RACHILDE
La
Tour d’amour
— ROMAN —
SEPTIÈME ÉDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXII
DU MÊME AUTEUR
| LA SANGLANTE IRONIE. | 1 vol. |
| L’ANIMALE. | 1 vol. |
| LES HORS NATURE. | 1 vol. |
| L’HEURE SEXUELLE. | 1 vol. |
| LA TOUR D’AMOUR. | 1 vol. |
| LA JONGLEUSE. | 1 vol. |
| CONTES ET NOUVELLES, suivies du Théâtre. | 1 vol. |
| L’IMITATION DE LA MORT. | 1 vol. |
| LE DESSOUS. | 1 vol. |
| LE MENEUR DE LOUVES. | 1 vol. |
| SON PRINTEMPS. | 1 vol. |
| DANS LE PUITS, ou la vie inférieure, 1915-1917. | 1 vol. |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
Douze exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 12.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et le Danemark.
I
Quand je me menai aux autorités pour la troisième fois, on me fit entrer dans le bureau sans me laisser trop attendre sur de sacrés bancs qu’on se souvînt de ma tête. Je vois encore cette chambre, peinte en jaune, pleine de grosses mouches à viande qui bourdonnaient autour des encriers. Il y faisait chaud, malgré la fenêtre ouverte d’où qu’on voyait la rade et tous les bateaux se dandinant comme des canes, rapport à un fort vent d’ouest.
Je trouvai là deux Messieurs : un petit sec et un gros court.
Le gros court se coiffa d’une casquette solidement galonnée.
Le petit sec regarda ses ongles.
Ils paperassèrent, avant de causer, et ils me considéraient, en dessous, à la façon dont on considère les tonnes pour savoir si elles perdent.
J’étais resté debout, bien raide.
J’avais peur.
Ça me rappelait le jour de mon premier embarquement. Je ne pouvais pas détacher les yeux de mes souliers, frais cirés, mais qui montraient mes orteils. Heureusement que ces messieurs eurent bonne opinion de ma tenue. Je portais le surcot neuf d’ordonnance, tout brun luisant, des pantalons de treillis à jambières de cuir, et je venais d’acheter, dans un bazar de Brest, un beau béret bleu à pompon large comme un chou.
Ils paperassaient, ils paperassaient, je tournais mon béret, je tournais mon béret… ça pouvait durer longtemps, lorsque le gros court, le plus galonné, le patron du bureau, me dit :
— C’est vous, Jean Maleux ?
— J’en ai l’avantage, que je répondis très poliment, car je pensais bien qu’il ne fallait point parler tout à trac en cette cambuse.
— Nous vous avons choisi, mon garçon, sur les dix concurrents, et j’espère que nous n’aurons pas à nous repentir de notre choix. Vous êtes nommé pour Ar-Men.
Ah ! c’était pour Ar-Men. Je respirais comme si on m’avait ôté un poids de soixante kilos de dessus l’estomac. Je ne savais pas ce qui m’attendait. J’étais joyeux de l’affaire à m’en mettre à giguer devant eux. Fini des ballottements et des apprentissages. On était casé, son maître dans une propriété de l’État, un endroit respectable où qu’on serait tranquille.
— Vous n’avez pas trente ans, que dit le petit sec, et c’est jeune.
Il se caressait la barbe, regardait toujours ses ongles. Il avait l’air de se chercher des poux qu’il voulait tuer.
— On vieillira, que je lui répondis en rigolant.
— On vieillit même très vite à Ar-Men, fit le patron galonné, qui ne riait pas, peut-être parce qu’il savait ce qu’il disait. Seulement, nous vous prenons à cause de l’autre, là-bas, qui décline. Malgré son expérience, il a besoin d’un luron pour le renforcer. On ravitaille à Ar-Men. Est-ce que vous savez cela, mon brave ?
Moi, je ne savais rien, sinon que j’étais content.
— Oh ! que je dis honnêtement, demeurer planté en mer ou s’y promener, c’est toujours la même salaison. Je ne crains pas les corvées, j’en ai vu de plus dures.
— Vous avez fait les échelles du Levant, comme chauffeur, avec le capitaine Dartigues ?
— Oui, Monsieur.
Et je me mis au port d’armes.
Il feuilletait mes papiers personnels ; je reconnus, dans ses doigts, mon certificat d’études et mon livret du dernier bord.
— Vous aviez une mauvaise tête, paraît-il ?
Là ! nous y étions… l’histoire de ma chicane avec le second machiniste, le fameux jour où j’avais été si tellement en ribote. Dire que pour un jour de noce on nous le reproche toute la vie.
— C’est possible, mon commandant, quand je suis un peu pris de boisson. La chose n’a pas été plus loin qu’un coup de cordage. Le camarade a reconnu qu’il était aussi saoul que moi. Nous revenions de loin, et, dame, vous comprenez, on allait voir des personnes du sexe. Sans vous offenser, cela vous met toujours le feu quelque part. On m’a flanqué de la cale plus que ça ne le méritait ; (j’ajoutai, tout de suite, me mordant la langue), on a été juste, quoi.
— Bien, bien, fit le petit sec. Voici les papiers. Ils sont en règle. Vous rejoindrez votre poste dès demain. A propos, celui que vous remplacez, le compagnon du vieux Mathurin Barnabas, est mort… d’accident, et on a dû ouvrir une petite enquête, mais le vieux s’en est tiré à son honneur. C’est un brave homme, je vous le dis pour que vous le sachiez. Pas d’allusion à… l’accident, hein !
— Vous êtes bien aimable, que je répondis, confus.
Je ne comprenais rien de rien en ce temps-là, faut croire. Enfin, qu’est-ce que ça pouvait me fiche leurs manigances avec le vieux ? Je venais de chez les Chinois, et tout ce que je voulais c’était de ne plus caboter. J’en avais assez d’éternuer dans leur soute à charbon depuis sept ans. Mon temps était venu de m’implanter en mer ferme. Ah ! malheur de Dieu ! Que je ne me sois pas pendu au dernier mât du dernier navire que j’ai chauffé…
Ensuite, on me causa de la paye. Une jolie somme pour peu de travail. Cela aurait dû m’avertir l’entendement. On me dit de serrer mon ballot d’effets, comme si j’allais plonger avec et de me tenir prêt le lendemain, au second coup des forts.
Le petit sec me glissa, d’un ton miel et vinaigre :
— Surtout pas de bordée, pas d’histoires de jupes, mon garçon. Nous demandons des gens sérieux, assez éprouvés par la vie pour ne pas la regretter, vous sentez bien toute votre responsabilité, n’est-ce pas ?
Je n’avais pas réfléchi depuis ma naissance au monde. Ils m’embêtaient crânement, les patrons, et leurs petits soins. C’était comme le ronron des mouches à viande ; ils m’endormaient. Je n’avais pas pourtant l’aspect d’une demoiselle. Ils me firent aussi remarquer que j’étais un privilégié, que l’on me choisissait sur le tas des dix autres, rapport à ma figure, une bonne figure de hibou. J’étais triste et maigre de corps comme tous les chauffeurs que le vent du feu dessèche. Je ne regrettais rien, n’ayant rien à quitter, ça se devinait de reste.
Le bouquet, ce fut le patron, qui, me montrant la porte, me frappa sur l’épaule et me souffla, de l’air d’un qui prierait pour un moribond :
— Courage, mon garçon, et souvenez-vous que vous prenez en mains la destinée de grands navires.
J’eus envie de répondre :
— Des petits aussi, mon commandant.
Mais je tenais à prouver que j’avais de l’éducation, et je lui ripostai en sortant à reculons, le béret bas :
— Bien, quoi, on sera un homme.
Il n’y avait plus à s’en dédire, car on ne plaisante guère dans cette partie de la marine. Quand une fois on y est, on y est. Faut pas leur conter plus tard que ça vous tourne sur le cœur.
