RABINDRANATH TAGORE
LE JARDINIER
D’AMOUR
TRADUCTION DE
HENRIETTE MIRABAUD-THORENS
ÉDITION ORIGINALE
nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920
LE JARDINIER
D’AMOUR
RABINDRANATH TAGORE
LE JARDINIER
D’AMOUR
TRADUCTION DE
HENRIETTE MIRABAUD-THORENS
ÉDITION ORIGINALE
nrf
PARIS
ÉDITIONS DE LA
NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
35 ET 37, RUE MADAME. 1920
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, 133 EXEMPLAIRES IN-4º TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, AU FILIGRANE DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, DONT 8 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE, MARQUÉS DE A A H, 100 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, 25 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE CI A CXXV; 1040 EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT 10 EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A j, 800 EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 1 A 800, 30 EXEMPLAIRES D’AUTEUR, HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 801 A 830 ET 200 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 831 A 1030. CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE
EXEMPLAIRE Nº 921
TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD 1920.
LE JARDINIER D’AMOUR
I
LE SERVITEUR
Oh! Reine aie pitié de ton serviteur.
LA REINE
L’assemblée est terminée et tous mes serviteurs sont partis. Pourquoi viens-tu à cette heure tardive?
LE SERVITEUR
Mon heure vient quand celle des autres est passée. Dis-moi quel travail reste à faire pour le dernier de tes serviteurs.
LA REINE
Qu’espère-tu puisqu’il est trop tard?
LE SERVITEUR
Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.
LA REINE
Quelle est cette folie?
LE SERVITEUR
Je renoncerai à tout autre travail, je jetterai dans la poussière mes lances et mes épées. Ne m’envoie pas dans des cours lointaines. Ne me demande plus de nouvelles conquêtes: Fais-moi le jardinier de ton jardin de fleurs.
LA REINE
Quel sera ton service?
LE SERVITEUR
Celui de tes loisirs. Je garderai fraîche l’herbe du sentier où tu marches au matin et où, à chacun de tes pas, les fleurs avides de mourir, bénissent le pied qui les foule.
Je te balancerai parmi les branches du septaparna tandis que la lune, tôt levée dans le soir, s’efforcera à travers les feuillées de baiser ta robe.
Je remplirai d’huile odorante la lampe qui brûle près de ton lit et, de merveilleux décors de santal et de pâte de safran, je décorerai ton tabouret.
LA REINE
Qu’auras-tu pour ta récompense?
LE SERVITEUR
La permission de tenir entre mes mains tes poings mignons pareils à de tendres boutons de lotus, et de passer autour de tes bras des chaînes de fleurs; de teindre la plante de tes pieds du jus rouge des pétales de l’Ashoka et d’y cueillir, dans un baiser, le grain de poussière qui par mégarde pourrait s’y être égaré.
LA REINE
Mon serviteur, tes prières sont exaucées. Tu seras le jardinier de mon jardin de fleurs.
II
Poète, le soir approche; tes cheveux grisonnent.
Entends-tu pendant tes rêveries solitaires le message de l’au-delà?
C’est le soir, dit le poète, j’écoute: quelqu’un peut appeler du village, malgré l’heure tardive.
Je veille: Deux amoureux se cherchent. Leur cœur les guidera-t-il sûrement?—Les cœurs errants de deux jeunes amants se rencontreront-ils; leurs yeux ardents, mendient une harmonie d’amour qui rompe le silence et qui parle pour eux.
Qui tissera la trame de leurs chants passionnés si je reste assis sur la plage de la vie à contempler la mort et l’au-delà?
La première étoile du soir disparaît.
L’éclat d’un bûcher funéraire meurt lentement auprès de la rivière silencieuse.
De la cour de la maison déserte, et à la lumière d’une lune pâlie, on entend les chacals hurler en chœur.
Si quelque voyageur, errant loin de sa demeure, vient ici contempler la nuit et écouter, tête penchée, le chant des ténèbres, qui sera là pour lui chuchoter les secrets de la vie, si, fermant ma porte, je m’affranchis de toute obligation mortelle?
