée le célèbre jurisconsulte Andréas Tiraquell. À l'époque du célèbre médecin Otto Brunfels, vivait dans la résidence du grand électeur bavarois, à Munich, un bon gas qui, cependant, ne pouvait jamais faire l'amour sans avoir reçu auparavant des coups bien appliqués. M. Thomas Barthelin a connu aussi un Vénitien qu'il fallait échauffer et stimuler à l'acte sexuel par des coups. De même Cupidon entraîne ses fidèles avec une baguette d'hyacinthe. Il y a quelques années, vivait à Lubeck, dans la Muhlstrasse, un marchand de fromages qui, accusé d'adultère devant les autorités, devait être expulsé de la ville. Mais la catin avec laquelle il s'était commis, alla chez les magistrats et demanda grâce pour lui en racontant combien pénibles étaient au coupable ses accouplements. Car il ne pouvait rien faire avant qu'on ne lui eût donné une bonne volée de bois vert. Le gaillard, par honte et de crainte d'être ridiculisé, ne voulait pas l'avouer d'abord, mais, quand on le pressa de questions, il ne sut plus nier. Dans les Pays-Bas réunis, dit-on, il y eut un homme de grande considération qui était affligé de la même maladie et qui était incapable de faire la bagatelle s'il n'avait pas reçu des coups auparavant. Lorsque les autorités en furent informées, cet homme fut non seulement révoqué de ses fonctions mais encore puni comme il le méritait. Un ami, un physicien digne de foi, qui habitait une ville libre de l'Empire allemand, me rapporta, le 14 juillet de l'année passée, comme quoi une femme de mauvaises mœurs, étant à l'hôpital, avait raconté à une de ses camarades qu'un individu l'avait invitée, elle et une autre femme de la même catégorie, à aller avec lui dans la forêt. Lorsqu'elles furent arrivées, le gaillard coupa des verges, exposa son derrière tout nu et ordonna aux femmes de taper dessus, ce qu'elles firent. Ce qu'il a fait ensuite avec les femmes, on peut le deviner facilement. Non seulement des hommes se sont excités à la lubricité par les coups, mais des femmes aussi, afin de jouir davantage. La Romaine se faisait fouetter dans ce but par Lupercus. Car ainsi chante Juvénal:

Steriles moriuntur, et illis

Turgida non prodest condita pyscido Lyde:

Nec prodest agili palmas præbere Luperco.

Il y a, chez la femme ainsi que chez l'homme, d'autres régions et organes érectibles qui peuvent produire l'érection, l'orgasme et même l'éjaculation. Ces «zones érogènes» sont chez la femme, tant qu'elle est virgo, le clitoris, et, après la défloration, le vagin et le col de l'utérus.

Le mamelon surtout semble avoir un effet érogène chez la femme. La titillatio hujus regionis joue un rôle important dans l'Ars erotica. Dans son Anatomie topographique (édition de 1865, p. 552), Hyrtl cite Valentin Hildenbrandt qui avait observé, chez une jeune fille, une anomalie particulière du penchant sexuel, qu'il appelait suctusstupratio. Cette jeune fille s'était laissé téter les mamelons par son galant. Bientôt, en tirant, elle arriva à pouvoir les sucer elle-même, ce qui lui causait les sensations les plus agréables. Hyrtl rappelle, à ce propos, qu'on voit quelquefois des vaches qui tètent leurs propres tétines.

L. Brunn (Zeitg f. Litteratur, etc., d. Hamburger Correspondenten) fait remarquer, dans une étude intéressante sur «La sensualité et l'amour du prochain», avec quel zèle la mère qui nourrit elle-même son nourrisson, s'occupe de faire téter l'enfant. Elle le fait, dit-il, «par amour pour l'être faible, incomplet, impuissant».

Il est tout indiqué de supposer, qu'en dehors des mobiles éthiques dont nous venons de faire mention, que le fait de donner à téter à l'enfant produit peut-être une sensation de plaisir charnel et joue un rôle assez important. Ce qui plaide en faveur de cette hypothèse, c'est une observation de Brunn, observation très juste en elle-même, bien que mal interprétée. Il rappelle que, d'après les observations de Houzeau, chez la plupart des animaux, la tendresse intime entre la mère et l'enfant n'existe que pendant la période de l'allaitement et qu'elle fait place, plus tard, à une indifférence complète.

Le même fait (l'affaiblissement de l'affection pour l'enfant après le sevrage) a été observé par Bastian chez certains peuples sauvages.

Dans certains états pathologiques, ainsi que cela ressort de la thèse de doctorat de Chambard, des endroits du corps voisins des mamelles (chez les hystériques) ou des parties génitales peuvent jouer le rôle de zones érogènes.

Chez l'homme, la seule zone érogène, au point de vue physiologique, c'est le gland et peut-être aussi la peau des parties extérieures des organes génitaux. Dans certains cas pathologiques, l'anus peut devenir érogène—cela expliquerait l'automasturbation anale, cas très fréquent, et la pédérastie passive (Comparez Garnier, Anomalies sexuelles, Paris, p. 514, et A. Moll, L'Inversion sexuelle, p. 163).

Le processus psychophysiologique qui forme le sens sexuel, est ainsi composé:

1º Représentations évoquées par le centre ou par la périphérie;

2º Sensations de plaisir qui se rattachent à ces évocations.

Il en résulte le désir de la satisfaction sexuelle (libido sexualis). Ce désir devient plus fort à mesure que l'excitation du cône cérébral, par des images correspondantes et par l'intervention de l'imagination, accentue les sensations de plaisir, et que, par l'excitation du centre d'érection et l'hyperhémie des organes génitaux, ces sensations de plaisir sont poussées jusqu'aux sensations de volupté (sécrétion de liquor prostaticus dans l'urèthre, etc.).

Si les circonstances sont favorables à l'accomplissement de l'acte sexuel et satisfont l'individu, il cédera au penchant qui devient de plus en plus vif. Dans le cas contraire, il se produit des idées qui font cesser le rut, entravent la fonction du centre d'érection et empêchent l'acte sexuel.

Les idées qui arrêtent les désirs sexuels doivent être à la portée de l'homme civilisé, chose importante pour lui. La liberté morale de l'individu dépend, d'une part, de la puissance des désirs et des sentiments organiques qui accompagnent la poussée sexuelle; d'autre part, des idées qui lui opposent un frein.

Ces deux éléments décident si l'individu doit ou non aboutir à la débauche et même au crime. La constitution physique et, en général, les influences organiques exercent une puissante action sur la force des éléments impulsifs; l'éducation et la volonté morale sont les mobiles des idées de résistance.

Les forces impulsives et les forces d'arrêt sont choses variables. L'abus de l'alcool produit à ce sujet une influence néfaste, puisqu'il éveille et augmente le libido sexualis et diminue en même temps la force de résistance morale.

LA COHABITATION[21]

Note 21: [(retour) ]

Comparez Roubaud: Traité de l'impuissance et de la stérilité, Paris, 1878.

La condition fondamentale pour l'homme, c'est une érection suffisante. Anjel fait observer (Archiv für Psychiatrie, VIII, H. 2) avec raison que, dans l'excitation sexuelle, ce n'est pas seulement le centre d'érection qui est excité, mais que l'excitation nerveuse se répand sur tout le système vaso-moteur des nerfs. La preuve en est: la turgescence des organes pendant l'acte sexuel, l'injection des conjunctiva, la proéminence des bulbes, la dilatation des pupilles, les battements du cœur (par paralysie des nerfs vaso-moteurs du cœur qui viennent du sympathique du cou, ce qui produit une dilatation des artères du cœur et ensuite l'hyperhémie et un plus fort ébranlement des ganglions cardiaques). L'acte sexuel va de pair avec une sensation de volupté qui, chez l'homme, est probablement provoquée par le passage du sperme à travers les canaux éjaculateurs dans l'urèthre, effet de l'excitation sensible des parties génitales. La sensation de volupté se produit chez l'homme plus tôt que chez la femme, s'accroît comme une avalanche au moment où l'éjaculation commence et atteint son maximum au moment de l'éjaculation complète, pour disparaître rapidement post ejaculationem.

Chez la femme la sensation de volupté se manifeste plus tard, s'accroît lentement, et subsiste dans la plupart des cas après l'éjaculation.

Le fait le plus décisif dans la cohabitation, c'est l'éjaculation. Cette fonction dépend d'un centre (génito-spinal) dont Budge a démontré l'existence et qu'il a placé à la hauteur de la quatrième vertèbre lombaire. Ce centre est un centre réflexe, il est excité par le sperme qui, à la suite de l'excitation du gland, est poussé par phénomène réflexe hors des vésicules séminales dans la portion membraneuse de l'urèthre. Quand ce passage de la semence, qui a lieu avec une sensation de volupté croissante, représente une quantité suffisante pour agir assez fortement sur le centre d'éjaculation, ce dernier entre en action. La voie motrice du réflexe se trouve dans le quatrième et le cinquième nerf lombaire. L'action consiste dans une agitation convulsive du muscle bulbo-caverneux (innervé par les troisième et quatrième nerfs sacrés) et ainsi le sperme est projeté au dehors.

Chez la femme aussi il se produit un mouvement réflexe quand elle se trouve au maximum de l'agitation sexuelle et voluptueuse. Il commence par l'excitation des nerfs sensibles des parties génitales et consiste en un mouvement péristaltique dans les trompes et l'utérus jusqu'à la portio vaginalis, ce qui fait sortir la glaire tubaire et utérine.

Le centre d'éjaculation peut être paralysé par des influences venant de l'écorce cérébrale (coït à contre-cœur, en général émotions morales, et quelque peu par influence de la volonté).

Dans les conditions normales, l'acte sexuel terminé, l'érection et le libido sexualis disparaissent, et l'excitation psychique et sexuelle fait place à une détente agréable.

III

NEURO-PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE[22]


Fréquence et importance des symptômes pathologiques.—Tableau des névroses sexuelles.—Irritation du centre d'érection.—Son atrophie.—Arrêts dans le centre d'érection.—Faiblesse et irritabilité du centre.—Les névroses du centre d'éjaculation.—Névroses cérébrales.—Paradoxie ou instinct sexuel hors de la période normale.—Éveil de l'instinct sexuel dans l'enfance.—Renaissance de cet instinct dans la vieillesse.—Aberration sexuelle chez les vieillards expliquée par l'impuissance et la démence.—Anesthésie sexuelle ou manque d'instinct sexuel.—Anesthésie congénitale; anesthésie acquise.—Hyperesthésie ou exagération morbide de l'instinct.—Causes et particularités de cette anomalie.—Paresthésie du sens sexuel ou perversion de l'instinct sexuel.—Le sadisme.—Essai d'explication du sadisme.—Assassinat par volupté sadique.—Anthropophagie.—Outrages aux cadavres.—Brutalités contre les femmes; la manie de les faire saigner ou de les fouetter.—La manie de souiller les femmes.—Sadisme symbolique.—Autres actes de violence contre les femmes.—Sadisme sur des animaux.—Sadisme sur n'importe quel objet.—Les fouetteurs d'enfants.—Le sadisme de la femme.—La Penthésilée de Kleist.—Le masochisme.—Nature et symptômes du masochisme.—Désir d'être brutalisé ou humilié dans le but de satisfaire le sens sexuel.—La flagellation passive dans ses rapports avec le masochisme.—La fréquence du masochisme et ses divers modes.—Masochisme symbolique.—Masochisme d'imagination.—Jean-Jacques Rousseau.—Le masochisme chez les romanciers et dans les écrits scientifiques.—Masochisme déguisé.—Les fétichistes du soulier et du pied.—Masochisme déguisé ou actes malpropres commis dans le but de s'humilier et de se procurer une satisfaction sexuelle.—Masochisme chez la femme.—Essai d'explication du masochisme.—La servitude sexuelle.—Masochisme et sadisme.—Le fétichisme; explication de son origine.—Cas où le fétiche est une partie du corps féminin.—Le fétichisme de la main.—Les difformités comme fétiches.—Le fétichisme des nattes de cheveux; les coupeurs de nattes.—Le vêtement de la femme comme fétiche.—Amateurs ou voleurs de mouchoirs de femmes.—Les fétichistes du soulier.—Une étoffe comme fétiche.—Les fétichistes de la fourrure, de la soie et du velours.—L'inversion sexuelle.—Comment on contracte cette disposition.—La névrose comme cause de l'inversion sexuelle acquise.—Degrés de la dégénérescence acquise.—Simple inversion du sens sexuel.—Éviration et défémination.—La folie des Scythes.—Les Mujerados.—Les transitions à la métamorphose sexuelle.—Métamorphose sexuelle paranoïque.—L'inversion sexuelle congénitale.—Diverses formes de cette maladie.—Symptômes généraux.—Essai d'explication de cette maladie.—L'hermaphrodisme psychique.—Homosexuels ou uranistes.—Effémination ou viraginité.—Androgynie et gynandrie.—Autres phénomènes de perversion sexuelle chez les individus atteints d'inversion sexuelle.—Diagnostic, pronostic et thérapeutique de l'inversion sexuelle.

Note 22: [(retour) ]

Sources: Parent-Duchatelet, Prostitution dans la ville de Paris, 1837.—Rosenbaum, Entstehung der Syphilis, Halle, 1839.—Le même, Die Lustseuche im Alterthum, Halle, 1839.—Descuret, La médecine des passions, Paris, 1860.—Casper, Klin. Novellen, 1863.—Bastian, Der Mensch in der Geschichte.—Friedländer, Sittengeschichte Roms.—Wiedemeister, Cæsarenwahnsinn.—Scherr, Deutsche Kultur und Sittengeschichte, t. I, chap. IX.—Tardieu, Des attentats aux mœurs, 7e édit., 1878.—Emminghaus, Psychopathologie, pp. 98, 225, 230, 232.—Schüle, Handbuch der Geisteskrankheiten, p. 114.—Marc, Die Geisteskrankheiten, trad. par Ideler, II, p. 128.—V. Krafft, Lehrb. d. Psychiatrie, 7e édit., p. 90; Lehrb. d. ger. Psychopathol., 3e édit, p. 279; Archiv f. Psychiatrie, VII, 2.—Moreau, Des aberrations du sens génésique, Paris, 1880.—Kirn, Allg. Zeitschrift f. Psychiatrie, XXXIX, cahiers 2 et 3.—Lombroso, Instinct sexuel et crimes dans leurs rapports (Goltdammers Archiv, t. XXX).—Tarnowsky, Die Krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinne, Berlin, 1886.—Ball, La Folie érotique, Paris, 1888.—Sérieux, Recherches cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel, Paris, 1888.—Hammond, Sexuelle Impotenz, traduit par Sallinger, Berlin, 1889.

Chez les hommes civilisés de notre époque les fonctions sexuelles se manifestent très souvent d'une manière anormale. Cela s'explique en partie par les nombreux abus génitaux, en partie aussi par ce fait que ces anomalies fonctionnelles sont souvent le signe d'une disposition morbide du système nerveux central, disposition résultant, dans la plupart des cas, de l'hérédité. (Symptômes fonctionnels de dégénérescence.)

Comme les organes de la génération ont une importante corrélation fonctionnelle avec tout le système nerveux, rapports psychiques et somatiques, la fréquence des névroses et psychoses générales dues aux maladies sexuelles (fonctionnelles ou organiques), se comprend facilement.

TABLEAU SCHÉMATIQUE DES NÉVROSES SEXUELLES

I.—NÉVROSES PÉRIPHÉRIQUES

1º SENSITIVES

a, Anesthésie; b, Hyperesthésie; c, Névralgie.

2º SÉCRÉTOIRES

a, Aspermie; b, Polyspermie.

3º MOTRICES

a, Pollutions (spasmes); Spermatorrhée (paralysie).

II.—NÉVROSES SPINALES

1º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉRECTION

a) L'excitation (priapisme) se produit par une action réflexe due à des excitations sensitives périphériques, directement par l'excitation organique des voies de communication du cerveau au centre d'érection (maladies spinales de la partie inférieure de la moelle cervicale et de la partie supérieure de la moelle dorsale) ou du centre lui-même (certains poisons) ou enfin par des excitations psychiques.

Dans ce dernier cas, il y a satyriasis, c'est-à-dire prolongation anormale de l'érection et du libido sexualis. Quand il y a seulement excitation réflexe ou excitation directe organique, le libido peut faire défaut et le priapisme être accompagné d'un sentiment de dégoût.

b) La paralysie provient de la destruction du centre ou des voies de communication (nervi erigentes), dans les maladies de la moelle épinière (impuissance paralytique).

Une forme atténuée de cet état est la diminution de la sensibilité du centre par le surmenage (suite des excès sexuels, surtout onanisme) ou par l'intoxication due à des sels de brome, etc. Cette paralysie peut être accompagnée d'une anesthésie cérébrale, souvent d'une anesthésie des parties génitales externes. Souvent il se produit dans ce cas de l'hyperesthésie cérébrale (libido sexualis accentué, lubricité).

Une forme particulière de l'anesthésie incomplète se produit dans les cas où le centre n'est sensible qu'à certaines excitations spéciales auxquelles il répond par l'érection. Ainsi il y a des hommes chez qui le contact sexuel avec une épouse chaste ne donne pas une excitation suffisante pour amener l'érection, mais chez qui l'érection se produit quand ils viennent à coïter avec une prostituée ou qu'ils accomplissent un acte sexuel contre nature. Les excitations psychiques, en tant qu'elles peuvent venir en compte dans ces cas, peuvent être cependant inadéquates (voir plus bas paresthésie et perversions du sens sexuel).

c) Entraves.—Le centre d'érection peut devenir incapable de fonctionner par suite des influences cérébrales. Ainsi agissent certaines émotions (dégoût, crainte des maladies vénériennes), ou bien la crainte de n'avoir pas la puissance nécessaire[23].

Note 23: [(retour) ]

Magnan cite un exemple intéressant dans lequel une obsession de nature non sexuelle peut entrer en jeu (Voir Ann. méd.-psych., 1885). Un étudiant de vingt et un ans, très chargé au point de vue de l'hérédité, autrefois onaniste, a continuellement à lutter contre l'obsession du chiffre 13. Toutes les fois qu'il veut se livrer au coït, cette obsession du chiffre 13 empêche chez lui l'érection et rend l'acte impossible.

Dans le premier cas, rentrent souvent les hommes qui ont pour la femme une aversion invincible, ou qui craignent une infection, ou encore ceux qui sont atteints d'une perversion sexuelle; dans le deuxième cas rentrent les névropathes (neurasthéniques hypocondriaques), souvent aussi des gens dont la puissance génitale est affaiblie (onanistes), des gens qui ont une raison ou croient en avoir une de se méfier de leur puissance génésique.

Cet état psychique agit comme entrave, et rend l'acte sexuel avec une personne de l'autre sexe temporairement ou pour jamais impossible.

d) Débilité sensitive.—Il existe alors une sensibilité anormale avec relâchement rapide de l'énergie du centre. Il peut s'agir d'un dérangement fonctionnel du centre lui-même, ou d'une faiblesse d'innervation des nervi erigentes, ou enfin d'une faiblesse du muscle ischio-caverneux. Avant de passer aux anomalies qui vont suivre, il faut encore faire mention des cas où, par suite d'une éjaculation anormalement hâtive, l'érection est insuffisante.

2º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉJACULATION

a) L'éjaculation anormalement facile est due au manque d'arrêt cérébral qui se manifeste par suite d'une trop grande excitation psychique, ou d'une faiblesse sensitive du centre. Dans ce cas, une simple idée lascive suffit, dans certaines circonstances, pour mettre en action le centre très entaché de neurasthénie spinale, pour la plupart des cas par suite d'abus sexuels. Une troisième possibilité, c'est l'hyperesthésie de l'urèthre: le sperme en sortant provoque une action réflexe immédiate et très vive du centre d'éjaculation. Dans ce cas, la seule approche des parties génitales de la femme peut suffire pour amener l'éjaculation ante portam.

Quand l'hyperesthésie uréthrale intervient causalement, l'éjaculation peut produire un sentiment de douleur au lieu d'un sentiment de volupté. Dans la plupart des cas d'hyperesthésie uréthrale, il y a faiblesse sensitive du centre.

Ces deux troubles fonctionnels sont importants dans l'étiologie de la pollutio nimia et diurna.

La sensation de volupté peut pathologiquement faire défaut. Cela peut se rencontrer chez des hommes ou des femmes héréditairement chargés (anesthésie, aspermie), à la suite de maladies (neurasthénie, hystérie), ou à la suite de surexcitations suivies d'affaissement (chez les mérétrices).

Le degré de l'émotion motrice et psychique qui se manifeste pendant l'acte sexuel dépend de l'intensité de la sensation voluptueuse. Dans certains états pathologiques, cette émotion peut tellement s'accroître que les mouvements du coït prennent un caractère convulsif, soustrait à l'influence de la volonté, et peuvent même se transformer en convulsions générales.

b) Difficulté anormale de l'éjaculation.—Elle est causée par l'insensibilité du centre (absence du libido, atrophie organique du centre par des maladies du cerveau et de la moelle épinière, atrophie fonctionnelle à la suite d'abus sexuels, marasme, diabète, morphinisme). Dans ce cas, l'atrophie du centre est souvent accompagnée de l'anesthésie des parties génitales. Elle peut être aussi la conséquence d'une lésion de l'arc réflexe ou de l'anesthésie périphérique (uréthrale) ou de l'aspermie. L'éjaculation ne se produit pas au cours de l'acte sexuel, ou très tardivement, ou enfin après coup sous forme de pollution.

III.—NÉVROSES CÉRÉBRALES

Paradoxie, c'est-à-dire émotions sexuelles produites en dehors de l'époque des processus anatomico-physiologiques dans la zone des parties génitales.

Anesthésie (manque de penchant sexuel).—Ici toutes les impulsions organiques données par les parties génitales, de même que toutes les représentations, toutes les impressions optiques, auditives et olfactives, laissent l'individu dans l'indifférence sexuelle. Physiologiquement ce phénomène se produit dans l'enfance et dans la vieillesse.

Hyperesthésie (penchant augmenté jusqu'au satyriasis).—Ici, il y a une aspiration anormalement vive pour la vie sexuelle, désir qui est provoqué par des excitations organiques, psychiques et sensorielles. (Acuité anormale du libido, lubricité insatiable.) L'excitation peut être centrale (nymphomanie, satyriasis), périphérique, fonctionnelle, organique.

Paresthésie (perversion de l'instinct sexuel), c'est-à-dire excitation du sens sexuel par des objets inadéquats.

Ces anomalies cérébrales tombent dans le domaine de la psychopathologie. Les anomalies spinales et périphériques peuvent se combiner avec celles-ci. Ordinairement elles se rencontrent chez des individus non atteints de maladies mentales. Elles peuvent se présenter sous diverses combinaisons et devenir le mobile de délits sexuels. C'est pour cette raison qu'elles demandent à être traitées à fond dans l'exposé qui va suivre. L'intérêt principal, cependant, doit revenir aux anomalies causées par le cerveau, ces anomalies poussant souvent à des actes pervers et même criminels.

A.—PARADOXIE.—INSTINCT SEXUEL EN DEHORS DE LA PÉRIODE DES PROCESSUS ANATOMICO-PHYSIOLOGIQUES

Instinct sexuel dans l'enfance.—Tout médecin neuro-pathologue et tout médecin d'enfants savent que les mouvements de la vie sexuelle peuvent se manifester chez les petits enfants. Il faut citer, à ce propos, les communications très remarquables d'Ultzmann sur la masturbation dans l'enfance[24].

Note 24: [(retour) ]

Louyer-Villermay rapporte ainsi un cas d'onanisme chez une fille de trois à quatre ans; de même, Moreau (Aberrations du sens génésique, 2e édit., p. 209) parle d'un enfant de deux ans. À consulter Maudsley: Physiologie et Pathologie de l'âme, p. 218; Hirschsprung (Kopenhagen), Berlin. klin. Wochenschrift, 1886, nº 38; Lombroso, L'Uomo delinquente.

Il faut bien distinguer les cas nombreux où, à la suite de phimosis, balanites, oxyures dans l'anus ou dans le vagin, les enfants éprouvent des démangeaisons aux parties génitales, y font des attouchements, en ressentent une sorte de volupté et arrivent ainsi à la masturbation. Il faut bien séparer de tous ces cas ceux où, sans aucune cause périphérique, mais uniquement par des processus cérébraux, l'enfant éprouve des désirs et des penchants sexuels. Dans ces derniers cas seulement il s'agit d'une manifestation précoce de la vie sexuelle. Il est probable qu'on se trouve là en présence d'un phénomène partiel d'un état morbide neuro-psychopathique. Une observation de Marc (Les maladies mentales) nous fournit une preuve frappante de cet état. Le sujet était une fille de huit ans, issue d'une famille très honorable et qui, dénuée de tout sentiment moral, se livrait à la masturbation depuis l'âge de quatre ans. Præterea cum pueris, decem usque duodecim annos natis, stupra fecit. Elle était hantée par l'idée d'assassiner ses parents pour hériter et pour pouvoir s'amuser ensuite avec des hommes.

Dans ces cas de libido précoce, les enfants sont amenés à la masturbation, et, comme ils sont fortement tarés, ils aboutissent souvent à l'idiotie ou aux formes graves des névroses ou psychoses dégénératives.

Lombroso (Archiv. di Psychiatria, IV. p. 22) a recueilli des documents sur des enfants héréditairement tarés. Il parle, entre autres, d'une fille de trois ans qui se masturbait sans cesse et sans vergogne. Une autre fille a commencé à l'âge de huit ans et a continué à s'onaniser après son mariage, surtout pendant la durée de sa grossesse. Elle a accouché douze fois. Cinq de ses enfants sont morts très jeunes; quatre étaient des hydrocéphales, deux (des garçons) se sont livrés à la masturbation, l'un à partir de l'âge de quatre ans, l'autre à partir de l'âge de sept ans.

Zambacco (L'Encéphale, 1882, nº 12) raconte l'histoire abominable de deux sœurs avec précocité et perversion du sens sexuel. L'aînée, R..., se masturbait déjà à l'âge de sept ans, stupra cum pueris faciebat, volait quand elle pouvait le faire, sororem quatuor annorum ad masturbationem illixit, faisait à l'âge de dix ans les actes les plus hideux, ne put pas même être détournée de sa rage par le ferrum candens ad clitoridem; elle se masturba une fois avec la soutane d'un prêtre pendant que celui-ci l'exhortait à s'amender, etc., etc.

Réveil du penchant sexuel à l'âge de sénilité.—Il y a des cas rares où l'instinct sexuel se conserve jusqu'à un âge très avancé. «Senectus non quidem annis sed viribus magis æstimatur» (Zittmann). Œsterlen (Maschkas Handbuch, III, p. 18) rapporte même le cas d'un vieillard de quatre-vingt-trois ans qui fut condamné par une cour d'assises wurtembergeoise à trois ans de travaux forcés pour délit contre les mœurs. Malheureusement il ne dit rien du genre du délit ni de l'état psychique de l'accusé.

Les manifestations de l'instinct sexuel à un âge très avancé ne constituent pas, par elles-mêmes, un cas pathologique. Mais il faut nécessairement admettre des conditions pathologiques quand l'individu est usé (décrépitude), quand sa vie sexuelle est déjà éteinte depuis longtemps, et quand, chez un homme dont autrefois peut-être les besoins sexuels n'étaient pas très forts, l'instinct se manifeste avec une grande puissance et demande à être satisfait impérieusement, souvent même se pervertit.

Dans de pareils cas, le bon sens fera soupçonner l'existence de conditions pathologiques. La science médicale a bien établi qu'un penchant de ce genre est basé sur des changements morbides dans le cerveau, altérations qui peuvent mener à l'idiotie sénile (gagaïsme, gâtisme).

Ce phénomène morbide de la vie sexuelle peut être le précurseur de la démence sénile et se présente longtemps avant qu'il existe des faits manifestes de faiblesse intellectuelle. L'observateur attentif et expérimenté pourra toujours démontrer, même dans cette phase prodromique, un changement de caractère in pejus et un affaiblissement du sens moral qui va de pair avec cet étrange réveil sexuel. Le libido de l'homme qui est sur le point de tomber en démence sénile, se manifeste au début par des paroles et des gestes lascifs. Les enfants sont les premiers attaqués par ces vieillards cyniques, qui sont en train de verser dans l'atrophie cérébrale, et dans la dégénérescence psychique. Les occasions plus faciles d'aborder les enfants, et aussi la conscience d'une puissance défectueuse, peuvent expliquer ce fait attristant; une puissance génésique défectueuse et un sens moral très abaissé expliquent encore pourquoi les actes sexuels de ces vieillards sont toujours pervers. Ce sont des équivalents de l'acte physiologique dont ils ne sont plus capables. Comme tels, les annales de la médecine légale enregistrent l'exhibition des parties génitales (voir Lasègue: Les exhibitionnistes. Union médicale, 1871, 1er mai), l'attouchement voluptueux des parties génitales des enfants (Legrand du Saulle, La folie devant les tribunaux, p. 30), l'excitation des enfants à la masturbation du séducteur, l'onanisation de la victime (Hirn, Maschkas Handbuch d. ger. Med., p. 373), la flagellation des enfants.

Dans cette phase, l'intelligence du vieillard peut encore être assez conservée pour qu'il cherche à éviter l'éclat et les révélations, tandis que son sens moral a trop baissé pour qu'il puisse juger de la moralité de l'acte et pour qu'il puisse résister à son penchant. Avec l'apparition de la démence, ces actes deviennent de plus en plus éhontés. Alors la préoccupation d'impuissance disparaît et le malade recherche des adultes; mais sa puissance génésique défectueuse le réduit à se contenter des équivalents du coït. Dans ce cas, le vieillard est souvent amené à la sodomie, et alors, comme le fait remarquer Tarnoswsky (op. cit., p. 77), dans l'acte sexuel avec des oies, des poules, etc., l'aspect de l'animal mourant, ses mouvements convulsifs procurent une satisfaction complète au malade. Les actes sexuels pervers accomplis sur des adultes sont aussi abominables et aussi psychologiquement compréhensibles d'après les faits que nous venons de mentionner.

L'observation 49 de mon traité de Psychopathologie légale nous montre combien le désir sexuel peut devenir intense au cours de la dementia senilis quum senex libidinosus germanam suam filiam æmulatione motus necaret et adspectu pectoris cæsi puellæ moribundæ delectaretur.

Dans le cours de cette maladie, des délires érotiques peuvent se produire avec épisodes maniaques ou sans ces épisodes, ainsi que cela ressort du fait suivant.


Observation 1.—J. René s'est adonné de tout temps aux plaisirs sexuels, mais en gardant le décorum. Il a, depuis l'âge de soixante-seize ans, montré un affaiblissement graduel de ses facultés mentales en même temps qu'une augmentation progressive dans la perversion du sens moral. Autrefois avare et de très bonne tenue, consumpsit bona sua cum meretricibus, lupanaria frequentabat, ab omni femina in via occurrente, ut uxor fiat sua voluit, aut ut coitum concederet, et il a tellement offensé les mœurs publiques, qu'il a fallu l'interner dans une maison d'aliénés. Là, son excitation sexuelle se surexcita et devint un état de véritable satyriasis qui dura jusqu'à sa mort. Il se masturbait sans cesse, même en public, divaguait sur des idées obscènes; il prenait les hommes de son entourage pour des femmes et les poursuivait de ses sales propositions (Legrand du Saulle, La Folie, p. 533).

Un pareil état d'excitation sexuelle exagérée (nymphomanie, furor uterinus) peut se produire chez des femmes tombées en dementia senilis, bien qu'elles aient été auparavant des femmes très convenables.

Il ressort de la lecture de Schopenhauer (Le monde comme volonté et comme représentation, 1859, t. II, p. 461) que, dans la dementia senilis, le penchant morbide et pervers peut se porter exclusivement vers les personnes du sexe du malade (voir plus loin). La manière de satisfaire ce penchant est, dans ce cas, la pédérastie passive ou la masturbation mutuelle, comme je l'ai constaté dans le cas suivant.


Observation 2.—M. X..., quatre-vingts ans, d'une haute position sociale, issu d'une famille tarée, cynique, a toujours eu de grands besoins sexuels. Selon son propre aveu, il préférait, étant encore jeune homme, la masturbation au coït. Il eut des maîtresses, fit à l'une d'elles un enfant, se maria par amour à l'âge de quarante-huit ans et fit encore six enfants; durant la période de sa vie conjugale, il ne donna jamais à son épouse aucun motif de se plaindre. Je ne pus avoir que des détails incomplets sur sa famille. Il est cependant établi que son frère était soupçonné d'amour homosexuel et qu'un de ses neveux est devenu fou à la suite d'excès de masturbation. Depuis des années, le caractère du patient qui était bizarre et sujet à des explosions violentes de colère, est devenu de plus en plus excentrique. Il est devenu méfiant et la moindre contrariété dans ses désirs le met dans un état qui peut provoquer des accès de rage pendant lesquels il lève même la main sur son épouse.

Depuis un an on a remarqué chez lui des symptômes nets de dementia senilis incipiens. La mémoire s'est affaiblie; il se trompe sur les faits du passé et parfois ne sait plus s'y reconnaître. Depuis quatorze mois, on constate chez ce vieillard de véritables explosions d'amour pour certains de ses domestiques hommes, particulièrement pour un garçon jardinier. D'habitude tranchant et hautain envers ses subalternes, il comble ce favori de faveurs et de cadeaux, et ordonne à sa famille ainsi qu'aux employés de sa maison de montrer la plus grande déférence à ce garçon. Il attend, dans un état de véritable rut, les heures de rendez-vous. Il éloigne de la maison sa famille pour pouvoir rester seul et sans gêne avec son favori; il s'enferme avec lui pendant des heures entières et, quand les portes se rouvrent, on trouve le vieillard tout épuisé, couché sur son lit. En dehors de cet amant, ce vieillard a encore périodiquement des rapports avec d'autres domestiques mâles. Hoc constat amatos eum ad se trahere, ab iis oscula concupiscere, genitalia sua tangi jubere itaque masturbationem mutuam fieri. Ces manies produisent chez lui une véritable démoralisation. Il n'a plus conscience de la perversité de ses actes sexuels, de sorte que son honorable famille est désolée et n'a d'autre recours que de le mettre sous tutelle, de le placer dans une maison de santé. On n'a pu constater chez lui d'excitation érotique pour l'autre sexe, bien qu'il partage encore avec sa femme la chambre à coucher commune. En ce qui concerne la sexualité pervertie et le complet affaissement du sens moral de ce malheureux, il est à remarquer, comme fait curieux, qu'il questionne les servantes de sa belle-fille pour savoir si cette dernière n'a pas d'amant.

B.—ANESTHÉSIE (MANQUE DE PENCHANT SEXUEL)

Comme anomalie congénitale.—On ne peut considérer comme exemples incontestables d'absence du sens sexuel, occasionnée par des causes cérébrales, que les cas dans lesquels, malgré le développement et le fonctionnement normal des parties génitales (production du sperme, menstruation), tout penchant pour la vie sexuelle manque absolument ou a manqué de tout temps. Ces individus sans sexe, au point de vue fonctionnel, sont très rares. Ce sont des êtres dégénérés chez lesquels on peut rencontrer des troubles cérébraux fonctionnels, des symptômes de dégénérescence psychique et même des stigmates de dégénérescence anatomique. Legrand du Saulle cite un cas classique et qui rentre dans cette catégorie (Annales médico-psychol., 1876, mai.)


Observation 3.—D..., trente-trois ans, né d'une mère atteinte de la monomanie de la persécution. Le père de cette femme était également atteint de la monomanie de la persécution et finit par le suicide. La mère était folle, et la mère de celle-ci a été prise de folie puerpérale. Trois frères du malade sont morts en bas âge, un autre survivant était d'un caractère anormal. D... était déjà, à l'âge de treize ans, hanté par l'idée qu'il deviendrait fou. À l'âge de quatorze ans, il fit une tentative de suicide.

Plus tard, vagabondage; comme soldat, fréquents actes d'insubordination et folies.

Il était d'une intelligence bornée, ne présentait aucun symptôme de dégénérescence, avait les parties génitales normales, et eut, à l'âge de dix-sept ou dix-huit ans, des écoulements de sperme. Il ne s'est jamais masturbé, n'a jamais eu de sentiments sexuels et n'a jamais désiré avoir des rapports avec les femmes.


Observation 4.—P..., trente-six ans, journalier, a été reçu au commencement du mois de novembre dans ma clinique pour une paralysie spinale spasmodique. Il prétend être issu d'une famille bien portante. Depuis l'enfance il est bègue. Le crâne est microcéphale. Le malade est un peu niais. Il n'a jamais été sociable et n'a jamais eu de penchants sexuels. L'aspect d'une femme ne lui dit rien. Jamais il ne s'est manifesté chez lui de penchant pour la masturbation. Il a des érections fréquentes, mais seulement le matin, à l'heure du réveil, lorsque la vessie est pleine; il n'y a pas trace d'excitation sexuelle. Les pollutions chez lui sont très rares pendant son sommeil, environ une fois par an, et alors il rêve qu'il a affaire à des femmes. Mais ces rêves n'ont pas un caractère érotique bien net. Il prétend ne pas éprouver de sensation de volupté proprement dite au moment de la pollution. Il affirme que son frère, âgé de trente-quatre ans, est, au point de vue sexuel, constitué comme lui; quant à sa sœur, il la croit dans le même cas. Un frère cadet, dit-il, est d'une sexualité normale. L'examen des parties génitales du malade n'a pas permis de constater aucune anomalie, sauf un phimosis.

Hammond (Impuissance sexuelle, Berlin, 1889), ne peut citer parmi ses nombreuses observations que les trois cas suivants d'anæsthesia sexualis:


Observation 5.—W..., trente-trois ans, vigoureux, bien portant, avec des parties génitales normales, n'a jamais éprouvé de libido et a en vain essayé d'éveiller son sens sexuel absent par des lectures obscènes et des relations avec des mérétrices.

Ces tentatives ne lui causaient qu'un dégoût allant jusqu'à la nausée, de l'épuisement nerveux et physique; et même, lorsqu'il força la situation, il ne put qu'une seule fois arriver à une érection bien passagère. W... ne s'est jamais masturbé; depuis l'âge de dix-sept ans, il a eu une pollution tous les deux mois. Des intérêts importants exigeaient qu'il se mariât. Il n'avait pas l'horror feminæ, désirait vivement avoir un foyer et une femme, mais il se sentait incapable d'accomplir l'acte sexuel, et il est mort célibataire pendant la guerre civile de l'Amérique du Nord.


Observation 6.—X..., vingt-sept ans, avec des parties génitales normales, n'a jamais éprouvé de libido. L'érection ne peut avoir lieu par des excitations mécaniques ni par la chaleur; mais, au lieu du libido, il se produit alors chez lui un penchant aux excès alcooliques. Par contre, ces derniers provoquaient des érections spontanées et, dans ces moments, il se masturbait parfois. Il avait de l'aversion pour les femmes et le coït lui causait du dégoût.

S'il en essayait lorsqu'il était en érection, celle-ci cessait immédiatement. Il est mort dans le coma, par suite d'un accès d'hyperhémie du cerveau.


Observation 7.—Mme O..., d'une constitution normale, bien portante, bien réglée, âgée de trente-cinq ans, mariée depuis quinze ans, n'a jamais éprouvé de libido, et n'a jamais ressenti de sensation érotique dans le commerce sexuel avec son mari. Elle n'avait pas d'aversion pour le coït, et il paraît que parfois elle le trouvait agréable, mais elle n'avait jamais le désir de répéter la cohabitation.

À côté de ces cas de pure anesthésie, nous devons rappeler aussi ceux où, comme dans les précédents, le côté psychique de la vita sexualis présente une page blanche dans la biographie de l'individu, mais où de temps en temps des sentiments sexuels rudimentaires se manifestent au moins par la masturbation. (Comparez le cas transitoire, observation 6.) D'après la subdivision établie par Magnan, classification intelligente mais non rigoureusement exacte et d'ailleurs trop dogmatique, la vie sexuelle serait, dans ce cas, limitée dans la zone spinale. Il est possible que, dans certains de ces cas, il existe néanmoins virtuellement un coté psychique de la vita sexualis, mais il a des bases faibles et se perd par la masturbation avant de pouvoir prendre racine pour se développer ultérieurement.

Ainsi s'expliqueraient les cas intermédiaires entre l'anesthésie sexuelle (psychique) congénitale et l'anesthésie acquise. Celle-ci menace nombre de masturbateurs tarés. Au point de vue psychologique, il est intéressant de constater que, lorsque la vie sexuelle se dessèche trop vite, il se produit aussi une défectuosité éthique.

Comme exemples remarquables, citons les deux faits suivants que j'ai déjà cités autrefois dans l'Archiv für Psychiatrie:


Observation 8.—F... J..., dix-neuf ans, étudiant, est né d'une mère nerveuse dont la sœur était épileptique. À l'âge de quatre ans, affection aiguë du cerveau qui a duré quinze jours. Enfant, il n'avait pas de cœur; froid pour ses parents; comme élève, il était étrange, renfermé, s'isolait, toujours cherchant et lisant. Bien doué pour l'étude. À partir de l'âge de quinze ans, il s'est livré à la masturbation. Depuis sa puberté, il a un caractère excentrique, hésite continuellement entre l'enthousiasme religieux et le matérialisme, étudie la théologie et les sciences naturelles. À l'Université, ses camarades le considéraient comme un toqué. Il lisait alors exclusivement Jean-Paul et faisait l'école buissonnière. Manque absolu de sentiments sexuels pour l'autre sexe. S'est laissé une fois entraîner au coït, mais n'y a éprouvé aucun plaisir sexuel, a trouvé que le coït est une ineptie et n'a jamais essayé d'y revenir. Sans aucun motif sérieux, l'idée de suicide lui est venue souvent; il en a fait le sujet d'une thèse philosophique dans laquelle il déclare que le suicide ainsi que la masturbation sont des actes très utiles. Après des études préliminaires répétées sur l'effet des poisons qu'il essayait sur lui-même, il a tenté de se suicider avec 57 grammes d'opium; mais il guérit et on le transporta dans un asile d'aliénés.

Le malade est dépourvu de tout sentiment moral et social. Ses écrits dénotent une banalité et une frivolité incroyables. Il possède de vastes connaissances, mais sa logique est tout à fait étrange et biscornue. Il n'y a pas trace de sentiments affectifs. Avec une ironie et une indifférence de blasé sans pareil, il raille tout, même les choses les plus sublimes. Avec des sophismes et de fausses conclusions philosophiques, il plaide la légitimité du suicide, dont il a l'intention d'user, comme un autre accomplirait une affaire des plus ordinaires. Il regrette qu'on lui ait enlevé son canif. Sans cela, il aurait pu, comme Sénèque, s'ouvrir les veines pendant qu'il était au bain. Un ami lui donna dernièrement un purgatif au lieu d'un poison qu'il avait demandé. Il dit, en faisant un calembour, que cette drogue l'avait mené aux cabinets au lieu de le mener dans l'autre monde. Seul le grand opérateur, armé de la faux du trépas, pourrait lui couper sa «vieille idée folle et dangereuse», etc.

Le malade a le crâne volumineux, de forme rhomboïde, et déformé; la partie gauche du front est plus plate que la partie droite. L'occiput est très droit. Les oreilles sont très écartées et fortement décollées; l'orifice extérieur de l'oreille forme une fente étroite. Les parties génitales sont flasques, les testicules très mous et très petits.

Quelquefois le malade se plaint d'être possédé de la manie du doute. Il est forcé de creuser les problèmes les plus inutiles, hanté par une obsession qui dure des heures entières, qui lui est pénible et qui le fatigue outre mesure. Il se sent alors tellement exténué, qu'il n'est plus capable de concevoir aucune idée juste.

Au bout d'un an, le malade a été renvoyé de l'asile comme incurable. Rentré chez lui, il passait son temps à lire et à pleurer, s'occupait de l'idée de fonder un nouveau christianisme parce que, dit-il, le Christ était atteint de la monomanie des grandeurs et avait dupé le monde avec des miracles (!).

Après un séjour d'un an chez son père, une excitation psychique s'étant subitement produite, il fut de nouveau interné dans l'asile. Il présentait un mélange de délire initial, de délire de persécution (diable, antéchrist, se croit persécuté, monomanie de l'empoisonnement, voix qui le persécutent) et de monomanie des grandeurs (se croit le Christ, le Rédempteur de l'univers). En même temps ses actes étaient impulsifs et incohérents. Au bout de cinq mois, cette maladie mentale intercurrente disparaissait, et le malade revenait à son état d'incohérence intellectuelle primitive et de défectuosité morale.


Observation 9.—E..., trente ans, ouvrier peintre sans place, a été pris en flagrant délit: il voulait couper le scrotum d'un garçon qu'il avait attiré dans un bois. Il donna comme motif qu'il voulait détruire cette partie du corps, pour que le monde ne se peuple pas davantage. Dans son enfance, disait-il, il s'était, pour la même raison, fait des coupures aux parties génitales. Son arbre généalogique ne peut pas être établi. Dès son enfance, E... était un anormal au point de vue intellectuel; il rêvassait, n'était jamais gai; facile à exciter, emporté, il allait toujours méditant; c'était un faible d'esprit. Il détestait les femmes, aimait la solitude, et lisait beaucoup. Quelquefois il riait en lui-même et faisait des bêtises. Dans ces dernières années, sa haine des femmes s'est accentuée; il en veut surtout aux femmes enceintes par qui, dit-il, la misère s'augmente dans le monde. Il déteste aussi les enfants, maudit celui qui lui a donné la vie; il a des idées communistes, s'emporte contre les riches et les prêtres, contre Dieu qui l'a fait naître si pauvre. Il déclare qu'il vaudrait mieux châtrer les enfants que d'en faire de nouveaux qui seront condamnés à la pauvreté et à la misère. Ce fut toujours son idée, et, à l'âge de quinze ans déjà, il avait essayé de s'émasculer pour ne pas contribuer au malheur et à l'augmentation du nombre des hommes. Il méprise le sexe féminin qui contribue à augmenter la population. Deux fois seulement, dans sa vie, il s'est fait manustuprer par des femmes; sauf cet incident il n'a jamais eu affaire avec elles. Il a, de temps en temps, des désirs sexuels, c'est vrai, mais jamais le désir de leur donner une satisfaction naturelle.

E... est un homme vigoureux et bien musclé. La constitution de ses parties génitales n'accuse rien d'anormal. Sur le scrotum et sur le pénis on trouve de nombreuses cicatrices de coupures, traces d'anciennes tentatives d'émasculation. Il prétend que la douleur l'a empêché d'exécuter complètement son projet. À la jointure du genou droit il existe un genu valgum. On n'a pu noter aucun symptôme d'onanisme. Il est d'un caractère sombre, entêté et emporté. Les sentiments sociaux lui sont absolument étrangers. En dehors de l'insomnie et de maux de tête fréquents, il n'y a pas chez lui de troubles fonctionnels.

Il faut distinguer ces cas cérébraux de ceux où l'absence ou bien l'atrophie des organes de la génération constituent la cause de l'impotence fonctionnelle, ainsi que cela se voit chez les hermaphrodites, les idiots et les crétins.

Un cas de ce genre se trouve mentionné dans le livre de Maschka.


Observation 10.—La plaignante demande le divorce à cause de l'impuissance de son mari qui n'a encore jamais accompli avec elle l'acte sexuel. Elle a trente et un ans et elle est vierge. L'homme est un peu faible d'esprit; au physique il est fort; les parties génitales extérieures sont bien constituées. Il prétend n'avoir jamais eu d'érection complète ni d'éjaculation, et il dit que les rapports avec les femmes le laissent absolument indifférent.

L'aspermie seule ne peut pas être une cause d'anesthésie sexuelle; car, d'après les expériences d'Ullzmann[25], même dans le cas d'aspermie congénitale, la vita sexualis et la puissance génésique peuvent se produire d'une façon tout à fait satisfaisante. C'est une nouvelle preuve que l'absence du libido ab origine ne doit pas être attribuée qu'à des causes cérébrales.

Note 25: [(retour) ]

Ueber männliche Sterilität (Wiener med. Presse, 1875, nº 1); Ueber potentia cœundi et generandi (Wiener Klinik, 1885, Heft 1, S. 5).

Les naturæ frigidæ de Zacchias représentent une forme atténuée de l'anesthésie. On les rencontre plus souvent chez les femmes que chez les hommes. Peu de penchant pour les rapports sexuels et même aversion manifeste, bien entendu sans avoir un autre équivalent sexuel, absence de toute émotion psychique ou voluptueuse pendant le coït qu'on accorde simplement par devoir, voilà les symptômes de cette anomalie de laquelle j'ai souvent entendu des maris se plaindre devant moi. Dans de pareils cas, il s'agissait toujours de femmes névropathiques ab origine. Certaines d'entre elles étaient en même temps hystériques.

Anesthésie acquise.—La diminution acquise du penchant sexuel ainsi que l'extinction de ce sentiment, peut être attribuée à diverses causes.

Celles-ci peuvent être organiques ou fonctionnelles, psychiques ou somatiques, centrales ou périphériques.

À mesure qu'on avance en âge, il se produit physiologiquement une diminution du libido; de même, immédiatement après l'acte sexuel, il y a disparition temporaire du libido.

Les différences en ce qui concerne la durée de la conservation du penchant sexuel sont très grandes et variables selon la nature de chaque individu. L'éducation et le genre de vie ont une grande influence sur l'intensité de la vita sexualis.

Les occupations qui fatiguent l'esprit (études approfondies), le surmenage physique, l'abstinence, les chagrins, la continence sexuelle sont sûrement nuisibles à l'entretien du penchant sexuel.

L'abstinence agit d'abord comme stimulant. Tôt ou tard, selon la constitution physique, l'activité des organes génitaux se relâche et en même temps le libido s'affaiblit.

En tout cas, il y a chez l'individu sexuellement mûr, une corrélation intime entre le fonctionnement de ses glandes génésiques et le degré de son libido. Mais le premier n'est pas toujours décisif, ainsi que nous le démontre ce fait que des femmes sensuelles, même après la ménopause, continuent leurs rapports sexuels et peuvent présenter des phases d'excitation sexuelle, mais d'origine cérébrale.

On peut aussi, chez les eunuques, voir le libido subsister longtemps encore après que la production du sperme a cessé.

D'autre part, l'expérience nous apprend que le libido a pour condition essentielle la fonction des glandes génésiques, et que les faits que nous venons de citer ne constituent que des phénomènes exceptionnels. Comme causes périphériques de la diminution du libido ou de sa disparition, on peut admettre la castration, la dégénérescence des glandes génésiques, le marasme, les excès sexuels sous forme de coït et de masturbation, l'alcoolisme. De même, on peut expliquer la disparition du libido dans le cas de troubles généraux de la nutrition (diabète, morphinisme etc.)

Enfin nous devons encore faire mention de l'atrophie des testicules qu'on a quelquefois constatée à la suite des maladies des centres cérébraux (cervelet).

Une diminution de la vita sexualis due à la dégénérescence des nerfs et du centre génito-spinal, se produit dans les cas de maladies du cerveau et de la moelle épinière. Une lésion d'origine centrale atteignant l'instinct sexuel peut être produite organiquement par une maladie de l'écorce cérébrale (dementia paralytica à l'état avancé), fonctionnellement par l'hystérie (anesthésie centrale), et par la mélancolie ou l'hypocondrie.

C.—HYPERESTHÉSIE (EXALTATION MORBIDE DE L'INSTINCT SEXUEL)

La pathologie se trouve en présence d'une grande difficulté quand elle doit, même dans un cas isolé, dire si le désir de la satisfaction sexuelle a atteint un degré pathologique. Emminghaus (Psychopathologie, p. 225) considère comme évidemment morbide le retour du désir immédiatement après la satisfaction sexuelle, surtout si ce désir captive toute l'attention de l'individu; il porte le même jugement quand le libido se réveille à l'aspect de personnes et d'objets qui en eux-mêmes n'offrent aucun intérêt sexuel. En général, l'instinct sexuel et le besoin correspondant sont proportionnés à la force physique et à l'âge.

À partir de l'époque de la puberté, l'instinct sexuel monte rapidement à une intensité considérable; il est très puissant entre 20 et 40 ans, il diminue ensuite lentement. La vie conjugale paraît conserver et régler l'instinct.

Les changements répétés d'objet dans la satisfaction sexuelle augmentent les désirs. Comme la femme a moins de besoins sexuels que l'homme, une augmentation de ces besoins chez elle doit toujours faire supposer un cas pathologique, surtout quand ils se manifestent par l'amour de la toilette, par la coquetterie ou même par l'andromanie, et font dépasser les limites tracées par les convenances et les bonnes mœurs.

Dans les deux sexes, la constitution physique joue un rôle important. Souvent une constitution névropathique s'accompagne d'une augmentation morbide du besoin sexuel; des individus atteints de cette défectuosité souffrent pendant une grande partie de leur existence et portent péniblement le poids de cette anomalie constitutionnelle de leur instinct. Par moments la puissance de l'instinct sexuel peut acquérir chez eux l'importance d'une mise en demeure organique et compromettre sérieusement leur libre arbitre. La non-satisfaction du penchant peut alors amener un véritable rut ou un état psychique plein d'angoisse, état dans lequel l'individu succombe à son instinct: alors sa responsabilité devient douteuse.

Si l'individu ne succombe pas à la violence de son penchant, il court risque d'amener, par une abstinence forcée, son système nerveux à la neurasthénie ou d'augmenter gravement une neurasthénie déjà existante.

Même chez les individus d'une organisation normale, l'instinct sexuel n'est pas une quantité constante. À part l'indifférence temporaire qui suit la satisfaction, l'apaisement de l'instinct par une abstinence prolongée qui a pu surmonter heureusement certaines phases de réaction du désir sexuel, exerce une grande influence sur la vita sexualis; il en est de même du genre de vie.

Les habitants des grandes villes qui sont sans cesse ramenés aux choses sexuelles et excités aux jouissances ont assurément de plus grands besoins génésiques que les campagnards. Une vie sédentaire, luxueuse, pleine d'excès, une nourriture animale, la consommation de l'alcool, des épices, etc., ont un effet stimulant sur la vie sexuelle.

Chez la femme, le désir augmente après la menstruation. Chez les femmes névropathiques l'excitation, à cette période, peut atteindre à un degré pathologique.

Un fait très remarquable, c'est le grand libido des phtisiques. Hoffmann rapporte le cas d'un paysan phtisique qui, la veille de sa mort, avait encore satisfait sa femme.

Les actes sexuels sont: le coït (éventuellement le viol), faute de mieux, la masturbation, et, lorsqu'il y a défectuosité du sens moral, la pédérastie et la bestialité. Si, à côté d'un instinct sexuel démesuré, la puissance a baissé ou même s'est éteinte, alors toutes sortes d'actes de perversité sexuelle sont possibles.

Le libido excessif peut être provoqué par une cause périphérique ou centrale. Il peut avoir pour cause le prurit des parties génitales, l'eczéma, ainsi que l'action de certaines drogues qui stimulent le désir sexuel, comme par exemple les cantharides.

Chez les femmes, il y a souvent, au moment de la ménopause, une excitation sexuelle occasionnée par le prurit; mais souvent ce fait se produit lorsqu'elles sont tarées au point de vue nerveux. Magnan (Annales médico-psychol., 1885) rapporte le cas d'une dame qui avait les matins de terribles accès d'erethismus genitalis, et celui d'un homme de cinquante-cinq ans qui, pendant la nuit, était torturé par un priapisme insupportable. Dans les deux cas il y avait nervosisme.

Une excitation sexuelle d'origine centrale se produit souvent chez des individus tarés, comme les hystériques, et dans les états d'exaltation psychique[26].

Note 26: [(retour) ]

Pour les individus chez lesquels l'hyperesthésie sexuelle très avancée va de pair avec la faiblesse sensitive et acquise de l'appareil sexuel, il peut même arriver qu'au seul aspect de femmes désirables, le mécanisme non seulement de l'érection, mais même celui de l'éjaculation soit mis en action sans qu'il y ait une excitation périphérique des parties génitales. Le mouvement part alors du centre psychosexuel. Il suffit à ces individus de se trouver en face d'une femme, soit dans un wagon de chemin de fer, soit dans un salon ou ailleurs: ils se mettent psychiquement en relation sexuelle et arrivent à l'orgasme et à l'éjaculation.

Hammond (op. cit., p. 40) décrit une série de malades semblables qu'il a traités pour de l'impuissance acquise. Il rapporte que ces individus, pour désigner leur procédé, se servent de l'expression de «coït idéal». A. Moll, de Berlin, m'a communiqué un cas tout à fait analogue. À Berlin aussi on se servait de la même expression.

Quand l'écorce cérébrale et le centre psychosexuel se trouvent dans un état d'hyperesthésie (sensibilité anormale de l'imagination, facilité des associations d'idées), non seulement les sensations visuelles et tactiles, mais encore les sensations auditives et olfactives peuvent suffire pour évoquer des idées lascives.

Magnan (op. cit.) rapporte le cas d'une demoiselle qui, dès sa nubilité, eut des désirs sexuels toujours croissants et qui, pour les satisfaire, se livrait à la masturbation. Par la suite, cette dame éprouvait, à l'aspect de n'importe quel homme, une violente émotion sexuelle, et, comme alors elle ne pouvait pas répondre d'elle, elle se renfermait dans sa chambre où elle restait jusqu'à ce que l'orage fût passé. Finalement elle se livrait à tout venant pour calmer les désirs violents qui la faisaient souffrir. Mais ni le coït, ni l'onanisme ne lui procuraient le soulagement désiré, et elle fut internée dans un asile d'aliénés.

