ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE
PSYCHOPATHIA SEXUALIS
AVEC RECHERCHES SPÉCIALES SUR
L'INVERSION SEXUELLE
PAR
LE DR R. VON KRAFFT-EBING
PROFESSEUR DE PSYCHIATRIE ET DE NEUROPATHOLOGIE À L'UNIVERSITÉ DE VIENNE
TRADUIT SUR LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
PAR
ÉMILE LAURENT ET SIGISMOND CSAPO
PARIS
GEORGES CARRÉ, ÉDITEUR
3, RUE RACINE, 3
1895
PRÉFACE
Peu de personnes se rendent un compte exact de la puissante influence que la vie sexuelle exerce sur les sentiments, les pensées et les actes de la vie intellectuelle et sociale.
Schiller, dans sa poésie: Les Sages, reconnaît ce fait et dit: «Pendant que la philosophie soutient l'édifice du monde, la faim et l'amour en forment les rouages.»
Il est cependant bien surprenant que les philosophes n'aient prêté qu'une attention toute secondaire à la vie sexuelle.
Schopenhauer, dans son ouvrage: Le monde comme volonté et imagination[1], trouve très étrange ce fait que l'amour n'ait servi jusqu'ici de thème qu'aux poètes et ait été dédaigné par les philosophes, si l'on excepte toutefois quelques études superficielles de Platon, Rousseau et Kant.
Note 1: [(retour) ]
T. II, p. 586 et suiv.
Ce que Schopenhauer et, après lui, Hartmann, le philosophe de l'Inconscient, disent de l'amour, est tellement erroné, les conclusions qu'ils tirent sont si peu sérieuses que, en faisant abstraction des ouvrages de Michelet[2] et de Mantegazza[3], qui sont des causeries spirituelles plutôt que des recherches scientifiques, on peut considérer la psychologie expérimentale et la métaphysique de la vie sexuelle comme un terrain qui n'a pas encore été exploré par la science.
Note 2: [(retour) ]
L'Amour.
Note 3: [(retour) ]
Physiologie de l'amour.
Pour le moment, on pourrait admettre que les poètes sont meilleurs psychologues que les philosophes et les psychologues de métier; mais ils sont gens de sentiment et non pas de raisonnement; du moins, on pourrait leur reprocher de ne voir qu'un côté de leur objet. À force de ne contempler que la lumière et les chauds rayons de l'objet dont ils se nourrissent, ils ne distinguent plus les parties ombrées. Les productions de l'art poétique de tous les pays et de toutes les époques peuvent fournir une matière inépuisable à qui voudrait écrire une monographie de la psychologie de l'amour, mais le grand problème ne saurait être résolu qu'à l'aide des sciences naturelles et particulièrement de la médecine qui étudie la question psychologique à sa source anatomique et physiologique et l'envisage à tous les points de vue.
Peut-être la science exacte réussira-t-elle à trouver le terme moyen entre la conception désespérante des philosophes tels que Schopenhauer et Hartmann[4] et la conception naïve et sereine des poètes.
Note 4: [(retour) ]
Voici l'opinion philosophique de Hartmann sur l'amour: «L'amour, dit-il dans son volume La Philosophie de l'Inconscient (Berlin, 1869, p. 583), nous cause plus de douleurs que de plaisirs. La jouissance n'en est qu'illusoire. La raison nous ordonnerait d'éviter l'amour, si nous n'étions pas poussés par notre fatal instinct sexuel. Le meilleur parti à prendre serait donc de se faire châtrer.» La même opinion, moins la conclusion, se trouve aussi exprimée dans l'ouvrage de Schopenhauer: Le Monde comme Volonté et Imagination, t. II, p. 586.
L'auteur n'a nullement l'intention d'apporter des matériaux pour élever l'édifice d'une psychologie de la vie sexuelle, bien que la psycho-pathologie puisse à la vérité être une source de renseignements importants pour la psychologie.
Le but de ce traité est de faire connaître les symptômes psycho-pathologiques de la vie sexuelle, de les ramener à leur origine et de déduire les lois de leur développement et de leurs causes. Cette tâche est bien difficile et, malgré ma longue expérience d'aliéniste et de médecin légiste, je comprends que je ne pourrai donner qu'un travail incomplet.
Cette question a une haute importance: elle est d'utilité publique et intéresse particulièrement la magistrature. Il est donc nécessaire de la soumettre à un examen scientifique.
Seul le médecin légiste qui a été souvent appelé à donner son avis sur des êtres humains dont la vie, la liberté et l'honneur étaient en jeu, et qui, dans ces circonstances, a dû, avec un vif regret, se rendre compte de l'insuffisance de nos connaissances pathologiques, pourra apprécier le mérite et l'importance d'un essai dont le but est simplement de servir de guide pour les cas incertains.
Chaque fois qu'il s'agit de délits sexuels, on se trouve en présence des opinions les plus erronées et l'on prononce des verdicts déplorables; les lois pénales et l'opinion publique elles-mêmes portent l'empreinte de ces erreurs.
Quand on fait de la psycho-pathologie de la vie sexuelle l'objet d'une étude scientifique, on se trouve en présence d'un des côtés sombres de la vie et de la misère humaine; et, dans ces ténèbres, l'image divine créée par l'imagination des poètes, se change en un horrible masque. À cette vue on serait tenté de désespérer de la moralité et de la beauté de la créature faite «à l'image de Dieu».
C'est là le triste privilège de la médecine et surtout de la psychiatrie d'être obligée de ne voir que le revers de la vie: la faiblesse et la misère humaines.
Dans sa lourde tâche elle trouve cependant une consolation: elle montre que des dispositions maladives ont donné naissance à tous les faits qui pourraient offenser le sens moral et esthétique; et il y a là de quoi rassurer les moralistes. De plus, elle sauve l'honneur de l'humanité devant le jugement de la morale et l'honneur des individus traduits devant la justice et l'opinion publique. Enfin, en s'adonnant à ces recherches, elle n'accomplit qu'un devoir: rechercher la vérité, but suprême de toutes les sciences humaines.
L'auteur se rallie entièrement aux paroles de Tardieu (Des attentats aux mœurs): «Aucune misère physique ou morale, aucune plaie, quelque corrompue qu'elle soit, ne doit effrayer celui qui s'est voué à la science de l'homme, et le ministère sacré du médecin, en l'obligeant à tout voir, lui permet aussi de tout dire.»
Les pages qui vont suivre, s'adressent aux hommes qui tiennent à faire des études approfondies sur les sciences naturelles ou la jurisprudence. Afin de ne pas inciter les profanes à la lecture de cet ouvrage, l'auteur lui a donné un titre compréhensible seulement des savants, et il a cru devoir se servir autant que possible de termes techniques. En outre, il a trouvé bon de n'exprimer qu'en latin certains passages qui auraient été trop choquants si on les avait écrits en langue vulgaire.
Puisse cet essai éclairer le médecin et les hommes de loi sur une fonction importante de la vie. Puisse-t-il trouver un accueil bienveillant et combler une lacune dans la littérature scientifique où, sauf quelques articles et quelques discussions casuistiques, on ne possède jusqu'ici que les ouvrages incomplets de Moreau et de Tarnowsky.
ÉTUDE MÉDICO-LÉGALE
PSYCHOPATHIA SEXUALIS
INVERSION SEXUELLE
I
FRAGMENTS D'UNE PSYCHOLOGIE DE LA VIE SEXUELLE
L'instinct sexuel comme base des sentiments éthiques.—L'amour comme passion.—La vie sexuelle aux diverses époques de la civilisation.—La pudeur.—Le Christianisme.—La monogamie.—La situation de la femme dans l'Islam.—Sensualité et moralité.—La vie sexuelle se moralise avec les progrès de la civilisation.—Périodes de décadence morale dans la vie des peuples.—Le développement des sentiments sexuels chez l'individu.—La puberté.—Sensualité et extase religieuse.—Rapports entre la vie sexuelle et la vie religieuse.—La sensualité et l'art.—Caractère idéaliste du premier amour.—Le véritable amour.—La sentimentalité.—L'amour platonique.—L'amour et l'amitié.—Différence entre l'amour de l'homme et celui de la femme.—Célibat.—Adultère.—Mariage.—Coquetterie.—Le fétichisme physiologique.—Fétichisme religieux et érotique.—Les cheveux, les mains, les pieds de la femme comme fétiches.—L'œil, les odeurs, la voix, les caractères psychiques comme fétiches.
La perpétuité de la race humaine ne dépend ni du hasard ni du caprice des individus: elle est garantie par un instinct naturel tout-puissant, qui demande impérieusement à être satisfait. La satisfaction de ce besoin naturel ne procure pas seulement une jouissance des sens et une source de bien-être physique, mais aussi une satisfaction plus élevée: celle de perpétuer notre existence passagère en léguant nos qualités physiques et intellectuelles à de nouveaux êtres. Avec l'amour physiologique, dans cette poussée de volupté à assouvir son instinct, l'homme est au même niveau que la bête; mais il peut s'élever à un degré où l'instinct naturel ne fait plus de lui un esclave sans volonté, où les passions, malgré leur origine sensuelle, font naître en lui des sentiments plus élevés et plus nobles, et lui ouvrent un monde de sublime beauté morale.
C'est ainsi qu'il peut se placer au-dessus de l'instinct aveugle et trouver dans la source inépuisable de ses sens un objet de stimulation pour un plaisir plus noble, un mobile qui le pousse au travail sérieux et à la lutte pour l'idéal. Aussi Maudsley[5] a très justement remarqué que le sentiment sexuel est la base du développement des sentiments sociaux. «Si on ôtait à l'homme l'instinct de la procréation et de tout ce qui en résulte intellectuellement, on arracherait de son existence toute poésie et peut-être toute idée morale.»
Note 5: [(retour) ]
Deutsche Klinik, 1873, 2, 3.
En tout cas la vie sexuelle est le facteur le plus puissant de l'existence individuelle et sociale, l'impulsion la plus forte pour le déploiement des forces, l'acquisition de la propriété, la fondation d'un foyer, l'inspiration des sentiments altruistes qui se manifestent d'abord pour une personne de l'autre sexe, ensuite pour les enfants et qui enfin s'étendent à toute la société humaine. Ainsi toute l'éthique et peut-être en grande partie l'esthétique et la religion sont la résultante du sens sexuel.
Mais, si la vie sexuelle peut devenir la source des plus grandes vertus et de l'abnégation complète, sa toute-puissance offre aussi le danger de la faire dégénérer en passion puissante et de donner naissance aux plus grands vices.
L'amour, en tant que passion déchaînée, ressemble à un volcan qui brûle tout et consomme tout; c'est un gouffre qui ensevelit l'honneur, la fortune et la santé.
Au point de vue de la psychologie, il est fort intéressant de suivre toutes les phases du développement que la vie sexuelle a traversées aux diverses époques de la civilisation jusqu'à l'heure actuelle[6]. À l'état primitif, la satisfaction des besoins sexuels est la même pour l'homme et pour les animaux. L'acte sexuel ne se dérobe pas au public; ni l'homme ni la femme ne se gênent pour aller tout nus[7].
Note 6: [(retour) ]
Voy. Lombroso: L'Homme criminel.
Note 7: [(retour) ]
Voy. Ploss: Das Weib., 1884, p. 196 et suiv.
On peut constater encore aujourd'hui cet état primitif chez beaucoup de peuples sauvages tels que les Australiens, les Polynésiens et les Malais des Philippines.
La femme est le bien commun des hommes, la proie temporaire du plus fort, du plus puissant. Celui-ci recherche les plus beaux individus de l'autre sexe et par là il fait instinctivement une sorte de sélection de la race.
La femme est une propriété mobilière, une marchandise, objet de vente, d'échange, de don, tantôt instrument de plaisir, tantôt instrument de travail.
Le relèvement moral de la vie sexuelle commence aussitôt que la pudeur entre dans les mœurs, que la manifestation et l'accomplissement de la sexualité se cachent devant la société, et qu'il y a plus de retenue dans les rapports entre les deux sexes. C'est de là qu'est venue l'habitude de se couvrir les parties génitales—«ils se sont aperçu qu'ils étaient nus»—et de faire en secret l'acte sexuel.
La marche vers ce degré de civilisation a été favorisée par le froid du climat qui fait naître le besoin de se couvrir le corps. Ce qui explique en partie ce fait, résultant des recherches anthropologiques, que la pudeur s'est manifestée plus tôt chez les peuples du Nord que chez les Méridionaux[8].
Note 8: [(retour) ]
Voy. l'ouvrage si intéressant et si riche en documents anthropologiques de Westermark: The history of human mariage. «Ce n'est pas, dit Westermark, le sentiment de la pudeur qui a fait naître l'habitude de se couvrir le corps, mais c'est le vêtement qui a produit le sentiment de la pudeur.» L'habitude de se couvrir les parties génitales est due au désir qu'ont les femmes et les hommes de se rendre mutuellement plus attrayants.
Un autre résultat du développement psychique de la vie sexuelle, c'est que la femme cesse d'être une propriété mobilière. Elle devient une personne, et, bien que pendant longtemps encore sa position sociale soit de beaucoup inférieure à celle de l'homme, l'idée que la femme a le droit de disposer de sa personne et de ses faveurs, commence à être adoptée et gagne sans cesse du terrain.