Qu’importe que mes cheveux grisonnent.
Je suis toujours aussi jeune ou aussi vieux que le plus jeune et le plus vieux du village.
Les uns ont un sourire simple et doux, d’autres l’œil brillant de malice.
Ceux-ci ont des pleurs qui sourdent à la lumière du jour, ceux-là des larmes qui se cachent dans les ténèbres.
Tous ils ont besoin de moi, je n’ai pas le temps de méditer sur la vie à venir.
Je suis de l’âge de tous; qu’importe si mes cheveux grisonnent?
III
Au matin, je jetai mon filet dans la mer.
J’arrachai du sombre abîme d’étranges merveilles: les unes brillaient comme un sourire, d’autres scintillaient comme des larmes et d’autres étaient rougissantes comme les joues d’une jeune épousée.
Quand, chargé de mon précieux fardeau, je revins à la maison, ma bien-aimée était assise dans le jardin et nonchalamment effeuillait les pétales d’une fleur.
J’hésitai un instant, puis je plaçai à ses pieds tout ce que j’avais arraché à la mer et je restai là silencieux.
Elle y jeta un regard et dit: Quelles sont ces choses étranges? A quoi peuvent-elles servir?
De honte, je baissai la tête et je pensai: Je n’ai pas lutté pour obtenir ceci; rien de tout cela n’a été acheté sur le marché; ce ne sont pas des présents faits pour elle.
Alors, durant toute la nuit, je jetai ces trésors dans la rue.
Au matin, des voyageurs vinrent; ils les ramassèrent et les emportèrent dans des pays lointains.
IV
Hélas! Pourquoi ont-ils bâti ma maison au bord de la route qui mène à la cité?
Ils amarrent leurs bateaux tout chargés, près de mes arbres.
Ils vont et viennent et errent à leur guise.
Je m’assieds et je les surveille; mes heures se consument.
Je ne puis les chasser. Et ainsi passent mes jours.
Nuit et jour leurs pas résonnent à ma porte.
En vain je leur crie: «Je ne vous connais pas.»
Je touche les uns, je sens l’odeur des autres; j’ai ceux-ci dans le sang de mes veines et ceux-là hantent mes rêves.
Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Que ceux qui le voudront, viennent dans ma maison. Oui, qu’ils viennent.»
Au matin, la cloche sonne dans le temple.
Ils viennent avec des paniers dans leurs mains.
Leurs pieds sont rougis. La première lueur de l’aube éclaire leur visage.
Les chasser je ne puis; je les appelle et je leur dis: «Venez dans mon jardin pour y cueillir des fleurs. Venez.»
A midi le gong résonne à la grille du palais.
Je ne sais pourquoi ils quittent leur travail et s’attardent près de ma haie.
Les fleurs dans leurs cheveux sont pâles et fanées; les notes de leurs flûtes sont languissantes.
Les chasser, je ne puis; je les appelle et je leur dit: «L’ombre est fraîche sous mes arbres. Venez, amis.»
La nuit les grillons chantent dans les bois.
Qui vient lentement vers ma porte, y frapper doucement?
Je vois vaguement le visage... Aucun mot n’est prononcé.
Le silence du ciel est partout alentour.
Chasser mon hôte silencieux, je ne le puis;
Je regarde son visage dans la nuit et des heures de rêve passent.
V
Je ne puis trouver le repos.
J’ai soif d’infini.
Mon âme languissante aspire aux inconnus lointains.
Grand Au-Delà, O le poignant appel de ta flûte!
J’oublie, j’oublie toujours que je n’ai pas d’ailes pour voler, que je suis éternellement attaché à la terre.
Mon âme est ardente et le sommeil me fuit; je suis un étranger dans un pays étrange!
Tu murmures à mon oreille un espoir impossible.
Mon cœur connaît ta voix comme si c’était la sienne.