— Jean Maleux, que je m’en allais, c’est ta fortune. Tout mettre de côté en attendant leur congé, voilà le plan. Vingt-cinq ans de service, c’est pas le diable quand on est dorloté comme ça. Pas de supérieur sur le dos, la liberté complète, et le vieux loup ne m’avalera pas, puisque je serai son bâton de vieillesse. Et vogue la galère, mon garçon. Jean, t’es né sous la chance.
Je ne me doutais pas de ma chance, non.
Le lendemain, il ventait un petit vent plus doux que celui de la veille, et la mer était comme une huile.
On s’embarqua.
De Brest, on allait donc « ravitailler » Ar-Men dans un bateau, le Saint-Christophe, un vapeur-passeur qui remplaçait le Georges-Alfred abîmé récemment (abîmé, ici, ça ne veut pas dire que la robe d’une dame a reçu des éclaboussures ou qu’on lui a fait un accroc en marchant dessus… ça signifie que le vapeur-passeur s’était ouvert en deux sur un rocher et perdu corps et biens).
Dans la nuit, je m’étais promené par les rues du port, songeant que je ne pouvais pas faire mes adieux au beau sexe, puisque mon dernier centime avait fondu à m’acheter un bonnet propre. Ça me donnait des mélancolies, et je serrais ferme mon ballot d’effets, selon la recommandation de mes chefs, tout comme on se serait serré le ventre.
Le patron du Saint-Christophe me fit toiser, mesurer, gratter encore une paperasse ou deux, refeuilleta mes livrets et m’ordonna de descendre pour tenir compagnie au chauffeur, parce qu’il avait deviné, à ma mine, que je connaissais les usages de la chauffe.
— Oui, mon bonhomme, on y va… Mais plus pour longtemps. J’en ai assez du charbon. Je vais m’offrir une maison, tout à l’heure, une vraie, sur le plancher des vaches, d’où qu’on peut voir danser vos sales coquilles de noix.
Toute ma vie j’avais rêvé d’être propriétaire d’une de ces belles tours de l’État, et l’honneur m’en arrivait dans la main. Quel honneur… ils m’ont pris au filet, ni plus ni moins qu’un pauvre marsouin… La gloriole… j’étais si bête.
A cette heure, l’esprit et la raison me sont venus, tellement que je suis fou, et ça ne peut plus me servir à rien. Il est trop tard.
Par le hublot de la soute je ne voyais que l’eau, mais je connaissais les endroits de mémoire. On filait sur la pointe des Capucins, Trévennec, pour gagner Ar-Men, en passant devant Sein et Pont-de-Sein.
Le chauffeur en chef, un bon garçon, me donna un godet d’eau-de-vie, de l’anglaise, une boisson qui me chavira un peu, parce que j’avais oublié de manger.
Là-bas, chez moi, je rattraperais le temps perdu, et tout en buvant j’essayais de le faire causer.
— C’est-y que t’es pour une épreuve ou nommé pour de vrai, me demanda-t-il, le menton sur sa pelle ?
— Mon épreuve est terminée, Dieu merci, camarade. On est d’aplomb, et je vais là pour rester, j’espère, ma vie durant.
Il fit : ah ! tout pensif.
Et je n’entendis plus la couleur de sa voix.
Moi, je bavardais tout mon saoul. Je me pavanais avec mon baluchon serré autour de ma ceinture, mes hardes, mes papiers, mes livres, tous mes objets précieux. Je parlais tout seul, répétant que les Chinois avaient de gros ventres, parce qu’ils mangeaient trop de riz. L’aide-chauffeur m’écoutait, hochant la tête, très attentionné aux commandements d’en haut.
Personne, je m’en souviens, ne riait des plaisanteries que je risquais sur mon ventre plat ou ceux bombés des Chinois.
Je me rappelle même que le maître chauffeur m’arrêta une fois d’un geste en se penchant sur ses machines.
Il dit, une autre fois, entre ses dents :
— Il a eu de la veine, le Mathurin Barnabas.
Et il échangea un coup d’œil avec son aide.
De quel Mathurin s’agissait-il ? Ma cervelle bouillait, décidément.
A dix heures on arriva sur Ar-Men. Je le sentis, car ça roulait beaucoup. Dans ces endroits, la mer est perpétuellement démontée. C’est comme un courant se brisant sur des piles de pont, seulement il n’y a pas de pont, et il faut veiller au moindre choc comme si on était sur un bateau de verre.
On me héla par le porte-voix.
Je grimpai et je me trouvai devant… ma maison de retraite.
A pic, par le travers du Saint-Christophe, s’élevait le phare d’Ar-Men, tout entouré des crachats de l’Océan. Les vagues se révolutionnaient à sa base en hurlant et bavant avec la bonne envie de le démolir. Jamais je ne l’aurais cru si grand, si colosse. Je l’avais déjà vu dans le cabinet du patron de l’apprentissage, en joujou, haut comme le doigt et tout historié de petits échelons d’argent. On le posait sur les cartes, et il restait là, l’air pas plus fier que ses voisins. On l’allumait, semblait-il, comme on allume un bout de pipe. Seulement, nature, il était moins drôle. Sa grue d’arrimage et son fil de va-et-vient lui voilaient la face, pareille à une immense toile d’araignée. Juché sur une roche où on ne devait pas pouvoir mettre le pied, jadis, il tenait par miracle, si gros, si long, qu’on se sentait de l’orgueil pour la force de l’homme qui l’avait conçu. Trente-six ans de travail et une ration de cadavres ! Il en était gras, le monstre, d’avoir dévoré des ouvriers. Sa croupe, hors de l’eau, luisait comme enduite d’une viscosité ; son esplanade, lisse comme du marbre, présentait l’aspect d’un perron de préfecture, tant elle était blanche et jolie, mais, tout autour, quand la vague se recroquevillait sur elle-même, on découvrait des trous, des vieux trous de dents gâtées, et cela sentait la marée, âprement, avec un surgoût de sang pourri.
On établit les signaux, et la grue d’arrimage s’abaissa. Le monstre daignait nous tendre la patte. On nous jeta des bouées : il fallut près d’une heure pour les harponner, la mer y mettait des façons.
— Ce que ça doit être gai par la tempête, murmurai-je.
Les lurons qui halaient le câble ronchonnèrent :
— Faudrait t’y voir.
A ce moment-là, je me souviens que je pensais :
— Je suis quelqu’un. On s’occupe de moi.
J’étais monté, absolument, et plein de respect pour ma position.
Le pauvre petit vapeur des Ponts-et-Chaussées se secouait sur ses machines, toujours battantes, à vous en donner le vertige ; les vagues caracolaient le long de ses bords, et quelques-unes, plus furieuses, venaient vous tirer la langue et vous faire de la salive sous le nez.
Au palan on suspendit le panier à ravitailler, une lourde cage à poules pleine de bonnes choses et bien enveloppée de goudronnerie. On risquait un bain. On hissa ferme. Celui qui dirigeait la manœuvre nous dardait des prunelles terribles. La mer, du reste, faisait un tel tapage qu’on avait besoin de le voir briller, le brave homme, sans cela on n’aurait pas saisi les ordres. Toutes les précautions n’empêchèrent point que le paquet but un fameux coup. On aurait dit que quelqu’un nous le tirait par en bas pendant que nous le hissions par en haut. Et on se demandait s’il tomberait enfin dans le gosier du phare, sa porte ronde qui béait, de loin, comme l’entonnoir d’un serpent.
Cahin-caha le panier s’arrima ; on vit un vieil homme, le Mathurin Barnabas probablement, se précipiter dessus, un vieil homme frimant l’oiseau de proie, parce qu’il marchait plié en deux, laissant traîner des bras ouverts comme des ailes déplumées.
Après le panier, c’était mon tour.