On peut citer encore le cas d'une mère de cinq enfants qui, se sentant malheureuse à cause de la violence de ses désirs sexuels, fit plusieurs tentatives de suicide et demanda plus tard à être admise dans une maison de santé. Là son état s'améliora, mais elle n'osait plus quitter l'asile.

On trouve plusieurs cas bien caractéristiques concernant des individus des deux sexes, dans l'ouvrage de l'auteur de Ueber gewisse Anomalien des Geschlechtstriebs, Observations 6 et 7 (Archiv für Psychiatrie, VII, 2.)

En voici deux.


Observation 11.—Le 7 juillet 1874, dans l'après-midi, l'ingénieur Clemens qui se rendait pour affaires de Trieste à Vienne, quitta le train à la station de Bruck, et, traversant la ville, vint dans la commune de Saint-Ruprecht, située près de Bruck, où il fit une tentative de viol sur une femme de soixante-dix ans restée seule à la maison. Il fut pris par les habitants du village et arrêté par les autorités locales. Interrogé, il prétendit qu'il avait voulu chercher l'établissement de voirie pour assouvir sur une chienne son instinct sexuel surexcité. Il souffre souvent de pareils accès de surexcitation. Il ne nie pas son acte, mais il l'excuse par sa maladie. La chaleur, le cahot du wagon, le souci de sa famille qu'il voulait rejoindre, lui ont complètement troublé les sens et l'ont rendu malade. Il ne manifeste ni honte, ni repentir. Son attitude était franche; il avait l'air calme; les yeux étaient rouges, brillants; la tête chaude, la langue blanche, le pouls plein, mou, battant plus de 100 pulsations, les doigts un peu tremblants.

Les déclarations de l'accusé sont précises, mais précipitées; son regard est fuyant, avec l'expression manifeste de la lubricité. Le médecin légiste, qui avait été appelé, a été frappé de son état pathologique, comme si l'accusé eût été au début du délire alcoolique.

Clemens a quarante-cinq ans, est marié, père d'un enfant. Les conditions de santé de ses parents et des autres membres de sa famille lui sont inconnues. Dans son enfance, il était faible, névropathe. À l'âge de cinq ans il a eu une lésion à la tête à la suite d'un coup de houe. Il porte encore sur l'os de l'occiput droit et sur l'os frontal droit une cicatrice longue d'un pouce et large d'un demi-pouce. L'os est un peu enfoncé. La peau qui le recouvre est adhérente à l'os.

La pression sur cet endroit lui cause une douleur qui s'irradie dans la branche inférieure du trijumeau. Souvent même il s'y produit spontanément des douleurs. Dans sa jeunesse, il avait souvent des syncopes. Avant l'âge de puberté, pneumonie rhumatismale et inflammation d'intestins. Dès l'âge de sept ans, il éprouvait une sympathie étrange pour les hommes, notamment pour un colonel. À l'aspect de cet homme, il sentait comme un coup de poignard dans son cœur; il embrassait le sol où le colonel avait mis le pied. À l'âge de dix ans, il tomba amoureux d'un député du Reichstag. Plus tard encore, il s'enflammait pour des hommes, mais cet enthousiasme était purement platonique. À partir de quatorze ans, il se masturbait. À l'âge de dix-sept ans, il avait ses premiers rapports avec des femmes. Avec l'habitude du coït normal disparurent les anciens phénomènes d'inversion sexuelle. Dans sa jeunesse il se trouvait dans un état particulier de psychopathie aiguë qu'il désigne lui-même comme une «sorte de clairvoyance». À partir de l'âge de quinze ans, il souffrit d'hémorroïdes avec symptômes de plethora abdominalis. Après l'abondante hémorragie hémorroïdale qu'il avait régulièrement toutes les trois ou quatre semaines, il se sentait mieux. En outre il était toujours en proie à une pénible excitation sexuelle qu'il soulageait tantôt par l'onanisme, tantôt par le coït. Toute femme qu'il rencontrait l'excitait. Même quand il se trouvait au milieu de femmes de sa famille, il se sentait poussé à leur faire des propositions immorales. Parfois il réussissait à dompter ses instincts; d'autres fois il était irrésistiblement entraîné à des actes immoraux. Quand, dans de pareils cas, on le mettait à part, il en était content; car, disait-il, j'ai besoin d'une pareille correction et de ce soutien contre ces désirs trop puissants qui me gênent moi-même. On n'a pu reconnaître aucune périodicité dans ses excitations sexuelles.

Jusqu'en 1861, il fit des excès in Venere et récolta plusieurs blennorrhagies et chancres.

En 1861, il se maria. Il se sentait satisfait sexuellement, mais devenait importun à sa femme par ses besoins excessifs. En 1864, il eut, à l'hôpital, un accès de monomanie; il retomba malade la même année et fut transporté dans l'asile d'Y... où il resta interné jusqu'en 1867.

Dans la maison de santé il souffrit de récidives de son état maniaque, avec grandes excitations sexuelles. Il désigne comme cause de sa maladie, à cette époque, un catarrhe intestinal et beaucoup de contrariétés.

Plus tard, il se rétablit. Il était bien portant, mais souffrait beaucoup de l'excès de ses besoins sexuels. Aussitôt qu'il était éloigné de sa femme, son désir devenait si violent qu'il lui était égal de le satisfaire avec des êtres humains ou avec des animaux. Pendant la saison d'été surtout ces poussées devenaient excessives; en même temps il se produisait un afflux de sang aux intestins. Clemens qui a des réminiscences de lectures médicales, est d'avis que, chez lui, le système ganglionnaire domine le système cérébral.

Au mois d'octobre 1873, ses occupations l'obligèrent à vivre loin de sa femme. Jusqu'au jour de Pâques, il n'avait eu aucun rapport sexuel, sauf qu'il s'était masturbé par-ci par-là. À partir de cette époque, il se servait de femmes et de chiennes. Du 15 juin jusqu'au 7 juillet, il n'avait eu aucune occasion de satisfaire son besoin sexuel. Il éprouvait une agitation nerveuse, se sentait fatigué, il lui semblait qu'il allait devenir fou. Le désir violent de revoir sa femme, qui vivait à Vienne, l'éloignait de son service. Il prit un congé. La chaleur de la route, la trépidation du chemin de fer, l'avaient complètement troublé; il ne pouvait plus supporter son état de surexcitation génitale, compliqué d'un fort afflux de sang aux intestins. Il avait le vertige. Alors, arrivé à Bruck, il quitta le wagon. Il était, dit-il, tout troublé, ne savait pas où il allait, et à un moment l'idée lui vint de se jeter à l'eau; il y avait comme un brouillard devant ses yeux.

Mulierem tunc adspexit, penem nudavit, feminamque amplecti conatus est. La femme cependant cria au secours, et c'est ainsi qu'il fut arrêté.

Après l'attentat, la conscience claire de son acte lui vint subitement. Il l'avoua franchement, se souvint de tous les détails, mais il soutint que son action avait quelque chose de morbide. C'était plus fort que lui.

Clemens souffrait encore quelquefois de maux de tête, de congestions; il était, par moments, très agité, inquiet, et dormait mal. Ses fonctions intellectuelles ne sont pas troublées, mais c'est naturellement un homme bizarre, d'un caractère mou et sans énergie. L'expression de la figure a quelque chose de fauve et porte un cachet de lubricité et de bizarrerie. Il souffre d'hémorroïdes. Les parties génitales ne présentent rien d'anormal. Le crâne est, dans sa partie frontale, étroit et un peu fuyant. Le corps est grand et bien fait. Sauf une diarrhée, on n'a remarqué chez lui aucun trouble des fonctions végétatives.


Observation 12.—Mme E..., quarante-sept ans. Un oncle maternel fut atteint d'aliénation mentale; le père était un homme exalté qui faisait des excès in Venere. Le frère de la malade est mort d'une affection aiguë du cerveau. Dès son enfance, la malade était nerveuse, excentrique, romanesque, et manifestait, à peine sortie de l'enfance, un penchant sexuel excessif. Elle s'adonna, dès l'âge de dix ans, aux jouissances sexuelles. Elle se maria à l'âge de dix-neuf ans. Elle faisait assez bon ménage avec son mari. L'époux, bien que suffisamment doué, ne lui suffisait pas; elle eut, jusqu'à ces dernières années, toujours quelques amis en dehors de son mari. Elle avait pleine conscience de la honte de ce genre de vie, mais elle sentait sa volonté défaillir en présence du penchant insatiable qu'elle cherchait du moins à dissimuler. Elle disait plus tard que c'était de l'andromanie qu'elle avait souffert.

La malade a accouché six fois. Il y a six ans, elle est tombée de voiture et a subi un ébranlement cérébral considérable. À la suite de cet accident, il se produisit chez elle une mélancolie compliquée du délire de la persécution. Cette maladie l'amena à l'asile d'aliénés. La malade approche de la ménopause; elle a eu, ces temps derniers, des menstrues fréquentes et très abondantes. La violence de son ancien penchant s'est atténué, ce qu'elle constate avec plaisir. Son attitude actuelle est décente. Faible degré de descensus uteri et prolapsus ani.

L'hyperesthésie sexuelle peut être continue avec des exacerbations, ou bien intermittente, ou même périodique. Dans le dernier cas, c'est une névrose cérébrale particulière (voir la Pathologie spéciale), ou une manifestation d'un état d'excitation psychique général (Manie épisodique dans la dementia paralytica senilis, etc.).

Un cas remarquable de satyriasis intermittent a été publié par Lentz dans le Bulletin de la Société de méd. légale de Belgique, nº 21.


Observation 13.—Depuis trois ans, le cultivateur D..., âgé de trente-cinq ans, marié et jouissant de l'estime générale, avait des accès d'excitation sexuelle, qui devenaient de plus en plus fréquents et plus violents. Depuis un an, ces accès se sont aggravés et sont devenus des crises de satyriasis. On n'a rien pu constater au point de vue héréditaire, pas plus qu'au point de vue organique.

D... tempore, quum libidinibus valde afficeretur, decim vel quindecim cohabitationes per 24 horas exegit, neque tamen cupiditates suas satiavit.

Peu à peu se développait en lui un état d'éréthisme généralisé, avec une irascibilité allant jusqu'à des accès de colère pathologiques; en même temps, il se manifestait un penchant à abuser des boissons alcooliques, et bientôt se montrèrent des symptômes d'alcoolisme. Ses accès de satyriasis étaient tellement violents que le malade n'avait plus d'idées nettes et que, poussé par son instinct aveugle, il se laissait aller à des actes lascifs. Qua de causa factum est ut uxorem suam alienis viris immovere animalibus ad coeundum tradi, cum ipso filiabus præsentibus concubitum exsequi jusserit, propterea quod hæc facta majorem ipsi voluptatem afferent. Il ne se souvient pas du tout des faits qui se passent au moment de ces crises, et son excitation extrême peut l'amener jusqu'à la rage. D... avoue qu'il a eu des moments où il n'était plus maître de lui-même; s'il était resté sans satisfaction, il eût été contraint de s'attaquer à la première femme venue. Cet état d'excitation sexuelle disparaît tout d'un coup après chaque émotion morale violente.

Les deux observations suivantes nous montrent quel état violent, dangereux et pénible constitue l'hyperesthésie sexuelle pour ceux qui sont atteints de cette anomalie.


Observation 14 (Hyperæsthesia sexualis. Delirium acutum ex abstinentia).—Le 29 mai 1882, F..., vingt-trois ans, cordonnier, célibataire, a été reçu à la clinique. Il est né d'un père coléreux, très violent et d'une mère névropathique, dont le frère était aliéné.

Le sujet n'a jamais été gravement malade ni ne s'est adonné à la boisson, mais, de tout temps, il a eu de grands besoins sexuels. Il y a cinq jours, il a été atteint d'une affection psychique aiguë. Il a fait, en plein jour et devant deux témoins, une tentative de viol, a eu du délire obscène, s'est masturbé avec excès; il y a trois jours, il a eu un accès de folie furieuse, et, lors de son arrivée à la clinique, il était en état de delirium acutum très grave, avec de la fièvre et des phénomènes d'excitation motrice très violents. Par un traitement à l'ergotine, on amena la guérison.

Le 5 janvier 1888, le même individu fut reçu une seconde fois, présentant des symptômes de folie furieuse. D'abord, il était morose, irascible, disposé à pleurer et atteint d'insomnie. Ensuite, après avoir attaqué sans succès des femmes, il se mit dans une rage de plus en plus violente.

Le 6 janvier, son état s'est aggravé; il a du delirium acutum très grave (jactation, grincement de dents, grimaces, etc., symptômes d'incitations motrices; température allant jusqu'à 40°,7). Il se masturbait tout à fait instinctivement. Il a été guéri par un traitement énergique à l'ergotine, qui a duré jusqu'au 11 janvier. Après sa guérison, le malade a donné des explications très intéressantes sur la cause de sa maladie.

De tout temps, il eut de grands besoins sexuels. Son premier coït eut lieu à l'âge de seize ans. La continence lui a causé des maux de tête, une grande irascibilité psychique, de l'abattement, un manque de goût pour le travail, de l'insomnie. Comme il vivait à la campagne, il n'avait que rarement l'occasion de satisfaire ses besoins; il y suppléait par la masturbation. Il lui fallait se masturber une ou deux fois par jour.

Depuis deux mois, il n'avait pas coïté. Son excitation sexuelle s'est de plus en plus exaltée; il ne pensait qu'au moyen de satisfaire son instinct. La masturbation ne suffisait plus pour faire cesser les tourments de plus en plus pénibles dus à la continence. Ces jours derniers, il eut un désir violent de coïter; insomnie de plus en plus aiguë et irritabilité. Il ne se souvient que sommairement de la période de sa maladie. Le malade était guéri au mois de décembre. C'est un homme très convenable. Il considère son instinct irrésistible comme un cas pathologique et redoute l'avenir.


Observation 15.—Le 11 juillet 1884, R..., trente-trois ans, employé, atteint de paranoia persecutoria et neurasthenia sexualis, a été reçu à la clinique. Sa mère était névropathe. Son père est mort d'une maladie de la moelle épinière. Dès son enfance, il eut un instinct sexuel très puissant dont il prit pleine conscience à l'âge de six ans. Depuis cette époque, masturbation; à partir de quinze ans, pédérastie, faute de mieux; quelquefois tendances à la sodomie. Plus tard, abus du coït dans le mariage, cum uxore. De temps à autre même des impulsions perverses, idée de faire le cunnilingus, de donner des cantharides à sa femme, dont le libido ne correspond pas au sien. Peu de temps après le mariage, la femme mourut. La situation économique du malade devient de plus en plus mauvaise; il n'a plus les moyens de se procurer des femmes. Il revient à l'habitude de la masturbation, se sert de lingua canis pour provoquer l'éjaculation. De temps en temps accès de priapisme et état frisant le satyriasis. Il était alors forcé de se masturber pour éviter le stuprum. À mesure que la neurasthénie sexuelle a augmenté, s'accompagnant de velléités de mélancolie, il y a diminution du libido nimia, ce qu'il a considéré comme un soulagement salutaire.

Un exemple classique d'hyperesthésie sexuelle pure est le cas suivant que j'emprunte à la Folie lucide de Trélat et qui est très précieux pour l'étude de certaines Messalines, devenues célèbres dans l'histoire.


Observation 16.—Mme V... souffre depuis sa première jeunesse d'andromanie. De bonne famille, d'un esprit cultivé, bonne de caractère, d'une décence allant jusqu'à la faculté de rougir, elle était, encore jeune fille, la terreur de sa famille. Quandoquidem sola erat cum homine sexus alterius, negligens, utrum infans sit an vir, an senex, utrum pulcher an teter, statim corpus nudavit et vehementer libidines suas satiari rogavit vel vim et manus ei injecit. On essaya de la guérir par le mariage. Maritum quam maxime amavit neque tamen sibi temperare potuit quin a quolibet viro, si solum apprehenderat, seu servo, seu mercenario, seu discipulo coitum exposceret.

Rien ne put la guérir de ce penchant. Même lorsqu'elle fut devenue grand'mère, elle resta Messaline. Puerum quondam duodecim annos natum in cubiculum allectum stuprare voluit. Le garçon se défendit et se sauva. Elle reçut une verte correction de son frère. C'était peine perdue. On l'interna dans un couvent. Là, elle fut un modèle de bonne tenue et n'encourut aucun reproche. Aussitôt revenue du couvent, les scandales recommencèrent dans la ville. La famille la chassa et lui servit une petite rente. Elle se mit à travailler et gagnait le nécessaire, ut amantes sibi emere posset.

Quiconque aurait vu cette dame, mise proprement, de manières distinguées et agréables, n'aurait pu se douter quels immenses besoins sexuels elle avait encore à l'âge de soixante-cinq ans. Le 17 janvier 1854, sa famille, désespérée par de nouveaux scandales, la fit interner dans une maison de santé. Elle y vécut jusqu'au mois de mai 1858 et y succomba à une apoplexia cerebri à l'âge de soixante-treize ans. Sa conduite, avec la surveillance de l'établissement, était irréprochable. Mais aussitôt qu'on l'abandonnait à elle-même et qu'une occasion favorable se présentait, ses penchants sexuels se faisaient jour, même peu de temps avant sa mort. À l'exception de son anomalie sexuelle, les aliénistes n'ont rien constaté chez elle pendant les quatre années qu'ils la soignèrent.

D.—PARESTHÉSIE DU SENS SEXUEL (PERVERSION SEXUELLE)

Il se produit dans ce cas un état morbide des sphères de représentation sexuelle avec manifestation de sentiments faisant que des représentations, qui d'habitude doivent provoquer physico-psychologiquement des sensations désagréables, sont au contraire accompagnées de sensations de plaisir. Et même il peut se produire une association anormale et tellement forte de ces deux phénomènes qu'ils peuvent aller jusqu'à la forme passionnelle.

Comme résultat pratique, on a des actes pervertis (Perversion de l'instinct sexuel). Ce cas se produit d'autant plus facilement que les sensations de plaisir poussées jusqu'à la passion, empêchent la manifestation des représentations contraires qui pourraient encore exister et provoquer des sensations désagréables. Il se produit toujours lorsque, par suite de l'absence totale des idées de morale, d'esthétique ou de justice, les représentations contraires sont devenues impossibles. Mais ce cas n'est que trop fréquent quand la source des représentations et des sentiments éthiques (sentiment sexuel normal) est troublée ou empoisonnée.

Il faut considérer comme pervertie toute manifestation de l'instinct sexuel qui ne répond pas au but de la nature, c'est-à-dire à la perpétuité de la race, si cette manifestation s'est produite malgré l'occasion propice pour satisfaire d'une manière naturelle le besoin sexuel. Les actes sexuels pervertis que la paresthésie provoque sont très importants au point de vue clinique, social et médico-légal; aussi est-il indispensable de les traiter ici à fond et de vaincre à cet effet tout le dégoût esthétique et moral qu'ils nous inspirent.

La perversion de l'instinct sexuel, comme je le démontrerai plus loin, ne doit pas être confondue avec la perversité des actes sexuels. Celle-ci peut se produire sans être provoquée par des causes psychopathologiques. L'acte pervers concret, quelque monstrueux qu'il soit, n'est pas une preuve. Pour distinguer entre maladie (perversion) et vice (perversité), il faut remonter à l'examen complet de l'individu et du mobile de ses actes pervers. Voilà la clef du diagnostic. (Voir plus bas.)

La paresthésie peut se combiner avec l'hyperesthésie. Cette combinaison clinique se présente très souvent. Alors, on peut sûrement s'attendre à des actes sexuels. La perversion de l'activité sexuelle peut avoir comme objectif la satisfaction sexuelle avec des personnes de l'autre sexe ou du même sexe.

Ainsi nous arrivons à classer en deux grands groupes les phénomènes de la perversion sexuelle.

I.—AFFECTION SEXUELLE POUR DES PERSONNES DE L'AUTRE SEXE AVEC MANIFESTATION PERVERSE DE L'INSTINCT.

A.—RAPPORTS ENTRE LA CRUAUTÉ ACTIVE, LA VIOLENCE ET LA VOLUPTÉ.—SADISME[27]

Note 27: [(retour) ]

Ainsi nommé d'après le mal famé marquis de Sade, dont les romans obscènes sont ruisselants de volupté et de cruauté. Dans la littérature française «Sadisme» est devenu le mot courant pour désigner cette perversion.

C'est un fait connu et souvent observé que la volupté et la cruauté se montrent fréquemment associées l'une à l'autre. Des écrivains de toutes les écoles ont signalé ce phénomène[28]. Même à l'état physiologique, on voit fréquemment des individus sexuellement fort excitables mordre ou égratigner leur consors pendant le coït[29].

Note 28: [(retour) ]

Entre autres: Novalis, dans ses Fragmenten; Goerres: Christliche Mystik, t. III, p. 400.

Note 29: [(retour) ]

Comparez les célèbres vers d'Alfred de Musset à l'Andalouse:

Qu'elle est superbe en son désordre

Quand elle tombe les seins nus,

Qu'on la voit béante se tordre

Dans un baiser de rage et mordre

En hurlant des mots inconnus!

Les anciens auteurs avaient déjà appelé l'attention sur la connexité qui existe entre la volupté et la cruauté.

Blumröder (Ueber Irresein, Leipzig, 1836, p. 51) hominem vidit qui compluria vulnera in musculo pectorali habuit, quæ femina valde libidinosa in summa voluptate mordendo effecit.

Dans un essai «Ueber Lust und Schmerz» (Friedreichs Magazin für Seelenkunde, 1830, II, 5), il appelle l'attention particulièrement sur la corrélation psychologique qui existe entre la volupté et la soif du sang. Il rappelle à ce sujet la légende indienne de Siwa et Durga (Mort et Volupté), les sacrifices d'hommes avec mystères voluptueux, les désirs sexuels de l'âge de puberté associés à un penchant voluptueux pour le suicide, à la flagellation, aux pincements, aux blessures faites aux parties génitales dans le vague et obscur désir de satisfaire le besoin sexuel.

Lombroso aussi (Verzeni e Agnoletti, Roma, 1874) cite de nombreux exemples de tendance à l'assassinat pendant la surexcitation produite par la volupté.

Par contre, bien souvent, quand le désir de l'assassinat est excité, il entraîne après lui la sensation de volupté. Lombroso rappelle le fait cité par Mantegazza que, dans les horreurs d'un pillage, les soldats éprouvent ordinairement une volupté bestiale[30].

Note 30: [(retour) ]

Au milieu de l'exaltation du combat l'image de l'exaltation de la volupté vient à l'esprit. Comparez, chez Grillparzer, la description d'une bataille faite par un guerrier:

«Et lorsque sonne le signal,—que les deux armées se rencontrent,—poitrine contre poitrine,—quels délices des dieux!—Par ici, par là—des ennemis,—des frères,—sont abattus par l'acier mortel.—Recevoir et donner la mort et la vie,—dans l'échange alternant et chancelant,—dans une griserie sauvage!» (Traum ein Leben, acte I).

Ces exemples forment des cas de transition entre les cas manifestement pathologiques.

Très instructifs aussi les exemples des Césars dégénérés (Néron, Tibère), qui se réjouissaient en faisant égorger devant eux des jeunes gens et des vierges, ainsi que le cas de ce monstre, le maréchal Gilles de Rays (Jacob, Curiosités de l'Histoire de France, Paris, 1858) qui a été exécuté en 1440 pour viols et assassinats commis pendant huit ans sur plus de huit cents enfants. Il avoua que c'était, à la suite de la lecture de Suétone et des descriptions des orgies de Tibère, de Caracalla, que l'idée lui était venue d'attirer des enfants dans son château, de les souiller en les torturant et de les assassiner ensuite. Ce monstre assura avoir éprouvé un bonheur indicible à commettre ces actes. Il avait deux complices. Les cadavres des malheureuses victimes furent brûlés et seules quelques têtes d'enfants exceptionnellement belles furent gardées comme souvenir.

Quand on veut expliquer la connexité existant entre la volupté et la cruauté, il faut remonter à ces cas qui sont encore presque physiologiques où, au moment de la volupté suprême, des individus, normaux d'ailleurs mais très excitables, commettent des actes, comme mordre ou égratigner, qui habituellement ne sont inspirés que par la colère. Il faut, en outre, rappeler que l'amour et la colère sont non seulement les deux plus fortes passions, mais encore les deux uniques formes possibles de la passion forte (sthénique). Toutes les deux cherchent leur objet, veulent s'en emparer, et se manifestent par une action physique sur l'objet; toutes les deux mettent la sphère psycho-motrice dans la plus grande agitation et arrivent par cette agitation même à leur manifestation normale.

Partant de ce point de vue, on comprend que la volupté pousse à des actes qui, dans d'autres cas, ressemblent à ceux inspirés par la colère[31].

Note 31: [(retour) ]

Schultz (Wiener med. Wochenschrift, 1869, nº 49) rapporte le cas curieux d'un homme de vingt-huit ans qui ne pouvait faire avec sa femme le coït qu'après s'être mis artificiellement en colère.

L'une comme l'autre est un état d'exaltation, constitue une puissante excitation de toute la sphère psychomotrice. Il en résulte un désir de réagir par tous les moyens possibles et avec la plus grande intensité contre l'objet qui provoque l'excitation. De même que l'exaltation maniaque passe facilement à l'état de manie de destruction furieuse, de même l'exaltation de la passion sexuelle produit quelquefois le violent désir de détendre l'excitation générale par des actes insensés qui ont une apparence d'hostilité. Ces actes représentent pour ainsi dire des mouvements psychiques et accessoires; il ne s'agit point d'une simple excitation inconsciente de l'innervation musculaire (ce qui se manifeste aussi quelquefois sous forme de convulsions aveugles), mais d'une vraie hyperbolie de la volonté à produire un puissant effet sur l'individu qui a causé notre excitation. Le moyen le plus efficace pour cela, c'est de causer à cet individu une sensation de douleur. En partant de ce cas où, dans le maximum de la passion voluptueuse, l'individu cherche à causer une douleur à l'objet aimé, on arrive à des cas où il y a sérieusement mauvais traitements, blessures et même assassinat de la victime[32].

Note 32: [(retour) ]

Voir Lombroso (Uomo delinquente), qui cite des faits analogues chez les animaux en rut.

Dans ces cas, le penchant à la cruauté qui peut s'associer à la passion voluptueuse, s'est augmenté démesurément chez un individu psychopathe, tandis que, d'autre part, la défectuosité des sentiments moraux fait qu'il n'y a pas normalement d'entraves ou qu'elles sont trop faibles pour réagir.

Ces actes sadiques monstrueux ont, chez l'homme, chez lequel ils se produisent plus fréquemment que chez la femme, encore une autre cause puissante due aux conditions physiologiques.

Dans le rapport des deux sexes, c'est à l'homme qu'échoit le rôle actif et même agressif, tandis que la femme se borne au rôle passif et défensif[33].

Note 33: [(retour) ]

Chez les animaux aussi c'est ordinairement le mâle qui poursuit la femelle de ses propositions d'amour. On peut aussi souvent remarquer que la femelle prend la fuite ou feint de la prendre. Alors il s'engage une scène semblable à celle qui a lieu entre l'oiseau de proie et l'oiseau auquel il fait la chasse.

Pour l'homme, il y a un grand charme a conquérir la femme, à la vaincre; et, dans l'Ars amandi, la décence de la femme qui reste sur la défensive jusqu'au moment où elle a cédé, est d'une grande importance psychologique. Dans les conditions normales, l'homme se voit en présence d'une résistance qu'il a pour tâche de vaincre, et c'est pour cette lutte que la nature lui a donné un caractère agressif. Mais ce caractère agressif peut, dans des conditions pathologiques, dépasser toute mesure et dégénérer en une tendance à subjuguer complètement l'objet de ses désirs jusqu'à l'anéantissement et même à le tuer[34].

Note 34: [(retour) ]

La conquête de la femme se fait aujourd'hui sous une forme civile, en faisant la cour, par séduction et en employant la ruse, etc. Mais l'histoire de la civilisation et l'anthropologie nous apprennent qu'autrefois et maintenant encore il est certains peuples chez qui la force brutale, le rapt de la femme, et même l'habitude de la rendre inoffensive par des coups de massue remplacent les sollicitations d'amour. Il est possible qu'un retour à l'atavisme contribue, avec de pareils penchants, à favoriser les accès de sadisme.

Dans les Jahrbücher für Psychologie (II, p. 128), Schaefer (Iéna) rapporte deux observations d'A. Payer. Dans le premier cas, un état d'excitation sexuelle excessif s'est développé à l'aspect de scènes de bataille, même en peinture; dans l'autre cas, c'est la torture cruelle de petits animaux qui produisit cet effet. Schaefer ajoute: «La combativité et l'envie de tuer sont, dans toutes les espèces animales, tellement l'attribut du mâle, que l'existence d'une connexité entre ces penchants mâles et les penchants purement sexuels ne saurait être mise en doute. Je crois cependant pouvoir assurer, en me fondant sur des observations qui ne sauraient être contestées, que, même chez des individus mâles doués d'une parfaite santé psychique et sexuelle, les premiers signes précurseurs, mystérieux et obscurs des désirs sexuels peuvent faire apparition à la suite de lectures de scènes de bataille ou de chasse émouvantes. Une poussée inconsciente pousse les jeunes gens à chercher une sorte de satisfaction dans les jeux de guerre (lutte corps à corps). Dans ces jeux aussi l'instinct fondamental de la vie sexuelle arrive à son expression: le lutteur cherche à se mettre en contact extensif et intensif avec son partenaire, avec l'arrière-pensée plus ou moins nette de le terrasser ou de le vaincre.

Si ces deux éléments constitutifs se rencontrent, si le désir prononcé et anormal d'une réaction violente contre l'objet aimé s'unit à un besoin exagéré de subjuguer la femme, alors les explosions les plus violentes du sadisme se produiront.

Le sadisme n'est donc qu'une exagération pathologique de certains phénomènes accessoires de la vita sexualis qui peuvent se produire dans des circonstances normales, surtout chez le mâle. Naturellement, il n'est pas du tout nécessaire, et ce n'est pas la règle, que le sadiste ait conscience de ces éléments de son penchant. Ce qu'il éprouve, c'est uniquement le désir de commettre des actes violents et cruels sur les personnes de l'autre sexe, et une sensation de volupté rien qu'en se représentant ces actes de cruauté. Il en résulte une impulsion puissante à exécuter les actes désirés. Comme les vrais motifs de ce penchant restent inconnus à celui qui agit, les actes sadistes sont empreints des caractères des actes impulsifs.

Quand il y a association entre la volupté et la cruauté, non seulement la passion voluptueuse éveille le penchant à la cruauté, mais le contraire aussi peut avoir lieu: l'idée et surtout la vue d'actes cruels agissent comme un stimulant sexuel et sont dans ce sens employés par des individus pervers[35].

Note 35: [(retour) ]

Il arrive aussi que la vue accidentelle du sang versé mette le mécanisme psychique et prédisposé du sadiste en mouvement et éveille le penchant qui était à l'état latent.

Il est impossible empiriquement d'établir une distinction entre les cas de sadisme congénital et de sadisme acquis. Beaucoup d'individus tarés originellement font pendant longtemps tous les efforts possibles pour résister à leurs penchants pervers. Si la puissance sexuelle existe encore, ils ont au commencement une vita sexualis normale, souvent grâce à l'évocation d'images de nature perverse. Plus tard seulement, après avoir vaincu successivement toutes les contre-raisons éthiques et esthétiques et après avoir constaté à plusieurs reprises que l'acte normal ne procure pas de satisfaction complète, le penchant morbide se fait jour et se manifeste extérieurement. Une disposition perverse et ab origine se traduit alors tardivement par des actes. Voilà ce qui produit souvent l'apparence d'une perversion acquise et trompe sur le vrai caractère congénital du mal. A priori, on peut cependant supposer que cet état psychopathique existe toujours ab origine. Nous verrons plus loin les raisons en faveur de cette hypothèse.

Les actes sadistes diffèrent selon le degré de leur monstruosité, selon l'empire du penchant pervers sur l'individu qui en est atteint, ou bien selon les éléments de résistance qui existent encore, éléments qui, cependant, peuvent être plus ou moins affaiblis par des défectuosités éthiques originelles, par la dégénérescence héréditaire, par la folie morale.

Ainsi naissent une longue série de formes qui commencent par les crimes les plus graves et qui finissent par des actes puérils qui n'ont d'autre but que d'offrir une satisfaction symbolique au besoin pervers du sadiste.

On peut encore classer les actes sadiques selon leur genre. Il faut alors distinguer s'ils ont lieu après la consommation du coït dans lequel le libido nimia n'a pas été satisfait, ou si, dans le cas d'affaiblissement de la puissance génésique, ils servent de préparatifs pour la stimuler, ou si enfin, dans le cas d'une absence totale de la puissance génésique, les actes sadiques doivent remplacer le coït devenu impossible et provoquer l'éjaculation. Dans les deux derniers cas, il y a, malgré l'impuissance, un libido violent, ou du moins ce libido subsistait chez l'individu à l'époque où il a constaté l'habitude des actes sadiques. L'hyperesthésie sexuelle doit toujours être considérée comme la base des penchants sadistes. L'impuissance si fréquente chez les individus psycho-névropathiques dont il est ici question, à la suite d'excès faits dès la première jeunesse, est ordinairement de la faiblesse spinale. Quelquefois il se peut qu'il y ait une sorte d'impuissance psychique par la concentration de la pensée vers l'acte pervers, à côté duquel alors l'image de la satisfaction normale s'efface.

Quel que soit le caractère extérieur de l'acte, pour le comprendre il est essentiel d'examiner les dispositions perverses de l'âme et le sens du penchant de l'individu atteint.

A.—ASSASSINAT PAR VOLUPTÉ[36] (VOLUPTÉ ET CRUAUTÉ, AMOUR DU MEURTRE POUSSÉ JUSQU'À L'ANTHROPOPHAGIE)

Note 36: [(retour) ]

Comparez: Meizger Ger. Arzneiw, édité par Remer, p. 539; Klein's Annalen, X, p. 176, XVIII, p. 311; Heinroth, System der Psych. ger. Med., p. 270; Neuer Pitaval, 1855, 23 Th. (cas Blaize Ferrage).

Le fait le plus horrible mais aussi le plus caractéristique pour montrer la connexité qui existe entre la volupté et la cruauté, c'est le cas d'Andreas Bichel que Feuerbach a publié dans son Aktenmæssigen Darstellung merkwürdiger Verbrechen.

B. puellas stupratas necavit et dissecuit.—À propos de l'assassinat commis sur une de ses victimes, il s'est exprimé dans les termes suivants au cours de son interrogatoire:

«Je lui ai ouvert la poitrine et j'ai tranché avec un couteau les parties charnues du corps. Ensuite j'ai apprêté le corps de cette personne, comme le boucher a l'habitude de faire avec la bête qu'il vient de tuer. Je lui ai coupé le corps en deux avec une hache de façon à l'enfouir dans le trou creusé d'avance dans la montagne et destiné à recevoir le cadavre. Je puis dire qu'en ouvrant la poitrine j'étais tellement excité que je tressaillais et que j'aurais voulu trancher un morceau de chair et le manger.»

Lombroso[37] cite aussi des cas de ce genre, entre autres celui d'un nommé Philippe qui avait l'habitude d'étrangler post actum les prostituées et qui disait: «J'aime les femmes, mais cela m'amuse de les étrangler après avoir joui d'elles.»

Note 37: [(retour) ]

Geschlechtstrieb und Verbrechen in ihren gegenseitigen Beziehungen, Goltdammers Archiv, Bd. XXX.

Un nommé Grassi (V. Lombroso op. cit., p. 12) a été pris nuitamment d'un désir sexuel pour une parente. Irrité par la résistance de cette femme, il lui donna plusieurs coups de couteau dans le bas-ventre, et lorsque le père et l'oncle de la malheureuse voulurent le retenir, il les tua tous deux. Immédiatement après il alla calmer dans les bras d'une prostituée son rut sexuel. Mais cela ne lui suffisait pas; il assassina son propre père et égorgea plusieurs bœufs dans l'étable.

Il ressort des faits que nous venons d'énumérer que, sans aucun doute, un grand nombre d'assassinats par volupté sont dus à l'hyperesthésie associée à la paresthésie sexuelle. De même, à un degré plus élevé, la perversion sexuelle peut amener à commettre des actes de brutalité sur des cadavres, comme par exemple le dépècement du cadavre, l'arrachement voluptueux des entrailles. Le cas de Bichel indique clairement la possibilité d'une pareille observation.

De notre temps, on peut citer comme exemple Menesclou (V. Annales d'hygiène publique) sur lequel Lasègue, Brouardel et Motet ont donné un rapport. On le jugea d'esprit sain, et il fut guillotiné.


Observation 17.—Le 18 avril 1880, une fille de quatre ans disparut de la maison de ses parents. Le 16 on arrêta Menesclou, un des locataires de cette maison. Dans ses poches on trouva les avant-bras de l'enfant; de la cheminée on retira la tête et les viscères à moitié carbonisés. Dans les lieux d'aisance on trouva aussi des parties du cadavre. On n'a pu retrouver les parties génitales de la victime. Menesclou, interrogé sur le sort de l'enfant, se troubla. Les circonstances ainsi qu'une poésie lascive trouvée sur lui, ne laissèrent plus subsister aucun doute: il avait assassiné l'enfant après en avoir abusé. Menesclou ne manifesta aucun repentir; son acte, disait-il, était un malheur. L'intelligence de l'accusé est bornée. Il ne présente aucun stigmate de dégénérescence anatomique; il a l'ouïe dure et il est scrofuleux.

Menesclou a vingt ans. À l'âge de neuf mois il eut des convulsions; plus tard, il souffrit d'insomnies; enuresis nocturna; il était nerveux, se développa tardivement et d'une façon incomplète. À partir de l'âge de puberté il devint irritable, manifestant des penchants mauvais; il était paresseux, indocile, impropre à toute occupation. Il ne se corrigea pas, même dans la maison de correction. On le mit dans la marine; là non plus il n'était bon à rien. Rentré de son service, il vola ses parents et eut de mauvaises fréquentations. Il n'a jamais couru après les femmes. Il se livrait avec ardeur à l'onanisme et, à l'occasion, il se livrait à la sodomie sur des chiennes. Sa mère souffrait de mania menstrualis periodica; un oncle était fou, un autre oncle ivrogne.

L'autopsie du cerveau de Menesclou a permis de constater une altération morbide des deux lobes frontaux, de la première et de la seconde circonvolution temporale ainsi que d'une partie des circonvolutions occipitales.


Observation 18.—Alton, garçon de magasin en Angleterre, va se promener dans les environs de la ville. Il attire une enfant dans un bosquet, rentre après y avoir passé quelque temps, va au bureau où il inscrit sur son carnet la note suivante: Killed to day a young girl, it was fine and hot (Assassiné aujourd'hui une jeune fille; le temps était beau; il faisait chaud).

On remarque l'absence de l'enfant, on se met à sa recherche et on la trouve déchirée en morceaux; certaines parties de son corps, entre autres les parties génitales, n'ont pu être retrouvées. Alton ne manifesta pas la moindre trace d'émoi et ne fournit aucune explication ni sur le mobile ni sur les circonstances de son acte horrible. C'était un individu psychopathe qui avait de temps à autre des états de dépression avec tædium vitæ.

Son père avait eu un accès de manie aiguë, un parent proche souffrait de manie avec penchants à l'assassinat. Alton fut exécuté.

Dans de pareils cas, il peut arriver que l'individu morbide éprouve le désir de goûter la chair de la victime assassinée et que, cédant à cette aggravation perverse de ses représentations objectives, il mange des parties du cadavre.


Observation 19.—Léger, vigneron, vingt-quatre ans, dès sa jeunesse sombre, renfermé et fuyant toute société, s'en va pour chercher de l'ouvrage. Pendant huit jours il rôde dans une forêt. Puellam apprehendit duodecim annorum: stupratæ genitalia mutilat, cor eripit, en mange, boit le sang et enfouit le cadavre. Arrêté, il nie d'abord, mais finit par avouer son crime avec un sang-froid cynique. Il écoute son arrêt de mort avec indifférence et est exécuté. À l'autopsie, Esquirol a constaté des adhérences pathologiques entre les méninges et le cerveau (Georgel, Compte rendu du procès Léger, Feldtmann, etc.).


Observation 20.—Tirsch, pensionnaire de l'hospice de Prague, cinquante-cinq ans, de tout temps concentré, bizarre, brutal, très irascible, maussade, vindicatif, condamné à vingt ans de prison pour viol d'une fille de dix ans, avait, ces temps derniers, éveillé l'attention par ses accès de rage pour des raisons futiles et par son tædium vitæ.

En 1864, après avoir été éconduit par une veuve à laquelle il proposait le mariage, il avait pris en haine les femmes. Le 8 juillet, il rôdait avec l'intention d'assassiner un individu du sexe qu'il détestait tant.

Vetulam occurrentem in silvam allexit, coitum poposcit, renitentem prostravit, jugulum feminæ compressit «furore captus». Cadaver virga betulæ desecta verberare voluit nequetamen id perfecit, quia conscientia sua hæc fieri vetuit, cultello mammas et genitalia desecta domi cocta proximis diebus cum globis comedit. Le 12 septembre, lorsqu'on l'arrêta, on trouva encore les restes de cet horrible repas. Il allégua comme mobile de son acte «une soif intérieure» et demanda lui-même à être exécuté, puisqu'il avait été de tout temps un paria dans la société. En prison, il manifestait une irrascibilité excessive, et parfois il avait des accès de rage pendant lesquels il refusait toute nourriture. On a fait la remarque que la plupart de ses anciens excès coïncidaient avec des explosions d'irritation et de rage. (Maschka, Prager Vierteljahrsschrift, 1886, I, p. 79; Gauster dans Maschka's Handb. der ger. Medicin IV, p. 489.)

Dans la catégorie de ces monstres psycho-sexuels rentre sans doute l'éventreur de Whitechapel[38] que la police cherche toujours sans pouvoir le découvrir.

Note 38: [(retour) ]

Comparez entre autres: Spitzka, The Journal of nervous and mental Diseases, déc. 1888; Kiernan, The medical Standard, nov.-déc. 1888.

L'absence régulière de l'utérus, des ovaires et de la vulve chez les dix victimes de ce Barbe-bleue moderne, fait supposer qu'il cherche et trouve encore une satisfaction plus vive dans l'anthropophagie.

Dans d'autres cas d'assassinat par volupté, le stuprum n'a pas lieu soit pour des raisons physiques, soit pour des raisons psychiques, et le crime sadiste seul remplace le coït.

Le prototype de pareils cas est celui de Verzeni. La vie de ses victimes dépendait de la manifestation hâtive ou tardive de l'éjaculation. Comme ce cas mémorable renferme tout ce que la science moderne connaît sur la connexité existant entre la volupté, la rage de tuer et l'anthropophagie, il convient d'en faire ici une mention détaillée, d'autant plus qu'il a été bien observé.


Observation 21.—Vincent Verzeni, né en 1849, arrêté depuis le 11 janvier 1872, est accusé: 1º d'avoir essayé d'étrangler sa cousine Marianne, alors que celle-ci, il y a quatre ans, était couchée et malade dans son lit; 2º d'avoir commis le même délit sur la personne de l'épouse d'Arsuffi, âgée de vingt-sept ans; 3º d'avoir essayé d'étrangler Mme Gala en lui serrant la gorge pendant qu'il était agenouillé sur son corps; 4º il est, en outre, soupçonné d'avoir commis les assassinats suivants:

Au mois de décembre, le matin entre sept et huit heures, Jeanne Molta se rendit dans une commune voisine. Comme elle ne rentrait pas, le maître chez qui elle était servante, partit à sa recherche et trouva sur un sentier, près du village, le cadavre de cette fille horriblement mutilé. Les viscères et les parties génitales étaient arrachés du corps et se trouvaient près du cadavre. La nudité du cadavre, des érosions aux cuisses faisaient supposer un attentat contre la pudeur; la bouche remplie de terre indiquait que la fille avait été étouffée. Près du cadavre, sous un monceau de paille, on trouva une partie détachée du mollet droit et des vêtements. L'auteur du crime est resté inconnu.

Le 28 août 1871, de bon matin, Mme Frigeni, âgée de vingt-huit ans, alla aux champs. Comme à huit heures elle n'était pas encore rentrée, son mari partit pour aller la chercher. Il la retrouva morte dans un champ, portant autour du cou des traces de strangulation et de nombreuses blessures; le ventre ouvert laissait sortir les entrailles.

Le 29 août, à midi, comme Maria Previtali, âgée de dix-neuf ans, traversait les champs, elle fut poursuivie par son cousin Verzeni, traînée dans un champ de blé, jetée par terre, serrée au cou. Quand il la relâcha un moment pour s'assurer qu'il n'y avait personne dans le voisinage, la fille se releva et obtint, sur ses instantes prières, que Verzeni la laissât partir après lui avoir fortement serré les mains.

Verzeni fut traduit devant le tribunal. Il a vingt-deux ans, son crâne est de grandeur moyenne, asymétrique. L'os frontal droit est plus étroit et plus bas que le gauche; la bosse frontale droite est peu développée, l'oreille droite plus petite que la gauche (d'un centimètre en hauteur et de trois en largeur); la partie inférieure de l'hélix manque aux deux oreilles; l'artère de la tempe est un peu athéromateuse. Nuque de taureau, développement énorme de l'os zygomatique et de la mâchoire inférieure, pénis très développé, manque du frenulum, léger strabismus alternans divergens (insuffisance des muscles recti interni et myopie). Lombroso conclut de ces marques de dégénérescence à un arrêt congénital du développement du lobe frontal droit. À ce qu'il paraît, Verzeni est un héréditaire. Deux de ses oncles sont des crétins, un troisième est un microcéphale, imberbe, chez qui un des testicules manque, tandis que l'autre est atrophié. Le père présente des traces de dégénérescence pellagreuse et eut un accès d'hypocondria pellagrosa. Un cousin souffrait d'hyperhémie cérébrale, un autre est kleptomane.

La famille de Verzeni est dévote et d'une avarice sordide. Il est d'une intelligence au-dessus de la moyenne, sait très bien se défendre, cherche à trouver un alibi et à démentir les témoins. Dans son passé on ne trouve aucun signe d'aliénation mentale. Son caractère est étrange; il est taciturne et aime la solitude. En prison, son attitude est cynique; il se masturbe et cherche à tout prix à voir des femmes.

Verzeni a fini par avouer ses crimes et dire les mobiles qui l'y avaient poussé.

L'accomplissement de ses crimes, dit-il, lui avait procuré une sensation extrêmement agréable (voluptueuse), accompagnée d'érection et d'éjaculation. À peine avait-il touché sa victime au cou, qu'il éprouvait des sensations sexuelles. En ce qui concerne ces sensations, il lui était absolument égal que les femmes fussent vieilles, jeunes, laides ou belles. D'habitude, il éprouvait du plaisir rien qu'en serrant le cou de la femme, et dans ce cas il laissait la victime en vie. Dans les deux cas cités, la satisfaction sexuelle tardait à venir, et alors il avait serré le cou jusqu'à ce que la victime fût morte. La satisfaction qu'il éprouvait pendant ces strangulations était plus grande que celle que lui procurait la masturbation. Les contusions à la peau des cuisses et du pubis étaient faites avec les dents lorsqu'il suçait, avec grand plaisir, le sang de sa victime. Il avait sucé un morceau de mollet et l'avait emporté pour le griller à la maison; mais, se ravisant, il l'avait caché sous un tas de paille, de crainte que sa mère ne s'aperçût de ses menées. Il avait emporté avec lui les vêtements et les viscères; il les porta pendant quelque temps parce qu'il avait du plaisir à les renifler et à les palper. La force qu'il possédait dans ces moments de volupté était énorme. Il n'a jamais été fou; en exécutant ses actes, il ne voyait plus rien autour de lui (évidemment l'excitation sexuelle, poussée au plus haut degré, a supprimé en lui la faculté de perception; acte instinctif). Après il éprouvait toujours un certain bien-être et un sentiment de grande satisfaction. Il n'a jamais éprouvé de remords. Jamais l'idée ne lui est venue de toucher aux parties génitales des femmes qu'il avait torturées, ni de souiller ses victimes; il lui suffisait de les étrangler et d'en boire le sang. En effet, les assertions de ce vampire moderne semblent avoir un fondement de vérité. Les penchants sexuels normaux paraissent lui avoir été étrangers. Il avait deux maîtresses, mais il se contentait de les regarder, et il est lui-même étonné qu'en leur présence, l'envie ne lui soit pas venue de les étrangler ou de leur empoigner les mains. Il est vrai qu'avec elles il n'éprouvait pas la même jouissance qu'avec ses victimes. On n'a constaté chez lui aucune trace de sens moral, ni de repentir, etc.

Verzeni déclara lui-même qu'il deviendrait bon si on le tenait enfermé; car, rendu à la liberté, il ne pourrait pas résister à ses envies. Verzeni a été condamné aux travaux forcés à perpétuité. (Lombroso, Verzeni e Agnoletti. Roma, 1873.)

Les aveux faits par Verzeni après sa condamnation sont très intéressants:

«J'éprouvais un plaisir indicible quand j'étranglais des femmes; je sentais alors des érections et un véritable désir sexuel. Rien que de renifler des vêtements de femme, cela me procurait déjà du plaisir. La sensation de plaisir que j'éprouvais en serrant le cou d'une femme était plus grande que celle que me causait la masturbation. En buvant le sang du pubis, j'éprouvais un grand bonheur. Ce qui me faisait encore beaucoup de plaisir, c'était de retirer de la chevelure des assassinées les épingles à cheveux. J'ai pris les vêtements et les viscères pour avoir le plaisir de les renifler et de les palper. Ma mère, finalement, s'aperçut de mes agissements, car, après chaque assassinat ou tentative d'assassinat, elle apercevait des taches de sperme sur ma chemise. Je ne suis pas fou; mais, au moment d'égorger, je ne voyais plus rien. Après la perpétration de l'acte, j'étais satisfait et me sentais bien. Jamais l'idée ne m'est venue de toucher ou de regarder les parties génitales. Il me suffisait d'empoigner le cou des femmes et de sucer leur sang. J'ignore encore aujourd'hui comment la femme est faite. Pendant que j'étranglais et aussi après, je me pressais contre le corps de la femme, sans porter mon attention sur une partie du corps plutôt que sur l'autre.»

V... a été amené seul à ses actes pervers après avoir remarqué, à l'âge de douze ans, qu'il éprouvait un plaisir étrange toutes les fois qu'il avait des poulets à tuer. Voilà pourquoi il en avait tué alors en quantité, alléguant qu'une belette avait pénétré dans la basse-cour. (Lombroso Goltdammers Archiv. Bd. 30, p. 13.)

Lombroso (Goltdammers Archiv.) cite encore un cas analogue qui s'est passé à Vittoria en Espagne.


Observation 22.—Le nommé Gruyo, quarante et un ans, autrefois d'une conduite exemplaire et qui avait été marié trois fois, a étranglé six femmes en dix ans. Les victimes étaient presque toutes des filles publiques et pas jeunes. Après les avoir étranglées, il leur arrachait per vaginam les intestins et les reins. Il abusa de quelques-unes de ses victimes avant de les assassiner; sur d'autres il ne commit aucun acte sexuel, par suite de l'impuissance qui lui vint plus tard. Il opérait ses atrocités avec tant de précaution que, pendant dix ans, il put rester à l'abri de toute poursuite.

B.—NÉCROPHILES

Au groupe horrible des assassins par volupté les nécrophiles font naturellement suite, car, chez ces derniers, comme chez les premiers, une représentation qui en soi évoque l'horreur et fait frémir l'homme sain ou non dégénéré, est accompagnée de sensations de plaisir, et devient ainsi une impulsion aux actes de nécrophilie.

Les cas de viol de cadavres décrits dans la littérature par les poètes et les romanciers, font l'impression de phénomènes pathologiques; seulement ils ne sont ni exactement observés ni exactement décrits, si l'on veut toutefois excepter le cas du célèbre sergent Bertrand. (Voir plus loin.)

Dans certains cas, il ne se produit peut-être pas d'autre phénomène qu'un désir effréné qui ne considère pas la mort de l'objet aimé comme un empêchement à la satisfaction sensuelle.

Tel est peut-être le septième des cas rapportés par Moreau.

Un homme de vingt-trois ans a fait une tentative de viol sur Madame X..., âgée de cinquante-trois ans, a tué cette femme qui se défendait, puis en a abusé sexuellement et, l'acte commis, l'a jetée à l'eau. Mais il a repêché le cadavre pour le souiller de nouveau. L'assassin a été guillotiné. On a trouvé à l'autopsie les méninges frontales épaissies et adhérentes à l'écorce cérébrale.

D'autres auteurs français ont cité des exemples de nécrophilie. Deux fois, il était question de moines qui étaient de garde auprès d'une morte; dans un troisième cas, il est question d'un idiot atteint de manie périodique. Après avoir commis un viol, il fut interné dans un asile d'aliénés; là, il pénétra dans la salle mortuaire pour violer des cadavres de femmes.

Dans d'autres cas, le cadavre est manifestement préféré à la femme vivante. Si l'auteur ne commet pas d'autres actes de cruauté—dépècement, etc.—sur le corps du cadavre, il est alors probable que c'est l'inertie du cadavre qui en fait le charme. Il se peut qu'un cadavre qui présente la forme humaine avec une absence totale de volonté, soit, par ce fait même, capable de satisfaire le besoin morbide de subjuguer d'une manière absolue et sans aucune possibilité de résistance l'objet désiré.

Brière de Boismont (Gazette médicale, 1859, 2 juillet) raconte l'histoire d'un nécrophile qui, après avoir corrompu les gardiens, s'est introduit dans la chambre mortuaire où gisait le cadavre d'une fille de seize ans, enfant d'une famille très distinguée. Pendant la nuit, on entendit dans la chambre mortuaire un bruit comme si un meuble eût été renversé. La mère de la jeune fille décédée pénétra dans la chambre et aperçut un homme en chemise qui venait de sauter du lit de la morte. On le prit d'abord pour un voleur, mais bientôt on s'aperçut de quoi il s'agissait. On apprit que le nécrophile, fils d'une grande famille, avait déjà souvent violé des cadavres de jeunes femmes. Il a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.

L'histoire suivante, racontée par Taxil (La Prostitution contemporaine, p. 171), est aussi d'un grand intérêt pour l'étude de la nécrophilie.

Un prélat venait de temps en temps dans une maison publique à Paris et commandait qu'une prostituée, vêtue de blanc comme un cadavre, l'attendît couchée sur une civière.

À l'heure fixée, il arrivait revêtu de ses ornements, entrait dans la chambre transformée en chapelle ardente, faisait comme s'il disait une messe, se jetait alors sur la fille qui pendant tout ce temps devait jouer le rôle d'un cadavre[39].

Note 39: [(retour) ]

Simon (Crimes et Délits, p. 209) cite une observation de Lacassagne auquel un homme très convenable a avoué qu'il n'éprouvait de forte excitation sexuelle que lorsqu'il assistait à un enterrement.

Les cas où l'auteur maltraite et dépèce le cadavre, sont plus faciles à expliquer. Ils font un pendant immédiat aux assassins par volupté, étant donné que la volupté chez ces individus est liée à la cruauté ou du moins au penchant à se livrer à des voies de fait sur la femme. Peut-être un reste de scrupule moral fait-il reculer l'individu devant l'idée de commettre des actes cruels sur la personne d'une femme vivante, peut-être l'imagination omet-elle l'assassinat par volupté et ne s'en tient-elle qu'au résultat de l'assassinat: le cadavre. Il est probable que l'idée de l'absence de volonté du cadavre joue ici un rôle.


Observation 23.—Le sergent Bertrand est un homme d'une constitution délicate, d'un caractère étrange; il était, dès son enfance, toujours taciturne et aimait la solitude.

Les conditions de santé de sa famille ne sont pas suffisamment connues, mais on a pu établir que, dans son ascendance, il y avait des cas d'aliénation mentale. Il prétend avoir été affecté d'une étrange manie de destruction dès son enfance. Il brisait tout ce qui lui tombait entre les mains.

Dès son enfance, il en vint à la masturbation sans y avoir été entraîné. À l'âge de neuf ans, il commença à éprouver de l'affection pour les personnes de l'autre sexe. À l'âge de treize ans, le puissant désir de satisfaire ses sens avec des femmes se réveilla en lui; il se masturbait sans cesse. En se livrant à cet acte, il se représentait toujours une chambre remplie de femmes. Il se figurait alors, dans son imagination, qu'il accomplissait avec elles l'acte sexuel et qu'il les maltraitait ensuite. Bientôt il se les représentait comme des cadavres, et, dans son imagination, il se voyait souillant ces cadavres. Parfois, quand il se trouvait dans cet état, l'idée lui vint d'avoir affaire aussi à des cadavres d'hommes, mais cette idée le remplissait toujours de dégoût.

Ensuite il éprouva le vif désir de se mettre en contact avec de véritables cadavres.

