LE DÉMON DE L'ABSURDE

PAR

RACHILDE

(Marguerite Vallette-Eymery)

AVEC REPRODUCTION AUTOGRAPHIQUE DE 12 PAGES DU MANUSCRIT

PRÉFACE DE MARCEL SCHWOB

PORTRAIT DE L'AUTEUR PAR FRANÇOIS GUIGUET

PARIS
ÉDITION DU «MERCURE DE FRANCE»
15, RUE DE L'ÉCHAUDÉ-SAINT-GERMAIN
M DCCC XCIV

[Table]

Credibile est quia ineptum
est... certum est quia impossibile.
TERTULLIANUS.
De carne Christi, 5.


[PRÉFACE]

«Il y a à parier, dit Chamfort cité par Edgar Poe, que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre.»

Je ne voudrais pas définir autrement l'absurde. Entre l'avis d'un homme seul et l'opinion de la multitude, on ne saurait hésiter. On lit dans l'évangile de saint Luc[1] que les démons qui s'appelaient «Légion» prièrent Jésus de leur permettre d'entrer dans le corps des pourceaux errants sur la montagne. Jésus le leur permit, et les pourceaux possédés se ruèrent au précipice. Ainsi le démon de l'absurde est entré dans le corps de la légion; et la multitude se rue vers son précipice en confectionnant ses lois et en obéissant à ses conventions: car tels sont les commandements du sot démon.

Ce n'est donc pas dans ce livre que vous trouverez le démon de l'absurde; mais exerçant sa puissance de terreur, il erre tout autour, comme le rôdeur de la nouvelle que vous allez lire rôde autour de la maison. Gardez-vous de fuir dans la campagne noire: car le démon rôdeur vous saisira. Mais laissez dans la cuisine de la maison la chandelle qui continue à brûler, ressemblant à un cierge funéraire; et asseyez-vous là, dans l'enclos. Ne sortez pas des pages de ce livre, car vous serez harcelés par les pourceaux possédés de sottise, et au dehors rôde le démon dans son royaume d'obscure absurdité.

Il n'y a d'autre réalité que les choses inventées par une imagination inimitable. Tout le reste est sottise ou erreur. «L'homme vraiment fort est l'homme qui est seul.» Si Rachilde est seule à s'effrayer des miroirs, à contempler dans la gloire du couchant le château hermétique où jamais elle n'entrera, à éprouver les affres de la mort pour une dent arrachée, c'est qu'elle voit plus loin que nous. Le maître de l'absurde est entré dans nos corps, selon la permission de Jésus, et notre vue s'est obscurcie. Si les contes de Rachilde paraissent absurdes au démon nommé «Légion», nous serons certains qu'ils contiennent une part d'inappréciable vérité.

Toutes choses ont entre elles des rapports. Quand nous saisissons leurs rapports de position, nous les classons suivant la cause et l'effet. Quand nous les concevons selon leurs relations de ressemblance et de grandeur, nous les classons suivant les idées logiques de notre esprit. Ces notions étant communes à tous les philosophes, il y a fort à parier qu'elles ne suffisent pas à la vérité. On peut imaginer que les choses ont entre elles d'autres rapports que le rapport scientifique et le rapport logique. Elles peuvent se rapporter l'une à l'autre en tant qu'elles sont des signes. Car les signes n'ont quantité ni qualité absolue. Et il est possible que les signes étant très différents, les choses signifiées soient très voisines. De ces choses signifiées les sens ni l'intelligence ne peuvent rien savoir. Mais les chiens qui hurlent à la mort ne savent pas qu'elle viendra. Ainsi Rachilde quand elle crie d'épouvante ressemble à Kassandra hurlant à la mort devant le porche noir des Atrides. Kassandra ne sait pas ce qui va la terrifier. Rachilde ignore le rapport tragique des choses qui la hantent. Mais elle le pressent et une trépidation sacrée la saisit.

Voyez la petite femme qui a perdu une dent. «Oh, elle a bien senti, quand est tombé cela entre les morceaux du croquet, comme un petit cœur froid qui s'échappait d'elle. Elle vient d'expirer tout entière dans un minuscule détail de sa personne.»

Et les deux vieilles femmes que Rachilde a connues, et qui sont mortes en disant: «Nous ne sommes pas «chez nous ici!» Ce n'est pas ici que nous devrions mourir.»

Sauriez-vous déduire l'effet de la cause, formuler la majeure du raisonnement qui donne cette conclusion? Pourtant il y a une liaison profonde entre la dent perdue et la corruption totale; et les vieilles moribondes pressentent plus que le langage ne pourrait exprimer. C'est la même puissance obscure d'union qui amène la mort au bout de la volupté, qui évoque l'obscénité des petites mains grasses, qui estompe de tristesse le paysage de printemps avec ses branches d'amandier en fleurs. Partout Kassandra frémit et pressent l'inexplicable. Car il lui a été donné d'éprouver les rapports mystérieux des signes. On a dit que les femmes ont des antennes au cœur. Rachilde a des antennes au cerveau. Pour avoir deviné à vingt ans, en écrivant la «Scie», l'irrémédiable médiocrité de la vie et son inutilité, il faut une hyperesthésie intellectuelle que la seule sensibilité féminine n'explique pas. Avec ces délicats filaments qui prolongent son intelligence, elle flaire la mort à travers l'amour, l'obscène à travers la santé, la terreur à travers le calme et le silence. Comme une chatte aux écoutes, elle dresse l'oreille, et elle entend la petite souris de mort qui ronge, ronge les murailles, les idées, la chair. Et elle allonge voluptueusement la patte pour jouer avec la petite souris mortelle.

MARCEL SCHWOB.

[1] F. Dostoïevsky: Les Possédés.


Rachilde, portrait par François Guiguet.


[LES FUMÉES]

(fac-simile)













[A JULES RENARD]

L'ARAIGNÉE DE CRISTAL

Un grand salon dont une des trois fenêtres ouvre sur une terrasse remplie de chèvrefeuille. Nuit d'été très claire. La lune illumine toute la partie où se trouvent les personnages. Le fond reste sombre. On entrevoit des meubles de formes lourdes et anciennes. Au centre de cette demi-obscurité, une haute glace psyché de style empire, maintenue de chaque côté par de longs cols de cygnes à becs de cuivre. Un vague reflet de lumière sur la glace, mais, vu de la terrasse éclairée, ce reflet ne semble pas venir de la lune, il paraît sortir de la psyché même comme une lumière qui lui serait propre.

LA MÈRE: 45 ans, des yeux vifs, une bouche tendre; c'est une figure jeune sous des cheveux gris. Elle porte une élégante robe d'intérieur noire et une mantille de dentelles blanches. Voix sensuelle.

L'ÉPOUVANTÉ: 20 ans. Il est maigre, comme flottant dans son négligé de coutil blanc pur. Sa face est terreuse, ses yeux sont fixes. Ses cheveux noirs plats luisent sur son front. Il a les traits réguliers rappelant la beauté de sa mère, à peu près comme un homme mort peut ressembler à son portrait. Voix sourde et lente.

Les deux personnages sont assis devant la porte ouverte.

LA MÈRE: Voyons, petit fils, à quoi penses-tu?

L'ÉPOUVANTÉ: Mais... à rien, mère.

LA MÈRE (s'allongeant dans son fauteuil): Quel parfum, ce chèvrefeuille! Sens-tu? Ça vous grise. On dirait une de ces fines liqueurs de dame... (Elle fait claquer sa langue).

L'ÉPOUVANTÉ: Une liqueur, ce chèvrefeuille? Ah?... oui, mère.

LA MÈRE: Tu n'as pas froid, j'espère, de ce temps-là? Et tu n'as pas la migraine?

L'ÉPOUVANTÉ: Non, merci, mère.

LA MÈRE: Merci quoi? (Elle se penche et le regarde attentivement.) Mon pauvre petit Sylvius! Avoue-le donc, ce n'est pas gai de tenir compagnie à une vieille femme. (Humant la brise.) Quelle douce nuit! C'est inutile de demander les lampes, n'est-ce pas? J'ai dit à François d'aller se promener, et je parie qu'il court le guilledou avec les bonnes. Nous resterons ici jusqu'au moment où la lune tournera... (Moment de silence. Elle reprend gravement.) Sylvius, tu as beau t'en défendre, tu as un chagrin d'amour. Plus tu vas, plus tu maigris...

L'ÉPOUVANTÉ: Je vous ai déjà déclaré, mère, que je n'aimais personne que vous.

LA MÈRE (attendrie): Cette bêtise! Voyons, si c'est une fille de princesse, nous pourrions nous l'offrir tout de même. Et si c'est une maritorne, pourvu que tu ne l'épouses pas...

L'ÉPOUVANTÉ: Mère, vos taquineries m'enfoncent des aiguilles dans le tympan.

LA MÈRE: Et si c'est la dette, la grosse dette, hein? Tu sais que je puis la payer.

L'ÉPOUVANTÉ: Encore la dette! Mais j'ai plus d'argent que je ne peux en dépenser.