Je demeurais assis sur le pont du Saint-Christophe, regardant stupidement la mer qui me hurlait des choses canailles. Le grand air ne me dégrisait pas. Je me croyais toujours le seigneur d’une maison bâtie en forme de tire-bouchon, et qui allait perforer le ciel à la seule fin d’en faire ruisseler des averses d’eau-de-vie anglaise. Et je devais grimper le long, je criais :
— Hisse, hisse en haut !
J’escaladais les nuages et puis, patatras, je cognais au plafond du bon Dieu.
C’était mon tour.
Le patron du bateau, l’officier aux yeux brillants, me donna une bourrade :
— Dis donc, toi, mon garçon, avec les mains ou sur la balançoire ?…
Je répondis, la crête dressée :
— Avec les mains, bien sûr.
Est-ce qu’un gardien de phare fait son métier assis ? Pour qui me prenait-il, celui-là ?
— Mettez-lui la ceinture de sauvetage, dit le patron d’une voix brève.
Ça me dégrisa un peu. Peut-être que je n’aurais pas dû fanfaronner.
Les palans d’apprentissage ne sont pas ceux d’Ar-Men. On me mit la ceinture.
— Je ne suis pas un marin d’eau douce, grommelai-je, j’en ai vu bien d’autres, en Chine.
Puis je regardai ma maison, lui adressant un salut protecteur. Elle me parut plus grande et vint à moi, brusquement.
Le ciel était bleu derrière une brume rousse, le vent se fit aigre, très cingleur, plein de sel.
Alors, j’allais m’envoler en escarpolette, comme une belle fille ?
J’entendis le hurlement d’une sirène. Cela traversa l’air et l’eau comme l’appel d’une femme qu’on égorge.
On sait bien ce que c’est…, pourtant j’eus le frisson à ce moment-là.
— Vous n’avez pas déjeuné ? me demanda le patron du bateau.
— Moi, je meurs de faim, que je lui répondis en essayant de rire.
— Tant mieux !
On me donne le câble : je m’accroche et je tourne en repoussant le pont des deux pieds.
Je tourne plus vite, je m’accroche, ma tête se perd…
La sirène brame plus fort, elle me vrille les oreilles. On dirait qu’elle n’en a qu’après moi. Je suis tout étourdi. Ça ne ressemble pas aux exercices d’épreuve. C’est autrement sérieux, à cause de la sirène, et parce que je suis gris.
Je tourne, je tourne. Mon cœur aussi, hélas ! Il me vient l’envie extraordinaire de tout lâcher et d’aller boire le dernier coup à la grande tasse. Mais c’est plus fort que moi, je me cramponne.
Je vole, je saute et je roule… Je suis secoué comme par la poigne d’un géant. Je ne peux plus rien distinguer. Ou je suis plus saoul que jamais, ou le bateau et le phare tournent autour de moi ; tantôt celui-là est gros comme une noix, tantôt celui-ci s’allonge comme un cierge d’église.
— Jean Maleux, tu es foutu, rugit la sirène au loin.
Je redescends…
Je sens mes jambes toutes froides. Je suis au beau milieu de l’eau. Ça m’entre maintenant dans la bouche. Allons, c’est fini de Jean Maleux. Pas la peine de nager, car je vais être brisé contre le roc…
… Et voilà que je me relève. Je me trouve maintenant, à quinze mètres au-dessus des vagues. Je vois une figure de vieille femme qui s’avance vers moi, une horrible figure de vieille femme aux paupières rouges. Qu’est-ce que c’est que cette vieille-là ? Je n’ai connu ni ma grand-mère ni ma mère. Suis-je mort déjà, pour que des revenants m’apparaissent ? Je reglisse. Je touche l’eau, j’ai froid jusqu’à la poitrine. Je surnage piteusement suspendu, à la trempette, comme un petit garçon. Je suis ahuri, abruti, désespéré ; je vendrais mon âme au diable pour ne plus me voir dans cette eau qui me fouette cruellement le derrière. Le tapage des flots déchaînés autour du monstre augmente. Il me semble que je meurs avec beaucoup de peuple, comme on crèvera au dernier jour du monde où tous les anciens morts feront éclater leur cercueil. Je renverse la tête pour apercevoir encore le ciel, mais il n’y a plus de ciel, il y a le monstre, le phare qui grandit, grossit et se dresse presque sur mon ventre. Je crois que je le porte et qu’il m’écrase, ce phare formidable tout nu, sa croupe verte luisant hors des flots blancs d’écume. Il ouvre la gueule… rien qu’une gueule, sans aucun trou d’yeux. Il est aveugle, mais il m’avalera tout de même. Tant pis pour la gloriole. Je me mets à crier, car mes mains saignent de me cramponner à cette corde. C’est pour de bon que je vais lâcher…
La vieille femme sauvage m’apparaît de nouveau. Elle se penche et elle me tend les bras en ailes d’oiseau déplumé.
— Ho ! Hisse ! Hisse en haut ! Ho !…
On dirait que cette sirène chante son chant de perdition dans l’intérieur de la tour.
Moi je tombe droit au milieu de sa gueule noire.
Je suis arrivé.
Je suis mangé !
Seulement, j’ai plus ma connaissance. Je m’affale comme un paquet de linge.
Et je vois encore cette infernale figure de vieille.
— C’est la camarde, nom de Dieu ! C’est la camarde !…
II
Le vieux restait assis devant moi, la tête penchée. Il dit enfin :
— Combien qu’il y a de marches ? Il y en a… il y en a… deux cent dix, sans compter les autres.
Après tout, c’était mon chef, ce vieux-là, je devais l’écouter respectueusement, rapport à son expérience, mais cette première phrase qu’il avait tant de peine à prononcer me fit un drôle d’effet, soit à cause de l’obscurité où nous étions, soit à cause du ton qu’il y mit. Sa voix chantait ou pleurait, on ne savait pas lequel, et il appuyait davantage sur les a en trémolant. On semblait lui arracher ça comme avec des pinces. Je ne pouvais pas rire, parce que je gardais encore de la salure dans l’estomac. J’avais bien failli me noyer durant l’arrimage, et puis je n’en menais plus large, toutes mes réflexions faites.
La nuit montait autour de nous.
Sur mer, la nuit ne vient jamais d’en haut, elle monte des vagues, et on dirait que l’eau devient les nuages, un ciel renversé.
J’étais donc tout chaviré dans l’amertume, et je me sentais très seul, malgré la présence du vieux.
Nous dînions au milieu de la salle à manger du phare d’Ar-Men, une petite pièce basse, ronde, éclairée, le jour par sa porte voûtée donnant sur l’esplanade, et le soir d’une lampe à pétrole pendue au plafond, un lumignon en chapeau de zinc qui fumait si dru qu’on y voyait juste ses bouchées. Entre nous il y avait une table de vieux bois dur, la miche était étalée dessus avec du jambon, un pot de cidre et une bouteille de rhum. Point de soupe, puisque point de cuisinière dans la maison. On se nourrissait d’un tas de conserves rancies, dont la marine ne voulait plus, et c’était les sous du vieux qui lui payaient ses boissons de luxe. Nous possédions, en fait de vaisselle, deux gros bols d’étain et deux couteaux à manche de corne. C’était tout du solide. On devinait que le vent n’emporterait point le couvert. Nos escabeaux se rattachaient aux pieds de la table par du filin tordu serré. Aux murs, se collaient le portrait de Napoléon, celui de notre dernier Président, un grand calendrier où toutes les dates de marées étaient plusieurs fois soulignées à l’encre, et, dans un cadre noir, derrière une vitre, le tableau de notre besogne : les heures de gardes, celles de descentes, les tours de veille, de repos, aussi comment on répare la mécanique de la lanterne quand ça vient à se détraquer loin de tous secours, avec des dessins et des renseignements à n’en plus finir, et que chacun doit savoir par cœur, quoi. Une horloge bretonne, bien bretonnante, tâtonnait à travers l’heure en faisant le bruit d’un balai de bois balayant du gravier ; mais à côté d’elle, il y avait l’heure de la marine dans un double châssis de cristal avec des poids, des contre-poids, toute une argenterie de fer-blanc pleine de mystère, où l’on se reconnaît en y perdant des minutes, si bien que l’horloge du pays, quoique toujours en retard, vous rattrape au détour du cercle. L’heure de la marine de Paris vous dit le jour, le mois, l’année, l’époque des marées, toutes les barres d’équinoxe, les grands vents, et même que l’image d’un petit navire en perdition se met à sauter quand ça commence à lever sur le flot. Seulement… ça ne saute pas toujours aux bons endroits, selon que j’en jugeai par la suite.