Faute de cadavres humains, il se procurait des cadavres d'animaux, auxquels il ouvrait le ventre, arrachait les entrailles, pendant qu'il se masturbait. Il prétend avoir éprouvé alors un plaisir indicible. En 1846, les cadavres ne lui suffisaient plus. Il tua deux chiens, avec lesquels il fit la même chose. Vers la fin de 1846, il lui vint, pour la première fois, l'envie de se servir de cadavres humains. D'abord, il résista. En 1847, comme il venait d'apercevoir par hasard, au cimetière, la tombe d'un mort qu'on venait d'enterrer, cette envie le prit si violemment, en lui causant des maux de tête et des battements de cœur, que, bien qu'il y eût du monde tout près et danger d'être découvert, il se mit à déterrer le cadavre. N'ayant sous la main aucun instrument pour le dépecer, il prit la bêche d'un fossoyeur et se mit à frapper avec rage sur le cadavre. En 1847 et 1848 se manifestait pendant quinze jours, avec de violents maux de tête, l'envie de brutaliser des cadavres. Au milieu des plus grands dangers et des plus grandes difficultés, il satisfit environ quinze fois ce penchant. Il déterrait les cadavres avec ses ongles, et, telle était son excitation, qu'il ne sentait même pas les blessures qu'il se faisait aux mains. Une fois en possession du cadavre, il l'éventrait avec son sabre ou son couteau, arrachait les entrailles pendant qu'il se masturbait. Le sexe des morts, prétend-il, lui était absolument égal; mais on a constaté que ce vampire moderne avait déterré plus de cadavres de femmes que de cadavres d'hommes. Pendant ces actes, il se trouvait dans une excitation sexuelle indescriptible. Après avoir dépecé les cadavres, il les enterrait de nouveau.

Au mois de juillet 1848, il tomba, par hasard, sur le cadavre d'une fille de seize ans.

C'est alors que, pour la première fois, s'éveilla en lui l'envie de pratiquer le coït sur le cadavre. «Je le couvrais de baisers et le pressais comme un enragé contre mon cœur. Toute la jouissance qu'on peut éprouver avec une femme vivante n'est rien en comparaison du plaisir que j'éprouvai. Après en avoir joui environ quinze minutes, je dépeçai, comme d'habitude, le cadavre et en arrachai les entrailles. Ensuite je l'enterrai de nouveau.»

C'est à partir de cet attentat, prétend B..., qu'il a senti l'envie de jouir sexuellement des cadavres avant de les dépecer, ce qu'il a fait avec trois cadavres de femmes. Mais le vrai mobile qui le faisait déterrer les cadavres était resté le même: le dépècement, et le plaisir qu'il éprouvait à cet acte était plus grand que celui que lui procurait le coït pratiqué sur le cadavre.

Ce dernier acte n'était qu'un épisode de l'acte principal et n'a jamais pu complètement satisfaire son rut. Voilà pourquoi, après l'acte sexuel, il mutilait les cadavres.

Les médecins légistes admirent le cas de monomanie. Le conseil de guerre condamna B... à un an de prison.

(Michéa, Union méd., 1849.—Lunier, Annales méd.-psychol., 1849, p. 153.—Tardieu, Attentats aux mœurs, 1878, p. 114.—Legrand, La Folie devant les Tribunaux, p. 524.)

C.—MAUVAIS TRAITEMENTS INFLIGÉS À DES FEMMES (PIQÛRES, FLAGELLATIONS, ETC.)

À la catégorie des assassins par volupté et à celle des nécrophiles qui a beaucoup d'affinités avec la première, il faut joindre celle des individus dégénérés qui éprouvent du charme et du plaisir à blesser la victime de leurs désirs et à voir le sang couler.

Un monstre de ce genre était le fameux marquis de Sade[40], qui a donné son nom à cette tendance à unir la volupté à la cruauté.

Note 40: [(retour) ]

Taxil (op. cit., p. 180) donne des renseignements détaillés sur ce monstre psychosexuel qui, évidemment, a dû présenter un état de satyriasis habituel associé à une paresthesia sexualis.

De Sade était cynique au point de vouloir sérieusement idéaliser sa cruelle sensualité et se faire l'apôtre d'une doctrine fondée sur ce sentiment pervers. Ses menées étaient devenues si scandaleuses (entre autres il invita chez lui une société de dames et de messieurs qu'il mit en rut en leur faisant servir des bonbons de chocolat mélangés de cantharide) qu'on dut l'enfermer dans la maison de santé de Charenton. Pendant la Révolution (1790), il fut remis en liberté. Il écrivit alors des romans ruisselants de volupté et de cruauté. Lorsque Bonaparte devint consul, le marquis de Sade lui fit cadeau de la collection de ses romans, reliés avec luxe. Le consul fit détruire les œuvres du marquis et interner de nouveau l'auteur à Charenton, où celui-ci mourut en 1814, à l'âge de soixante-quatre ans.

Le coït n'avait pour lui de charme que lorsqu'il pouvait faire saigner par des piqûres l'objet de ses désirs. Sa plus grande volupté était de blesser des prostituées nues et de panser ensuite leurs blessures.

Il faut aussi classer dans cette catégorie le cas d'un capitaine dont l'histoire nous est racontée par Brierre de Boismont. Ce capitaine forçait sa maîtresse, avant le coït qu'il faisait très fréquemment, à se poser des sangsues ad pudenda. Finalement cette femme fut atteinte d'une anémie très grave et devint folle.

Le cas suivant, que j'emprunte à ma clientèle, nous montre d'une façon bien caractéristique la connexité qui existe entre la volupté, la cruauté et le penchant à verser, ou à voir couler du sang.


Observation 24.—M. X..., vingt-cinq ans, est né d'un père lunatique, mort de dementia paralytica et d'une mère de constitution hystéro-neurasthénique. C'est un individu faible au physique, de constitution névropathique et portant de nombreux stigmates de dégénérescence anatomique. Étant enfant, il avait déjà des tendances à l'hypocondrie et des obsessions. De plus, son état d'esprit passait de l'exaltation à la dépression. Déjà, à l'âge de dix ans, le malade éprouvait une étrange volupté à voir couler le sang de ses doigts. Voilà pourquoi il se coupait ou se piquait souvent les doigts et éprouvait de ces blessures un bonheur indicible. Alors il se produisit des érections lorsqu'il se blessait, de même lorsqu'il voyait le sang d'autrui, par exemple une bonne qui s'était blessée au doigt. Cela lui causait des sensations d'une volupté particulière. Puis sa vita sexualis s'éveilla de plus en plus. Il se mit à se masturber sans qu'il y fût amené par personne.

Pendant l'acte de la masturbation, il lui revenait des images et des souvenirs de femmes baignées de sang. Maintenant, il ne lui suffisait plus de voir couler son propre sang. Il était avide de la vue du sang de jeunes femmes, surtout de celles qui lui étaient sympathiques. Souvent il pouvait à peine contenir son envie de blesser deux de ses cousines et une femme de chambre. Mais des femmes qui par elles-mêmes ne lui étaient pas sympathiques, provoquaient chez lui ce désir si elles l'impressionnaient par une toilette particulière, par les bijoux et les coraux dont elles étaient parées. Il put résister à ce penchant, mais son imagination était toujours hantée par des idées sanguinaires qui entretenaient en lui des émotions voluptueuses. Il y avait une corrélation intime entre les deux sphères d'idées et de sentiments. Souvent d'autres fantaisies cruelles l'obsédaient. Ainsi, par exemple, il se représentait dans le rôle d'un tyran qui fait mitrailler le peuple. Par une obsession de son imagination, il se dépeignait les scènes qui se passeraient si l'ennemi envahissait une ville, s'il violait, torturait et enlevait les vierges. Dans ses moments de calme, le malade qui était d'ailleurs d'un bon caractère et sans défectuosité éthique, éprouvait une honte et un profond dégoût de pareilles fantaisies, cruelles et voluptueuses. Aussi ce travail d'imagination cessait aussitôt qu'il s'était procuré une satisfaction sexuelle par la masturbation.

Peu d'années suffirent pour rendre le malade neurasthénique. Alors le sang et les scènes sanguinaires évoqués par son imagination, ne suffisaient plus pour arriver à l'éjaculation. Afin de se délivrer de son vice et de ses rêves de cruauté, le malade eut des rapports sexuels avec des femmes.

Le coït n'était possible que lorsque le malade s'imaginait que la fille saignait des doigts. Il ne pouvait avoir d'érection sans avoir présente cette image dans son idée. L'idée cruelle de blesser n'avait alors pour objectif que la main de la femme. Dans les moments de plus grande excitation sexuelle, le seul aspect d'une main de femme sympathique était capable de lui donner les érections les plus violentes.

Effrayé par la lecture d'un ouvrage populaire sur les conséquences funestes de l'onanisme, il s'imposa une abstinence rigoureuse et tomba dans un état grave de neurasthénie générale compliquée d'hypocondrie, tædium vitæ. Grâce à un traitement médical très compliqué et très actif, le malade se rétablit au bout d'un an. Depuis trois ans, il est d'un esprit sain; il a, comme auparavant, de grands besoins sexuels, mais il n'est hanté que très rarement par ses anciennes idées sanguinaires. X... a tout à fait renoncé à la masturbation. Il trouve de la satisfaction dans la jouissance sexuelle normale; il est parfaitement puissant et n'a plus besoin d'avoir recours à ses idées sanguinaires.

Quelquefois ces tendances à la volupté cruelle ne se produisent chez des individus tarés qu'épisodiquement et dans certains états exceptionnels déterminés, ainsi que nous le montre le cas suivant, rapporté par Tarnowsky (op. cit., p. 61).


Observation 25.—Z..., médecin, de constitution névropathique, réagissant faiblement contre l'alcool, pratiquant le coït normal dans les circonstances ordinaires, sentait, aussitôt qu'il avait bu du vin, que le simple coït ne satisfaisait plus son libido augmenté par cette boisson. Dans cet état, il était forcé, pour avoir une éjaculation et obtenir le sentiment d'une satisfaction complète, de piquer les nates de la puella, de les couper avec une lancette, de voir le sang et de sentir comment la lame pénètre dans la chair vivante.

Mais la plupart des individus atteints de cette forme de perversion, présentent cette particularité que le charme de la femme ne les excite pas. Déjà dans le premier des cas cités plus haut, l'imagination a dû recourir à l'idée de l'écoulement du sang pour que l'érection puisse se produire.

Le cas suivant a rapport à un homme qui, par suite de la masturbation dès son enfance, a perdu la faculté d'érection, de sorte que, chez, lui, l'acte sadique remplace le coït.


Observation 26.—Le piqueur de filles de Bozen (communiqué par Demme, Buch der Verbrechen, Bd. II, p. 341). En 1829, une enquête judiciaire fut ouverte contre B..., soldat, âgé de trente ans. À différentes époques, et dans plusieurs endroits, il avait blessé avec un couteau ou un canif des filles au derrière, mais de préférence dans la région des parties génitales. Il donna comme mobile de ces attentats un penchant sexuel poussé jusqu'à la frénésie et qui ne trouvait de satisfaction que par l'idée ou le fait de piquer des femmes. Ce penchant l'avait obsédé pendant des journées. Cela troublait ses idées et ce trouble ne cessait que quand il avait répondu par un acte à son penchant. Au moment de piquer, il éprouvait la satisfaction d'un coït accompli, et cette satisfaction était augmentée par l'aspect du sang ruisselant sur son couteau. Dès l'âge de dix ans, l'instinct sexuel se manifesta violemment chez lui. Il se livra tout d'abord à la masturbation et sentit que son corps et son esprit en étaient affaiblis.

Avant de devenir «piqueur de filles», il avait satisfait son instinct sexuel en abusant de petites filles impubères, les masturbant et commettant des actes de sodomie. Peu à peu l'idée lui était venue qu'il éprouverait du plaisir en piquant une belle jeune fille aux parties génitales et en voyant couler le sang le long de son couteau.

Dans ses effets, on a trouvé des imitations d'objets servant au culte, des images obscènes peintes par lui et représentant d'une façon étrange la conception de Marie, «l'idée de Dieu figée» dans le sein de la Sainte Vierge.

Il passait pour un homme bizarre, très irascible, fuyant les hommes, avide de femmes, et morose. On ne constata chez lui aucune trace de honte ni de repentir. Évidemment c'était un individu devenu impuissant par suite d'excès sexuels prématurés, mais que la persistance d'un libido sexualis violent poussait à la perversion sexuelle[41].

Note 41: [(retour) ]

Voy. Krauss, Psychologie des Verbrechens, 1884, p. 188; Dr Hofer, Annalen der Staatsarzneikunde, 6. III. 2; Schmidt's Jahrbücher, Bd 59, p. 94.


Observation 27.—Dans les premières années qui suivirent 1860, la population de Leipzig était terrorisée par un homme qui avait l'habitude d'assaillir, avec un poignard, les jeunes filles dans la rue et de les blesser au bras supérieur. Enfin on réussit à l'arrêter et l'on constata que c'était un sadique qui, au moment où il blessait les filles, avait une éjaculation, et chez qui l'acte de faire une blessure aux filles était un équivalent du coït. (Wharton, A treatise on mental unsoundness, Philadelphia 1873, § 623[42]).

Note 42: [(retour) ]

Les journaux rapportent qu'en décembre 1896 une série d'attentats analogues ont été commis à Mayence. Un garçon, entre quatorze et seize ans, s'approchait des filles et des femmes et leur blessait les jambes avec un instrument aigu. Il fut arrêté et fit l'impression d'un aliéné. On n'a donné aucun détail sur ce cas, probablement de nature sadique.

Note 41: [(retour) ]

Voy. Krauss, Psychologie des Verbrechens, 1884, p. 188; Dr Hofer, Annalen der Staatsarzneikunde, 6. III. 2; Schmidt's Jahrbücher, Bd 59, p. 94.

Note 42: [(retour) ]

Les journaux rapportent qu'en décembre 1896 une série d'attentats analogues ont été commis à Mayence. Un garçon, entre quatorze et seize ans, s'approchait des filles et des femmes et leur blessait les jambes avec un instrument aigu. Il fut arrêté et fit l'impression d'un aliéné. On n'a donné aucun détail sur ce cas, probablement de nature sadique.

Dans les trois cas suivants, il y a également impuissance, mais elle peut être d'origine psychique, la note dominante de la vita sexualis étant ab origine basée sur le penchant sadiste et ses éléments normaux se trouvant atrophiés.


Observation 28 (communiquée par Demme, Buch der Verbrechen, VII, p. 281).—Le coupeur de filles d'Augsbourg, le nommé Bartle, négociant en vins, avait déjà des penchants sexuels à l'âge de quatorze ans, mais une aversion prononcée pour la satisfaction de l'instinct par le coït, aversion qui allait jusqu'au dégoût du sexe féminin. Déjà, à cette époque, il lui vint à l'idée de faire des plaies aux filles et de se procurer par ce moyen une satisfaction sexuelle. Il y renonça cependant faute d'occasions et d'audace.

Il dédaignait la masturbation; par-ci par-là il avait des pollutions sous l'influence de rêves érotiques avec des filles blessées.

Arrivé à l'âge de dix-neuf ans, il fit, pour la première fois, une blessure à une fille. Hæc faciens sperma ejaculavit, summa libidine affectus. L'impulsion à de pareils actes devint de plus en plus forte. Il ne choisissait que des filles jeunes et jolies et leur demandait auparavant si elles étaient mariées ou non. L'éjaculation et la satisfaction sexuelle ne se produisaient que lorsqu'il s'apercevait qu'il avait réellement blessé la fille. Après l'attentat, il se sentait toujours faible et mal à l'aise; il avait aussi des remords.

Jusqu'à l'âge de trente-deux ans, il ne blessait les filles qu'en coupant la chair, mais il avait toujours soin de ne pas leur faire de blessures dangereuses. À partir de cette époque et jusqu'à l'âge de trente-six ans, il parvint à dompter son penchant. Ensuite il essaya de se procurer de la jouissance en serrant les filles aux bras ou au cou, mais par ce procédé il n'arrivait qu'à l'érection, jamais à l'éjaculation. Alors il essaya de frapper les filles avec un couteau resté dans sa gaine, mais cela ne produisit pas non plus l'effet voulu. Enfin il donna un coup de couteau pour de bon et eut un plein succès, car il s'imaginait qu'une fille blessée de cette manière perdait plus de sang et ressentait plus de douleur que si on lui avait incisé la peau. À l'âge de trente-sept ans, il fut pris en flagrant délit et arrêté. Dans son logement, on trouva un grand nombre de poignards, de stylets et de couteaux. Il déclara que le seul aspect de ces armes, mais plus encore de les palper, lui avait procuré des sensations voluptueuses et une vive excitation.

En tout, il aurait blessé cinquante filles, s'il faut s'en tenir à ses aveux.

Son extérieur était plutôt agréable. Il vivait dans une situation bien rangée, mais c'était un individu bizarre et qui fuyait la société.


Observation 29.—J.H..., vingt-cinq ans, est venu en 1883 à la consultation pour neurasthénie et hypocondrie très avancées. Le malade avoue s'être masturbé depuis l'âge de quatorze ans; jusqu'à l'âge de dix-huit ans il en usa moins fréquemment, mais depuis il n'a plus la force de résister à ce penchant. Jusque-là, il n'a jamais pu s'approcher d'une femme, car il était soigneusement surveillé par ses parents qui, à cause de son état maladif, ne le laissaient jamais seul. D'ailleurs, il n'avait pas de désir prononcé pour cette jouissance qui lui était inconnue.

Il arriva, par hasard, qu'un jour, une fille de chambre de sa mère cassa une vitre en lavant les carreaux de la fenêtre. Elle se fit une blessure profonde à la main. Comme il l'aidait à arrêter le sang, il ne put s'empêcher de le sucer, ce qui le mit dans un état de violente excitation érotique allant jusqu'à l'orgasme complet et à l'éjaculation.

À partir de ce moment, il chercha par tous les moyens à se procurer la vue du sang frais de personnes du sexe féminin et autant que possible à en goûter. Il préférait celui des jeunes filles. Il ne reculait devant aucun sacrifice ni aucune dépense d'argent pour se procurer ce plaisir.

Au début, la femme de chambre se mettait à sa disposition et se laissait, selon le désir du jeune homme, piquer au doigt avec une aiguille et même avec une lancette. Mais lorsque la mère l'apprit, elle renvoya la femme de chambre. Maintenant il est obligé d'avoir recours à des mérétrices pour obtenir un équivalent, ce qui lui réussit assez souvent, malgré toutes les difficultés qu'il a à surmonter. Entre temps, il se livre à la masturbation et à la manustupratio per feminam, ce qui ne lui donne jamais une satisfaction complète et ne lui vaut qu'une fatigue et les reproches qu'il se fait intérieurement. À cause de son état nerveux, il fréquentait beaucoup les stations thermales; il a été deux fois interné dans des établissements spéciaux où il demandait lui-même à entrer. Il usa de l'hydrothérapie, de l'électricité et de cures appropriées sans obtenir un résultat sensible.

Parfois il réussit à corriger sa sensibilité sexuelle anormale et son penchant à l'onanisme par l'emploi des bains de siège froids, du camphre monobromé et des sels de brome. Cependant, quand le malade se sent libre, il revient immédiatement à son ancienne passion et n'épargne ni peine ni argent pour satisfaire son désir sexuel de la façon anormale décrite plus haut.


Observation 30 (communiquée par Albert Moll, de Berlin).—L... T..., vingt et un ans, commerçant dans une ville rhénane, appartient à une famille dans laquelle il y a plusieurs personnes nerveuses et psychopathes. Une de ses sœurs est atteinte d'hystérie et de mélancolie.

Le malade a toujours été d'un caractère très tranquille; il était même timide. Étant à l'école, il s'isolait souvent de ses camarades, surtout quand ceux-ci parlaient de filles. Il lui semblait toujours choquant de traiter, dans une conversation avec dames, mariées ou non, la question du coucher ou du lever, ou même d'en faire mention.

Dans les premières années de ses études, le malade travaillait bien; plus tard, il devint paresseux et ne put plus faire de progrès. Le malade vint, le 17 août 1870, consulter le docteur Moll sur les phénomènes anormaux de sa vie sexuelle. Cette démarche lui fut conseillée par un médecin ami, la docteur X..., auquel il avait fait des confidences auparavant.

Le malade fait l'impression d'un homme très timide, farouche. Il avoue sa timidité, surtout en présence d'autres personnes, son manque de confiance en lui-même et d'aplomb. Ce fait a été confirmé par le docteur X...

En ce qui concerne sa vie sexuelle, le malade peut en faire remonter les premières manifestations à l'âge de sept ans. Alors il jouait souvent avec ses parties génitales, et il fut quelquefois puni pour cela. En se masturbant ainsi, il prétend avoir obtenu des érections; il se figurait toujours qu'il frappait avec des verges une femme sur les nates dénudées jusqu'à ce qu'elle en eût des durillons.

«Ce qui m'excitait surtout, raconte le malade, c'est l'idée que la personne flagellée était une femme belle et hautaine, et que je lui infligeais la correction en présence d'autres personnes, surtout des femmes, pour qu'elle sentît la force de mon pouvoir sur elle. Je cherchai donc de bonne heure à lire des livres où il est question de corrections corporelles, entre autres un ouvrage où il était question des mauvais traitements infligés aux esclaves romains.

«Cependant je n'avais pas d'érections quand les mauvais traitements que je me représentais consistaient en coups donnés sur le dos ou sur les épaules. Tout d'abord je crus que ce genre d'excitation passerait avec le temps, et voilà pourquoi je n'en parlai à personne.»

Le malade, qui s'était onanisé de bonne heure, continua. Au moment de sa masturbation, il évoquait toujours la même image de flagellation. Depuis l'âge de treize ou quatorze ans, le malade avait des éjaculations quand il se masturbait. Decimum septimum annum agens primum feminam adiit coeundi causa neque coitum perficere potuit libidine et erectione deficientibus. Mox autem iterum apud alteram coitum conatus est nullo successu. Tum feminam per vim verberavit. Tantopere erat excitatus ut mulierem dolore clamantem atque lamentantem verberare non desierit. Il ne pensait pas que ce fait pouvait lui attirer des poursuites judiciaires qui, d'ailleurs, n'ont pas eu lieu. Par ce procédé, il obtenait l'érection, l'orgasme et l'éjaculation. Il accomplissait l'acte de la manière suivante: il serrait de ses deux genoux la femme de manière que son pénis touchait le corps de celle-ci, mais sans immissio penis in vaginam, ce qui lui paraissait tout à fait superflu.

Plus tard le malade eut tant de honte de battre des femmes et fut en proie à des idées si noires, qu'il pensa souvent au suicide. Pendant les trois années suivantes, le malade alla encore chez des femmes. Mais jamais il ne leur demanda plus de se laisser battre par lui. Il essayait d'arriver à l'érection en pensant aux coups donnés à la femme; mais cet artifice n'avait aucun succès, neque membrum a muliere tractatum se erexit. Après avoir fait cet essai et échoué, le malade prit la résolution de se confier à un médecin.

Le malade fournit encore une série d'autres renseignements sur sa vita sexualis. L'anomalie de son instinct sexuel l'avait autant gêné que son intensité. Il se couchait avec des idées sexuelles qui le poursuivaient toute la nuit et revenaient au moment de son réveil le matin. Il n'était jamais à l'abri de la résurrection de ces idées morbides qui l'excitaient, idées auxquelles au début il se livrait avec délectation, mais dont il ne pouvait se débarrasser pour quelque temps que par la masturbation.

À une de mes questions, le malade répond qu'en dehors des coups sur le dos et surtout sur les nates de la femme, les autres violences n'exerçaient aucun charme sur lui. Ligotter la femme, fouler son corps aux pieds, n'avaient pas du charme pour lui. Ce fait est d'autant plus à relever que les coups donnés à la femme ne procurent au patient un plaisir sexuel que parce que ces coups sont «humiliants et déshonorants» pour la femme; celle-ci doit sentir qu'elle est complètement en son pouvoir. Le malade n'éprouverait aucun charme s'il frappait la femme sur une autre partie du corps que celle dont il a été fait mention, ou s'il lui causait des douleurs d'un autre genre.

Multo minorem ei affert voluptatem si nates suæ a muliere verberantur; tamen ea res sæpe ejaculationem seminis effecit sed hæc fieri putat erectione deficiente.

Inter verbera autem penem in vaginam immittendo nullum voluptatem se habere ratus qualibet parte corporis femininæ pene tacta semen ejaculat. De même qu'en battant la femme le charme pour lui consistait dans l'humiliation de celle-ci, il se sentait de même excité sexuellement par le fait contraire, c'est-à-dire par l'idée d'être humilié lui-même par des coups et de se trouver entièrement livré à la puissance de la femme. Pourtant tout autre genre d'humiliation que des coups reçus sur les fesses, ne pouvait l'exciter. Il lui répugnait de se laisser ligoter et fouler aux pieds par une femme.

Les rêves du malade en tant qu'ils étaient de nature érotique, se mouvaient toujours dans le même ordre d'idées que ses penchants sexuels à l'état de veille. Dans ses rêves il avait souvent des pollutions. Les idées sexuelles perverties ont-elles apparu d'abord dans les rêves ou à l'état de veille? Le patient n'a pu donner sur ce sujet de renseignements précis, bien que le souvenir de la première excitation remonte à l'âge de sept ans. Cependant il croit que ces idées lui sont venues à l'état de veille. Dans ses rêves, le malade battait souvent des personnes du sexe mâle, ce qui lui causait aussi des pollutions. À l'état de veille, l'idée de battre des hommes ne lui causait que peu d'excitation. Le corps nu de l'homme n'a pour lui aucun charme, tandis qu'il se sent nettement attiré par le corps nu d'une femme, bien que son libido ne trouve de satisfaction que lorsque les faits sus-mentionnés ont lieu, et bien qu'il n'éprouve aucun désir du coït in vaginam.

Le traitement du malade eut essentiellement pour but d'amener chez lui un coït normal, autant que possible avec penchant normal, car il était à supposer que si l'on réussissait à rendre normale sa vie sexuelle, il perdrait aussi son caractère farouche et craintif qui le gêne beaucoup. Dans le traitement que j'ai employé (Dr Moll), pendant trois mois et demi, j'ai usé des trois moyens suivants:

1º J'ai défendu expressément au malade qui désire vivement être guéri, de s'abandonner avec plaisir à ses idées perverses. Il va de soi que je ne lui donnai pas le conseil absurde de ne plus penser du tout à la flagellation. Un pareil conseil ne pourrait être suivi par le malade, car ces idées lui viennent indépendamment de sa volonté et apparaissent rien qu'en lisant par hasard le mot «frapper». Ce que je lui défendis expressément, c'était d'évoquer lui-même de pareilles idées et de s'y abandonner volontairement. Au contraire, je lui recommandai de faire tout pour concentrer ses idées sur un autre sujet.

2º J'ai permis, j'ai même recommandé au malade, puisqu'il s'intéresse aux femmes nues, de se représenter dans son imagination des femmes dans cet état. Je lui fis cette recommandation bien qu'il prétende que ce n'est pas au point de vue sexuel que les femmes nues l'intéressent.

3º J'ai essayé par l'hypnose, qui était très difficile à obtenir, et par la suggestion, d'aider le malade dans cette nouvelle voie. Pour le moment, toute tentative de coït lui a été interdite afin d'éviter qu'il se décourage par un échec éventuel.

Au bout de deux mois et demi, ce traitement eut pour résultat que, d'après les affirmations du patient du moins, les idées perverses venaient plus rarement et étaient de plus en plus reléguées au second rang; l'image des femmes nues lui donnait des érections qui devenaient de plus en plus fréquentes et qui l'amenaient souvent à se masturber avec l'idée du coït sans qu'il s'y mêle l'idée de battre une femme. Pendant son sommeil, il n'avait que rarement des rêves érotiques; ceux-ci avaient comme sujet, tantôt le coït normal, tantôt les coups donnés aux femmes. Deux mois et demi après le début de mon traitement, j'ai conseillé au malade d'essayer le coït. Il l'a fait depuis quatre fois. Je lui recommandai de choisir toujours une femme qui lui fût sympathique, et j'essayai, avant le coït, d'augmenter son excitation sexuelle par de la tinctura cantharidum.

Les quatre essais—le dernier a eu lieu le 29 novembre 1800—ont donné les résultats suivants. La première fois, la femme a dû faire de longues manipulations sur le pénis pour qu'il y eût érection; alors l'immissio in vaginam réussit et il y eut éjaculation avec orgasme. Pendant toute la durée de l'acte, il ne lui vint point l'idée qu'il battait la femme ou qu'il en était battu: la femme l'excitait suffisamment pour qu'il pût pratiquer le coït. Au second essai, le résultat fut meilleur et plus prompt. Les manipulations de la femme sur les parties génitales ne furent nécessaires que dans une très faible mesure. Au troisième essai, le coït ne réussit qu'après que le malade eut, pendant longtemps, pensé à la flagellation et se fût mis, par ce moyen, en érection; mais il n'en vint point à des voies de fait. Au quatrième essai, le coït réussit sans aucune évocation d'idées de frapper et sans aucune manipulation de la femme sur le pénis.

Il est évident que, jusqu'en ce moment, on ne peut considérer comme guéri le malade dont il est ici question. De ce que le malade a pu quelquefois pratiquer le coït d'une manière à peu près normale ou tout à fait normale, cela ne veut pas dire qu'il en sera toujours capable à l'avenir, d'autant plus que l'idée de battre lui cause toujours un grand plaisir, bien que cette idée lui vienne maintenant plus rarement qu'autrefois. Pourtant il y a des probabilités pour que le penchant anormal qui, à l'heure actuelle, s'est considérablement atténué, diminue dans l'avenir ou disparaisse peut-être complètement.

Ce cas, observé avec beaucoup de soin, est extrêmement intéressant à bien des points de vue. Il montre nettement une des raisons cachées du sadisme, la tendance à réduire la femme à une sujétion sans limites, tendance qui est entrée dans ce cas dans la conscience de l'individu. C'est d'autant plus curieux que l'individu en question était d'un caractère timide, et, dans ses autres rapports sociaux, d'allures excessivement modestes et mêmes craintives. Ce cas nous montre aussi clairement qu'il peut exister un libido puissant et entraînant l'individu malgré tous les obstacles, tandis qu'en même temps il y a absence de tout désir du coït, la note dominante du sentiment étant tombée sur la sphère des idées sadistes et voluptueusement cruelles. Le cas en question contient en même temps quelques faibles éléments de masochisme.

Il n'est pas rare d'ailleurs que des hommes aux penchants pervertis payent des prostituées pour qu'elles se laissent flageller et même blesser jusqu'au sang.

Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution contiennent des renseignements sur ce sujet, entre autres la volume de Coffignon: La Corruption à Paris.

D.—PENCHANT À SOUILLER LES FEMMES

Quelquefois l'instinct pervers qui pousse le sadique à blesser les femmes, à les traiter d'une manière humiliante et avilissante, peut se manifester par une tendance à les barbouiller avec des matières dégoûtantes ou salissantes.

Dans cette catégorie il faut classer le cas suivant, rapporté par Arndt(Vierteljahrsschr. f. ger. Medicin, N. F. XVII, H. 1).


Observation 31.—A..., étudiant en médecine à Greifswald, accusatus quod iterum iterumque puellis honestis parentibus natis in publico genitalia sua e bracis dependentia plane nudata quæ antea summo amiculo (pans de redingote) tecta erant, ostenderat. Nonnunquam puellas fugientes secutus easque ad se attractas urina oblivit. Hæc luce clara facta sunt; nunquam aliquid hæc faciens locutus est.

A... est âgé de vingt-trois ans, fort au physique, proprement mis et de manières décentes. Crâne un peu progeneum. Atteint de pneumonie chronique à la pointe droite du poumon. Emphysème. Pouls: 60; en émotion: 70 à 80 coups. Parties génitales normales. Se plaint de troubles périodiques de la digestion, de constipation, de vertiges et d'une excitation sexuelle excessive qui l'a poussé de bonne heure à l'onanisme, mais jamais à la satisfaction normale de ses besoins sexuels. Se plaint aussi d'être d'humeur mélancolique de temps en temps, d'idées qui lui viennent de se torturer lui-même, ainsi que de tendances perverses dont il ne saurait s'expliquer le mobile. Ainsi, par exemple, il rit dans des occasions graves, a quelquefois l'idée de jeter son argent à l'eau, de courir sous une pluie torrentielle.

Le père de l'inculpé est de tempérament nerveux, la mère sujette à des maux de tête nerveux. Un frère souffrait de crises épileptiques.

Dès sa première jeunesse, l'inculpé montrait un tempérament nerveux, était sujet aux crampes et aux syncopes, et était pris d'un état de catalepsie momentané lorsqu'on le grondait sévèrement. En 1869, il suivait les cours de médecine à Berlin. En 1870, il prit part à la guerre comme ambulancier. Ses lettres de cette époque dénotent de la mollesse et de l'apathie. En rentrant au printemps de 1871, son irritabilité d'humeur éveilla l'attention de son entourage. Il se plaignait souvent à cette époque de malaises physiques et des désagréments que lui causait une liaison féminine.

Il passait pour un homme très convenable.

En prison, il est calme et quelquefois pensif. Il attribue ses actes à des excitations sexuelles très gênantes et qui, ces temps derniers, étaient devenues excessives. Il s'était parfaitement rendu compte de l'immoralité de ses actes, et après coup, il en avait toujours eu de la honte. En les accomplissant, il n'a pas éprouvé une véritable satisfaction sexuelle. Il n'a pas une connaissance parfaite de la vraie portée de sa situation. Il se considère comme un martyre, une victime d'un pouvoir méchant. On suppose que chez lui le libre arbitre est supprimé.

Ce penchant se manifeste aussi dans l'instinct sexuel paradoxal qui se réveille à l'âge de sénilité et qui souvent se fait jour d'une façon perverse.

Ainsi Turnowsky (op. cit., p. 76) nous rapporte le cas suivant:


Observation 32.—J'ai connu un malade qui s'est couché avec une femme en toilette de soirée et fortement décolletée, sur un divan bas, dans une chambre très éclairée. Ipse apud janum alius cubiculi obscurati constitit adspiciendo aliquantulum feminam, excitatus in eam insiluit excrementa in sinus ejus deposuit. Hæc faciens ejaculationem quamdam se sentire confessus est.

Un journaliste viennois me communique le fait que des hommes, en payant des prix exorbitants, décident des prostituées à tolérer, ut illi viri in ora earum spuerent, et fæces et urinas in ora explerent[43].

Note 43: [(retour) ]

Léo Taxil, dans son ouvrage: La Corruption fin de siècle, rapporte (p. 223) des faits analogues. Il y a aussi des hommes qui exigent introductio linguæ meretricis in anum.

Dans cette catégorie paraît aussi rentrer le cas suivant raconté par le Dr Pascal (Igiene dell'amore):


Observation 33.—Un homme avait une maîtresse. Ses rapports avec elle se bornaient aux actes suivants: elle devait se laisser noircir les mains avec du charbon ou de la suie de chandelle, ensuite elle devait se mettre devant une glace, de sorte qu'il pût voir dans la glace les mains salies. Durant sa conversation souvent assez prolongée avec sa maîtresse, il portait sans cesse ses regards dans la glace sur l'image des mains salies, et puis il prenait congé d'elle, l'air très satisfait.

Très remarquable aussi à ce point de vue, le cas suivant qui m'a été communiqué par un médecin. Un officier n'était connu dans un lupanar à K..., que sous le sobriquet de «l'huile». L'huile lui procurait des érections et des éjaculations, à la condition qu'il fît entrer la puellam publicam nudam dans un seau rempli d'huile et qu'il lui enduisît d'huile tout le corps.

En présence de ces faits, la supposition s'impose que certains individus qui abîment les vêtements de femmes (en versant dessus, par exemple, de l'acide sulfurique ou de l'encre), doivent obéir au désir de satisfaire un instinct sexuel pervers. C'est là aussi une façon de causer de la douleur. Les personnes endommagées sont toujours des femmes, tandis que ceux qui commettent le dégât sont des hommes. Dans tous les cas, il serait bon, dans de pareilles affaires judiciaires, de prêter à l'avenir quelque attention à la vita sexualis des agresseurs.

Le caractère sexuel de ces attentats est mis en lumière par le cas de Bachmann que nous citerons plus loin (Observ. 93) et dans lequel le mobile sexuel du délit fut prouvé jusqu'à l'évidence.

E.—AUTRES ACTES DE VIOLENCE SUR DES FEMMES. SADISME SYMBOLIQUE

Dans les groupes énumérés plus haut, toutes les formes sous lesquelles l'instinct sadiste se manifeste contre la femme, ne sont pas encore épuisées. Si le penchant n'est pas trop puissant ou s'il y a encore assez de résistance morale, il peut se faire que l'inclination sadiste se satisfasse par un acte en apparence puéril et insensé, mais qui, pour l'auteur, possède un caractère symbolique.

Tel semble être le sens des deux cas suivants.


Observation 34.—(Dr Pascal, Igiene dell' Amore). Un homme avait l'habitude d'aller une fois par mois, à une date fixe, chez sa maîtresse et de lui couper alors, avec une paire de ciseaux, les mèches qui lui tombaient sur le front. Cet acte lui procurait le plus grand plaisir. Il n'exigeait jamais autre chose de la fille.


Observation 35.—Un homme, habitant Vienne, fréquente régulièrement plusieurs prostituées, rien que pour leur savonner la figure et y passer ensuite un rasoir comme s'il voulait leur faire la barbe. Numquam puellas lædit, sed hæc faciens valde excitatur libidine et sperma ejaculat[44].

Note 44: [(retour) ]

Léo Taxil (op. cit., p. 224) raconte que, dans les lupanars de Paris, on tient à la disposition de certains clients des instruments qui représentent des gourdins mais qui, en réalité, ne sont que des vessies gonflées du genre de celles avec lesquelles les clowns, dans les cirques, se donnent des coups. Des sadiques se donnent par ce moyen l'illusion qu'ils battent des femmes.

Unique dans son genre est le cas suivant qui malheureusement n'a pas été assez étudié au point de vue scientifique.


Observation 36.—Au cours d'un procès devant un tribunal correctionnel de Vienne, on a révélé le fait suivant. Dans un jardin de restaurant public, un comte N... est venu un jour accompagné d'une femme et a scandalisé le public par ses menées. Il exigea de la femme qui était avec lui, qu'elle s'agenouillât devant lui et qu'elle l'adorât les mains jointes. Ensuite il lui ordonna de lécher ses bottes. Enfin il exigea d'elle, en plein public, quelque chose d'inouï (osculum ad nates ou quelque chose d'analogue) et ne céda que lorsque la femme eut juré d'accomplir l'acte demandé chez elle, dans l'intimité.

Ce qui frappe dans ce cas c'est le besoin de l'homme perverti d'humilier la femme devant témoins (à comparer les fantaisies des sadistes cités plus haut, observation 30), et le fait que le désir d'humilier la femme tient le premier rang, et que c'est seulement un acte de nature symbolique. À côté de cela, dans ce cas incomplètement observé, les actes cruels sont aussi probables.

F.—SADISME PORTANT SUR DES OBJETS QUELCONQUES. FOUETTEURS DE GARCONS

En dehors des actes sadiques sur des femmes dont on vient de lire la description, il y en a aussi qui se pratiquent sur des êtres ou des objets quelconques, sur des enfants, sur des animaux, etc. L'individu peut, dans ces cas, se rendre nettement compte que son penchant cruel vise en réalité les femmes et qu'il maltraite, faute de mieux, le premier objet qui se trouve à sa portée.

L'état du malade peut aussi être tel qu'il s'aperçoive que seul le penchant aux actes cruels est accompagné d'émotions voluptueuses, tandis que le véritable motif de sa cruauté (qui pourrait seul expliquer la tendance voluptueuse à de pareils actes) reste pour lui obscur.

La première alternative suffit pour expliquer les cas cités par le Dr Albert (Friedreichs Blætter f. ger Med., 1859) et où il s'agit de précepteurs voluptueux qui, sans aucun motif, donnaient des fessées à leurs élèves.

Si, d'autre part, des garçons, on voyant appliquer une correction à leurs camarades, sont mis dans un état d'excitation sexuelle et reçoivent ainsi une direction pour leur vita sexualis dans l'avenir, cela nous fait penser à la seconde alternative, à un instinct sadique inconscient par rapport à son objet, comme dans les deux exemples suivants.


Observation 37.—R..., vingt-cinq ans, négociant, s'est adressé à moi au printemps de l'année 1889 pour me consulter au sujet d'une anomalie de sa vita sexualis, anomalie qui lui fait craindre une maladie et des malheurs dans la vie matrimoniale.

Le malade est d'une famille nerveuse; il était, dans son enfance, délicat, faible, nerveux, d'ailleurs bien portant sauf des morbilli. Plus tard, il s'est bien développé au physique et est devenu vigoureux.

À l'âge de huit ans, il fut témoin, à l'école, des corrections que le maître appliquait aux garçons, leur prenant la tête entre ses genoux et leur fouettant ensuite le derrière.

Cette vue causa au malade une émotion voluptueuse. Sans avoir une idée du danger et de la honte de l'onanisme, il se satisfit par la masturbation, et, à partir de ce moment, il se masturba fréquemment, en évoquant toujours le souvenir des garçons qu'il avait vu fouetter.

Il continua ces pratiques jusqu'à l'âge de vingt ans. Alors il apprit quelle est la portée de l'onanisme, il s'en effraya et essaya d'enrayer son penchant à la masturbation; mais il avait recours à la masturbation psychique qu'il croyait inoffensive et justifiable au point de vue de la morale; à cet effet, il évoquait le souvenir des enfants fouettés.

Le malade devint neurasthénique, souffrit de pollutions, essaya de se guérir par la fréquentation des maisons publiques, mais il n'arriva jamais à avoir une érection. Il fit alors des efforts pour acquérir des sentiments sexuels normaux en recherchant la société des dames convenables. Mais il reconnut bientôt qu'il était insensible aux charmes du beau sexe.

Le malade est un homme de constitution physique normale, intelligent et doué d'un bel esprit. Il n'y a chez lui aucun penchant pour les personnes de son propre sexe.

Mon ordonnance médicale consista en préceptes pour combattre la neurasthénie et pour arrêter les pollutions. Je lui défendis la masturbation psychique et manuelle, je l'engageai à se tenir à l'écart de toute excitation sexuelle, et je lui fis prévoir un traitement hypnotique pour le ramener tout doucement à la vita sexualis normale.


Observation 38.—Sadisme larvé. N..., étudiant, est venu au mois de décembre 1890 à ma clinique. Depuis sa plus tendre jeunesse, il se livre à la masturbation. D'après ses assertions, il a été sexuellement excité en voyant son père appliquer une correction à ses frères, et plus tard, lorsque le maître d'école punissait les élèves. Témoin de ces actes, il éprouvait toujours des sensations voluptueuses. Il ne sait pas dire au juste à quelle date ce sentiment s'est pour la première fois manifesté chez lui; vers l'âge de six ans cela a déjà pu se produire. Il ne sait pas non plus précisément quand il a commencé à se masturber, mais il affirme nettement que son penchant sexuel a été éveillé à l'aspect de la flagellation des autres et que c'est ce fait qui l'a amené inconsciemment à se masturber. Le malade se rappelle bien que, dès l'âge de quatre ans jusqu'à l'âge de huit ans, il a été, lui aussi, à plusieurs reprises, fouetté sur le derrière, mais qu'il n'en a ressenti que de la douleur, jamais de la volupté. Comme il n'avait pas toujours l'occasion de voir battre les autres, il se représentait ces scènes dans son imagination. Cela excitait sa volupté, et alors il se masturbait. Toutes les fois qu'il le pouvait, il s'arrangeait à l'école de façon à pouvoir assister à la correction appliquée aux autres. Parfois il éprouvait le désir de fouetter lui-même ses camarades. À l'âge de douze ans, il sut décider un camarade à se laisser battre par lui. Il en éprouva une grande volupté. Mais lorsque l'autre prit sa revanche et le battit à son tour, il ne ressentit que de la douleur.

Le désir de battre les autres n'a jamais été très fort chez lui. Le malade trouvait plus de satisfaction à jouir des scènes de flagellation qu'il évoquait dans son imagination. Il n'a jamais eu d'autres tendances sadiques, jamais le désir de voir couler du sang, etc.

Jusqu'à l'âge de quinze ans, son plaisir sexuel fut la masturbation jointe au travail d'imagination dont il est fait mention plus haut.

À partir de cette époque, il fréquenta les cours de danse et les demoiselles; alors ses anciens jeux d'imagination cessèrent presque complètement et n'évoquèrent que faiblement des sensations voluptueuses, de sorte que le malade les a tout à fait abandonnés. Il essaya alors de s'abstenir de la masturbation, mais il n'y réussit pas, bien qu'il fît souvent le coït et qu'il y éprouvât plus de plaisir que dans la masturbation. Il voudrait se débarrasser de l'onanisme, qu'il considère comme une chose indigne. Il n'en éprouve pas d'effets nuisibles. Il fait le coït une fois par mois, mais il se masturbe chaque nuit une ou deux fois. Il est maintenant normal au point de vue sexuel, sauf l'habitude de la masturbation. On ne trouve chez lui aucune trace de neurasthénie. Ses parties génitales sont normales.


Observation 39.—L. P..., quinze ans, de famille de haut rang, est né d'une mère hystérique. Le frère et le père de Mme P... sont morts dans une maison de santé.

Deux frères du jeune P... sont morts, pendant leur enfance, de convulsions. P... a du talent, il est sage, calme, mais, par moments, coléreux, entêté et violent. Il souffre d'épilepsie et se livre à la masturbation. Un jour, on découvrit que P..., en donnant de l'argent à un camarade pauvre, nommé B... et âgé de quatorze ans, avait décidé ce dernier à se laisser pincer aux bras, aux cuisses et aux fesses. Quand B... se mit à pleurer, P... s'excita, frappa de la main droite sur B..., tandis qu'avec la gauche il farfouillait dans la poche gauche de son pantalon.

P... avoua que le mauvais traitement qu'il avait infligé à son ami, qu'il aimait d'ailleurs beaucoup, lui avait causé un plaisir particulier. Comme, pendant qu'il battait son ami, il se masturbait, l'éjaculation qui en fut la suite, disait-il, lui procura plus de plaisir que celle de la masturbation solitaire. (V. Gyurkovochky, Pathologie und Therapie der männlichen Impotenz, 1889, p. 80.)

Dans tous ces mauvais traitements d'origine sadique exercés sur des garçons, on ne peut pas admettre une combinaison du sadisme avec l'inversion sexuelle, comme cela arrive quelquefois aux personnes atteintes d'inversion sexuelle.

Il n'y a aucun signe positif en faveur de cette hypothèse; d'ailleurs, l'absence d'inversion sexuelle ressort aussi de l'examen du groupe suivant où, à côté de l'objet des mauvais traitements, l'animal, le sens de l'instinct pour la femme se fait souvent assez bien sentir.

G.—ACTES SADIQUES SUR DES ANIMAUX

Dans bien des cas, des hommes sadiques et pervers qui reculent devant un crime commis sur des hommes, ou qui, en général, ne tiennent qu'à voir souffrir un être vivant quelconque, ont recours à la torture des animaux ou au spectacle d'un animal mourant pour exciter ou augmenter leur volupté.

Le cas rapporté par Hofman dans son Cours de médecine légale est très caractéristique.

D'après les dépositions de plusieurs prostituées devant le tribunal de Vienne, il y avait, dans la capitale autrichienne, un homme qui, avant de faire l'acte sexuel, avait l'habitude de s'exciter en torturant et en tuant des poulets, des pigeons et d'autres oiseaux. Cette habitude lui avait valu, de la part des prostituées, le sobriquet du «Monsieur aux poules» (Hendlherr).

Une observation de Lombroso est très précieuse pour expliquer ces faits. Il a observé deux hommes qui, toutes les fois qu'ils tuaient des poulets ou des pigeons, avaient une éjaculation.

Dans son Uomo delinquente, p. 201, le même auteur raconte qu'un célèbre poète était toujours très excité sexuellement toutes les fois qu'il voyait dépecer un veau qu'on venait de tuer ou qu'il apercevait de la viande saignante.

D'après Mantegazza, des Chinois dégénérés auraient l'habitude de se livrer à un sport horrible qui consisterait à sodomiser des canards et à leur couper le cou avec un sabre tempore ejaculationis(!).

Mantegazza (Fisiologia del piacere, 5e éd., p. 394-395) rapporte qu'un homme qui avait vu couper le cou à un coq, avait depuis ce moment la passion de fouiller dans les entrailles chaudes et sanglantes d'un coq tué, parce que, ce faisant, il éprouvait une sensation de volupté.

Dans ce cas et dans les cas analogues, la vita sexualis est ab origine, telle que la vue du sang et du meurtre provoque des sentiments voluptueux.

Il en est de même dans le cas suivant.


Observation 40.—C. L..., quarante-deux ans, ingénieur, marié, père de deux enfants. Est issu de famille névropathique: le père est emporté, potator; la mère, hystérique, a souffert d'accès éclamptiques.

Le malade se souvient qu'étant enfant il aimait beaucoup à voir tuer des animaux domestiques et surtout des cochons. À cet aspect, il avait des sensations de volupté bien prononcées et de l'éjaculation. Plus tard, il visitait les abattoirs pour se réjouir au spectacle du sang versé et des animaux se débattant dans l'agonie. Toutes les fois que l'occasion se présentait, il tuait lui-même un animal, ce qui lui causait toujours un sentiment qui suppléait au plaisir sexuel.

Ce n'est que lorsqu'il eut atteint l'âge adulte qu'il reconnut le caractère anormal de son état. Le malade n'avait pas d'aversion proprement dite pour les femmes, mais avoir des rapports plus intimes avec elles lui paraissait une horreur. Sur le conseil d'un médecin, il épousa, à l'âge de vingt-cinq ans, une femme qui lui était sympathique; il espérait, de cette manière, pouvoir se débarrasser de son anomalie. Bien qu'il eût beaucoup d'affection pour sa femme, il ne put accomplir que très rarement le coït avec elle, et encore lui fallait-il, pour cela, beaucoup d'efforts et la tension de son imagination. Malgré cet état de choses, il engendra deux enfants. En 1866, il prit part à la guerre austro-prussienne. Les lettres adressées du champ de bataille à sa femme étaient conçues en termes exaltés et enthousiastes. Depuis la bataille de Kœniggraetz, il a disparu.

Dans le cas que nous venons de citer, la faculté du coït normal a été fortement diminuée par la prédominance des idées perverses. Dans le cas suivant, on pourra constater une suppression complète de cette faculté.


Observation 41.—(Dr Pascal. Igiene dell Amore.) Un individu se présentait chez des prostituées, leur faisait acheter des poules vivantes et des lapins, et exigeait qu'on torturât ces animaux en sa présence. Il tenait à ce qu'on leur arrachât les yeux et les entrailles. Quand il tombait sur une puella qui se laissait décider à ces actes et qui se signalait par une cruauté extraordinaire, il était enchanté, payait et s'en allait, sans lui demander autre chose, sans même la toucher.

Il ressort des deux derniers chapitres que les souffrances de tout être sensible peuvent devenir, pour des natures disposées au sadisme, la source d'une jouissance sexuelle perverse. Il y a donc un sadisme qui a pour objet des êtres quelconques.

Mais il serait erroné et exagéré de vouloir expliquer tous les cas de cruauté étrange et extraordinaire par la perversion sadique, et, comme cela se fait quelquefois, de donner le sadisme comme mobile à toutes les atrocités historiques, ou à certains phénomènes de la psychologie des masses contemporaines.

La cruauté naît de sources différentes, et elle est naturelle chez l'homme primitif.

La pitié est un phénomène secondaire, c'est un sentiment acquis assez tard. L'instinct de combativité et de destruction qui, dans l'état préhistorique, était une arme si précieuse, continue toujours à produire son effet, prenant une nouvelle incarnation dans notre société civilisée contre le criminel, pendant que son objectif primitif, «l'ennemi», existe toujours.

Qu'on ne se contente pas de la mort simple, mais qu'on exige aussi la torture du vaincu, cela s'explique en partie par le sentiment de puissance qui veut être satisfait par ce moyen et, d'autre part, par l'immensité de l'instinct de revanche. De cette façon, on peut expliquer toutes les atrocités des monstres historiques sans avoir recours au sadisme, qui a pu parfois entrer en jeu, mais qui, étant une perversion relativement rare, ne doit pas être toujours considéré comme mobile unique.

Il faut, en outre, tenir compte d'un élément psychique qui explique le grand attrait que les exécutions publiques ont encore de nos jours sur les masses: c'est le désir d'avoir des sensations fortes et inaccoutumées, un spectacle rare. Devant ce désir, la pitié est condamnée au silence, surtout chez les natures brutales et blasées.

Il y a évidemment beaucoup d'individus pour qui, malgré ou peut-être grâce à leur vive pitié, tout ce qui se rattache à la mort et aux souffrances exerce une force d'attraction mystérieuse. Ces individus cèdent à un instinct obscur et, malgré leur répugnance intérieure, cherchent à s'occuper de ces spectacles ou, faute de mieux, des images et des circonstances qui les retracent. Cela n'est pas non plus du sadisme, tant qu'aucun élément sexuel n'entre en scène, bien que des fils mystérieux, nés dans le domaine de l'inconscience, puissent relier ces phénomènes à un fonds de sadisme ignoré.

SADISME CHEZ LA FEMME

On s'explique facilement que le sadisme, perversion fréquente chez l'homme, ainsi que nous l'avons constaté, soit de beaucoup plus rare chez la femme. D'abord, le sadisme dont un des éléments constitutifs est précisément la subjugation de l'autre sexe, n'est, en réalité, qu'une accentuation pathologique de la virilité du caractère sexuel; ensuite, les puissants obstacles qui s'opposent à la manifestation de ce penchant monstrueux sont évidemment encore plus difficiles à surmonter pour la femme que pour l'homme.

Toutefois, il y a aussi des cas de sadisme chez la femme, ce qui ne peut s'expliquer que par le premier élément constitutif de ce penchant et par la surexcitation générale de la zone motrice.

Jusqu'ici, on n'en a scientifiquement observé que deux cas.


Observation 42.—Un homme marié s'est présenté chez moi et m'a montré de nombreuses cicatrices de blessures sur ses bras. Voici ce qu'il m'a raconté sur l'origine de ces cicatrices. Toutes les fois qu'il veut s'approcher de sa jeune femme, qui est un peu nerveuse, il est obligé d'abord de se couper au bras. Elle suce ensuite le sang de la blessure et alors il se produit chez elle une vive excitation sexuelle.

Ce cas rappelle la légende très répandue des vampires dont l'origine pourrait peut-être se rattacher à des faits sadiques[45].

Note 45: [(retour) ]

Cette légende est répandue surtout dans la presqu'île Balkanique. Chez les Grecs modernes, elle remonte à l'antique mythologie des Lamies, femmes qui suçaient le sang. Gœthe a traité ce sujet dans sa Fiancée de Corinthe. Les vers qui ont trait au vampirisme: «Sucent le sang de ton cœur, etc.», ne sont complètement compréhensibles qu'avec l'étude comparée des documents antiques.

Dans un second cas de sadisme féminin, qui m'a été communiqué par M. le Dr Moll de Berlin, il y a, à côté de la tendance perverse de l'instinct, insensible aux procédés normaux de la vie sexuelle, comme cela se voit fréquemment, des traces de masochisme.


Observation 43.—Mme H..., vingt-six ans, est née d'une famille dans laquelle il n'y aurait eu ni maladies de nerfs ni troubles psychiques. Par contre, la malade présente des symptômes d'hystérie et de neurasthénie. Bien que mariée et mère d'un enfant, Mme H... n'a jamais eu le désir d'accomplir le coït. Élevée comme jeune fille dans des principes très sévères, elle resta, jusqu'à son mariage, dans une ignorance naïve des choses sexuelles. Depuis l'âge de quinze ans, elle a des menstrues régulières. Ses parties génitales ne présentent aucune anomalie essentielle. Non seulement le coït ne lui procure aucun plaisir, mais c'est pour elle un acte désagréable. L'aversion pour le coït s'est de plus en plus accentuée chez elle. La malade ne comprend pas comment on peut considérer un pareil acte comme le suprême bonheur de l'amour, sentiment qui, à son avis, est trop élevé pour pouvoir être rattaché à l'instinct sexuel. Il faut rappeler, à ce propos, que la malade aime sincèrement son mari. Elle a beaucoup de plaisir à l'embrasser, un plaisir sur la nature duquel elle ne saurait donner aucune indication précise. Mais elle ne peut pas comprendre que les parties génitales puissent jouer un rôle en amour. Mme H... est, du reste, une femme très sensée, douée d'un caractère féminin.

Si oscule dat conjugi, magnam voluptatem percipit in mordendo eum. Gratissimum ei esset conjugem mordere eo modo ut sanguis fluat. Contenta esset si loco coitus morderetur a conjuge ipsæque eum mordere liceret. Tamen eam pœniteret, si morsu magnam dolorem faceret. (Dr Moll).

On rencontre dans l'histoire des exemples de femmes, quelques-unes illustres, dont le désir de régner, la cruauté et la volupté, font supposer une perversion sadiste chez ces Messalines. Il faut compter dans la catégorie de ces femmes Messaline Valérie, elle-même, Catherine de Médicis, l'instigatrice de la Saint-Barthélémy et dont le plus grand plaisir était de faire fouetter en sa présence les dames de sa cour, etc.[46].

Note 46: [(retour) ]

Heinrich von Kleist, poète de génie mais évidemment d'un esprit déséquilibré, nous donne dans sa Penthésilée le portrait horrible d'une sadique parfaite imaginée par lui.