LA MÈRE (baissant le ton et rapprochant son fauteuil): Alors... tu ne vas pas te fâcher, Sylvius? Dame! Vous autres hommes, vous avez des secrets plus honteux que des mauvaises passions et des dettes... J'ai résolu de me mêler de tout... tu m'entends? Si celui qui est ma propre chair était malade... eh bien (finement), nous nous soignerions...

L'ÉPOUVANTÉ (avec un geste de dégoût): Vous êtes folle, ma mère.

LA MÈRE (avec emportement): Oui, je commence en effet à croire que je perds la tête rien qu'à te regarder! (Elle se lève.) Est-ce que tu ne t'aperçois pas que tu me fais peur?

L'ÉPOUVANTÉ (tressaillant): Peur!

LA MÈRE (revenant et se penchant sur lui, câline): Je n'ai pas voulu te peiner, mon Sylvius! (Un temps, puis elle se relève, et parle avec véhémence) Oh! quelle est la gueuse qui m'a pris mon Sylvius? Car il y a une gueuse, c'est certain...

L'ÉPOUVANTÉ (haussant les épaules): Mettons en plusieurs, si cela vous convient, ma mère.

LA MÈRE (demeurant debout et semblant se parler à elle-même): Ou bien un vice effroyable, un de ces vices dont nous ne nous doutons même pas, nous, les femmes honnêtes. (Elle s'adresse à lui.) Depuis que tu es ainsi, je lis des romans pour essayer de te deviner, et je n'ai rien découvert encore que je ne sache déjà.

L'ÉPOUVANTÉ: Oh! je m'en doute.

LA MÈRE: C'est décidé! Demain, nous inviterons des femmes, des jeunes filles. Tu reverras Sylvia, ta cousine. Tu la suivais jadis comme un toutou, et elle est devenue charmante; un brin coquette, par exemple, mais si curieuse avec ses imitations de toutes les cantatrices en vogue!... Oh! mon chéri, la femme, ce doit être la seule préoccupation de l'homme. Puis l'amour vous fait beau! (Elle lui caresse le menton.) Tu pourras redemander la glace de ton cabinet de toilette!...

L'ÉPOUVANTÉ (se dressant avec un geste d'effroi): La glace de mon cabinet de toilette!... Mon Dieu! des femmes, des jeunes filles, des créatures qui ont toutes au fond des yeux des reflets de miroirs... Ma mère! Vous voulez me tuer...

LA MÈRE (étonnée): Quoi! Encore des idées à propos des miroirs! C'est donc sérieux, cette manie? Ma parole, il a fini par s'imaginer qu'il était laid. (Elle rit.)

L'ÉPOUVANTÉ (jetant un regard furtif derrière lui, du côté de la psyché que la lune éclaire lointainement): Maman, je vous en prie, abandonnons cette discussion. Non, mon physique n'est pas en jeu... Il y a des causes morales... Mon Dieu! Vous voyez bien que j'étouffe!... Est-ce que vous comprendriez!... Oh! depuis huit jours, c'est une persécution incessante! Vous m'accablez! Non, je ne suis pas souffrant!... J'ai besoin de solitude, voilà tout. Invitez tous les miroirs qu'il vous plaira, et accrochez au mur toutes les femmes de la terre, mais ne me chatouillez pas pour me faire rire... Ah! c'est trop, c'est trop!... (Il retombe sur son fauteuil.)

LA MÈRE (l'entourant de ses bras): Tu étouffes, Sylvius, à qui le dis-tu? Moi, je meurs de chagrin de te voir cette mine taciturne. Un bon mouvement, je suis capable de te comprendre, va... puisque je t'adore!... (Elle l'embrasse.)

L'ÉPOUVANTÉ (avec explosion): Eh bien! oui, là, j'ai peur des miroirs, faites-moi enfermer si vous voulez!

(Moment de silence.)

LA MÈRE (avec douceur): Nous enfermerons les miroirs, Sylvius.

L'ÉPOUVANTÉ (lui tendant les mains): Pardonnez-moi, mère, je suis brutal. Sans doute, j'aurais dû parler plus tôt, mais c'est un supplice que de songer qu'on va se moquer de vous. Et cela ne peut guère se dire en deux mots... (Il passe les mains sur son front) Mère, que voyez-vous quand vous vous regardez? (Il respire avec effort.)

LA MÈRE: Je me vois, mon Sylvius (Elle se rassied tristement et hoche la tête), je vois une vieille femme! Hélas!...

L'ÉPOUVANTÉ (lui jetant un regard de commisération): Ah! Vous n'avez jamais vu là-dedans que vous-même? Je vous plains! (S'animant) Et moi, il me semble que l'inventeur du premier miroir dut devenir fou d'épouvante en présence de son œuvre! Donc, pour vous, femme intelligente, il n'y a dans un miroir que des choses simples? Dans cette atmosphère d'inconnu, vous n'avez pas vu se lever soudainement l'armée des fantômes? Sur le seuil de ces portes du rêve, vous n'avez pas démêlé le sortilège de l'infini qui vous guettait? Mais c'est tellement effrayant, un miroir, que je suis ahuri, chaque matin, de vous savoir vivantes, vous, les femmes et les jeunes filles qui vous mirez sans cesse!... Mère, écoutez-moi, c'est toute une histoire, et il faut remonter loin pour découvrir la cause de ma haine contre les glaces, car je suis un prédestiné, j'ai été averti dès mon enfance... J'avais dix ans, j'étais là-bas, dans le pavillon de notre parc, tout seul, et, en présence d'un grand grand miroir qui n'y est plus depuis longtemps, je feuilletais mes cahiers d'écolier, j'avais un pensum à écrire. La chambre close, aux rideaux tirés, me faisait l'effet d'une demeure de pauvres; elle se meublait de chaises de jardin toutes rongées d'humidité, d'une table couverte d'un tapis sale et troué. Le plafond suintait, on entendait la pluie qui claquait sur un toit de zinc à moitié démoli. La seule idée de luxe était éveillée par cette grande glace, oh! si grande, haute comme une personne! Machinalement, je me regardais. Sous la limpidité de son verre, elle avait des taches lugubres. On eût dit, s'arrondissant à fleur d'une eau immobile, des nénuphars, et plus loin, dans un recul de ténèbres, se dressaient des formes indécises qui ressemblaient à des spectres se mouvant à travers le ruissellement de leur chevelure vaseuse. Je me rappelle que j'eus, en me mirant, la sensation bizarre d'entrer jusqu'au cou dans cette glace comme dans un lac limoneux. On m'avait enfermé à clé, j'étais en pénitence, et il me fallait ainsi, bon gré mal gré, rester dans cette eau morte. A force de fixer mes yeux sur les yeux de mon image, je distinguai un point brillant au milieu de ces brumes, et en même temps je perçus un léger bruit d'insecte venant de l'endroit où je voyais le point. Très insensiblement ce point s'irradia en étoile. Il pétillait comme une fulguration vivante au sein de cette atmosphère de sommeil, il bruissait pareil à une mouche contre une vitre. Mère! je voyais et j'entendais cela! Je ne rêvais pas le moins du monde. Pas d'explication possible pour un gamin de dix ans, pas plus que pour un homme, je vous assure! Je savais qu'au pavillon attenait un hangar où l'on serrait les outils de jardinage; mais il n'était pas habité. Je me disais que, probablement, quelque araignée d'une espèce inconnue allait me sauter à la face, et, stupide, je demeurais là, les bras figés le long du corps. L'araignée blanche avançait toujours, elle devenait un jeune crabe à carapace d'argent, sa tête se constellait d'arêtes éblouissantes, toujours ses pattes s'allongeaient sur ma tête réfléchie, elle envahissait mon front, me fendait les tempes, me dévorait les prunelles, effaçait peu à peu mon image, me décapitait. Un moment je me vis debout, les bras tordus d'horreur, portant sur mes épaules une bête monstrueuse qui avait l'aspect sinistre d'une pieuvre! Je voulais crier; seulement, comme il arrive dans tous les cauchemars, je ne le pouvais pas. Je me sentais désormais à la merci de l'araignée de cristal, qui me suçait la cervelle! Et elle continuait à bruire, d'un bourdonnement de bête qui a l'idée d'en finir une bonne fois avec un ennemi... Tout à coup, la grande glace éclata sous la pression formidable des tentacules du monstre, et toute cette fiction s'écroula en miettes étincelantes dont l'une me blessa légèrement à la main. Je poussai des cris déchirants et je m'évanouis.... Quand je fus en état de comprendre, notre jardinier, qui avait pénétré dans ma prison pour me rassurer, me montra le vilebrequin dont il se servait, de l'autre côté de la muraille, à seule fin de planter un énorme clou! Le mur percé, il avait également percé la glace, ne se doutant de rien, poursuivant son travail qu'accompagnait le grincement de l'outil. Ma blessure n'était pas grave... Le brave homme craignait des scènes... et je promis de me taire... A partir de ce jour, les miroirs m'ont singulièrement préoccupé, malgré l'aversion nerveuse que j'éprouvais pour eux. Ma courte existence est toute moirée de leurs sataniques reflets. Et après le premier heurt physique, j'ai reçu bien d'autres chocs spirituels... Ici, c'est le souvenir grotesque de la tête que j'avais sous les lauriers du collège. Là, c'est la transparente photographie de mes péchés de libertin... Il y a un mystère dans cette poursuite du miroir, dans cette chasse à l'homme coupable dirigée contre moi seul!—(Il rêve un moment, puis reprend, s'animant de plus en plus.) Contre moi seul?... Mais non! Croyez-le, mère, ceux qui voient bien sont aussi épouvantés que moi. En somme, sait-on pourquoi ce morceau de verre qu'on étame prend subitement des profondeurs de gouffre... et double le monde? Le miroir, c'est le problème de la vie perpétuellement opposé à l'homme! Sait-on au juste ce que Narcisse a vu dans la fontaine et de quoi il est mort?...