Le vieux, pendant que j’inspectais le taudis, ne regardait lui, que le plancher, un plancher de pierre cimenté sur dix pieds de roc, et il ne disait plus rien, quasiment sourd, mâchant si fort qu’on entendait le bruit de ses mâchoires par-dessus le balai de l’horloge.
Je ruminai sa phrase :
— Sans compter les autres ?
Ce phare avait deux cent dix marches de ses pieds de rocher à sa tête de verre. Où allaient donc les autres marches ?
— Les autres ? Est-ce qu’il y aurait une cave ici ? Vous ne voulez pas compter les échelons extérieurs, je pense ? Ceux qui vont à la grue d’arrimage ?
Il fit : non, de la grimace de sa bouche de vieille édentée.
A mon calcul, et je calculais pas trop mal, en ce temps-là, je voyais bien les deux cent dix, à vol d’oiseau, pourtant… Je n’eus jamais l’explication de ce restant d’escalier.
Le vieux se courbait, plié en bête comme de naissance. En se levant, il avait l’air de demeurer assis. Ses mains épaisses et longues, des battoirs, traînaient presque par terre et y ramassaient des choses, méticuleusement. Il ramassa d’abord ses miettes de pain, puis les miennes, fureta sous son escabeau pour y pincer les petits morceaux de lard du jambon qu’il avait crachés en mangeant. Dès qu’il eut tout raclé, il fit un tas au bord de la table et d’un coup de revers l’envoya du côté de la porte, c’est-à-dire dehors. Ensuite il se versa une demi-tasse de son rhum, l’avala, hocha le front, lentement, comme un à qui l’on demande son avis, et ne m’en offrit point. Ça m’offensa.
A demi noyé, à peine séché, l’estomac mal remis, j’aurais eu besoin d’un dessert plus confortable. J’étais habitué aux soupes chaudes du réfectoire des Ponts-et-Chaussées. Elles n’étaient pas fort grasses, mais bouillaient jusque dans l’écuelle, et cela nous chassait l’eau de mer des idées. D’ailleurs, rapport à mon entrée dans cette maison, la mienne un peu, je me croyais des droits à une bienvenue plus cordiale. Un homme en vaut un autre. Si je me trouvais l’inférieur, nous n’étions que deux entre le ciel et le rocher, ça nous créait frères, malgré les différences d’âge.
Je fis tout de même semblant de rien.
La connaissance pouvait ne pas plaire aujourd’hui.
On verrait demain.
Pour l’instant, fallait s’occuper du service.
Je l’aidai à ranger notre petit ménage, les couteaux et les bols d’étain dans un tiroir. On fourra sur le pain un torchon qui n’était pas blanc, et on mit le jambon au fond d’une armoire avec les bidons de pétrole. Le vieux plaça son rhum à l’intérieur de l’horloge, dans un arrière-coin que le balancier ne pourrait atteindre. C’était son bien, et il n’y avait pas d’observation à risquer sur la fiole.
Pour lui montrer ma bonne volonté, j’examinai sérieusement les baromètres. Je relevais qu’ils marquaient de l’enflure aux courants, et je pointais sur les cartes tout ce que je savais de mots de science. Il m’écoutait, cherchant à entendre. Ses yeux rouges virèrent, et toute sa face de vieille morte de s’avoir trop saoulé prit un air moqueur. Il alla vers la porte, une porte ovale comme un gosier de baleine, et se vomit, l’horreur, sur la terrasse claire du phare. Là, il s’orienta, redressa sa taille, tendit, en avant, sa dextre, ouvrant bien la paume, et, l’ayant laissé mouiller par les embruns passant à pleine brise, il la lécha consciencieusement.
Je le regardai, ahuri.
Je sus, depuis, que c’était sa manière de reconnaître l’état du vent dans les mauvaises passes.
Je feignis d’approuver, pour le principe. Les vieux, c’est si malin. Et nous fîmes quelques tours sur l’esplanade.
A cette heure du soir, ça devenait effrayant de voir deux pauvres bonshommes devant ce géant de pierre, sur ce roc abandonné de Dieu. Des lames furieuses le saisissaient, en travers, et le coupaient à moitié de sa croupe, bavant toute leur écume qui retombe en neige sur les dalles du coin nord. On entendait gronder le canon de la vague donnant ses assauts, ébranlant tout l’édifice et le faisant vibrer comme une trompe de cuivre. Je comprenais maintenant pourquoi on attachait les chaises dans la salle à manger ! L’aspiration de l’eau était, en cas de tempête, tellement violente que cela vous attirait dehors tous les objets libres. Les chrétiens aussi, sans doute…
Les nuits de grands souffles, on ne pouvait pas sortir. On se tenait droit, par habitude, mais on se sentait humer du fond qui s’ouvrait en spirale pour vous aider à mieux glisser jusqu’au ventre de la mer.
La terrasse était toute blanche, elle luisait savonneuse sous le talon, allant de la couleur du lait à la nuance tendre de l’eau même, transparente, d’un blanc verdâtre de porcelaine très émaillée, finissant par se fondre avec les vagues.
La mer montait, escaladait, et s’arrêtait éternellement aux premières dalles, retombant, lasse, pour se redresser cinq secondes après, plus furieuse. Elle faisait ce travail d’ennemie devant vous, on ne pouvait se défendre ; ni parapet vers son entrée, ni grille de fer pour lui briser les dents. Elle grimpait, mordait là comme chez elle, mais un rempart invisible dominait sa colère : l’étiage de MM. les ingénieurs ; elle n’allait pas plus loin, et, si on lui facilitait le chemin, c’était pour mieux se moquer d’elle.
Pas moins que le phare avait l’aspect d’un mât de navire sombrant, et l’on se sentait emporter à toute vitesse dans toutes les directions à la fois.
Ah, oui, son architecte devait être un fier homme. J’appris, plus tard, qu’ils avaient été trois et qu’en trente-six ans de travaux deux étaient morts à la peine.
Le vieux, ce soir-là, fuma une pipe, car le temps était au beau, si on peut appeler beau une trombe de neige, de sel, de pluie contemplée par des étoiles chassieuses passant par les trous d’un ciel tout en haillons.
La pipe fumée, le vieux, ne s’occupant pas de moi, rentra pour allumer une lanterne et s’aller coucher.
Il avait, en bas, une autre chambre ronde, comme un œuf à côté d’un autre œuf, où se trouvait son lit, deux matelas de varech sur deux X de fer, une armoire remplie de vieilles hardes goudronnées et une étagère ornée de livres poussiéreux. Il ne me montra rien, se roula en paquet, sans ôter son surcot, garda même ses lourdes bottes en peau qui lui donnaient la figuration d’un phoque par les jambes, et il se rencogna contre la muraille, grognant je ne sais quoi de sa voix ânonnante.
Je restais sur sa porte, ma lanterne personnelle à la main, ne sachant trop que devenir. Je connaissais bien la manœuvre qui consistait à veiller, en haut, pendant que lui ronflerait en bas ; seulement je ne le trouvai pas bon compagnon de m’assigner la première nuit de garde, alors que j’avais bu plus d’eau salée que de vrai rhum. On met d’ordinaire le novice au courant, et on lui donne quelques tapes dans le dos pour le pousser ; on lui fait un brin de conduite, histoire de lui fournir l’appétit de sa besogne.