Dans la 22e scène de cette pièce, Kleist nous présente son héroïne: elle est prise d'une rage de volupté et d'assassinat, déchire en morceaux Achille, qu'elle avait poursuivi dans son rut et dont elle s'est emparée par la ruse.

«En lui arrachant son armure, elle enfonce ses dents dans la poitrine blanche du héros, ainsi que ses chiens qui veulent surpasser leur maîtresse. Les dents d'Oxus et de Sphynx pénètrent à droite et à gauche. Quand je suis arrivé, elle avait la bouche et les mains ruisselantes de sang.» Plus loin, quand Penthésilée est dégrisée, elle s'écrie: «Est-ce que je l'ai baisé mort?—Non, je ne l'ai pas baisé? L'ai-je mis en morceaux? Alors c'est un leurre. Baisers et morsures sont la même chose, et celui qui aime de tout son cœur peut les confondre.»

Dans la littérature moderne on trouve des descriptions de scènes de sadisme féminin, dans les romans de Sacher-Masoch, dont il sera question plus loin, dans la Brunhilde de Ernst von Wildenbruch, dans la Marquise de Sade de Rachilde, etc.

MASOCHISME[47] OU EMPLOI DE LA CRUAUTÉ ET DE LA VIOLENCE SUR SOI-MÊME POUR PROVOQUER LA VOLUPTÉ.

Note 47: [(retour) ]

Ainsi nommé d'après Sacher-Masoch, dont les romans et les contes traitent de préférence de ce genre de perversion.

Le masochiste est le contraire du sadiste. Celui-ci veut causer de la douleur et exerce des violences; celui-là, au contraire, tient à souffrir et à se sentir subjugué avec violence.

Par masochisme, j'entends cette perversion particulière de la vita sexualis psychique qui consiste dans le fait que l'individu est, dans ses sentiments et dans ses pensées sexuels, obsédé par l'idée d'être soumis absolument et sans condition à une personne de l'autre sexe, d'être traité par elle d'une manière hautaine, au point de subir même des humiliations et des tortures. Cette idée s'accompagne d'une sensation de volupté; celui qui en est atteint, se plaît aux fantaisies de l'imagination qui lui dépeint des situations et des scènes de ce genre; il cherche souvent à réaliser ces images et, par cette perversion de son penchant sexuel, il devient fréquemment plus ou moins insensible aux charmes normaux de l'autre sexe, incapable d'une vita sexualis normale, psychiquement impuissant. Cette impuissance psychique n'a nullement pour base l'horror sexus alterius; elle est fondée sur ce fait que la satisfaction du penchant pervers peut, comme dans les cas normaux, venir de la femme, mais non du coït.

Il y a aussi des cas où, à côté de la tendance perverse de l'instinct, l'attrait pour les plaisirs réguliers est encore à peu près conservé et des rapports sexuels normaux ont encore lieu à côté des manifestations perverses. Dans d'autres cas, l'impuissance n'est pas purement psychique, mais bien physique, c'est-à-dire spinale. Car cette perversion, comme presque toutes les autres perversions de l'instinct sexuel, ne se développe que sur le terrain d'une individualité psychopathique dans la plupart des cas tarée, et ces individus se livrent ordinairement dès leur première jeunesse à des excès sexuels, surtout des excès de masturbation auxquels les pousse la difficulté de réaliser leurs fantaisies.

Le nombre des cas de masochisme incontestable qu'on a observé jusqu'ici est déjà considérable. Le masochisme existe-t-il simultanément avec une vie sexuelle normale, ou domine-t-il exclusivement l'individu? Le malade atteint de cette perversion cherche-t-il, et dans quelle mesure, à réaliser ses fantaisies étranges? A-t-il par cette perversion plus ou moins perdu sa puissance sexuelle ou non? Tout cela dépend de l'intensité de la perversion, de la force des mobiles contraires, éthiques et esthétiques, ainsi que de la vigueur relative, de la constitution physique et psychique de l'individu atteint. Au point de vue de la psychopathie, l'essentiel c'est le trait commun qui se trouve dans tous ces cas: tendance du penchant sexuel à la soumission et à la recherche des mauvais traitements de la part de l'autre sexe.

On peut appliquer au masochisme tout ce qui a été dit plus haut du sadisme relativement au caractère impulsif (mobiles obscurs) de ses actes et au caractère congénital de cette perversion.

Chez le masochiste aussi il y a une gradation dans les actes, depuis les faits les plus répugnants et les plus monstrueux jusqu'aux plus puérils et aux plus ineptes, selon le degré d'intensité des penchants pervers et l'intensité de la force de réaction morale et esthétique. Mais ce qui empêche d'aller jusqu'aux conséquences extrêmes du masochisme, c'est l'instinct de la conservation. Voilà pourquoi l'assassinat et les blessures graves qui peuvent se commettre sous l'influence de la passion sadique, ne trouvent pas, autant qu'on sait, leur pendant masochiste dans la réalité. Il est cependant possible que les désirs pervers des masochistes puissent, dans leur imagination, aller jusqu'à ces conséquences extrêmes. (Voir l'observation 53.)

Les actes auxquels se livrent certains masochistes se pratiquent en même temps que le coït, c'est-à-dire qu'ils servent de préparatifs. Chez d'autres, ces actes servent d'équivalent au coït. Cela dépend seulement de l'état de la puissance sexuelle qui chez la plupart est psychiquement ou physiquement atteinte par suite de la perversion des représentations sexuelles. Mais cela ne change rien au fond de la chose.

A.—RECHERCHE DES MAUVAIS TRAITEMENTS ET DES HUMILIATIONS DANS UN BUT DE SATISFACTION SEXUELLE

L'autobiographie d'un masochiste qui va suivre, nous fournit une description détaillée d'un cas typique de cette étrange perversion.


Observation 44.—Je suis issu d'une famille névropathique dans laquelle, en dehors de toutes sortes de bizarreries de caractère et de conduite, il y a aussi diverses anomalies au point de vue sexuel.

De tout temps, mon imagination fut très vive, et, de bonne heure, elle fut portée vers les choses sexuelles. En même temps, j'étais, autant que je puis me rappeler, adonné à l'onanisme, longtemps avant ma puberté, c'est-à-dire avant d'avoir des éjaculations. À cette époque déjà, mes pensées, dans des rêveries durant des heures entières, s'occupaient des rapports avec le sexe féminin. Mais les rapports dans lesquels je me mettais idéalement avec l'autre sexe étaient d'un genre bien étrange. Je m'imaginais que j'étais en prison et livré au pouvoir absolu d'une femme, et que cette femme profitait de son pouvoir pour m'infliger des peines et des tortures de toutes sortes. À ce propos, les coups et les flagellations jouaient un grand rôle dans mon imagination, ainsi que d'autres actes et d'autres situations qui, toutes, marquaient une condition de servitude et de soumission. Je me voyais toujours à genoux devant mon idéal, ensuite foulé aux pieds, chargé de fers et jeté en prison. On m'imposait de graves souffrances comme preuve de mon obéissance et pour l'amusement de ma maîtresse. Plus j'étais humilié et maltraité dans mon imagination, plus j'éprouvais de délices en me livrant à ces rêves. En même temps, il se produisit en moi un grand amour pour les velours et les fourrures que j'essayais toujours de toucher et de caresser et qui me causaient aussi des émotions de nature sexuelle.

Je me rappelle bien d'avoir, étant enfant encore, reçu plusieurs corrections de mains de femmes. Je n'en ressentais alors que de la honte et de la douleur, et jamais je n'ai eu l'idée de rattacher les réalités de ce genre à mes rêves. L'intention de me corriger et de me punir m'émouvait douloureusement, tandis que, dans les rêves de mon imagination, je voyais toujours ma «maîtresse» se réjouir de mes souffrances et de mes humiliations, ce qui m'enchantait. Je n'ai pas non plus à rattacher à mes fantaisies les ordres ou la direction des femmes qui me surveillaient pendant mon enfance. De bonne heure, j'ai pu, par la lectures d'ouvrages, apprendre la vérité sur les rapports normaux des deux sexes; mais cette révélation me laissa absolument froid. La représentation des plaisirs sexuels resta attachée aux images avec lesquelles elle se trouvait unie dès la première heure. J'avais aussi, il est vrai, le désir de toucher des femmes, de les serrer dans mes bras et de les embrasser; mais les plus grandes délices, je ne les attendais que de leurs mauvais traitements et des situations dans lesquelles elles me faisaient sentir leur pouvoir. Bientôt je reconnus que je n'étais pas comme les autres hommes; je préférais être seul afin de pouvoir me livrer à mes rêvasseries. Les filles ou femmes réelles m'intéressaient peu dans ma première jeunesse, car je ne voyais guère la possibilité qu'elles puissent jamais agir comme je le désirais. Dans les sentiers solitaires, au milieu des bois, je me flagellais avec les branches tombées des arbres et laissais alors libre cours à mon imagination. Les images de femmes hautaines me causaient de réelles délices, surtout quand ces femmes étaient des reines et portaient des fourrures. Je cherchais de tous côtés les lectures en rapport avec mes idées de prédilection. Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, qui me tombèrent alors sous la main, furent pour moi une grande révélation. J'y ai trouvé la description d'un état qui, dans ses points principaux, ressemblait au mien. Je fus encore plus frappé de retrouver des idées en harmonie avec les miennes, lorsque j'eus appris à connaître les ouvrages de Sacher-Masoch. Je dévorais ces livres avec avidité, bien que les scènes sanguinaires dépassaient souvent mon imagination et me faisaient alors horreur. Toutefois, le désir de réaliser ces scènes ne m'est pas venu, même à l'époque de la puberté. En présence d'une femme, je n'éprouvais aucune émotion sensuelle, tout au plus la vue d'un pied féminin me donnait passagèrement le désir d'en être foulé.

Cette indifférence ne concernait cependant que le domaine purement sensuel. Dans les premières années de ma puberté, je fus souvent pris d'une affection enthousiaste pour des jeunes filles de ma connaissance, affection qui se manifestait avec toutes les extravagances particulières à ces émotions juvéniles. Mais jamais l'idée ne m'est venue de relier le monde de mes idées sensuelles avec ces purs idéals. Je n'avais même pas à repousser une pareille association d'idées, elle ne se présentait jamais. C'est d'autant plus curieux que mes imaginations voluptueuses me paraissaient étranges et irréalisables, mais nullement vilaines ni répréhensibles. Ces rêves aussi étaient pour moi une sorte de poésie; il me restait deux mondes séparés l'un de l'autre: dans l'un, c'était mon cœur ou plutôt ma fantaisie qui s'excitait esthétiquement; dans l'autre, ma force d'imagination s'enflammait par la sensualité. Pendant que mes sentiments «transcendantaux» avaient pour objet une jeune fille bien connue, je me voyais dans d'autres moments aux pieds d'une femme mûre, qui me traitait comme je viens de le décrire plus haut. Mais je n'attribuais jamais ce rôle de tyran à une femme connue. Dans les rêves de mon sommeil, ces deux formes de représentations érotiques apparaissaient tour à tour, mais jamais elles ne se confondaient. Seules les images de la sphère sensuelle ont provoqué des pollutions.

À l'âge de dix-neuf ans, je me laissai conduire par des amis chez des prostituées, bien que, dans mon for intérieur, il me répugnât de les suivre; je le fis par curiosité. Mais je n'éprouvai, chez les prostituées, que de la répugnance et de l'horreur, et je me sauvai aussitôt que je pus sans avoir ressenti la moindre excitation ou émotion sensuelles. Plus tard, je répétai l'essai de ma propre initiative pour voir si je n'étais pas impuissant, car mon premier échec m'affligeait beaucoup. Le résultat fut toujours le même: je n'eus pas la moindre émotion ni érection. Tout d'abord il m'était impossible de considérer une femme en os et en chair comme objet de la satisfaction sensuelle. Ensuite, je ne pouvais renoncer à des états et à des situations qui, in sexualibus, étaient pour moi la chose essentielle, et sur lesquelles je n'aurais, pour rien au monde, dit un mot à qui que ce soit. L'immissio penis à laquelle je devais procéder me paraissait un acte sale et insensé. En second lieu, ce fut une répugnance contre des femmes qui appartenaient à tous et la crainte d'être infecté par elles. Livré à la solitude, ma vie sexuelle continuait comme autrefois. Toutes les fois que les anciennes images de mes imaginations surgissaient, j'avais des érections vigoureuses et presque chaque jour des éjaculations. Je commençais à souffrir de toutes sortes de malaises nerveux, et je me considérais comme impuissant, malgré les vigoureuses érections et les violents désirs qui se manifestaient quand j'étais seul. Malgré cela, je continuais, par intervalles, mes essais avec des prostituées. Avec le temps, je me débarrassai de ma timidité et j'arrivai à vaincre en partie la répugnance que m'inspirait tout contact avec une femme vile et commune.

Mes imaginations ne me suffisaient plus. J'allais maintenant plus souvent chez les prostituées et je me faisais masturber quand je n'avais pu accomplir le coït. Je crus d'abord que j'y trouverais un plaisir plus réel qu'à mes rêveries; au contraire, j'y trouvai un plaisir moins grand. Quand la femme se déshabillait, j'examinais avec attention les pièces de ses vêtements. Le velours et la soie jouaient le premier rôle; mais tout autre objet d'habillement m'attirait aussi, et surtout les contours du corps féminin, tels qu'ils étaient dessinés par le corset et les jupons. Je n'avais, pour le corps nu de la femme, guère d'autre intérêt qu'un intérêt esthétique. Mais, de tout temps, je m'attachai surtout aux bottines à hauts talons et j'y associais toujours l'idée d'être foulé par ces talons ou de baiser le pied en guise d'hommage, etc., etc.

Enfin, je surmontai mes dernières répugnances, et un jour, pour réaliser mes rêves, je me laissai flageller et fouler aux pieds par une prostituée. Ce fut pour moi une grande déception. Cela était, pour mes sentiments, brutal, répugnant et ridicule à la fois. Les coups ne me causèrent que de la douleur, et les autres détails de cette situation, de la répugnance et de la honte. Malgré cela, j'obtins, par des moyens mécaniques, une éjaculation, en même temps qu'à l'aide de mon imagination je transformais la situation réelle en celle que je rêvais. La situation rêvée différait de celle que j'avais créée, surtout par le fait que je m'imaginais une femme qui devait m'infliger des mauvais traitements avec un plaisir égal à celui avec lequel je les recevais d'elle. Toutes mes imaginations sexuelles étaient échafaudées sur l'existence d'un pareil sentiment chez la femme, femme tyrannique et cruelle, à laquelle je devais me soumettre. L'acte qui devait montrer cet état d'esclavage ne m'était que d'une importance secondaire. Ce n'est qu'après ce premier essai, d'une réalisation impossible, que je reconnus nettement quelle était la véritable tendance de mes désirs. En effet, dans mes rêves voluptueux, j'avais souvent fait abstraction de toute représentation de mauvais traitements, et je me bornais à me représenter une femme aimant à donner des ordres, au geste impérieux, à la parole faite pour le commandement, à qui je baisais le pied, ou des choses analogues. Ce n'est qu'alors que je me rendis clairement compte de ce qui m'attirait en réalité. Je reconnus que la flagellation n'était qu'un moyen d'exprimer fortement la situation désirée, mais, qu'en elle-même, la flagellation était sans valeur, me causant plutôt un sentiment désagréable et même douloureux ou répugnant.

Malgré cette déception, je ne renonçai point à essayer de transporter dans la réalité mes représentations érotiques, maintenant que le premier pas dans ce sens avait été fait. Je comptais que mon imagination une fois habituée à la nouvelle réalité, je trouverais les éléments nécessaires pour obtenir des effets plus forts. Je cherchais les femmes qui s'appropriaient le mieux à mon dessein et je les instruisais soigneusement de la comédie compliquée que je voulais leur faire jouer. J'appris en même temps que la voie m'avait été préparée par des prédécesseurs qui avaient les mêmes sentiments que moi. La puissance de ces comédies, pour agir sur mes imaginations et sur ma sensibilité, restait bien problématique. Ces scènes m'ont servi pour me montrer, d'une manière plus vive, quelques détails secondaires de la situation que je désirais; mais, ce qu'elles donnaient de ce côté, elles l'enlevaient en même temps à la chose principale que mon imagination seule, sans le secours d'une duperie grossière et de commande, pouvait me procurer en rêve, d'une manière beaucoup plus facile. Les sensations physiques produites par les mauvais traitements, variaient. Plus l'illusion réussissait, plus je ressentais la douleur comme un plaisir. Ou, pour être plus exact, je considérais alors en mon esprit les mauvais traitements comme des actes symboliques. Il en sortit l'illusion de la situation tant désirée, illusion qui, tout d'abord, s'accompagna d'une sensation de plaisir psychique. Ainsi la perception du caractère douloureux des mauvais traitements a été quelquefois supprimée. Le processus était analogue, mais de beaucoup plus simple, parce qu'il restait sur le terrain psychique, quand je me soumettais à de mauvais traitements moraux, à des humiliations. Ceux-ci aussi s'accentuaient avec la sensation de plaisir, à la condition que je réussisse à me tromper moi-même. Mais cette duperie réussissait rarement bien et jamais complètement. Il restait toujours dans ma conscience un élément troublant. Voilà pourquoi je revenais, entre temps, à la masturbation solitaire. D'ailleurs, avec les autres procédés également, la scène se terminait habituellement par une éjaculation provoquée par l'onanisme, éjaculation qui, parfois, avait lieu sans que j'eusse besoin de recourir à des moyens mécaniques.

Je continuai ce manège pendant des années entières. Ma puissance sexuelle s'affaiblissait de plus en plus, mais non mes désirs et encore moins l'empire que mes étranges idées sexuelles avaient sur moi. Tel est, encore aujourd'hui, l'état de ma vita sexualis. Le coït, que je n'ai jamais pu accomplir, me paraît toujours, dans mon idée, comme un de ces actes étranges et malpropres que je connais par la description des aberrations sexuelles. Mes propres idées sexuelles me paraissent naturelles et n'offensent en rien mon goût, d'ailleurs très délicat. Leur réalisation, il est vrai, ne me donne guère de satisfaction complète, pour les raisons que je viens d'exposer plus haut. Je n'ai jamais obtenu, pas même approximativement, une réalisation directe et véritable de mes imaginations sexuelles. Toutes les fois que je suis entré en relations plus intimes avec une femme, j'ai senti que la volonté de la femme était soumise à la mienne, et jamais je n'ai éprouvé le contraire. Je n'ai jamais rencontré une femme qui, dans les rapports sexuels, aurait manifesté le désir de régner. Les femmes qui veulent régner dans le ménage et, comme on dit, porter la culotte, sont choses tout à fait différentes de mes représentations érotiques. En dehors de la perversion de ma vita sexualis, il y a encore bien des symptômes d'anomalie dans la totalité de mon individualité: ma disposition névropathique se manifeste par de nombreux symptômes sur le terrain physique et psychique. Je crois, en outre, pouvoir constater des anomalies héréditaires de caractère dans le sens d'un rapprochement vers le type féminin. Du moins je considère comme telle mon immense faiblesse de volonté et mon manque surprenant de courage vis-à-vis des hommes et des animaux, ce qui contraste avec mon sang-froid habituel. Mon extérieur physique est tout à fait viril.

L'auteur de cette autobiographie m'a encore donné les renseignements suivants:


Une de mes préoccupations constantes était de savoir si les idées étranges qui me dominent au point de vue sexuel, se rencontrent aussi chez d'autres hommes, et, depuis les premiers renseignements que j'ai obtenus par hasard, j'ai fait de nombreuses recherches dans ce sens. Il est vrai que les observations sur cette question sont difficiles à faire et ne sont pas toujours sûres, étant donné qu'il s'agit là d'un processus intime de la sphère des représentations. J'admets l'existence du masochisme là où je trouve des actes pervers dans les rapports sexuels, actes que je ne peux pas m'expliquer autrement que par cette idée dominante. Je crois que cette anomalie est très répandue.

Toute une série de prostituées de Berlin, de Paris, de Vienne et d'ailleurs m'ont donné des renseignements sur ce sujet, et j'ai appris de cette manière combien sont nombreux mes compagnons de douleur. J'eus toujours la précaution de ne pas leur raconter des histoires moi-même ni de leur demander si telle ou telle chose leur était arrivée, mais je les laissais raconter au hasard d'après leur expérience personnelle.

La flagellation simple est si répandue que presque chaque prostituée est outillée pour cela. Les cas manifestes de masochisme sont aussi très fréquents. Les hommes atteints de cette perversion se soumettent aux tortures les plus raffinées. Avec des prostituées auxquelles on a fait la leçon, ils exécutent toujours la même comédie: l'homme se prosterne humblement; il y a ensuite coups de pied, ordres impérieux, injures et menaces apprises par cœur, ensuite flagellation, coups sur les diverses parties du corps et toutes sortes de tortures, piqûres d'épingles jusqu'à faire saigner, etc. La scène se termine parfois par le coït, souvent par une éjaculation sans coït. Quelques prostituées m'ont montré, à deux reprises différentes, des chaînes en fer avec menottes que leurs clients se faisaient fabriquer pour être enchaînés, puis les pois secs sur lesquels ils se mettaient à genoux, les coussins hérissés d'aiguilles sur lesquels ils devaient s'asseoir sur un ordre de la femme, et bien d'autres objets analogues. Parfois l'homme pervers exige que la femme lui ligote le pénis pour lui causer des douleurs, qu'elle lui pique la verge avec des épingles, qu'elle lui donne des coups de canif ou qu'elle le frappe avec un bout de bois. D'autres se font légèrement égratigner avec la pointe d'un couteau ou d'un poignard, mais il faut qu'en même temps la femme les menace de mort.

Dans toutes ces scènes, la symbolique de la soumission est la principale chose. La femme est habituellement appelée la «maîtresse» (Herrin), l'homme l'«esclave».

Dans toutes ces comédies exécutées avec des prostituées, scènes qui doivent paraître à l'homme normal comme une folie malpropre, le masochiste n'a qu'un maigre équivalent. J'ignore si les rêves masochistes peuvent se réaliser dans une liaison amoureuse.

Si par hasard un pareil fait se produit, il doit être bien rare, car un goût conforme chez la femme (sadisme féminin, comme le dépeint Sacher-Masoch) doit se rencontrer bien rarement. La manifestation d'une anomalie sexuelle chez la femme se bute à de plus grands obstacles, entre autres la pudeur, etc., que la manifestation d'une perversion chez l'homme. Moi-même je n'ai jamais remarqué la moindre avance faite par une femme dans ce sens, et je n'ai pu faire aucun essai d'une réalisation effective de mes imaginations. Une fois un homme m'a avoué confidentiellement sa perversion masochiste, et il a prétendu en même temps qu'il avait trouvé son idéal.

Les deux faits suivants sont analogues à celui de l'observation 44.


Observation 45.—M. Z..., vingt-neuf ans, élève de l'école polytechnique, est venu me consulter parce qu'il se croyait atteint de tabes. Le père était nerveux et est mort tabétique. La sœur de son père était folle. Plusieurs parents sont nerveux à un haut degré et gens bien étranges.

En l'examinant de plus près, j'ai constaté que le malade est un sexuel, spinal et cérébral, asthénique. Il ne présente aucun symptôme anamnestique ni présent de tabes dorsalis. La question qui s'imposait était de savoir s'il avait abusé de ses organes génitaux. Il répond que, dès sa première jeunesse, il s'est livré à la masturbation. Au cours de l'examen, on a relevé les intéressantes anomalies psychopathiques suivantes.

À l'âge de cinq ans, la vita sexualis s'éveilla chez le malade sous forme d'un penchant voluptueux à se flageller et en même temps d'un désir de se faire flageller par d'autres. Pour cela il ne songeait pas à des individus concrets et sexuellement différenciés. Faute de mieux, il se livrait à la masturbation, et avec les années il parvint à avoir des éjaculations.

Longtemps auparavant, il avait commencé à se satisfaire par la masturbation en évoquant en même temps des images de scènes de flagellation.

Devenu adulte, il vint deux fois au lupanar pour s'y faire fouetter par des mérétrices. À cet effet, il choisissait la plus belle fille; mais il fut déçu, il n'arriva pas à l'érection et encore moins à l'éjaculation.

Il reconnut alors que la flagellation était chose secondaire, et que l'essentiel c'était l'idée d'être soumis à la volonté de la femme. La première fois il n'arriva pas à provoquer cet état, mais il réussit à un second essai. Il obtint un succès complet, parce qu'il avait présente l'idée de la sujétion.

Avec le temps, il arriva en excitant son imagination à évoquer des représentations masochistes, à pratiquer le coït, même sans flagellation, mais il n'en éprouva que peu de satisfaction, de sorte qu'il préféra avoir des rapports sexuels à la façon des masochistes. Grâce à ses désirs congénitaux de flagellation, il ne trouvait de plaisir aux scènes masochistes que lorsqu'il était flagellé ad podicem ou que du moins son imagination lui composait une scène semblable. Dans les moments de grande excitabilité, il lui suffisait même de raconter de pareilles scènes à une belle fille. Ce récit provoquait de l'orgasme, et il arrivait la plupart du temps à l'éjaculation.

Il s'ajouta de bonne heure à cet état une représentation fétichiste vivement impressionnante. Il s'aperçut qu'il n'était attiré et satisfait que par des femmes qui portaient des jupons courts et des bottes montantes (costume hongrois). Il ignore comment cette idée fétichiste lui est venue. Même chez les garçons, la jambe chaussée d'une botte montante le charme, mais c'est un charme purement esthétique et sans aucune note sensuelle; il n'a d'ailleurs jamais remarqué en lui des sentiments homosexuels. Le malade attribue son fétichisme au fait qu'il a une prédilection pour les mollets. Mais il n'est excité que par un mollet de femme chaussé d'une botte élégante. Les mollets nus et en général les nudités féminines n'exercent pas sur lui la moindre impression sexuelle.

L'oreille humaine constitue pour le malade une représentation fétichiste accessoire et d'importance secondaire. Il éprouve une sensation à caresser les oreilles des belles personnes, c'est-à-dire d'individus qui ont l'oreille bien faite. Avec les hommes cette caresse ne lui procure qu'un plaisir faible, mais il est très vif avec les femmes.

Il a aussi un faible pour les chats. Il les trouve simplement beaux; tous leurs mouvements lui sont agréables. L'aspect d'un chat peut même l'arracher à la plus profonde dépression morale. Le chat est pour lui sacré; il voit dans cet animal, pour ainsi dire, un être divin. Il ne peut nullement se rendre compte de la raison de cette idiosyncrasie étrange.

Ces temps derniers, il a plus souvent des idées sadiques dans le sens de la flagellation des garçons. Dans l'évocation de ces images de flagellation, les hommes aussi bien que les femmes jouent un rôle, mais généralement ces dernières, et alors son plaisir est de beaucoup plus grand.

Le malade trouve qu'à côté de l'état de masochisme qu'il connaît et qu'il ressent, il y a encore chez lui un autre état qu'il désigne par le mot de «pagisme».

Tandis que ses jouissances et ses actes masochistes sont tout à fait empreints d'un caractère et d'une note de sensualité brutale, son «pagisme» consiste dans l'idée d'être le page d'une belle fille. Il se représente cette fille comme tout à fait chaste, «mais piquante» et vis-à-vis de laquelle il occuperait la position d'un esclave, mais avec des rapports chastes et un dévouement purement «platonique». Cette idée délirante de servir de page à une «belle créature» se manifeste avec un plaisir délicieux, mais qui n'a rien de sexuel. Il en éprouve une satisfaction morale exquise, contrairement au masochisme de note sensuelle, et voilà pourquoi il croit que son «pagisme» est une chose à part.

Au premier aspect, l'extérieur physique du malade n'offre rien d'étrange; mais son bassin est excessivement large avec des hanches étalées; il est anormalement oblique et a le caractère féminin très prononcé. Il rappelle aussi qu'il a souvent des démangeaisons et des excitations voluptueuses dans l'anus (zone érogène) et qu'il peut se procurer de la satisfaction ope digiti.

Le malade doute de son avenir. Il ne pourra être guéri, dit-il, que s'il peut prendre un véritable intérêt à la femme, mais sa volonté ainsi que son imagination sont trop faibles pour cela.

Ce que le malade de cette observation désigne sous le nom de «pagisme» n'a rien qui diffère du caractère du masochisme, ainsi que cela résulte de la comparaison des deux cas suivants de masochisme symbolique et d'autres cas encore. Cette conclusion est encore corroborée par le fait que, dans ce genre de perversion, le coït est quelquefois dédaigné comme un acte inadéquat et que, dans de pareils cas, il se produit souvent une exaltation fantastique de l'idéal pervers.


Observation 46.—X..., homme de lettres, vingt-huit ans, taré, hyperesthésique dès son enfance, a rêvé à l'âge de six ans, plusieurs fois, qu'une femme le battait ad nates. Il se réveillait après ce rêve en proie à la plus vive émotion voluptueuse; il fut amené à la masturbation. À l'âge de huit ans, il demanda un jour à la cuisinière de le battre. À partir de l'âge de dix ans, neurasthénie. Jusqu'à l'âge de vingt-cinq ans, il eut des rêves de flagellations, et quelquefois il évoquait à l'état de veille ces images et se masturbait en même temps.

Il y a trois ans, cédant à une obsession, il s'est fait battre par une puella. Le malade fut alors déçu, car ni l'érection ni l'éjaculation ne se produisirent. Nouvel essai dans ce sens à l'âge de vingt-sept ans pour forcer, par ce moyen, l'érection et l'éjaculation. Il ne réussit qu'en ayant recours à l'artifice suivant. Pendant qu'il essayait le coït, la puella lui devait raconter comment elle battait les autres impuissants et le menacer d'en faire autant avec lui. En outre, il était obligé de s'imaginer qu'il se trouvait ligoté et tout à fait à la merci de la femme, et que, sans aucun moyen de défense, il recevait d'elle des coups des plus douloureux. À l'occasion, il était obligé, pour être puissant, de se faire ligoter pour de bon. C'est ainsi que le coït lui réussissait. Les pollutions n'étaient accompagnées de sensations de volupté que lorsqu'il rêvait (cas très rare) être maltraité ou voir comment une puella en fouettait d'autres. Il n'eut jamais une vraie sensation de volupté dans le coït. Chez la femme, il n'y a que les mains qui l'intéressent. Il préfère avant tout des femmes vigoureuses, à la poigne solide. Toutefois, son besoin de flagellation n'est qu'idéal, car, ayant l'épiderme très sensible, quelques coups lui suffisent dans les plus mauvais cas. Des coups donnés par des hommes lui seraient désagréables. Il voudrait se marier. L'impossibilité de demander la flagellation à une femme honnête et la crainte d'être impuissant sans ce procédé créent son embarras et lui font éprouver le désir de se guérir.

Dans les trois cas cités jusqu'ici, la flagellation passive servait aux individus atteints de la perversion masochiste comme une forme de la servitude envers la femme, situation tant désirée par eux. Le même moyen est employé par un grand nombre de masochistes.

Or la flagellation passive, comme on sait, peut, par l'irritation mécanique des nerfs du séant, produire des érections réflexes[48].

Note 48: [(retour) ]

Comparez plus haut, le chapitre d'introduction.

Les débauchés affaiblis ont recours à ces effets de la flagellation pour stimuler leur puissance génitale amoindrie; et cette perversité—et non perversion—est très fréquente.

Il convient donc d'examiner quels rapports il y a entre la flagellation passive des masochistes et celle des débauchés qui, bien que physiquement affaiblis, ne sont pas psychiquement pervers.

Il ressort déjà des renseignements fournis par des individus atteints de masochisme, que cette perversion est bien autre chose et quelque chose de plus grand que la simple flagellation.

Pour le masochiste, c'est la soumission à la femme qui constitue le point le plus important; le mauvais traitement n'est qu'une manière d'exprimer cette condition et, il faut ajouter, la manière la plus expressive. L'action a pour lui une valeur symbolique; c'est un moyen pour arriver à la satisfaction de son état d'âme et de ses désirs particuliers.

Par contre, l'homme affaibli qui n'est pas masochiste, ne cherche qu'une excitation de son centre spinal, à l'aide d'un moyen mécanique.

Ce sont les aveux de ces individus, et souvent aussi les circonstances accessoires de l'acte, qui nous permettent, dans un cas isolé, de dire s'il y a masochisme réel ou simple flagellantisme (réflexe). Il importe, pour juger cette question, de tenir compte des faits suivants:

1º Chez le masochiste, le penchant à la flagellation passive existe presque toujours ab origine. Il se montre comme désir, avant même qu'une expérience sur l'effet réflexe du procédé ait été faite; souvent ce désir ne se manifeste d'abord que dans des rêves ainsi qu'on le verra plus loin dans l'observation 48.

2º Chez le masochiste, la flagellation passive n'est ordinairement qu'une des nombreuses et diverses formes des mauvais traitements dont l'image naît dans son imagination et qui souvent se réalise. Dans les cas où les mauvais traitements ainsi que les marques d'humiliation purement symboliques sont employés en dehors de la flagellation, il ne peut pas être question d'un effet d'excitation physique et réflexe. Dans ces cas donc, il faut toujours conclure à une anomalie congénitale, à la perversion.

3º Il y a encore une particularité bien importante à considérer, c'est que si on donne au masochiste la flagellation tant désirée, elle ne produit pas toujours un effet aphrodisiaque. Souvent elle est suivie d'une déception plus ou moins vive, ce qui arrive toutes les fois que le but du masochiste qui veut se créer par l'illusion la situation tant désirée d'être à la merci de la femme, n'est pas atteint et que la femme qu'il a chargée d'exécuter cette comédie apparaît comme l'instrument docile de sa propre volonté. À ce sujet comparez les trois cas précédents et l'observation 50, plus loin.

Entre le masochisme et le simple réflexe des flagellants, il y a un rapport analogue à celui qui existe entre l'inversion sexuelle et la pédérastie acquise.

Cette manière de voir n'est nullement infirmée par le fait que chez le masochiste la flagellation peut aussi amener un effet réflexe et qu'une punition corporelle reçue dans la jeunesse peut éveiller pour la première fois la volupté et faire en même temps sortir de son état latent la vita sexualis du masochiste.

Il faut qu'alors le fait soit caractérisé par les circonstances énumérées plus haut pour pouvoir être considéré comme masochisme.

Quand on ne possède pas de détails sur l'origine des cas, les circonstances accessoires, comme celles que nous avons citées, peuvent tout de même en faire reconnaître clairement le caractère masochiste. C'est ce qui arrive dans les deux cas suivants.


Observation 47.—Un malade du docteur Tarnowsky a fait louer, par une personne de confiance, un appartement, pour les périodes de ses accès, et il a fait instruire le personnel (trois prostituées) de tout ce qu'on doit lui faire.

Il venait de temps en temps; alors on le déshabillait, on le masturbait, on le flagellait, ainsi qu'il l'avait ordonné. Il faisait semblant d'opposer une résistance, demandait grâce; alors on lui donnait à manger, comme c'était dans les instructions, on le laissait dormir, mais on le retenait malgré ses protestations, et on le battait s'il se montrait récalcitrant.

Ce manège durait quelques jours. L'accès passé, on le relâchait, et il rentrait chez sa femme et ses enfants qui ne se doutaient pas le moins du monde de sa maladie. L'accès revenait une ou deux fois par an. (Tarnowsky, op. cit.)


Observation 48.—X..., trente-quatre ans, très chargé, souffre d'inversion sexuelle. Pour plusieurs raisons, il n'a pas trouvé l'occasion de se satisfaire avec un homme, malgré ses grands besoins sexuels. Par hasard, il rêva, une nuit, qu'une femme le fouettait. Il eut une pollution.

Ce rêve l'amena à se laisser fouetter par des mérétrices, pour remplacer chez lui l'amour homosexuel. Conducit sibi non nunquam meretricem, ipse vestimenta sua omnia deponit, dum puellæ ultimum tegumentum deponere non licet, puellam pedibus ipse percutere, flagellare, verberare jubet. Qua re summa libidine affectus pedem feminæ lambit quod solum eum libidinosum facere potest: tum ejaculationem assequitur. Aussitôt l'éjaculation produite, il est pris du plus grand dégoût d'une situation moralement si avilissante, il se dérobe ensuite le plus rapidement possible.

Il y a aussi des cas où la seule flagellation passive constitue tout ce que rêve l'imagination des masochistes, sans autres idées d'humiliation, et sans que l'individu se rende nettement compte de la véritable nature de cette marque de soumission.

Ces cas sont très difficiles à distinguer de ceux du flagellantisme simple et réflexe. Ce qui permet alors de faire le diagnostic différentiel, c'est la constatation de l'origine primitive du désir avant toute expérience de l'effet réflexe (voir plus haut), et aussi ce fait que dans les cas de masochisme vrai, il s'agit ordinairement d'individus déjà pervers dès la première jeunesse et chez qui la réalisation du désir souvent n'est pas mise à exécution ou produit une déception (voir plus haut), puis que tout se passe dans le domaine de l'imagination.

À ce propos, nous citerons un autre cas de masochisme typique dans lequel toute la sphère des représentations particulières à cette perversion paraît complètement atteinte. Ce cas pour lequel nous avons une autobiographie détaillée de l'état psychique du malade, ne diffère de l'observation 44 que parce que l'individu atteint a tout à fait renoncé à réaliser sas fantaisies perverses et que, à côté de la perversion existante de la vita sexualis, les plaisirs normaux ont encore assez d'effet pour rendre possibles les rapports sexuels dans les conditions ordinaires.


Observation 49.—J'ai trente-cinq ans; mon état physique et intellectuel est normal. Dans ma parenté la plus étendue—en ligne directe et collatérale—je ne connais aucun cas de trouble psychique. Mon père qui, à ma naissance, était âgé d'environ trente ans, avait, autant que je sais, une prédilection pour les femmes de haute taille et d'une beauté plantureuse.

Déjà, dans ma première enfance, je me plaisais aux représentations d'idées qui avaient pour sujet le pouvoir absolu d'un homme sur l'autre. L'idée de l'esclavage avait pour moi quelque chose de très excitant; l'émotion était également forte en me voyant dans le rôle du maître comme dans celui du serviteur. J'étais excité outre mesure à la pensée qu'un homme pouvait en posséder un autre, le vendre, le battre; et à la lecture de La Case de l'oncle Tom (ouvrage que je lus à l'époque où j'entrais en puberté), j'avais des érections. Ce qui était surtout excitant pour moi, c'était l'idée d'un homme attelé à une voiture où un autre homme, armé d'un fouet, était assis et le dirigeait, le faisant marcher à coups de fouet.

Jusqu'à l'âge de vingt ans, ces représentations étaient objectives et sans sexe, c'est-à-dire que l'homme attelé dans mon imagination était une tierce personne (pas moi-même), et la personne qui commandait n'était pas nécessairement du sexe féminin.

Aussi ces idées étaient-elles sans influence sur mon instinct sexuel, ainsi que sur la manifestation de cet instinct. Bien que ces scènes créées dans mon imagination m'aient causé des érections, je ne me suis jamais de ma vie masturbé; à partir de l'âge de dix-neuf ans, j'ai fait le coït sans le concours des représentations imaginaires susindiquées et sans y penser. Toutefois, j'avais une grande prédilection pour les femmes mûres, plantureuses et de haute taille, bien que je ne dédaignasse pas non plus les plus jeunes.

À partir de l'âge de vingt et un ans, les représentations commencèrent à s'«objectiver»; il s'y ajoutait une chose «essentielle», c'est que la «maîtresse» devait être une personne grande, forte, et d'au moins quarante ans. À partir de ce moment, je fus toujours soumis à mes idées; ma maîtresse était une femme brutale qui m'exploitait à tous les points de vue, même au point de vue sexuel, qui m'attelait devant sa voiture et faisait ainsi ses promenades, une femme que je devais suivre comme un chien et aux pieds de laquelle je devais me coucher nu pour être battu et fouetté.

Voilà quelle était la base fixe des représentations de mon imagination autour desquelles se groupaient toutes les autres images.

J'éprouvais, à me livrer à ces idées, un grand plaisir qui me causait des érections, mais jamais d'éjaculation. À la suite de la grande excitation sexuelle que me donnaient ces images, je cherchais une femme, de préférence une femme d'un extérieur correspondant à mon idéal, et je faisais le coït avec elle sans aucun autre procédé et sans être, pendant l'acte, dominé par les images en question. J'avais en outre des penchants pour d'autres femmes et je faisais avec elles le coït sans y être amené par l'impression de l'image évoquée.

Bien que j'aie mené, d'après ce qu'on a pu voir jusqu'ici, une vie pas trop anormale au point de vue sexuel, ces images se présentaient périodiquement et avec régularité à mon esprit, et c'étaient presque toujours les mêmes scènes que mon imagination évoquait. À mesure que mon instinct sexuel augmentait, les intervalles entre l'apparition des images devenaient de plus en plus longs. Actuellement ces représentations se montrent tous les quinze jours ou toutes les trois semaines. Si je faisais le coït la veille, j'en empêcherais peut-être le retour. Je n'ai jamais essayé de donner un corps à ces représentations très précises et très caractéristiques, c'est-à-dire de les relier avec le monde extérieur; je me suis contenté de me délecter des jeux de mon imagination, car j'étais profondément convaincu que jamais je ne pourrais obtenir une réalisation de mon «idéal», pas même une réalisation approximative. L'idée d'arranger une comédie avec des filles publiques payées, me paraissait ridicule et inutile, car une personne que je payerais ne pourrait jamais, dans mon idée, occuper la place d'«une souveraine» cruelle. Je doute qu'il y ait des femmes à tendances sadiques, telles que les héroïnes des romans de Sacher-Masoch. Quand même il y en aurait, et que j'aurais le bonheur d'en trouver une, mes rapports avec elle, dans la vie réelle, m'auraient toujours paru comme une comédie. Eh bien! me disais-je, si je tombais sous l'esclavage d'une Messaline, je crois que, à la suite des privations qu'elle m'imposerait, j'en aurais bientôt assez de cette vie tant désirée et que, dans les intervalles de lucidité, je ferais tous mes efforts pour pouvoir reprendre ma liberté.

Pourtant j'ai trouvé un moyen d'obtenir une réalisation approximative. Après avoir, par l'évocation de ces scènes imaginaires fortement excité mon instinct sexuel, je vais trouver une prostituée; arrivé chez elle, je me représente vivement dans mon imagination une de ces scènes d'esclavage où je m'attribue le rôle principal. Au bout d'une demi-heure pendant laquelle mon imagination me dépeint ces situations et que l'érection augmente de plus en plus, je fais le coït avec une volupté plus vive et avec une forte éjaculation. Quand l'éjaculation a eu lieu, le charme est rompu. Honteux, je m'éloigne le plus vite possible et j'évite de me remémorer ce qui s'est passé. Ensuite, quinze jours se passent sans que je sois hanté par mes idées. Quand le coït m'a satisfait, il arrive même que, pendant la période calme qui précède l'accès, je ne puis pas comprendre comment on peut avoir des goûts masochistes. Mais un autre accès arrive sûrement tôt ou tard. Je dois cependant faire remarquer que je fais aussi le coït sans y être préparé par de pareilles représentations; je le fais aussi avec des femmes qui me connaissent bien et en présence desquelles je renie entièrement les fantaisies dont il est question. Mais, dans ces derniers cas, je ne suis pas toujours puissant, tandis que, sous le coup des idées masochistes, ma puissance sexuelle est absolue. Je ne crois pas inutile de faire encore remarquer que, pour mes autres pensées et mes autres sentiments, j'ai des dispositions esthétiques, et que je méprise au plus haut degré les mauvais traitements infligés à un homme. Finalement je dois encore rappeler que la forme du dialogue a aussi son importance. Dans mes représentations, il est essentiel que la «Souveraine» me tutoie, tandis que moi je suis obligé de l'appeler «vous» et «madame». Le fait d'être tutoyé par une personne qui s'y prête et cela comme expression d'une puissance absolue, m'a causé des sensations voluptueuses dès ma première jeunesse et m'en cause encore aujourd'hui.

J'ai eu le bonheur de trouver une femme qui me convient à tous les points de vue, même au point de vue de la vie sexuelle, bien qu'elle soit loin de ressembler à mon idéal masochiste.

Elle est douce, mais plantureuse, qualité sans laquelle je ne peux pas m'imaginer aucun plaisir sexuel.

Les premiers mois de mon mariage se passèrent d'une manière normale au point de vue sexuel; les accès masochistes ne venaient plus; j'avais perdu presque complètement le goût du masochisme. Mais le premier accouchement de ma femme arriva, et l'abstinence par conséquent me fut imposée. Alors les penchants masochistes se manifestèrent régulièrement toutes les fois que le libido se faisait sentir et, malgré mon amour profond et sincère pour ma femme, je fus alors fatalement amené à faire le coït extra-conjugal avec représentations masochistes.

À ce propos, il y a un fait curieux à constater.

Le coitus maritalis que j'ai repris plus tard n'était pas suffisant pour éloigner les idées masochistes, comme cela a lieu régulièrement avec le coït masochiste.

Quant à l'essence du masochisme, je suis d'avis que les idées, par conséquent le côté intellectuel, constituent le phénomène principal, le phénomène lui-même. Si la réalisation des idées masochistes (par conséquent la flagellation passive, etc.) était le but désiré, alors comment expliquer ce fait contradictoire qu'une grande partie des masochistes n'essaient jamais de réaliser leurs idées, ou, s'ils le font, qu'ils en sortent complètement dégrisés ou au moins qu'ils n'y trouvent pas la satisfaction qu'ils espéraient.

Enfin je ne voudrais pas laisser échapper l'occasion de confirmer, par mon expérience, que le nombre des masochistes, surtout dans les grandes villes, paraît être très considérable. La seule source pour de pareils renseignements, car il n'y a guère de communications inter viros, est dans les dépositions des prostituées et, comme elles s'accordent dans les points principaux, on peut considérer certains faits comme prouvés.

Ainsi il est bien établi que chaque prostituée expérimentée est munie d'un instrument destinée à la flagellation (habituellement une baguette); mais il faut, à ce propos, rappeler qu'il y a des hommes qui se font flageller pour stimuler leurs désirs sexuels, et qui, contrairement aux masochistes, considèrent la flagellation comme un moyen.

D'autre part, presque toutes les prostituées sont d'accord dans leurs assertions pour dire qu'il y a un certain nombre d'hommes qui aiment à jouer le rôle d'esclaves, c'est-à-dire à s'entendre appeler ainsi, à se laisser injurier, fouler aux pieds et même battre.

Bref, le nombre des masochistes est plus grand qu'on ne le suppose.

La lecture du chapitre de votre livre sur ce sujet m'a fait, ainsi que vous pouvez vous l'imaginer, une formidable impression. Je crus à une guérison, mais à une guérison par la logique d'après la maxime: tout comprendre, c'est tout guérir.

Il est vrai qu'il ne faut entendre le mot guérison qu'avec une certaine restriction, et qu'il faut bien distinguer entre sentiments généraux et idées concrètes. Les premiers ne peuvent jamais se supprimer. Ils surgissent comme l'éclair; ils sont là et l'on ne sait comment ni d'où ils viennent. Mais on peut éviter la pratique du masochisme en s'abandonnant aux images concrètes et cohérentes ou du moins on peut l'endiguer en quelque sorte.

À l'heure qu'il est, ma situation a changé. Je me dis: Quoi! tu t'enthousiasmes pour des objets que réprouve non seulement le sens esthétique des autres, mais aussi le tien! Tu trouves beau et désirable ce qui, d'après ton jugement, est vilain, bas, ridicule et en même temps impossible! Tu désires une situation dans laquelle en réalité tu ne voudrais jamais entrer! Voilà les contre-motifs qui agissent comme entraves, dégrisent et coupent court aux fantaisies. En effet, depuis la lecture de votre livre (au commencement de cette année), je ne me suis pas une seule fois laissé aller aux rêveries, bien que les tendances masochistes se manifestent à intervalles réguliers.

Du reste, je dois avouer que le masochisme, malgré son caractère pathologique très prononcé, non seulement ne peut pas gâter le bonheur de ma vie, mais n'a pas non plus la moindre action sur ma vie sociale. Pendant la période exempte du masochisme, je suis un homme très normal en ce qui concerne mes actions et mes sentiments. Au moment de mes accès masochistes, il se produit une grande révolution dans le monde de mes sentiments, mais ma vie extérieure ne change en rien. J'ai une profession qui exige que je me montre beaucoup dans la vie publique. Or, j'exerce ma profession, pendant l'état masochiste, aussi bien que pendant d'autres périodes.

L'auteur de ce mémoire m'a encore envoyé les notes suivantes:


I. D'après mon expérience, le masochisme est dans tous les cas congénital et n'est jamais créé par l'individu. Je sais positivement que je n'ai jamais été battu sur les fesses, que mes idées masochistes se sont manifestées dès ma première jeunesse, et que j'ai caressé de pareilles idées depuis le moment où j'ai commencé à penser. Si l'origine de ces idées était due à un coup reçu, je n'en aurais pas assurément perdu le souvenir. Ce qui est caractéristique, c'est que ces idées étaient là bien avant l'existence du libido.

Mais alors les représentations étaient tout à fait sans sexe. Je me rappelle qu'étant enfant, j'étais très excité (pour ne pas dire agité) lorsqu'un garçon plus âgé que moi me tutoyait, tandis que je lui disais: «vous». Je recherchais les conversations avec lui et j'avais soin d'arranger les choses de telle façon que ces tutoiements reviennent le plus souvent possible au cours de notre entretien. Plus tard, quand je fus plus avancé au point de vue sexuel, ces choses n'avaient de charme pour moi que lorsqu'elles avaient lieu avec une femme relativement plus âgée.

II. Je suis, au point de vue physique et psychique, d'un caractère tout à fait viril. Très barbu et le corps entier très poilu. Dans mes rapports non masochistes avec la femme, la position dominante de l'homme est pour moi une condition indispensable, et je repousserais avec énergie toute tentative qui y porterait atteinte. Je suis énergique bien que médiocrement brave, mais le manque de bravoure disparaît surtout quand mon orgueil a été blessé. En présence des événements de la nature (orage, tempête sur la mer, etc.), je suis tout à fait calme [49].

Note 49: [(retour) ]

Cette différence de bravoure en présence des éléments de la nature d'un côté, et en présence des conflits de la volonté de l'autre, est en tout cas bien frappante (comparez Observation 44); bien que, dans ce cas, elle constitue la seule marque d'effeminatio dont il a été fait mention.

Mes penchants masochistes n'ont pas, non plus, rien de ce qu'on pourrait appeler de féminin ou d'efféminé. Il est vrai qu'alors domine le penchant à être sollicité et recherché par la femme; cependant les rapports avec la «Souveraine», rapports tant désirés, ne sont pas les mêmes que ceux qui existent entre femme et homme; mais c'est la condition de l'esclave vis-à-vis du maître, de l'animal domestique vis-à-vis de son propriétaire. En tirant les conséquences extrêmes du masochisme, on ne peut conclure autrement qu'en disant que l'idéal du masochiste c'est d'avoir une situation analogue à celle du chien ou du cheval. Ces deux animaux sont la propriété d'un maître qui les maltraite à sa guise sans qu'il doive en rendre compte à qui que ce soit.

C'est précisément ce pouvoir absolu sur la vie et sur la mort, comme on ne le possède que sur l'esclave et sur l'animal domestique, qui constitue l'alpha et l'oméga de toutes les représentations masochistes.

III. La base de toutes les idées masochistes c'est le libido. Dès qu'il y a flux ou reflux dans ce dernier, le même phénomène se produit dans les fantaisies du masochisme. D'autre part, les images évoquées, aussitôt qu'elles se présentent à l'esprit, renforcent considérablement le libido. Je n'ai pas naturellement de grands besoins sexuels. Mais, quand les représentations masochistes surgissent dans mon imagination, je suis poussé au coït à tout prix (dans la plupart des cas je suis alors entraîné vers les femmes les plus viles), et si je ne cède pas assez tôt à cette poussée, le libido monte en peu de temps jusqu'au satyriasis. On pourrait à ce propos parler de cercle vicieux.

Le libido se produit ou parce que j'ai laissé passer un certain laps de temps ou par une excitation particulière, quand même elle ne serait pas de nature masochiste, par exemple par un baiser. Malgré cette origine, le libido, en vertu des idées masochistes qu'il évoque, se transforme en un libido masochiste, c'est-à-dire impur.

Il est du reste incontestable que le désir est considérablement renforcé par les impressions accidentelles, et surtout par le séjour dans les rues d'une grande ville. La vue de belles femmes imposantes in natura de même qu'in effigie produit de l'excitation. Pour celui qui est sous le coup du masochisme, toute la vie des phénomènes extérieurs est empreinte de masochisme, du moins pendant la durée de l'accès. La gifle que la patronne donne à l'apprenti, le coup de fouet du cocher, tout cela produit au masochiste de profondes impressions, tandis que ces faits le laissent froid ou lui causent même du dégoût en dehors des périodes d'accès.

IV. En lisant les romans de Sacher-Masoch, je fus déjà frappé par l'observation que, chez le masochiste, des sentiments sadistes se mêlent de temps en temps aux autres sentiments. Chez moi aussi j'ai découvert parfois des sentiments sporadiques de sadisme. Je dois cependant faire observer que les sentiments sadistes ne sont pas aussi marqués que les sentiments masochistes, et, outre qu'ils ne se manifestent que rarement et d'une façon accessoire, ils ne sortent jamais du cadre de la vie des sentiments abstraits, et surtout ils ne revêtent jamais la forme des représentations concrètes et cohérentes. Toutefois, l'effet sur le libido est le même dans les deux cas.

Note 49: [(retour) ]

Cette différence de bravoure en présence des éléments de la nature d'un côté, et en présence des conflits de la volonté de l'autre, est en tout cas bien frappante (comparez Observation 44); bien que, dans ce cas, elle constitue la seule marque d'effeminatio dont il a été fait mention.

Ce cas est remarquable par l'exposé complet des faits psychiques qui constituent le masochisme.

Le cas qu'on va lire plus loin, l'est aussi par l'extravagance particulière des actes émanant de la perversion. Ce cas est particulièrement de nature à montrer nettement les rapports qui existent entre la soumission à la femme, l'humiliation par la femme et l'étrange effet sexuel qui en résulte.


Observation 50.—Masochisme. M. Z..., fonctionnaire, cinquante ans, grand, musculeux, bien portant, prétend être né de parents sains; cependant, à sa naissance, le père avait trente ans de plus que la mère. Une sœur de deux ans plus âgée que Z..., est atteinte de la monomanie de la persécution.

L'extérieur de Z... n'offre rien d'étrange. Le squelette est tout à fait viril, la barbe est forte, mais le torse n'a pas de poil du tout. Il dit lui-même qu'il est un homme sentimental qui ne peut rien refuser à personne; toutefois il est emporté, brusque, mais il se repent aussitôt de ses mouvements de colère. Z... prétend n'avoir jamais pratiqué l'onanisme. Dès sa jeunesse, il avait des pollutions nocturnes dans lesquelles l'acte sexuel n'a jamais joué un rôle, mais toujours la femme seule. Il rêvait, par exemple, qu'une femme qui lui était sympathique, s'appuyait fortement contre lui ou, qu'étant couché sur l'herbe, la femme par plaisanterie montait sur son dos. De tout temps, Z... eut horreur du coït avec une femme. Cet acte lui paraissait bestial. Malgré cela, il se sentait attiré vers la femme. Il ne se sentait à son aise et à sa place que dans la compagnie de belles filles et de belles femmes. Il était très galant sans être importun.

Une femme plantureuse, avec de belles formes et surtout un beau pied, pouvait, quand il la voyait assise, le mettre dans la plus grande excitation. Il sentait alors le désir violent de s'offrir pour lui servir de siège et pouvoir «supporter tant de splendeur». Un coup de pied, un soufflet, venus d'elle, lui auraient été le plus grand bonheur. L'idée de faire le coït avec elle lui faisait horreur. Il éprouvait le besoin de se mettre au service de la femme. Il lui semblait que les femmes aiment à monter à cheval. Il délirait à l'idée délicieuse de se fatiguer sous le poids d'une belle femme pour lui procurer du plaisir. Il se dépeignait une pareille situation dans tous les sens; il voyait dans son imagination le beau pied muni d'éperons, les superbes mollets, les cuisses rondes et molles. Toute dame de belle taille, tout beau pied de dame excitait fortement son imagination, mais jamais il ne laissait voir ces sensations étranges qui lui paraissaient à lui-même anormales, et il savait toujours se dompter. Mais, d'autre part, il n'éprouvait aucun besoin de lutter contre elles; au contraire, il aurait regretté d'abandonner ses sentiments qui lui sont devenus si chers.

À l'âge de trente-deux ans, Z... fit par hasard la connaissance d'une femme de vingt-sept ans qui lui était très sympathique, qui était divorcée de son mari et qui se trouvait dans la misère. Il s'intéressa à elle, travailla pour elle pendant des mois et sans aucune intention égoïste. Un soir elle lui demanda impérieusement une satisfaction sexuelle; elle lui fit presque violence. Le coït eut lieu. Z... prit la femme chez lui, vécut avec elle, faisant le coït avec modération; mais il considérait le coït plutôt comme une charge que comme un plaisir; ses érections devinrent faibles; il ne put plus satisfaire la femme et, un jour, celle-ci déclara qu'elle ne voulait plus continuer ses rapports avec lui puisqu'il l'excitait sans la satisfaire. Bien qu'il aimât profondément cette femme, il ne pouvait renoncer à ses fantaisies étranges. Il vécut donc en camarade avec elle, regrettant beaucoup de ne pouvoir la servir de la façon qu'il aurait désiré.