LA MÈRE (frissonnant): Oh! Sylvius! Tu m'effrayes, maintenant. Ce ne sont donc pas des contes à dormir debout que tu me fais? Est-ce que... sincèrement, tu penses à ces choses?

L'ÉPOUVANTÉ: Mère, oseriez-vous, à cette heure, vous aller regarder dans une glace?

LA MÈRE (se retournant vers le fond du salon et très troublée): Non! Non! Je n'oserais pas... Si nous allumions une lampe...

L'ÉPOUVANTÉ (la forçant à se rasseoir et ricanant): Là... je savais bien que, vous aussi, vous auriez peur! Tout à l'heure, vous y verrez très clair! Pourquoi vous obstinez-vous, femme, à peupler nos appartements de ces cyniques erreurs qui font que je ne puis jamais, jamais être seul? Pourquoi me lancez-vous à la tête cet homme-espion qui a l'habileté de pleurer mes larmes? J'ai vu, un soir que je vous mettais une pelisse de fourrure sur les épaules en sortant d'un bal, j'ai vu dans un miroir sourire voluptueusement une dame qui vous ressemblait, ma mère!... Un matin que j'attendais ma cousine Sylvia, me morfondant derrière sa porte, un bouquet d'orchidées à la main, j'ai vu cette porte s'entrebâiller sur une glace immense où se reflétait une belle fille nue à la pose provocante!... Les glaces, ma mère, sont des abîmes où sombrent à la fois et la vertu des femmes et la tranquillité des hommes.

LA MÈRE: Tais-toi! je ne veux plus t'écouter.

L'ÉPOUVANTÉ (lui saisissant le bras et se levant): Mère, avez-vous rencontré les glaces raccrocheuses qui vous happent au passage dans les rues des grandes villes? Celles qui vous tombent dessus brusquement comme des douches? Les glaces des devantures entourées de cadres odieusement faux, comme le sont de fards et de stras les créatures à vendre? Les avez-vous vues vous offrir leurs flancs rayonnants où tous les passants se sont successivement couchés? Les infernaux miroirs! Mais ils nous harcèlent de tous les côtés! Ils surgissent des océans, des fleuves, des ruisseaux! En buvant dans mon verre, je constate mes hideurs. Le voisin qui croit n'avoir qu'un ulcère en a toujours deux!... Les miroirs, c'est la délation personnifiée, et ils transforment un simple désagrément en un désespoir infini. Ils sont dans la goutte de rosée pour faire d'un cœur de fleur un cœur gonflé de sanglots. Tour à tour pleins de menteuses promesses de joie ou remplis de secrets honteux (et stériles comme des prostituées), ils ne gardent ni une empreinte, ni une couleur. Si devant le miroir que je contemple, elle a glissé aux bras d'un autre, c'est toujours moi que je vois à la place de l'autre! (Furieux.) Ils sont les tortureurs scandaleux qui demeurent impassibles, et cependant, doués de la puissance de Satan, s'ils voyaient Dieu, ma mère, ils seraient semblables à lui!...

LA MÈRE (d'un ton suppliant): Sylvius! la lune est à l'angle du mur. Va chercher une lampe, je veux y voir...

L'ÉPOUVANTÉ (d'une voix redevenue sourde): Oh! je vous dis ces choses parce que vous m'y forcez! Je n'ai vraiment aucune qualité pour devenir le révélateur funeste, mais il est bon que les femmes aveugles apprécient, par hasard, l'épouvantable situation qu'elles font aux hommes qui voient, même dans les ténèbres. Vous installez somptueusement chez nous ces geôliers impitoyables, il nous faut les supporter pour l'amour de vous. Et en échange de notre patience ils nous soufflètent de notre image, de nos vilenies, de nos gestes absurdes. Ah! qu'ils soient maudits au moins une fois, vos doubles! Qu'ils soient maudits, nos rivaux! Il y a entre eux et vous un pacte diabolique. (D'un accent désolé.) As-tu remarqué, par quelque matin d'hiver neigeux, ces oiseaux tournoyants au-dessus du piège qui scintille et leur fait croire à un miraculeux monceau d'avoine d'argent ou de blé d'or? Les as-tu vus, comme ils tombent, tombent, un à un, du haut des cieux, les ailes meurtries, le bec sanglant, les yeux pourtant encore éblouis par les splendeurs de leur chimère! Il y a le miroir aux alouettes et il y a le miroir aux hommes, celui qui est à l'affût au détour dangereux de leur existence obscure, celui qui les verra mourir le front collé au cristal glacé de son énigme.....

LA MÈRE (se cramponnant à lui): Non! Assez! je souffre trop! Ta voix me tue! L'angoisse me serre la gorge. Tu n'as donc pas pitié de ta mère, Sylvius? J'ai voulu savoir, j'ai eu tort. Pardon! Va chercher les lampes, je t'en supplie! (Elle se met à genoux, joint les mains.) Je suis comme paralysée...

L'ÉPOUVANTÉ (chancelant): Je crains, moi, le miroir caché dans l'ombre, votre grande psyché, ma mère...

LA MÈRE (exaspérée): Lâche! Est-ce que je n'ai pas encore plus peur que toi! M'obéiras-tu, à la fin!

L'ÉPOUVANTÉ (se redressant, hors de lui): Eh bien, soit! je vais vous chercher la lumière!

(Il s'élance avec rage dans la direction de la psyché, derrière laquelle se trouve la porte du salon. Un instant, il court au milieu d'une nuit profonde... Tout à coup, la bousculade terrible d'un meuble énorme, le bruit sonore d'un cristal qui se brise et le hurlement lamentable d'un homme égorgé...)


[A MARCEL SCHWOB.]

LE CHATEAU HERMÉTIQUE

J'ai connu deux vieilles femmes qui sont mortes en disant: «Nous ne sommes pas chez nous ici! Ce n'est pas ici que nous devrions mourir.» L'une était une paysanne du Limousin, fort pauvre, un peu folle, dont la principale monomanie consistait en un éternel besoin de locomotion. Elle rêvait d'un endroit où elle aurait été mieux, où elle aurait dû vivre toujours, et comme elle ne connaissait pas cet endroit, que, du reste, elle ignorait même s'il existait autre part que sous son crâne, elle répétait jaculatoirement: «Ah! ils sont bien malheureux, ceux qui n'ont pas de pays!...» Elle expira en faisant un geste d'entêtée, signifiant: «Là-bas!»

L'autre, une comtesse de Beaumont-Landry, avait toute sa raison, mais elle songeait des journées entières à la maison de ses rêves, et cette maison ne représentait pas, pour elle, une phrase sentimentale de son jeune temps: c'était réellement, sincèrement, une demeure bâtie quelque part, peut-être dans la Suède ou dans l'Irlande, dans une contrée couleur de dentelle grise, disait-elle, et où les colombes doivent être en deuil. Elle ne définissait rien, ne souhaitait rien. Ni tableaux, ni gravures, ne lui donnaient d'indications plus précises, mais elle savait que cette maison était là-bas, et que sa place, à elle, une choyée mondaine, était marquée dans ce modeste endroit de repos. Quand elle entra en agonie, elle prit les mains de sa fille, lui murmura d'une voix très inquiète: «Je ne suis pas ici chez moi! Non, ce n'est pas ici que je devrais être».

S'il y a l'âme sœur que l'on cherche à travers toutes les déceptions et tous les crimes d'amour, n'y aurait-il pas aussi le pays frère, sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut obtenir une fin paisible?

Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les yeux: «J'ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve! Je ne sais plus le nom du village... je ne vois plus la nuance du ciel....»

Combien d'explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par delà les mers et les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu'elle leur paraît être le souvenir d'une ancienne estampe admirée trop longuement durant leur enfance!

Et il y a les lieux maudits où l'on va parce qu'il faut qu'on y aille, où l'on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l'on se pend à l'arbre qu'on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de broussailles noires, où l'on se jette avec la presque joie d'avoir enfin trouvé sa tombe à soi, et non pas la tombe pareille à celle du voisin. De toute éternité la place de nos pieds est probablement désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré: nos parents s'agitent, s'éloignent, vont, viennent inutilement, cherchent eux-mêmes leur définitive résidence, si bien qu'il faut des hasards multiples pour nous renseigner, nous fournir l'intuition solennelle et nous enlever, comme sur des ailes, jusqu'au pays qui garde, en un champ de blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.

Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup reculer, se fondre, s'évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, elle est trop effrayante, nous devinons que nous ne l'atteindrons pas, que cette terre promise nous sera éternellement dérobée.

Et voici ce que je veux raconter bien sincèrement, au sujet d'un de ces pays de chimères, que j'ai bien réellement trouvé sur ma route:

C'était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil une grande propriété triste située vers le village de Roquemont, dans le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d'une colline qu'on dénommait aux environs la Dent de l'Ours, à cause de sa bizarre échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe rousse qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud; nous ne causions plus, ayant épuisé toutes les banales histoires parisiennes. A cette hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des conversations vulgaires s'était tarie subitement en nous, et nous ne désirions plus qu'étouffer les échos des villes toujours si détonnants dans le religieux silence d'une montée de calvaire. Mes amis avaient d'abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin, le vignoble; de différents côtés, ils m'indiquaient les célébrités du pays: l'endroit où l'année dernière Albert Téard avait tué un lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des Prussiens, le sentier par où descendaient du bois, certains hivers, les loups voleurs; puis, peu à peu, saisis d'un respect pour la grandeur enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et nous regardions presque sans voir.

A l'horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l'on apercevait très distinctement les ruines d'un château féodal faisant corps avec la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s'éparpillaient des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait d'un air malfaisant, impérieux, et il n'était pas possible de ne pas déclarer tout de suite que là se trouvait le seul endroit curieux, le point d'histoire ou le point de légende. Mais on n'en avait pas parlé encore. Albert Téard, d'un ton dolent, murmura:

«... Il y a aussi des cavernes pleines d'ossements fossiles, de silex taillé; nous vous y mènerons; ensuite, vous aurez tout vu.»

«Comment, tout vu? dis-je, me redressant sur un coude; et les ruines, là-bas?»

«Hein? Quelles ruines?» demanda madame Téard étonnée.

J'avais les yeux fixes. J'étendis le bras, et Albert Téard se mit à rire.

«Ça, des ruines! Peut-être que si, et plus sûr que non! De chez nous, par un jour de pluie, on dirait tout simplement une roche à pic, mais, par le soleil, avec des jeux de lumière tombant des nuages, on croit quelquefois qu'il s'agit d'un vieux château sans porte. Oh! ne vous y fiez pas!...»

«Vous plaisantez?»

Je regardais, fasciné, à m'en faire mal au cerveau.

«Non, c'est la roche qui plaisante, reprit Albert Téard. Il n'y a aucune description de ces ruines dans les annales franc-comtoises, et nos paysans, qui n'ont pas le temps de s'amuser, prétendent ne les avoir jamais distinguées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi, je ne les aperçois plus que vaguement... parce que je sais depuis longtemps à quoi m'en tenir.»

«Moi, fit doucement madame Téard, une exquise vieille femme raisonnable, j'ai souvent essayé de me figurer le château, et je n'ai pas pu découvrir la moindre tourelle!...»

J'étais abasourdi. D'instant en instant le mirage s'accentuait, devenait formidable; je voyais des croisillons, des ogives, des créneaux, et tous ces détails bleuâtres se fonçaient comme sous les coups d'un pinceau fantastique.

«Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter cette roche?»

La mère de Téard souriait en inclinant son bon visage sur l'épaule gauche.

«Vous voulez donc risquer le saut du mauvais garnement?»

«Qu'est-ce que le mauvais garnement? Une légende?»

«Non, une aventure très naturelle. C'est un conscrit qui avait parié de dénicher des œufs de buse, là-haut, avant d'aller au régiment, et, comme il était gris le matin où il tenta son ascension, il a dégringolé de votre fameux château jusqu'à sa chaumière. S'il n'a pas trouvé des œufs de buse, il a toujours trouvé de la salle de police en arrivant chez son capitaine, car il a fallu le soigner et il a manqué le premier appel, ce nigaud.»

Je restai en contemplation devant le château magique. Une brume entourait cette colline revêtue de grands genévriers et de taillis de hêtres. On y rêvait la fraîcheur d'une eau cachée dans les profondeurs des donjons, et la roche, à distance, paraissait luire comme une peau de reptile. A un pied du premier corps de bâtiment, une sorte de renflement taillé en chemin de ronde faisait exactement l'effet d'un travail humain, et il semblait tellement facile de se promener là-dessus que je ne comprenais pas le dédain de mes amis.

«Nous irons! c'est entendu», décida Téard avec une grimace narquoise.

Nous y allâmes le lendemain. Madame Téard nous suivait, portant un panier copieusement garni, parce que, disait-elle, c'était toujours plus loin qu'on ne le pensait.

Au bout d'une heure de marche dans les blés et dans les vignes, nous arrivions sur la pente caillouteuse d'une colline creusée à son centre, endeuillant d'une ombre épaisse et froide un hameau de cinq ou six pauvres masures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les hommes arrangeaient des tonneaux sans crier ni jurer. Les femmes, berçant des nourrissons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je, moi tout seul, cette spéciale vision d'un village endormi, puisque mes compagnons ne remarquèrent vraiment rien d'anormal en traversant ce coin de pays d'ombre. Cependant, madame Téard, ayant voulu acheter un peu de lait, s'aperçut qu'on ne lui répondait même pas, et elle me dit d'une voix ennuyée:

«Ils sont comme ça, ici!»

La vieille dame s'installa au bord d'un lavoir primitif où gargouillait une fontaine par des conduits de bois; elle nous souhaita une heureuse escalade et se mit à plonger des bouteilles dans l'eau pour le coup du retour. J'avais beau me dire qu'il s'agissait maintenant d'une excursion agréable, non d'une conquête, j'étais tout désespéré d'avance. Je ne distinguais plus la roche féodale derrière les rochers ordinaires, qui me la masquaient, le silence du hameau me poignait, j'étais nerveux. Ce mirage romantique de la veille se transformait en un guet-apens ridicule, et je vibrais comme déjà victime d'une redoutable injustice. Téard, philosophiquement, me fit observer que nos guêtres étaient solides, me pria de m'armer de patience à cause des ronciers inextricables qu'il nous faudrait franchir:

«Vous l'aurez voulu!» appuya-t-il.

Se diriger en droite ligne vers le château me paraissait un assaut enfantin; mais, de minute en minute, cela devint tout un plan de bataille sérieuse. On déviait, malgré soi. On reculait devant les fossés remplis de fange, d'épines, de pierrailles aiguës. On était bien obligé de tourner les difficultés s'enchevêtrant les unes dans les autres, et on finissait par tourner le dos à son but. Des rideaux d'églantiers et de ronces, des broussailles hautes à vous asseoir par terre, nous dissimulaient de plus les ruines, et quand une éclaircie, sous les branches, nous laissait les apercevoir, l'œil se heurtait à un mur énorme, un mur tout uni. Les donjons, les créneaux, le chemin de ronde, s'étaient engloutis absolument dans cette muraille suintante d'humidité, et il ne demeurait debout qu'une façade muette, aveugle, la menaçante façade par excellence, la façade hermétique... Nous nous assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sur un tronc d'arbre.

«Hein? me dit Téard, s'épongeant le front, c'est agaçant!...»

«Il faut couper au plus court, je veux toucher cette roche de mes deux mains.»

Nous voilà repartis, le nez levé, les yeux inquiets. Téard était repris d'une fièvre, et il m'avoua qu'on ne savait pas bien le fin mot de cette satanée roche. Jadis, on aurait bien pu creuser des carrières dans la colline, peut-être avait-on essayé de bâtir quelque chose dans le roc même, et, sans doute, y avait-on renoncé en présence de la dureté du granit. Seulement, s'il y avait quelque chose, comment était-on parvenu au sommet de l'édifice? comment avait-on franchi ce début de muraille, si lisse qu'elle en luisait?...

«Avec des échelles?»

«Allons donc! C'est l'aventure du conscrit! Ce garçon avait traîné des cordes à nœuds et des crampons. Il a dressé des échelles, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest; on le voyait d'en bas se démener comme un diable, et il n'était pas plus ivre que moi. N'empêche que ça s'est terminé par une dégringolade folle. Un plongeon dans la fontaine, tête la première!... Non!... Faudrait un ballon!...»

Lorsque nous fûmes sur les assises du château, les narines humant l'âcre parfum de la mousse verte qui les veloutait, nous étions beaucoup moins avancés qu'à mi-côte; nous ne saisissions plus rien de l'ensemble, et les détails égaraient notre imagination au milieu des conjectures les plus stupides.

«Tournons!» m'écriai-je.