Lui, ni bonjour ni bonsoir, rien qu’un grognement de cochon.
Quelle brute, que je pensais.
Et, fermant sa porte, je me mis à grimper le long de la vis commençant juste en face de son lit.
Deux cent dix, pas une de plus, comptai-je en arrivant.
J’étais monté tout d’une haleine, très habitué aux girations traîtres des escaliers de phare. Si on va doucement, ça vous tourne sur le cœur.
Mais celui-ci, chose abominable, n’avait aucune prise d’air (ou on les avait aveuglées, le vieux craignant les rhumatismes), car il y régnait une chaleur étouffante, de sorte qu’on marchait comme vers un incendie. On était sucé, de là-haut, par une bouche de lumière, et les murs, humides en dehors, dégageaient de la buée à l’intérieur.
Ma chambre à moi, l’ancienne du garçon ayant péri d’accident, c’était le dernier palier, un trou ovale chaud comme un four, à cause de son voisinage avec les lampes. On ne distinguait rien. Tout était rouge, d’un rouge sombre endeuillé de temps à autre par le passage des disques régulateurs surélevant les mèches.
Là, j’avais mon lit, deux matelas de varech sur deux X de fer, une paire de draps de toile bise, trois couvertures dont une goudronnée, mes hardes encore trempées, quelques paperasses et des livres.
Au-dessus de mon lit, par coquetterie de jeune homme qui n’est pas… manchot, je piquai la photographie d’une mauresque que j’avais connue au cours de mon temps de cabotage, là-bas. Je respirai un peu dans cet enfer, et je me mis à noter mes premières impressions sur mon carnet de bord. On m’avait bien dit que c’était pas nécessaire, mais que, le vieux ayant perdu la notion de l’écriture, il serait bon de mentionner des choses graves : le nombre des vaisseaux passant au large, leur pavillon et leur allure, surtout en temps de barres. J’avais un guéridon pliant, attaché au sol selon l’usage, une étagère en fer forgé soutenant les lunettes et tout un attirail de lampiste. Je dois ajouter que ça puait fortement le pétrole et que ça manquait prodigieusement de rhum. Un étroit corridor vitré, corseté de solides verges d’acier, conduisait à la cage de la lampe posée au centre d’un demi-globe de pierre. La cage pouvait tourner moyennant une puissante machinerie devant le gardien immobile, ou lui en risquer le tour par le chemin de ronde, quand c’était possible. Sur le balcon crénelé, le vent faisait rage et vous menaçait de la culbute finale tous les trois pas.
Nous étions en automne, ça se gâterait. Malgré les observations au doigt mouillé du vieux Mathurin, ça ventait assez rudement ; pour du beau, c’était du beau variable. Une sarabande à ne pas croire. Le lendemain il n’eût pas fait bon venir chez nous pour nous apporter des confitures. On comprenait facilement l’ordre de la marine exigeant qu’on gardât toujours des vivres pour cinq mois. J’eus l’idée imbécile d’enlever un carreau du vitrage : je reçus trente-six gifles salées, et il me fallut toute ma poigne pour repousser le carreau dans son ressort.
Il paraît qu’une nuit l’ouragan avait enlevé la cage entière de la lampe.
Le phare, à feux fixes, était construit à trois étages de mèches, et chaque secteur représentait bien toutes les flammes réunies d’un lustre de Noël. Plus tard, les ingénieurs devaient le mettre électrique ; dans l’instant, il était à l’huile minérale comme toutes les bonnes lampes de cuisine. Il avait trois rangs de réflecteurs superposés en miroir d’Archimède, et les rayons s’en échappaient en trois écharpes de tons rose jaune se dégradant jusqu’à la nuance du soufre pour aller tomber dans la mer lointaine tout diffus, presque blancs, d’un blanc de linceul.
De vrai, ça commençait bien, ça finissait mal.
De nouvelles inventions permettent de soutenir la nuance du rayon jusqu’à l’eau, ce qui évite le trompe-l’œil. Faut croire qu’à Ar-Men on n’était pas riche. Les inventions sont toujours des drogues coûteuses.
La triple armature de cristal et d’acier qui protège les lampes contre le vent ne les défend pas quelquefois du plus grand danger connu : l’oiseau-caillou. C’est un oiseau gros comme le poing qui arrive en bombe, fonce sur la lumière, traverse tous les vitrages et tombe mort sur une mèche qu’il éteint ou fait charbonner. Tous les animaux de mer : pétrels, goélands, poules de rocher, grues de passage, canards d’hiver ou martinets tourbillonnent autour de la cage du feu et finissent par y laisser leurs plumes, surtout en époque de tempête, mais aucun n’a cette bravoure et ne se livre davantage à la véhémence des trombes. On ne connaît le vrai nom de l’espèce que chez les savants. Chez nous, c’est l’oiseau-caillou, quoi. Il est lancé par la fronde de Dieu et, gros comme le poing, il devient souvent la perte d’un navire.
Je regardais au balcon, sur les créneaux du chemin de ronde, et j’écoutai, un moment, gémir la harpe de cordes que tend le fil de glissade avec ses palans. Tout se comportait honorablement. Nos lampes flambaient haut et pur ; dans la soute, les provisions de chauffe ne manquaient pas. Certes, je pouvais dormir. Le vieux se relèverait parce qu’on fait son métier sans même le vouloir quand on a vingt ans d’habitude sur le dos.
Je me mis au lit tout vêtu (j’étais si fatigué !) après avoir fermé soigneusement la porte du côté du feu. Cependant on y voyait encore comme en plein jour. La réverbération venait avec une chaleur énorme par des fentes du bois. Ça faisait des ficelles de lumière qui dansaient, voltigeaient, me chatouillaient les joues en ailes de mouches à miel. Ça m’embêta tellement que je me tournai vers le mur. Là je vis la photographie de mon ancienne, la petite mauresque, et je me mis à lui rire tout de même en m’endormant un peu. C’est-y que je dormais bien ou que je rêvais tout éveillé ? Voilà que j’entendis chanter une femme !…
D’abord ce fut tout doucement un ronron qui venait du fond de la tour, une donzelle qui serait montée en disant un motif de valse. Puis ça enfla, et j’entendis des paroles. Une voix si malade, une voix si dolente, une voix qui vous fondait les entrailles. J’en eus de la peine. Je cherchais à me réveiller tout à fait. Je ne pouvais plus, j’étais attaché par ces sacrées ficelles de lumière, j’avais chaud, j’en suais.
Ça montait toujours.
On ouvrit ma porte, celle du côté de l’escalier. Je reconnus le vieux qui entrait à pas de loup. Je me décollai les paupières. Il marchait ses bras traînants, selon sa coutume, la tête bien emmitouflée dans une casquette à oreilles de laine, deux grosses mèches de cheveux lui tombaient le long des mâchoires.
Il avait des cheveux la nuit, ce vieux-là ? C’était drôle.
Je me mis assis et je lui criai :
— Ben, camarade, le vent s’attache ! Nous allons donc veiller tous les deux pour ce premier soir ?
Il ne répondit rien.
La voix de femme le suivait. J’entendis un morceau de chanson à mener Satan au cimetière, et en me fourrant le petit doigt dans le tympan, histoire de me le déboucher, car sans doute je conservais un cauchemar, au fond, j’ajoutai :
— Y a donc du sexe ici ? La bonne farce. Si la marine s’en doutait… Présentez-moi à la patronne. Je refuse pas de lui causer un peu, vous savez.
Et je voulus rire.
Il se tourna, dodelinant sa sacrée tête de moribonde.