La crainte que ses propositions soient mal accueillies, ainsi qu'un sentiment de honte, l'empêchaient de se révéler à elle. Il trouvait une compensation dans ses rêves. Il rêvait entre autres être un beau coursier fougueux et être monté par une belle femme. Il sentait le poids de la cavalière, les rênes auxquelles il devait obéir, la pression de la cuisse contre ses flancs, il entendait sa voix belle et gaie. La fatigue lui faisait perler la sueur, l'impression de l'éperon faisait le reste et provoquait parfois l'éjaculation au milieu d'une vive sensation de volupté.

Sous l'obsession de pareils rêves, Z..., il y a sept ans, surmonta ses craintes et chercha à reproduire dans la réalité une scène analogue.

Il réussit à trouver des «occasions convenables».

Voici ce qu'il rapporte à ce sujet: «... Je savais toujours m'arranger de façon que, dans une occasion donnée, elle s'assît spontanément sur mon dos. Alors je m'efforçais de lui rendre cette situation aussi agréable que possible, et je faisais tant et si bien qu'à la prochaine occasion c'était elle qui me disait: «Viens, je veux chevaucher sur toi.» Étant de grande taille, je m'appuyais des deux mains sur une chaise, je mettais mon dos dans une position horizontale et elle l'enfourchait comme les hommes ont l'habitude de monter à cheval. Je contrefaisais alors autant que possible tous les mouvements d'un cheval et j'aimais à être traité par elle comme une monture et sans aucun égard. Elle pouvait me battre, piquer, gronder, caresser, tout faire selon son bon plaisir. Je pouvais supporter, pendant une demi-heure ou trois quarts d'heure, des personnes pesant 60 à 80 kilogrammes. Après ce laps de temps, je demandais toujours un moment de repos. Pendant cet entr'acte, les rapports entre ma «souveraine» et moi étaient tout à fait inoffensifs, et nous ne parlions pas même de ce qui venait de se passer. Un quart d'heure après, j'étais complètement reposé, et je me mettais de nouveau à la disposition de ma «souveraine». Quand le temps et les circonstances le permettaient, je continuais ce manège trois ou quatre fois de suite. Il arrivait que je m'y livrais dans la matinée et dans l'après-midi du même jour. Après, je ne sentais aucune fatigue ni aucun malaise, seulement j'avais peu d'appétit dans ces journées. Quand c'était possible, je préférais avoir le torse nu pour mieux sentir les coups de cravache. Ma «souveraine» était obligée d'être décente. Je la préférais avec de belles bottines, de beaux bas, des pantalons courts et serrant aux genoux, le torse complètement habillé, la tête coiffée d'un chapeau et les mains gantées.»

M. Z... rapporte ensuite que, depuis sept ans, il n'a plus fait le coït, mais qu'il se sentait tout de même puissant.

Le «chevauchage par la femme» remplace complètement pour lui cet acte «bestial», même lorsqu'il ne parvient pas à l'éjaculation.

Depuis huit mois, Z... a fait le voeu de renoncer à son sport masochiste, et il a tenu parole. Toutefois, il avoue que si une femme un peu belle lui disait sans ambage: «Viens, je veux t'enfourcher!» il n'aurait pas la force de résister à cette tentation. Z... demande à être éclairé et à savoir si son anomalie est guérissable, s'il doit être détesté comme un homme vicieux ou s'il n'est qu'un malade qui mérite de la pitié.

Le cas que voici ressemble beaucoup au précédent.


Observation 51.—Un homme trouve sa satisfaction sexuelle de la manière suivante. Il va de temps en temps chez une puella publica. Il fait serrer son pénis dans un anneau de porcelaine, tels qu'on en emploie pour suspendre les rideaux des fenêtres. On attache sur cet anneau deux ficelles qu'on passe entre ses jambes par derrière et qu'on attache ensuite au lit. Alors l'homme prie la femme de le fouetter sans miséricorde et de le traiter comme un cheval rétif. Plus la femme le pousse à tirer par ses cris et par les coups de fouet, plus il sent augmenter en lui l'excitation sexuelle; il a une érection probablement favorisée mécaniquement par la compression des vena dorsalis penis qui sont serrées par l'anneau lorsque les ficelles sont trop tendues. L'érection augmentant, le membre est comprimé par l'anneau, et enfin l'éjaculation se produit avec une vive sensation de volupté.

Déjà, dans les observations précédentes, l'action d'être foulé aux pieds joue un rôle, à côté d'autres phénomènes, pour exprimer chez le masochiste les situations d'humilié et de souffre-douleur. On voit l'emploi exclusif et étendu dans la plus grande mesure de ce moyen dans le cas classique suivant que Hammond (op. cit., p. 28), cite d'après une observation du Dr Cox[50], de Colorado.

Note 50: [(retour) ]

Transactions of the Colorado State medical society quoted in the Alienist and Neurologist, 1883. April, p. 347.

Ces cas forment un degré intermédiaire entre un autre genre de perversion et constituent un groupe spécial.


Observation 52.—X..., mari modèle, avec des principes moraux rigoureux, père de plusieurs enfants, est pris par moments, ou pour mieux dire par accès, de l'envie d'aller au bordel, d'y choisir deux ou trois des plus grandes filles et de s'enfermer avec elles. Alors il met son torse à nu, se couche par terre, croise les bras sur l'abdomen, ferme les yeux et fait marcher la puella sur sa poitrine nue, sur son cou et sa figure, en la priant d'enfoncer vigoureusement à chaque pas les talons dans sa chair. À l'occasion, il demande des filles encore plus lourdes ou quelques autres exercices qui rendent le procédé encore plus cruel. Au bout de deux ou trois heures, il en a assez, paie son compte et va à ses affaires pour revenir, une semaine après, se procurer de nouveau ce plaisir étrange.

Il arrive aussi quelquefois qu'il fait monter une de ces filles sur sa poitrine, et les autres doivent alors la prendre et la faire tourner sur ses talons comme une toupie jusqu'à ce que la peau de M. X... saigne sous les talons des bottines.

Souvent une des filles est obligée de se placer de façon à ce qu'elle tienne la bottine sur ses deux yeux et que le talon presse un peu la pupille de l'un des yeux tandis que l'autre pied chaussé est sur le cou. Dans cette position, il soutient le poids d'une personne d'environ 150 livres pendant quatre ou cinq minutes.

L'auteur parle d'une douzaine de cas analogues dont il a eu connaissance. Hammond suppose avec raison que cet homme, étant devenu impuissant dans ses rapports avec les femmes, cherchait et trouvait, par ce procédé étrange, un équivalent du coït; pendant qu'il laissait piétiner son corps jusqu'à en saigner, il éprouvait d'agréables sensations sexuelles accompagnées d'éjaculation.

Les neuf cas de masochisme que nous avons cités jusqu'ici et beaucoup d'autres cas analogues dont les auteurs font mention, constituent l'opposé du groupe des cas sadistes dont nous avons donné la description plus haut. De même que, dans ce groupe des sadistes, des hommes pervers cherchent une excitation et trouvent une satisfaction en maltraitant la femme, de même, dans le masochisme, ils cherchent à obtenir un effet semblable en endurant des mauvais traitements.

Mais, fait curieux, le groupe des sadistes, celui des assassins même, n'est pas sans avoir un pendant correspondant à celui du masochisme.

Dans ses extrêmes conséquences, le masochisme devrait aboutir au vif désir de se faire donner la mort par une personne de l'autre sexe, de même que le sadisme atteint son plus haut degré dans l'assassinat par volupté. Mais contre cette extrême conséquence se dresse l'instinct de la conservation, de sorte que l'idée extrême n'arrive jamais à être mise à exécution.

Quand tout l'édifice du masochisme n'est échafaudé qu'in petto, l'imagination des individus atteints peut même aller jusqu'aux idées extrêmes, ainsi que le prouve le cas suivant.


Observation 53.—Un homme d'âge moyen, marié et père de famille, qui a toujours mené une vita sexualis normale, mais qui prétend être né d'une famille très nerveuse, me fait les communications suivantes. Dans sa premières jeunesse, il était sexuellement très excité toutes les fois qu'il voyait une femme qui égorgeait un animal avec un couteau. À partir de cette époque, il fut pendant des années plongé dans ce rêve voluptueux que des femmes armées de couteaux le piquaient, le blessaient et même le tuaient. Plus tard, quand il commença à avoir des rapports sexuels normaux, ces idées perdirent pour lui tout leur charme pervers.

Il faut rapprocher ce dernier cas des observations citées plus haut et d'après lesquelles il y a des hommes qui trouvent une jouissance sexuelle à se laisser blesser légèrement par des femmes et à être menacés de mort par elles.

Ces fantaisies donneront peut-être l'explication de l'étrange fait qui va suivre et que je dois à une communication de M. le Dr Kœrber de Hankau (Silésie).


Observation 54.—Une dame m'a raconté l'histoire suivante. Jeune fille ignorante, elle fut mariée à un homme d'environ trente ans. La première nuit du mariage, il lui mit presque par force un petit bassin avec du savon dans les mains; il voulut alors, sans autre marque d'amour, qu'elle lui savonnât le menton et le cou comme s'il devait se faire la barbe. La jeune femme, tout à fait inexpérimentée, fit ce que son mari exigeait, et fut très étonnée de n'avoir, pendant les premières semaines de son mariage, appris rien autre chose des mystères de la vie matrimoniale. Son mari lui déclara que son plus grand plaisir était de se faire savonner la figure par elle. La jeune femme ayant plus tard consulté des amies, décida son mari à faire le coït et, comme elle l'affirme formellement, elle eut de lui par la suite trois enfants. Le mari est travailleur, même très rangé, mais il est brusque et morose. Il exerce le métier de négociant.

Il est très admissible que l'homme dont il est ici question ait considéré l'acte d'être rasé (ou les préparatifs par le savonnage) comme la réalisation symbolique d'idées de blessures et d'égorgement, de fantaisies sanguinaires, comme les idées qui hantèrent, dans un autre cas, un homme d'un certain âge pendant sa jeunesse, et que c'est cette symbolisation qui lui a procuré l'excitation et la satisfaction sexuelles. La parfaite contre-partie sadiste de ce cas ainsi envisagé se trouve dans l'observation 35 qui traite d'un cas de sadisme symbolique.

D'ailleurs, il y a tout un groupe de masochistes qui se contentent des signes symboliques de la scène qui correspond à leur perversion. Ce groupe correspond au groupe des sadistes «symboliques», ainsi que les groupes masochistes que nous avons cités plus haut correspondent aux autres groupes du sadisme. Les désirs pervers du masochiste peuvent (bien entendu toujours dans son imagination) aller jusqu'à «l'assassinat passif par volupté», mais, d'autre part, ils peuvent se contenter de simples indications symboliques de cette situation désirée. D'habitude cette situation se traduit par des mauvais traitements, ce qui, objectivement, dépasse le rêve d'être tué, mais reste en deçà de l'idée subjective.

À côté de l'observation 54, nous tenons encore à citer quelques cas analogues dans lesquels les scènes désirées et arrangées par le masochiste n'ont qu'un caractère purement symbolique et ne servent que pour indiquer la situation tant désirée.


Observation 55.—(Pascal, Igiene dell Amore.) Tous les trois mois, un homme d'environ quarante-cinq ans, venait chez une prostituée et lui payait 10 francs pour faire ce qui suit. La puella devait le déshabiller, lui lier pieds et mains, lui bander les yeux et en outre fermer les volets des fenêtres pour rendre la chambre obscure. Alors elle le faisait asseoir sur un divan et l'abandonnait dans cet état.

Une demi-heure plus tard, la fille devait revenir et délier les cordes. L'homme payait alors et s'en allait satisfait pour revenir dans trois mois.

Il paraît que cet homme en restant dans l'obscurité, complétait par son imagination l'idée qu'il était livré sans défense au pouvoir absolu d'une femme. Le cas suivant est encore plus étrange; c'est une comédie compliquée pour satisfaire des désirs masochistes.


Observation 56.—(Dr Pascal, ibid.) À Paris, un individu se rendait à des soirées fixées d'avance dans un appartement dont la propriétaire était disposée à se prêter à ses penchants étranges. Il entrait en tenue de soirée dans le salon de la dame qui devait le recevoir en grande toilette et d'un air hautain. Il l'appelait «marquise» et elle devait l'appeler: «mon cher comte». Il parlait ensuite du bonheur de la trouver toute seule, de son amour et de l'heure du berger. La dame devait alors jouer le rôle d'une dame froissée dans sa dignité. Le prétendu comte s'enflammait de plus en plus et demandait à la pseudo-marquise de lui poser un baiser sur l'épaule. Grande scène d'indignation; elle sonne, un valet loué exprès à cet effet, entre et met le comte à la porte. Le comte s'en va très content et paie richement les personnes qui ont joué cette comédie préparée.

Il faut distinguer de ce «masochisme symbolique» le «masochisme idéal» dans lequel la perversion psychique reste dans le domaine de l'idée et de l'imagination et n'essaie jamais de transporter dans la réalité les scènes rêvées. On peut considérer comme exemples de «masochisme idéal» les observations 49 et 53. On peut y faire rentrer aussi les deux cas suivants: le premier concerne un individu taré physiquement et intellectuellement, portant des marques de dégénérescence, et chez lequel l'impuissance physique et psychique s'est produite très tôt.


Observation 57.—M. Z..., vingt-deux ans, célibataire, m'a été amené par son tuteur pour consultation médicale, le jeune homme étant très nerveux et, de plus, sexuellement anormal. Son père, au moment de la conception, avait une maladie de nerfs.

Le malade était un enfant vif et doué de talents. On constata chez lui la masturbation dès l'âge de sept ans. À partir de neuf ans, il devint distrait, oublieux, ne pouvant faire de progrès dans ses études.

On était obligé de l'aider par des répétitions et par protection; c'est avec beaucoup de peine qu'il put finir ses classes au Real-gymnasium; pendant son année de volontariat, il se fit remarquer par son indolence, son manque de mémoire et divers coups de tête.

Ce qui amena à demander une consultation médicale fut un incident dans la rue. Z... s'était approché d'une dame et, d'une manière très importune, au milieu des marques d'une vive surexcitation, il avait voulu entamer une conversation à tout prix.

Le malade donne comme motif qu'il a voulu, par la conversation avec une honnête fille, s'exciter afin d'être capable de faire le coït avec une prostituée.

Le père de Z... considère son fils comme un garçon originairement bon et moral, mais sans énergie, faible, troublé, souvent désespéré des insuccès de la vie qu'il a menée jusqu'ici, comme un homme indolent qui ne s'intéresse qu'à la musique pour laquelle il a beaucoup de talent.

L'extérieur physique du malade, notamment son crâne plagiocéphale, ses grandes oreilles écartées, l'innervation du côté droit de la bouche, l'expression névropathique des yeux, indiquent un névropathe dégénéré.

Z... est d'une grande taille, robuste de corps, d'une apparence tout à fait virile. Le bassin est viril, les testicules sont bien développés; pénis très gros, mons Veneris très poilu, le testicule droit descend plus bas que le gauche, le réflexe crémastérien des deux côtés est faible. Au point de vue intellectuel, le malade est au-dessous de la moyenne. Il sent lui-même son insuffisance, se plaint de son indolence et prie qu'on lui rende la force de caractère. Son attitude gauche, embarrassée, son regard effarouché et son maintien nonchalant indiquent la masturbation. Le malade convient que, depuis l'âge de sept ans jusqu'à il y a un an et demi, il s'est masturbé de 8 à 12 fois par jour. Jusqu'à ces dernières années, époque où il devint neurasthénique (douleurs à la tête, incapacité intellectuelle, irritation spinale, etc.), il prétend avoir éprouvé toujours beaucoup de volupté en se masturbant. Depuis, il n'a plus cette sensation, et la masturbation a perdu pour lui tout son charme. Il est devenu de plus en plus timide, mou, sans énergie, lâche et craintif; il ne prend plus intérêt à rien, ne vaque à ses affaires que par devoir et se sent exténué. Il n'a jamais pensé au coït et, à son point de vue d'onaniste, il ne comprend pas comment les autres peuvent y trouver du plaisir.

J'ai recherché l'inversion sexuelle; j'ai obtenu un résultat négatif.

Il prétend n'avoir jamais senti de penchant pour les personnes de son propre sexe. Il croit plutôt avoir eu par ci par là une faible inclination pour les femmes. Il prétend avoir été amené à l'onanisme de lui-même. À l'âge de treize ans, il remarqua pour la première fois l'émission de sperme à la suite des manipulations onanistes.

Ce n'est qu'après avoir longuement insisté que Z... consentit à révéler tout entière sa vita sexualis. Ainsi qu'il ressort des renseignements qui suivront, on pourrait le classer comme un cas de masochisme idéal combiné à un sadisme rudimentaire. Le malade se rappelle bien distinctement que, dès l'âge de six ans, des «idées de violence» ont germé spontanément dans son esprit. Il était obsédé par l'idée que la fille de chambre lui écartait de force les jambes pour montrer ses parties génitales à d'autres personnes; qu'elle essayait de le jeter dans l'eau froide ou bouillante pour lui causer de la douleur. Ces idées de violence étaient accompagnées du sensations de volupté et provoquaient la masturbation. Plus tard, c'est le malade lui-même qui évoquait dans son imagination ces tableaux afin de se stimuler à la masturbation. Ils jouaient même un rôle dans ses rêves, mais ils n'amenaient jamais la pollution, évidemment parce que le malade se masturbait outre mesure pendant la journée.

Avec le temps se joignirent à ces idées masochistes de violence des idées sadiques. D'abord c'était l'image de garçons qui, par violence, se masturbaient mutuellement et se coupaient réciproquement les parties génitales. Souvent alors il se mettait en imagination dans le rôle d'un de ces garçons, tantôt dans le rôle actif, tantôt dans le rôle passif.

Plus tard, son esprit fut préoccupé par l'image de filles et de femmes qui s'exhibitionnaient l'une devant l'autre; il se présentait à son imagination des scènes où la fille de chambre écartait de force les cuisses d'une autre fille et lui tirait les poils du pubis; ensuite c'étaient des garçons cruels qui piquaient des filles et leur pinçaient les parties génitales.

Tous ces tableaux provoquaient chez lui des excitations sexuelles; mais il n'eut jamais de penchants à jouer un rôle actif dans ces scènes ou de les subir passivement. Il lui suffisait de se servir de ces représentations pour l'automasturbation. Depuis un an et demi ces scènes et ces désirs sont devenus plus rares, à la suite de la diminution du libido et de l'imagination sexuelle, mais leur sujet est resté toujours le même. Les idées de violence masochiste prévalent sur les idées sadistes. Depuis ces temps derniers, quand il aperçoit une dame, il lui vient toujours l'idée qu'elle a les mêmes idées sexuelles que lui. Cela explique en partie son embarras dans son commerce avec le monde. Comme le malade a entendu dire qu'il serait débarrassé de ses idées sexuelles qui lui sont devenues importunes, s'il s'habituait à une satisfaction normale de son instinct, il a, au cours des derniers dix-huit mois, tenté deux fois d'accomplir le coït, bien que cet acte lui répugnât et qu'il ne se promît aucun succès. Aussi l'essai s'est-il terminé chaque fois par un échec complet. La seconde fois il éprouva, au moment de sa tentative, une telle répugnance qu'il repoussa la fille et se sauva à toutes jambes.

Le second cas est l'observation suivante qu'un collègue a mise à ma disposition. Bien qu'aphoristique elle est de nature à montrer le caractère du masochisme, la conscience de la soumission.


Observation 58.—Masochisme. Z..., vingt-sept ans, artiste, de vigoureuse constitution physique, d'extérieur agréable, prétend n'être pas taré; bien portant pendant son enfance; est depuis l'âge de vingt-trois ans nerveux et enclin aux idées hypocondriaques. Au point de vue sexuel, il a un penchant à la fanfaronnade, mais toutefois il n'est pas capable de grands exploits. Malgré les avances que lui font les femmes, ses rapports avec elles se bornent à des caresses innocentes. Avec cela, il a un penchant curieux à convoiter les femmes qui se montrent farouches avec lui. Depuis l'âge de vingt-cinq ans, il a fait lui-même la constatation que les femmes, fussent-elles les plus laides, provoquent en lui une excitation sexuelle aussitôt qu'il aperçoit un trait impérieux et hautain dans leur caractère. Un mot de colère de la bouche d'une femme suffit pour provoquer chez lui les érections les plus violentes. Il était un jour assis au café et entendit la caissière, femme d'ailleurs très laide, gronder vertement et d'une voix énergique le garçon. Cette scène lui causa une violente émotion sexuelle qui, en peu de temps, aboutit à l'éjaculation. Z... exige des femmes avec lesquelles il doit avoir des rapports sexuels qu'elles le repoussent et lui fassent des misères de toutes sortes. Il dit que, seules, les femmes qui ressemblent aux héroïnes des romans de Sacher-Masoch pourraient l'exciter.

Ces faits où toute la perversion de la vita sexualis ne se manifeste que dans le domaine de l'imagination et de la vie intérieure des idées et de l'instinct, et n'arrive que rarement à la connaissance d'autrui, paraissent être assez fréquents. Leur signification pratique, comme en général celle du masochisme qui n'offre pas un aussi grand intérêt médico-légal que le sadisme, consiste uniquement dans l'impuissance psychique dans laquelle tombent ordinairement les individus atteints de cette perversion; leur portée pratique consiste en outre dans un penchant violent à la satisfaction solitaire sous l'influence d'images adéquates et dans les conséquences que ces pratiques peuvent entraîner.

Le masochisme est une perversion très fréquente, cela ressort suffisamment de ce qu'on en a déjà cité scientifiquement des cas relativement très nombreux; les diverses observations publiées plus haut en prouvent aussi la grande extension.

Les ouvrages qui s'occupent de la prostitution des grandes villes contiennent également de nombreux documents sur cette matière[51].

Note 51: [(retour) ]

Léo Taxil (op. cit., p. 238), donne la description de scènes masochistes dans les bordels de Paris. Là aussi on appelle «esclave» l'homme atteint de cette perversion.

Un fait intéressant et digne d'être noté, c'est qu'un des hommes les plus célèbres de tous les temps ait été atteint de cette perversion et en ait parlé dans son autobiographie bien qu'avec une interprétation quelque peu erronée.

Il ressort des Confessions de Jean-Jacques Rousseau que ce grand homme était atteint de masochisme.

Rousseau, dont la vie et la maladie ont été analysées par Mœbius (J.-J. Rousseau Krankheitsgeschichte, Leipzig 1889) et par Châtelain (La folie de J.-J. Rousseau, Neuchâtel 1890) raconte dans ses Confessions (1re partie Ier livre) combien Mlle Lambercier, alors âgée de trente ans, lui en imposait lorsque, à l'âge de huit ans, il était en pension et en apprentissage chez le frère de cette demoiselle. L'irritation de la dame, quand il ne savait promptement répondre à une de ses questions, ses menaces de le fouetter, lui faisaient la plus profonde impression. Ayant reçu un jour une punition corporelle de la main de Mlle L..., il éprouva, en dehors de la douleur et de la honte, une sensation voluptueuse et sensuelle qui lui donna une envie violente de recevoir encore d'autres corrections. Seule la crainte de faire de la peine à la dame, empêchait Rousseau de provoquer les occasions pour éprouver cette douleur voluptueuse. Un jour cependant il s'attira malgré lui une nouvelle punition de la main de Mlle L... Ce fut la dernière, car Mlle Lambercier dut s'apercevoir de l'effet étrange que produisait cet acte et, à partir de ce moment, elle ne laissa plus dormir dans sa chambre ce garçon de huit ans. Depuis R... éprouvait le besoin de se faire punir de la même façon qu'avec Mlle Lambercier, par des dames qui lui plaisaient, bien qu'il affirme n'avoir rien su des rapports sexuels avant d'être devenu jeune homme. On sait que ce ne fut qu'à l'âge de trente ans que Rousseau fut initié aux vrais mystères de l'amour par Mme de Warens et qu'il perdit alors son innocence. Jusque-là il n'avait que des sentiments et des langueurs pour les femmes en vue d'une flagellation passive et d'autres idées masochistes.

Rousseau raconte in extenso combien, avec ses grands besoins sexuels, il a souffert de cette sensualité étrange et évidemment éveillée par les coups de fouet, languissant de désirs et hors d'état de pouvoir les manifester. Ce serait cependant une erreur de croire que Rousseau ne tenait qu'à la flagellation seule. Celle-ci n'éveillait en lui qu'une sphère d'idées appartenant au domaine du masochisme. C'est là que se trouve en tout cas le noyau psychologique de son intéressante auto-observation. L'essentiel chez Rousseau c'était l'idée d'être soumis à la femme. Cela ressort nettement de ses Confessions où il déclare expressément:

«Être aux genoux d'une maîtresse impérieuse, obéir à ses ordres, avoir des pardons à lui demander, étaient pour moi de très douces jouissances.»

Ce passage prouve donc que la conscience de la soumission et de l'humiliation devant la femme était pour lui la principale chose.

Il est vrai que Rousseau lui-même était dans l'erreur en supposant que ce penchant à s'humilier devant la femme n'avait pris naissance que par la représentation de la flagellation qui avait donné lieu à une association d'idées.

«N'osant jamais déclarer mon goût, je l'amusais du moins par des rapports qui m'en conservaient l'idée.»

Pour pouvoir saisir complètement le cas de Rousseau et découvrir l'erreur dans laquelle il a dû tomber fatalement lui-même en analysant son état d'âme, il faut comparer son cas avec les nombreux cas établis de masochisme parmi lesquels il y en a tant qui n'ont rien à faire avec la flagellation et qui par conséquent nous montrent clairement le caractère originel et purement psychique de l'instinct d'humiliation.

C'est avec raison que Binet (Revue anthropologique, XXIV, p. 256) qui a analysé à fond le cas de Rousseau, attire l'attention sur la signification masochiste de ce cas en disant:

«Ce qu'aime Rousseau dans les femmes, ce n'est pas seulement le sourcil froncé, la main levée, le regard sévère, l'attitude impérieuse, c'est aussi l'état émotionnel dont ces faits sont la traduction extérieure; il aime la femme fière, dédaigneuse, l'écrasant à ses pieds du poids de sa royale colère.»

L'explication de ce fait énigmatique de psychologie a été résolue par Binet par l'hypothèse qu'il s'agissait de fétichisme, à cette différence près que l'objectif du fétichisme, l'objet d'attrait individuel (le fétiche), ne doit pas toujours être une chose matérielle comme la main, le pied, mais qu'il peut être aussi une qualité intellectuelle. Il appelle ce genre d'enthousiasme «amour spiritualiste» en opposition avec l'«amour plastique», comme cela a lieu dans le fétichisme ordinaire.

Ces remarques sont intéressantes, mais elles ne font que donner un mot pour désigner un fait; elles n'en fournissent aucune explication. Est-il possible de trouver une explication de ce phénomène? C'est une question qui nous occupera plus loin.

Chez Baudelaire, un auteur français célèbre ou plutôt mal réputé et qui a fini dans l'aliénation mentale, on trouve des éléments de masochisme et de sadisme. Baudelaire est aussi issu d'une famille d'aliénés et d'exaltés. Il était dès son enfance physiquement anormal. Sa vita sexualis était certainement morbide. Il entretenait des liaisons amoureuses avec des personnes laides et répugnantes, des négresses, des naines, des géantes. Il exprima à une très belle femme le désir de la voir suspendue par les mains pour pouvoir baiser ses pieds. Cet enthousiasme pour le pied nu se montre aussi dans une de ses poésies enfiévrées comme un équivalent de la jouissance sexuelle. Il déclarait que les femmes sont des animaux qu'il faut enfermer, battre et bien nourrir. Cet homme qui avouait ses penchants masochistes et sadistes, a fini dans l'idiotie paralytique (Lombroso: L'homme de génie).

Dans les ouvrages scientifiques on n'a, jusqu'à ces temps derniers, prêté aucune attention aux faits qui constituent le masochisme. On doit rappeler cependant que Tarnowsky (Die krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinns, Berlin, 1866) a rencontré dans sa pratique des hommes intelligents, très heureux en ménage, qui de temps en temps éprouvaient le désir irrésistible de se soumettre aux traitements les plus brutaux et les plus cyniques, de se faire injurier et battre par des Cynèdes, des pédérastes actifs ou des prostituées.

À remarquer aussi le fait observé par Tarnowsky, que, chez certains individus adonnés à la flagellation passive, les coups seuls, quand même ils font saigner le corps, n'amènent pas toujours le succès désiré (puissance ou du moins éjaculation au moment de la flagellation). «Il faut alors déshabiller de force l'individu en question, lui ligoter les mains, l'attacher à un banc, etc.; pendant ces manœuvres, il fait semblant d'opposer une résistance et de proférer des injures. Seuls, dans ces conditions, les coups de fouet ou de verge produisent une excitation qui aboutit à l'éjaculation.»

L'ouvrage d'O. Zimmermann (Die Wonne des Leids, Leipzig, 1885) renferme bien des documents sur ce sujet, puisés dans l'histoire de la littérature et de la civilisation[52].

Note 52: [(retour) ]

Il faut cependant bien séparer le masochisme de la thèse principale soutenue dans cet ouvrage, que l'amour contient toujours une part de douleur. De tout temps on a dépeint les langueurs de l'amour non partagé comme pleines de délices et de souffrances à la fois, et les poètes ont parlé des «tortures délicieuses» de la «volupté douloureuse». Il ne faut pas confondre cela avec les phénomènes du masochisme, ainsi que le fait Zimmermann. De même on ne peut comprendre dans cette catégorie les cas où l'on appelle cruelle l'amante qui ne veut pas se livrer. Toutefois, il est curieux de remarquer que Hamerling (Amor und Psyche, 4e chant), pour exprimer ce sentiment, a choisi des images tout à fait masochistes, telles que la flagellation, etc.

Plus récemment ce sujet a attiré l'attention.

A. Moll, dans son ouvrage «Les perversions de l'instinct génital» (édition française, Paris, Carré, 1893), cite une série de cas de masochisme qu'on a observés chez des individus atteints d'inversion sexuelle, entre autres le cas d'un masochiste à inversion sexuelle qui donne à un homme habitué à cela une instruction détaillée en vingt paragraphes pour se faire traiter en esclave et torturer.

Au mois de juin 1891, M. Dimitri von Stefanowsky, actuellement substitut du procureur impérial à Iaroslaw, en Russie, m'a dit que depuis trois ans déjà il a porté son attention sur ce phénomène de perversion de la vita sexualis que j'ai décrit sous le nom de masochisme, mais qu'il a désigné par le mot de «passivisme». Il y a un an et demi il a fait présenter par le professeur Kowalewsky de Charkow un travail sur ce sujet dans les Archives russes de psychiatrie, et, au mois de novembre 1888, il a fait à la Société juridique de Moscou une conférence sur ce sujet au point de vue juridique et psychologique (reproduite dans le Juridischen Boten, organe de la société en question).

V. Schrenk-Notring consacre, dans son ouvrage récemment paru (Die suggestions-therapie bei krankhaften erscheinungen des geschlechtssinnes, etc., Stuttgart, 1892), au masochisme ainsi qu'au sadisme quelques chapitres et cite plusieurs observations[53].

Note 53: [(retour) ]

Dans la littérature nouvelle, dans les romans et les contes, la perversion psycho-sexuelle qui fait le sujet de ce chapitre, a été traitée par Sacher-Masoch, dont les écrits, plusieurs fois cités, contiennent des descriptions de l'état d'âme morbide de ces individus. Beaucoup de gens atteints de cette perversion signalent les ouvrages de Sacher-Masoch comme une description typique de leur propre état psychique.

Zola a, dans sa Nana, une scène masochiste, de même que dans Eugène Rougon. Le décadentisme littéraire, plus moderne, en France et en Allemagne, s'occupe beaucoup de masochisme et de sadisme. Le roman moderne russe, s'il faut en croire Stefanowski, traite aussi ce sujet; mais, d'après les communications du voyageur Johann-Georg Forster (en 1751-94), cet état jouait déjà un rôle dans la chanson populaire russe.

B.—FÉTICHISME DU PIED ET DES CHAUSSURES. MASOCHISME LARVÉ

Au groupe des masochistes se rattache celui des fétichistes du pied et des chaussures, dont on compte des exemples nombreux. Ce groupe forme une transition avec les phénomènes d'une autre perversion distincte, le fétichisme, mais il est plus près du masochisme que du fétichisme, voilà pourquoi nous l'avons fait rentrer dans celui-là.

Par fétichistes j'entends des individus dont l'intérêt sexuel se concentre exclusivement sur une partie déterminée du corps de la femme ou sur certaines parties du vêtement féminin.

Une des formes les plus fréquentes du fétichisme consiste dans ce fait que le pied ou le soulier de la femme sont le fétiche qui devient l'unique objet des sentiments et des penchants sexuels.

Or il est fort probable, et cela ressort déjà de la classification logique des cas observés, que la plupart des cas de fétichisme des chaussures, peut-être tous, ont pour base un instinct d'humiliation masochiste plus ou moins conscient.

Déjà, dans le cas de Hammond (observation 52), le plaisir d'un masochiste consiste à se faire piétiner sur le corps. Les individus des observations 44 et 48 se laissent aussi fouler aux pieds; celui de l'observation 58, equus eroticus, est en extase devant le pied de la femme, et ainsi de suite. Dans la plupart des cas de masochisme, être foulé aux pieds est la principale forme expressive de la condition de servitude[54].

Note 54: [(retour) ]

Le désir de se laisser piétiner sur le corps se retrouve aussi chez les fanatiques religieux. Comparez Turgenjew: Contes étranges.

Parmi les nombreux cas précis de fétichisme des souliers, le cas suivant, rapporté par le docteur A. Moll, de Berlin, est particulièrement apte à montrer la connexité qui existe entre le masochisme et le fétichisme des souliers.

Ce cas offre beaucoup d'analogies avec celui que nous présente Hammond, mais il est relaté avec plus de détails et d'ailleurs très minutieusement observé.


Observation 59.—O. L..., trente et un ans, comptable dans une ville wurtembergeoise, issu d'une famille tarée.

Le malade est un homme de grande taille, fort, avec l'aspect d'une santé florissante. En général il est d'un tempérament calme; mais, dans certaines circonstances, il peut devenir très violent. Il dit lui-même qu'il est querelleur et chicaneur. L... est d'un bon caractère, généreux; pour la moindre raison il se sent porté à pleurer. À l'école, il passait pour un élève de talent, avec un don d'assimilation facile. Le malade souffre de temps en temps de congestions à la tête, mais pour le reste il se porte bien, si ce n'est qu'il se sent déprimé et souvent mélancolique, par suite de sa perversion sexuelle, dont on lira plus loin la description.

On n'a pu constater que fort peu de chose sur ses antécédents héréditaires.

Le malade donne sur le développement de sa vie sexuelle les renseignements suivants.

Dès sa première jeunesse, quand il n'avait que huit ou neuf ans, il souhaitait être chien et lécher les bottes de son maître d'école. Il croit qu'il est possible que cette idée lui ait été suggérée par le fait qu'il a vu un jour comment un chien léchait les bottes de quelqu'un; mais il ne peut l'affirmer formellement. En tout cas, ce qui lui paraît certain, c'est que les premières idées sur ce sujet lui sont venues pendant qu'il était à l'état de veille et non en rêve.

À partir de l'âge de dix ans et jusqu'à quatorze ans, L... cherchait toujours à toucher les bottines de ses camarades et même celles des petites filles; mais il ne choisissait que des camarades dont les parents étaient riches ou nobles. Un de ses condisciples, fils d'un riche propriétaire, avait des bottes d'écuyer; L..., en l'absence de son camarade, prenait souvent ces bottes dans ses mains, se frappait avec sur le corps ou les pressait sur sa figure. L... fit de même avec les bottes élégantes d'un officier de dragons.

Après la puberté, le désir se porta exclusivement sur les chaussures de femmes. Entre autres, pendant la saison de patinage, le malade cherchait par tous les moyens l'occasion d'aider aux femmes et aux filles à attacher ou à ôter leurs patins; mais il ne choisissait que des femmes ou des filles riches et distinguées. Quand il passait dans la rue ou ailleurs, il ne faisait que guetter les bottines élégantes. Sa passion pour les chaussures allait si loin qu'il prenait le sable ou la crotte qu'elles avaient foulé et le mettait dans son porte-monnaie et quelquefois dans sa bouche. N'ayant encore que quatorze ans, L... allait au lupanar et fréquentait un café-concert uniquement pour s'exciter par la vue de bottes élégantes; les souliers avaient moins de prise sur lui; sur ses livres d'école et sur les murs des cabinets il dessinait toujours des bottes. Au théâtre, il ne regardait que les souliers des dames. L... suivait dans les rues et même sur des bateaux à vapeur, pendant des heures entières, les dames qui portaient des bottines élégantes; il songeait en même temps avec enchantement comment il pourrait arriver à toucher ces bottines. Cette prédilection particulière pour les bottines s'est conservée chez lui jusqu'à maintenant. L'idée de se laisser piétiner par des dames bottées ou de pouvoir baiser ces bottines procure à L... la plus grande volupté. Il s'arrête devant les magasins de chaussures, rien que pour contempler les bottines. C'est surtout la forme élégante de la bottine qui l'excite.

Le patient aime surtout les bottines boutonnées très haut ou lacées très haut, avec des talons très hauts; mais les bottines moins élégantes, même avec des talons bas, excitent le malade si la femme est très riche, de haute position, et surtout si elle est fière.

À l'âge de vingt ans, L... tenta le coït, mais ne put y réussir, «malgré les plus grands efforts», comme il le dit. Pendant sa tentative de coït, le malade ne songeait pas aux souliers, mais il avait essayé de s'exciter préalablement par la vue de chaussures; il prétend que sa trop grande excitation fut cause de son échec. Il a tenté jusqu'ici le coït quatre ou cinq fois, mais toujours en vain; dans une de ces tentatives, le malade, qui est déjà très à plaindre, a eu le malheur de contracter une lues. Je lui demandai comment il comprenait la suprême volupté; il me déclara: «Ma plus grande volupté, c'est de me coucher nu sur le parquet et de me laisser ensuite piétiner par des filles chaussées de bottines élégantes; bien entendu, cela n'est possible qu'au lupanar.» D'ailleurs, le malade prétend que, dans bien des «lupanars», on connaît bien ce genre de perversion sexuelle des hommes. La preuve que cette perversion n'est pas très rare, c'est que les puellæ appellent les hommes de ce genre les «clients aux bottes». Le malade a rarement exécuté l'acte tel qu'il serait pour lui le plus beau et le plus agréable. Il n'a jamais eu d'idées qui l'aient poussé au coït, du moins pas dans le sens d'une immissio penis in vaginam; il n'y pourrait trouver aucun plaisir. De plus, il a, avec le temps, pris peur du coït, ce qui s'explique suffisamment par l'échec de ses tentatives; il dit lui-même que le fait de ne pouvoir achever le coït l'a toujours gêné. Le malade n'a jamais pratiqué l'onanisme proprement dit. Sauf les quelques cas où il a satisfait son penchant sexuel par l'onanisme avec des bottines ou par des pratiques analogues, il ne connaît pas ce genre de satisfaction, car, dans son excitation provoquée par les bottines, il s'en tient aux érections, et c'est tout au plus si, parfois, il a un écoulement lent et faible d'un liquide qu'il croit être du sperme.

L'aspect d'un soulier seul et d'un soulier qui n'est porté par personne excite aussi le malade, mais pas dans la même mesure que le soulier porté par une femme. Des souliers tout neufs et qui n'ont pas encore été portés l'excitent beaucoup moins que les souliers qui ont été déjà portés, mais qui ne sont pas usés et ont encore l'aspect neuf. C'est ce genre de souliers qui excite le plus le malade.

Le malade est aussi excité par les bottines de dames quand elles ne sont pas portées. Dans ce cas, L... se représente la dame pour compléter l'image; il presse la bottine contre ses lèvres et son pénis. L... «mourrait de plaisir» si une femme, honnête et fière, piétinait sur lui avec ses souliers.

Abstraction faite des qualités citées plus haut, telles que fierté, richesse, distinction qui, jointes à l'élégance de la bottine, offrent un charme particulier, le malade n'est pas insensible non plus aux qualités physiques du sexe féminin. Il a de l'enthousiasme pour les belles femmes, même sans penser aux bottines; mais cette affection ne vise aucune satisfaction sexuelle. Même dans leurs relations avec l'idée des bottines, les charmes physiques jouent un rôle; une femme laide et vieille ne saurait l'exciter, eût-elle les bottines les plus élégantes; les autres parties de la toilette et d'autres conditions encore jouent un rôle important, ce qui ressort déjà du fait que ce sont les bottines élégantes, portées par des femmes de distinction, qui produisent un effet particulièrement émotionnel sur lui. Une servante grossière, dans sa tenue de travail, ne l'exciterait pas, quand même elle serait chaussée des bottines les plus élégantes.

À l'heure qu'il est, ni les souliers, ni les bottines d'hommes ne produisent plus aucun charme sur le malade; il ne se sent pas non plus attiré sexuellement vers les hommes.

Par contre, d'autres circonstances provoquent très facilement une érection chez lui. Si un enfant s'assied sur ses genoux, s'il pose la main pendant quelque temps sur un chien ou sur un cheval, s'il est en chemin de fer ou s'il se promène à cheval, il se produit chez lui des érections qu'il attribue, dans ces derniers cas, aux mouvements du corps.

Chaque matin, il a des érections, et il est capable d'en provoquer en très peu de temps rien qu'en pensant qu'il touche des bottes comme il les désire. Autrefois, il avait souvent des pollutions nocturnes, environ toutes les trois ou quatre semaines, tandis que maintenant elles sont plus rares et n'ont lieu que tous les trois ou quatre mois.

Dans ses rêves érotiques, le malade est toujours excité sexuellement par la même pensée qui l'excite à l'état de veille. Depuis quelque temps, il croit sentir un écoulement de sperme au moment de ses érections; mais il n'en conclut ainsi que parce qu'il sent quelque chose de mouillé au bout de son pénis.

Toute lecture qui touche de près à la sphère sexuelle du malade l'excite d'une manière générale; ainsi, en lisant La Vénus à la fourrure, de Sacher-Masoch, il est si excité que «le sperme ne fait que filer».

D'ailleurs, cette sorte d'écoulement constitue pour L... une satisfaction complète de son instinct sexuel.

Je le questionnai pour savoir si les coups qu'il recevrait d'une femme l'exciteraient; il crut devoir répondre par l'affirmative. Il est vrai qu'il n'a jamais fait une expérience dans ce sens; mais quand une femme lui donnait, par plaisanterie, quelques coups, cela lui produisait toujours une impression très agréable.

Le malade éprouverait surtout un grand plaisir si une femme, même déchaussée, lui donnait des coups de pied. Mais il ne croit pas que les coups par eux-mêmes produiraient l'excitation: c'est plutôt l'idée d'être maltraité par la femme, ce qui peut se faire aussi bien par des injures que par des voies de fait. Du reste les coups et les injures n'auraient d'effet que s'ils venaient d'une femme orgueilleuse et distinguée.

En général, c'est le sentiment de l'humiliation et du dévouement de caniche qui lui procure de la volupté. «Si, dit-il, une dame m'ordonnait de l'attendre même par le froid le plus rigoureux, j'éprouverais, malgré la rigueur de la saison, une grande volupté.»

Je lui demandai si, en voyant la bottine, il était saisi d'un sentiment d'humiliation, il me répondit: Je crois que cette passion générale de l'humiliation s'est concentrée spécialement sur les bottines de dames, parce qu'on dit, sous forme symbolique, qu'une personne «n'est pas digne de délier les cordons des souliers d'une autre», et qu'un subordonné doit être à genoux.

Les bas de la femme exercent aussi un effet excitant sur le malade, mais à un degré moindre, et peut-être uniquement parce qu'ils évoquent l'idée de la bottine. La passion pour les bottines de dames a augmenté de plus en plus, et ce n'est que dans ces dernières années qu'il a cru s'apercevoir d'une diminution de cette passion. Il ne va plus que rarement chez les filles publiques; en outre, il est capable de se retenir. Pourtant cette passion le domine encore entièrement, et lui gâte tout autre plaisir. Une belle bottine de dame détournerait ses regards du plus beau des paysages. Actuellement il va souvent, pendant la nuit, dans les couloirs d'un hôtel, prend des bottines de dames élégantes qu'il baise, qu'il presse contre sa figure, mais surtout contre son pénis.

Le malade, qui a une belle situation matérielle, a fait, il y a quelque temps, un voyage en Italie dans l'unique but de devenir, sans se faire connaître, le valet d'une femme riche et de haute position. Ce projet n'a pas réussi.

Il est venu à la consultation et n'a pas suivi de traitement médical jusqu'ici.

Le récit de cette maladie que nous venons de reproduire, s'étend jusqu'à une période récente, pendant laquelle L... m'a donné par correspondance des renseignements sur son état de santé.

L'histoire qu'on vient de lire, se passe de longs commentaires. Elle me paraît une des images les plus exactes de la maladie; elle est de nature à éclaircir l'affinité supposée par Krafft-Ebing entre le fétichisme des chaussures et le masochisme[55].

Note 55: [(retour) ]

Le docteur Moll (op. cit., p. 130) fait cependant remarquer, contre cette manière de voir, dans le fétichisme du pied et des chaussures un phénomène de masochisme parfois latent et inexplicable: que le fétichiste préfère souvent des bottines à hauts talons, des chaussures d'une forme particulière, tantôt celles à boutons, tantôt les vernies. Contre cette objection il faut remarquer d'abord que les hauts talons caractérisent la bottine de la femme et qu'ensuite le fétichiste, abstraction faite du caractère sexuel de son penchant, a l'habitude d'exiger de son fétiche certaines particularités de nature esthétique. Comparez plus loin, Observation 90.

Le principal plaisir pour le malade c'est, comme il l'a déclaré toujours et sans que par des questions on lui ait suggéré sa réponse, la soumission à la femme qui doit être placée bien au-dessus de lui et par sa fierté et par sa grande position sociale.

Note 55: [(retour) ]

Le docteur Moll (op. cit., p. 130) fait cependant remarquer, contre cette manière de voir, dans le fétichisme du pied et des chaussures un phénomène de masochisme parfois latent et inexplicable: que le fétichiste préfère souvent des bottines à hauts talons, des chaussures d'une forme particulière, tantôt celles à boutons, tantôt les vernies. Contre cette objection il faut remarquer d'abord que les hauts talons caractérisent la bottine de la femme et qu'ensuite le fétichiste, abstraction faite du caractère sexuel de son penchant, a l'habitude d'exiger de son fétiche certaines particularités de nature esthétique. Comparez plus loin, Observation 90.

Nombreux sont les cas où, dans les limites de la sphère des idées masochistes complètement développées, le pied, la bottine ou la botte d'une femme, considérés comme instruments d'humiliation, deviennent l'objet d'un intérêt sexuel tout à fait particulier. Dans leurs gradations nombreuses qu'on peut facilement suivre, ils représentent la transition bien reconnaissable vers d'autres cas dans lesquels les penchants masochistes sont de plus en plus relégués au second rang et peu à peu échappent à la conscience, tandis que l'intérêt pour le soulier de la femme reste vivace dans la conscience et présente un penchant en apparence inexplicable. Ce sont de nombreux cas de fétichisme de la chaussure.

Les adorateurs si nombreux des souliers qui, comme tous les fétichistes, offrent aussi quelque intérêt au point de vue médico-légal (vol de chaussures), forment la limite entre le masochisme et le fétichisme.

On peut les considérer pour la plus grande partie ou même tous comme des masochistes larvés avec mobile inconscient, chez qui le pied ou le soulier de la femme est arrivé à une importance par lui-même, comme fétiche masochiste.

À ce propos nous allons citer encore deux cas dans lesquels les chaussures de la femme forment le centre de l'intérêt, il est vrai, mais où pourtant des penchants masochistes manifestes jouent encore un rôle important (Comparez observation 44).


Observation 60.—M. X..., vingt-cinq ans, né de parents sains, n'ayant jamais eu de maladies sérieuses, met à ma disposition l'autobiographie suivante.

À l'âge de dix ans, j'ai commencé à me masturber, mais sans idée voluptueuse. À cette époque déjà, je le sais pertinemment, la vue et l'attouchement des bottines de femmes élégantes avaient pour moi un charme particulier; aussi mon plus vif désir était de pouvoir me chausser de semblables bottines, désir que je réalisais à l'occasion des mascarades. Il y avait encore une autre idée qui me tourmentait: mon idéal était de me voir dans une situation humble; j'aurais voulu être esclave, battu, bref subir tout à fait les traitements qu'on trouve décrits dans les nombreuses histoires d'esclaves. Je ne saurais dire si ce désir s'est éveillé en moi spontanément ou s'il m'a été inspiré à la suite de la lecture d'histoires d'esclaves.

À l'âge de treize ans, je suis entré en puberté; avec les éjaculations qui se produisaient, mes sensations de volupté s'accrurent, et je me masturbai plus fréquemment, souvent deux ou trois fois par jour.

Dès l'âge de douze ans jusqu'à seize ans, je me figurais toujours, pendant l'acte de la masturbation, qu'on me forçait de porter des bottines de fille. La vue d'une bottine élégante au pied d'une fille un tant soit peu belle me grisait, et je reniflais avec avidité l'odeur du cuir. Afin de pouvoir sentir du cuir pendant l'acte de la masturbation, je m'achetai des manchettes en cuir que je reniflais en me masturbant. Mon enthousiasme pour les bottines de femme en cuir est encore le même aujourd'hui, seulement, depuis l'âge de dix-sept ans, il s'y mêle aussi le désir d'être valet, de cirer des bottines de femmes distinguées, d'être obligé de les aider à se chausser et à se déchausser.

Mes rêves nocturnes ne me montrent que des scènes où les bottines jouent un certain rôle: tantôt je suis couché aux pieds d'une dame pour renifler et lécher ses bottines.

Depuis un an, j'ai renoncé à l'onanisme et je vais ad puellas; le coït ne peut avoir lieu que lorsque je concentre ma pensée sur des bottines de dame à boutons; à l'occasion, je prends le soulier de la puella dans le lit. Je n'ai jamais eu de malaises à la suite de mes actes d'onanisme d'autrefois. J'apprends avec facilité, j'ai une bonne mémoire et jamais de ma vie je n'ai eu de maux de tête. Voilà tout ce qui concerne ma personne.

Encore quelques mots concernant mon frère. J'ai la ferme conviction que, lui aussi, il est fétichiste du soulier; parmi les nombreux faits qui me le prouvent je ne relève que le suivant: il éprouve un immense plaisir à se laisser piétiner sur le corps par une belle cousine. D'ailleurs je me fais fort de dire d'un homme qui s'arrête devant un magasin de chaussures pour regarder les marchandises, si c'est un «amant des souliers» ou non. Cette anomalie est très fréquente; quand, en compagnie de camarades, j'amène la conversation sur la question de savoir qu'est-ce qui excite le plus chez la femme, j'entends très souvent déclarer que c'est plutôt la femme habillée que la femme nue; mais chacun se garde bien de nommer son fétiche spécial.

Je suppose aussi qu'un de mes oncles est fétichiste du soulier.


Observation 61 (Rapportée par Mantegazza dans ses Études anthropologiques).—X..., américain, de bonne famille, bien constitué au point de vue physique et moral, n'était, depuis l'âge de la puberté, excité que par des souliers de femme. Le corps de la femme et même le pied nu ou seulement chaussé d'un bas ne lui faisaient aucune impression, mais le pied chaussé d'un soulier ou même le soulier seul lui causaient des érections et même des éjaculations. Il lui suffisait seulement de voir des bottes élégantes, c'est-à-dire des bottines de cuir noir boutonnées sur le côté, et avec de hauts talons. Son instinct génital était puissamment excité lorsqu'il touchait ou embrassait ces bottines ou bien qu'il s'en chaussait. Son plaisir augmente quand il peut planter des clous dans les talons, de façon à ce qu'en marchant les pointes des clous s'enfoncent dans sa chair. Il en éprouve des douleurs épouvantables mais en même temps une véritable volupté. Son suprême plaisir est de se mettre à genoux devant les beaux pieds d'une dame élégamment chaussée et de se laisser fouler par ces pieds. Si la porteuse de ces souliers est une femme laide, les chaussures ne produisent pas d'effet et l'imagination du malade se refroidit. S'il n'a à sa disposition que des souliers, il arrive par son imagination à y rattacher une belle femme et alors l'éjaculation se produit. Ses rêves nocturnes n'ont pour objet que des bottines de belles femmes. La vue des souliers de femmes dans les étalages choque le malade comme quelque chose de contraire à la morale, tandis qu'une conversation sur la nature de la femme lui paraît inoffensive et inepte. À plusieurs reprises, il a tenté le coït, mais sans succès. Il n'arrivait jamais à l'éjaculation.

Dans le cas suivant, l'élément masochiste est encore assez distinct, mais à côté il y a aussi des velléités sadistes (Comparez plus haut les tortureurs de bêtes).


Observation 62.—Jeune homme vigoureux, vingt-six ans. Ce qui l'excite sensuellement dans le beau sexe, ce sont uniquement des bottines élégantes aux pieds d'une femme bien «chic», surtout quand les bottines sont de cuir noir avec un talon très haut. La bottine sans la porteuse lui suffit. C'est sa suprême volupté de voir la bottine, de la palper et de l'embrasser. Le pied nu d'une dame ou seulement chaussé d'un bas le laisse absolument froid. Depuis son enfance il a un faible pour les bottines de dames. X... est puissant; pendant l'acte sexuel, il faut que la personne soit élégamment mise et qu'elle ait avant tout de belles bottines. Arrivé à l'apogée de l'émotion voluptueuse, des idées cruelles se mêlent à son admiration des bottines. Il faut qu'il pense avec délice aux douleurs d'agonie qu'a souffert l'animal dont la peau a fourni la matière des bottines. De temps en temps, il se sent poussé à apporter des poules et d'autres animaux vivants chez la Phryné pour que celle-ci les écrase de ses élégantes bottines et lui procure ainsi une plus grande volupté. Il appelle ce procédé «sacrifier aux pieds de Vénus». D'autres fois, la femme chaussée est obligée de le piétiner; plus elle l'écrase, plus il éprouve de plaisir.

Jusqu'à il y a un an, il se contentait, comme il ne trouvait aucun charme à la femme même, de caresser des bottines de femmes de son goût, et, au milieu de ces caresses, il avait des éjaculations et une satisfaction complète (Lombroso, Archiv. di psichiatria, IX, fascic. 3).

Le cas suivant rappelle en partie le troisième de cette série par l'intérêt que le malade attache aux clous des souliers (comme causes de douleur) et en partie le quatrième cas en ce qui concerne les éléments sadiques qui se font discrètement sentir.


Observation 63.—X..., trente-quatre ans, marié, issu de parents névropathiques; dons son enfance, a souffert de convulsions graves; étonnamment précoce (à l'âge de trois ans il savait déjà lire!), mais développé dans une seule direction, nerveux dès sa première enfance; a été saisi à l'âge de sept ans du violent désir de s'occuper de souliers de femmes ou plutôt des clous de ces souliers. Les voir, mais plus encore les toucher et les compter, procurait à X... un plaisir indescriptible.

Pendant la nuit, il lui fallait se figurer comment ses cousines se font prendre mesures pour des bottines, comment il clouait à l'une d'elles un fer à cheval ou lui coupait les pieds.

Avec le temps, ces scènes de souliers ont pris empire sur lui pendant la journée, et sans grande peine elles provoquaient des érections et des éjaculations. Souvent il prenait des souliers de femmes demeurant dans le même appartement; il lui suffisait de les toucher avec son pénis pour avoir une éjaculation. Pendant quelque temps, alors qu'il était étudiant, il réussit à refouler ces idées. Mais il vint un temps ou il se sentit forcé de guetter ne fût-ce que le bruit des pas féminins sur le pavé des rues, ce qui le faisait frémir de volupté, de même que de voir planter des clous dans des bottines de femmes, ou de voir des chaussures de femmes étalées dans les vitrines des magasins. Il se maria, et, dans les premiers mois de son mariage, il n'eut pas de ces impulsions. Peu à peu, il devint hystérique et neurasthénique.

À cette période, il avait des accès hystériques aussitôt qu'un cordonnier lui parlait de clous de souliers de dames ou de l'acte de clouer les talons des souliers de femmes. La réaction était encore plus violente quand il voyait une belle femme avec des souliers à gros clous. Pour avoir des éjaculations, il lui suffisait de découper en carton des talons de souliers de dames et d'y planter des clous, ou bien il achetait des souliers de dames, y faisait mettre des clous dans un magasin, les traînait sur le parquet, chez lui, et enfin les touchait avec le bout de son pénis. Mais spontanément aussi il lui venait des images voluptueuses de souliers, et au milieu de ces scènes il se satisfaisait par la masturbation.

X... est assez intelligent, zélé dans son emploi, mais il lutte en vain contre sa perversion. Il est atteint de phimosis; le pénis est court et incurvé à sa base, très peu apte à l'érection. Un jour le malade se laissa aller à se masturber en présence d'une dame arrêtée devant la boutique d'un cordonnier; il fut arrêté comme criminel. (Blanche, Archives de neurologie, 1882, nº 22.)

Il faut encore rappeler à ce propos le cas (cité plus loin, observation 111) d'un individu atteint d'inversion sexuelle et dont la sexualité n'était préoccupée que de bottines de domestiques masculins. Il aurait voulu se laisser piétiner sur le corps par eux, etc.