L'un vira vers l'ouest, l'autre vers l'est. Nous devions nous réunir sous ce que j'appelais le chemin de ronde. Pour marcher, je me suspendais aux arbustes, aux touffes d'herbe, le terrain était extrêmement glissant, des pierres s'éboulaient entre mes jambes, allaient rouler jusqu'à la fontaine où rafraîchissait le vin de la collation: on les entendait bondir de fossés en fossés, frapper des rocs et choir ensuite dans le feuillage comme des oiseaux morts. La terre s'effondrait sous mes pas, bizarrement friable, ruisselait en ruisseaux lourds, pleins d'une quantité de paillettes brunes et brillantes ressemblant peut-être aux écailles d'un gigantesque poisson antédiluvien. Les verdures grasses vous laissaient à la main une sève gluante, et on respirait, tout près de la mousse, une odeur de pourri. Quand je relevais la tête, je retrouvais la ligne imposante de ce monument sans porte ni fenêtre, et mon regard, montant à pic désespérément, ne pouvait s'accrocher ni à une aspérité de la pierre, ni à une fleurette. La roche, toujours la roche, luisante, suintante, sans une fissure, sans un trou. Et là-haut, très haut, dans la lumière, planaient les buses aux ailes argentées, lentement, avec des allures de nageuses tranquilles qui s'abandonnent à l'onde calme d'un océan bleu. Il y a des heures où l'air pur vous grise, vous fait oublier le terre à terre des choses. Une seconde, il me parut presque simple d'avoir un ballon!...

Oh! entrer dans le château que j'avais vu, et qui existait puisque je l'avais vu! Pénétrer à l'intérieur de la citadelle mystérieuse, où il me semblait décidément que quelqu'un m'attendait!... Oui, je devais y venir un jour! Je devais toucher la colossale muraille de mes pauvres mains impuissantes, cogner du front le granit pour appeler des gens que j'avais besoin de délivrer!... Et je prêtais l'oreille, je scrutais l'inexorable dureté de cette pyramide naturelle pour tâcher de surprendre quelque signal de reconnaissance!

Tous les sites sauvages vous donnent des hallucinations et d'instantanées monomanies de grandeurs. Quand on est seul sur une montagne, rien ne vous empêche de croire que vous êtes roi! J'aurais pu effleurer, de ma guêtre, la cime d'un peuplier, et tout en bas j'apercevais madame Téard dormant sous son ombrelle blanche doublée de rouge, madame Téard grosse comme une coccinelle à tête rose!... Eh bien, alors? Pourquoi n'abaissait-on pas le pont-levis?... Enfin, le vertige me gagna, et, les yeux furieusement clos, je me remis à tourner.

Sous le chemin de ronde, Téard examinait une trace dans la pierre. Cela nous excita un moment. On eût dit la marque d'un anneau de fer, de ces anneaux que l'on plante sur les quais pour amarrer les navires. Durant un bon quart d'heure nous nous entêtâmes là, pendus à la force de nos ongles au-dessus du gouffre, étudiant ce faible vestige d'humanité, et nous dûmes conclure qu'un caillou, en sortant de son alvéole de grès comme un noyau sort d'un fruit mûr, avait probablement formé cette marque d'anneau. Il fallut redescendre. Nous nous éloignâmes, chacun très absorbé, avec la physionomie malheureuse d'individus qu'on n'a pas voulu recevoir parce qu'ils n'étaient pas assez bien mis. Tout le long de la descente nous eûmes des accidents terribles, je tombai dans un fossé bourré d'épines, et Téard posa le pied sur une vipère. En bas, madame Téard, réveillée, nous guettait, la figure bouleversée, les bras en l'air: un chien errant avait dévalisé le panier aux provisions; le vin, trop secoué par les remous de la fontaine, était perdu. Il nous restait du pain, mais du pain déjà rongé, couvert de bave... Téard, désappointé, riait rageusement. Sa mère se lamentait, moi je n'osais plus rien dire. Le soleil se couchait; on rentra vite pour dîner.

Pendant le repas, comme la croisée était ouverte sur un merveilleux horizon de flammes et d'or, je poussai un véritable cri de colère en leur désignant de l'index la lointaine colline. Là-bas... là-bas, un jeu diabolique de lumières pourpres, d'ombres violettes, faisait réapparaître les ruines du castel féodal. Je distinguais plus nettement que jamais les donjons, le chemin de ronde, les créneaux; et, plus formidablement que jamais, se dressait, dans le sang du jour agonisant, le Château hermétique, la patrie inconnue qui attirait mon cœur!...


[A REMY DE GOURMONT.]

PARADE IMPIE

Décor: La nuit, dans une église.

Personnages: Rimes des choses et Raisons des gens.

LA LUNE (entrant par un vitrail): Comme il fait noir dans ce puits!

LE CLOCHER (avec résignation): Elle me prend pour un puits! Si c'est ainsi qu'on écrit l'histoire, là-haut...

LA LUNE (ressortant indifférente): Et il y a d'énormes toiles d'araignées.

LE SAINT DU VITRAIL (se réveillant sans son linceul de poussière): Oh! qui va là! j'ai vu passer une blonde. Elle a mêlé sa chevelure à mon nimbe. Ces créatures ne respectent rien. Heureusement que je suis en verre, aujourd'hui, et moins fragile qu'autrefois. (Il bâille.)

LA DERNIÈRE VIBRATION DE LA CLOCHE DU BAPTÊME: Plus tard, ils comprendront la mélancolie des airs joyeux.

LA DERNIÈRE VIBRATION DE LA CLOCHE DE L'ENTERREMENT: La bonne fête, et comme le sonneur a bu!

PREMIÈRE CHAUVE-SOURIS (tournoyant): Ciel et terre! je ne suis qu'un pauvre oiseau, mais tout cela me paraît bien ridicule.

SECONDE CHAUVE-SOURIS (tournoyant): Terre et ciel! je ne suis qu'une pauvre souris, mais tout cela me dérange.

LE GRAND CIERGE DE DROITE: Ma cire a la blancheur des belles épousées.

LE GRAND CIERGE DE GAUCHE: Ma cire a la blancheur des jolis enfants morts.

UNE BOUGIE DANS UN COIN: Pureté des stéarines, vertu chimique.

PREMIÈRE LAMPE-VEILLEUSE: Je suis un cœur de femme rempli de rubis roses.

SECONDE LAMPE-VEILLEUSE: Je suis l'œil d'un amant qui a beaucoup pleuré.

UN MORT SOUS UNE DALLE: Au secours! Tirez-moi d'ici! j'étouffe! Otez la pierre, car mes ongles poussent en racines et s'allongent sans trouver aucune fente... Otez la pierre!

UNE MORTE SOUS UNE AUTRE DALLE: Que ne m'ont-ils plantée au bord d'un ruisseau? Je porte dans mes yeux deux graines de myosotis.

UN CONFESSIONNAL: Je suis une provision d'obscurité enfermée dans un placard.

LE TRONC POUR LES PAUVRES: Ils m'ont rempli de rondelles de bronze, de rondelles d'argent, de rondelles d'or; mais, au milieu de ces monnaies vulgaires, brille une pièce merveilleuse, unique sans doute. Elle est percée de quatre petits trous et s'orne, en exergue, de mots mystérieux. Ah! celui qui l'a donnée était un homme vraiment charitable. Je voudrais le connaître.

UN PRIE-DIEU: Ses genoux sont bien légers. Sa robe sentait bon, et je conserve des brins de soie parmi mes brins de paille.

UNE CHAISE: Oh! les rotondités des vieilles femmes!

UN TAPIS: Tout frais encore, un pétale de lis était collé à son talon, et j'ai su qu'elle venait du jardin de son père.

LES MARCHES DE L'AUTEL: C'est indigne! le prêtre ne regarde jamais où il a posé les pieds avant d'entrer à l'église.

CHŒUR DES TUYAUX D'ORGUE: Dies iræ! Te Deum! Alleluia! De profundis!

UNE HIRONDELLE (se penchant du haut de la rosace): Je crois qu'il fera beau demain!

UN ÉCHO: Amen!

(Silence.)

(Une porte matelassée s'ouvre lentement et retombe avec un bruit sourd. Entrent le MAUDIT, la PROSTITUÉE et le JUIF, qui se meuvent à tâtons.)

LE MAUDIT (titubant un peu et se baissant pour allumer une lanterne): Hein! quand je vous le disais! Personne! Ces endroits-là sont toujours vides, la nuit... l'humanité ne s'occupant de Dieu que lorsqu'elle ne peut pas faire l'amour. (Il secoue ses guenilles en riant d'un rire triste.)

LA PROSTITUÉE (d'un ton énervé, serrant son châle de deuil sur sa robe de satin rouge): Tais-toi! Ce n'est pas le moment de plaisanter. Moi, je déteste les maisons dont les plafonds sont... au diable!

LE JUIF (ôtant son bonnet de peau de lièvre): On doit toujours le respect, ça n'engage à rien.

LE MAUDIT (d'une voix navrée): Vous êtes des animaux immondes, et pourtant vous êtes plus en sûreté que moi, ici: vous ne croyez pas.