C’était lui qui chantait !…
Je fus debout comme sous un coup de poing…
Oui, c’était le vieux Mathurin Barnabas, le gardien-chef du phare d’Ar-Men qui chantait avec une voix de femme. Je crois que la marine ne se doutait pas non plus de celle-là.
— Hein ? que je lui dis.
Je ne lui dis que ça, parce que, moi, je n’avais guère envie de chanter. Peut-être que sur terre ferme je me serais tenu le ventre de rigolade ; seulement, dans le haut d’une tour, où, déjà, sifflait le vent comme une autre plainte de damné, j’avais le cœur ailleurs.
Il chantait en dedans, serrant ses lèvres minces ainsi que le font les petits Jean-Marie, sonneurs de biniou, pour imiter le son final de leur instrument.
— Ou… ou… ou… u… u.
Ça s’en allait tout doucement, et ça n’avait fichtre pas l’air de sortir de là.
Je cherchais toujours la femme, la patronne jeune et jolie du vieux birbe.
Vieux ? Il ne l’était pas si tellement, vu dans la pleine lumière du phare. Maintenant il ouvrait l’autre porte de ma chambre et s’acheminait vers ses lampes du même pas traînant, cadencé, un pas de monteur de veille, le pas éternellement las et mesuré de ceux qui girent dans la spirale intérieure depuis de longues années. Un coup de hanche, un coup de talon ; ils se rappellent d’anciens ponts de navire, le roulis des premières grosses barques de pêche, et puis ils vont au feu, les yeux déjà rouges, pleurant du sang à force d’avoir vu danser la flamme.
Mathurin ne devait pas marquer cinquante ans. Ce qui le faisait si laid, c’est qu’il n’avait ni barbe, ni pattes de lapin ; il était tout nu de visage, le nez retroussé à en montrer la morve, la bouche vineuse à croire qu’il sortait de boire.
— Sacré tonnerre, que je me dis, faut éclaircir cette histoire-là. Où a-t-il appris à sonner comme ça, l’ancien ?
Je me levai, je me secouai, et je lui emboîtai le pas.
Au lieu de traverser par le vitrage, il s’engouffra sur le chemin de ronde. Je le suivis, je ne pouvais pas reculer, naturellement, derrière mon chef. Seulement, pour lui, ce n’était guère malin de se tenir là-dessus, puisqu’il marchait presque à quatre pattes. Il s’accrochait, tant des jambes que des bras, aux créneaux, et il filait comme un crabe, aussi à l’aise que ces bêtes le sont aux flancs des rochers.
Moi, j’étais suffoqué, d’abord par la chanson, ensuite par le vent qui mordait de plus en plus.
Il vérifia les nœuds de la grue d’arrimage et je le vis tordre un bout de filin d’une fameuse poigne. Non, ce n’était pas une donzelle, notre patron d’Ar-Men ! Et il en avait connu de plus dures que le vent d’équinoxe. Comme ça ne tenait pas à son gré, il se mit à cheval sur la galerie et, tête en bas, sur l’abîme, il refit un coulant plus solide. Après, il entra dans la cage des lampes, haussa une mèche à gauche, donna de l’huile à un mécanisme de droite, et, satisfait de son inspection, il s’en alla par le chemin de ma chambre comme il était venu.
Je voulus lui poser une question, rapport à la consigne. Il ne m’écouta même pas. Je crois qu’il dormait tout debout, cet homme, il dormait comme un sourd.
En s’enfonçant dans la vis il fredonnait son refrain lamentable ; toujours sa petite chanson de pleureuse à porter le diable en terre, et, sur le mot : amour, il poussa un dernier cri de chouette.
— Ou… ou… ou… our… ur !
qui me fit dresser les poils.
Pour pouvoir me rendormir tranquille, je dus me mettre à jurer tout ce que je savais de jurons.
III
Deux semaines coulèrent, comme deux gouttes d’eau pareilles, et ça devint tout de suite comme si j’étais là depuis vingt ans ; mais, pour ces deux semaines, j’eus bien tout l’ennui de vingt années à traîner derrière moi. Le premier temps qu’on soutire est celui qui dure le plus. J’étais inquiet, mes mouvements semblaient se ralentir, je me faisais vieux. Quand j’écoutais la mer, battant le pied du phare en me vomissant des flots d’injures, j’y démêlais des choses que, jusque-là, je n’avais pas entendues.
Le jour, tout marchait normalement : on déjeunait, on fumait une pipe, on astiquait le mobilier ou les ustensiles de service, on dînait, on fumait une pipe, et, le soir venu, on allumait celles du phare. Alors, dès que les lampes commençaient à envoyer leurs bras roses de tous les côtés, ça changeait de note. Si le vent le tolérait, on faisait son petit tour d’esplanade, on s’asseyait un moment sur une dalle, et on attendait son heure de garde, en guettant la première étoile ; seulement, les étoiles ne se montraient pas, le ciel prenait un ton de cuivre rouge, l’eau devenait noire à penser qu’on s’arrimait sur du goudron, et le vertige, un vertige bien singulier, vous montait à la gorge. On croyait filer à toute vapeur.
Notre existence, là-dedans, était un mécanisme réglé d’avance ; on ne pouvait pas s’oublier d’un cran sans casser l’horloge. On tenait la chandelle aux navires, et on se serait allumé soi-même, je crois, plutôt que de leur manquer de parole. Cependant, ce qu’on n’avait pas prévu, c’était les allures du phare en dehors du service. Ça non, la marine de Brest ne les avait pas prévues. Et celles du vieux, donc !
Le lendemain du concert qu’il m’avait donné là-haut, je regardai mon chef attentivement, et je m’aperçus qu’il n’avait plus de cheveux ; ou il les avait ramenés sous les oreilles de son bonnet de laine, ou il… les avait posés. Dame ! Fallait bien, n’est-ce pas, puisqu’il n’en possédait plus un. Cet homme-là était parfaitement chauve, au moins le matin. D’ailleurs, ça ne me regardait pas. J’étais une moitié du gardien, domestique de l’autre moitié. Ma position se définissait mal. Le vieux affectait de ne pas m’adresser la parole. Il grognait comme un cochon ou chantait comme une jeune fille, mais ne causait certes pas comme un homme naturel. Je lui déplaisais certainement. De temps en temps, je me mettais à parler tout seul, pour me faire une société. Aux Ponts-et-Chaussées, dans les pensions d’État, on avait des camarades pas très jaseurs ; cependant, on riait quelquefois, et le long de mes voyages, dans la soute, j’échangeais mes impressions avec le voisin de chauffe. Ici, rien… le silence ; c’est-à-dire qu’on n’entendait plus que le vacarme de la mer.
Je lui racontai mes séjours en escale, des histoires de Chine, et bien des choses qui ne m’étaient jamais arrivées ; il hochait la tête, entre deux bouchées de pain, il poussait un gloussement de poule qui s’étrangle, crachait des petits morceaux de croûte ou des petits bouts de son lard, puis s’absorbait dans la contemplation du sol.
Une fois, il me dit, tout en gros :
— Peut-être ben que oui…
et il ajouta, entre ses dents :
— Peut-être ben que non.
La nuit, c’était le cas de dire : autre chanson, car il montait aux lampes, que je fusse de veille ou non, et faisait le service en double, ne me demandant rien, ne me donnant aucun ordre, se dandinant, se promenant, toujours sa chanson aux lèvres. Un bien gentil refrain de demoiselle qui crève piétinée sous les sabots d’un mauvais gars.
Il mettait ses cheveux, deux longues mèches qui pendaient en oreilles d’épagneul, des poils blonds, ma foi, et il sortait sa plus belle voix de biniou.
Je pensais :
— C’est un vieux qui a des manies, mais ça ne l’empêche pas d’être d’attaque.
Il ne laissait rien péricliter. Le phare était, en haut, tenu comme une salle de bal.