Un élément masochiste se manifeste encore dans le cas suivant.


Observation 64 (Dr Pascal, Igiene del' amore).—X..., négociant, a périodiquement, surtout quand il fait mauvais temps, les désirs suivants. Il aborde une prostituée, la première venue, et la prie de venir avec lui chez un cordonnier où il lui achète une belle paire de bottines vernies, à la condition qu'elle s'en chausse immédiatement. Cela fait, la femme doit traverser les rues, autant que possible dans les endroits les plus sales et les ruisseaux pour bien crotter les bottines. Puis, X... conduit la personne dans un hôtel et, à peine enfermé avec elle dans la chambre, il se précipite sur ses pieds, y frotte ses lèvres, ce qui lui procure un plaisir extraordinaire. Après avoir nettoyé les bottines de cette façon, il fait un cadeau en argent à la femme et s'en va.

De tous ces cas il ressort que le soulier est un fétiche chez le masochiste, évidemment en raison des rapports qui existent entre l'image du pied chaussé de la femme et l'idée d'être piétiné et humilié.

Si donc, dans d'autres cas de fétichisme du soulier, la bottine de la femme se montre comme seul excitant des désirs sexuels, on peut supposer qu'alors les mobiles masochistes sont restés à l'état latent. L'idée d'être foulé aux pieds, reste dans les profondeurs du domaine de l'inconscient, et c'est l'idée seule du soulier, en tant que moyen pour réaliser ces actes, qui surgit dans la conscience. Ainsi s'expliquent bien des cas qui autrement resteraient tout à fait inexplicables.

Il s'agit là d'un masochisme larvé dont le mobile pourrait paraître inconscient, sauf dans le cas exceptionnel où il est établi que son origine est due à une association d'idées provoquée par un incident précis dans le passé du malade, ainsi qu'on le verra dans les observations 87 et 88.

Ces cas de penchant sexuel pour les souliers de femme, sans motif conscient et sans qu'on en ait pu établir la cause ni l'origine, sont très nombreux[56]. Nous citerons comme exemples les trois faits suivants.

Note 56: [(retour) ]

Au fétichisme du pied se rattachent évidemment ces faits de certains individus qui, non satisfaits par le coït ou incapables de l'accomplir, le remplacent par le tritus membri inter pedes mulieris.


Observation 65.—Ecclésiastique, cinquante ans. Il se montre de temps en temps dans des maisons de prostituées, sous prétexte de louer une chambre dans ces maisons; il entre en conversation avec une puella, lance des regards de convoitise vers les souliers de la femme, lui en ôte un, osculatur et mordet caligam libidine captus; ad genitalia denique caligam premit, ejaculat semen semineque ejaculato axillas pectusque terit, revient de son extase voluptueuse, demande à la propriétaire du soulier la faveur de le garder quelques jours et le rapporte avec mille remerciements après le délai fixé. (Cantarano, La Psichiatria, V. p. 205.)


Observation 66.—Z..., étudiant, vingt-trois ans, issu d'une famille tarée: la sœur était mélancolique, le frère souffrait d'hysteria virilis. Le malade fut, dès sa première enfance, un être étrange, a souvent des malaises hypocondriaques. En lui donnant une consultation pour une «maladie de l'esprit», je trouve chez lui un homme à l'intelligence embrouillée, taré, présentant des symptômes neurasthéniques et hypocondriaques. Mes soupçons de masturbation se confirment. Le malade fait des révélations très intéressantes sur sa vita sexualis.

À l'âge de dix ans, il s'est senti vivement attiré par le pied d'un camarade. À l'âge de douze ans, il a commencé à s'enthousiasmer pour les pieds de femmes. C'était pour lui un plaisir délicieux de les voir. À l'âge de quatorze ans, il commença à pratiquer l'onanisme, en se représentant dans son imagination un très beau pied de femme. À partir de ce moment, il s'extasiait devant les pieds de sa sœur qui avait trois ans de plus que lui. Les pieds d'autres dames, en tant que celles-ci lui étaient sympathiques, l'excitaient sexuellement. Chez la femme, il n'y a que le pied qui l'intéresse. L'idée d'un rapport sexuel avec une femme lui fait horreur. Il n'a jamais essayé de faire le coït. À partir de douze ans, il n'éprouve plus aucun intérêt pour le pied masculin.

La forme de la chaussure du pied féminin lui est indifférente; ce qui est important, c'est que la personne lui soit sympathique. L'idée de jouir des pieds de prostituées lui inspire du dégoût. Depuis des années, il est amoureux des pieds de sa sœur. Rien qu'en voyant ses souliers, sa sensualité se trouve violemment excitée. Une accolade, un baiser de sa sœur ne produisent pas cet effet. Son suprême bonheur est de pouvoir enlacer le pied d'une femme sympathique et d'y poser ses lèvres. Souvent il fut tenté de toucher avec son pénis un des souliers de sa sœur; mais jusqu'ici il a su réprimer ce désir, d'autant plus que, depuis deux ans, sa faiblesse génitale étant très grande, l'aspect d'un pied suffit pour le faire éjaculer.

On apprend par son entourage que le «malade» a une «admiration ridicule» pour les pieds de sa sœur, de sorte que celle-ci l'évite et tâche toujours de lui cacher ses pieds. Le malade sent lui-même que son penchant sexuel pervers est morbide, et il est péniblement impressionné de ce que ses fantaisies malpropres aient précisément choisi comme objet le pied de sa propre sœur. Autant qu'il lui est possible, il évite les occasions et cherche à se compenser par la masturbation au cours de laquelle il a toujours présents dans son imagination des pieds de femmes, ainsi que dans ses pollutions nocturnes. Quand le désir devient trop violent, il ne peut plus résister à l'envie de voir les pieds de sa sœur.

Immédiatement après l'éjaculation, il est pris d'un vif dépit d'avoir été trop faible. Son affection pour le pied de sa sœur lui a valu bien des nuits blanches. Il s'étonne souvent qu'il puisse toujours continuer à aimer sa sœur. Bien qu'il trouve juste que sa sœur cache ses pieds devant lui, il en est souvent irrité, car cela l'empêche d'avoir sa pollution. Le malade insiste sur le fait qu'autrement il est d'une bonne moralité, ce qui est confirmé par son entourage.


Observation 67.—S..., de New-York, est accusé de vols commis sur la voie publique. Dans son ascendance, il y a de nombreux cas de folie; le frère et la sœur de son père sont également anormaux au point de vue intellectuel. À l'âge de sept ans, il eut deux fois un violent ébranlement du cerveau. À l'âge de treize ans, il est tombé d'un balcon. À l'âge de quatorze ans, S... eut de violents maux de tête. Au moment de ces accès, ou du moins immédiatement après, il se manifestait en lui un penchant étrange à voler un soulier, jamais une paire, appartenant aux membres féminins de sa famille, et de le cacher dans un coin. Quand on lui fait des reproches, il nie ou il prétend ne plus se rappeler cette affaire. L'envie de prendre des souliers lui vient périodiquement tous les trois ou quatre mois. Une fois il a essayé de dérober un soulier au pied d'une bonne; une autre fois il a enlevé un soulier de la chambre de sa sœur. Au printemps, il a déchaussé par force deux dames qui se promenaient dans la rue et leur a pris leurs souliers. Au mois d'août, S... quitta de bon matin son logement pour aller travailler dans l'atelier d'imprimerie où il était employé comme typographe.

Un moment après son départ, il arracha à une fille, dans la rue, un soulier, se sauva avec, et courut à son atelier où on l'arrêta pour vol.

Il prétend ne pas savoir grand'chose sur son action; à la vue du soulier, il lui vient, comme un éclair subit, l'idée qu'il en a besoin. Dans quel but? Il n'en sait rien. Il a agi avec absence d'esprit. Le soulier se trouvait, comme il l'avoua, dans une poche de son veston. En prison il était dans un tel état de surexcitation mentale qu'on craignit un accès de folie. Remis en liberté, il enleva encore les souliers de sa femme pendant qu'elle dormait. Son caractère moral, son genre de vie étaient irréprochables. C'était un ouvrier intelligent; seulement les occupations variées qui se suivaient trop rapidement le troublaient et le rendaient incapable de travailler. Il fut acquitté. (Nichols, Americ J. J., 1859; Beck, Medical jurisprud., 1860, vol. 1, p. 732.)

Le Dr Pascal (op. cit.) a cité encore quelques observations analogues et beaucoup d'autres m'ont été communiquées par des collègues et des malades.

C.—ACTES MALPROPRES COMMIS DANS LE BUT DE S'HUMILIER ET DE SE PROCURER UNE SATISFACTION SEXUELLE.—MASOCHISME LARVÉ

On a constaté de nombreux exemples d'hommes pervers dont l'excitation sexuelle, était produite par les sécrétions ou même par les excréments des femmes, qu'ils cherchent à toucher.

Ces cas ont probablement toujours comme base un penchant obscur au masochisme, avec recherche de la plus basse humiliation de soi-même et efforts pour y arriver.

Cette corrélation se dégage nettement des aveux faits par des personnes atteintes de cette hideuse perversion. L'observation qu'on va lire plus loin et qui concerne un individu atteint d'inversion sexuelle, est très instructive sous ce rapport.

Le sujet de cette observation ne s'extasie pas seulement à l'idée d'être l'esclave de l'homme aimé, invoquant pour cela le roman La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, sed etiam sibi fingit amatum poscere ut crepidas sudore diffluentes olfaciat ejusque stercore vescatur. Deinde narrat, quia non habeat, quæ confingat et exoptet, eorum loco suas crepidas sudore infectas olfacere suoque stercore vesci, inter quæ facta pene erecto se voluptate perturbari semenque ejaculari.

La signification masochiste des actes dégoûtants existe encore clairement dans le cas suivant qu'un collègue m'a communiqué.


Observation 68.—H.-R. G..., propriétaire, major en retraite, qui est mort à l'âge de soixante ans, est issu d'une famille où la légèreté, les dettes et le relâchement des idées éthiques sont héréditaires. Dès sa jeunesse, il s'adonna aux débauches les plus folles. Il était connu comme organisateur «des bals de nu». D'un caractère brutal et cynique, mais sévère et exact dans son service militaire qu'il a dû quitter pour une affaire malpropre qui n'a jamais été divulguée, il vécut en particulier pendant dix-sept ans. Insouciant de l'administration de sa fortune, il s'introduisait partout comme viveur; mais on l'évitait à cause de sa lascivité. Malgré sa brusquerie, on lui fit sentir qu'il était mis au ban de la bonne société. Voilà ce qui le décida à fréquenter ensuite de préférence le monde commun des cochers, des ouvriers et le «zinc» des cabarets. On n'a pu établir s'il avait des rapports sexuels avec des hommes; mais il est bien certain que, même à un âge avancé, il organisait avec un monde très mélangé des symposies, et, jusqu'à la fin de ses jours, il garda la réputation d'un débauché.

Dans les dernières années de sa vie, il avait pris l'habitude de stationner le soir, près des maisons en construction; il choisissait, parmi les ouvriers qui quittaient le bâtiment, les plus sales et les invitait à l'accompagner.

Il est bien établi qu'il faisait déshabiller ces journaliers, qu'il leur suçait ensuite l'orteil, et que, par ce procédé, il réveillait son libido qu'il satisfaisait ensuite.

Cantarano a publié aussi dans La Psichiatria (V. Année, p. 207) une observation d'un individu qui, avant de pratiquer le coït, et pour la même raison, suçait et mordait l'orteil de la puella qui depuis longtemps n'avait pas été lavé.

J'ai connu plusieurs cas où en dehors d'autres actes masochistes (mauvais traitements, humiliations), les malades s'adonnaient à ces penchants dégoûtants, et les dépositions faites par ces individus mêmes ne laissent plus subsister aucun doute sur la signification de ces actes malpropres. De pareils faits nous aident à comprendre d'autres cas qui, si on ne les envisageait pas dans leurs associations avec le penchant masochiste à l'humiliation, deviendraient absolument inexplicables[57].

Note 57: [(retour) ]

Il y a, dans ces cas, analogie avec les excès du délire religieux. L'extatique religieuse Antoinette Bouvignon de la Porte mélangeait sa nourriture avec des excréments afin de se mortifier (Zimmermann, op. cit., p. 124). Marie Alacoque, béatifiée depuis, léchait, pour sa mortification, les déjections des malades et suçait leurs orteils couverts de plaies.

Il est cependant vraisemblable que l'individu pervers n'a pas conscience de la vraie signification de ce penchant, et qu'il ne se rend compte que de son envie pour les choses dégoûtantes. Par conséquent, là aussi il y a masochisme larvé.

À cette catégorie de pervertis appartiennent d'autres cas observés par Cantarano (mictio et dans un autre cas même defæcatio puellæ ad linguam viri ante actum, usage d'aliments à odeur fécale pour être puissant), et enfin le cas suivant qui m'a été également communiqué par un médecin.


Observation 69.—Un prince russe très décrépit a fait déféquer sa maîtresse sur sa poitrine; elle dut s'accroupir au-dessus de lui en lui tournant le dos. De cette manière, il a pu réveiller les restes de son libido.

Un autre entretient très généreusement une maîtresse, à la condition qu'elle mange exclusivement du pain d'épice. Ut libidinosus fiat et ejaculare possit, excrementa feminæ ore excipit. Un médecin brésilien m'a raconté plusieurs cas de defæcatio feminæ in os viri qui sont parvenus à sa connaissance.

De pareils faits arrivent partout et ne sont pas rares. Toutes les sécrétions possibles, la salive, la mucosité nasale et même le cérumen des oreilles sont employés dans ce but et avalés avec avidité, oscula ad nates et même ad anum. (Le Dr Moll, op. cit., p. 135, rapporte des faits analogues chez les homosexuels). Le désir pervers très répandu de pratiquer le cunnilungus provient peut-être souvent de velléités masochistes.

Pelanda (Archivio di Psichiatria X, fascicolo 3-4) rapporte le fait suivant.


Observation 70.—W..., quarante-cinq ans, taré, était, dès l'âge de huit ans, adonné à la masturbation. A decimo sexto anno libidines suas bibendo recentem feminarum urinam satiavit. Tanta erat voluptas urinam bibentis ut nec aliquid olfaceret nec saperet, hæc faciens. Après l'avoir bu, il éprouvait toujours du dégoût, avait mal au cœur et se jurait de ne plus recommencer. Une seule fois il éprouva le même plaisir en buvant l'urine d'un garçon de neuf ans, avec lequel il s'était livré une fois à la fellatio. Le malade est atteint de délire épileptique.

Les faits cités dans ce groupe sont en parfaite opposition avec ceux du groupe des sadistes.

Il faut classer dans cette catégorie les faits plus anciens que Tardieu (Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, p. 206) avait déjà observés chez des individus séniles. Il décrit comme «renifleurs» ceux qui in secretos locos nimirum theatrorum posticos convenientes quo complures feminæ ad micturiendum festinant, per nares urinali odore excitati, illico se invicem polluunt.

Les «stercoraires» dont parle Taxil (La prostitution contemporaine) sont uniques dans ce genre.

Enfin, il faut encore donner place ici au fait suivant qui m'a été communiqué par un médecin.


Observation 71.—Un notaire, connu dans son entourage comme un original et un misanthrope depuis sa jeunesse et qui, pendant qu'il faisait ses études, était très adonné à l'onanisme, avait l'habitude, comme il le raconte lui-même, de stimuler ses désirs sexuels en prenant un certain nombre de feuilles de papier de latrine dont il s'était servi; il les étalait sur la couverture de son lit, les regardait et reniflait jusqu'à ce que l'érection se produisît, érection dont il se servait ensuite pour accomplir l'acte de la masturbation. Après sa mort, on a trouvé près de son lit un grand panier rempli de ces papiers. Sur chaque feuille, il avait soigneusement noté la date.

Il s'agit ici probablement d'une évocation imaginaire d'actes accomplis, comme dans les exemples précédents.

D.—LE MASOCHISME CHEZ LA FEMME

Chez la femme, la soumission volontaire à l'autre sexe est un phénomène physiologique. Par suite de son rôle passif dans l'acte de la procréation, par suite des mœurs des sociétés de tous les temps, chez la femme l'idée des rapports sexuels se rattache en général à l'idée de soumission. C'est pour ainsi dire le diapason qui règle la tonalité des sentiments féminins.

Celui qui connaît l'histoire de la civilisation sait dans quelle condition de soumission absolue la femme fut tenue de tout temps jusqu'à l'époque d'une civilisation relativement plus élevée[58].

Note 58: [(retour) ]

Les livres de droit du commencement du moyen âge donnaient à l'homme le droit de tuer sa femme; ceux des périodes suivantes lui accordaient encore le droit de la châtier. On en a fait un ample usage, même dans les classes élevées (Comparez Schultze, Das hæfische Leben sur Zeit des Minnesangs, Bd I. p. 163 f.). À côté on trouve le paradoxal hommage rendu aux femmes du moyen âge.

Un observateur attentif de la vie sociale reconnaîtra facilement, aujourd'hui même, comment les coutumes de nombreuses générations jointes au rôle passif que la nature a attribué à la femme, ont développé dans le sexe féminin la tendance instinctive à se soumettre à la volonté de l'homme. Il remarquera aussi que les femmes trouvent inepte une accentuation trop forte de la galanterie usuelle, tandis qu'une nuance d'attitude impérieuse est accueillie avec un blâme hautement manifesté, mais souvent avec un plaisir secret[59].

Note 59: [(retour) ]

Comparez les paroles de Lady Milford dans Kabale und Liebe de Schiller: «Nous autres femmes, nous ne pouvons choisir qu'entre la domination et la servitude; mais le plus grand bonheur du pouvoir n'est qu'un misérable pis-aller, si ce plus grand bonheur d'être esclaves d'un homme que nous aimons nous est refusé.» (Acte II, scène 1.)

Sous le vernis des mœurs de salon, l'instinct de la servitude de la femme est partout reconnaissable.

Ainsi il est tout indiqué de considérer le masochisme comme une excroissance pathologique des éléments psychiques, surtout chez la femme, comme une accentuation morbide de certains traits de son caractère sexuel psychique; il faut donc chercher son origine primitive dans le sexe féminin.

On peut admettre comme bien établi que le penchant à se soumettre à l'homme—(qu'on peut toutefois considérer comme une utile institution acquise et comme un phénomène qui s'est développé conformément à certains faits sociaux)—existe chez la femme, jusqu'à un certain point, comme un phénomène normal.

Que, dans ces circonstances, on n'arrive pas souvent à «la poésie» de l'hommage symbolique, cela tient en partie à ce que l'homme n'a pas la vanité du faible qui veut faire ostentation de son pouvoir (comme les dames du moyen âge en présence de leur cavalier servant), mais qu'il préfère en tirer un profit réel. Le barbare fait labourer ses champs par sa femme; le philistin de notre civilisation spécule sur la dot. La femme supporte volontiers ces deux états.

Il est probable qu'il y a chez les femmes des cas assez fréquents d'une accentuation pathologique de cet instinct dans le sens du masochisme, mais la manifestation en est réprimée par les conventions sociales. D'ailleurs, beaucoup de jeunes femmes aiment avant tout être à genoux devant leurs époux ou leurs amants. Chez tous les peuples slaves, dit-on, les femmes de basse classe s'estiment malheureuses quand elles ne sont pas battues par leurs maris.

Un correspondant hongrois m'assure que les paysannes du comitat de Somogy ne croient pas à l'amour de leur mari tant qu'elles n'ont pas reçu de lui une première gifle comme marque d'amour.

Il est difficile au médecin observateur d'apporter des documents humains sur le masochisme de la femme. Des résistances internes et externes, pudeur et convenances, opposent des obstacles presque insurmontables aux manifestations extérieures des penchants sexuels pervers de la femme.

De là vient qu'on n'a pu jusqu'ici constater scientifiquement qu'un seul cas de masochisme chez la femme; encore ce cas est entouré de circonstances accessoires qui le rendent obscur.


Observation 72.—Mlle V. X..., trente-cinq ans, née d'une famille très chargée, se trouve depuis quelques années dans la phase initiale d'une paranoia persecutoria. Cette maladie a eu pour cause une neurasthenia cerebrospinalis dont le point de départ doit être cherché dans une surexcitation sexuelle. Depuis l'âge de vingt-quatre ans, la malade était adonnée à l'onanisme. À la suite d'un espoir matrimonial déçu et d'une violente excitation sensuelle, elle en est venue à la masturbation et à l'onanisme psychique. Il n'y eut jamais chez elle d'affection pour des personnes de son propre sexe. Voici les dépositions de la malade: «À l'âge de six à huit ans, l'envie m'a prise d'être fouettée. Comme je n'ai jamais été battue et que je n'ai jamais assisté à la flagellation d'autrui, je ne peux pas m'expliquer comment ce désir étrange a pu se produire chez moi. Je ne peux que m'imaginer qu'il est congénital. J'éprouvais un véritable sentiment de délice à ces idées de flagellation et, dans mon imagination, je me représentais combien ce serait bon d'être fouettée par une amie. Jamais la fantaisie ne m'est venue de me laisser fouetter par un homme. Je jouissais à l'idée seule et n'ai jamais essayé de mettre à exécution mes fantaisies. À partir de l'âge de dix ans, j'ai perdu ces idées. Ce n'est qu'à l'âge de trente-quatre ans, lorsque j'eus lu les Confessions de Rousseau, que je compris ce que signifiait cette envie d'être flagellée, et qu'il s'agissait chez moi des mêmes idées morbides que chez Rousseau. Jamais, depuis l'âge de dix ans, je n'ai eu de pareilles tendances.»

Ce cas doit évidemment, par son caractère primitif ainsi que par l'évocation de Rousseau, être classé comme cas de masochisme. Que ce soit une amie qui, dans l'imagination, exerce le rôle de flagellant, cela s'explique simplement par le fait qu'ici les sentiments masochistes entrent dans la conscience d'une enfant avant que la vita sexualis soit développée et que le penchant pour l'homme se manifeste. L'inversion sexuelle est absente dans ce cas d'une façon absolue.

ESSAI D'EXPLICATION DU MASOCHISME

Les faits de masochisme comptent certainement parmi les plus intéressants de la psychopathologie. Avant d'essayer de les expliquer, il faut d'abord bien établir ce qui est essentiel et ce qui est secondaire dans ce phénomène.

L'essentiel, dans le masochisme, c'est, dans tous les cas, l'envie d'être absolument soumis à la volonté d'une personne de l'autre sexe (dans le sadisme, au contraire, le règne absolu sur cette personne), mais avec provocation et accompagnement de sensations sexuelles se traduisant par du plaisir qui va jusqu'à produire l'orgasme. Le secondaire, c'est, d'après le critérium précédent, la manière spéciale dont cette condition de dépendance ou de règne est manifestée, que ce soit par des actes purement symboliques ou qu'il y ait en même temps désir de supporter des douleurs causées par une personne de l'autre sexe.

Tandis qu'on peut considérer le sadisme comme une excroissance pathologique du caractère sexuel viril dans ses particularités psychiques, le masochisme est plutôt une excroissance morbide des particularités psychiques propres à la femme.

Il existe sans doute aussi des cas très fréquents de masochisme chez l'homme; ce sont ceux qui deviennent pour la plupart apparents et remplissent presque à eux seuls toute la casuistique. Nous en avons donné les raisons plus haut.

Tout d'abord, à l'état d'excitation voluptueuse, chaque impression exercée sur l'excité par la personne qui est le point de départ du charme sexuel, vient indépendamment du genre de cette impression.

C'est encore une chose tout à fait normale que des tapes légères et de petits coups de poing soient considérés comme des caresses[60].

Like the lovers pinch wich hurts and is desired.

(Shakespeare, Antonius and Cleopatra.)

Note 60: [(retour) ]

Nous trouvons des faits analogues chez les animaux inférieurs. Les chenilles du poumon (Pulmonata Cuv.) possèdent une soi-disant «flèche d'amour», baguette de chaux pointue qui se trouve dans une pochette particulière de leur corps et qu'elles font sortir au moment de l'accouplement. C'est un organe d'excitation sexuelle qui, d'après sa constitution, doit être un excitant douloureux.

De là il n'y a pas loin à conclure que le désir d'éprouver une très forte impression de la part du consors amène, dans le cas d'une accentuation pathologique de l'ardeur amoureuse, à l'envie de recevoir des coups, la douleur étant toujours un moyen facile pour produire une forte impression physique. De même que, dans le sadisme, la passion sexuelle aboutit à une exaltation dans laquelle l'excès de l'émotion psychomotrice déborde dans les sphères voisines, il se produit de même, dans le masochisme, une extase dans laquelle la marée montante d'un seul sentiment engloutit avidement toute impression venant de la personne aimée et la noie dans la volupté.

La seconde cause, la plus puissante du masochisme, doit être cherchée dans un phénomène très répandu qui rentre déjà dans le domaine d'un état d'âme insolite et anormal, mais pas encore dans celui d'un état perverti.

J'entends ici ce fait fréquent qu'on observe dans des cas très nombreux et sous les formes les plus variées, qu'un individu tombe d'une façon étonnante et insolite sous la dépendance d'un individu de l'autre sexe, jusqu'à perdre toute volonté, dépendance qui force l'assujetti à commettre et à tolérer des actes compromettant souvent gravement ses propres intérêts, contraires et aux lois et aux mœurs.

Dans les phénomènes de la vie normale, cette dépendance varie selon l'intensité du penchant sexuel qui est ici en jeu et le peu de force de volonté qui devrait contrebalancer l'instinct. Il n'y a donc qu'une différence quantitative, mais non pas qualitative, comme c'est le cas dans les phénomènes du masochisme.

J'ai désigné sous le nom de servitude sexuelle ce fait de dépendance anormale, mais non encore perverse, d'un homme vis-à-vis d'un individu de l'autre sexe, fait qui offre un grand intérêt, surtout au point de vue médico-légal. Je l'ai nommé ainsi parce que les conditions qui en résultent sont empreintes d'une marque de servitude[61]. La volonté du sujet dominateur commande à celle du sujet asservi, comme la volonté du maître à celle du serviteur[62].

Note 61: [(retour) ]

Comparer l'essai de l'auteur «Sur la servitude sexuelle et le masochisme» dans Psychiatrische Jahrbücher, t. X, p. 169, où ce sujet a été traité à fond, surtout au point de vue médico-légal.

Note 62: [(retour) ]

Bien qu'on les emploie au figuré pour de pareilles situations, j'ai cru devoir éviter ici les expressions esclave et esclavage, parce que ce sont des termes qu'on emploie de préférence pour le masochisme dont il faut bien distinguer la «servitude».

L'expression de servitude ne doit pas être confondue non plus avec la sujétion de la femme de J. St. Mill. Mill désigne par cette expression des mœurs et des lois, des phénomènes historiques et sociaux. Mais ici nous ne parlons que de faits nés de mobiles individuels particuliers et qui sont en contradiction avec les lois et les mœurs en usage. En outre, il est question des deux sexes.

Cette servitude sexuelle est, comme nous le disions, un phénomène anormal, même au point de vue psychique.

Elle commence là où la règle extérieure, les limites de la dépendance d'une partie sur l'autre ou de la dépendance mutuelle, tracées par la loi et les mœurs, sont transgressées à la suite d'une particularité individuelle due à l'intensité de mobiles qui en eux-mêmes sont tout à fait normaux. La servitude sexuelle n'est pas du tout un phénomène pervers: les agents moteurs sont les mêmes que ceux qui mettent en mouvement, quoique avec moins de vivacité, la vita sexualis psychique renfermée dans les limites et les règles normales.

La peur de perdre sa compagne, le désir de la contenter toujours, de la conserver aimable et disposée aux rapports sexuels, sont ici les mobiles qui poussent le sujet asservi.

D'un côté un amour excessif qui, surtout chez la femme, n'indique pas toujours un degré excessif de sensualité; de l'autre, une faiblesse de caractère: tels sont les premiers éléments de ce processus insolite[63].

Note 63: [(retour) ]

Le fait le plus important, dans ces cas, c'est peut-être que l'habitude d'obéir développe une sorte de mécanisme d'obéissance inconsciente qui fonctionne avec une exactitude automatique et qui n'a pas à lutter contre des idées contraires, parce qu'il est au delà de la limite de la conscience nette, et qu'il peut être manié comme un instrument inerte par la partie régnante.

Le mobile de l'autre sujet, c'est l'égoïsme, qui peut se donner libre cours.

Les faits de servitude sexuelle sont très variés dans leurs formes, et leur nombre est très grand[64].

Note 64: [(retour) ]

Dans les littératures de tous les pays et de toutes les époques, la servitude sexuelle joue un grand rôle. Les phénomènes insolites mais non pervers de la vie de l'âme sont pour le poète des sujets heureux et qu'il lui est permis de traiter. La description la plus célèbre de la «servitude» chez l'homme, est celle de l'abbé Prévost dans sa Manon Lescaut. Une description parfaite de la servitude chez la femme se trouve dans le roman Leone Leoni, de George Sand. Il faut citer ici la Kæthchen von Heilbronn de Kleist, qui lui-même désigne cette pièce comme l'opposé de sa Penthésilée (sadisme), enfin la Griselidis de Halm et beaucoup d'autres poésies analogues.

Nous rencontrons à chaque pas dans la vie des hommes tombés dans la servitude sexuelle. Il faut compter parmi les gens de cette catégorie les maris qui vivent sous la domination de leur femme, surtout les hommes déjà vieux qui épousent de jeunes femmes et qui veulent racheter leur disproportion d'âge et de qualités physiques par une condescendance absolue à tous les caprices de l'épouse; il faut aussi classer dans cette catégorie les hommes trop mûrs qui, en dehors du mariage, veulent renforcer leurs dernières chances d'amour par d'immenses sacrifices, et aussi les hommes de tout âge qui, pris d'une violente passion pour une femme, se heurtent à une froideur calculée et doivent capituler dans de dures conditions; les gens très amoureux qui se laissent entraîner à épouser des catins connues; les hommes qui, pour courir après des aventurières, abandonnent tout, jouent leur avenir; les maris et les pères qui délaissent épouse et enfants, et qui placent les revenus d'une famille aux pieds d'une hétaïre.

Quelque nombreux que soient les exemples de servitude chez l'homme, tout observateur un peu impartial de la vie conviendra que leur nombre et leur importance sont bien inférieurs à ceux observés chez la femme. Ce fait est facilement explicable. Pour l'homme, l'amour n'est presque toujours qu'un épisode; il a une foule d'autres intérêts importants; pour la femme, au contraire, l'amour est la vie: jusqu'à la naissance des enfants, l'amour tient le premier rang, et souvent même après la naissance des enfants. Ce qui est encore plus important, c'est que l'homme peut dompter son penchant ou l'apaiser dans des accouplements pour lesquels il trouve de nombreuses occasions. La femme, dans les classes supérieures, quand elle est alliée à un homme, est obligée de se contenter de lui seul, et, même dans les basses couches sociales, la polyandrie se heurte encore à des obstacles considérables.

Voilà pourquoi, pour la femme, l'homme qu'elle possède signifie le sexe tout entier. Son importance pour elle devient par ce fait immense. De plus, les rapports normaux, tels que la loi et les mœurs les ont établis entre l'homme et la femme, sont loin d'être établis d'après les règles de la parité et destinent déjà la femme à une grande dépendance.

Sa servitude deviendra encore plus grande par les concessions qu'elle fait à l'amant pour obtenir de lui cet amour qui pour elle ne peut se remplacer; dans la même mesure s'augmenteront les prétentions des hommes qui sont décidés à mettre à profit leurs avantages et à faire métier d'exploiter l'abnégation illimitée de la femme.

Tels sont: le coureur de dot qui se fait payer des sommes énormes pour détruire les illusions qu'une vierge s'était faite de lui; le séducteur réfléchi et calculateur qui compromet une femme et spécule en même temps sur la rançon et le chantage; le soldat aux galons d'or, l'artiste musicien à la crinière de lion qui savent provoquer chez la femme un brusque: «Toi ou la mort!» un bon moyen pour payer les dettes ou pour s'assurer une vie facile; le simple troupier qui, dans la cuisine, fait payer son amour par la cuisinière en bons repas; l'ouvrier-compagnon qui mange les économies de la patronne qu'il a épousée; et enfin le souteneur qui force par des coups la prostituée, dont il vit, à lui gagner chaque jour une certaine somme. Ce ne sont là que quelques-unes des diverses formes de la servitude dans laquelle la femme tombe forcément par suite de son grand besoin d'amour et des difficultés de sa position.

Il était nécessaire de donner une courte description de la servitude sexuelle, car il faut évidemment voir en elle le terrain propice d'où la principale racine du masochisme est sortie. La servitude ainsi que le masochisme consistent essentiellement en ce que l'individu atteint de cette anomalie se soumet absolument à la volonté d'une personne d'un autre sexe et subit sa domination[65].

Note 65: [(retour) ]

Il peut se produire des cas où la servitude sexuelle se traduise par les mêmes actes que ceux qui sont particuliers au masochisme. Quand des hommes brutaux battent leurs femmes et que celles-ci le tolèrent par amour, sans cependant avoir la nostalgie des coups, il y a dans cette servitude un trompe-œil qui peut nous faire croire à l'existence du masochisme.

On peut cependant faire une démarcation nette entre les deux phénomènes, car ils diffèrent non pas par leur gradation, mais par leur nature. La servitude sexuelle n'est pas une perversion; elle n'a rien de morbide. Les éléments auxquels elle doit son origine, l'amour et la faiblesse de la volonté, ne sont pas pervers; seule la disproportion de leurs forces mutuelles donne un résultat anormal qui souvent est opposé aux intérêts personnels, aux mœurs et aux lois. Le mobile auquel la partie subjuguée obéit en subissant la domination, c'est le penchant normal vers la femme (ou réciproquement vers l'homme), penchant dont la satisfaction est le prix et la compensation de la servitude subie. Les actes de la partie subjuguée, actes qui sont l'expression de la servitude sexuelle, sont accomplis sur l'ordre de la partie dominante pour servir à la cupidité de cette dernière. Ils n'ont pour la partie assujettie aucun but indépendant, ils ne sont pour elle que des moyens d'obtenir ou de conserver la possession de la partie dominatrice, ce qui est le vrai but final. Enfin, la servitude est une conséquence de l'amour pour une personne déterminée; elle n'a lieu que lorsque cet amour s'est déclaré.

Les choses sont tout autres dans le masochisme qui est nettement morbide, et qui, en un mot, est une perversion. Là, le mobile des actes et des souffrances de la partie assujettie se trouve dans le charme que la tyrannie exerce sur elle. Elle peut, en même temps, désirer aussi le coït avec la partie dominante; dans tous les cas, son penchant vise aussi les actes servant d'expression à la tyrannie comme objets directs de sa satisfaction. Ces actes dans lesquels le masochisme trouve son expression, ne sont pas pour le subjugué un moyen d'arriver au but comme c'est le cas dans la servitude, car ils sont eux-mêmes le but final. Enfin, dans le masochisme, la nostalgie de la soumission se manifeste a priori, avant qu'il y ait une affection pour un objet d'amour concret.

La connexité qu'on peut admettre entre la servitude et le masochisme vient du trait commun des phénomènes externes de la dépendance, malgré la différence des mobiles; la transition de l'anomalie à la perversion se produit probablement de la façon suivante.

Celui qui reste pendant longtemps en état de servitude sexuelle sera plus enclin à contracter de légères tendances masochistes. L'amour, qui supporte volontiers la tyrannie pour l'amour de la personne aimée, devient alors directement un amour de la tyrannie. Quand l'idée d'être tyrannisé s'est longtemps associée à une représentation de l'objet aimé, accompagnée d'un sentiment de plaisir, cette manifestation de la sensation de plaisir finit par se reporter sur la tyrannie même et il se produit de la perversion. Voilà comment le masochisme peut être acquis[66].

Note 66: [(retour) ]

C'est un fait bien intéressant et qui repose sur l'analogie qui existe entre la sujétion et le masochisme, relativement à leur manifestation extérieure, que pour décrire la servitude sexuelle on emploie généralement, soit par plaisanterie, soit au figuré, des expressions comme celles-ci: «esclavage, être enchaîné, porter des fers, agiter le fouet sur quelqu'un, atteler quelqu'un à son char de triomphe, être aux pieds de quelqu'un, sous le règne de la culotte, etc.», toutes choses qui, prises au pied de la lettre, sont pour le masochiste, l'objet de ses désirs pervers.

Ces locutions imagées sont d'un fréquent usage dans la vie ordinaire et sont presque devenues triviales. Elles ont pris leur origine dans la langue poétique. De tout temps la poésie a vu dans l'image d'ensemble d'une violente passion amoureuse, l'état de dépendance de l'objet qui peut ou qui doit se refuser, et les phénomènes de la servitude se sont toujours présentés à l'observation des poètes. Le poète, en choisissant des termes comme ceux que nous venons de citer, pour représenter avec des images frappantes la dépendance de l'amoureux, suit absolument le même chemin que le masochiste qui, pour se représenter d'une manière frappante sa dépendance (qui est pour lui le but), cherche à réaliser des situations correspondant à son désir.

Déjà la poésie antique désigne l'amante par le mot domina et emploie de préférence l'image de la captivité chargée de fers (Horace, Od., IV, 11). Dès cette époque et jusqu'aux temps modernes, (comparez Grillparzer, Ottokar, IVe acte: «Régner est si doux, presque aussi doux qu'obéir») la poésie galante de tous les siècles est remplie de phrases et de métaphores semblables. Sous ce rapport, l'histoire de l'origine du mot «maîtresse» est aussi très intéressante.

Mais la poésie réagit sur la vie. C'est de cette façon qu'a pu prendre naissance le service des dames chez les courtisanes du moyen âge. Ce service avec adoration des femmes comme «maîtresses» dans la société aussi bien que dans les liaisons d'amour isolées, en assimilant les rapports entre féaux et serfs avec les rapports entre le chevalier et sa dame, avec la soumission à tous les caprices féminins, aux épreuves d'amour et aux vœux, à l'engagement d'obéissance à tous les ordres des dames, apparaît comme un développement et un perfectionnement systématique de la servitude amoureuse. Certains phénomènes extrêmes, commue, par exemple, les souffrances d'Ulric de Lichtenstein ou de Pierre Vidal au service de leurs dames, ou les menées de la confrérie des «Galois» en France qui cherchaient le martyre par amour et se soumettaient à toutes sortes de tortures, portent déjà une empreinte bien visible du caractère masochiste, et montrent la transition naturelle d'un état vers l'autre.

Un faible degré de masochisme peut bien être engendré par la servitude et peut, par conséquent, être acquis. Mais le vrai masochisme complet et profondément enraciné, avec sa nostalgie brûlante de soumission dès la première enfance, tel que le dépeignent les personnes mêmes qui en sont atteintes, est toujours congénital.

La meilleure explication de l'origine du masochisme complet, perversion toutefois assez rare, serait dans l'hypothèse que cette perversion est née de la servitude sexuelle, anomalie de plus en plus fréquente, qui parfois se transmet par hérédité à un individu psychopathe de façon à dégénérer en perversion. On a démontré plus haut qu'un léger déplacement des éléments psychiques qui jouent ici un rôle, peut amener cette transition. Ce que peut faire, pour les cas possibles de masochisme acquis, l'habitude associative, l'hérédité peut le faire pour les cas bien établis de masochisme congénital. Aucun élément nouveau ne s'ajoute alors à la servitude; au contraire, un élément disparaît, le raisonnement qui rattache l'amour à la dépendance, et qui constitue la différence entre l'anomalie et la perversion, entre la servitude et le masochisme. Il est tout naturel que ce soit la partie d'instinct seule qui se transmette par hérédité.

Cette transition de l'anomalie à la perversion par transmission héréditaire s'effectuera facilement, surtout dans le cas où la disposition psychopathique du descendant fournit un autre facteur pour le masochisme, c'est-à-dire l'élément que nous avons appelé la première cause du masochisme: la tendance des natures sexuellement hyperesthésiées à assimiler aux impressions sexuelles toute impression qui part de l'objet aimé.

C'est de ces deux éléments, la servitude sexuelle d'une part, et d'autre part la prédisposition à l'extase sexuelle qui accepte avec plaisir les mauvais traitements, c'est de ces deux éléments, disons-nous, dont les causes peuvent être ramenées jusqu'au domaine des faits physiologiques, que le masochisme tire son origine, quand il trouve un terrain psychopathique propice et que l'hyperesthésie sexuelle amène jusqu'au degré morbide de la perversion les circonstances physiologiques et anormales de la vita sexualis[67].

Note 67: [(retour) ]

Quand on voit, ainsi que cela a été démontré plus haut, que la «servitude sexuelle» est un phénomène qui a été constaté bien plus fréquemment et avec une intensité plus grande dans le sexe féminin que dans le sexe masculin, la conclusion s'impose: que le masochisme (sinon toujours, du moins habituellement) est un legs de la «servitude» des ascendants féminins. De cette façon, il entre en rapport, bien qu'éloigné, avec l'inversion sexuelle, en raison de ce fait qu'une perversion qui devrait être particulière à la femme, se transmet à l'homme. Cette manière d'envisager le masochisme comme une inversion sexuelle rudimentaire, comme une effeminatio partielle qui, dans ce cas, n'atteint que les traits secondaires du caractère de la vita sexualis (manière de voir que j'ai déjà, dans la 6e édition de cet ouvrage, exprimée d'une façon très nette), est encore corroborée par les dépositions des malades des observations 44 et 49, citées plus haut, et dont les sujets sont aussi marqués d'autres traits d'effémination, tous les deux désignant comme leur idéal une femme relativement plus âgée qui les aurait recherchés et conquis.

Il faut cependant noter le fait que la sujétion joue aussi un rôle considérable dans la vita sexualis masculine, et que, par conséquent, le masochisme peut s'expliquer sans l'hypothèse de la transmission des éléments féminins à l'homme. Il ne faut pas oublier non plus, à ce propos, que le masochisme et son opposé le sadisme se rencontrent quelquefois en combinaisons irrégulières avec l'inversion sexuelle.

En tout cas, le masochisme, en tant que perversion sexuelle congénitale, représente aussi dans le tableau de l'hérédité un signe de dégénérescence fonctionnelle, et cette constatation clinique a été en particulier confirmée par mes propres observations de masochisme et de sadisme.

Il est facile de prouver que cette tendance psychiquement anormale et particulière par laquelle le masochisme se manifeste, représente une anomalie congénitale; elle ne se greffe pas sur l'individu porté à la flagellation, par suite d'une association d'idées, comme le supposent Rousseau et Binet.

Cela ressort de ces cas nombreux, même de la majorité de ces cas, où la flagellation n'est jamais venue à l'idée du masochiste, mais où le penchant pervers visait exclusivement des actes symboliques, qui expriment la soumission sans causer de douleurs physiques.

Les détails de l'observation 52 nous renseignent à ce sujet.

Mais on arrive à la même conclusion, c'est-à-dire à la constatation que la flagellation passive ne peut pas être le noyau qui réunit tous les autres éléments autour de lui, même quand on examine de plus près les cas dans lesquels la flagellation passive joue un rôle, comme dans les observations 44 et 49.

Sous ce rapport, l'observation 50 est particulièrement instructive, car il ne peut pas y être question d'une stimulation sexuelle produite par une punition reçue dans l'enfance. Dans ce cas, il est surtout impossible de relier le phénomène à un fait ancien, car l'objet du principal intérêt sexuel n'est pas réalisable, même avec un enfant.

Enfin l'origine purement psychique du masochisme est prouvée par la comparaison du masochisme avec le sadisme. (Voir plus loin.)

Si la flagellation passive se rencontre si fréquemment dans le masochisme, cela s'explique simplement par le fait que la flagellation est le moyen le plus efficace d'exprimer l'état de soumission.

Je ne puis que répéter que ce qui différencie absolument la simple flagellation passive de la flagellation basée sur un désir masochiste, c'est que, dans le premier cas, l'acte est un moyen pour rendre possible le coït ou l'éjaculation, tandis que, dans le dernier cas, c'est un moyen pour obtenir une satisfaction de l'âme dans le sens des désirs masochistes.

Ainsi que nous l'avons vu plus haut, les masochistes se soumettent aussi à d'autres mauvais traitements et à des souffrances pour lesquelles il ne peut être question d'une excitation voluptueuse réflexe. Comme ces faits sont très nombreux, il faut examiner dans quelle proportion existent la douleur et le plaisir dans de pareils actes, et aussi dans la flagellation des masochistes.

De la déposition d'un masochiste, il résulte le fait suivant.

La proportion n'est pas telle que l'individu éprouve simplement comme plaisir physique ce qui ordinairement cause de la douleur; mais l'individu se trouvant en extase masochiste, ne sent pas la douleur, soit que, grâce à son état passionnel, (comme chez le soldat au milieu de la mêlée et de la bataille), il n'ait pas la perception de l'impression physique produite sur les nerfs de son épiderme, soit que, grâce à la trop grande abondance de sensations voluptueuses (comme chez les martyrs ou dans l'extase religieuse), l'idée des mauvais traitements n'entre dans son esprit que comme un symbole et sans les attributs de la douleur.

Dans la deuxième alternative, il y a pour ainsi dire une surcompensation de la douleur physique par le plaisir psychique, et c'est cet excédent qui reste seul comme plaisir psychique dans la conscience. Cet excédent de plaisir est encore renforcé soit par l'influence des réflexes spinaux, soit par une accentuation particulière des impressions sensibles dans le sensorium; il se produit une espèce d'hallucination de volupté physique, avec une localisation vague de la sensation projetée au dehors.

Des phénomènes analogues paraissent se produire dans l'auto-flagellation des extasiés religieux (fakirs, derviches hurlants, flagellants), seulement les images qui provoquent la sensation de plaisir ont une autre forme. Là aussi on perçoit l'idée de la torture sans ses attributs de douleur, la conscience étant trop remplie par l'idée accentuée du plaisir de servir Dieu en subissant des tortures, de racheter ses péchés, de gagner le ciel, etc.

MASOCHISME ET SADISME

Le sadisme est l'opposé complet du masochisme. Tandis que celui-ci veut supporter des douleurs et se sentir soumis, celui-là cherche à provoquer la souffrance et à violenter.

Le parallélisme est complet. Tous les actes et toutes les scènes qui sont exécutés par le sadiste d'une façon active, constituent l'objet des désirs du masochiste dans son rôle passif. Dans les deux perversions ces actes passent graduellement des procédés symboliques aux tortures les plus graves. L'assassinat par volupté lui-même, comble du sadisme, trouve sa contre-partie passive dans le masochisme, bien entendu uniquement comme imagination, ainsi que cela résulte de l'observation 53. Ces deux perversions peuvent, dans des circonstances favorables, subsister à côté d'une vita sexualis normale; dans les deux cas, les actes par lesquels elles se manifestent servent de préparatifs au coït ou bien le remplacent[68].

Note 68: [(retour) ]

Naturellement toutes deux ont à combattre des contre-motifs esthétiques et éthiques dans le for intérieur. Mais, lorsqu'il les a vaincus, le sadisme, en se manifestant dans le monde extérieur, entre en conflit avec le Code pénal. Tel n'est pas le cas du masochisme, ce qui explique la plus grande fréquence des actes masochistes. Par contre, à la réalisation de ces derniers s'opposent l'instinct de la conservation et la crainte de la douleur physique. La signification pratique du masochisme n'existe que dans ses rapports avec l'impuissance psychique, tandis que celle du sadisme a surtout une portée médico-légale.

L'analogie ne concerne pas seulement les symptômes extérieurs; elle s'étend aussi à l'essence intime des deux perversions.

On doit les considérer toutes les deux comme des psychopathies congénitales chez des individus dont l'état psychique est anormal et qui sont atteints surtout d'hyperæsthesia sexualis psychique, et habituellement d'autres anomalies accessoires; dans chacune de ces deux perversions on peut établir l'existence de deux éléments constitutifs qui tirent leur origine de faits psychiques intervenant dans la zone physiologique.

Ainsi que je l'ai indiqué plus haut, pour le masochisme, ces éléments consistent dans les faits suivants: 1º Dans la passion sexuelle, chaque action partant du consors provoque par elle-même et indépendamment de la nature de cette action une sensation de plaisir qui, dans le cas d'hyperæsthesia sexualis, peut aller jusqu'à compenser et au delà toute sensation de douleur; 2º La «servitude sexuelle» produisant dans la vie psychique des phénomènes qui en eux-mêmes ne sont pas de nature perverse, peut, dans des conditions pathologiques, devenir un besoin de soumission morbide s'accompagnant de sensations de plaisir, ce qui—quand même l'hypothèse d'une hérédité maternelle serait laissée de côté—indique une dégénérescence pathologique de l'instinct physiologique de soumission qui caractérise la femme.

De même, pour expliquer le sadisme, on trouve deux éléments constitutifs dont l'origine peut être ramenée jusque dans le domaine physiologique: 1º Dans la passion sexuelle, il peut se produire une sorte d'émotion psychique, un penchant à agir sur l'objet aimé de la façon la plus forte possible ce qui, chez des individus sexuellement hyperesthésiés, peut devenir une envie de causer de la douleur; 2º Le rôle actif de l'homme, la nécessité de conquérir la femme, peuvent, dans des circonstances pathologiques données, se transformer en désir d'obtenir d'elle une soumission illimitée.

Ainsi le masochisme et le sadisme se présentent comme la contre-partie complète l'un de l'autre. Ce qui corrobore ce fait, c'est que, pour les individus atteints de l'une ou de l'autre de ces deux perversions, l'idéal est toujours une perversion opposée à la leur et qui se manifesterait chez une personne de l'autre sexe. Comme exemples à l'appui, il suffit de citer les observations 44 et 49 ainsi que les Confessions de Rousseau.

La comparaison du masochisme et du sadisme peut encore servir à écarter complètement cette hypothèse que le masochisme tirerait son origine primitive de l'effet réflexe de la flagellation passive, et que tout le reste ne serait que le produit d'associations d'idées se rattachant au souvenir de la flagellation, ainsi que l'a soutenu Binet dans son explication du cas de Jean-Jacques Rousseau et ainsi que Rousseau lui-même l'a cru. De même la torture active qui, pour le sadiste, est le but du désir sexuel, ne produit aucune excitation des nerfs sensitifs; par conséquent l'origine psychique de cette perversion ne saurait être mise en doute. Mais le sadisme et le masochisme sont tellement similaires, ils se ressemblent tellement en tous points, que la conclusion par analogie de l'un à l'autre est permise, et qu'elle suffirait à elle seule à établir le caractère psychique du masochisme.

La comparaison de tous les éléments et phénomènes du masochisme et du sadisme étant faite, si nous résumons le résultat de tous les cas observés plus haut, nous pouvons établir que: le plaisir à causer de la douleur et le plaisir à la subir ne sont que deux faces différentes d'un même processus psychique dont l'origine essentielle est l'idée de la soumission active ou passive, tandis que la réunion de la cruauté et de la volupté n'a qu'une importance psychologique d'ordre secondaire. Les actes cruels servent à exprimer cette soumission, tout d'abord parce qu'ils constituent le moyen le plus fort de traduire cet état, et puis, parce qu'ils représentent la plus forte impression que, sauf le coït et en dehors du coït, un individu peut produire sur un autre.

Le sadisme et le masochisme sont le résultat d'associations d'idées dans le même sens que tous les phénomènes compliqués de la vie psychique. La vie psychique consiste, à part la production des éléments primitifs de la conscience, uniquement en associations et disjonctions de ces éléments.

Le résultat principal des analyses que nous venons de faire, c'est que le masochisme et le sadisme, ne sont point le produit d'une association de hasard due à un incident occasionnel, à une coïncidence de temps, mais qu'ils sont bien nés d'associations dont la préformation, même dans les circonstances normales, est très rapprochée, ou qui, dans certaines conditions (hyperesthésie sexuelle), se nouent très facilement. Un instinct sexuel accru d'une façon anormale se développe non seulement en hauteur mais aussi en largeur. En débordant sur les sphères voisines, il se confond avec elles et accomplit ainsi l'association pathologique qui est l'essence de ces deux perversions[69].

Note 69: [(retour) ]

V. Schrenk-Notzing qui, dans l'explication de toutes les perversions, met au premier rang l'occasion et qui préfère l'hypothèse d'une perversion acquise grâce aux circonstances extérieures à l'hypothèse de la prédisposition congénitale, donne aux phénomènes du masochisme et du sadisme (qu'il appelle «algolagnie active et passive») une place intermédiaire entre la perversion acquise et congénitale. Ces phénomènes, il est vrai, ne peuvent, dans certains cas, s'expliquer que par une prédisposition congénitale; mais, ajoute-t-il, dans une partie des autres cas, l'acquisition par une coïncidence de hasard doit évidemment jouer le rôle principal (op. cit., p. 179).

La démonstration de cette dernière assertion est faite avec casuistique. L'auteur reproduit deux observations de la Psychopathia sexualis de l'édition actuelle, et il montre comment, dans ces cas, une coïncidence occasionnelle, l'aspect d'une fille saignante ou d'un enfant fouetté, d'une part, une excitation sexuelle du spectateur, d'autre part, peut fournir la raison suffisante d'une association pathologique.

En présence de cette hypothèse, il faut cependant considérer comme concluant le fait, que chez tout individu hyperesthésique, les excitations et les mouvements précoces de la vie sexuelle ont coïncidé au point de vue du temps, avec bien des éléments hétérogènes, tandis que les associations pathologiques, ne se relient qu'à certains faits peu nombreux et bien déterminés (faits sadistes et masochistes). Nombre d'élèves se sont livrés aux excitations et aux satisfactions sexuelles pendant les leçons de grammaire, de mathématiques, dans la salle de classe et dans des lieux secrets, sans que des associations perverses en soient résultées.

Il en ressort jusqu'à l'évidence que l'aspect des scènes de flagellation et d'actes semblables peut bien faire sortir de son état latent une association pathologique, déjà existante, mais qu'il ne peut pas en créer une, sans compter que, parmi les faits nombreux qui se présentent, ce sont précisément avec ceux qui normalement provoquent le déplaisir que l'instinct sexuel éveillé se met en rapport.

Ce que nous venons de dire servira également de réponse à l'opinion de Binet qui, lui aussi, veut expliquer par des associations de hasard tous les phénomènes dont il est ici question.

Bien entendu, les choses ne se passent pas toujours de cette manière, et il y a des cas d'hyperesthésie sans perversion. Les cas de pure hyperæsthesia sexualis, du moins ceux qui sont d'une intensité frappante, sont plus rares que les cas de perversion. Ce qui est intéressant, mais ce qui est bien difficile à expliquer, ce sont les cas où le masochisme et le sadisme se manifestent simultanément chez le même individu. Telles sont les observations 49 et 57, mais surtout l'observation 30, qui montre que c'est précisément l'idée de la soumission soit active, soit passive, qui forme la base du désir pervers. On peut, dans bien d'autres cas, reconnaître aussi les traces plus ou moins nettes d'un état de choses analogue. Évidemment c'est toujours l'une des deux perversions qui l'emporte et de beaucoup.

Étant donnée cette prédominance décisive de l'une des deux perversions et leur manifestation tardive dans ce cas, on peut supposer que seule l'une des deux, la perversion prédominante, est congénitale, tandis que l'autre a été acquise. Les idées de soumission et de mauvais traitements actifs ou passifs, accompagnées de sensations de plaisir, se sont profondément enracinées chez l'individu. À l'occasion, l'imagination essaie de se placer dans la même sphère de représentation, mais avec un rôle inverse. Elle peut même arriver à une réalisation de cette inversion. Ces essais, soit en imagination, soit en réalité, sont, dans la plupart des cas, bientôt abandonnés comme n'étant pas adéquats à la tendance primitive.

Le masochisme et le sadisme se trouvent aussi combinés avec l'inversion sexuelle en des formes et des degrés très variés. L'individu atteint d'inversion sexuelle peut être sadiste aussi bien que masochiste. Comparez à ce sujet l'observation 48 de ce livre, l'observation 49 de la 7e édition et les nombreux cas d'inversion sexuelle qui seront traités plus loin.

Toutes les fois que sur la base d'une individualité névropathique s'est développée une perversion sexuelle, l'hyperesthésie sexuelle, qu'il faut supposer dans ce cas, peut aussi produire les symptômes du masochisme et du sadisme; tantôt une de ces deux perversions, tantôt toutes les deux ensemble, de sorte que l'une est engendrée par l'autre. Le masochisme et le sadisme se présentent donc comme les formes fondamentales des perversions sexuelles qui peuvent se montrer sur tout le terrain des aberrations de l'instinct génital.

3.—ASSOCIATION DE L'IMAGE DE CERTAINES PARTIES DU CORPS OU DU VÊTEMENT FÉMININ AVEC LA VOLUPTÉ.—FÉTICHISME

Dans nos considérations sur la psychologie de la vie sexuelle normale, qui ont servi d'entrée en matière à ce livre, nous avons montré que, même dans les limites de l'état physiologique, l'attention particulièrement concentrée sur certaines parties du corps de personnes de l'autre sexe et surtout sur certaines formes de ces parties du corps, peut devenir d'une grande importance psycho-sexuelle. Qui plus est, cette force d'attraction particulière pour certaines formes et certaines qualités agit sur beaucoup d'hommes et même sur la plupart; elle peut être considérée comme le vrai principe de l'individualisation en amour.