Alors la femme devient l'objet des sollicitations de l'homme. Au sentiment brutal du besoin sexuel se joignent déjà des sentiments éthiques. L'instinct se spiritualise, s'idéalise. La communauté des femmes cesse d'exister. Les individus des deux sexes se sentent attirés l'un vers l'autre par des qualités physiques et intellectuelles, et seuls deux individus sympathiques s'accordent mutuellement leurs faveurs. Arrivée à ce degré, la femme sent que ses charmes ne doivent appartenir qu'à l'homme qu'elle aime; elle a donc tout intérêt à les cacher aux autres. Ainsi, avec la pudeur apparaissent les premiers principes de la chasteté et de la fidélité conjugale, pendant la durée du pacte d'amour.
La femme arrive plus tôt à ce niveau social, quand les hommes, abandonnant la vie nomade, se fixent à un endroit, créent pour la femme un foyer, une demeure. Alors, naît en même temps le besoin de trouver dans l'épouse une compagne pour le ménage, une maîtresse pour la maison.
Parmi les peuples d'Orient les anciens Égyptiens, les Israélites et les Grecs, parmi les nations de l'Occident les Germains, ont atteint dans l'antiquité ce degré de civilisation. Aussi trouve-t-on chez eux l'appréciation de la virginité, de la chasteté, de la pudeur et de la fidélité conjugale, tandis que chez les autres peuples plus primitifs on offrait sa compagne à l'hôte pour qu'il en jouisse charnellement.
La moralisation de la vie sexuelle indique déjà un degré supérieur de civilisation, car elle s'est produite beaucoup plus tard que beaucoup d'autres manifestations de notre développement intellectuel. Comme preuve, nous ne citerons que les Japonais chez qui l'on a l'habitude de n'épouser une femme qu'après qu'elle a vécu pendant des années dans les maisons de thé qui là-bas jouent le même rôle que les maisons de prostitution européennes. Chez les Japonais, on ne trouve pas du tout choquant que les femmes se montrent nues. Toute femme non mariée peut se prostituer sans perdre de sa valeur comme future épouse. Il en ressort que, chez ce peuple curieux, la femme, dans le mariage, n'est qu'un instrument de plaisir, de procréation et de travail, mais qu'elle ne représente aucune valeur éthique.
La moralisation de la vie sexuelle a reçu son impulsion la plus puissante du christianisme, qui a élevé la femme au niveau social de l'homme et qui a transformé le pacte d'amour entre l'homme et la femme en une institution religieuse et morale[9].
Note 9: [(retour) ]
Cette opinion, généralement adoptée et soutenue par beaucoup d'historiens, ne saurait être acceptée qu'avec certaines restrictions. C'est le Concile de Trente qui a proclamé nettement le caractère symbolique et sacramental du mariage, quoique, bien avant, l'esprit de la doctrine chrétienne eût affranchi et relevé la femme de la position inférieure qu'elle occupait dans l'antiquité et dans l'Ancien Testament.
Cette tardive réhabilitation de la femme s'explique en partie par les traditions de la Genèse, d'après lesquelles la femme, faite de la côte de l'homme, n'était qu'une créature secondaire; et par le péché originel qui lui a attiré cette malédiction: «Que ta volonté soit soumise à celle de l'homme.» Comme le péché originel, dont l'Ancien Testament rend la femme responsable, constitue le fondement de la doctrine de l'Église, la position sociale de la femme a dû rester inférieure jusqu'au moment où l'esprit du christianisme l'a emporté sur la tradition et sur la scholastique. Un fait digne de remarque: les Évangiles, sauf la défense de répudiation (Math., 18, 9), ne contiennent aucun passage en faveur de la femme. L'indulgence envers la femme adultère et la Madeleine repentante ne touche en rien à la situation sociale de la femme. Par contre, les lettres de saint Paul insistent pour que rien ne soit changé dans la situation sociale de la femme. «Les femmes, dit-il, doivent être soumises à leurs maris; la femme doit craindre l'homme.» (Épîtres aux Corinthiens, 11, 3-12. Aux Éphésiens, 5, 22-23)
Des passages de Tertullien nous montrent combien les Pères de l'Église étaient prévenus contre la race d'Ève: «Femme, dit Tertullien, tu devrais aller couverte de guenilles et en deuil; tes yeux devraient être remplis de larmes: tu as perdu le genre humain.»
Saint Jérôme en veut particulièrement aux femmes. Il dit entre autres: «La femme est la porte de Satan, le chemin de l'injustice, l'aiguillon du scorpion» (De cultu feminarum, t. 1)
Le droit canonique déclare: «Seul l'être masculin est créé selon l'image de Dieu et non la femme; voilà pourquoi la femme doit servir l'homme et être sa domestique.»
Le Concile provincial de Mâcon, réuni au VIe siècle, discutait sérieusement la question de savoir si la femme a une âme.
Ces opinions de l'Église ont produit leur effet sur les peuples qui ont embrassé le christianisme. À la suite de leur conversion au christianisme, les Germains ont réduit la taxe de guerre des femmes, évaluation naïve de la valeur de la femme. (J. Falke, Die ritterliche Gesellschaft. Berlin, 1863, p. 49.—Uber die schützung beider Geschlechter bei den Juden s. Mosis, 27, 3-4.)
La polygamie, reconnue légitime par l'Ancien Testament (Deutéronome, 21-15), n'est pas interdite par le Nouveau. En effet, des souverains chrétiens (des rois mérovingiens, comme Chlotaire 1er, Charibert 1er, Pépin 1er et beaucoup de Francs nobles) ont été polygames. À cette époque, l'Église n'y trouvait rien à redire. (Weinhold, Die deutchen Frauen im mittelalter, II, p. 15. Voy. aussi: Unger: Die Ehe, et l'ouvrage de Louis Bridel: La Femme et le Droit, Paris, 1884.)
Ainsi on a admis ce fait que l'amour de l'homme, au fur et à mesure que marche la civilisation, ne peut avoir qu'un caractère monogame et doit se baser sur un traité durable. La nature peut se borner à exiger la perpétuité de la race; mais une communauté, soit famille, soit État, ne peut exister sans garanties pour la prospérité physique, morale et intellectuelle des enfants procréés. En faisant de la femme l'égale de l'homme, en instituant le mariage monogame et en le consolidant par des liens juridiques, religieux et moraux, les peuples chrétiens ont acquis une supériorité matérielle et intellectuelle sur les peuples polygames et particulièrement sur les partisans de l'Islam.
Bien que Mahomet ait eu l'intention de donner à la femme comme épouse et membre de la société, une position plus élevée que celle d'esclave et d'instrument de plaisir, elle est restée, dans le monde de l'Islam, bien au-dessous de l'homme, qui seul peut demander le divorce et qui l'obtient facilement.
En tout cas, l'Islam a exclu la femme de toute participation aux affaires publiques et, par là, il a empêché son développement intellectuel et moral. Aussi, la femme musulmane est restée un instrument pour satisfaire les sens et perpétuer la race, tandis que les vertus de la femme chrétienne, comme maîtresse de maison, éducatrice des enfants et compagne de l'homme, ont pu se développer dans toute leur splendeur. L'Islam, avec sa polygamie et sa vie de sérail, forme un contraste frappant en face de la monogamie et de la vie de famille du monde chrétien. Ce contraste se manifeste aussi dans la manière dont les deux cultes envisagent la vie d'outre-tombe. Les croyants chrétiens rêvent un paradis exempt de toute sensualité terrestre et ne promettant que des délices toutes spirituelles; l'imagination du musulman rêve d'une existence voluptueuse dans un harem peuplé de superbes houris.
Malgré tout ce que la religion, l'éducation et les mœurs peuvent faire pour dompter les passions sensuelles, l'homme civilisé est toujours exposé au danger d'être précipité de la hauteur de l'amour chaste et moral dans la fange de la volupté brutale.
Pour se maintenir à cette hauteur-là, il faut une lutte sans trêve entre l'instinct et les bonnes mœurs, entre la sensualité et la moralité. Il n'est donné qu'aux caractères doués d'une grande force de volonté de s'émanciper complètement de la sensualité et de goûter cet amour pur qui est la source des plus nobles plaisirs de l'existence humaine.
L'humanité est-elle devenue plus morale au cours de ces derniers siècles? Voilà une question sujette à discussion. Dans tous les cas elle est devenue plus pudique, et cet effet de la civilisation qui consiste à cacher les besoins sensuels et brutaux, est du moins une concession faite par le vice à la vertu.
En lisant l'ouvrage de Scherr (Histoire de la civilisation allemande), chacun recueillera l'impression que nos idées de moralité se sont épurées en comparaison de celles du moyen âge; mais il faudra bien admettre que la grossièreté et l'indécence de cette époque ont fait place à des mœurs plus décentes sans qu'il y ait plus de moralité.
Si cependant on compare des époques plus éloignées l'une de l'autre, on constatera sûrement que, malgré des décadences périodiques, la moralité publique a fait des progrès à mesure que la civilisation s'est développée, et que le christianisme a été un des moyens les plus puissants pour amener la société sur la voie des bonnes mœurs.
Nous sommes aujourd'hui bien loin de cet âge où la vie sexuelle se manifestait dans l'idolâtrie sodomite, dans la vie populaire, dans la législation, et dans la pratique du culte des anciens Grecs, sans parler du culte du Phallus et de Priape chez les Athéniens et les Babyloniens, ni des Bacchanales de l'antique Rome, ni de la situation privilégiée que les hétaïres ont occupée chez ces peuples.
Dans ce développement lent et souvent imperceptible de la moralité et des bonnes mœurs, il y a quelquefois des secousses et des fluctuations, de même que dans l'existence individuelle la vie sexuelle a son flux et son reflux.
Dans la vie des peuples les périodes de décadence morale coïncident toujours avec les époques de mollesse et de luxe. Ces phénomènes ne peuvent se produire que lorsqu'on demande trop au système nerveux qui doit satisfaire à l'excédent des besoins. Plus la nervosité augmente, plus la sensualité s'accroît, poussant les masses populaires aux excès et à la débauche, détruisant les bases de la société: la moralité et la pureté de la vie de famille. Et quand la débauche, l'adultère et le luxe ont rongé ces bases, l'écroulement de l'État, la ruine politique et morale devient inévitable. L'exemple de Rome, de la Grèce, de la France sous Louis XIV et Louis XV, peuvent nous servir de leçons[10]. Dans ces périodes de décadence politique et morale on a vu des aberrations monstrueuses de la vie sexuelle, mais ces aberrations ont pu, du moins en partie, être attribuées à l'état névropathologique ou psychopathologique de la population.
Note 10: [(retour) ]
Voy. Friedlander: Sittengeschichte Roms; Wiedmeister: Cæsarenwahnsinn; Suétone; Moreau: Des aberrations du sens génésique.
Il ressort de l'histoire de Babylone, de Ninive, de Rome, de même que de celle des capitales modernes, que les grandes villes sont des foyers de nervosité et de sensualité dégénérée. À ce propos il faut rappeler que, d'après l'ouvrage de Ploss, les aberrations du sens génésique ne se produisent pas chez les peuples barbares ou semi-barbares, si l'on veut excepter les Aleutes et la masturbation des femmes orientales et hottentotes[11].
Note 11: [(retour) ]
Cette assertion est en contradiction avec les constatations de Lombroso et de Friedreich. Ce dernier, notamment, prétend que la pédérastie est très fréquente chez les sauvages de l'Amérique. (Hdb. der Gerichtsärztl. Praxis, 1843, I, p. 271.)
L'étude de la vie sexuelle de l'individu doit commencer au moment du développement de la puberté et le suivre à travers toutes ses phases, jusqu'à l'extinction du sens sexuel.
Mantegazza, dans son livre: Physiologie de l'Amour, fait une belle description de la langueur et des désirs qui se manifestent à l'éveil de la vie sexuelle, de ces pressentiments, de ces sentiments vagues dont l'origine remonte à une époque bien antérieure au développement de la puberté. Cette période est peut-être la plus importante au point de vue psychologique. Le nombre de nouvelles idées et de nouveaux sentiments qu'elle fait naître nous permet déjà de juger de l'importance que l'élément sexuel exerce sur la vie psychique.
Ces désirs d'abord obscurs et incompris, naissent de sensations que des organes qui viennent de se développer ont éveillées; ils produisent en même temps une vive agitation dans le monde des sentiments.
La réaction psychologique de la vie sexuelle se manifeste dans la période de la puberté par des phénomènes multiples, mais tous mettent l'âme dans un état passionnel et tous éveillent le désir ardent d'exprimer sous une forme quelconque cet état d'âme étrange, de l'objectiver pour ainsi dire.
La poésie et la religion s'offrent d'elles-mêmes pour satisfaire ce besoin; elles reçoivent un stimulant de la vie sexuelle elle-même, lorsque la période de développement du sens génésique est passée et que les désirs incompris et obscurs sont précisés. Qu'on songe combien fréquente est l'extase religieuse à l'âge de la puberté, combien de fois des tentations sexuelles se sont produites dans la vie des Saints[12] et en quelles scènes répugnantes, en quelles orgies ont dégénéré les fêtes religieuses de l'antiquité, de même que les meetings de certaines sectes modernes, sans parler du mysticisme voluptueux qui se trouve dans les cultes des peuples de l'antiquité.
Note 12: [(retour) ]
Consulter Friedreich, qui a cité de nombreux exemples. Ainsi la nonne Blankebin était sans cesse tourmentée par la préoccupation de savoir ce qu'a pu devenir la partie du corps du Christ qu'on a enlevée lors de la circoncision.