(Tous les trois se dirigent vers l'autel et le MAUDIT place la lanterne sur la balustrade du chœur.)

LA PROSTITUÉE (soutenant le MAUDIT qui chancelle): Parlons peu, parlons bien; tu nous as promis des bijoux extraordinaires: où sont-ils?

LE MAUDIT (étendant le bras d'un geste raide, et désignant le tabernacle): Ils sont là.

LE JUIF (hochant le front): Il est entendu que vous irez les chercher tout seul...

LA PROSTITUÉE: Tout seul, puisque l'idée vient de lui. Moi, je n'aurais jamais songé à une pareille farce.

LE JUIF (railleur): Moi non plus, c'est une idée géniale, et si simple!

LE MAUDIT (torturé): Alors, si c'est si simple, allez-y.

LE JUIF (sortant de dessous son manteau une balance, des poids, une pince de fer): Prêteur, acheteur, soit. Voleur, non! je viens surtout pour complaire à Madame.

UN ÉCHO: Dame!

LA PROSTITUÉE (furieuse): Mon amant serait-il un capon!

LE MAUDIT (relevant la tête fièrement): Quel capon oserait se mesurer avec Dieu?... Oui, je veux le voler; seulement, je tiens à le combattre. C'est ici la forêt où je détrousserai loyalement, après avoir exposé mes raisons. Je parlerai très haut, dussiez-vous ne pas m'écouter, vous, les brutes. (Il fait un bond et saute dans le chœur en passant par dessus la balustrade. Machinalement la PROSTITUÉE s'agenouille, pendant que le JUIF examine le fléau de ses balances. Le MAUDIT reprend d'un ton grave en s'adressant au tabernacle.) Mon Dieu, je suis la proie que vous amènent les bêtes de proie; mais, en galant homme qui désire égaliser les chances de ce duel fabuleux, je vais compter mes griefs; de votre côté, préparez vos foudres, je ne vous violenterai pas en plein sommeil. Oh! ma vie est bien nue, Roi des rois! Si vous n'avez pas souvenir de mes misères, je vous les apporte. Jugez! Maudit par mon père charnel, abandonné par ma mère, j'ai roulé d'abîme en abîme. J'ai tué, j'ai triché au jeu et j'ai menti. Vous m'avez laissé marcher jusqu'à vous pour mieux m'anéantir, je pense, et voici venue l'heure de la suprême chute, du péché sans rémission, du sacrilège; je n'hésite pas, j'essaie de me justifier. N'êtes-vous pas plus coupable que moi, dites, Dieu dont la droite est trop immobile, et ne pouvez-vous pas m'épargner comme complice ou me détruire soudainement?... Je vous rends mon paradis, sinon arrachez-moi le cœur de la poitrine. Il est temps de vous décider. Je suis peut-être le dernier des croyants. Et regardez derrière moi cette femme avec sa robe rouge, ses épaules pâles comme des flocons de neige fondant sur un feu vif. Il lui faut des bijoux, je n'en possède point. Quand elle agite sa petite main, Seigneur, vous qui voyez tout, vous avez bien dû vous en apercevoir, il semble que tout à coup le bout d'une aile d'ange vous pousse, et l'on va éperdûment jusqu'au grand crime. Dieu, ayez compassion! Quel supplice inventerez-vous plus fort que son mépris! J'ai parcouru des routes, j'ai eu faim et j'ai eu l'envie pressante de brouter l'herbe fleurie entre les jambes des bœufs. A l'extrémité du chemin, j'ai bu, comme les autres; on m'a demandé de l'argent et j'ai mendié. J'ai même appris à faire le chien, à ramper, à tirer des sons rauques de ma gorge séchée par la soif. J'ai mordu... puis j'ai rencontré cette fille qui m'a caressé; ma seule minute de joie, elle la détient dans les plis secrets de sa jupe de flamme, et mon pire tourment est encore de l'avoir connue! Vous saisissez, Dieu très intelligent, j'ai besoin de vos diamants... C'est chez vous qu'on en voit le plus... (Il lève les bras.)

UN ÉCHO: Plus!

LE MAUDIT: Seigneur! Il faut me les donner de bonne volonté. Vous n'en faites rien. (S'attendrissant.) Et elle, c'est un enfant qui ne peut rire sans un jouet. (Il s'impatiente.) Ma croyance en vous est toute ma fortune. Répondez-moi! La bourse ou la mort! Tuez le criminel avant le crime ou enrichissez-le, au nom de la foi. (Avec explosion.) Ah! si j'avais le tonnerre à mes ordres...

LA PROSTITUÉE (bas au Juif): Je lui ai versé des liqueurs chaudes pour qu'il soit gentil. Un homme bavard finit toujours par retrouver son courage.

LE JUIF (agacé): Je crois que nous perdons un temps précieux et je n'aime guère les discours. (En réfléchissant:) Après tout, les églises sont remplies d'ossements.

LE MAUDIT (désespéré): M'entends-tu, Dieu mort et immortel, Dieu aveugle et clairvoyant, Dieu le maître et Dieu enchaîné?... Je suis prêt, je m'approche; constate que mes doigts se hérissent comme des pieuvres. Il me faut le soleil, de l'or, des étoiles, des perles, l'océan, des émeraudes, car mon univers à moi c'est cette femme, et je n'aurai pas trop du tien pour parer l'étendue sombre de ses cheveux... (Silence.) Rien! c'est à se briser le crâne contre la porte de ta prison, prisonnier impuissant qui te laisses insulter, toi qui demeures enfermé dans une coupe moins large que le sein de ma maîtresse. Et tu peux te délivrer, me délivrer! (Il sanglote.) Seigneur, soyez bon! je suis chétif, je ne vous brave que parce que j'ai peur! Seigneur, ma mère m'a enseigné qu'il fallait vous demander le pain quotidien; or, j'ai besoin de me nourrir de cette femme, et cette femme se nourrit de joyaux! Vous qui destinez les brebis au loup, donnez-moi vos parures pour que j'en achète mon pain quotidien... (Silence.)

LE JUIF (ricanant): Jamais ivrogne ne s'est vu en face d'un pareil mur.

LA PROSTITUÉE (avec un geste d'ennui): Il ne songe même pas que je suis décolletée. Il ne fait pas chaud ici...

LE MAUDIT (se rapprochant du tabernacle et délirant): Toutes mes larmes pour vos pierreries, des siècles d'enfer pour un morceau de ce métal jaune qui vous est inutile. Seigneur, l'aumône au gueux, votre serviteur en sacrilège, c'est-à-dire à celui qui croit encore en vous puisqu'il se donne la peine de vous outrager!

LE JUIF (bas à la Prostituée): Vous avez bien remarqué ce ciboire? Les curés font courir des légendes souvent...

LA PROSTITUÉE (vivement): Je suis venue ce matin à la messe pour le contempler. Oh! superbe! Des cabochons tout autour, et au centre un diamant gros comme un œuf de colombe.

LE JUIF: Je me défie des gros diamants. Ils ne sont généralement pas d'une belle eau.

LA PROSTITUÉE: D'une belle eau! Vous riez! La seule chose pure de la terre c'est un diamant, mais vos sales imaginations troublent tout à l'avance!

LE JUIF (s'inclinant, moqueur): La seule chose pure de la terre, c'est le regard d'une vierge, Madame.

LE MAUDIT (criant): Malheur! Trois fois malheur! Dieu veut ma damnation! (Il va prendre la pince de fer sur la balustrade.) Je vais forcer la porte du ciel avec cela! (Il brandit la pince et se met à rire d'un rire douloureux.) Et demain l'église banqueroutière n'aura plus d'hostie à tendre par le guichet de son bureau. Je vais ravir le trésor des élus. (Il frappe sur le tabernacle.) Quelle ironie! Cette porte ressemble en effet au guichet d'une banque. (Il introduit la pince et fait sauter des lames de bois.) Tu l'as voulu, Madelon... Et maintenant, tombe la foudre!...

LA PROSTITUÉE (poussant un cri de joie): Donne!

LE JUIF (reculant): Qu'allez-vous faire des hosties? Moi, je refuse de m'en occuper.

LE MAUDIT (dressant le ciboire avec un mouvement d'horreur): Vide! Il est vide!

LA PROSTITUÉE: Tant mieux! Ça leur arrive quelquefois d'oublier de le remplir... et comme il n'y a pas de contrôle...

LE MAUDIT (roulant des yeux fous): Personne, pas de Dieu, pas même un simulacre de Dieu!

LE JUIF: C'était à deviner, puisqu'il ne vous répondait rien, mon cher garçon... Voyons toujours l'objet.

LE MAUDIT (le laissant s'emparer du ciboire): Et la foudre ne tombera pas.

LA PROSTITUÉE (haussant les épaules): Tu nous ennuies avec tes perpétuelles exagérations.

LE JUIF (retournant le ciboire aux lueurs louches de la lanterne): Tiens! Tiens! je n'imaginais point si mal! Oh! les fameuses légendes. (Il se penche, prenant des airs apitoyés.)