Grand Inconnu, O le poignant appel de ta flûte!
J’oublie, j’oublie toujours que je ne sais pas le chemin, que je n’ai pas le cheval ailé.
Je ne puis trouver la quiétude; je suis étranger à mon propre cœur.
Dans la brume ensoleillée des heures langoureuses, quelle immense vision de Toi apparaît sur le bleu du ciel!
Grand Inconnaissable, O le poignant appel de ta flûte!
J’oublie, j’oublie toujours que partout les grilles sont fermées dans la maison où je demeure solitaire!
VI
L’oiseau apprivoisé était dans une cage; l’oiseau sauvage était dans la forêt.
Le sort les fit se rencontrer. L’oiseau sauvage crie: Oh! mon amour, volons vers le bois.
L’oiseau apprivoisé murmure: Viens ici, vivons ensemble dans la cage.
Parmi ces barreaux, où y aurait-il place pour étendre mes ailes? dit le libre oiseau. Hélas! s’écrie le prisonnier, je ne saurais où me poser dans le ciel.
Mon bien-aimé, viens chanter les chants des forêts.—Reste près de moi. Je t’enseignerai une musique savante.
L’oiseau des forêts réplique: Non, non! Les chants jamais ne se peuvent enseigner.
L’oiseau en cage dit: Hélas! Je ne sais pas les chants des forêts.
Ils ont soif d’amour, mais jamais ils ne peuvent voler aile à aile.
A travers les barreaux de la cage ils se regardent, et vain est leur désir de se connaître.
Ils battent des ailes et chantent: Viens plus près mon amour!
Le libre ailé s’écrie: Je ne puis, je crains les portes fermées de ta cage.
Hélas! dit le captif, mes ailes sont impuissantes et mortes.
VII
O mère, le jeune Prince doit passer devant notre porte. Comment pourrais-je travailler ce matin?
Apprenez-moi à natter mes cheveux; dites-moi quel vêtement je dois mettre.
Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?
Je sais bien qu’il ne jettera pas un regard à ma fenêtre; je sais qu’en un clin d’œil, il disparaîtra et que seuls les sanglots de sa flûte lointaine viendront mourir à mon oreille.
Mais le jeune Prince passera devant notre porte et je veux, pour cet instant, mettre ce que j’ai de plus beau.
O mère, le jeune Prince a passé devant notre porte et le soleil du matin étincelait sur son char.
Je me suis dévoilée; j’ai arraché mon collier de rubis de mon cou et je l’ai jeté à ses pieds.
Pourquoi, mère, me regardez-vous avec étonnement?
Je sais qu’il ne ramassa pas mon collier; je sais que mon collier fut écrasé sous les roues de son char, laissant une tache rouge sur la poussière; personne n’a su ce qu’était mon présent ni à qui il était offert.
Mais le jeune Prince a passé devant notre porte et j’ai jeté sur son chemin le joyau de mon cœur.
VIII
La lampe s’était éteinte près de mon lit; au matin je m’éveillai avec les oiseaux.
Je m’assis à ma fenêtre ouverte et entourai mes cheveux défaits d’une couronne de fleurs.
Le jeune voyageur vint le long de la route dans la brume rosée du matin.
Un collier de perles était à son cou et les rayons du soleil brillaient sur sa couronne. Il s’arrêta devant ma porte et ardemment me demanda: «Où est-elle?»
Honteuse, je ne pus lui dire: «Elle, jeune voyageur, c’est moi, c’est moi.»
Le jour tombait et la lampe n’était pas allumée. Distraitement, je tressais mes cheveux.
Le jeune voyageur vint sur son char dans le rayonnement du soleil couchant.
Ses chevaux écumaient et son vêtement était couvert de poussière.
Il descendit à ma porte et demanda d’une voix fatiguée: «Où est-elle?»
Honteuse je ne pus lui dire: «Elle, voyageur lassé, c’est moi, c’est moi.»