Veronica Juliani, béatifiée par le pape Pie II, a, par vénération pour l'Agneau céleste, pris un agneau véritable dans son lit, l'a couvert de baisers et l'a laissé téter à ses mamelles, qui donnaient quelques gouttelettes de lait.
Sainte Catherine de Gènes souffrait souvent d'une telle chaleur intérieure que pour l'apaiser elle se couchait par terre et criait: «Amour, amour, je n'en peux plus!» Elle avait une affection particulière pour son père confesseur. Un jour elle porta à son nez la main du confesseur et elle sentit un parfum qui lui pénétra au cœur, «parfum céleste, dont les charmes pourraient réveiller les morts».
Sainte Armelle et sainte Elisabeth étaient tourmentées d'une passion analogue pour l'enfant Jésus. On connaît les tentations de saint Antoine de Padoue. Nous citons encore comme très caractéristique cette prière trouvée dans un très ancien missel: «Oh! puissé-je t'avoir trouvé, très charmant Emmanuel, puissé-je t'avoir dans mon lit! Combien mon âme et mon corps s'en réjouiraient! Viens, rentre chez moi, mon cœur sera ta chambre!»
Par contre, nous voyons souvent la volupté non satisfaite chercher et trouver une compensation dans l'extase religieuse[13].
Note 13: [(retour) ]
Consulter Friedreich: Diagnostik der psych. Krankheiten, p. 247, et Neumann: Lehrb. der Psychiatrie, p. 80.
La connexité entre le sens sexuel et religieux se montre aussi dans le domaine psychopathologique. Il suffit de rappeler à ce propos la puissante sensualité que manifestent beaucoup d'individus atteints de monomanie religieuse; la confusion bizarre du délire religieux et sexuel, comme on le constate si souvent dans les psychoses, par exemple chez les femmes maniaques qui s'imaginent être la mère de Dieu, mais surtout dans les psychoses produites par la masturbation; enfin les flagellations cruelles et voluptueuses, les mutilations, les castrations et même le crucifiement, tous actes inspirés par un sentiment maladif d'origine religieuse et génitale en même temps.
Quand on veut expliquer les corrélations psychologiques qui existent entre la religion et l'amour, on se heurte à de grandes difficultés. Pourtant les analogies ne manquent pas.
Le sens sexuel et le sens religieux, envisagés au point de vue psychologique, se composent l'un et l'autre de deux éléments.
La notion la plus primitive de la religion, c'est le sentiment de la dépendance, fait constaté par Schleiermacher bien avant que les sciences nouvelles de l'anthropologie et de l'ethnographie aient abouti au même résultat par l'observation de l'état primitif. Chez l'homme seul, arrivé à un niveau de civilisation plus élevé, le deuxième élément qui est vraiment éthique, c'est-à-dire l'amour de la divinité, entre dans le sentiment religieux. Aux mauvais démons des peuples primitifs succèdent les êtres à deux faces, tantôt bons, tantôt irrités, qui peuplent les mythologies plus compliquées; enfin on arrive à l'adoration du Dieu souverainement bon, distributeur du salut éternel, que ce salut soit la prospérité terrestre promise par Jehova, ou les délices du paradis de Mahomet, ou la béatitude éternelle du ciel des chrétiens, ou le Nirvana espéré par les Bouddhistes.
Pour le sens sexuel, c'est l'amour, l'espoir d'une félicité sans bornes, qui est l'élément primaire. En second lieu apparaît le sentiment de la dépendance. Ce sentiment existe en germe chez les deux êtres; pourtant il est plus développé chez la femme, étant donnés la position sociale de cette dernière et son rôle passif dans la procréation; par exception, il peut prévaloir chez des hommes dont le caractère psychique tend vers le féminisme.
Dans le domaine religieux aussi bien que dans le domaine sexuel, l'amour est mystique et transcendantal. Dans l'amour sexuel, on n'a pas conscience du vrai but de l'instinct, la propagation de la race, et la force de l'impulsion est si puissante qu'on ne saurait l'expliquer par une connaissance nette de la satisfaction. Dans le domaine religieux le bonheur désiré et l'être aimé sont d'une nature telle qu'on ne peut pas en avoir une conception empirique. Ces deux états d'âme ouvrent donc à l'imagination le champ le plus vaste. Tous les deux ont un objet illimité: le bonheur, tel que le mirage de l'instinct sexuel le présente, paraît incomparable et incommensurable à côté de toutes les autres sensations de plaisir; on peut en dire autant des félicités promises par la foi religieuse et qu'on se représente comme infinies en temps et en qualité.
L'infini étant commun aux deux états d'âme que nous venons de décrire, il s'ensuit que ces deux sentiments se développent avec une puissance irrésistible et renversent tous les obstacles qui s'opposent à leur manifestation. Leur similitude en ce qui concerne la nature inconcevable de leur objet, fait que ces deux états d'âme sont susceptibles de passer à l'état d'une vague extase où la vivacité du sentiment l'emporte sur la netteté et la stabilité des idées. Dans ce délire l'espoir d'un bonheur inconcevable ainsi que le besoin d'une soumission illimitée jouent un rôle également important.
Les points communs qui existent entre les deux extases, points que nous venons d'établir, expliquent comment, lorsqu'elles sont poussées à un degré très élevé, l'une peut être la conséquence de l'autre, ou bien l'une et l'autre peuvent surgir en même temps, car toute émotion forte d'une fibre vivante de l'âme peut exciter les autres. La sensation qui agit d'une manière continuelle et égale évoque tantôt l'une, tantôt l'autre de ces deux sphères imaginatives. Ces deux états d'âme peuvent aussi dégénérer en un penchant à la cruauté active ou passive.
Dans la vie religieuse cet état engendre le besoin d'offrir des sacrifices. On offre un holocauste d'abord parce qu'on croit qu'il sera apprécié matériellement par la divinité, ensuite pour l'honorer et lui rendre hommage, comme tribut; enfin parce qu'on croit expier par ce moyen le péché ou la faute qu'on a commise envers la divinité, et acquérir la félicité.
Si, comme cela arrive dans toutes les religions, le sacrifice consiste dans la torture de soi-même, il est, chez les natures religieuses très sensibles, non seulement un symbole de soumission et le prix d'un bonheur futur acheté par les peines du moment, mais c'est aussi une joie réelle, parce que tout ce qu'on croit venir de la divinité chérie, tout ce qui se fait par son commandement ou en son honneur, doit remplir l'âme de plaisir. L'ardeur religieuse devient alors l'extase, état dans lequel l'intellect est tellement préoccupé des sensations et des jouissances psychiques que la notion de la torture subie peut exister sans la sensation de la douleur.
L'exaltation du délire religieux peut amener à trouver de la joie dans le sacrifice des autres, si la notion du bonheur religieux est plus forte que la pitié que nous inspire la douleur d'autrui. Des phénomènes analogues peuvent se produire dans le domaine de la vie sexuelle ainsi que le prouvent le Sadisme et particulièrement le Masochisme.
Ainsi l'affinité souvent constatée entre la religion, la volupté et la cruauté[14], peut se résumer par la formule suivante: le sens religieux et le sens sexuel, arrivés au maximum de leur développement, présentent des similitudes en ce qui concerne le quantum et la nature de l'excitation; ils peuvent donc se substituer dans certaines conditions. Tous deux peuvent dégénérer en cruauté, si les conditions pathologiques nécessaires existent.
Note 14: [(retour) ]
Cette trinité trouve son expression non seulement dans les phénomènes de la vie réelle, tels qu'ils viennent d'être décrits, mais aussi dans la littérature dévote et même dans les beaux-arts des périodes de décadence. Sous ce rapport, on peut rappeler la triste célébrité du groupe de sainte Thérèse de Bernini, qui, prise d'un évanouissement hystérique, s'affaisse sur une blanche nuée, tandis qu'un ange amoureux lui lance dans le cœur la flèche de l'amour divin (Lübke).
Le facteur sexuel exerce aussi une grande influence sur le développement du sens esthétique. Que seraient les beaux-arts et la poésie sans l'élément sexuel! C'est l'amour sensuel qui donne cette chaleur d'imagination sans laquelle il n'y a pas de véritable œuvre d'art; c'est à la flamme des sentiments sensuels que l'art puise son brûlant enthousiasme. On comprend alors pourquoi les grands poètes et les grands artistes sont des natures sensuelles. Le monde de l'idéal s'ouvre quand le sens sexuel fait son apparition. Celui qui, à cette période de la vie, n'a pu s'enflammer pour le beau, le noble et le grand, restera un philistin toute sa vie. Même ceux qui ne sont point des poètes se mettent à faire des vers. Au moment du développement de la puberté, quand la réaction physiologique commence à se produire, les langueurs vagues, particulières à cette période, se manifestent par des tendances au sentimentalisme outré et à la mortification qui se développent jusqu'au tædium vitæ; souvent il s'y joint le désir de causer de la douleur à autrui, ce qui offre une analogie vague avec le phénomène de la connexité psychologique qui existe entre la volupté et la cruauté.
L'amour de la première jeunesse a un caractère romanesque et idéaliste. Il glorifie l'objet aimé jusqu'à l'apothéose. À ses débuts il est platonique et préfère les êtres de la poésie et de l'histoire. Avec l'éveil de la sensualité, cet amour court risque de reporter son pouvoir d'idéalisation sur des personnes de l'autre sexe qui, au point de vue physique, intellectuel et social, sont bien loin d'être remarquables. Il peut en résulter des mésalliances, des faux pas, toute l'histoire tragique de l'amour passionné qui se met en conflit avec les principes moraux et sociaux et qui parfois trouve une solution sinistre dans le suicide ou le double suicide.
L'amour trop sensuel ne peut jamais être ni durable ni vraiment profond. Voilà pourquoi le premier amour est toujours très passager: il n'est que le flamboiement subit d'une passion, un feu de paille.
Il n'y a de véritable amour que celui qui se base sur la connaissance des qualités morales de la personne aimée, qui n'espère pas seulement des jouissances, mais qui est prêt à supporter des souffrances pour l'être aimé et à faire tous les sacrifices. L'amour de l'homme doué d'une grande force de caractère ne recule devant aucune difficulté ni aucun danger quand il s'agit d'arriver à la possession de la femme adorée et de la conserver. Il engendre les actes d'héroïsme, le mépris de la mort. Mais un tel amour court risque, dans certaines circonstances, de pousser au crime, surtout s'il n'y a pas un fonds solide de moralité. Un des vilains côtés de cet amour est la jalousie. L'amour de l'homme faible est sentimental; il peut conduire au suicide s'il n'est pas payé de retour ou s'il se heurte à des difficultés, tandis que, dans des conditions analogues, l'homme fort peut devenir un criminel. L'amour sentimental risque souvent de dégénérer en caricature, surtout quand l'élément sensuel n'est pas assez fort. Qu'on se rappelle, à ce propos, les chevaliers Toggenbourg, les Don Quichotte, beaucoup de ménestrels et de trouvères du moyen âge.
Cet amour a un caractère fadasse, doucereux: par là même il peut devenir ridicule; tandis que, dans d'autres cas, les manifestations de ce sentiment puissant du cœur humain évoquent ou la compassion, ou l'estime, ou l'horreur.
Souvent cet amour faible se porte sur d'autres objets: en poésie il produit des poèmes insipides, en esthétique il mène à l'outrancisme, en religion au mysticisme, à l'extase, et même, quand il y a un fond sensuel plus fort, aux idées sectaires et à la folie religieuse. Il y a quelque chose de tout cela dans l'amour non mûri de la puberté.
Les vers et les rimes, à cette période, ne supportent pas la lecture, à moins qu'ils n'aient pour auteurs des poètes de vocation.
Malgré toute l'éthique dont l'amour a besoin pour s'élever à sa vraie et pure expression, sa plus profonde racine est pourtant la sensualité.
L'amour platonique est une absurdité, une duperie de soi-même, une fausse interprétation d'un sentiment.
Quand l'amour a pour cause le désir sexuel, il ne peut se comprendre qu'entre individus de sexe différent et capables de rapports sexuels. Si ces conditions manquent ou si elles disparaissent, l'amour est remplacé par l'amitié.
Il est à remarquer le rôle important que jouent les fonctions sexuelles dans le développement et la conservation de la confiance de l'homme en lui-même. On s'en rend compte quand on voit l'onaniste aux nerfs affaiblis et l'homme devenu impuissant perdre leur caractère viril et la confiance en leur propre valeur.
M. Gyurkovechky (Männl. Impotenz. Vienne, 1889) fait justement remarquer que les vieillards et les jeunes gens diffèrent psychiquement surtout par leur degré de puissance génitale, car l'impuissance porte une grave atteinte à la gaieté, à la vie intellectuelle, à l'énergie et au courage. Plus l'homme qui a perdu sa puissance génitale est jeune et plus il était porté aux choses sensuelles, plus cette atteinte est grave.
Une perte subite de la puissance génitale peut, dans ces conditions, produire une grave mélancolie et pousser même au suicide; car, pour de pareilles natures, la vie sans amour est insupportable. Mais, même dans ces cas où la réaction n'est pas aussi violente, celui qui en est atteint devient morose, envieux, égoïste, jaloux, misanthrope; l'énergie et le sentiment d'honneur s'affaiblissent; il devient même lâche.
On peut constater les mêmes phénomènes chez les Skopzys de Russie, qui, après s'être émasculés, perdent leur caractère viril.
La perte de la virilité se manifeste d'une manière bien plus frappante encore chez certains individus, chez qui elle produit une véritable effémination.