Cette prédilection pour certains traits distincts du caractère physique de personnes de l'autre sexe, prédilection à côté de laquelle il y a aussi quelquefois une préférence manifeste pour certains caractères psychiques, je l'ai désignée par le mot «fétichisme», en m'appuyant sur Binet (Du fétichisme en amour, Revue Philosophique, 1887) et sur Lombroso (préface de l'édition allemande de son ouvrage). En effet, l'enthousiasme et l'adoration de certaines parties du corps ou d'une partie de la toilette, à la suite des ardeurs sexuelles, rappelle à beaucoup de points de vue l'adoration des reliques, des objets sacrés, etc., dans les cultes religieux. Ce fétichisme physiologique a été déjà traité à fond plus haut.

Cependant, sur le terrain psycho-sexuel, il y a, a côté du fétichisme physiologique, un fétichisme incontestablement pathologique et érotique, sur lequel nous possédons déjà de nombreux documents humains et dont les phénomènes présentent un grand intérêt en clinique psychiatrique et même dans certaines circonstances médico-légales. Ce fétichisme pathologique ne se rapporte pas uniquement à certaines parties du corps vivant, mais même à des objets inanimés qui cependant sont toujours des parties de la toilette de la femme et par là se trouvent en connexité étroite avec son corps.

Ce fétichisme pathologique se rattache par des liens intermédiaires et graduels avec le fétichisme physiologique, de sorte que—du moins pour le fétichisme du corps—il est presque impossible d'indiquer par une ligne de démarcation nette où la perversion commence. En outre, la sphère totale du fétichisme corporel ne se trouve pas en dehors de la sphère des choses qui, dans les conditions normales, agissent comme stimulants de l'instinct génital; au contraire, il y trouve sa place. L'anomalie consiste seulement, en ce qu'une impression d'une partie de l'image de la personne de l'autre sexe, absorbe par elle-même tout l'intérêt sexuel, de sorte qu'à côté de cette impression partielle, toutes les autres impressions s'effacent ou laissent plus ou moins indifférent.

Voilà pourquoi il ne faut pas considérer le fétichiste d'une partie du corps comme un monstrum per excessum, tel que le sadiste ou le masochiste, mais plutôt comme un monstrum per defectum. Ce n'est pas la chose qui agit sur lui comme charme qui est anormale, c'est plutôt le fait que les autres parties n'ont plus de charme pour lui; c'est, en un mot, la restriction du domaine de son intérêt sexuel, qui constitue ici l'anomalie. Il est vrai que cet intérêt sexuel resserré dans des limites plus étroites, éclate avec d'autant plus d'intensité, et avec une intensité poussée jusqu'à l'anomalie. On pourrait bien indiquer comme un moyen pour déterminer la ligne de démarcation du fétichisme pathologique, d'examiner tout d'abord si l'existence du fétiche est une conditio sine qua non pour pouvoir accomplir le coït. Mais, en examinant les faits de plus près, nous verrons que la délimitation basée sur ce principe n'est exacte qu'en apparence. Il y a des cas nombreux où, malgré l'absence du fétiche, le coït est encore possible, bien qu'incomplet, forcé (souvent avec le secours de l'imagination qui représente des objets en rapport avec le fétiche); mais c'est surtout un coït qui ne satisfait pas et même fatigue. Ainsi, en examinant de plus près les phénomènes psychiques et subjectifs, on ne trouve que des cas intermédiaires dont une partie n'est caractérisée que par une préférence purement physiologique, tandis que pour les autres il y a impuissance psychique en l'absence du fétiche.

Il vaudrait peut-être mieux chercher le critérium de l'élément pathologique du fétichisme corporel sur le terrain de la subjectivité psychique.

La concentration de l'intérêt sexuel sur une partie déterminée du corps, sur une partie—ce sur quoi il faut insister—qui n'a aucun rapport direct avec le sexus (comme les mamelles ou les parties génitales externes), amène souvent les fétichistes corporels à ne plus considérer le coït comme le vrai but de leur satisfaction sexuelle, mais à le remplacer par une manipulation quelconque faite sur la partie du corps qu'ils considèrent comme fétiche. Ce penchant dévoyé peut être considéré, chez le fétichiste corporel, comme le critérium de l'état morbide, que l'individu atteint soit capable ou non de faire le coït.

Mais le fétichisme des choses ou des vêtements peut, dans tous les cas, être considéré comme un phénomène pathologique, son objet se trouvant en dehors de la sphère des charmes normaux de l'instinct génital.

Là aussi les symptômes présentent une analogie apparente avec les faits de la vita sexualis physiquement normale; mais en réalité l'ensemble intime du fétichisme pathologique est de nature tout à fait différente. Dans l'amour exalté d'un homme physiquement normal, le mouchoir, le soulier, le gant, la lettre, la fleur «qu'elle a donné», la mèche de cheveux, etc., peuvent aussi être des objets d'idolâtrie, mais uniquement parce qu'ils représentent une forme du souvenir de l'amante absente ou décédée, et qu'ils servent à reconstituer la totalité de la personnalité aimée. Le fétichiste pathologique ne saisit pas les rapports de ce genre. Pour lui, le fétiche est la totalité de sa représentation. Partout où il l'aperçoit il en ressent une excitation sexuelle, et le fétiche produit sur lui son impression[70].

Note 70: [(retour) ]

Dans Thérèse Raquin, de Zola, où l'homme embrasse plusieurs fois les bottines de l'amante, il s'agit d'un fait tout différent de celui des fétichistes du soulier ou des bottines qui, à l'aspect de n'importe quelle bottine au pied d'une dame, ou même d'une bottine seule, entrent en extase voluptueuse et arrivent même à l'éjaculation.

D'après les faits observés jusqu'ici, le fétichisme pathologique paraît ne se produire que sur le terrain d'une prédisposition psychopathique et héréditaire ou sur celui d'une maladie psychique existante. De là vient qu'il se montre combiné avec d'autres perversions primitives de l'instinct génital et qui ont la même source. Chez les individus atteints d'inversion sexuelle, chez les sadistes et les masochistes, le fétichisme se rencontre souvent sous ses formes les plus variées. Certaines formes du fétichisme corporel (le fétichisme de la main ou du pied) ont même avec le masochisme et le sadisme des relations plus ou moins obscures.

Bien que le fétichisme se base sur une disposition psychopathique générale et congénitale, cette perversion en elle-même n'est pas primitive de sa nature comme celles que nous avons traitées jusqu'ici; elle n'est pas congénitale, comme nous l'avons dit du sadisme et du masochisme. Tandis que, dans le domaine des perversions sexuelles qui nous ont occupé jusqu'ici, l'observateur n'a rencontré que des cas d'origine congénitale, il trouvera dans le domaine du fétichisme des cas exclusifs de perversion acquise.

Tout d'abord, pour le fétichisme, on peut souvent établir qu'une cause occasionnelle a fait naître cette perversion.

Ensuite, on ne trouve pas dans le fétichisme ces phénomènes physiologiques qui, dans le domaine du sadisme et du masochisme, sont poussés par une hyperesthésie sexuelle générale jusqu'à la perversion, et qui justifient l'hypothèse de leur origine congénitale. Pour le fétichisme, il faut chaque fois un incident qui fournisse matière à la perversion. Ainsi que je l'ai dit plus haut, c'est un phénomène de la vie sexuelle normale, de s'extasier devant telle ou telle partie de la femme: mais c'est précisément la concentration de la totalité de l'intérêt sexuel sur cette impression partielle, qui constitue le point essentiel, et cette concentration doit s'expliquer par un motif spécial pour chaque individu atteint de ce genre d'aberration.

On peut donc se rallier à l'opinion de Binet que, dans la vie de tout fétichiste, il faut supposer un incident, qui a déterminé par des sensations de volupté l'accentuation de cette impression isolée. Cet incident doit être placé à l'époque de la plus tendre jeunesse, et coïncide ordinairement avec le premier éveil de la vita sexualis. Ce premier éveil a eu lieu simultanément avec une impression sexuelle provoquée par une apparition partielle (car ce sont toujours des choses qui ont quelque rapport avec la femme); il enregistre cette impression partielle et la garde comme objet principal de l'intérêt sexuel pour toute la durée de sa vie.

Ordinairement, l'individu atteint ne se rappelle pas l'occasion qui a fait naître l'association d'idées. Il ne lui reste dans la conscience que le résultat de cette association. Dans ce cas, c'est en général la prédisposition aux psychopathies, l'hyperesthésie qui est congénitale[71].

Note 71: [(retour) ]

Quand Binet prétend, au contraire, que toute perversion sexuelle, sans exception, repose sur un incident pareil agissant sur un individu prédisposé—(il entend par prédisposition uniquement l'hyperesthésie en général),—il faut remarquer que cette hypothèse n'est ni nécessaire ni suffisante pour expliquer les autres perversions sexuelles, excepté le fétichisme, ainsi que nous l'avons démontré précédemment. On ne peut pas comprendre comment, la vue d'un individu qu'on flagelle, aurait précisément pour effet d'exciter sexuellement un autre individu, même très excitable, si l'alliance physiologique entre la volupté et la cruauté, chez cet individu anormalement excitable n'avait produit un sadisme primitif. Cependant, les associations d'idées sur lesquelles repose le fétichisme érotique, ne sont pas tout à fait dues au hasard. De même que les associations sadistes et masochistes sont préformées par le voisinage d'éléments respectifs dans l'âme du sujet, de même la possibilité des associations fétichistes est préparée par les attributs de l'objet et s'explique aussi par cette préparation. Ce sont toujours les impressions d'une partie de la femme (y compris le vêtement) dont il s'agit dans ce cas. Les associations fétichistes dues au pur hasard n'ont pu être constatées que dans très peu des cas qui seront cités plus loin.

Comme les perversions que nous avons étudiées jusqu'ici, le fétichisme peut se manifester à l'extérieur par les actes les plus étranges, les plus contraires à la nature et même par des actes criminels: satisfaction sur le corps de la femme loco indebito, vol et rapt d'objets agissant comme fétiches, souillure de ces objets, etc.

Là aussi tout dépend de l'intensité du penchant pervers et de la force relative des contre-motifs éthiques.

Les actes pervers des fétichistes peuvent, comme ceux des individus atteints d'autres perversions, remplir à eux seuls toute la vita sexualis externe, mais ils peuvent aussi se manifester à côté de l'acte sexuel normal, selon que la puissance physique et psychique, l'excitabilité par les charmes normaux se sont plus ou moins conservées. Dans le dernier cas, la vue ou l'attouchement du fétiche sert souvent d'acte préparatoire nécessaire.

D'après ce que nous venons de dire, la grande importance pratique qui se rattache aux faits de fétichisme pathologique se montre dans deux circonstances.

Premièrement, le fétichisme pathologique est souvent une cause d'impuissance psychique[72].

Note 72: [(retour) ]

On peut considérer comme une sorte de fétichisme psychique, le fait très fréquent, que de jeunes maris qui autrefois ont beaucoup fréquenté les prostituées, se trouvent impuissants en présence de la chasteté de leurs jeunes épouses. Un de mes clients n'a jamais été puissant en présence de sa jeune femme, belle et chaste, parce qu'il était habitué aux procédés lascifs des prostituées. S'il essayait de temps en temps le coït avec les puellæ, il était parfaitement puissant. Hammond rapporte un cas tout à fait analogue et très intéressant. Il est vrai que dans de pareils cas le remords ainsi que la crainte d'être impuissant jouent un certain rôle.

Comme l'objet sur lequel se concentre l'intérêt sexuel du fétichiste, n'a par lui-même aucun rapport immédiat avec l'acte sexuel normal, il arrive souvent que le fétichiste cesse, par sa perversion, d'être sensible aux charmes normaux, ou que, du moins, il ne peut faire le coït qu'en concentrant son imagination sur le fétiche. Dans cette perversion, de même que dans beaucoup d'autres, il y a tout d'abord, par suite de la difficulté à obtenir une satisfaction adéquate, une tendance continuelle à l'onanisme psychique et physique, surtout chez les individus encore jeunes et chez d'autres encore que des contre-motifs esthétiques font reculer devant la réalisation de leurs désirs pervers. Inutile de dire que l'onanisme, soit psychique soit physique, auquel ils ont été amenés, réagit d'une façon funeste sur leur constitution physique et sur leur puissance.

Secondement, le fétichisme est d'une grande importance médico-légale. De même que le sadisme peut dégénérer en assassinat, provoquer des coups et des blessures, le fétichisme peut pousser au vol et même à des actes de brigandage.

Le fétichisme érotique a pour objet, ou une certaine partie du corps du sexe opposé, ou une certaine partie de la toilette de la femme, ou même une étoffe qui sert à l'habillement. (Jusqu'ici on ne connaît des cas de fétichisme pathologique que chez l'homme; voilà pourquoi nous ne parlons que du corps et de la toilette de la femme.)

Les fétichistes se divisent donc en trois groupes.

A.—LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU CORPS DE LA FEMME

Dans le fétichisme physiologique, ce sont surtout l'œil, la main, le pied et les cheveux de la femme qui deviennent souvent fétiches; de même dans le fétichisme pathologique, ce sont la plupart du temps ces mêmes parties du corps qui deviennent l'objet unique de l'intérêt sexuel. La concentration exclusive de l'intérêt sur ces parties pendant que toutes les autres parties de la femme s'effacent, peut amener la valeur sexuelle de la femme à tomber jusqu'à zéro, de sorte qu'au lieu du coït, ce sont des manipulations étranges avec l'objet fétiche qui deviennent le but du désir. Voilà ce qui donne à ces cas un caractère pathologique.


Observation 73 (Binet, op. cit.).—X..., trente-sept ans, professeur de lycée; dans son enfance a souffert de convulsions. À l'âge de dix ans il commença à se masturber, avec des sensations voluptueuses se rattachant à des idées bien étranges. Il était enthousiasmé pour les yeux de la femme; mais comme il voulait à tout prix se faire une idée quelconque du coït et qu'il était tout à fait ignorant in sexualibus, il en arriva à placer le siège des parties génitales de la femme dans les narines, endroit qui est le plus proche des yeux. Ses désirs sexuels très vifs tournent, à partir de ce moment, autour de cette idée. Il fait des dessins qui représentent des profils grecs très corrects, des têtes de femmes, mais avec des narines si larges que l'immissio penis devient possible.

Un jour, il voit dans un omnibus une fille chez laquelle il croit reconnaître son idéal. Il la poursuit jusque dans son logement, demande sa main, mais on le met à la porte; il revient toujours jusqu'à ce qu'on le fasse arrêter. X... n'a jamais eu de rapports sexuels avec des femmes.

Les fétichistes de la main sont très nombreux. Le cas suivant que nous allons citer n'est pas encore tout à fait pathologique. Nous le citons comme cas intermédiaire.


Observation 74.—B..., de famille névropathique, très sensuel, sain d'esprit, tombe en extase à la vue d'une belle main de femme jeune, et sent alors de l'excitation sexuelle allant jusqu'à l'érection. Baiser et presser la main, c'est pour lui le suprême bonheur.

Il se sent malheureux tant qu'il voit cette main recouverte d'un gant. Sous prétexte de dire la bonne aventure, il cherche à s'emparer des mains. Le pied lui est indifférent. Si les belles mains sont ornées de bagues, cela augmente son plaisir. Seule la main vivante, et non l'image d'une main, lui produit cet effet voluptueux. Mais, quand il s'est épuisé à la suite de coïts réitérés, la main perd alors pour lui son charme sexuel. Au début, le souvenir des mains féminines le troublait même dans ses travaux. (Binet, op. cit.)

Binet rapporte que ces cas d'enthousiasme pour la main de la femme sont très nombreux.

Rappelons à ce propos qu'il y a enthousiasme pour la main de la femme dans l'observation 24 pour des motifs sadistes et dans l'observation 46 pour des raisons masochistes. Ces cas admettent donc des interprétations multiples.

Mais cela ne veut pas dire que tous les cas de fétichisme de la main ou même la plupart de ces cas demandent ou nécessitent une interprétation sadiste ou masochiste.

Le cas suivant, très intéressant et observé minutieusement, nous apprend que, bien qu'au début un élément sadiste ou masochiste ait été en jeu, cet élément semble avoir disparu à l'époque de la maturité de l'individu et après que la perversion fétichiste se fut complètement développée. On peut supposer que, dans ce cas, le fétichisme a pris naissance par une association accidentelle; c'est une explication très suffisante.


Observation 75.—Cas de fétichisme de la main communiqué par le docteur Albert Moll.—P. L..., vingt-huit ans, négociant en Westphalie. À part le fait que le père du malade était un homme d'une mauvaise humeur excessive et d'un caractère un peu violent, aucune tare héréditaire ne peut être notée dans sa famille.

À l'école, le malade n'était pas très appliqué; il n'a jamais pu concentrer pendant longtemps son attention sur un sujet; en revanche, dès son enfance, il avait beaucoup d'amour pour la musique. Son tempérament fut toujours un peu nerveux.

En 1890 il est venu me voir, se plaignant de maux de tête et de ventre qui m'ont fait l'effet de douleurs neurasthéniques. Le malade avoue en outre qu'il manque d'énergie. Ce n'est qu'après des questions bien déterminées et bien précises, que le malade m'a donné les renseignements suivants sur sa vie sexuelle. Autant qu'il peut se rappeler, c'est à l'âge de sept ans que se sont manifestés chez lui les premiers symptômes d'émotion sexuelle. Si pueri ejusdem fere ætatis mingentis membrum adspexit, valde libidinibus excitatus est. L... assure que cette émotion était accompagnée d'érections manifestes.

Séduit par un autre garçon, L... a été amené à l'onanisme à l'âge de sept ou huit ans. «D'une nature très facile à exciter, dit L..., je me livrai très fréquemment à l'onanisme jusqu'à l'âge de dix-huit ans, sans que j'aie eu une conception nette ni des conséquences fâcheuses ni de la signification de ce procédé.» Il aimait surtout cum nonnulis commilitonibus mutuam masturbationem tractare; mais il ne lui était pas du tout indifférent d'avoir tel ou tel garçon; au contraire, il n'y avait que peu de ses camarades qui auraient pu le satisfaire dans ce sens. Je lui demandai pour quelle raison il préférait un garçon à un autre; L... me répondit que ce qui le séduisait dans la masturbation mutuelle avec un camarade d'école, c'était quand un de ses camarades avait une belle main blanche. L... se rappelle aussi que souvent, au commencement de la leçon de gymnastique, il s'occupait à faire des exercices seul sur une barre qui se trouvait dans un coin éloigné; il le faisait dans l'intention ut quam maxime excitaretur idque tantopere assecutus est, ut membro manu non tacto, sine ejuculatione—puerili ætate erat—voluptatem clare senserit. Il est encore un incident fort intéressant de sa première jeunesse dont le malade se rappelle. Un de ses camarades favoris N..., avec lequel L... pratiquait la masturbation mutuelle, lui fit un jour la proposition suivante: ut L... membrum N...i apprehendere conaretur; N... se débattrait autant que possible et essayerait d'en empêcher L... L... accepta la proposition.

L'onanisme était donc directement associé à une lutte des deux garçons, lutte dans laquelle N... était toujours vaincu[73].

Note 73: [(retour) ]

C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire chez L... et de masochisme rudimentaire chez N...

La lutte se terminait régulièrement ut tandem coactus sit membrum masturbari. L... m'affirme que ce genre de masturbation lui a procuré un plaisir tout à fait particulier de même qu'à N... Il se masturba fréquemment jusqu'à dix-huit ans. Instruit par un ami des conséquences de ses pratiques, L... fit tous les efforts possibles et usa de toute son énergie pour lutter contre sa mauvaise habitude. Cela lui réussit peu à peu, jusqu'à ce qu'il eut accompli son premier coït, ce qui lui arriva à vingt et un ans et demi; il abandonna alors complètement l'onanisme qui lui paraît maintenant incompréhensible, et il est pris de dégoût en songeant qu'il a pu trouver du plaisir à pratiquer l'onanisme avec des garçons. Aucune puissance humaine, dit-il, ne pourrait aujourd'hui le décider à toucher le membre d'un autre homme; la vue seule du pénis d'autrui lui est odieuse. Tout penchant pour l'homme a disparu chez lui et le malade ne se sent attiré que vers la femme.

Il faut cependant rappeler que malgré son penchant bien prononcé pour la femme, il subsiste toujours chez L... un phénomène anormal.

Ce qui l'excite surtout chez la femme, c'est la vue d'une belle main; L... est de beaucoup plus émotionné en touchant une belle main de femme, quam si eamdem feminam plane nudatam adspiceret.

Jusqu'à quel point va la prédilection de L... pour une belle main de femme? Nous allons le voir par le fait suivant.

L... connaissait une belle jeune femme, douée de tous les charmes; mais sa main était quelque peu trop grande et n'était peut-être pas toujours aussi propre que L... l'aurait désiré. Par suite de cette circonstance, il était non seulement impossible à L... de porter un intérêt sérieux à cette dame, mais il n'était même pas capable de la toucher. Il dit qu'il n'y a rien qui le dégoûte autant que des ongles mal soignés; seul l'aspect d'ongles malpropres le met dans l'impossibilité de tolérer le moindre contact avec une dame, fût-elle la plus belle. D'ailleurs, pendant les années précédentes, L... avait souvent remplacé le coït ut puellam usque ad ejaculationem effectam membrum suum manu tractare jusserit.

Je lui demande ce qui l'attire particulièrement dans la main de la femme, s'il voit surtout dans la main le symbole du pouvoir et s'il éprouve du plaisir à subir une humiliation directe de la femme. Le malade me répond que c'est uniquement la belle forme de la main qui l'excite, qu'être humilié par une femme ne lui procurerait aucune satisfaction et que, jusqu'ici, jamais l'idée ne lui est venue de voir dans la main le symbole ou l'instrument du pouvoir de la femme. Sa prédilection pour la main de la femme est encore aujourd'hui si forte chez lui, ut majore voluptate afficiatur si manus feminæ membrum tractat, quam coitu in vaginam. Pourtant, le malade préfère accomplir le coït, parce que celui-ci lui paraît naturel, tandis que l'autre procédé lui semble être un penchant morbide. Le contact d'une belle main féminine sur son corps cause au malade une érection immédiate; il dit que l'accolade et les autres genres de contact sont loin de lui faire une impression aussi puissante.

Ce n'est que dans les dernières années que le malade a fait plus souvent le coït, mais toujours il lui en coûtait de s'y décider.

De plus, il n'a pas trouvé dans le coït la satisfaction pleine et entière qu'il cherchait. Mais quand L... se trouve près d'une femme qu'il désire posséder, son émotion sexuelle augmente au seul aspect de cette femme, au point de provoquer l'éjaculation. L... affirme formellement que, dans une pareille occurrence, il s'abstient intentionnellement de toucher ou de presser son membre. L'écoulement du sperme qui a lieu dans ce cas procure à L... un plaisir de beaucoup plus grand que l'accomplissement du coït réel[74].

Note 74: [(retour) ]

Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré (comparez plus haut).

Les rêves du malade, dont nous avons encore à nous occuper, ne concernent jamais le coït. Quand, au milieu de la nuit, il a des pollutions, celles-ci arrivent sous l'influence d'idées tout autres que celles qui hantent, dans des circonstances analogues, les hommes normaux. Ces rêves du malade sont des reconstitutions des scènes de son séjour à l'école. Pendant cette période, le malade avait, en dehors de la masturbation mutuelle dont il a été question plus haut, des éjaculations toutes les fois qu'il était saisi d'une grande anxiété.

Quand, par exemple, le professeur dictait un devoir et que L... ne pouvait pas suivre dans la traduction, il avait souvent une éjaculation[75]. Les pollutions nocturnes qui se produisent parfois maintenant, sont toujours accompagnées de rêves portant sur un sujet analogue ou identique aux incidents de l'école dont nous venons de parler.

Note 75: [(retour) ]

Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle. Toute émotion forte, de quelque nature qu'elle soit, met la sphère sexuelle en ébullition (Binet, Dynamogénie générale). Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:

«Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de vingt-huit ans. Celui-ci, un commerçant, avait souvent à l'école et aussi en dehors de l'école une éjaculation avec un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique lui produit un effet analogue. Le malade E... prétend avoir un instinct génital normal, mais il souffre d'impuissance nerveuse.»

Le malade croit que, par suite de son penchant et de ses sensations contre nature, il est incapable d'aimer une femme longtemps.

Jusqu'ici, on n'a pu entreprendre un traitement médical de la perversion sexuelle du malade.

Note 73: [(retour) ]

C'est ainsi une sorte de sadisme rudimentaire chez L... et de masochisme rudimentaire chez N...

Note 74: [(retour) ]

Donc hyperesthésie sexuelle à un très haut degré (comparez plus haut).

Note 75: [(retour) ]

Cela est aussi de l'hyperesthésie sexuelle. Toute émotion forte, de quelque nature qu'elle soit, met la sphère sexuelle en ébullition (Binet, Dynamogénie générale). Le docteur Moll me communique à ce sujet le cas suivant:

«Un fait analogue m'est rapporté par M. E..., âgé de vingt-huit ans. Celui-ci, un commerçant, avait souvent à l'école et aussi en dehors de l'école une éjaculation avec un sentiment de volupté, quand il était pris d'une forte angoisse. En outre, presque toute douleur morale ou physique lui produit un effet analogue. Le malade E... prétend avoir un instinct génital normal, mais il souffre d'impuissance nerveuse.»

Ce cas de fétichisme de la main ne repose certainement ni sur le masochisme ni sur le sadisme; il s'explique simplement par l'onanisme mutuel que le malade a pratiqué de très bonne heure. Il n'y a pas là d'inversion sexuelle non plus. Avant que l'instinct génital ait pu se rendre nettement compte de son objet, la main d'un condisciple a été employée. Aussitôt que le penchant pour l'autre sexe se dessine, l'intérêt concentré sur la main en général est reporté sur la main de la femme.

Chez les fétichistes de la main, qui, selon Binet, sont très nombreux, il se peut que d'autres associations d'idées arrivent au même résultat.

À côté des fétichistes de la main je rangerai, comme suite naturelle, les fétichistes du pied. Mais tandis que le fétichisme de la main est rarement remplacé par le fétichisme du gant, qui appartient, à proprement parler, au groupe du fétichisme d'objets inanimés, nous trouvons l'enthousiasme pour le pied nu de la femme, qui présente bien rarement quelques signes pathologiques très peu accusés, mais qui est remplacé par les innombrables cas de fétichisme du soulier et de la bottine.

La raison en est bien facile à comprendre. Dans la plupart des cas le garçon voit la main de la femme dégantée, et le pied revêtu d'une chaussure. Ainsi les associations d'idées de la première heure qui déterminent chez les fétichistes la direction de la vita sexualis, se rattachent naturellement à la main nue; mais quand il s'agit du pied, elles se rattachent au pied couvert d'une chaussure.

Le fétichisme de la chaussure pourrait trouver sa place dans le groupe des fétichistes du vêtement qui sera étudié plus loin; mais à cause de son caractère masochiste qu'on a pu prouver dans la plupart des cas, il a été analysé en grande partie dans les pages précédentes.

En dehors de l'œil, de la main et du pied, la bouche et l'oreille remplissent encore souvent le rôle de fétiches. A. Moll fait en particulier mention de pareils cas. (Comparez aussi le roman de Belot La bouche de Madame X... qui, d'après l'assertion de l'auteur, repose sur une observation prise dans la vie réelle.)

Dans ma pratique j'ai rencontré le cas suivant qui est assez curieux.


Observation 76.—Un homme très chargé m'a consulté pour son impuissance, qui le pousse au désespoir.

Tant qu'il fut célibataire, son fétiche était la femme aux formes plantureuses. Il épousa une femme de complexion correspondant à son goût; il était parfaitement puissant avec elle et très heureux. Quelques mois plus tard, sa femme tomba gravement malade et maigrit considérablement. Quand, un jour, il voulut de nouveau remplir ses devoirs conjugaux, il fut tout à fait impuissant et il l'est resté. Mais quand il essaye le coït avec des femmes fortes, il redevient tout de suite puissant.

Des défauts physiques même peuvent devenir des fétiches.


Observation 77.—X..., vingt-huit ans, issu d'une famille gravement chargée. Il est neurasthénique, se plaint de manquer de confiance en lui-même, il a de fréquents accès de mauvaise humeur, avec tendance au suicide, contre laquelle il a souvent une forte lutte à soutenir. À la moindre contrariété, il perd la tête et se désespère. Le malade est ingénieur dans une fabrique, dans la Pologne russe; il est de forte constitution physique, sans stigmates de dégénérescence. Il se plaint d'avoir une «manie» étrange, qui souvent, le fait douter qu'il soit un homme sain d'esprit. Depuis l'âge de dix-sept ans, il n'est sexuellement excité que par l'aspect des difformités féminines, particulièrement des femmes qui boitent et qui ont les jambes déformées. Le malade ne peut pas se rendre compte des premières associations qui ont attaché son libido à ces défauts de la beauté féminine.

Depuis la puberté, il est sous l'influence de ce fétichisme, qui lui est très pénible. La femme normale n'a pour lui aucun charme; seule l'intéresse la femme boiteuse, avec des pieds-bots ou des pieds défectueux. Quand une femme est atteinte d'une pareille défectuosité, elle exerce sur lui un puissant charme sensuel, qu'elle soit belle ou laide.

Dans ses rêves de pollutions, il ne voit que des femmes boiteuses. De temps à autre, il ne peut pas résister à l'impulsion d'imiter une femme qui boite. Dans cet état, il est pris d'un violent orgasme et il se produit chez lui une éjaculation, accompagnée de la plus vive sensation de volupté. Le malade affirme être très libidineux et souffrir beaucoup de la non-satisfaction de ses désirs. Toutefois, il n'a pratiqué son premier coït qu'à l'âge de vingt-deux ans, et, depuis, il n'a coïté qu'environ cinq fois en tout. Bien qu'il soit puissant, il n'y a pas éprouvé la moindre satisfaction. S'il avait la chance de coïter une fois avec une femme boiteuse, cela serait pour lui bien autre chose. Dans tous les cas, il ne pourrait se décider au mariage, à moins que sa future ne soit une boiteuse.

Depuis l'âge de vingt ans, le malade présente aussi des symptômes de fétichisme des vêtements. Il lui suffit souvent de mettre des bas de femme ou des souliers ou des pantalons de femme. De temps en temps, il s'achète ces objets de toilette féminine, s'en revêt en secret, en éprouve alors une excitation voluptueuse et arrive, par ce moyen, à l'éjaculation. Des vêtements qui ont déjà été portés par des femmes n'ont pour lui aucun charme. Ce qu'il aimerait le mieux, ce serait de s'habiller en femme aux moments de ses excitations sensuelles, mais il n'a pas encore osé le faire, de crainte d'être découvert.

Sa vita sexualis se borne aux pratiques sus-mentionnées. Le malade affirme avec certitude et d'une façon digne de foi qu'il ne s'est jamais adonné à la masturbation. Depuis ces temps derniers, il est très fatigué par des pollutions en même temps que ses malaises neurasthéniques augmentent.

Un autre exemple est Descartes, qui (Traité des Passions, CXXXVI) a fait lui-même des réflexions sur l'origine des penchants étranges à la suite de certaines associations d'idées. Il a toujours eu du goût pour les femmes qui louchent, parce que l'objet de son premier amour avait ce défaut (Binet, op. cit.).

Lydstone (A Lecture on sexual perversion, Chicago 1890), rapporte le cas d'un homme qui a entretenu une liaison amoureuse avec une femme à qui on avait amputé une cuisse. Quand il fut séparé de cette femme, il rechercha sans cesse et activement des femmes atteintes de la même défectuosité. Un fétiche négatif!

Quand la partie du corps féminin qui constitue le fétiche peut être détachée, les actes les plus extravagants peuvent se produire à la suite de cette circonstance.

Aussi les fétichistes des cheveux constituent-ils une catégorie très intéressante et en outre importante au point de vue médico-légal. Comme ces admirateurs des cheveux de la femme se rencontrent fréquemment aussi sur le terrain physiologique, et que probablement, les différents sens (l'œil, l'odorat, l'ouïe par les froissements, et même le sens tactile chez les fétichistes du velours et de la soie), perçoivent aussi dans les conditions physiologiques des émotions qui se traduisent par une sensation voluptueuse, on a constaté par contre toute une série de cas pathologiques de forme semblable, et on a vu, sous l'impulsion puissante du fétichisme des cheveux, des individus se laisser entraîner à commettre des délits. C'est le groupe des coupeurs de nattes[76].

Note 76: [(retour) ]

Moll (op. cit.) rapporte: «Le nommé X... est très excité sexuellement toutes les fois qu'il aperçoit une femme avec une natte; des cheveux tombant librement ne sauraient produire sur lui la même impression, fussent-ils des plus beaux.»

Il n'est pas juste, toutefois, de prendre pour des fétichistes tous les coupeurs de nattes; car, dans certains cas, l'âpreté au gain matériel est le mobile; la natte est une marchandise et non pas un fétiche.


Observation 78.—Un coupeur de nattes, P..., quarante ans, ouvrier serrurier, célibataire, né d'un père temporairement frappé d'aliénation mentale et d'une mère très nerveuse. Il s'est bien développé dans son enfance, était intelligent, mais de bonne heure, il fut atteint de tics et d'obsessions. Il ne s'est jamais masturbé; il aimait platoniquement, avait souvent des projets de mariage, ne coïtait que rarement avec des prostituées, mais ne se sentait jamais satisfait dans ses rapports avec ces dernières: au contraire, il en éprouvait plutôt du dégoût. Il y a trois ans, il eut de gros malheurs (ruine financière); en outre, il traversa une affection fébrile, aggravée par des accès de délire. Ces épreuves ont gravement atteint le système nerveux central du malade qui, du reste, est chargé héréditairement. Le soir du 28 août 1889, P... a été arrêté en flagrant délit, place du Trocadéro, à Paris, au moment où, dans la foule, il avait coupé la natte d'une jeune fille. On l'arrêta la natte en main, et une paire de ciseaux en poche. Il allégua un trouble momentané des sens, une passion funeste et indomptable, et il avoua avoir déjà coupé à dix reprises des nattes qu'il gardait chez, lui et qu'il contemplait de temps en temps avec délices.

Dans la perquisition à son domicile, on trouva chez lui 65 nattes et queues assorties et mises en paquets. Déjà, le 15 décembre 1886, P... avait été arrêté une fois dans des circonstances analogues, mais on l'avait relâché, faute de preuves suffisantes.

P... déclare que, depuis trois ans, il se sent anxieux, ému et pris de vertige toutes les fois qu'il reste le soir seul dans sa chambre; et c'est alors qu'il est saisi de l'envie de toucher des cheveux de femme. Lorsqu'il a eu l'occasion de tenir effectivement dans la main la natte d'une jeune fille, libidine valde excitatus est neque amplius puella tacta, erectio et ejaculatio evenit. Il s'en étonne d'autant plus qu'autrefois, dans ses relations les plus intimes avec les femmes, il n'avait jamais éprouvé une sensation pareille. Un soir il ne put résister au désir de couper la natte d'une fille. Arrivé chez lui, la natte dans sa main, l'effet voluptueux se renouvela. Il avait le désir de se passer la natte sur le corps et d'en envelopper ses parties génitales. Enfin, après avoir épuisé ces pratiques, il en avait honte, et pendant quelques jours il n'osait plus sortir. Après plusieurs mois de tranquillité, il fut de nouveau poussé à porter la main sur des cheveux de femme, de n'importe quelle femme. Quand il arrivait à son but, il se sentait comme possédé d'un pouvoir surnaturel et hors d'état de lâcher sa proie. S'il ne pouvait atteindre l'objet de sa convoitise, il en devenait profondément triste, rentrait chez lui, fouillait dans sa collection de nattes, les touchait, les palpait, ce qui lui donnait un violent orgasme qu'il satisfaisait alors par la masturbation. Les nattes exposées dans les vitrines des coiffeurs le laissaient tout à fait froid. Il lui fallait des nattes tombant de la tête d'une femme.

Au moment précis où il commettait ses attentats, P... prétend avoir été toujours saisi d'une si vive émotion qu'il n'avait qu'une perception incomplète de tout ce qui se passait autour de lui, et que, par conséquent, il n'en a pu garder qu'un souvenir fort vague. Aussitôt qu'il touchait les nattes avec des ciseaux, il avait de l'érection et, au moment de les couper, il avait une éjaculation.

Depuis qu'il a éprouvé, il y a trois ans, des revers de fortune, sa mémoire, prétend-il, s'est affaiblie; son esprit se fatigue vite; il est tourmenté d'insomnies, de soubresauts, quand il dort. P... se repent vivement de ses actes.

On a trouvé chez lui, non seulement des nattes, mais aussi des épingles à cheveux, des rubans et autres objets de toilette féminine qu'il s'était fait donner en cadeaux. De tout temps, il eut une véritable manie à collectionner des objets de ce genre, de même que des feuilles de journaux, des morceaux de bois et autres objets sans aucune valeur, mais dont jamais il n'aurait voulu se désaisir. Il avait aussi une répugnance étrange et qu'il ne pouvait s'expliquer, à traverser certaines rues; quand il essayait de le faire, il se sentait tout à fait mal.

L'examen des médecins a démontré qu'on avait affaire à un héréditaire, que les actes incriminés avaient un caractère impulsif dénué de tout libre arbitre, et qu'ils lui étaient imposés par une obsession renforcée par des sentiments sexuels anormaux. Acquittement. Internement dans un asile d'aliénés. (Voisin, Socquet, Motet, Annales d'hygiène, 1890, avril.)

Pour faire suite à ce cas, nous en citerons un autre analogue qui mérite toute notre attention, car il a été soigneusement observé; il fournit un exemple pour ainsi dire classique et jette une vive lumière sur le fétichisme ainsi que sur l'éveil de cette perversion par une association d'idées.


Observation 79.—Un coupeur de nattes. E..., vingt-cinq ans; une tante du coté maternel épileptique; un frère a souffert de convulsions. E... prétend avoir été bien portant pendant son enfance et avoir bien travaillé à l'école. À l'âge de quinze ans, il éprouva, pour la première fois, une sensation voluptueuse avec érection, en voyant une belle fille du village se peigner les cheveux. Jusque-là les personnes de l'autre sexe n'avaient fait sur lui aucune impression. Deux mois plus tard, à Paris, il se sentit vivement excité à la vue de jeunes filles dont les cheveux flottaient autour de la nuque. Un jour il ne put se retenir de prendre la natte d'une jeune fille et de la tortiller entre ses doigts. Il fut arrêté et condamné à trois mois de prison.

Peu de temps après, il fut soldat et fit cinq ans de service. Pendant cette période, il n'eut pas à redouter de voir des nattes. Cependant il rêvait parfois de têtes de femmes avec des nattes ou des cheveux flottants. À l'occasion, il faisait le coït avec des femmes, mais sans que leurs cheveux agissent comme fétiche.

Rentré à Paris, il eut de nouveau des rêves du genre sus-indiqué et, de nouveau, il se sentit excité à la vue des cheveux de femmes.

Jamais il ne rêve du corps entier de la femme; ce ne sont que des têtes à nattes qui lui apparaissent. Ces temps derniers, l'excitation sexuelle due à ce fétiche est devenue si forte qu'il a dû recourir à la masturbation.

Il était de plus en plus en proie à l'obsession de toucher des cheveux de femme, ou, de préférence, de posséder des nattes pour pouvoir se masturber avec.

Depuis quelque temps, l'éjaculation se produit chez lui aussitôt qu'il tient des cheveux de femme entre ses doigts. Un jour il a réussi à couper dans la rue trois nattes d'une longueur de vingt-cinq centimètres sur la tête de petites filles qui passaient. Une tentative semblable faite sur une quatrième enfant amena son arrestation. Il manifesta un repentir profond et de la honte.

Depuis qu'il est interné dans une maison d'aliénés, il en est arrivé à n'être plus excité à la vue des nattes de femme. Il a l'intention, aussitôt remis en liberté, de rentrer dans son pays où les femmes portent les cheveux relevés et attachés en haut. (Magnan, Archives de l'anthropologie criminelle, t. V, nº 28.)

Nous citerons encore le fait suivant, qui est aussi de nature à nous éclairer sur le caractère psychopathique de ces phénomènes et dont la curieuse guérison mérite attention.


Observation 80.—Fétichisme des nattes de cheveux. M. X..., entre trente et quarante ans, appartenant à une classe sociale très élevée, célibataire, issu d'une famille censée être sans tare; dès son enfance, nerveux, sans esprit de suite, bizarre; prétend que depuis l'âge de huit ans, il s'est senti puissamment attiré par les cheveux des femmes, particulièrement lorsqu'il se trouvait en présence de jeunes filles. Lorsqu'il eut neuf ans, une jeune fille de treize ans fit avec lui des actes d'impudicité. Mais il n'était pas à même de comprendre, et il n'y eut chez lui aucune excitation.

Sa sœur, âgée de douze ans, s'occupait beaucoup de lui; elle l'embrassait et le pressait souvent contre elle. Il se laissait faire parce que les cheveux de cette jeune fille lui plaisaient beaucoup.

À l'âge d'environ dix ans, il commença à éprouver des sensations voluptueuses à l'aspect des cheveux des femmes qui lui plaisaient. Peu à peu, ces sensations se produisirent spontanément, et aussitôt s'y joignait le souvenir imaginaire de cheveux de jeunes filles. À l'âge de onze ans, il fut entraîné à la masturbation par des camarades d'école. Le lien d'association des sentiments sexuels avec l'idée fétichiste, était alors déjà solidement établi et se faisait jour, toutes les fois que le malade pratiquait avec ses camarades des actes d'impudicité. Avec les années, le fétiche devint de plus en plus puissant. Les fausses nattes même commençaient à l'exciter, pourtant il préférait les vraies. Quand il en pouvait toucher ou y poser ses lèvres, il se sentait tout heureux. Il rédigeait en prose des articles, il faisait des poésies sur la beauté des cheveux des femmes; il dessinait des nattes et se masturbait en même temps. À partir de l'âge de quatorze ans, il devint tellement excité par son fétiche qu'il en avait des érections violentes. Contrairement au goût qu'il avait, étant encore petit garçon, il n'était plus excité que par les nattes bien touffues, noires et solidement tressées. Il éprouvait une envie folle de poser ses lèvres sur ces nattes et de les mordre. L'attouchement des cheveux ne lui donnait que peu de satisfaction; c'était plutôt la vue qui lui en procurait, mais avant tout, le fait d'y poser les lèvres et de les mordre.

Si cela lui était impossible, il se sentait malheureux jusqu'au tædium vitæ. Il essayait alors de se dédommager en évoquant dans son imagination l'image d'«aventures de nattes» et en se masturbant en même temps.

Souvent, dans la rue, au milieu d'une bousculade de la foule, il ne pouvait pas se retenir de poser un baiser sur la tête des dames. Cela fait, il courait chez lui pour se masturber. Parfois il réussissait à résister à cette impulsion, mais alors il était forcé, oppressé d'une angoisse vive, de prendre vite la fuite, pour échapper au cercle magique du fétiche. Une fois seulement, au milieu de la bousculade d'une foule, il eut l'obsession de couper la natte d'une jeune fille. Il éprouva pendant cette tentative une vive anxiété, ne réussissant pas avec son canif, et échappa avec peine en se sauvant au danger d'être pris.

Devenu grand, il essaya de se satisfaire par le coït avec des puellis. Il provoquait une érection violente en baisant les nattes, mais il ne pouvait pas arriver à l'éjaculation. Voilà pourquoi il n'était pas satisfait du coït. Pourtant son idée favorite était de coïter en baisant des nattes. Cela ne lui suffisait pas, puisque par ce moyen il n'arrivait pas non plus à l'éjaculation. Faute de mieux, il vola un jour à une dame les cheveux qu'elle avait laissés en se peignant; il se les mettait dans la bouche et se masturbait en évoquant dans son esprit en même temps l'image de la dame. Dans l'obscurité, il n'avait aucun intérêt pour la femme, parce qu'il ne voyait pas ses cheveux. Des cheveux défaits n'avaient pour lui aucun charme, les poils des parties génitales non plus. Ses rêves érotiques n'avaient pour sujet que des nattes. Ces temps derniers, le malade était tellement excité sexuellement qu'il tomba dans une sorte de satyriasis. Il devint incapable de vaquer à ses affaires, et, il se sentait si malheureux, qu'il essaya de s'étourdir par l'alcool. Il en consomma de grandes quantités, fut pris de délire alcoolique et dut être transporté à l'hôpital. Après l'avoir guéri de l'intoxication, un traitement approprié fit disparaître assez rapidement son excitation sexuelle, et, lorsque le malade fut renvoyé de l'hôpital, il était délivré de son idée fétichiste qui ne se manifestait que rarement dans ses rêves nocturnes.

L'examen du corps a fait constater l'état normal des parties génitales et l'absence totale de stigmates de dégénérescence.

Ces cas de fétichisme des nattes, qui mènent à des vols de nattes de femmes, paraissent se rencontrer de temps en temps dans tous les pays. Au mois de novembre 1890, des villes entières des États-Unis de l'Amérique ont été, au dire des journaux américains, inquiétées par un coupeur de nattes.

B.—LE FÉTICHE EST UNE PARTIE DU VÊTEMENT FÉMININ

On sait combien grande est, en général, l'importance des bijoux et de la toilette de la femme, même pour la vita sexualis normale de l'homme. La civilisation et la mode ont créé pour la femme des traits artificiels de caractère sexuel dont l'absence peut être considérée comme une lacune et peut produire une impression étrange, quant on se trouve en présence d'une femme nue, malgré l'effet sensuel que doit normalement produire cette vue[77].

Note 77: [(retour) ]

Comparez les remarques de Gœthe sur son aventure à Genève (Lettres de Suisse).

À ce propos, il ne faut pas oublier que la toilette de la femme a souvent tendance à faire ressortir, et même à exagérer, certaines particularités du sexe, des traits de caractère sexuel secondaires, tels que la gorge, la taille, les hanches.

Chez la plupart des individus, l'instinct génital s'éveille longtemps avant de pouvoir trouver l'occasion d'avoir des rapports intimes avec l'autre sexe, et les appétits de la première jeunesse se préoccupent habituellement d'images du corps de la femme vêtue. De là vient que souvent, au début de la vita sexualis, la représentation de l'excitant sexuel et celle du vêtement féminin s'associent. Cette association peut devenir indissoluble; la femme vêtue peut être pour toujours préférée à la femme nue, surtout lorsque les individus en question, se trouvant sous la domination d'autres perversions, n'arrivent pas à une vita sexualis normale ni à la satisfaction par les charmes naturels.

Par suite de cette circonstance, il arrive alors que, chez des individus psychopathes et sexuellement hyperesthésiques, la femme habillée est toujours préférée à la femme nue. Rappelons-nous bien que, dans l'observation 48, la femme n'a jamais dû laisser tomber ses derniers voiles, et que l'equus eroticus de l'observation 40 préfère la femme habillée. Plus loin encore, on trouvera une déclaration de ce genre faite par un inverti.

Le Dr Moll (op. cit.) fait mention d'un malade qui ne pouvait faire le coït avec une puella nuda; la femme devait être revêtue au moins d'une chemise. Le même auteur cite un individu atteint d'inversion sexuelle qui est sous le coup du même fétichisme du vêtement.

La cause de ce phénomène doit évidemment être cherchée dans l'onanisme psychique de ces individus. Ils ont, à la vue de bien des personnes habillées, éprouvé des désirs avant de s'être trouvé en présence de nudités[78].

Note 78: [(retour) ]

Un phénomène analogue en ce qui concerne l'objet, mais tout à fait différent en ce qui concerne le moyen psychique, est le fait que le corps à demi revêtu, produit souvent plus de charme que le corps tout nu. Cela tient aux effets de contraste et à la passion de l'attente qui sont des phénomènes généraux et n'ont rien de pathologique.

Une seconde forme de fétichisme du vêtement, forme plus prononcée, consiste en ce que ce n'est pas généralement la femme habillée qu'on préfère, mais c'est seulement un certain genre d'habillement qui devient fétiche. Il est bien concevable qu'une forte impression sexuelle, surtout si elle se produit de très bonne heure, et si elle se rattache au souvenir d'une certaine toilette de femme, puisse, chez des individus hyperesthésiques, éveiller un intérêt intense pour ce genre de toilette. Hammond (op. cit., p. 46) rapporte le cas suivant qu'il emprunte au Traité de l'impuissance de Roubaud.


Observation 81.—X..., fils d'un général, a été élevé à la campagne. À l'âge de quatorze ans il fut initié par une jeune dame aux mystères de l'amour. Cette dame était une blonde, qui portait les cheveux en boucles; afin de ne pas être découverte, elle gardait habituellement ses vêtements, ses guêtres, son corset et sa robe de soie, quand elle avait une conversation intime avec son jeune amant.

Après avoir terminé ses études, X... fut envoyé en garnison; il voulut profiter de sa liberté pour se payer du plaisir; il constata que son penchant sexuel ne pouvait s'exciter que dans certaines conditions déterminées. Ainsi une brune ne lui faisait aucun effet, et une femme en costume de nuit pouvait éteindre complètement tout son enthousiasme en amour. Une femme, pour éveiller ses désirs, devait être blonde, chaussée de guêtres, avoir un corset et une robe de soie, en un mot être vêtue tout à fait comme la dame qui avait pour la première fois éveillé chez lui l'instinct génital. Il a toujours résisté aux tentatives qu'on a faites pour le marier, sachant qu'il ne pourrait s'acquitter de ses devoirs conjugaux avec une femme en costume de nuit.

Hammond rapporte encore (page 42), un cas où le coïtus maritalis n'a pu être obtenu qu'à l'aide d'un costume déterminé. Le Dr Moll fait mention de plusieurs cas semblables chez des hétéro- et homo-sexuels. Comme cause primitive, il faut toujours supposer une association d'idées qui s'est produite à la première heure. C'est la seule raison plausible de ce fait que, chez ces individus, tel costume agit avec un charme irrésistible, quelle que soit la personne qui porte le fétiche. On comprend ainsi que, d'après le récit de Coffignon, des hommes qui fréquentent les bordels, insistent pour que les femmes avec lesquelles ils ont affaire, mettent un costume particulier, de ballerine, de religieuse, etc., et que les maisons publiques soient, à cet effet, munies de toute une garde-robe pour déguisements.

Binet (op. cit.) raconte le cas d'un magistrat, qui n'était amoureux que des Italiennes qui viennent à Paris pour poser dans les ateliers, et que cet amour avait pour véritable objet leur costume particulier. La cause en a pu être bien établie; c'était l'effet de la première impression au moment de l'éveil de l'instinct génital.

Une troisième forme du fétichisme du vêtement, qui présente un degré beaucoup plus avancé vers l'état pathologique, se présente plus fréquemment à l'observation du médecin. Elle consiste dans le fait que ce n'est plus la femme, habillée ou même habillée d'une certaine façon, qui agit en première ligne comme excitant sexuel; mais l'intérêt sexuel se concentre tellement sur une certaine partie de la toilette de la femme, que la représentation de cet objet de toilette, accentuée par un sentiment de volupté, se détache complètement de l'idée d'ensemble de la femme, et acquiert par là une valeur indépendante. Voilà le vrai terrain du fétichisme du vêtement; un objet inanimé, une partie isolée du vêtement suffit par elle seule à l'excitation et à la satisfaction du penchant sexuel. Cette troisième forme de fétichisme du vêtement est aussi la plus importante au point de vue médico-légal.

Dans un grand nombre de cas de ce genre, il s'agit de pièces de linge de femme qui, par leur caractère intime, sont surtout de nature à produire des associations d'idées dans ce sens.


Observation 82.—K..., quarante-cinq ans, cordonnier, prétend n'avoir aucune tare héréditaire; il est d'un caractère bizarre, mal doué intellectuellement, d'habitus viril, sans stigmates de dégénérescence; d'une conduite généralement sans reproche, il fut pris en flagrant délit le 5 juillet 1876, au soir, emportant du linge volé qu'il avait gardé dans un endroit caché. On trouva chez lui trois cents objets de toilette de femme, entre autres, des chemises de femme, des pantalons de femme, des bonnets de nuit, des jarretières et même une poupée. Quand on l'arrêta, il avait sur le corps une chemise de femme. Déjà, à l'âge de treize ans, il s'était livré à son impulsion à voler du linge de femme; puni une première fois, il devint plus prudent; il commettait ses vols avec ruse et beaucoup d'adresse. Quand cette impulsion lui venait, il avait toujours de l'angoisse et se sentait la tête lourde. Dans de pareils moments, il ne pouvait résister, coûte que coûte. Peu lui importait à qui il enlevait ces objets.

La nuit, quand il était au lit, il mettait les objets de toilette qu'il avait volés, en même temps il évoquait dans son imagination l'image de belles femmes, et il éprouvait une sensation voluptueuse avec écoulement de sperme.

Voilà évidemment le mobile de ses vols; en tous cas, il n'avait jamais vendu aucun des objets volés, mais il les tenait cachés dans un endroit quelconque. Il déclara qu'il avait eu autrefois des rapports sexuels normaux avec des femmes. Il nie avoir jamais pratiqué l'onanisme ou la pédérastie ou d'autres actes sexuels anormaux. À l'âge de vingt-cinq ans, il fut fiancé, mais l'engagement fut rompu par sa faute. Il n'était pas à même de comprendre que ses actes étaient criminels, et en outre, empreints d'un caractère morbide. (Passow, Vierteljahrsschrift für ger. Medicin. N. F. XXVIII, p. 61; Krauss, Psychologie des Verbrechens, 1884, p. 190.)

Hammond (op. cit., p. 43) rapporte un cas de passion pour une partie du vêtement de la femme. Dans ce cas aussi, le plaisir du malade consiste à porter sur son corps un corset de femme, de même que d'autres pièces de toilette féminine, sans qu'il y ait chez lui trace d'inversion sexuelle. La douleur que lui cause à lui ou à une femme un corset trop fortement lacé, lui fait plaisir: élément sadico-masochiste.

Tel est encore le cas que rapporte Diez (Der Selbstmord, 1838, p. 24). Il s'agit d'un jeune homme qui ne pouvait résister à l'impulsion de déchirer du linge de femme. Pendant qu'il déchirait, il avait toujours une éjaculation.

Une alliance entre le fétichisme et la manie de détruire le fétiche (sorte de sadisme contre un objet inanimé), semble se rencontrer assez souvent. Comparez observation 93.

Le tablier est une pièce du vêtement qui n'a aucun caractère intime proprement dit, mais qui, par l'étoffe et la couleur, rappelle le linge du corps, et qui, par l'endroit où il est porté, évoque des idées de rapports sexuels. (Comparez l'emploi métonymique en allemand des mots tablier et jupon dans la locution Ieder Schürze nachlaufen, etc. Ceci dit, nous arriverons à mieux comprendre le cas suivant.


Observation 83.—C..., trente-sept ans, de famille très chargée, crâne plagiocéphale, facultés intellectuelles faibles, a aperçu à l'âge de quinze ans, un tablier qu'on avait suspendu pour le faire sécher. Il se ceignit de ce tablier et se masturba derrière une haie.

Depuis il ne put voir un tablier sans répéter l'acte. Quand il voyait passer quelqu'un, femme ou homme, ceint d'un tablier, il était forcé de courir après. Pour le guérir de ses vols répétés de tabliers, on le mit, à l'âge de seize ans, dans la marine. Là, il n'y avait pas de tabliers et par conséquent il resta tranquille. Revenu à l'âge de dix-neuf ans, il eut de nouveau l'impulsion de voler des tabliers, ce qui lui amena des complications fâcheuses. Il fut plusieurs fois arrêté; enfin, il essaya de se guérir de sa manie en s'enfermant dans un couvent de Trappistes. Aussitôt sorti du couvent, il recommença.

À l'occasion d'un vol récent, on l'a soumis à l'examen de médecins légistes, et on l'a ensuite transporté dans une maison de santé. Il ne volait jamais autre chose que des tabliers. C'était pour lui un plaisir d'évoquer le souvenir du premier tablier volé. Ses rêves n'avaient pour sujet que des tabliers. Plus tard, il se servait de ces évocations de souvenirs, soit pour pouvoir accomplir le coït à l'occasion soit pour se masturber (Charcot-Magnan, Arch. de Neurologie, 1882, Nr. 12).

Un cas analogue à cette série d'observations que nous venons de citer, est rapporté par Lombroso (Amori anormali precoci nei pazzi. Arch. di psych., 1883, p. 17). Un garçon, très chargé héréditairement, avait déjà à l'âge de quatre ans, des érections et une forte émotion sexuelle à la vue des objets blancs et surtout du linge. Le contact, le froissement de ces objets, lui procuraient de la volupté. À l'âge de dix ans, il commença à se masturber à la vue du linge blanc empesé. Il paraît être atteint de folie morale; il a été exécuté pour assassinat.

Le cas suivant de fétichisme du jupon est combiné à des circonstances bien particulières.


Observation 84.—M. Z..., trente-cinq ans, fonctionnaire, est l'enfant unique d'une mère nerveuse et d'un père bien portant. Il était nerveux dès son enfance; à la consultation on remarque son œil névropathe, son corps fluet et délicat, ses traits fins, sa voix grêle et sa barbe très clairsemée. Sauf des symptômes d'une légère neurasthénie, on ne constate chez le malade rien de morbide. Les parties génitales sont normales, de même que les fonctions sexuelles. Le malade prétend ne s'être masturbé que quatre ou cinq fois, lorsqu'il était encore petit garçon.