Par une nuit d’avril, la lampe brûle dans ma chambre.
La brise du sud souffle doucement. Le bruyant perroquet dort dans sa cage.
Mon corsage a la couleur d’une gorge de paon et mon manteau est vert comme de la jeune herbe.
Je suis assise à terre près de la fenêtre, surveillant la rue déserte.
A travers la nuit sombre, je murmure constamment: «Elle, voyageur désespéré, c’est moi, c’est moi!»
IX
Quand, de nuit, je vais seule à mon rendez-vous d’amour, les oiseaux ne chantent pas, le vent ne souffle pas; des deux côtés de la rue les maisons sont silencieuses.
A chaque pas mes pieds deviennent plus lourds et je suis honteuse.
Quand je reste assise sur mon balcon et que j’écoute si j’entends venir mon bien aimé, les feuilles ne bruissent pas sur les arbres et l’eau est calme dans la rivière, comme l’épée sur les genoux de la sentinelle endormie.
C’est mon cœur qui bat follement. Je ne sais comment l’apaiser.
Quand mon bien aimé vient et s’assied près de moi, tout mon corps tremble, mes paupières s’alourdissent; la nuit s’assombrit; le vent éteint la lampe et les nuages étendent des voiles sur les étoiles.
Seul le joyau de mon sein brille et répand sa clarté; je ne sais comment la cacher.
X
Femme, laisse là ton travail. Ecoute, l’hôte est arrivé.
L’entends-tu secouer doucement la chaîne qui ferme la porte?
Ne fais pas de bruit; ne te précipite pas à sa rencontre.
Laisse là ton travail, femme. L’hôte est venu ce soir.
Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.
La pleine lune luit par une nuit d’avril; les ombres, dans la cour, sont pâles; le ciel, au dessus, est clair.
Tire ton voile sur ton visage, si tu le dois; emporte la lampe à la porte, si tu as peur.
Non, ce n’est pas le souffle d’un Esprit, femme, ne crains rien.
Ne lui dis pas un mot, si tu es timide; tiens-toi sur le côté de la porte, quand tu l’accueilleras.
S’il te pose des questions tu peux, si tu le désires, baisser les yeux en silence.
Empêche tes bracelets de tinter quand, la lampe à la main, tu le feras entrer.
Ne lui parle pas, si tu es timide.
Femme n’as-tu pas encore fini ton ouvrage? Ecoute, l’hôte est arrivé.
N’as-tu pas allumé la lampe dans l’étable? N’as-tu pas préparé le panier d’offrande pour le service du soir?
N’as-tu pas mis la marque rouge de la chance sur la raie de tes cheveux, et fait ta toilette pour la nuit?
O femme, entends-tu, l’hôte est venu.
XI
Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette. Si la tresse de tes cheveux s’est défaite, si ta raie n’est pas droite, si les rubans de ton corset ne sont pas attachés, qu’importe? Viens comme tu es; ne t’attarde pas à ta toilette.
Viens d’un pas rapide sur l’herbe.
Si la rosée fait glisser la courroie de ton pied, si les anneaux de clochettes s’entr’ouvrent sur tes chevilles, si les perles de ton collier s’égrènent, qu’importe?
Viens, d’un pas rapide sur l’herbe.
Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel? Au loin des bandes de grues s’envolent de la rive, et, par moments, de furieuses rafales se précipitent sur la lande.
Le bétail inquiet regagne les étables.
Vois-tu les nuages qui enveloppent le ciel?
En vain, tu allumes la lampe qui sert à ta toilette; elle vacille, et s’éteint dans le vent.
Qui peut savoir si tes paupières n’ont pas été noircies de noir de fumée? Tes yeux sont plus sombres que les nuages de pluie.
En vain tu allumes ta lampe; elle s’éteint.
Viens comme tu es; ne t’attardes pas à ta toilette.
Si ta guirlande n’est pas tressée, qui s’en soucie? Si ton bracelet n’est pas fermé, laisse-le.