Au point de vue psychologique, la femme, à la fin de sa vie sexuelle, après la ménopause, tout en étant moins bouleversée, présente néanmoins un changement assez notable. Si la vie sexuelle qu'elle vient de traverser a été heureuse, si des enfants sont venus réjouir le cœur de la mère au seuil de la vieillesse, le changement de son individualité biologique échappe à son attention. La situation est tout autre quand la stérilité ou une abstinence imposée par des conditions particulières ont empêché la femme de goûter les joies de la maternité.
Ces faits mettent bien en relief la différence qui existe entre la psychologie sexuelle de l'homme et celle de la femme, entre leurs sentiments et leurs désirs sexuels.
Chez l'homme, sans doute, l'instinct sexuel est plus vif que chez la femme. Sous le coup d'une forte poussée de la nature, il désire, quand il arrive à un certain âge, la possession de la femme. Il aime sensuellement, et son choix est déterminé par des qualités physiques. Poussé par un instinct puissant, il devient agressif et violent dans sa recherche de l'amour. Pourtant, ce besoin de la nature ne remplit pas toute son existence psychique. Son désir satisfait, l'amour, chez lui, fait temporairement place aux intérêts vitaux et sociaux.
Tel n'est pas le cas de la femme. Si son esprit est normalement développé, si elle est bien élevée, son sens sexuel est peu intense. S'il en était autrement, le monde entier ne serait qu'un vaste bordel où le mariage et la famille seraient impossibles. Dans tous les cas, l'homme qui a horreur de la femme et la femme qui court après les plaisirs sexuels sont des phénomènes anormaux.
La femme se fait prier pour accorder ses faveurs. Elle garde une attitude passive. Ce rôle s'impose à elle autant par l'organisation sexuelle qui lui est particulière que par les exigences des bonnes mœurs.
Toutefois, chez la femme, le côté sexuel a plus d'importance que chez l'homme. Le besoin d'aimer est plus fort chez elle; il est continu et non pas épisodique; mais cet amour est plutôt psychique que sensuel.
L'homme, en aimant, ne voit d'abord que l'être féminin; ce n'est qu'en second lieu qu'il aime la mère de ses enfants; dans l'imagination de la femme, au contraire, c'est le père de son enfant qui tient le premier rang; l'homme, comme époux, ne vient qu'après. Dans le choix d'un époux, la femme est déterminée plutôt par les qualités intellectuelles que par les qualités physiques. Après être devenue mère, elle partage son amour entre l'enfant et l'époux. Devant l'amour maternel, la sensualité s'éclipse. Aussi, dans les rapports conjugaux qui suivent sa maternité, la femme voit plutôt une marque d'affection de l'époux qu'une satisfaction des sens.
La femme aime de toute son âme. Pour la femme, l'amour c'est la vie; pour l'homme, c'est le plaisir de la vie. L'amour malheureux blesse l'homme; pour la femme, c'est la mort ou au moins la perte du bonheur de la vie. Une thèse psychologique digne d'être étudiée, ce serait de savoir si une femme peut, dans son existence, aimer deux fois d'un amour sincère et profond. Dans tous les cas, la femme est plutôt monogame, tandis que l'homme penche vers la polygamie.
La puissance des désirs sexuels constitue la faiblesse de l'homme vis-à-vis de la femme. Il dépend d'autant plus de la femme qu'il est plus faible et plus sensuel. Sa sensualité s'accroît avec son nervosisme. Ainsi s'explique ce fait que, dans les périodes d'amollissement et de plaisirs, la sensualité s'accroît d'une façon formidable. Mais alors la société court le danger de voir l'État gouverné par des femmes et entraîné à une ruine complète (le règne des maîtresses à la cour de Louis XIV et Louis XV; les hétaïres de la Grèce dans l'antiquité). La biographie de bien des hommes d'État anciens et modernes nous montre qu'ils étaient esclaves des femmes par suite de leur grande sensualité, sensualité due à leur constitution névropathique.
L'Église catholique a fait preuve d'une subtile connaissance de la psychologie humaine, en astreignant ses prêtres à la chasteté et au célibat; elle a voulu, par ce moyen, les émanciper de la sensualité pour qu'ils puissent se consacrer entièrement à leur mission.
Malheureusement le prêtre qui vit dans le célibat est privé de cet effet ennoblissant que l'amour et, par suite, le mariage, produisent sur le développement du caractère.
Comme la nature a attribué à l'homme le rôle de provocateur dans la vie sexuelle, il court le risque de transgresser les limites tracées par la loi et les mœurs.
L'adultère chez la femme est, au point de vue moral, plus grave et devrait être jugé devant la loi plus sévèrement que l'adultère commis par l'homme. La femme adultère comble son propre déshonneur par celui de l'époux et de la famille, sans tenir compte de la maxime: Pater incertus. L'instinct naturel et sa position sociale font facilement fauter l'homme, tandis que la femme est protégée par bien des choses. Même les rapports sexuels de la femme non mariée doivent être jugés autrement que ceux de l'homme célibataire. La société exige de l'homme célibataire de bonnes mœurs; de la femme, la chasteté. Avec la civilisation et la vie sociale de nos temps la femme ne peut servir, au point de vue sexuel, les intérêts sociaux et moraux qu'en tant qu'elle est épouse.
Le but et l'idéal de la femme, même de celle qui est tombée dans la fange et dans le vice, est et sera toujours le mariage. La femme, comme le dit fort justement Mantegazza, ne demande pas seulement à satisfaire son instinct sexuel, mais elle recherche aussi protection et aide pour elle et pour ses enfants. L'homme animé de bons sentiments, fût-il des plus sensuels, recherche pour épouse une femme qui a été chaste et qui l'est encore. Dans ses aspirations vers l'unique but digne d'elle, la femme se sert de la pudeur, cuirasse et ornement de l'être féminin. Mantegazza dit avec beaucoup de finesse que «c'est une des formes physiques de l'estime de soi-même chez la femme».
L'étude anthropologique et historique du développement de ce plus bel ornement de la femme n'entre pas dans le cadre de notre sujet. Il est probable que la pudeur féminine est un produit de la civilisation perpétué par l'atavisme.
Ce qui forme un contraste bien curieux avec elle, c'est l'étalage occasionnel des charmes physiques, sanctionné par la loi de la mode et la convention sociale, et auquel la vierge, même la plus chaste, se prête dans les soirées de bal. Les mobiles qui président à cette exhibition se comprennent. Heureusement la fille chaste ne s'en rend pas compte, de même qu'elle ne comprend pas les raisons de certaines modes qui reviennent périodiquement et qui ont pour but de faire mieux ressortir certaines parties plastiques du corps, comme les fesses, sans parler du corsage, etc.
De tout temps et chez tous les peuples, le monde féminin a manifesté de la tendance à se parer et à mettre en évidence ses charmes. Dans le monde des animaux la nature a distingué le mâle par une plus grande beauté. Les hommes, au contraire, désignent les femmes sous le nom de beau sexe. Évidemment cette galanterie est le produit de la sensualité masculine. Tant que les femmes s'attifent uniquement dans le but d'être parées, tant qu'elles ne se rendent pas clairement compte de la cause physiologique de ce désir de plaire, il n'y a rien à redire. Aussitôt qu'elles le font en pleine connaissance de cause, cette tendance dégénère en manie de plaire.
L'homme qui a la manie de s'attifer, se rend ridicule toujours. Chez la femme on est habitué à cette petite faiblesse, on n'y trouve rien de répréhensible tant qu'elle n'est pas l'accessoire d'une tendance pour laquelle les Français ont trouvé le mot de coquetterie.
En fait de psychologie naturelle de l'amour, les femmes sont de beaucoup supérieures aux hommes. Elles doivent cette supériorité soit à l'hérédité, soit à l'éducation, le domaine de l'amour étant leur élément particulier; mais elles la doivent aussi à leur plus grand degré d'intuition (Mantegazza).
Même quand l'homme est arrivé au faîte de la civilisation, on ne peut pas lui faire un reproche de voir dans la femme avant tout un objet de satisfaction pour son instinct naturel. Mais il lui incombe l'obligation de n'appartenir qu'à la femme de son choix. Dans les États civilisés il en résulte un traité normal et obligatoire, le mariage; et, comme la femme a besoin de protection et d'aide pour elle et ses enfants, il en résulte un code matrimonial.
En vue de certains phénomènes pathologiques que nous traiterons plus tard, il est nécessaire d'étudier les processus psychologiques qui rapprochent un homme et une femme, les attachent l'un à l'autre au point que, parmi tous les individus d'un même sexe, seuls tel ou telle paraissent désirables.
Si l'on pouvait démontrer que les procédés de la nature sont dirigés vers un but déterminé,—leur utilité ne saurait être niée,—cette sorte de fascination par un seul individu du sexe opposé, avec de l'indifférence pour tous les autres individus de ce même sexe, fait qui existe réellement chez les amoureux vraiment heureux, paraîtrait comme une admirable disposition de la création pour assurer les unions monogames qui seules peuvent servir le but de la nature.
Quand on analyse scientifiquement cette flamme amoureuse, cette «harmonie des âmes», cette «union des cœurs», elle ne se présente nullement comme «un mystère des âmes»; dans la plupart des cas on peut la ramener à certaines qualités physiques, parfois morales, au moyen desquelles la personne aimée exerce sa force d'attraction.
On parle aussi du soi-disant fétichisme. Par fétiche on entend ordinairement des objets, des parties ou des qualités d'objets qui, par leurs rapports et leur association, forment un ensemble ou une personnalité capable de produire sur nous un vif intérêt ou un sentiment, d'exercer une sorte de charme,—(fetisso en portugais),—ou du moins une impression très profonde et particulièrement personnelle que n'explique nullement la valeur ni la qualité intrinsèque de l'objet symbolique[15].
Note 15: [(retour) ]
À consulter: Max Müller, qui fait dériver le mot «fétiche» étymologiquement du mot factitius (factice, chose insignifiante).
Quand la personne qui est dans cet état d'esprit, pousse l'appréciation individuelle du fétiche jusqu'à l'exaltation, un cas de fétichisme se produit. Ce phénomène, très intéressant au point de vue psychologique, peut s'expliquer par une loi d'association empirique: le rapport qui existe entre une représentation fractionnelle et une représentation d'ensemble. L'essentiel dans ce cas c'est que l'accentuation du sentiment personnel provoqué par l'image fractionnelle se manifeste dans le sens d'une émotion de plaisir. Ce phénomène se rencontre surtout dans deux ordres d'idées qui ont entre elles une affinité psychique: l'idée religieuse et les conceptions érotiques. Le fétichisme religieux a d'autres liens et une autre signification que le fétichisme sexuel. Le premier naît de cette idée fixe que l'objet revêtu du prestige de fétiche ou l'idole n'est pas un simple symbole, mais possède des qualités divines, ou bien il lui attribue par superstition une puissance miraculeuse (reliques), certaines vertus protectrices (amulettes).
Il n'en est pas de même dans le fétichisme érotique. Celui-ci est psychologiquement motivé par le fait que des qualités physiques ou psychiques d'une personne, ou même des qualités d'objets dont cette personne se sert, deviennent un fétiche, en éveillant par association d'idées une image d'ensemble et en produisant une vive sensation de volupté. Il y a analogie avec le fétichisme religieux en ce sens: que bien souvent des objets insignifiants (des os, des ongles, des cheveux, etc.) servent de fétiches et peuvent provoquer des sensations de plaisir qui vont jusqu'à l'extase.
En ce qui concerne le développement de l'amour physiologique, il est probable qu'on doit chercher et trouver son origine dans le charme fétichiste et individuel qu'une personne d'un sexe exerce sur un individu de l'autre sexe.
Le cas le plus simple est celui où une émotion sensuelle coïncide avec le moment où l'on aperçoit une personne de l'autre sexe et quand cette vue augmente l'excitation sensuelle. L'impression optique et l'impression du sentiment s'associent, et cette liaison devient plus forte à mesure que la réapparition du sentiment évoque le souvenir de l'image optique ou que la réapparition de l'image éveille de nouveau une émotion sexuelle qui peut aller jusqu'à l'orgasme ou à la pollution, comme dans les songes.
Dans ce cas la vue de l'ensemble du corps produit l'effet d'un fétiche.
Comme le fait remarquer Binet, des parties d'un individu, des qualités physiques ou morales peuvent aussi agir comme fétiches sur une personne du sexe opposé, si la vue de ces parties de l'individu coïncide accidentellement avec une excitation sexuelle ou si elle en provoque une.
C'est un fait établi par l'expérience que cette association d'idées dépend du hasard, que l'objet fétiche peut être très varié, et qu'il en résulte les sympathies les plus étranges de même que les antipathies les plus curieuses.
Ce fait physiologique du fétichisme explique les sympathies individuelles entre homme et femme, la préférence qu'on donne à une personne déterminée sur toutes les autres du même sexe. Comme le fétiche ne représente qu'un symbole individuel, il est évident que son impression ne peut se produire que sur un individu déterminé. Il évoque de très fortes sensations de plaisir; par suite il fait, par un trompe-l'œil, disparaître les défauts de l'objet aimé—(l'amour rend aveugle)—et provoque une exaltation fondée sur l'impression individuelle, exaltation qui paraît aux autres inexplicable et même ridicule. On s'explique ainsi que l'homme calme ne puisse pas comprendre l'amoureux qui idolâtre la personne aimée, en fait un véritable culte et lui attribue des qualités que celle-ci, vue objectivement, ne possède nullement. Ainsi s'explique également le fait que l'amour devient plus qu'une passion, qu'il se présente comme un état psychique exceptionnel dans lequel l'impossible paraît possible, le laid semble beau, le vulgaire sublime, état dans lequel tout autre intérêt et tout autre devoir disparaissent.