LE MAUDIT (se tordant les mains): Madelon! Madelon! Ni Dieu ni foudre! Mon crime n'était donc pas encore assez grand... Moi qui espérais des preuves dans le châtiment! Je me noie, Madelon! Une eau glacée monte à ma bouche! Madelon! Tu auras les bijoux, et en échange, moi, j'aurai le doute. En présence du doute effroyable toutes les misères ne sont que délices. Madelon, couvre-moi de ta robe, j'ai froid. (Il se jette aux pieds de la Prostituée.)

LA PROSTITUÉE (radieuse, s'appuyant sur lui pour mieux regarder le ciboire): De l'or, des émeraudes, le gros diamant...

LE JUIF (lâchant le ciboire qui tombe à terre, et remettant son bonnet): De la fumée, Madame, de la fumée!... Il a voulu voler Dieu, et c'est Dieu qui le vole... Tout est faux.

UN ÉCHO (très loin): Faux!

(Évanouissement du décor et des personnages.)


[A MAURICE MAETERLINCK]

LES VENDANGES DE SODOME

A cette aurore, la terre fumait comme une cuve emplie d'un moût infernal, et la vigne, située au centre de l'immense plaine, rutilait sous un soleil levant déjà féroce, un soleil pourpre à chevelure de braise qui faisait fermenter d'avance les grappes énormes, dont les grains, d'une grosseur surnaturelle, prenaient des reflets d'yeux roulants, tout noirs jaillis de leurs orbites. Poussée du fond d'un abîme bouillant de bitume, cette vigne étalait ses feuillages d'or et de sang avec une abondance de monstrueuse richesse, et ses pampres fous couraient, se tordaient comme de précieux métaux en fusion autour de ses raisins qui s'entassaient à même la molle argile, l'argile blonde, terre charnelle extraordinairement rousse dégageant des parfums de sève fraîche mêlés à de pestilentielles buées chaudes. Pareille à la bête trop féconde, qu'aucun lien ne doit entraver aux heures douloureuses des parturitions multiples, elle se roulait sur le sol avec d'effrayantes convulsions, lançant des jets furieux de guirlandes, bras implorants qui se tendaient vers le soleil, semblant à la fois souffrir et délirer d'une joie coupable mais paradisiaque, tandis que ses moelles surchauffées débordaient d'elle en l'inondant d'une rosée de larmes épaisses. Elle mettait bas n'importe où ces prodigieux fruits d'un brun lustré, velouté, mystérieuse éclosion du mortel bitume, le rappelant par leur nuance charbonneuse, leur nuance de sucre satanique distillé à travers des violences de volcan. Et de certaines grappes à demi pourries, aux grains crevant en d'écarlates fentes de lèvres, coulait une liqueur abominablement douce qui grisait les abeilles jusqu'à les tuer. Entre les nues, si rouges qu'on les eût dites incendiées, et la plaine, si jaune qu'on l'eût crue poudrée de safran, rien ne chantait, rien ne remuait; seul un bourdonnement sourd d'insectes avides faisait trépider la vigne ainsi qu'une chaudière en ébullition. Au milieu de cette forêt de rameaux d'or, dans le primitif pressoir (une auge colossale de granit brut percée d'un trou rond, comme l'autel des sacrifices humains), un lézard fabuleux, revêtu d'écailles d'un vert étincelant et dardant un singulier regard d'hyacinthe, s'allongeait énigmatique, son ventre argenté soulevé de temps en temps par une respiration haletante, ivre, lui aussi, jusqu'à mourir.

Peu à peu les nuées s'opalisèrent, blanchirent, se dépouillèrent de leurs allures de vapeurs d'incendie, se déchirèrent, s'évanouirent en blêmissant; puis le ciel se condensa en un unique soleil, l'azur prit un éclat de fer bleui brûlant silencieusement et versa des torrents de chaleur limpide. A perte de vue s'étendit ce pays de Judée où les grêles figuiers n'arrivaient pas à faire flotter de légers voiles d'ombre. Quelques-uns de ces arbres chétifs, aux feuilles digitées et velues, se déformaient en des caprices de plantes mécontentes de leur sort, enlaçaient inextricablement leurs branches luisantes recouvertes de transparentes excroissances de gomme se cerclant de bracelets d'ambre; et des tiges penchées par le feu d'en haut sur le feu d'en bas avaient des contours souples d'innocents accablés. Loin, tout à l'horizon, derrière le dernier bouquet d'arbustes, dominant la ligne vague d'un mur protégeant une ville, se dressait une tour de pierres ivoirines, d'une blancheur d'ossements, une tour géante qui fuyait en spirale vers les cieux profonds, vers les cieux violets, chemin menant à l'infini et que faisait fuir davantage la spire d'un vol de grands oiseaux blancs cherchant à se poser à son sommet.

De la tour lointaine sortirent ceux de Sodome venant vers la vigne.

Ils étaient conduits par un vieillard deux fois centenaire, colosse funèbre les dépassant tous de sa tête osseuse éperdument branlante, sans cheveux, sans dents, sur laquelle retombait le bout d'une draperie de lin. Aux angles de ses membres roides s'accrochait cette draperie comme un linceul. Père, chef et patriarche, au-dessus de la troupe de sa postérité, sa tête avait l'aspect d'un astre oblong, brillant d'une clarté lunaire. Il faisait des signes à l'aide d'un bâton, ne parlant plus depuis bien longtemps. A ses côtés se pressaient ses fils aînés, hommes robustes aux larges barbes noires. L'un d'eux, qui se nommait Horeb, portait, suspendu à sa ceinture de cuir fauve, des coupes scintillantes qui s'entrechoquaient mélodieusement. Ensuite venait un groupe plus jeune composé de ceux que dirigeait Phaleg, un géant presque nu, sans poil, d'une chair unie comme un marbre veiné de rose, avec une barbe d'un roux brutal: celui-là portait sur sa tête une pyramide de corbeilles d'osier où l'on avait mis des gâteaux de froment. A une distance respectueuse, les adolescents se jouaient, vêtus de robes courtes, de ceintures ornées de broderies bizarres, et ils rejetaient leurs abondantes chevelures en arrière, leurs chevelures blondes comme des toisons de femmes. Le plus beau d'entre eux, un enfant à la bouche pourprée, aux prunelles violettes, d'une couleur dérobée au mystère des horizons, s'appelait Sinéus, et naïvement il avait festonné de fleurs son étroite jupe de peau d'agneau. Quand il entra dans la vigne, des abeilles, se détachant des grappes, butinèrent sur son épaule, des abeilles qui, le prenant pour un rayon de miel, tant il était blond, essayèrent de puiser en sa chair vierge, sans lui faire de mal.

Après avoir chanté un hymne d'allégresse, les vendangeurs commencèrent à emplir les corbeilles. Les aînés, d'un mouvement lent, toujours le même, cueillaient les raisins lourds; les plus jeunes se précipitaient, voraces, avec des cris. Un moment, le vieillard, assis au rebord de l'auge de granit, se levait, étendait son bâton, et tous arrivaient en foule pour vider les corbeilles pleines; puis le vieillard se rasseyait, hochant le front, et la troupe repartait, emportant les corbeilles vides. Les uns s'éclaboussaient malgré eux les jambes de jus vermeil, les autres volontairement se barbouillaient la poitrine. Sinéus piétinait rageusement la vendange, y mêlant des poignées de roses sauvages. Vers midi, tous étant fatigués, ils s'endormirent côte à côte, aux genoux du père, et le vieux patriarche, demeuré sur le bord de la cuve, en sa pose immobile de statue, paraissait, devant ces plantureux mâles ruisselants de vin, l'image souveraine de l'éternelle mort.

Alors, du plus prochain bouquet de figuiers surgit, à pas furtifs, une créature étrange: une femme. Elle était mince, pâle, nue, et si rousse, tellement duvetée, qu'elle semblait revêtue d'un lin immaculé brodé de fils d'or; son front se détachait de l'azur du ciel, net et poli comme une lame de glaive éblouissant; ses cheveux balayaient la terre en ramenant autour des feuilles jaunies qui cliquetaient; ses talons ronds, d'une rondeur de pêche, posaient à peine sur le sol, et elle marchait en sautant avec des allures d'animal gai; mais les deux boutons de ses seins étaient noirs, d'un noir brûlé qui faisait peur. Elle s'approcha de Sinéus endormi, mangea d'abord tous les raisins de sa corbeille, qu'il avait oublié de vider; et, les grappes dévorées bestialement, elle se coucha près de lui, rampant comme une couleuvre. Bientôt l'enfant se réveilla, ayant senti que des doigts impurs s'appropriaient ses chairs; il eut un gémissement lamentable, se leva, repoussa la femme, et à ses cris éplorés répondirent les rugissements de fureur de tous ses frères. Le vieillard se dressa, étendit son bâton contre l'intruse comme s'il avait pu voir de ses yeux de mort. Tous entourèrent la femme. C'était une de ces rôdeuses d'amour que les sages de Sodome venaient de chasser de leur ville. Dans une juste et formidable colère, des hommes de Dieu s'étaient réunis pour se débarrasser de ces démentes, qu'une fringale de passions mauvaises hantait du crépuscule à l'aurore. Se condamnant virilement à une chasteté de plusieurs années pour ne pas donner le meilleur de leurs forces, durant le temps des récoltes, à ces gouffres de voluptés qu'étaient les filles de Sodome, ne gardant que les mères en gésine et les vieilles, ils avaient répudié jusqu'à leurs épouses, jusqu'à leurs sœurs. Et elles étaient sorties des carrefours, avaient fui des rues, meurtries de coups, les seins déchirés, sans vêtement. On les avait poursuivies comme des chiennes. Lancées à travers le désert, elles s'étaient ruées vers Gomorrhe à travers les sables brûlants. Beaucoup étaient mortes dans la fournaise de la plaine. Quelques-unes vivaient en pillant les vignobles. Pourtant aucune de ces maudites ne se repentait, car leur corps, fouetté de désirs insensés, jouissait des flammes du soleil et possédait un sexe aussi ardent que les secrets dessous de la terre.