Les nuages obscurcissent le ciel, il est tard. Viens comme tu es; ne t’attarde pas à ta toilette.
XII
Si, pour t’occuper, tu veux remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.
L’eau enserrera tes pieds et te babillera son secret.
L’ombre de la pluie prochaine s’étend sur les dunes et les nuages bas se reposent sur la ligne bleue des arbres comme sur tes sourcils les cheveux alourdis.
Je connais bien le rythme de tes pas, je l’entends battre dans mon cœur.
Si tu dois remplir ta cruche, viens, ô viens à mon lac.
Si paresseusement tu veux rester assise et laisser ta cruche flotter sur l’eau, viens, ô viens à mon lac.
La pente d’herbe est verte et plus loin les fleurs sauvages poussent nombreuses.
Tes pensées émigreront de tes yeux sombres comme des oiseaux de leurs nids.
Ton voile tombera à tes pieds.
Si tu dois rester oisive, viens, ô viens à mon lac.
Si laissant tes jeux de côté, tu veux te plonger dans l’eau pure, viens, ô viens à mon lac.
Laisse sur la plage, ton manteau bleu; l’eau plus bleue t’enveloppera toute.
Les vagues se feront très douces pour caresser ton cou et murmurer à ton oreille.
Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’y plonger.
Si insensée, tu cours à la mort, viens, ô viens à mon lac. Il est froid et insondablement profond.
Il est sombre comme un sommeil sans rêve.
Là dans ses abîmes, les nuits et les jours ne comptent pas et les chants sont silencieux.
Viens, ô viens à mon lac si tu veux t’abîmer dans la mort.
XIII
Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière l’arbre.
Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée était dans l’air.
La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince brouillard qui planait sur la terre.
Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre, vous étiez sous le bananier.
Je restai immobile.
Je ne dis pas un mot; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson.
Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une les abeilles venaient bourdonner autour d’elles.
Du côté de l’étang la grille du temple de Shiva était ouverte et l’adorateur avait commencé ses chants.
La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache.
Je restai debout avec ma cruche vide.
Je ne m’approchai pas de vous.
Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple.
La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau.
Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs cruches glougloutantes.
Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre.
La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous.
XIV
Tandis qu’au crépuscule, les branches des bambous frémissaient au vent, je ne sais pourquoi je marchai sur la route.
Les ombres inclinées s’accrochaient à la lumière fugitive.
Les oiseaux étaient las de leurs chants.
Je ne sais pourquoi je marchai sur la route.
Un arbre aux branches tombantes ombrage la hutte qui est près de la rivière.
Quelqu’un y travaille. Dans le fond de la pièce on entend des bracelets tinter.
Je ne sais pourquoi je restai devant cette hutte.
La route étroite et tournante traverse des champs de moutarde et des forêts de manguiers.
Elle passe devant le temple du village et devant le marché du bord de la rivière.
Je m’arrêtai devant cette hutte, je ne sais pourquoi.
C’était une journée fraîche de mars, il y a bien, bien longtemps; le murmure du printemps était langoureux et les fleurs de manguiers tombaient sur la poussière.
L’eau bouillonnante bondissait et léchait au passage le vase de cuivre posé sur le bord.
Je pense à cette fraîche journée de mars, je ne sais pourquoi.
Les ombres se font plus profondes; le bétail rentre dans son parc. La lumière est grise sur la prairie solitaire.
Et sur la berge, les villageois attendent le bac.
Lentement, je reviens sur mes pas; je ne sais pourquoi.
XV
Je cours comme le cerf musqué, enivré de son propre parfum, court à l’ombre de la forêt.
La nuit est une nuit de mai, la brise est une brise du midi.
Je perds ma route et j’erre; je cherche ce que je ne peux trouver; je trouve ce que je ne cherche pas.
De mon cœur monte l’image de mon désir; je la vois danser devant mes yeux.
L’étincellante vision s’envole.
Je tente de la saisir; elle m’échappe et me laisse égaré.