Tarde (Archives de l'anthropologie criminelle, 5e année, nº 3) fait judicieusement ressortir que, non seulement chez les individus mais aussi chez les nations, le fétiche peut être différent, mais que l'idéal général de la beauté reste toujours le même chez les peuples civilisés de la même époque.
À Binet revient le grand mérite d'avoir approfondi l'étude et l'analyse de ce fétichisme en amour. Il fait naître des sympathies spéciales. Ainsi l'un se sont attiré par une taille élancée, un autre par une taille épaisse; l'un aime la brune, l'autre la blonde. Pour l'un, c'est l'expression particulière de l'œil; pour l'autre, le timbre de la voix, ou une odeur particulière, même artificielle (parfums), ou la main, ou le pied, ou l'oreille, etc., qui forment le charme fétichique individuel, et sont pour ainsi dire le point de départ d'une série compliquée de processus de l'âme dont l'expression totale est l'amour, c'est-à-dire le désir de posséder physiquement et moralement l'objet aimé.
À ce propos il convient de rappeler une condition essentielle pour la constatation de l'existence du fétichisme encore à l'état physiologique.
Le fétiche peut conserver d'une manière durable sa vertu sans qu'il soit pour cela un fétiche pathologique. Mais ce cas n'existe que quand l'idée de fraction va jusqu'à la représentation de l'ensemble et que l'amour provoqué par le fétiche finit par embrasser comme objet l'ensemble de la personnalité physique et morale.
L'amour normal ne peut être qu'une synthèse, une généralisation. Louis Brunn (Deutsches Montagsblatt, Berlin, 20.8.88) dit très spirituellement dans son étude sur Le fétichisme en amour:
«L'amour normal nous paraît comme une symphonie qui se compose de toutes sortes de notes. Il en résulte les excitations les plus diverses. Il est pour ainsi dire polythéiste. Le fétichisme ne connaît que la note d'un seul instrument; il est la résultante d'une seule excitation déterminée: il est monothéiste.»
Quiconque a quelque peu réfléchi sur ce sujet, reconnaîtra qu'on ne peut parler de véritable amour—(on n'abuse que trop souvent de ce mot)—que lorsque la totalité de la personne physique et morale forme l'objet de l'adoration.
Tout amour a nécessairement un élément sensuel, c'est-à-dire le désir de posséder l'objet aimé et d'obéir, en s'unissant avec lui, aux lois de la nature.
Mais celui qui n'aime que le corps de la personne d'un autre sexe, qui ne tend qu'à satisfaire ses sens, sans posséder l'âme, sans avoir la jouissance spirituelle et partagée, n'aime pas d'un véritable amour, pas plus que le platonique qui n'aime que l'âme et qui dédaigne les jouissances charnelles, ce qui se rencontre dans certains cas d'inversion sexuelle.
Pour l'un, c'est le corps; pour l'autre, c'est l'âme qui constituent le fétiche: l'amour de tous les deux n'est que du fétichisme.
De pareils individus forment en tous cas un degré de transition vers le fétichisme pathologique.
Cette remarque est d'autant plus juste qu'un autre critérium du véritable amour est celui-ci: l'acte sexuel doit absolument procurer une satisfaction morale[16].
Note 16: [(retour) ]
Le spinal cérébral postérieur de Magnan, qui trouve son plaisir avec n'importe quelle femme et auquel n'importe quelle femme plaît, ne peut que satisfaire sa volupté. L'amour acheté ou forcé n'est pas un véritable amour (Mantegazza). Celui qui a inventé le proverbe: Sublata lucerna, nullum discrimen inter feminas, a dû être un horrible cynique. Le pouvoir pour l'homme de faire l'acte d'amour n'est pas une garantie que l'acte procure réellement la plus grande jouissance amoureuse.
Parmi les phénomènes physiologiques du fétichisme il me reste encore à parler de ce fait très intéressant que, parmi le grand nombre d'objets susceptibles de devenir fétiches, il y en a quelques-uns qui sont particulièrement choisis par un grand nombre de personnes.
Les objets particulièrement attractifs pour l'homme sont: les cheveux, la main, le pied de la femme, l'expression du regard.
Quelques-uns d'entre eux ont, dans la pathologie du fétichisme, une importance particulière. Tous ces faits remplissent évidemment dans l'âme de la femme un rôle dont quelquefois elle ne se doute pas; d'autres fois c'est préméditation de sa part.
Une des principales préoccupations de la femme, c'est de soigner ses cheveux, et elle y consacre souvent plus de temps et d'argent qu'il ne faudrait. Avec quel soin la mère ne soigne-t-elle pas déjà la chevelure de sa petite fille! Quel rôle important pour le coiffeur! La perte d'une partie des cheveux fait le désespoir des jeunes femmes. Je me rappelle le cas d'une femme coquette qui en était devenue mélancolique et qui a fini par le suicide. Les femmes aiment à parler coiffure; elles portent envie à toutes celles qui ont une belle chevelure.
De beaux cheveux constituent un puissant fétiche pour beaucoup d'hommes. Déjà, dans la légende de la Loreley, cyrène qui attire les hommes dans l'abîme, on voit figurer comme fétiche ses «cheveux dorés» qu'elle lisse avec un peigne d'or. Une attraction non moins grande est exercée par la main et le pied; mais alors, souvent,—pas toujours cependant,—des sentiments masochistes et sadistes contribuent à créer un fétiche d'un caractère particulier.
Il y a des uranistes qui ne sont pas impuissants avec une femme, des époux qui n'aiment pas leur épouse, et qui pourtant sont capables de remplir leurs devoirs conjugaux. Dans ces cas le sentiment de la volupté fait pour la plupart du temps défaut; puisque, en réalité, il n'y a alors qu'une sorte d'onanisme qui souvent ne peut se pratiquer qu'avec le concours de l'imagination qui évoque l'image d'un autre être aimé. Cette illusion peut même produire une sensation de volupté, mais cette rudimentaire satisfaction physique n'est due qu'à un artifice psychique, tout comme chez l'onaniste solitaire qui souvent a besoin du concours de l'imagination pour obtenir une sensation voluptueuse. En général, l'orgasme qui produit la sensation de volupté, ne peut être obtenu que là où il y a une intervention psychique.
Dans le cas où il y a des empêchements psychiques (indifférence, antipathie, répugnance, crainte d'infection vénérienne ou de grossesse, etc.), la sensation voluptueuse ne paraît guère se produire.
Par association d'idées, un gant ou un soulier peuvent devenir fétiches.
Brunn rappelle à ce propos et avec raison que, dans les mœurs du moyen âge, une des plus précieuses marques d'hommage et de galanterie était de boire dans le soulier d'une belle femme, usage qu'on trouve encore aujourd'hui en Pologne. Dans le conte de Cendrillon, le soulier joue également un rôle très important.
L'expression de l'œil a une importance particulière pour faire jaillir l'étincelle amoureuse. Un œil névrosé peut jouer souvent le rôle de fétiche chez des personnes des deux sexes. «Madame, vos beaux yeux me font mourir d'amour» (Molière).
Il y a une foule d'exemples de faits où les odeurs du corps jouent le rôle de fétiche, phénomène consciemment ou inconsciemment utilisé dans l'Ars amandi de la femme. Déjà la Ruth de l'Ancien Testament s'est parfumée pour captiver Booz.
La demi-mondaine, des temps anciens et modernes, consomme beaucoup de parfums. Jaeger, dans sa «Découverte de l'âme», donne de nombreuses indications sur les sympathies des odeurs.
Binet assure que la voix aussi peut devenir un fétiche. A ce sujet il rapporte une observation faite par Dumas, observation que ce dernier a utilisée dans sa nouvelle: La maison du veuf.
Il est question d'une femme qui devint amoureuse de la voix d'un ténor et qui fit des infidélités à son mari.
Le roman de Belot: Les Baigneuses de Trouville, vient à l'appui de cette supposition. Binet croit que, dans bien des mariages conclus avec des cantatrices, c'est le charme fétichiste de la voix qui a agi. Il attire en outre l'attention sur cet autre fait intéressant que, chez les oiseaux chanteurs, la voix a la même signification sexuelle que l'odorat chez les quadrupèdes.
Ainsi les oiseaux attirent par le chant la femelle qui, la nuit, vole vers celui des mâles qui chante le mieux.
Il ressort des faits pathologiques du masochisme et du sadisme que des particularités de l'âme peuvent aussi agir comme fétiche, au sens le plus large du mot.
Ainsi s'explique le phénomène des idiosyncrasies; et la vieille maxime de gustibus non est disputandum, a toujours sa valeur.
II
FAITS PHYSIOLOGIQUES
Maturité sexuelle.—La limite d'âge dans la vie sexuelle.—Le sens sexuel.—Localisation.—Le développement physiologique de la vie sexuelle.—Érection.—Le centre d'érection.—La sphère sexuelle et le sens olfactif.—La flagellation comme excitant des sens.—La secte des flagellants.—Le Flagellum salutis de Paullini.—Zones érogènes.—L'empire sur l'instinct sexuel.—Cohabitation.—Éjaculation.
Pendant la période des processus anatomiques et physiologiques qui se font dans les glandes génitales, il se manifeste chez les individus un instinct qui les pousse à perpétuer l'espèce (instinct sexuel).
L'instinct sexuel, à cet âge de maturité, est une loi physiologique.
La durée des processus anatomico-physiologiques dans les organes sexuels, ainsi que la durée de la puissance de l'instinct génésique, diffèrent selon les individus et les peuples. Race, climat, conditions héréditaires et sociales, exercent une influence décisive. On sait que les Méridionaux présentent une sensualité bien plus grande que les gens du Nord. Le développement sexuel a lieu bien plus tôt chez les habitants du Midi que chez ceux des pays septentrionaux. Chez la femme des pays du Nord, l'ovulation, qui se manifeste par le développement du corps et les hémorragies périodiques des parties génitales (menstruation), ne se montre qu'entre treize et quinze ans; chez l'homme, le développement de la puberté (qui se manifeste par la mue de la voix, le développement des poils sur la figure et sur le mont de Vénus, les pollutions périodiques, etc.), ne se montre qu'à partir de quinze ans. Au contraire, chez les habitants des pays chauds, le développement sexuel s'effectue plusieurs années plus tôt, chez la femme quelquefois même à l'âge de huit ans.
Il est à remarquer que les filles des villes se développent à peu près un an plus tôt que les filles de la campagne, et que plus la ville est grande, plus le développement, cæteris paribus, est précoce.
Les conditions héréditaires n'exercent pas une influence moins grande sur le libido et la puissance virile. Il y a des familles où, à côté d'une grande force physique et d'une grande longévité, le libido et une puissance virile intense se conservent jusqu'à un âge très avancé. Il y en a d'autres où la vita sexualis éclôt tard et s'éteint bien avant le temps.
Chez la femme, la période d'activité des glandes génitales est plus limitée que chez l'homme, chez qui la production du sperme peut se prolonger jusqu'à l'âge le plus avancé.
Chez la femme, l'ovulation cesse trente ans après le début de la nubilité. Cette période de stérilité des ovaires s'appelle la ménopause. Celle phase biologique ne représente pas seulement une mise hors fonction et une atrophie définitive des organes génitaux, mais un processus de transformation de tout l'organisme. Dans l'Europe centrale, la maturité sexuelle de l'homme commence vers l'âge de dix-huit ans; sa puissance génésique atteint son maximum vers l'âge de quarante ans. À partir de cette époque, elle baisse lentement.
La potentia generandi s'éteint ordinairement vers l'âge de soixante-deux ans; la potentia coeundi peut se conserver jusqu'à l'âge le plus avancé. L'instinct sexuel existe sans discontinuer pendant toute la période de la vie sexuelle; il n'y a que son intensité qui change. Il ne se manifeste jamais d'une façon intermittente ou périodique, sous certaines conditions physiologiques, comme c'est le cas chez les animaux.
Chez l'homme, l'intensité de l'instinct a des fluctuations, des hauts et des bas, selon l'accumulation et la dépense du sperme; chez la femme, l'instinct sexuel augmente d'intensité au moment de l'ovulation, de sorte que, post menstrua, le libido sexualis est plus accentué.
Le sens sexuel, en tant qu'il se manifeste comme sentiment, idée et instinct, est un produit de l'écorce cérébrale. On n'a pas encore pu jusqu'ici bien déterminer le siège du centre sexuel dans le cerveau.
Les rapports étroits qui existent entre la vie sexuelle et le sens olfactif[17] font supposer que la sphère sexuelle et la sphère olfactive se trouvent à la périphérie du cerveau, très près l'une de l'autre, ou du moins qu'il existe entre elles des liens puissants d'association.
Note 17: [(retour) ]
Ferrier suppose que le centre de l'olfaction se trouve dans le gyrus uncinatus. Zuckerkandl, dans son ouvrage: Über das Riechcentrum, concluant d'après des études d'anatomie comparée, considère la corne d'Ammon comme faisant partie du centre olfactif.
La vie sexuelle se manifeste d'abord par des sensations parties des organes sexuels en voie de développement. Ces sensations éveillent l'attention de l'individu. La lecture, certains faits observés dans la vie sociale—(aujourd'hui malheureusement ces observations se font trop souvent à un âge prématuré),—transforment les pressentiments en idées nettes. Ces dernières s'accentuent par des sensations organiques, des sensations de volupté. À mesure que ces idées érotiques s'accroissent par des sensations voluptueuses, se développe le désir de reproduire des sensations semblables (instinct sexuel).