Dans le bas, par exemple, ça ne regardait plus la marine, et ça restait d’une saleté indienne. S’il ramassait soigneusement ses miettes de pain (voire même ses crachats, avec les doigts, sans y faire attention), il ne balayait pas tous les dimanches, et on trouvait les pires ordures dans les coins. Son habitude, la plus propre, d’aller, pour les besoins, contre la porte, communiquait des odeurs à ce qu’on mangeait. Le cœur me levait. Je nettoyai la porte, l’eau de mer venue en paquets ne suffisant pas, à mon avis, et un matin j’entortillai un balai d’une loque, je fis la toilette de l’entrepont, je flanquai de la lessive partout. Le vieux sortant de son trou me regarda, louchant. Je lui montrai les murs décrassés, la porte dégluée, et le plancher du roc, battu comme l’aire fraîche. Il leva une de ses pattes de crabe, traça des signes au plafond, continuant à faire le sourd.
On avait la permission de terre tous les quinze jours ; seulement, on comprendra bien que la manière d’aborder au phare vous ôtait un peu le désir de revoir du pays. Par les gros temps, les voyages étaient dangereux, sinon impossibles. Moi, je voulais m’acclimater le mieux que je pourrais et, malgré mon envie de me dégourdir, je demeurai tranquille au poste plus de cinq semaines. La seule distraction que je m’offris, ce fut une petite cage de serins que je demandai par un billet bien poli au ravitailleur, et, moyennant finance, j’eus, dès le retour du bateau, deux canaris superbes ; mais, voyez ma guigne, c’étaient deux mâles ; ils commencèrent à se battre et à se déplumer ferme aussitôt installés dans ma cambuse.
Ce vent nous fournissait, d’ailleurs, tous les agréments d’une bataille en règle, à nous deux le vieux. Notre grue d’arrimage cassa par le milieu, et il me fallut grimper aux échelons extérieurs pour en ficeler les deux morceaux. Cette épissure me prit toute une journée pendant que le vieux me criait, du bas, des gros mots de vieille femme furieuse, gueulait comme la mouette à travers les tempêtes. Je savais bien qu’il devait cacher plus d’expérience que moi ; pourtant, j’aurais voulu l’y voir, son expérience, sous la rafale, avec des coups de fouets de la corde restée libre qui me brisait les reins, avec les douches salées qui m’inondaient la bouche et les yeux, un pied recroquevillé entre deux crampons de fer, lesquels devenaient brûlants tellement je les serrais dans ma plante douloureuse, un bras tenant le mât et l’autre outillant pour presser les uns contre les autres les anneaux du filin. Je n’y voyais pas, je n’entendais plus, je me sentais tourner autour du phare comme un oiseau cherchant à se rôtir définitivement aux feux de ses lampes. Quand le mât fut de nouveau solide en ses crochets et que le filin, huilé de goudron, le bagua de deuil aux trois endroits de sa blessure, je redescendis, le cœur tout chaviré, les jambes moulues. Sans trop me rendre compte de ma soif, je pensais au rhum du vieux. Son rhum de dessert dont il ne m’avait jamais servi même un dé à coudre ! Le vieux était assis devant la table. Une boîte de salaison sur les genoux, il mâchonnait déjà son pain, ne s’occupant pas plus de ma personne que du morceau de filin que je lui rapportais.
— Un sale métier, bougonnai-je.
Il hocha le front.
— C’est une bonne soupe chaude qu’il me faudrait pour me remettre l’estomac… tandis que vos harengs… des harengs… comme s’il en pleuvait, quoi ! je peux plus les sentir !
Je m’assis en face de lui, et je n’eus pas le courage de rompre mon pain, effroyablement dur, selon l’usage.
Et puis jamais le mot pour rire, jamais savoir si on est content du travail ! Faut convenir, patron, que vous n’êtes pas un homme ordinaire.
Il restait silencieux, la prunelle dans le vague, grognant entre chaque bouchée, peut-être parce que ça ne passait pas vite ou qu’il avait mal aux dents.
— On serait des hommes si on se causait comme tout le monde, mais on est comme des galériens, ici. Je ne sais pas pourquoi vous chantez la nuit, alors que vous restez muet du matin au soir, et encore, muet… Vous jurez bien tout de même quand il faudrait, au contraire, vous envoyer de bonnes paroles. Si je suis en prison, c’est la faute à l’État, pas la mienne… Je suis peut-être pas un assassin.
Je vis le vieux se dresser tout d’une pièce, il posa son couteau et la boîte aux harengs se vida sous la table.
— Autant à nettoyer pour notre valet de chambre, que je murmurai de très mauvaise humeur.
Alors, il écarta les bras, mit ses pattes de crabe au plafond, dessina des tas de signes, les multipliant comme des signes de croix, et il gagna l’esplanade, l’air d’un particulier qui a oublié quelque chose de précieux.
Il n’avait rien oublié du tout, il allait simplement pisser dans la mer.
— Tiens, voilà qu’il se range ! que je me dis.
Car, d’habitude, il s’arrêtait contre la porte.
Et je m’endormis les coudes sur mon pain.
Je rêvai des choses curieuses.
D’abord, je vis revenir de l’esplanade une belle fille qui fredonnait. Elle tenait un couteau, celui du vieux, et elle me le posa tout doucement le long de la nuque. Ça me fit un froid, je me retournai, mon pain tomba. Machinalement, je le ramassai. J’exécutais tous ces mouvements, dormant ou veillant, ne sachant pas du tout où j’étais et pourquoi je me sentais complètement incapable de remuer davantage. La jeune fille avait la tournure de ma petite mauresque, celle dont la photographie ornait ma chambre de guette. Elle était maigre, mince de hanches, très amenuisée du bas de sa personne, se terminant en fuseau qui tourne. Ses cheveux, coupés courts sur le front, lui formaient une petite casquette de voyou ; elle était brune, de peau jaune et grise comme celle d’un citron pas très mûr, avec des yeux allumés de chat sauvage, des yeux de toutes les couleurs, comme ceux des chats.
— Comme les chats !…
Je ne me rappelais bien que cette phrase-là d’elle. Je l’avais connue si peu. Tout de suite reparti pour un nouveau cabotage, et la laissant à la garde de quatre soldats anglais capables de la tuer en cas de résistance. Mais… je savais bien qu’elle ne résisterait à personne, la sacrée petite garce…
Et le rêve se déroula plus loin que le phare. Je me trouvai transporté dans un îlot de verdure.
C’était du côté de Malte. On arrivait en barque à voile, une barque à balancier au bout duquel s’attache le bas-bord de la toile. Quand le vent fait pencher ce joujou, la voile mouille et se trempe coquettement l’extrémité de l’aile. Zuléma, c’était le nom de ma petite mauresque, avait bu du tafia toute la nuit, tout le matin, moi aussi, et la barque buvait de la vague à tous les coups de brise.
… Soleil ! Comme nous étions saouls ! Quelle promenade et quel roulis ! Oh ! cela ne ressemblait guère aux rudes assauts de l’océan contre le phare. C’était du bonheur nous berçant. On n’en pouvait plus d’avoir nocé, mais on se mangeait encore des yeux, des mains, des pieds. La mer était si bleue qu’elle en devenait rose aux endroits où le gouvernail la tourmentait, et cette embarcation avait juste la forme d’un sabot, un sabot possédant son plumet, comme nous. Elle allait si raide, si délibérément de travers, que ça ne pouvait que bien finir… tout au fond. Malte ? Je ne voyais plus bien la ville et les jardins penchants le long des murailles blanches. La vieille forteresse fichait le camp, s’effondrant sur les maisons neuves, les belles maisons anglaises. Pif ! Paf ! Pouf ! Tout tombait l’un sur l’autre et s’abîmait dans le bleu de la mer. On devinait que personne n’en crèverait, parce qu’on avait trop bu ce jour-là. Ça chauffait partout le feu de la joie. Mon navire, le caboteur, bien pavoisé, bien astiqué, ronronnait d’aise sur ses ancres. Mes patrons, le capitaine en tête, se flanquaient de la bombance jusqu’aux oreilles chez les dames de la ville riche, et, nous les gars, matelots et gens de la soute au charbon, nous faisions la fortune de la ville pauvre, en semant nos payes le long des cabarets du port.