Je cherche ce que je ne puis trouver, je trouve ce que je ne cherche pas.
XVI
Nos mains s’enlacent, nos yeux se cherchent. Ainsi commence l’histoire de nos cœurs.
C’est une nuit de mars éclairée par la lune; l’exquise odeur du henné flotte dans l’air; ma flûte est à terre abandonnée et ta guirlande de fleurs est inachevée.
Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
Ton voile couleur de safran enivre mes yeux.
La couronne de jasmin que tu me tresses réjouit mon cœur comme une louange.
C’est un jeu alterné de dons et de refus, d’aveux et de mystères; de sourires et de timidités, de douces luttes inutiles.
Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
Nul mystère au-delà du présent; nulle aspiration vers l’impossible; pur enchantement; nul tâtonnement dans la profondeur de l’ombre.
Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
Nous ne nous égarons pas, hors des paroles, dans le silence éternel. Nous ne tendons pas nos mains vers le néant des espoirs impossibles.
Il nous suffit de donner et de recevoir.
Nous n’avons pas écrasé les grappes de la jouissance jusqu’à en exprimer le vin de la douleur.
Cet amour entre toi et moi est simple comme une chanson.
XVII
Dans leur arbre, l’oiseau jaune chante et mon cœur en danse de joie.
Nous vivons tous deux dans le même village, ce qui fait notre seul bonheur.
Ses deux agneaux favoris viennent brouter à l’ombre des arbres de notre jardin.
S’ils s’égarent dans notre champ d’orge, je les prends dans mes bras.
Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
Un pré seul nous sépare.
L’essaim d’abeilles qui est dans notre bocage va quérir son miel dans le leur.
Les fleurs jetées du seuil de leur demeure, flottent sur le ruisseau où nous nous baignons.
Les paniers de fleurs de kusm séchées viennent de leur pré à notre marché.
Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
Le sentier qui mène à leur maison est, au printemps, tout odorant des fleurs du manguier.
Quand leur graine de lin est mûre pour la moisson, le chanvre est fleuri dans notre champ.
Les étoiles qui sourient au toit de leur chaumière nous éclairent d’un même scintillement.
La pluie qui remplit leur citerne rend heureuse notre forêt.
Le nom de notre village est Khanjana et on appelle notre rivière Anjana.
Mon nom est connu de tout le village et son nom à elle est Ranjana.
XVIII
Quand les deux sœurs vont puiser de l’eau, elles viennent ici et sourient.
Elles se doutent qu’il est là derrière les arbres, chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.
Les deux sœurs se chuchotent à l’oreille quand elles passent par ici.
Elles ont deviné le secret de celui qui est là derrière les arbres chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.
Leurs urnes se penchent subitement et l’eau se répand quand elles arrivent ici.
Elles ont découvert qu’un cœur bat, derrière les arbres, chaque fois qu’elles vont puiser de l’eau.
Les deux sœurs se regardent et sourient quand elles viennent ici.
Leurs petits pieds rapides semblent rire. Il est tout confus celui qui est là derrière les arbres chaque fois qu’elles viennent puiser de l’eau.
XIX
Vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau et la cruche sur votre hanche était pleine.
Pourquoi, vivement, avez-vous tourné la tête et m’avez-vous regardé à travers votre long voile flottant?
Ce brillant regard échappé de la nuit vint vers moi comme une brise qui après avoir fait frissonner l’eau se perd dans les ombres du rivage.
Ce regard vint à moi comme l’oiseau du soir qui, rapidement, vole à travers la chambre obscure, et d’une fenêtre ouverte à l’autre s’en va dans la nuit.
Vous avez disparu comme une étoile derrière les collines, et j’ai passé sur la route.
Mais pourquoi vous êtes-vous arrêtée un instant et m’avez-vous regardé sous votre voile pendant que vous marchiez sur le sentier du bord du ruisseau avec sur la hanche votre cruche pleine?
XX
Jour après jour il vient et repart.