Il s'établit alors une dépendance mutuelle entre les circonvolutions cérébrales (origine des sensations et des représentations) et les organes de la génération. Par suite de processus anatomico-physiologiques, tels que l'hyperémie, l'élaboration du sperme, l'ovulation, les organes génésiques font naître des idées et des désirs sexuels.
La périphérie du cerveau réagit sur les organes de la génération par des idées perçues ou reproduites. Cela se fait par le centre d'innervation des vaisseaux et le centre de l'éjaculation. Tous deux se trouvent dans la moelle épinière et sont probablement très rapprochés l'un de l'autre. Tous les deux sont des centres réflexes.
Le centrum erectionis (Goltz, Eckhard) est un point intermédiaire intercalé entre le cerveau et l'appareil génital. Les nerfs qui le relient avec le cerveau passent probablement par les pédoncules cérébraux. Ce centre peut être mis en activité par des excitations centrales (physiques et organiques), par une excitation directe de ses nerfs dans les pédoncules cérébraux, la moelle cervicale, ainsi que par l'excitation périphérique des nerfs sensitifs (pénis, clitoris et annexes). Il n'est pas directement soumis à l'influence de la volonté.
L'excitation de ce centre est transmise par des nerfs qui se relient à la première et à la troisième paires des nerfs sacrés (nervi erigentes), et arrive ainsi jusqu'aux corps caverneux.
L'action de ces nerfs érectifs qui transmettent l'érection est paralysante. Ils paralysent l'appareil d'innervation ganglionnaire dans les organes érectiles sous l'influence desquels se trouvent les fibres musculaires des corps caverneux (Kœlliker et Kohlrausch). Sous l'influence de ces nervi erigentes les fibres musculaires des corps érectiles deviennent flasques et ils se remplissent de sang. En même temps, les artères dilatées du réseau périphérique des corps érectiles exercent une pression sur les veines du pénis et le reflux du sang se trouve barré. Cet effet est encore accentué par la contraction des muscles bulbo et ischio-caverneux qui s'étendent comme des aponévroses sur la surface dorsale du pénis.
Le centre d'érection est sous la dépendance des actions nerveuses excitantes ou paralysantes parties du centre cérébral. Les représentations et les perceptions d'images sexuelles agissent comme excitants. D'après les expériences faites sur les corps de pendus, le centre d'érection semble aussi pouvoir être mis en action par l'excitation des voies de communication qui se trouvent dans la moelle épinière. Le même fait peut se produire par des excitations organiques qui ont lieu à la périphérie du cerveau (centre psycho-sexuel?), ainsi que le prouvent les observations faites sur des aliénés et des malades atteints d'affections cérébrales. Le centre d'érection peut être directement excité par des maladies de la moelle épinière, dans leur première période, quand elles atteignent la moelle lombaire (tabes et surtout myélitis).
Voici les causes qui peuvent fréquemment produire une excitation réflexe du centre génital: excitation des nerfs sensitifs périphériques des parties génitales et de leur voisinage par la friction; excitations de l'urètre (gonorrhée), du rectum (hémorroïdes et oxyures), de la vessie (quand elle est pleine d'urine, surtout le matin, ou quand elle est excitée par un calcul); réplétion des vésicules séminales par le sperme, ce qui se produit quand on est couché sur le dos et que la pression des viscères sur les veines du bassin produit une hyperhémie des parties génitales.
Le centre d'érection peut être excité aussi par l'irritation des nombreux nerfs et ganglions qui se trouvent dans le tissu de la prostate (prostatite, cathétérisme). Ce centre est aussi soumis à des influences paralysantes de la part du cerveau, ainsi que nous le montre l'expérience de Goltz qui a montré que, chez des chiens, quand la moelle épinière est tranchée, l'érection se produit plus facilement.
À l'appui de cette démonstration vient encore s'ajouter le fait que, chez l'homme, l'influence de la volonté ou une forte émotion (crainte de ne pas pouvoir coïter, surprise inter actum sexualem, etc.) peuvent empêcher l'érection ou la faire cesser quand elle existe. La durée de l'érection dépend de la durée des causes excitantes (excitation des sens ou sensation), de l'absence des causes entravantes, de l'énergie d'innervation du centre, ainsi que de la production tardive ou hâtive de l'éjaculation.
La cause importante et centrale du mécanisme sexuel réside dans la périphérie du cerveau. Il est tout naturel de supposer qu'une région de cette périphérie (centre cérébral) soit le siège des manifestations et des sensations sexuelles, des images et des désirs, le lieu d'origine de tous les phénomènes psychosomatiques qu'on désigne ordinairement sous les noms de sens sexuel, sens génésique et instinct sexuel. Ce centre peut être animé aussi bien par des excitations centrales que par des excitations périphériques.
Des excitations centrales peuvent se produire par suite d'irritations organiques dues à des maladies de la périphérie du cerveau. Elles se produisent physiologiquement par des excitations psychiques (représentations de la mémoire ou perceptions des sens).
Dans les conditions physiologiques, il s'agit surtout de perceptions visuelles et d'images évoquées par la mémoire (par exemple, par une lecture lascive); puis d'impressions tactiles (attouchements, serrements de mains, accolade, etc.). Par contre le sens auditif et le sens olfactif ne jouent qu'un rôle secondaire dans le domaine physiologique. Mais, dans certaines circonstances pathologiques, ce dernier a une grande importance pour l'excitation sexuelle. Chez les animaux, l'influence des perceptions olfactives sur le sens génésique est de toute évidence. Althaus (Beiträge zur Physiol. u. Pathol. des Olfactorius, Arch. für Psych., XII, H. 1) déclare nettement que le sens olfactif est d'une grande importance pour la reproduction de l'espèce. Il fait ressortir que les animaux de sexe différent sont attirés l'un vers l'autre par la perception olfactive et que, à la période du rut, il s'exhale de leurs parties génitales une odeur pénétrante. Une expérience faite par Schiff vient à l'appui de cette assertion. Schiff a enlevé les nerfs olfactifs à de jeunes chiens nouveau-nés, et il a constaté que ces mêmes chiens, devenus grands, ne pouvaient distinguer un mâle d'une femelle. Mantegazza (Hygiène de l'amour) a fait un essai en sens inverse. Il a enlevé les yeux à des lapins et il a constaté que cette défectuosité artificielle n'a nullement empêché l'accouplement de ces animaux. Cette expérience nous montre quelle importance paraît avoir le sens olfactif dans la vita sexualis des animaux.
Il est à noter aussi que certains animaux (musc, chat de Zibeth, castor) ont, dans les parties génitales, des glandes qui dégagent des matières fortement odorantes.
Même en ce qui concerne l'homme, Althaus a mis en relief les corrélations qui existent entre le sens olfactif et le sens génésique. Il cite Cloquet (Osphrésiologie, Paris, 1826). Celui-ci appelle l'attention sur le pouvoir excitant des fleurs; il rappelle l'exemple de Richelieu qui vivait dans une atmosphère imprégnée des plus forts parfums pour stimuler ses fonctions sexuelles.
Zippe (Wiener med. Wochenschrift, 1879, nº 25), parlant d'un cas de kleptomanie observé chez un onaniste, fait aussi ressortir ces corrélations, et il cite comme témoin Hildebrand qui dit, dans sa Physiologie populaire: «On ne peut pas nier que le sens olfactif n'ait quelque connexité avec les fonctions sexuelles.» Les parfums des fleurs provoquent souvent des sensations de volupté et, si nous nous rappelons ce passage du Cantique des cantiques: «Mes mains dégouttaient de myrrhe et la myrrhe s'est écoulée sur mes doigts posés sur le verrou de la serrure»,—nous verrons que le roi Salomon avait déjà fait cette observation. En Orient, les parfums sont très aimés à cause de leur effet sur les parties génitales, et les appartements des femmes du Sultan exhalent l'odeur de toutes sortes de fleurs.
Most, professeur à Rostock, raconte le fait suivant: «J'ai appris d'un jeune paysan voluptueux qu'il avait excité à la volupté maintes filles chastes et atteint facilement son but en passant, pendant la danse, son mouchoir sous ses aisselles et en essuyant ensuite, avec ce mouchoir, la figure de sa danseuse.» La perception intime de la transpiration d'une personne peut devenir la première cause d'un amour passionné. Comme preuve, nous citerons le cas de Henri III qui, à l'occasion des noces de Marguerite de Valois avec le roi de Navarre, s'essuya la figure avec la chemise trempée de sueur de Marie de Clèves. Bien que Marie fût la fiancée du prince de Condé, Henri conçut subitement pour elle une passion si violente qu'il n'y pouvait résister et que, fait historique, il la rendit pour cela très malheureuse. On raconte un fait analogue sur Henri IV. Sa passion pour la belle Gabrielle aurait pris naissance parce que, dans un bal, il se serait essuyé le front avec le mouchoir de cette dame.
Le professeur Jaeger (Entdecke der Seele) indique dans son livre le même fait, quand il dit (page 173) que la sueur joue un rôle important dans les affections sexuelles et qu'elle exerce une vraie séduction.
De la lecture de l'ouvrage de Ploss (Das Weib), il ressort que, en psychologie, on voit maintes fois la transpiration du corps exercer une sorte d'attraction sur une personne d'un autre sexe.
À ce propos, il faut citer un usage qui, au rapport de Jagor, exista chez les amoureux indigènes des îles Philippines. Lorsqu'il arrive, dans ce pays, qu'un couple amoureux est forcé de se séparer pour quelque temps, l'homme et la femme échangent des pièces de linge dont ils se sont servis, pour s'assurer une mutuelle fidélité. Ces objets sont soigneusement gardés, couverts de baisers et reniflés. La prédilection de certains libertins et de certaines femmes sensuelles pour les parfums[18] prouve également la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel.
Note 18: [(retour) ]
Comparer Laycock (Nervous diseases of women, 1840), qui trouve un rapport entre la prédilection pour le musc et les parfums similaires et l'exaltation sexuelle chez les femmes.
Il faut encore citer un cas très remarquable, rapporté par Heschl (Wiener Zeitschrift f. pract. Heilkunde, 22 März 1861), cas où il a constaté simultanément le manque des deux bosses olfactives et l'atrophie des parties génitales. Il s'agissait d'un homme de quarante-cinq ans, bien fait, dont les testicules avaient le volume d'une fève, étaient dépourvus de canaux déférents et dont le larynx avait des dimensions féminines. Il y avait chez lui absence totale de nerfs olfactifs. Le triangle olfactif et le sillon à la base inférieure des lobes antérieurs du cerveau manquaient également. Les trous de la lame criblée étaient clairsemés; au lieu de nerfs, c'étaient des prolongements de la dure-mère qui passaient par ces trous. Sur la membrane pituitaire du nez, on constatait la même absence de nerfs. Il faut noter aussi le consensus qui se manifeste nettement entre l'organe olfactif et l'organe sexuel dans certaines maladies mentales. Les hallucinations olfactives sont très fréquentes dans les psychoses des deux sexes qui ont pour origine la masturbation, de même que dans les psychoses des femmes, causées par les maladies des parties génitales ou les phénomènes de la ménopause; par contre, dans les cas où il n'y a pas de causes sexuelles, les hallucinations olfactives sont très rares.
Je mets en doute cependant que, chez les individus normaux, les sensations olfactives jouent, comme chez les animaux, un grand rôle dans l'excitation du centre sexuel[19].
Note 19: [(retour) ]
L'observation suivante, que nous donne Binet, semble contredire cette opinion. Malheureusement il ne nous a rien dit sur la personnalité du sujet de son observation. Dans tous les cas, sa constatation est très significative pour la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel. D..., étudiant en médecine, étant assis un jour sur un banc dans un square et occupé à lire un livre de pathologie, remarqua que, depuis un moment, il était gêné par une érection persistante. En se retournant, il s'aperçut qu'une femme qui répandait une odeur assez forte, était assise sur l'autre bout du banc. Il attribua à l'impression olfactive, qu'il avait ressentie sans en avoir conscience, le phénomène d'excitation génitale.
Nous avons cru devoir parler, dès maintenant, de la connexité qui existe entre le sens olfactif et le sens sexuel, étant donnée l'importance de ce consensus pour la compréhension de certains cas pathologiques.
Il y a, à côté de ces rapports physiologiques, un fait intéressant à noter: c'est qu'il existe une certaine analogie histologique entre le nez et les organes génitaux, puisque tous deux (y compris le mamelon) contiennent un tissu érectile.
J.N. Mackenzie (Journal of medical Science, 1884) a rapporté, à ce sujet, de curieuses observations cliniques et physiologiques. Il a constaté: 1º que chez un certain nombre de femmes, dont le nez était sain, il se produisait régulièrement, à l'époque de la menstruation, une congestion des corps bulbeux du nez, qui disparaissait après la menstruation; 2º le phénomène d'une menstruation nasale substitutrice qui, plus tard, a été souvent remplacée par une hémorrhagie utérine, mais qui, dans certains cas, s'est manifestée périodiquement au moment de la menstruation, pendant toute la durée de la vie sexuelle; 3º des phénomènes d'irritation nasale, tels que des éternuements, etc., au moment d'une émotion sexuelle; et 4º l'inverse de ce phénomène, c'est-à-dire des excitations accidentelles du système génital, à la suite d'une maladie du nez.