Il ne faudrait pas croire que les fêtes des matelots sont toutes de très vilaines ribotes. Ce n’est pas vrai, voyez-vous, car il y a beaucoup d’amour dedans. On est plus fort que le monde quand on a été sage et on n’a pas la peine de boire beaucoup parce qu’on est déjà plein jusqu’aux cheveux. Un verre de plus qui vous viendrait du dehors, ce serait la tuerie, mais ceux-là qui sont les malins ne boivent que les yeux d’une femme.
J’avais rencontré Zuléma comme on trouve un bouton de culotte tout brillant dans la boue. On le ramasse sans trop savoir pourquoi… et on le garde, on le fourre dans sa poche… le lendemain on le cherche, pris d’une idée, puis on s’aperçoit que la poche est percée… à d’autres le soin de ramasser le bouton qui brille, le joli bouton de cuivre.
Soleil ! Zuléma était étendue sur un filet oublié par le propriétaire de notre sabot, elle portait son petit costume de mauresque : une jupe courte, des pantalons bouffants dessous, et une veste brodée sur une chemise de toile aussi grossière que celle de la voile. Elle avait ses cheveux coupés courts en casquette et ses yeux luisaient…
— Comme les chats ! disait-elle, battant des paupières.
La barque aborda doucement toute seule, criant un peu de la quille sur le sable.
Je l’avais enlevée, cette fille, pour fuir les disputes, la croire un moment rien qu’à moi, loin de sa maison aux guirlandes fanées de vieux ballons turques ; elles sont libres, les petites de là-bas, elles peuvent suivre l’homme toute une journée de bon temps. C’est pour elles qu’il y a une sainte Vierge le dimanche.
Zuléma parlait un patois anglais incompréhensible, mais elle savait toutes les ordures françaises, et elle m’avoua, plus tard, qu’elle était née à Marseille. Ses parents l’avaient perdue dans une rue, un soir…
— Oui, comme les chats !
L’îlot se dressait hors de la mer, bouquet tendu par une main de mariée : fleurs d’orangers, fleurs de citronniers et verdure de tamaris tout autour, verdure de myrtes, plus verts encore, parce que les fleurs du milieu étaient pâles comme des gouttes de lait.
— Avec les chats !
— Laisse-moi donc tranquille, bête, ou nous n’aborderons jamais. Zuléma, tu es saoule.
Je n’étais pas colère, seulement, quand je suis gris, j’ai des pudeurs et des pensées sur Dieu.
Elle me passait ses jambes nues autour de la ceinture, sa tête pendant au fond du bateau ; elle s’arc-boutait des reins sur la banquette, et de ses pieds de singe, se dégaînant de ses babouches brodées d’or, elle me paralysait les bras… Quand je vis que le jeu durerait trop longtemps, je lui saisis les chevilles, et, sans m’occuper du reste, je la traînai sur la berge. Sa tête fit un plongeon d’abord sous l’eau bleue, puis sous l’herbe verte ; enfin elle apparut, ses cheveux courts collés en casquette de soie dans du sable jaune couleur de farine de maïs, où elle se sécha et éternua, murmurant :
— Tiens ! Comme les chats !
Elle demeura là, étendue, les paupières battantes, un peu dégrisée tout de même, très heureuse.
Je me mis à considérer les fleurs, et je m’attendris :
— Y en a-t-il ! Tout ça des orangers ! Tout ça des citrons ! Quel pays ! On se croirait à l’église…
La petite mauresque de Malte approuvait :
— Vois-tu, que je lui disais, y a un Dieu ! C’est sûr tout autant que tu es une garce et que je suis un pauvre homme. Qu’on mange du charbon ou qu’on porte les galons de commandant, c’est pour tout le monde qu’on a fait les fleurs, pas vrai ? Nous les sentons, hein, comme si nous avions trente mille livres de rente ?
Elle me baragouina tout de suite de l’anglais, à cause du mot : mille livres.
Je ne compris pas bien.
Les prix étaient débattus depuis la veille.
Elle ajouta, en français de Marseille :
— Et, si tu repasses par Malte le mois prochain, faudra pas m’oublier…
Je lui répondis oui du meilleur de mon cœur. On s’aimait, quoi !
Des oiseaux sortis des arbres rasèrent presque nos épaules. Je m’assis à côté d’elle, caressant ses petits seins, sans aucune idée de bêtise, j’étais heureux parce que j’étais comme un enfant près d’elle… un garçon vraiment courageux ne se doit pas tout entier à une femme. Je ne voulais plus mordre, puisque j’étais calmé, aux pommes de son amour… Je regardais les branches d’orangers, si pures qu’on en avait la bouche amère, et je regardais sa bouche à elle, si rouge, si fermée tout à coup que l’eau en venait à la mienne…
— J’ai sommeil, dit-elle.
Elle s’étendit en travers de moi, très souple, très nerveuse, peu à peu s’endormit, s’étirant, murmurant de sa voix têtue :
— Comme les chats.
Et dans son sommeil elle eut l’air d’emporter un secret.
Pendant ce temps la mer jouait à soulever la barque, la faisant boire en se gonflant jusqu’à son balancier, et des fleurs pleuraient sur nous comme des gouttes de crème.
Soleil !… O soleil des pauvres garces, ô soleil des pauvres hommes ! Villes d’amour échelonnées le long du voyage de notre misère, escales où s’arrêtent nos désirs, port béni où nos virilités s’ancrent si éperdument qu’elles ramènent des cadavres à la surface quand on les force à se retirer…
Nous avions trop bu ! Nous n’avions même plus la force de boire… et il faudrait nous quitter demain…
— Debout ! Hisse ! gueula le vieux Barnabas d’un accent terrible.
Je me réveillai en sursaut. Hein ? Le feu serait-il au navire qu’on demande tout le monde sur le pont !
Mais non, je n’étais plus sur un navire. Fini de caboter ! j’étais au phare d’Ar-Men, et mon gardien-chef se tenait devant moi avec sa lanterne. Il avait mis ses longs cheveux blonds en oreilles de chien, le vilain bougre, sa figure de camarde était toute livide de peur, ou de colère, et il roulait des yeux de tigre.
— Quoi, patron, bégayai-je, encore tout courbaturé de mon mauvais sommeil sur la table. Est-ce que le phare serait éteint ?
Car, ici, le contraire du feu devenait grave. Le vieux m’agrippa l’épaule de sa patte de crabe et répondit en hurlant :
— Tu ne l’as pas allumé, canaille !
Je bondis jusqu’à la porte donnant sur l’esplanade.
Nous étions entourés d’un océan aussi noir qu’un drap mortuaire, et, par place, on apercevait — comme des traces de neige moutonnant au sommet des montagnes — l’écume des vagues.
En effet, on avait oublié d’allumer le phare.
IV
De mémoire de marin, ça ne s’est jamais vu d’oublier d’allumer un phare, serait-il de troisième ordre, surtout quand on est deux gardiens valides et que le temps ne vous fait pas perdre la tête. Le vent soufflait dur autour d’Ouessant, mais pas au point de renverser la cage sur nos ventres et, malgré mon rêve, personne chez nous n’avait bu un coup de trop.
Je ne m’arrêtai pas à toutes ces réflexions. J’avais le cerveau brouillé par des visions de jupes, et le cri du vieux m’avait flanqué l’idée de la consigne au cœur comme une lame pointue.
On est si bête ! Je n’osais pas me demander pourquoi, lui, qui se mêlait toujours de tout et veillait inutilement, n’avait pas allumé lui-même dès l’heure venue.