Déjà, à l'âge de treize ans, le malade était très excité sexuellement à la vue de vêtements mouillés, tandis que les mêmes vêtements à l'état sec ne l'excitaient nullement. Son plus grand plaisir était de regarder, par une pluie torrentielle, les femmes trempées. Quand il en rencontrait, et si la femme avait une figure sympathique, il éprouvait une volupté intense, une violente érection et se sentait poussé au coït.

Il prétend n'avoir jamais eu l'envie de se procurer des jupons trempés ou de mouiller une femme. Le malade n'a pu fournir aucun renseignement sur l'origine de sa pica.

Il est possible que l'instinct génital se soit éveillé pour la première fois à la vue d'une femme qui, par la pluie, a relevé ses jupons et fait voir ses charmes. Ce penchant obscur et qui ne se rendait pas encore bien compte de son véritable objet, s'est reporté sur les jupons trempés, phénomène qui a continué à se produire.

Les amateurs de mouchoirs de femmes se rencontrent souvent: voilà pourquoi ces cas sont importants au point de vue médico-légal. Ce qui peut contribuer à la grande propagation du fétichisme du mouchoir, c'est peut-être que le mouchoir est la pièce du linge féminin qui est le plus souvent exposée aux regards, même dans les rapports non intimes; il peut tomber par hasard entre les mains d'une tierce personne en lui apportant le parfum spécial et moite de sa propriétaire. C'est peut-être pour cela que l'idée du mouchoir s'associe si fréquemment avec les premières sensations de volupté, association qu'il faut supposer dans ces cas.


Observation 85.—Un garçon boulanger de trente-deux ans, célibataire et jusqu'ici d'antécédents nets, a été pris au moment où il volait le mouchoir d'une dame. Il avoua, avec un repentir sincère, qu'il avait déjà volé 80 à 90 mouchoirs de cette façon. Il ne recherchait que des mouchoirs de femme et exclusivement de femmes jeunes et qui lui plaisaient.

L'extérieur de l'inculpé ne présente rien d'intéressant. Il s'habille très soigneusement; il a une attitude bizarre, craintive, déprimée, avec un genre trop obséquieux et très peu viril qui va souvent jusqu'au ton larmoyant et aux pleurs. On reconnaît aussi en lui une maladresse manifeste, de la faiblesse de la faculté d'assimilation, de la paresse dans l'orientation des idées et dans la réflexion. Une de ses sœurs est épileptique. Il vit dans une bonne situation; il n'a jamais été gravement malade, et il s'est bien développé.

En relatant sa biographie, il fait preuve de manque de mémoire, de manque de clarté; faire du calcul lui est difficile, bien qu'à l'école il faisait des progrès et apprenait avec facilité. Son air craintif, son manque d'assurance font soupçonner l'onanisme. L'inculpé avoue que, depuis l'âge de dix-neuf ans, il s'est livré avec excès à ce vice.

Depuis quelques années, il a souffert des suites de ce vice: dépression, fatigue, tremblements des jambes, douleurs dans le dos, dégoût du travail. Souvent il était en proie à une dépression mélancolique avec peur; alors il évitait les hommes. Il avait des idées exagérées et fantastiques sur les conséquences des rapports sexuels avec les femmes, et voilà pourquoi il ne pouvait se décider au coït. Ces temps derniers cependant il a songé à se marier.

C'est avec un repentir profond et comme un débile qu'il est, que X... m'avoua qu'il y a six mois, en voyant au milieu de la foule une belle jeune fille, il se sentit sexuellement très excité, il dut se frotter contre elle et éprouva le désir de se dédommager par une satisfaction plus complète de son désir sexuel en lui prenant son mouchoir. Bien qu'il se rendît compte du caractère délictueux de son action, il ne put résister à son impulsion. En même temps, il éprouva une angoisse terrible, causée en partie par le désir génital qui l'obsédait, et aussi par la peur d'être découvert.

À la suite de cet incident, aussitôt qu'il voyait une femme sympathique, il était saisi d'une excitation sexuelle violente, avec battement de cœur, érection, impetus coeundi, et il éprouvait l'obsession de se frotter contre la personne en question et, faute de mieux, de lui voler son mouchoir.

Le rapport des médecins légistes fait très judicieusement valoir sa débilité d'esprit congénitale, l'influence démoralisante de l'onanisme, et attribue son penchant anormal à un instinct génital pervers, dans lequel on trouve une connexité intéressante entre le sens génésique et le sens olfactif, connexité observée d'ailleurs sur le terrain physiologique. On reconnut l'irrésistibilité de l'impulsion morbide. X... fut acquitté. (Zippe, Wiener med. Wochenschrift, 1879, nº 23.)

Je dois à l'obligeance de M. le docteur Fritsch, médecin légiste au Landesgericht de Vienne, d'autres renseignements sur ce fétichiste du mouchoir qui, au mois d'août 1890, fut de nouveau arrêté au moment où il cherchait à tirer un mouchoir de la poche d'une dame.


Une perquisition domiciliaire a amené la découverte de 446 mouchoirs de dames. L'accusé prétend avoir brûlé deux paquets de ces corpora delicti. Au cours de l'enquête, on a, en outre, constaté que, déjà en 1883, X... avait été condamné à quinze jours de prison pour avoir volé 27 mouchoirs, et que, pour un délit analogue, on lui avait infligé, en 1866, trois semaines de prison.

En ce qui concerne ses rapports de parenté, on sait que son père a beaucoup souffert de congestions, et qu'une fille de son frère est une imbécile de constitution névropathique.

X... s'est marié en 1879, et commença par s'établir boulanger. En 1881, il fit faillite. Bientôt après, sa femme, qui était toujours en mésintelligence avec lui et qui prétendait qu'il ne remplissait pas ses devoirs conjugaux (fait contesté par X...), demanda le divorce. Il vécut ensuite comme garçon boulanger dans l'établissement de son frère.

Il regrette profondément son malheureux penchant pour les mouchoirs de dames; mais, dit-il, quand il se trouve dans son état critique, il ne peut malheureusement pas se maîtriser. Il éprouve alors une sensation délicieuse, et il lui semble être poussé par quelqu'un. Parfois, il réussit à se retenir; mais, si la jeune dame lui est sympathique, il succombe à la première impulsion. Dans de pareils moments, il est tout trempé de sueur, par suite de la peur d'être découvert et par suite de l'impulsion à commettre son acte. Il prétend avoir éprouvé des émotions sensuelles à l'aspect de mouchoirs de femmes dès l'âge de la puberté. Il ne peut se rappeler les incidents précis sous le coup desquels l'association d'idées fétichistes s'est établie chez lui. L'émotion sensuelle à la vue de dames, de la poche desquelles sortait un bout de mouchoir, s'est augmentée de plus en plus. À plusieurs reprises cela lui a donné des érections, mais jamais d'éjaculation. Il prétend avoir eu, depuis sa vingt et unième année, quelquefois des velléités de satisfaction normale de l'instinct sexuel, et avoir fait le coït sans difficulté et sans avoir recours à l'évocation mentale d'un mouchoir. Quand le fétiche eut pris plus d'empire sur lui, le vol des mouchoirs est devenu pour lui une satisfaction beaucoup plus grande. Le vol du mouchoir d'une dame sympathique avait pour lui autant de valeur que s'il avait eu des rapports sexuels avec cette dame. Il éprouvait alors un véritable orgasme.

Quand il ne pouvait prendre un mouchoir convoité, il en ressentait une excitation pleine de tourments, avec tremblements et sueurs sur tout le corps.

Il gardait dans un endroit spécial les mouchoirs de dames qui lui étaient particulièrement sympathiques; il était heureux de les contempler et éprouvait alors un sentiment de bien-être. Leur odeur aussi lui causait une sensation délicieuse; mais, dit-il, c'était l'odeur particulière à la lingerie et non pas celle des parfums artificiels qui excitait ses sens. Il prétend ne s'être masturbé que rarement.

Sauf des maux de tête périodiques et des vertiges, X... ne se plaint d'aucun malaise. Il regrette profondément son malheur, son penchant morbide, le mauvais démon qui le pousse à ces actes criminels. Il n'a qu'un désir, c'est de trouver quelqu'un qui puisse l'en guérir. Au physique, il présente de légers symptômes de neurasthénie, des anomalies dans la circulation du sang, des pupilles inégales.

Il fut prouvé que X... avait agi sous l'influence d'une obsession morbide et irrésistible. Acquittement.

Ces cas de fétichisme du mouchoir qui entraînent l'individu anormal à commettre des vols, sont très nombreux. Ils se rencontrent aussi chez des personnes atteintes d'inversion sexuelle, ainsi que le prouve le cas suivant, pris dans l'ouvrage de M. le docteur Moll que nous avons déjà plusieurs fois cité[79].

Note 79: [(retour) ]

Page 124 (op. cit.), le docteur Moll dit, à propos de ce penchant chez les hétéro-sexuels: «La passion pour les mouchoirs peut être si violente que l'homme se trouve littéralement subjugué par ce petit objet. Voici ce qui me fut raconté par une femme: «Je connais un monsieur, me dit-elle; il me suffit, quand je le vois de loin, de tirer de ma poche le coin de mon mouchoir pour qu'il me suive comme un chien. Je puis aller n'importe où, il ne me quitte plus. Que ce monsieur se trouve en voiture ou soit occupé par une affaire très sérieuse, aussitôt qu'il voit mon mouchoir, il abandonne tout pour me suivre.»


Observation 86.—Fétichisme du mouchoir combiné avec l'inversion sexuelle.—K..., trente-huit ans, ouvrier, homme solidement bâti, se plaint de malaises nombreux, tels que faiblesse des jambes, douleurs dans le dos, maux de tête, manque de courage au travail, etc. Ses plaintes font penser manifestement à la neurasthénie avec tendance à l'hypocondrie. Ce n'est qu'après avoir suivi plusieurs mois mon traitement, qu'il avoua qu'il était aussi anormal au point de vue sexuel.

K... n'a jamais eu aucun penchant pour les femmes; par contre, les beaux hommes ont exercé sur lui, de tout temps, un charme particulier.

Le malade s'est beaucoup masturbé depuis sa jeunesse jusqu'à l'époque où il est venu me consulter. K... n'a jamais pratiqué ni l'onanisme mutuel, ni la pédérastie. Il ne croit pas qu'il y aurait trouvé une satisfaction quelconque, car, malgré sa prédilection pour les hommes, le plaisir principal pour lui est d'avoir un morceau de linge blanc d'homme; mais, là encore, c'est la beauté du propriétaire qui joue un rôle important. Ce sont surtout les mouchoirs des beaux hommes qui l'excitent sexuellement. Sa plus grande volupté consiste à se masturber dans des mouchoirs d'hommes. C'est pour cette raison qu'il enlevait souvent des mouchoirs à ses amis; pour éviter d'être découvert comme voleur, le malade laissait toujours un de ses propres mouchoirs chez l'ami pour remplacer celui qu'il venait de voler. De cette façon, K... voulait échapper au soupçon de vol et faire croire à un changement de mouchoir. D'autres pièces de linge d'homme ont aussi excité K..., mais pas au même point que les mouchoirs.

K... a souvent fait le coït avec des femmes; il eut des érections suivies d'éjaculation, mais sans aucune sensation de volupté. De plus, le malade n'éprouvait aucune envie particulière de pratiquer le coït. L'érection et l'éjaculation ne se produisaient que, lorsqu'au milieu de l'acte, le malade pensait au mouchoir d'un homme. Il y arrivait encore plus facilement quand il prenait avec lui le mouchoir d'un ami et le tenait en main pendant l'acte.

Conformément à sa perversion sexuelle, ses pollutions nocturnes aussi se produisent sous l'influence de représentations voluptueuses dans lesquelles le linge d'homme joue le rôle principal.

On rencontre plus fréquemment que les fétichistes du linge les fétichistes du soulier de la femme. Ces cas sont, pour ainsi dire, innombrables, et un grand nombre déjà ont été scientifiquement analysés, tandis que pour le fétichisme du gant je n'ai que quelques rares communications de troisième main. Relativement aux causes de la rareté du fétichisme du gant, voir plus haut.

Dans le fétichisme du soulier il n'y a pas de rapport étroit entre l'objet et le corps de la femme, rapport qui rend explicable le fétichisme du linge. C'est pour cette raison, et aussi parce qu'il y a toute une série de cas soigneusement étudiés, dans lesquels l'adoration fétichiste de la chaussure de la femme a, d'une manière incontestable et bien établie, pris naissance dans une sphère d'idées masochistes; c'est pour ces motifs, disons-nous, qu'on peut, à juste titre, admettre l'hypothèse d'une cause de nature masochiste, bien que déguisée, toutes les fois que, dans un cas déterminé, on ne peut trouver une autre origine.

C'est pour ce motif que j'ai inséré dans le chapitre sur le masochisme la plus grande partie des observations sur le fétichisme du soulier ou du pied qui étaient à ma disposition. Là, nous avons, en montrant les diverses transitions, déjà suffisamment démontré le caractère régulièrement masochiste de cette forme du fétichisme érotique.

Cette hypothèse du caractère masochiste du fétichisme du soulier, n'est réfutée et infirmée, que là où l'on a acquis la preuve qu'un accident de hasard a amené une association entre les émotions sexuelles et l'image du soulier de la femme; car la formation a priori d'une pareille association d'idées est tout à fait improbable.

Une corrélation de ce genre existe dans les deux observations suivantes.


Observation 87.—Fétichisme du soulier.—M. von P..., de vieille noblesse polonaise, trente-deux ans, m'a consulté en 1890, au sujet de sa vita sexualis anormale. Il affirme être issu d'une famille tout à fait saine, mais être nerveux depuis son enfance et avoir souffert à l'âge de onze ans de chorea minor. Depuis l'âge de dix ans, il souffre beaucoup d'insomnie, et de malaises neurasthéniques.

Il prétend n'avoir connu la différenciation des sexes qu'à l'âge de quinze ans; c'est de cette époque que datent ses penchants sexuels. À l'âge de dix-sept ans, une institutrice française l'a séduit, mais ne lui a pas permis d'accomplir le coït, de sorte que seule une excitation sensuelle (masturbation mutuelle) a pu avoir lieu. Au milieu de cette scène, son regard tomba sur les bottines très élégantes de cette femme. Cette vue lui fit une profonde impression. Ses relations avec cette personne dissolue se continuèrent pendant quatre mois. Durant ces attouchements, les bottines de l'institutrice devenaient un fétiche pour le malheureux jeune homme. Il commença à s'intéresser aux chaussures de dames, et rôdait afin de rencontrer de belles bottines de dames. Le fétiche soulier prit sur son esprit un ascendant de plus en plus grand. Sicuti calceolus mulieris gallicæ penem tetigit, statim summa cum voluptate sperma ejaculavit. Quand on eut éloigné celle qui l'avait séduit, il dut aller chez les puellas avec lesquelles il avait recours au même procédé. Ordinairement cela suffisait pour le satisfaire. Ce n'est que rarement et subsidiairement qu'il avait recours au coït. Son penchant pour cet acte disparaissait de plus en plus. Sa vita sexualis se bornait aux pollutions dues à des rêves, où, seules les chaussures de dames jouaient un rôle, et à satisfaire ses sens avec des chaussures de femmes, apposita ad mentulam; mais il fallait que la puella fît cette manipulation. Dans le commerce avec l'autre sexe, il n'y avait que la bottine qui l'excitât sensuellement, et encore la bottine devait être élégante, de forme française, avec talon d'un noir reluisant comme l'était la première. Avec le temps sont survenues des conditions accessoires: souliers d'une prostituée très élégante, chic, avec des jupons empesés et autant que possible des bas noirs.

Le reste de la femme ne l'intéresse pas. Le pied nu lui est tout à fait indifférent. Aussi au point de vue de l'âme, la femme n'exerce pas le moindre charme sur lui. Il n'a jamais eu des tendances masochistes, comme de vouloir être foulé aux pieds d'une femme. Avec les années son fétichisme a pris un tel empire sur lui que, dans la rue, s'il aperçoit une dame d'un certain extérieur et chaussée d'une certaine façon, il est si violemment excité qu'il est forcé de se masturber. Une légère pression sur le pénis suffit à cet individu très neurasthénique pour provoquer une éjaculation. Des chaussures dans les étalages et, depuis quelque temps, la lecture même d'une simple annonce de magasin de chaussures suffisent pour le mettre dans un état d'émotion violente.

Son libido étant très vif, il se soulageait par la masturbation, quand il ne pouvait se servir de chaussures. Le malade reconnut vite l'inconvénient et le danger de son état, et, bien qu'il se portât physiquement bien, sauf ses malaises neurasthéniques, il éprouvait tout de même une profonde dépression morale. Il consulta plusieurs médecins. L'hydrothérapie, l'hypnotisme furent employés sans aucun résultat. Les médecins les plus célèbres lui conseillaient de se marier et l'assuraient qu'aussitôt qu'il aimerait sérieusement une jeune fille, il serait débarrassé de son fétiche. Le malade n'avait aucune confiance en son avenir; pourtant il suivit le conseil des médecins. Il fut cruellement déçu dans cette espérance éveillée par l'autorité des médecins, bien qu'il se soit allié avec une dame que distinguent de grandes qualités physiques et intellectuelles. La première nuit de son mariage fut terrible pour lui; il se sentit criminel et ne toucha pas à sa femme. Le lendemain il vit une prostituée avec le «certain chic» qu'il aimait. Il eut la faiblesse d'avoir des rapports avec elle, à sa façon accoutumée. Il acheta alors une paire de bottines de femme très élégantes et les cacha dans le lit nuptial; en les touchant, il put, quelques jours plus tard, remplir ses devoirs conjugaux. L'éjaculation ne venait que tardivement, car il devait se forcer au coït; au bout de quelques semaines, l'artifice employé n'avait déjà plus d'effet, son imagination ayant perdu de sa vivacité. Le malade se sentait excessivement malheureux, et il aurait autant aimé mettre immédiatement fin à ses jours. Il ne pouvait plus satisfaire sa femme qui avait sexuellement de grands besoins et qui avait été très excitée par les rapports qu'elle avait eus jusqu'ici avec lui; il voyait combien elle en souffrait moralement et physiquement. Il ne pouvait ni ne voulait révéler son secret à son épouse. Il éprouvait du dégoût pour les rapports conjugaux; il avait peur de sa femme, craignait les soirées et les tête-à-tête avec elle. Il arriva à ne plus avoir d'érections.

Il fit de nouveau des essais avec des prostituées; il se satisfaisait en touchant leurs souliers et ensuite la puella était obligée calceolo mentulam tangere; il éjaculait ou, si l'éjaculation ne se produisait pas, il essayait le coït avec la femme vénale, mais sans résultat, car alors l'éjaculation se faisait subitement.

Le malade vient à la consultation tout désespéré. Il regrette profondément d'avoir, malgré sa conviction intime, suivi le conseil funeste des médecins, d'avoir rendu malheureuse une très brave femme et de lui avoir causé un préjudice physique et moral. Pouvait-il répondre devant Dieu de continuer une pareille vie? Quand même il se confesserait à sa femme et qu'elle ferait tout ce qu'il désire, cela ne lui servirait à rien, car il lui faudrait encore le «parfum du demi-monde».

L'extérieur de ce malheureux ne présente rien de frappant, sauf sa douleur morale. Les parties génitales sont tout à fait normales. La prostate est un peu grosse. Il se plaint d'être tellement sous l'obsession des idées de chaussures, qu'il rougit quand il est question de bottines. Toute son imagination ne s'occupe que de ce sujet. Quand il est dans sa propriété à la campagne, il se voit souvent forcé de partir pour la ville la plus proche, qui est encore à dix lieues de distance, afin de pouvoir satisfaire son fétichisme devant les étalages et aussi avec des puellis.

On ne pouvait entreprendre aucun traitement médical chez ce malheureux, car sa confiance dans les médecins était profondément ébranlée. Un essai d'hypnose et de suppression des associations fétichistes par la suggestion a échoué, par suite de l'émotion morale de ce pauvre jeune homme qu'obsède l'idée d'avoir rendu sa femme malheureuse.


Observation 88.—X..., vingt-quatre ans, de famille chargée (frère de sa mère et grand'père maternel fous, sœur épileptique, autre sœur souffrant de migraines, parents d'un tempérament très irritable), a eu à l'époque de sa dentition quelques accès de convulsions. À l'âge de sept ans, il fut entraîné à l'onanisme par une bonne. La première fois, X... trouva plaisir à ces manipulations cum illa puella fortuito pede calceolo tecto penem tetigit.

Ce fait a suffi pour créer chez l'enfant taré une association d'idées, grâce à laquelle, dorénavant, le seul aspect d'un soulier de femme et ensuite le rappel d'un souvenir dans ce sens pouvaient provoquer de l'érection et de l'éjaculation. Il se masturbait alors en regardant des souliers de femme ou en se les représentant dans son imagination. À l'école, il était vivement excité par les souliers de l'institutrice. En général, les bottines qui étaient en partie cachées par une longue robe lui produisaient toujours cet effet.

Un jour il ne put pas s'empêcher de saisir l'institutrice par les bottines, ce qui lui causa une vive émotion sexuelle. Malgré les coups qu'il reçut, il ne put s'empêcher de réitérer ce manège. Enfin, on reconnut qu'il y avait là un mobile morbide, et on le plaça sous la direction d'un maître d'école. Il s'abandonnait alors aux délicieux souvenirs de la scène des bottines avec l'institutrice; cela lui donnait des érections, de l'orgasme et, à partir de l'âge de quatorze ans, même des éjaculations. En outre, il se masturbait en pensant à un soulier de femme. Un jour l'idée lui vint d'augmenter son plaisir en se servant d'un soulier de dame pour la masturbation. Il prit souvent en secret des souliers et s'en servait à cet effet.

Rien de la femme ne pouvait l'exciter sexuellement; l'idée du coït lui inspirait de l'horreur. Les hommes ne l'intéressaient pas non plus.

À l'âge de dix-huit ans, il s'établit comme marchand et fit entre autres le commerce de chaussures. Il éprouvait une excitation sexuelle toutes les fois qu'il essayait des souliers aux pieds des dames ou qu'il pouvait manipuler des souliers usés par des femmes.

Un jour, il eut, au milieu de ces pratiques, un accès épileptique qui, bientôt, fut suivi d'un second, pendant qu'il se masturbait, comme à son habitude. Ce n'est qu'alors qu'il reconnut le danger de ces procédés sexuels pour sa santé. Il combattit son penchant à l'onanisme, ne vendit plus de chaussures et s'efforça de se débarrasser de cette association morbide entre les chaussures de femmes et les fonctions sexuelles. Mais alors il se produisit des pollutions fréquentes sous l'influence de rêves érotiques ayant pour sujet des chaussures de femmes, et les accès épileptiques ne cessèrent point. Bien qu'il n'eût pas le moindre penchant sexuel pour le sexe féminin, il se décida à conclure un mariage, ce qui lui parut être le seul remède possible.

Il épousa une femme jeune et belle. Malgré une vive érection produite en pensant aux souliers de sa femme, il fut tout à fait impuissant dans ses essais de cohabitation, car le dégoût du coït et des rapports intimes en général, l'emportait sur l'influence de la représentation du soulier, son stimulant sexuel. Pour se guérir de son impuissance, le malade s'adressa au docteur Hammond qui traita son épilepsie par le brome, et qui lui conseilla de fixer ses regards pendant le coït sur un soulier attaché au-dessus du lit nuptial et de se figurer que sa femme était un soulier.

Le malade guérit de ses accès épileptiques et devint puissant. Il pouvait faire le coït tous les huit jours. Son excitation sexuelle, à la vue des souliers de dames, s'atténuait de plus en plus. (Hammond, Impuissance sexuelle.)

Ces deux cas de fétichisme du soulier qui, comme en général tous les cas de fétichisme, se basent sur des associations subjectives et accidentelles, ainsi qu'on vient de le prouver, n'ont rien d'extraordinaire en ce qui concerne la cause objective. Dans le premier cas il s'agit d'une impression partielle dégagée de l'ensemble de la femme; dans le second cas, d'une impression partielle produite par une manipulation excitante.

Mais on a aussi observé des cas—il est vrai que jusqu'ici il n'y en a que deux—où l'association décisive n'a nullement été amenée par un rapport entre la nature de l'objet et les choses qui normalement peuvent provoquer une excitation.


Observation 89.—L..., trente-sept ans, employé de commerce, d'une famille très chargée, a eu, à l'âge de cinq ans, sa première érection, en voyant un parent plus âgé qui couchait dans la même chambre, mettre son bonnet de nuit. Le même effet se produisit quand, plus tard, il vit un soir une vieille dame mettre son bonnet de nuit.

Plus tard, il lui suffisait, pour se mettre en érection, de la seule idée d'une tête de vieille femme laide, coiffée d'un bonnet de nuit. Le seul aspect d'un bonnet de femme, ou d'une femme nue, ou d'un homme nu, le laissaient absolument froid. Mais le contact d'un bonnet de nuit lui donnait une érection et parfois même une éjaculation.

L... n'était pas un masturbateur et, jusqu'à l'âge de trente-deux ans, lorsqu'il épousa une belle fille qu'il aimait, il n'avait jamais pratiqué aucune manœuvre sexuelle.

Pendant sa nuit de noce, il resta insensible jusqu'à ce que, dans son embarras, il se vit obligé d'évoquer le souvenir de la tête de vieille femme laide coiffée d'un bonnet de nuit. Aussitôt le coït réussit.

Dans la période qui suivit, il dut parfois recourir à ce moyen. Depuis son enfance, il avait de temps en temps de profondes dépressions de caractère avec tendances au suicide, et quelquefois aussi des hallucinations terrifiantes pendant la nuit. En regardant par la fenêtre, il était saisi de vertige et d'angoisse. C'était un homme gauche, bizarre, embarrassé, et mal doué intellectuellement. (Charcot et Magnan, Arch. de Neurol., 1882, nº 12.)

Dans ce cas très curieux, une coïncidence fortuite entre la première émotion sexuelle et une impression tout à fait hétérogène, semble avoir seule déterminé le caractère du penchant.

Un cas presque aussi étrange de fétichisme d'association accidentelle est rapporté par Hammond (op. cit., p. 50). Un homme marié, âgé de trente ans, et qui en somme était tout à fait bien portant et psychiquement normal, aurait vu l'impuissance se déclarer à la suite d'un changement de logement et disparaître après qu'on lui eut remis sa chambre à coucher dans son ancien état.

C.—LE FÉTICHE EST UNE ÉTOFFE

Il y a un troisième groupe principal de fétichistes, dont le fétiche n'est ni une partie du corps féminin, ni une partie des vêtements de la femme, mais une étoffe déterminée, qui même ne sert pas toujours à la confection de la toilette féminine, et qui cependant peut, par elle-même, en tant que matière, faire naître ou accentuer les sentiments sexuels. Ces étoffes sont: les fourrures, le velours et la soie.

Ces cas se distinguent des faits précédents de fétichisme érotique du vêtement par le fait que ces étoffes ne sont pas, comme le linge, en rapports étroits avec le corps féminin et n'ont pas, comme les souliers ou les gants, une corrélation avec des parties déterminées du corps féminin ou ne sont pas une signification symbolique quelconque de ces parties.

Ce genre de fétichisme ne peut pas provenir non plus d'une association accidentelle, comme dans les cas tout à fait particuliers du bonnet de nuit ou des meubles de la chambre à coucher; mais ils forment un groupe dont l'objet est homogène. Il faut donc supposer que certaines sensations tactiles—(une sorte de chatouillement qui a une parenté éloignée avec les sensations voluptueuses)—sont, chez des individus hyperesthésiques, la cause première de ce genre de fétichisme.

À ce propos nous donnerons tout d'abord une observation personnelle exposée par un homme qui lui-même était atteint de cet étrange fétichisme.


Observation 90.—N..., trente-sept ans, issu de famille névropathique, de constitution névropathique lui-même, déclare:

Depuis ma première jeunesse, j'ai une passion profondément enracinée pour les fourrures et le velours, parce que ces étoffes éveillent en moi une émotion sexuelle, et que leur vue et leur contact me procurent un plaisir voluptueux. Je ne puis me rappeler qu'un incident quelconque ait occasionné ce penchant étrange—(coïncidence de la première émotion sexuelle avec l'impression de ces étoffes, respectivement première excitation pour une femme vêtue de ces étoffes).—En somme, je ne me souviens pas comment a commencé cette prédilection. Je ne veux point exclure absolument la possibilité d'un pareil incident, ni d'une liaison accidentelle de la première impression qui aurait pu créer une association d'idées; mais je crois peu probable que pareille chose ait pu se passer, car je suis convaincu qu'un incident de ce genre se serait profondément gravé dans ma mémoire.

Ce que je sais, c'est qu'étant encore petit enfant, j'aimais vivement voir des fourrures et les caresser, et qu'en faisant ainsi j'éprouvais un vague sentiment de volupté. Lors de la première manifestation de mes idées sexuelles concrètes, c'est-à-dire quand mes idées sexuelles se dirigèrent vers la femme, j'avais déjà une prédilection particulière pour la femme vêtue de ces étoffes.

Cette prédilection m'est restée jusqu'à l'âge d'homme mûr. Une femme qui porte une fourrure ou qui est vêtue de velours, m'excite plus rapidement et plus violemment qu'une femme sans ces accessoires. Ces étoffes, il est vrai, ne sont pas la conditio sine qua non de l'excitation; le désir se produit aussi sans elles pour les charmes habituels; mais l'aspect, et surtout le contact de ces tissus fétichistes, constituent pour moi un moyen, aident puissamment les autres charmes normaux, et me procurent une augmentation du plaisir érotique. Souvent, la seule vue d'une femme à peine jolie, mais vêtue de ces étoffes, me donne la plus violente excitation et m'entraîne complètement. La simple vue de mes tissus fétiches me fait un plaisir bien plus grand encore que l'attouchement.

L'odeur pénétrante de la fourrure m'est indifférente, plutôt désagréable, et je ne la supporte, qu'à cause de son association avec des sensations agréables de la vue et du tact. Je languis du plaisir de pouvoir toucher ces étoffes sur le corps d'une femme, de les caresser, de les embrasser et d'y mettre ma figure. Mon plus grand plaisir est de voir et de sentir inter actum mon fétiche sur les épaules de la femme.

La fourrure et le velours isolément me produisent l'impression que je viens de décrire. L'effet de la première est de beaucoup plus fort que celui du dernier. Mais la combinaison de ces deux matières produit le plus grand effet. Des pièces de vêtements féminins en velours ou en fourrure, que je vois et touche détachées de leur porteuse, m'excitent sexuellement aussi, quoiqu'à un degré moindre,—de même les couvertures confectionnées en fourrure, qui ne font nullement partie de la toilette féminine, le velours et la peluche des meubles et des draperies. De simples gravures représentant des toilettes en fourrures et en velours sont pour moi l'objet d'un intérêt érotique, et même le seul mot «fourrure» a pour moi une vertu magique et me donne des idées érotiques.

La fourrure est pour moi tellement l'objet de l'intérêt sexuel, qu'un homme qui porte une fourrure à effet, me produit une impression très désagréable, horripilante et scandaleuse, comme l'effet que produirait sur tout individu normal, un homme en costume et dans l'attitude d'une ballerine. De même je trouve répugnant l'aspect d'une vieille femme laide couverte d'une belle fourrure; cette vue éveille en moi des sentiments qui s'entrechoquent.

Ce plaisir érotique de voir des fourrures et du velours est tout à fait différent de mes appréciations purement esthétiques. J'ai un goût très vif pour les belles toilettes de femmes, et en même temps une prédilection particulière pour les dentelles, mais c'est un goût d'une nature purement esthétique. Je trouve la femme en toilette de dentelles ou bien parée avec une autre belle toilette, plus belle qu'une autre, mais la femme vêtue de mes étoffes fétiches est la plus charmante pour moi.

La fourrure n'exerce sur moi l'effet dont j'ai parlé que lorsqu'elle est à poils fins, touffus, lisses, longs, et se dressant en haut. C'est de ces qualités que dépend l'impression. Je reste tout à fait indifférent, non seulement aux fourrures à poils drus, emmêlés, espèce qu'on estime comme inférieure, mais aussi aux fourrures qu'on estime comme très belles et supérieures, mais dont on a enlevé les poils qui redressent (castor, chien de mer) ou qui ont naturellement les poils courts (hermine) ou trop long et couchés (singe, ours). Les poils redressés ne me produisent l'impression spécifiques que chez la zibeline, la martre, etc. Or, le velours est fait de poils fins touffus et redressés en haut, ce qui expliquerait l'impression analogue qu'il me produit. L'effet paraît dépendre d'une impression déterminée de l'extrémité pointue des poils sur les terminaisons des nerfs sensitifs.

Mais je ne peux pas m'expliquer quel rapport cet effet étrange sur les nerfs tactiles peut avoir avec la vie sexuelle. Le fait est que tel est le cas chez beaucoup d'hommes. Je fais encore remarquer expressément, qu'une belle chevelure de femme me plaît beaucoup, mais qu'elle ne joue pas un rôle plus grand que tout autre charme féminin, et qu'en touchant des fourrures je ne pense nullement à des cheveux de femme. (La sensation tactile dans les deux cas n'a pas d'ailleurs la moindre analogie.) En général il ne s'y attache aucune idée. La fourrure par elle-même réveille en moi la sensualité. Comment? Voilà ce qui me paraît absolument inexplicable.

Le seul effet esthétique produit par la beauté des fourrures grand genre, à laquelle chacun est plus ou moins sensible, par la fourrure qui, depuis la Fornarina de Raphaël et l'Hélène Fourment de Rubens, a été employée par beaucoup de peintres comme cadre et ornement des charmes féminins, et qui dans la mode, dans l'art et la science de la toilette féminine, joue un si grand rôle—cet effet esthétique, dis-je, n'explique rien dans ce cas, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le faire remarquer. Cet effet esthétique que les belles fourrures produisent sur les hommes normaux, les fleurs, les rubans, les pierres précieuses et les autres parures le produisent sur moi, comme chez tout le monde. Habilement employés, ces objets font mieux ressortir la beauté féminine et peuvent ainsi, dans certaines circonstances, produire indirectement un effet sensuel. Mais ils ne produisent jamais sur moi le même effet sensuel direct que les étoffes fétiches dont j'ai parlé.

Bien que chez moi, comme peut-être chez tous les autres fétichistes, il faille bien distinguer l'impression sensuelle de l'impression esthétique, cela ne m'empêche pas d'exiger de mon fétiche une série de conditions esthétiques concernant la forme, la coupe, la couleur, etc. Je pourrais m'étendre ici longuement sur ces exigences de mon penchant, mais je laisse de côté ce point qui ne touche pas le fond du sujet. Je ne voulais qu'attirer l'attention sur ce fait que le fétichisme érotique se complique encore d'un mélange d'idées purement esthétiques.

L'effet particulièrement érotique de mes étoffes fétichistes, ne peut pas s'expliquer par l'association avec l'idée du corps d'une femme qui porterait ces étoffes, pas plus que par un effet d'esthétique quelconque. Car, premièrement, ces étoffes me produisent de l'effet, même quand elles sont isolées et détachées du corps, quand elles se présentent comme simple matière; et, secondement, des parties de la toilette intime (corset, chemise) qui, sans doute, évoquent des associations, ont sur moi une action beaucoup plus faible. Les étoffes fétichistes ont toutes pour moi une valeur sensuelle intrinsèque. Pourquoi? C'est pour moi une énigme. Les plumes sur les chapeaux de femme ou les éventails produisent sur moi la même impression fétichiste que la fourrure et le velours: similitude de la sensation tactile et du chatouillement étrange produit par le mouvement léger de la plume. Enfin l'effet fétichiste, quoiqu'à un degré très atténué, est encore provoqué par d'autres étoffes unies, telles que la soie, le satin, etc., tandis que les étoffes rugueuses, le drap grossier, la flanelle, me produisent plutôt un effet répugnant.

Enfin, je tiens encore à rappeler que j'ai lu quelque part un essai de Carl Vogt sur les hommes microcéphales: il y est raconté comment un microcéphale, à la vue d'une fourrure, s'y est précipité et l'a caressée en manifestant une vive joie. Je suis loin de voir pour cette raison, dans le fétichisme très commun de la fourrure, une régression atavique vers les goûts des ancêtres de la race humaine qui étaient couverts de peaux d'animaux. Le microcéphale dont parle Carl Vogt faisait, avec le sans-gêne qui lui était naturel, un attouchement qui lui était agréable, mais dont le caractère n'était pas sexuellement sensuel; il y a beaucoup d'hommes normaux qui aiment à caresser un chat, à toucher des fourrures, du velours, sans en être sexuellement excités.

On trouve encore dans la littérature quelques cas de ce genre.


Observation 91.—Un garçon de douze ans éprouva une vive émotion sexuelle en se couvrant un jour, par hasard, d'une couverture en fourrure. À partir de ce moment, il commença à se masturber en se servant de fourrures ou en prenant dans son lit un petit chien à longs poils. Il avait des éjaculations suivies quelquefois d'accès hystériques. Ses pollutions nocturnes étaient occasionnées par des rêves où il se voyait couché nu sur une fourrure soyeuse qui l'enveloppait complètement. Les charmes de la femme ou de l'homme n'avaient aucune prise sur lui.

Il devint neurasthénique, souffrit de la monomanie de l'observation, croyant que tout le monde s'apercevait de son anomalie sexuelle; il eut, pour cette cause du tædium vitæ et devint fou.

Il était très chargé, avait les parties génitales mal conformées, et d'autres signes de dégénérescence anatomique. (Tarnowsky, op. cit., p. 22.)


Observation 92.—C... est un amateur enragé de velours. Il se sent attiré d'une manière normale vers les belles femmes, mais il est particulièrement excité lorsque la personne de rencontre avec laquelle il a des rapports est vêtue de velours.

Ce qui est frappant dans ce cas, c'est que ce n'est pas la vue du velours, mais le contact qui produit l'excitation. C... me disait qu'en passant la main sur une jaquette de femme en velours, il avait une excitation sexuelle telle qu'aucun autre moyen ne saurait jamais en provoquer une pareille chez lui. (Dr Moll, op. cit., p. 127.)

Un médecin m'a communiqué le cas suivant. Un des habitués d'un lupanar était connu sous le sobriquet de «Velours». Il avait l'habitude de revêtir de velours une puella qui lui était sympathique et de satisfaire ses penchants sexuels rien qu'en caressant sa figure avec un coin de la robe en velours, sans qu'il y ait autre contact entre lui et la femme.

Un autre témoin m'assure que, surtout chez les masochistes, l'adoration des fourrures, du velours et de la soie est très fréquente (Comparez plus haut, observation 44, 45[80]).

Note 80: [(retour) ]

Dans les romans de Sacher-Masoch la fourrure joue aussi un rôle important; elle sert même de titre à un de ses romans. Mais son explication, qui fait de la fourrure, de l'hermine, le symbole de la domination, et en fait pour la même raison le fétiche des hommes dépeints dans ce roman, me paraît spécieuse et peu satisfaisante.

Le cas suivant est un cas de fétichisme d'étoffe bien curieux. On voit se joindre au fétichisme l'impulsion à détruire le fétiche. Ce penchant est, dans ce cas, ou un élément de sadisme contre la femme qui porte l'étoffe ou un sadisme impersonnel dirigé contre l'objet, tendance qui se rencontre souvent chez les fétichistes.

Cet instinct de destruction a fait du cas dont nous parlons une cause criminelle très curieuse.


Observation 93.—Au mois de juillet 1891, a dû comparaître devant la seconde chambre du tribunal correctionnel de Berlin le garçon serrurier Alfred Bachmann, âgé de vingt-cinq ans.

Au mois d'avril de la même année, la police avait reçu plusieurs plaintes: une main méchante avait, avec un instrument bien tranchant, coupé les robes de plusieurs dames. Le soir du 25 avril, on réussit à prendre l'agresseur mystérieux dans la personne de l'accusé. Un agent de la police remarqua l'accusé qui cherchait d'une étrange façon à se blottir contre une dame qui traversait un passage, accompagnée d'un monsieur. Le fonctionnaire pria la dame d'examiner sa robe, pendant qu'il tenait l'homme suspect. On constata que la robe avait reçu une longue entaille. L'accusé fut amené au poste où on le visita. En dehors d'un couteau bien aiguisé dont il avoua s'être servi pour déchirer des robes, on trouva encore sur lui deux rubans de soie comme on en emploie pour la garniture des robes de femmes. L'accusé avoua qu'il les avait détachés des robes dans une bousculade. Enfin, la visite amena encore la découverte sur son corps d'un foulard de soie de dame. Quant à ce dernier objet, il prétendit l'avoir trouvé. Comme on ne pouvait infirmer son assertion à ce sujet, on ne l'accusa sous ce chef que de fraude d'objets trouvés, tandis que ses deux autres actes lui valurent, dans les deux cas où les endommagées demandaient des poursuites, une accusation pour destruction d'objets et, dans deux autres cas, une accusation de vol. L'accusé qui a été déjà plusieurs fois condamné, est un homme à la figure pâle et sans expression. Il donna devant le juge une explication bien étrange de sa conduite énigmatique. La cuisinière d'un commandant, dit-il, l'avait jeté au bas de l'escalier alors qu'il demandait l'aumône, et, depuis ce temps, il avait une haine implacable contre le sexe féminin. On douta de sa responsabilité, et on le fit examiner par un médecin attaché au service de l'Administration.

Aux débats judiciaires, l'expert déclara qu'il n'y avait aucune raison de considérer comme un aliéné l'accusé dont, il est vrai, l'intelligence était très peu développée. L'accusé se défendit d'une façon bien étrange. Une impulsion irrésistible, dit-il, le force de s'approcher des femmes qui portent des robes de soie. Le contact avec une étoffe de soie est pour lui tellement délicieux que, même pendant sa détention, il se sentait ému, quand, en cardant de la laine, un fil de soie lui tombait par hasard dans les mains.

Le procureur royal, M. Muller, considéra simplement l'accusé comme un homme méchant et dangereux, qu'il fallait, pour un certain laps de temps, rendre incapable de nuire. Il requit contre lui la peine d'un an de prison. Le tribunal condamna l'accusé à six mois de prison et à la perte de ses droits civiques pour un an.

II.—SENS SEXUEL FAIBLE OU NUL POUR L'AUTRE SEXE ET REMPLACÉ PAR UN PENCHANT SEXUEL POUR LE MÊME SEXE (SENS HOMOSEXUEL OU INVERTI).

Une des parties constitutives les plus solides de la conscience du moi, à l'époque de la pleine maturité sexuelle, c'est d'avoir la conviction de représenter une individualité sexuelle bien déterminée, et d'éprouver le besoin, pendant les processus physiologiques (formation de la semence et de l'œuf), d'accomplir des actes sexuels conformes à l'individualité sexuelle, actes qui consciemment ont pour but la conservation de la race.

Sauf quelques sentiments et quelques impulsions obscurs, le sens sexuel et l'instinct génital restent à l'état latent jusqu'à l'époque du développement des organes génitaux. L'enfant est de generis neutrius. Quand même, dans cette période où la sexualité latente n'existe que virtuellement et n'est pas encore annoncée par des sentiments organiques puissants, ni entrée dans la conscience, il se produirait prématurément des excitations des organes génitaux, soit spontanément, soit par une influence externe, et qu'elles trouveraient une satisfaction par la masturbation, il y a dans tout cela absence totale de rapports idéals avec les personnes de l'autre sexe, et les actes sexuels de ce genre ont plus ou moins la signification de phénomènes spinaux réflexes.

Le fait de l'innocence ou de la neutralité sexuelle mérite d'autant plus d'attention que déjà, de très bonne heure, l'enfant constate une différenciation entre les enfants des deux sexes par l'éducation, les occupations, les vêtements etc. Ces impressions toutefois ne sont pas perçues par l'âme, car elles ne sont pas appuyées sexuellement, l'organe central (l'écorce cérébrale) des idées et des sentiments sexuels n'étant pas encore développé et n'ayant pas encore la faculté de perception.

Quand commence le développement anatomique et fonctionnel des organes génitaux avec la différenciation simultanée des formes du corps, attribut de l'un ou l'autre sexe, on voit apparaître chez le garçon, ainsi que chez la jeune fille, les bases d'un état d'âme conforme au sexe de chacun, état que contribuent puissamment à développer l'éducation et les influences externes, étant donné que l'individu est devenu plus attentif.

Si le développement sexuel est normal et n'est pas troublé dans son cours, il se forme un caractère bien déterminé et conforme à la nature du sexe. Les rapports avec les personnes de l'autre sexe font alors naître certains penchants, certaines réactions, et, au point de vue psychologique, il est bien remarquable de voir avec quelle rapidité relative se forme le type moral particulier au sexe de chaque individu.

Tandis que, dans l'enfance, la pudeur, par exemple, n'est qu'une exigence de l'éducation mal comprise par l'enfant et qui, incompréhensible pour lui, étant donnée son innocence, ne peut arriver qu'à une expression incomplète; la pudeur paraît au jeune homme et à la vierge comme une obligation impérieuse de l'estime de soi-même à laquelle on ne peut toucher sans provoquer une puissante réaction vaso-motrice et un désir psychique.

Si la disposition primitive est favorable, normale, si les facteurs nuisibles au développement psycho-sexuel restent hors de jeu, il se forme une individualité psycho-sexuelle si harmonique, si solidement construite et si conforme au sexe représenté par l'individu, que même la perte des organes génitaux, à une époque ultérieure (par la castration, par exemple), ou bien le climax ou le senium ne la peuvent plus changer dans son essence.

Cela ne veut pas dire que l'homme émasculé, la femme châtrée, le jeune homme et le vieillard, la vierge et la matrone, l'homme puissant et l'homme impuissant, ne diffèrent pas l'un de l'autre dans leur état d'âme.

Une question très intéressante et très importante pour la matière que nous allons traiter est de savoir si c'est l'influence périphérique des glandes génitales (testicules et ovaires) ou si ce sont les conditions cérébrales centrales qui sont décisives pour le développement psycho-sexuel. Un fait qui plaide en faveur de l'importance des glandes génitales, est que l'absence congénitale de celles-ci ou leur enlèvement avant la puberté ont une influence puissante sur le développement du corps et sur le développement psycho-sexuel, de sorte que ce dernier est arrêté et prend une direction dans le sens du sexe contraire (eunuques, viragines, etc.).

Toutefois les processus physiques qui se passent dans les organes génitaux ne sont que des facteurs auxiliaires, mais non pas les facteurs exclusifs de la formation d'une individualité psycho-sexuelle; cela ressort du fait que, malgré une constitution normale au point de vue physiologique et anatomique, il peut se développer un sentiment sexuel contraire au caractère du sexe que l'individu représente.

La cause ici ne peut se trouver que dans une anomalie des conditions centrales, dans une disposition psycho-sexuelle anormale. Cette disposition est, sous le rapport de sa cause anatomique et fonctionnelle, encore enveloppée de mystère. Comme, dans presque tous les cas en question, l'inverti présente des tares névropathiques de plusieurs sortes et que ces tares peuvent être mises en corrélation avec des conditions dégénératives héréditaires, on peut, au point de vue clinique, considérer cette anomalie du sentiment psychosexuel comme un stigmate de dégénérescence fonctionnelle. Cette sexualité perverse se manifeste spontanément et sans aucune impulsion externe, au moment du développement de la vie sexuelle, comme phénomène individuel d'une dégénérescence anormale de la vita sexualis; et alors elle nous frappe comme un phénomène congénital; ou bien elle ne se développe qu'au cours d'une vie sexuelle qui, au début, a suivi les voies normales, et elle a été produite par certaines influences manifestement nuisibles: alors elle nous apparaît comme une perversion acquise. Pour le moment, on ne peut pas encore expliquer sur quoi repose le phénomène énigmatique du sens homosexuel acquis et l'on en est réduit aux hypothèses. Il paraît probable, d'après l'examen minutieux des cas dits acquis, que là aussi la disposition consiste dans une homosexualité, du moins en une bisexualité latente qui, pour devenir apparente, a eu besoin d'être influencée par des causes accidentelles et motrices qui l'ont fait sortir de son état de sommeil.

On trouve, dans les limites de l'inversion sexuelle, des gradations diverses du phénomène, gradations qui correspondent presque complètement au degré de tare héréditaire de l'individu, de sorte que, dans les cas peu prononcés, on ne trouve qu'un hermaphroditisme psychique; dans les cas un peu plus graves, les sentiments et les penchants homosexuels sont limités à la vita sexualis; dans les cas plus graves, toute la personnalité morale, et même les sensations physiques sont transformées dans le sens de la perversion sexuelle; enfin, dans les cas tout à fait graves, l'habitus physique même paraît transformé conformément à la perversion.

C'est sur ces faits cliniques que repose par conséquent la classification suivante des différentes formes de cette anomalie psycho-sexuelle.

A.—LE SENS HOMOSEXUEL COMME PERVERSION ACQUISE.

L'important ici est de prouver qu'il y a penchant pervers pour son propre sexe, et non pas de constater des actes sexuels accomplis sur des individus de même sexe. Ces deux phénomènes ne doivent pas être confondus; on ne doit pas prendre la perversité pour de la perversion. Souvent on a l'occasion d'observer des actes pervers sexuels qui ne sont pas basés sur la perversion. C'est surtout le cas dans les actes sexuels entre personnes de même sexe et notamment dans la pédérastie. Là il n'est pas toujours nécessaire que la paræsthesia sexualis soit en jeu, mais il y a souvent de l'hyperesthésie avec impossibilité physique ou psychique d'une satisfaction sexuelle naturelle.

Ainsi nous rencontrons des rapports homosexuels chez des onanistes ou des débauchés devenus impuissants, ou bien chez des femmes ou des hommes sensuels détenus dans les prisons, chez des individus confinés à bord d'un vaisseau, dans les casernes, dans les pensionnats, dans les bagnes, etc.

Ces individus reprennent les rapports sexuels normaux aussitôt que les obstacles qui les empêchaient cessent d'exister.

Très souvent, la cause d'une pareille aberration temporaire est la masturbation avec ses conséquences chez les individus jeunes. Rien n'est aussi capable de troubler la source des sentiments nobles et idéaux que fait naître le sentiment sexuel avec son développement normal, que l'onanisme pratiqué de bonne heure: il peut même la faire tarir complètement. Il enlève au bouton de rose qui va se développer et le parfum et la beauté, et ne laisse que le penchant grossièrement sensuel et brutal pour la satisfaction sexuelle. Quand un individu corrompu de cette manière arrive à l'âge où il peut procréer, il n'a plus ce caractère esthétique et idéal, pur et ingénu, qui l'attire vers l'autre sexe. Alors l'ardeur du sentiment sensuel est éteinte et l'inclination pour l'autre sexe diminue considérablement. Cette défectuosité influence d'une façon défavorable la morale, l'éthique, le caractère, l'imagination, l'humeur, le monde des sentiments et des penchants du jeune onaniste, homme ou femme; avec les circonstances, elle amène le désir pour l'autre sexe à tomber à zéro, de sorte que la masturbation est préférée à toute satisfaction naturelle.

Parfois le développement de sentiments sexuels élevés pour l'autre sexe est contrarié par la peur hypocondriaque d'une infection vénérienne ou par une infection contractée effectivement, ou par une fausse éducation qui, avec intention, a rappelé ces dangers et les a exagérés, chez les filles par la crainte légitime des suites du coït (peur de devenir enceinte), ou bien par le dégoût de l'homme par suite de ses défectuosités physiques et morales. Alors la satisfaction devient perverse et le penchant se manifeste avec une violence morbide. Mais la satisfaction sexuelle perverse pratiquée de trop bonne heure n'atteint pas seulement les facultés mentales, elle atteint aussi le corps, car elle produit des névroses de l'appareil sexuel (faiblesse irritative du centre d'érection et d'éjaculation, sensations de volupté défectueuses au moment du coït, etc.), tout en maintenant l'imagination dans une émotion continuelle et en excitant le libido.

Pour presque tous les masturbateurs il vient un moment où, effrayés d'apprendre les conséquences de leur vice en les constatant sur eux-mêmes (neurasthénie), ou bien poussés vers l'autre sexe soit par séduction soit par l'exemple d'autrui, ils voudraient fuir leur vice et rendre leur vita sexualis normale.

Les conditions morales et physiques sont, dans ce cas, les plus défavorables qu'on puisse imaginer. La chaleur du pur sentiment est éteinte, le feu de l'ardeur sexuelle manque de même que la confiance en soi-même, car tout masturbateur est plus ou moins lâche. Quand le jeune pécheur réunit ses énergies pour essayer le coït, il en revient déçu, car la sensation de volupté manque et il n'a pas de plaisir, ou bien la force physique pour accomplir l'acte lui fait défaut. Cet échec a la signification d'une catastrophe et l'amène à l'impuissance psychique absolue. Une conscience qui n'est pas nette, le souvenir d'échecs honteux empêchent toute réussite en cas de nouveaux essais. Mais le libido sexualis qui continue à subsister, exige impérieusement une satisfaction, et la perversion morale et physique éloigne de plus en plus l'individu de la femme.

Pour différentes raisons (malaises neurasthéniques, peur hypocondriaque des suites, etc.), l'individu se détourne aussi des pratiques de la masturbation. Dans ce cas il peut pour un moment et passagèrement être poussé à la bestialité. L'idée des rapports avec les gens de son propre sexe s'impose alors facilement; elle est amenée par l'illusion de sentiments d'amitié qui, sur le terrain de la pathologie sexuelle, se lient aisément avec des sentiments sexuels.

L'onanisme passif et mutuel remplace alors les procédés habituels. S'il se trouve un séducteur, et il y en a tant malheureusement, nous avons alors le pédéraste d'éducation, c'est-à-dire un homme qui accomplit des actes d'onanisme avec des personnes de son propre sexe, et qui se plaît dans un rôle actif correspondant à son véritable sexe, mais qui, au point de vue des sentiments de l'âme, est indifférent non seulement aux personnes de l'autre sexe, mais aussi à celles de son propre sexe.

Voilà le degré auquel peut arriver la perversité sexuelle d'un individu de disposition normale, exempt de tare et jouissant de ses facultés mentales. On ne peut citer aucun cas où la perversité soit devenue une perversion, une inversion du penchant sexuel[81].

Note 81: [(retour) ]

Garnier (Anomalies sexuelles, Paris, pp. 568-569 rapporte deux cas (Observations 222 et 223) qui semblent être en contradiction avec cette thèse, surtout le premier, où le chagrin éprouvé à la suite de l'infidélité de l'amante a fait succomber le sujet aux séductions des hommes. Mais il ressort clairement de cette observation que cet individu n'a jamais trouvé de plaisir aux actes homosexuels. Dans l'observation 223, il s'agit d'un efféminé ab origine, du moins d'un hermaphrodite psychique. L'opinion de ceux qui rendent une fausse éducation et les états psychologiques exclusivement responsables de l'origine des sentiments et penchants homosexuels, est tout à fait erronée.

On peut donner à un individu exempt de toute tare l'éducation la plus efféminée, et à une femme l'éducation la plus virile; ni l'un ni l'autre ne deviendront homosexuels. C'est la disposition naturelle qui est importante et non pas l'éducation et les autres éléments accidentels comme, par exemple, la séduction. Il ne peut être question d'inversion sexuelle que lorsque la personne exerce sur une autre du même sexe un charme psycho-sexuel, c'est-à-dire qu'elle provoque le libido, l'orgasme, et surtout lorsqu'elle produit l'effet d'une attraction psychique. Tout autres sont les cas où, par suite d'une trop grande sensualité et d'une absence de sens esthétique, l'individu se sert, faute de mieux, du corps d'un individu de même sexe pour pratiquer avec lui un acte d'onanisme (non le coït dans le sens d'un entraînement de l'âme).

Moll, dans son excellente monographie, signale, d'une manière très claire et très convaincante, l'importance décisive de la prédisposition héréditaire en présence de l'importance très relative des causes occasionnelles (Comparez op. cit., pp. 156-175). Il connaît beaucoup de cas «où des rapports sexuels pratiqués avec des hommes pendant une certaine période n'ont pu amener la perversion». Moll dit aussi d'une manière très significative: «Je connais une épidémie de ce genre (onanisme mutuel) qui s'est produite dans une école berlinoise où un élève, aujourd'hui acteur, avait introduit d'une manière éhontée l'onanisme mutuel. Bien que je connaisse les noms de nombreux uranistes berlinois, je n'ai pu établir avec probabilité qu'aucun des anciens élèves de ce lycée soit devenu uraniste; par contre, je sais assez exactement que beaucoup d'entre eux, à l'heure qu'il est, se comportent, au point de vue sexuel, d'une façon normale.»

Tout autre est la situation de l'individu taré. La sexualité perverse latente se développe sous l'influence de la neurasthénie causée par la masturbation, l'abstinence ou d'autres causes.

Peu à peu le contact avec des personnes de son propre sexe met l'individu en émotion sexuelle. Ces idées sont renforcées par des sensations de plaisir et provoquent des désirs correspondants. Cette réaction, nettement dégénérative, est le commencement d'un processus de transformation du corps et de l'âme, processus qui sera décrit plus loin en détail et qui présente un des phénomènes psycho-pathologiques les plus intéressants. On peut reconnaître dans cette métamorphose divers degrés ou phases.

Premier degré: Inversion simple du sens sexuel.

Ce degré est atteint quand une personne du même sexe produit sur un individu un effet aphrodisiaque, et que ce dernier éprouve pour l'autre un sentiment sexuel. Mais le caractère et le genre du sentiment restent encore conformes au sexe de l'individu. Il se sent dans un rôle actif; il considère son penchant pour son propre sexe comme une aberration et cherche éventuellement un remède.