Mackenzie a aussi observé que, chez beaucoup de femmes atteintes de maladies du nez, ces maladies empirent pendant la menstruation; il a, en outre, constaté que des excès in Venere peuvent provoquer une inflammation de la membrane pituitaire ou l'accentuer si elle existe déjà.
Il rappelle aussi ce fait d'expérience que les masturbateurs sont ordinairement atteints de maladies du nez et souffrent souvent d'impressions olfactives anormales, de même que de rhinorrhagies. D'après les expériences de Mackenzie, il y a des maladies du nez qui résistent à tout traitement tant qu'on n'a pas supprimé les maladies génitales qui existent en même temps chez le malade et qui, peut-être, sont la cause de la maladie nasale.
La sphère sexuelle de l'écorce cérébrale peut être excitée par des phénomènes produits dans les organes génitaux et dans le sens des désirs et des représentations sexuels. Cet effet peut être produit par tous les éléments qui, par une action centripète, excitent le centre d'érection (excitation des vésicules séminales quand elles sont remplies; gonflement des follicules de Graf; excitation sensible quelconque, produite dans le voisinage des parties génitales; hyperhémie et turgescence des parties génitales, particulièrement des organes érectiles, des corps caverneux du pénis, du clitoris; vie sédentaire et luxueuse; plethora abdominalis; température élevée; lit chaud; vêtements chauds; usage de cantharide, de poivre et d'autres épices).
Le libido sexualis peut être aussi éveillé par l'excitation des nerfs du siège (flagellation). Ce fait est très important pour la compréhension de certains phénomènes physiologiques[20].
Note 20: [(retour) ]
Meibomius, De flagiorum usu in re medica, London, 1765. Boileau: The history of the flagellants, London, 1783.
Il arrive quelquefois que, par une correction appliquée sur le derrière, on éveille chez des garçons les premiers mouvements de l'instinct sexuel et on les pousse par là à la masturbation. C'est un fait que les éducateurs de la jeunesse devraient bien retenir.
En présence des dangers que ce genre de punition peut offrir aux élèves, il serait désirable que les parents, les maîtres d'école et les précepteurs n'y eussent jamais recours.
La flagellation passive peut éveiller la sensualité, ainsi que le prouve l'histoire de la secte des flagellants, très répandue aux XIIIe, XIVe et XVe siècles, et dont les adeptes se flagellaient eux-mêmes, soit pour faire pénitence, soit pour mortifier la chair dans le sens du principe de chasteté prêché par l'Église, c'est-à-dire l'émancipation du joug de la volupté.
À son début, cette secte fut favorisée par l'Église. Mais, comme la flagellation agissait comme un stimulant de la sensualité et que ce fait se manifestait par des incidents très fâcheux, l'Église se vit dans la nécessité d'agir contre les flagellants. Les faits suivants, tirés de la vie de deux héroïnes de la flagellation, Maria-Magdalena de Pazzi et Élisabeth de Genton, sont une preuve caractéristique de la stimulation sexuelle produite par la flagellation.
Maria-Magdalena, fille de parents d'une haute position sociale, était religieuse de l'ordre des Carmes, à Florence, en 1580. Les flagellations, et plus encore les conséquences de ce genre de pénitence, lui ont valu une grande célébrité et une place dans l'histoire. Son plus grand bonheur était quand la prieure lui faisait mettre les mains derrière le dos et la faisait fouetter sur les reins mis à nu, en présence de toutes les sœurs du couvent.
Mais les flagellations qu'elle s'était fait donner dès sa première jeunesse avaient complètement détraqué son système nerveux; il n'y avait pas une héroïne de la flagellation qui eût tant d'hallucinations qu'elle. Pendant ces hallucinations, elle délirait toujours d'amour. La chaleur intérieure semblait vouloir la consumer, et elle s'écriait souvent: «Assez! n'attise pas davantage cette flamme qui me dévore. Ce n'est pas ce genre de mort que je désire; il y aurait trop de plaisir et trop de charmes.» Et ainsi de suite. Mais l'esprit de l'Impur lui suggérait les images les plus voluptueuses, de sorte qu'elle était souvent sur le point de perdre sa chasteté.
Il en était presque de même avec Élisabeth de Genton. La flagellation la mettait dans un état de bacchante en délire. Elle était prise d'une sorte de rage quand, excitée par une flagellation extraordinaire, elle se croyait mariée avec son «idéal». Cet état lui procurait un bonheur si intense qu'elle s'écriait souvent: «O amour! O amour infini! O amour! O créatures, criez donc toutes avec moi: Amour! amour!»
On connaît aussi ce fait, confirmé par Taxil (op. cit., p. 145), que des viveurs se font quelquefois flageller, avant l'acte sexuel, pour exciter leur puissance génitale languissante.
On trouve une confirmation très intéressante de ces faits dans les observations suivantes que nous empruntons au Flagellum salutis de Paullini (1re édition, 1698, réimprimée à Stuttgart, 1847):
«Il y a certaines nations, notamment les Perses et les Russes, chez lesquels, et particulièrement chez les femmes, les coups sont considérés comme une marque particulière d'amour et de faveur. Les femmes russes surtout ne sont contentes et joyeuses que lorsqu'elles ont reçu de bons coups de leurs maris, ainsi que nous l'explique, dans un récit curieux, Jean Barclajus.
«Un Allemand nommé Jordan vint en Moscovie et, comme le pays lui plaisait, il s'y établit et épousa une femme russe qu'il aimait beaucoup et pour laquelle il était gentil en tous points. Mais elle faisait toujours la mine, baissait les yeux, et ne faisait entendre que des plaintes et des gémissements. L'époux voulut savoir pourquoi, car il ne pouvait comprendre ce qu'elle avait. «Eh! dit-elle, vous prétendez m'aimer et vous ne m'en avez encore donné aucune preuve.» Il l'embrassa et la pria de lui pardonner si, par hasard et à son insu, il l'avait offensée: il ne recommencerait plus. «Rien ne me manque, répondit-elle, sauf le fouet qui, selon l'usage de mon pays, est une marque d'amour.» Jordan se le tint pour dit et il se conforma à l'usage. À partir de ce moment cette femme aima éperdument son mari.
«Une pareille histoire nous est racontée aussi par Peter Petreus, d'Erlesund, avec ce détail complémentaire, qu'au lendemain de la noce les hommes ajoutent aux objets indispensables du ménage, un fouet.»
À la page 73 de ce livre curieux, nous lisons encore:
«Le célèbre comte Jean Pic de la Mirandole, assure qu'un de ses amis qui était un gaillard insatiable, était si paresseux et si inhabile aux luttes amoureuses qu'il ne pouvait rien faire avant qu'il n'eût reçu une bonne raclée. Plus il voulait satisfaire son désir, plus il exigeait de coups et de violences puisqu'il ne pouvait avoir de bonheur s'il n'avait été fouetté jusqu'au sang. Dans ce but, il s'était fait faire une cravache spéciale qu'il mettait pendant la journée dans du vinaigre; ensuite il la donnait à sa compagne et la priait à genoux de ne pas frapper à côté, mais de frapper fort, le plus fort possible. C'est, dit le brave comte, le seul homme qui trouve son plaisir dans une torture pareille. Et comme cet homme n'était pas méchant, il reconnaissait et détestait sa faiblesse. Une pareille histoire est mentionnée par Cœlius Rhodigin, à qui l'a empruntée le célèbre jurisconsulte Andréas Tiraquell. À l'époque du célèbre médecin Otto Brunfels, vivait dans la résidence du grand électeur bavarois, à Munich, un bon gas qui, cependant, ne pouvait jamais faire l'amour sans avoir reçu auparavant des coups bien appliqués. M. Thomas Barthelin a connu aussi un Vénitien qu'il fallait échauffer et stimuler à l'acte sexuel par des coups. De même Cupidon entraîne ses fidèles avec une baguette d'hyacinthe. Il y a quelques années, vivait à Lubeck, dans la Muhlstrasse, un marchand de fromages qui, accusé d'adultère devant les autorités, devait être expulsé de la ville. Mais la catin avec laquelle il s'était commis, alla chez les magistrats et demanda grâce pour lui en racontant combien pénibles étaient au coupable ses accouplements. Car il ne pouvait rien faire avant qu'on ne lui eût donné une bonne volée de bois vert. Le gaillard, par honte et de crainte d'être ridiculisé, ne voulait pas l'avouer d'abord, mais, quand on le pressa de questions, il ne sut plus nier. Dans les Pays-Bas réunis, dit-on, il y eut un homme de grande considération qui était affligé de la même maladie et qui était incapable de faire la bagatelle s'il n'avait pas reçu des coups auparavant. Lorsque les autorités en furent informées, cet homme fut non seulement révoqué de ses fonctions mais encore puni comme il le méritait. Un ami, un physicien digne de foi, qui habitait une ville libre de l'Empire allemand, me rapporta, le 14 juillet de l'année passée, comme quoi une femme de mauvaises mœurs, étant à l'hôpital, avait raconté à une de ses camarades qu'un individu l'avait invitée, elle et une autre femme de la même catégorie, à aller avec lui dans la forêt. Lorsqu'elles furent arrivées, le gaillard coupa des verges, exposa son derrière tout nu et ordonna aux femmes de taper dessus, ce qu'elles firent. Ce qu'il a fait ensuite avec les femmes, on peut le deviner facilement. Non seulement des hommes se sont excités à la lubricité par les coups, mais des femmes aussi, afin de jouir davantage. La Romaine se faisait fouetter dans ce but par Lupercus. Car ainsi chante Juvénal:
Steriles moriuntur, et illis
Turgida non prodest condita pyscido Lyde:
Nec prodest agili palmas præbere Luperco.
Il y a, chez la femme ainsi que chez l'homme, d'autres régions et organes érectibles qui peuvent produire l'érection, l'orgasme et même l'éjaculation. Ces «zones érogènes» sont chez la femme, tant qu'elle est virgo, le clitoris, et, après la défloration, le vagin et le col de l'utérus.
Le mamelon surtout semble avoir un effet érogène chez la femme. La titillatio hujus regionis joue un rôle important dans l'Ars erotica. Dans son Anatomie topographique (édition de 1865, p. 552), Hyrtl cite Valentin Hildenbrandt qui avait observé, chez une jeune fille, une anomalie particulière du penchant sexuel, qu'il appelait suctusstupratio. Cette jeune fille s'était laissé téter les mamelons par son galant. Bientôt, en tirant, elle arriva à pouvoir les sucer elle-même, ce qui lui causait les sensations les plus agréables. Hyrtl rappelle, à ce propos, qu'on voit quelquefois des vaches qui tètent leurs propres tétines.
L. Brunn (Zeitg f. Litteratur, etc., d. Hamburger Correspondenten) fait remarquer, dans une étude intéressante sur «La sensualité et l'amour du prochain», avec quel zèle la mère qui nourrit elle-même son nourrisson, s'occupe de faire téter l'enfant. Elle le fait, dit-il, «par amour pour l'être faible, incomplet, impuissant».
Il est tout indiqué de supposer, qu'en dehors des mobiles éthiques dont nous venons de faire mention, que le fait de donner à téter à l'enfant produit peut-être une sensation de plaisir charnel et joue un rôle assez important. Ce qui plaide en faveur de cette hypothèse, c'est une observation de Brunn, observation très juste en elle-même, bien que mal interprétée. Il rappelle que, d'après les observations de Houzeau, chez la plupart des animaux, la tendresse intime entre la mère et l'enfant n'existe que pendant la période de l'allaitement et qu'elle fait place, plus tard, à une indifférence complète.
Le même fait (l'affaiblissement de l'affection pour l'enfant après le sevrage) a été observé par Bastian chez certains peuples sauvages.
Dans certains états pathologiques, ainsi que cela ressort de la thèse de doctorat de Chambard, des endroits du corps voisins des mamelles (chez les hystériques) ou des parties génitales peuvent jouer le rôle de zones érogènes.
Chez l'homme, la seule zone érogène, au point de vue physiologique, c'est le gland et peut-être aussi la peau des parties extérieures des organes génitaux. Dans certains cas pathologiques, l'anus peut devenir érogène—cela expliquerait l'automasturbation anale, cas très fréquent, et la pédérastie passive (Comparez Garnier, Anomalies sexuelles, Paris, p. 514, et A. Moll, L'Inversion sexuelle, p. 163).
Le processus psychophysiologique qui forme le sens sexuel, est ainsi composé:
1º Représentations évoquées par le centre ou par la périphérie;
2º Sensations de plaisir qui se rattachent à ces évocations.
Il en résulte le désir de la satisfaction sexuelle (libido sexualis). Ce désir devient plus fort à mesure que l'excitation du cône cérébral, par des images correspondantes et par l'intervention de l'imagination, accentue les sensations de plaisir, et que, par l'excitation du centre d'érection et l'hyperhémie des organes génitaux, ces sensations de plaisir sont poussées jusqu'aux sensations de volupté (sécrétion de liquor prostaticus dans l'urèthre, etc.).
Si les circonstances sont favorables à l'accomplissement de l'acte sexuel et satisfont l'individu, il cédera au penchant qui devient de plus en plus vif. Dans le cas contraire, il se produit des idées qui font cesser le rut, entravent la fonction du centre d'érection et empêchent l'acte sexuel.
Les idées qui arrêtent les désirs sexuels doivent être à la portée de l'homme civilisé, chose importante pour lui. La liberté morale de l'individu dépend, d'une part, de la puissance des désirs et des sentiments organiques qui accompagnent la poussée sexuelle; d'autre part, des idées qui lui opposent un frein.
Ces deux éléments décident si l'individu doit ou non aboutir à la débauche et même au crime. La constitution physique et, en général, les influences organiques exercent une puissante action sur la force des éléments impulsifs; l'éducation et la volonté morale sont les mobiles des idées de résistance.
Les forces impulsives et les forces d'arrêt sont choses variables. L'abus de l'alcool produit à ce sujet une influence néfaste, puisqu'il éveille et augmente le libido sexualis et diminue en même temps la force de résistance morale.
LA COHABITATION[21]
Note 21: [(retour) ]
Comparez Roubaud: Traité de l'impuissance et de la stérilité, Paris, 1878.
La condition fondamentale pour l'homme, c'est une érection suffisante. Anjel fait observer (Archiv für Psychiatrie, VIII, H. 2) avec raison que, dans l'excitation sexuelle, ce n'est pas seulement le centre d'érection qui est excité, mais que l'excitation nerveuse se répand sur tout le système vaso-moteur des nerfs. La preuve en est: la turgescence des organes pendant l'acte sexuel, l'injection des conjunctiva, la proéminence des bulbes, la dilatation des pupilles, les battements du cœur (par paralysie des nerfs vaso-moteurs du cœur qui viennent du sympathique du cou, ce qui produit une dilatation des artères du cœur et ensuite l'hyperhémie et un plus fort ébranlement des ganglions cardiaques). L'acte sexuel va de pair avec une sensation de volupté qui, chez l'homme, est probablement provoquée par le passage du sperme à travers les canaux éjaculateurs dans l'urèthre, effet de l'excitation sensible des parties génitales. La sensation de volupté se produit chez l'homme plus tôt que chez la femme, s'accroît comme une avalanche au moment où l'éjaculation commence et atteint son maximum au moment de l'éjaculation complète, pour disparaître rapidement post ejaculationem.
Chez la femme la sensation de volupté se manifeste plus tard, s'accroît lentement, et subsiste dans la plupart des cas après l'éjaculation.
Le fait le plus décisif dans la cohabitation, c'est l'éjaculation. Cette fonction dépend d'un centre (génito-spinal) dont Budge a démontré l'existence et qu'il a placé à la hauteur de la quatrième vertèbre lombaire. Ce centre est un centre réflexe, il est excité par le sperme qui, à la suite de l'excitation du gland, est poussé par phénomène réflexe hors des vésicules séminales dans la portion membraneuse de l'urèthre. Quand ce passage de la semence, qui a lieu avec une sensation de volupté croissante, représente une quantité suffisante pour agir assez fortement sur le centre d'éjaculation, ce dernier entre en action. La voie motrice du réflexe se trouve dans le quatrième et le cinquième nerf lombaire. L'action consiste dans une agitation convulsive du muscle bulbo-caverneux (innervé par les troisième et quatrième nerfs sacrés) et ainsi le sperme est projeté au dehors.
Chez la femme aussi il se produit un mouvement réflexe quand elle se trouve au maximum de l'agitation sexuelle et voluptueuse. Il commence par l'excitation des nerfs sensibles des parties génitales et consiste en un mouvement péristaltique dans les trompes et l'utérus jusqu'à la portio vaginalis, ce qui fait sortir la glaire tubaire et utérine.
Le centre d'éjaculation peut être paralysé par des influences venant de l'écorce cérébrale (coït à contre-cœur, en général émotions morales, et quelque peu par influence de la volonté).
Dans les conditions normales, l'acte sexuel terminé, l'érection et le libido sexualis disparaissent, et l'excitation psychique et sexuelle fait place à une détente agréable.
III
NEURO-PSYCHOPATHOLOGIE GÉNÉRALE[22]
Fréquence et importance des symptômes pathologiques.—Tableau des névroses sexuelles.—Irritation du centre d'érection.—Son atrophie.—Arrêts dans le centre d'érection.—Faiblesse et irritabilité du centre.—Les névroses du centre d'éjaculation.—Névroses cérébrales.—Paradoxie ou instinct sexuel hors de la période normale.—Éveil de l'instinct sexuel dans l'enfance.—Renaissance de cet instinct dans la vieillesse.—Aberration sexuelle chez les vieillards expliquée par l'impuissance et la démence.—Anesthésie sexuelle ou manque d'instinct sexuel.—Anesthésie congénitale; anesthésie acquise.—Hyperesthésie ou exagération morbide de l'instinct.—Causes et particularités de cette anomalie.—Paresthésie du sens sexuel ou perversion de l'instinct sexuel.—Le sadisme.—Essai d'explication du sadisme.—Assassinat par volupté sadique.—Anthropophagie.—Outrages aux cadavres.—Brutalités contre les femmes; la manie de les faire saigner ou de les fouetter.—La manie de souiller les femmes.—Sadisme symbolique.—Autres actes de violence contre les femmes.—Sadisme sur des animaux.—Sadisme sur n'importe quel objet.—Les fouetteurs d'enfants.—Le sadisme de la femme.—La Penthésilée de Kleist.—Le masochisme.—Nature et symptômes du masochisme.—Désir d'être brutalisé ou humilié dans le but de satisfaire le sens sexuel.—La flagellation passive dans ses rapports avec le masochisme.—La fréquence du masochisme et ses divers modes.—Masochisme symbolique.—Masochisme d'imagination.—Jean-Jacques Rousseau.—Le masochisme chez les romanciers et dans les écrits scientifiques.—Masochisme déguisé.—Les fétichistes du soulier et du pied.—Masochisme déguisé ou actes malpropres commis dans le but de s'humilier et de se procurer une satisfaction sexuelle.—Masochisme chez la femme.—Essai d'explication du masochisme.—La servitude sexuelle.—Masochisme et sadisme.—Le fétichisme; explication de son origine.—Cas où le fétiche est une partie du corps féminin.—Le fétichisme de la main.—Les difformités comme fétiches.—Le fétichisme des nattes de cheveux; les coupeurs de nattes.—Le vêtement de la femme comme fétiche.—Amateurs ou voleurs de mouchoirs de femmes.—Les fétichistes du soulier.—Une étoffe comme fétiche.—Les fétichistes de la fourrure, de la soie et du velours.—L'inversion sexuelle.—Comment on contracte cette disposition.—La névrose comme cause de l'inversion sexuelle acquise.—Degrés de la dégénérescence acquise.—Simple inversion du sens sexuel.—Éviration et défémination.—La folie des Scythes.—Les Mujerados.—Les transitions à la métamorphose sexuelle.—Métamorphose sexuelle paranoïque.—L'inversion sexuelle congénitale.—Diverses formes de cette maladie.—Symptômes généraux.—Essai d'explication de cette maladie.—L'hermaphrodisme psychique.—Homosexuels ou uranistes.—Effémination ou viraginité.—Androgynie et gynandrie.—Autres phénomènes de perversion sexuelle chez les individus atteints d'inversion sexuelle.—Diagnostic, pronostic et thérapeutique de l'inversion sexuelle.
Note 22: [(retour) ]
Sources: Parent-Duchatelet, Prostitution dans la ville de Paris, 1837.—Rosenbaum, Entstehung der Syphilis, Halle, 1839.—Le même, Die Lustseuche im Alterthum, Halle, 1839.—Descuret, La médecine des passions, Paris, 1860.—Casper, Klin. Novellen, 1863.—Bastian, Der Mensch in der Geschichte.—Friedländer, Sittengeschichte Roms.—Wiedemeister, Cæsarenwahnsinn.—Scherr, Deutsche Kultur und Sittengeschichte, t. I, chap. IX.—Tardieu, Des attentats aux mœurs, 7e édit., 1878.—Emminghaus, Psychopathologie, pp. 98, 225, 230, 232.—Schüle, Handbuch der Geisteskrankheiten, p. 114.—Marc, Die Geisteskrankheiten, trad. par Ideler, II, p. 128.—V. Krafft, Lehrb. d. Psychiatrie, 7e édit., p. 90; Lehrb. d. ger. Psychopathol., 3e édit, p. 279; Archiv f. Psychiatrie, VII, 2.—Moreau, Des aberrations du sens génésique, Paris, 1880.—Kirn, Allg. Zeitschrift f. Psychiatrie, XXXIX, cahiers 2 et 3.—Lombroso, Instinct sexuel et crimes dans leurs rapports (Goltdammers Archiv, t. XXX).—Tarnowsky, Die Krankhaften Erscheinungen des Geschlechtssinne, Berlin, 1886.—Ball, La Folie érotique, Paris, 1888.—Sérieux, Recherches cliniques sur les anomalies de l'instinct sexuel, Paris, 1888.—Hammond, Sexuelle Impotenz, traduit par Sallinger, Berlin, 1889.
Chez les hommes civilisés de notre époque les fonctions sexuelles se manifestent très souvent d'une manière anormale. Cela s'explique en partie par les nombreux abus génitaux, en partie aussi par ce fait que ces anomalies fonctionnelles sont souvent le signe d'une disposition morbide du système nerveux central, disposition résultant, dans la plupart des cas, de l'hérédité. (Symptômes fonctionnels de dégénérescence.)
Comme les organes de la génération ont une importante corrélation fonctionnelle avec tout le système nerveux, rapports psychiques et somatiques, la fréquence des névroses et psychoses générales dues aux maladies sexuelles (fonctionnelles ou organiques), se comprend facilement.
TABLEAU SCHÉMATIQUE DES NÉVROSES SEXUELLES
I.—NÉVROSES PÉRIPHÉRIQUES
1º SENSITIVES
a, Anesthésie; b, Hyperesthésie; c, Névralgie.
2º SÉCRÉTOIRES
a, Aspermie; b, Polyspermie.
3º MOTRICES
a, Pollutions (spasmes); Spermatorrhée (paralysie).
II.—NÉVROSES SPINALES
1º AFFECTIONS DU CENTRE D'ÉRECTION
a) L'excitation (priapisme) se produit par une action réflexe due à des excitations sensitives périphériques, directement par l'excitation organique des voies de communication du cerveau au centre d'érection (maladies spinales de la partie inférieure de la moelle cervicale et de la partie supérieure de la moelle dorsale) ou du centre lui-même (certains poisons) ou enfin par des excitations psychiques.
Dans ce dernier cas, il y a satyriasis, c'est-à-dire prolongation anormale de l'érection et du libido sexualis. Quand il y a seulement excitation réflexe ou excitation directe organique, le libido peut faire défaut et le priapisme être accompagné d'un sentiment de dégoût.
b) La paralysie provient de la destruction du centre ou des voies de communication (nervi erigentes), dans les maladies de la moelle épinière (impuissance paralytique).
Une forme atténuée de cet état est la diminution de la sensibilité du centre par le surmenage (suite des excès sexuels, surtout onanisme) ou par l'intoxication due à des sels de brome, etc. Cette paralysie peut être accompagnée d'une anesthésie cérébrale, souvent d'une anesthésie des parties génitales externes. Souvent il se produit dans ce cas de l'hyperesthésie cérébrale (libido sexualis accentué, lubricité).
Une forme particulière de l'anesthésie incomplète se produit dans les cas où le centre n'est sensible qu'à certaines excitations spéciales auxquelles il répond par l'érection. Ainsi il y a des hommes chez qui le contact sexuel avec une épouse chaste ne donne pas une excitation suffisante pour amener l'érection, mais chez qui l'érection se produit quand ils viennent à coïter avec une prostituée ou qu'ils accomplissent un acte sexuel contre nature. Les excitations psychiques, en tant qu'elles peuvent venir en compte dans ces cas, peuvent être cependant inadéquates (voir plus bas paresthésie et perversions du sens sexuel).
c) Entraves.—Le centre d'érection peut devenir incapable de fonctionner par suite des influences cérébrales. Ainsi agissent certaines émotions (dégoût, crainte des maladies vénériennes), ou bien la crainte de n'avoir pas la puissance nécessaire[23].
Note 23: [(retour) ]
Magnan cite un exemple intéressant dans lequel une obsession de nature non sexuelle peut entrer en jeu (Voir Ann. méd.-psych., 1885). Un étudiant de vingt et un ans, très chargé au point de vue de l'hérédité, autrefois onaniste, a continuellement à lutter contre l'obsession du chiffre 13. Toutes les fois qu'il veut se livrer au coït, cette obsession du chiffre 13 empêche chez lui l'érection et rend l'acte impossible.
Dans le premier cas, rentrent souvent les hommes qui ont pour la femme une aversion invincible, ou qui craignent une infection, ou encore ceux qui sont atteints d'une perversion sexuelle; dans le deuxième cas rentrent les névropathes (neurasthéniques hypocondriaques), souvent aussi des gens dont la puissance génitale est affaiblie (onanistes), des gens qui ont une raison ou croient en avoir une de se méfier de leur puissance génésique.
Cet état psychique agit comme entrave, et rend l'acte sexuel avec une personne de l'autre sexe temporairement ou pour jamais impossible.
d) Débilité sensitive.—Il existe alors une sensibilité anormale avec relâchement rapide de l'énergie du centre. Il peut s'agir d'un dérangement fonctionnel du centre lui-même, ou d'une faiblesse d'innervation des nervi erigentes, ou enfin d'une faiblesse du muscle ischio-caverneux. Avant de passer aux anomalies qui vont suivre, il faut encore faire mention des cas où, par suite d'une éjaculation anormalement hâtive, l'érection est insuffisante.