Or, voici qu'une de ces chiennes affirmait de nouveau ses appétits d'homme en s'attaquant à un enfant qui lui ressemblait.

«Qui es-tu?» lui demanda Horeb.

«Je suis Saraï!»

Sinéus se voilait la face dans son coude replié.

«Que veux-tu?» dit Phaleg.

«J'ai soif!»

Ah! Elle avait soif! Ils se consultèrent du regard, mais leur père, farouche, leva son bâton, et chacun se baissa pour se saisir d'une pierre.

La femme, ce soleil de peau blonde, étendit les bras comme deux rayonnements.

Elle cria, d'un accent si aigu qu'ils reculèrent:

«Malheur à vous!»

«Oui, je te reconnais, dit Horeb, tu m'as dépouillé, une nuit, de mes plus belles coupes de métal.»

«Et moi, dit Phaleg, tu m'as convié au péché le jour du Seigneur!»

«Moi, cria Sinéus, des larmes au bord des paupières, je ne te connais point, n'ayant pas voulu te connaître!»

Le vieillard laissa tomber son bâton.

«Qu'elle soit lapidée!» rugirent-ils tous.

La femme n'eut pas le temps de fuir. Trente pierres volèrent sur elle.

Ses seins éclatèrent en gerbes rouges, et son front se couronna de bandelettes de pourpre. Bondissant, se tordant, elle brouillait ses cheveux avec les pampres qui la tenaient prisonnière; puis elle se fit petite, toute petite, rampa, humblement serpentine, se glissa dans la cuve où fermentait le moût, et, ramenant sur elle des monceaux de grappes écrasées, elle demeura inerte, augmentant le sang du raisin de tout le vin exquis de ses veines. Comme elle agonisait encore, ils descendirent dans l'auge et la foulèrent aux pieds, tandis que jaillissaient, des prodigieuses graines noires à reflets d'yeux roulants, un regard de suprême malédiction.

Au soir, ayant terminé saintement leur tâche, les vendangeurs se partagèrent les gâteaux de froment, remplirent leur coupe. Dédaigneux de retirer le cadavre, tous ivres déjà, plus grisés par la tuerie que par la vendange, ils burent, en blasphémant la femme, l'horrible liqueur empoisonnée d'amour; et cette nuit même, pendant que retentissaient au loin des hurlements de bêtes inconnues, que l'atmosphère se saturait d'une odeur de soufre, que la tour géante prenait des pâleurs de squelette sous la morne clarté de la lune, ceux de Sodome commirent, pour la première fois, le péché contre nature en les bras de leur jeune frère Sinéus, dont l'épaule douce avait la saveur du miel.


[A CAMILLE LEMONNIER]

LE RODEUR

Une maison isolée, à la campagne. Nuit tombante. Dans une grande cuisine sombre, trois servantes, LA VIEILLE ANGÈLE, LA GROSSE MARTHE, et LA PETITE CÉLESTINE épluchent des fèves. Leur maîtresse, MADAME, entre et s'approche d'elles avec des gestes indécis.

LA VIEILLE ANGÈLE (plaisantant): Est-ce que vous voulez nous aider, Madame?... Oh! y a de l'ouvrage!

LA GROSSE MARTHE (bousculant le tas de fèves et l'étalant sur la table): Voilà! Nous en avons bien pour jusqu'à minuit, et une bonne ouvrière ne serait pas de trop.

LA PETITE CÉLESTINE (flairant la poignée de fèves qu'elle tient): Si encore que les cosses ne sentaient point le pipi de rat... mais ça vient du grenier, et, là-haut, ces sales bêtes ne se gênent guère! (Elle rit.)

MADAME (dolente): Allumez donc la chandelle, mes pauvres filles; vous vous creverez les yeux, là-dessus!

LA PETITE CÉLESTINE (se précipitant): Oui, je le disais bien. Les jours ont accourci. Le serein tombe joliment plus tôt. (Elle allume une haute chandelle qu'elle place sur la table.)

MADAME (s'asseyant sous l'auvent de la cheminée, derrière les servantes): Si vous alliez fermer la porte-fenêtre de la salle à manger, Célestine.

LA PETITE CÉLESTINE (étonnée): Pourquoi donc çà, Madame? Il n'est pas encore neuf heures.

MADAME (se parlant à elle-même): Nous sommes des femmes seules, après tout!

LA GROSSE MARTHE (cessant d'éplucher): Est-ce que vous avez quelque chose, Madame? Vous êtes toute drôle.....

LA VIEILLE ANGÈLE (levant la tête et l'examinant): Est-ce que votre dîner ne passerait pas?

MADAME (s'agitant sur sa chaise): Ah! vous me trouvez pâle? Non! Non! je n'ai rien... C'est probablement la route, elle est si blanche, au milieu de ces terres noires, elle est si longue... je l'aurai trop regardée... je voudrais bien que notre maison ne fût pas au bord d'une route.

LA PETITE CÉLESTINE: Pour ce qui est de la route, elle a un joli ruban de queue, çà, c'est la pure vérité. (Elle s'assied.)

LA VIEILLE ANGÈLE (hochant la tête): Et si les voleurs venaient un soir, on aurait le temps de les voir arriver, da!

LA GROSSE MARTHE (sentencieuse): Les voleurs, au jour d'aujourd'hui, ne viennent plus par les grandes routes; i' prennent les petits chemins de traverse.

LA PETITE CÉLESTINE (riant, mais moins fort): C'est-i' que Madame s'inquiète des rôdeurs, qu'elle a la figure toute retournée?

MADAME (sèchement): Vous êtes une sotte! Une femme de quarante ans n'a peur de rien. Non! J'ai eu froid, là, tout d'un coup, entre les deux épaules...

LA VIEILLE ANGÈLE: Faut mettre de la sauge à bouillir et en boire une bonne tasse avec du miel.

MADAME (se levant): Ça m'a pris tout subitement, pendant que je regardais la route, là-bas, du côté du gros noyer, et il m'a semblé.....

LA PETITE CÉLESTINE (curieusement): Quoi donc qu'i' vous a semblé, Madame?...

MADAME (lentement): C'est pourtant quelquefois nécessaire d'avoir un homme chez soi.

LA GROSSE MARTHE (avec vivacité): Là! Je l'ai toujours dit que Madame devrait se remarier..... On ne peut pas vivre sans un homme, à la fin des fins!

LA VIEILLE ANGÈLE (larmoyant): Oh! si nos défunts n'étaient pas morts... ça irait mieux.

LA PETITE CÉLESTINE (aigrement): Pour sûr! Nous serions plus à notre aise ici, et Madame devrait bien se forcer un peu, quand ce serait que pour nous autres!

MADAME (rêvant): Ou un chien... Un chien qui aboierait la nuit...

LA GROSSE MARTHE (bougonnant).—Puisque Madame dit que ça mange plus que ça ne vaut!

MADAME (tressaillant): Non, non, pas de chien, il n'aurait qu'à aboyer la nuit... ce serait horrible! (Elle arpente la cuisine.) Enfin, là, toutes quatre, que ferions-nous contre un rôdeur?

LA PETITE CÉLESTINE: I' paraît que chez les Claudin y a un mauvais garçon qui est entré par le grenier, il est descendu la nuit quand un chacun dormait, il a trouvé une porte ouverte et s'a ensauvé.....

MADAME: Sans faire de mal?

LA PETITE CÉLESTINE: Non!

MADAME: Sans faire de bruit?

LA PETITE CÉLESTINE: Non plus! Il avait pris ses souliers à ses mains.

MADAME (très nerveuse): Alors! personne ne l'a vu ni entendu?

LA PETITE CÉLESTINE (avec conviction): Personne.

(Moment de silence.)

LA VIEILLE ANGÈLE (d'un ton sourd): Dans mon temps, j'ai rencontré aussi un mauvais garçon. J'allais tirer de l'eau à un puits, tout au bout du village. Voilà qu'en tirant, je sens que c'était lourd, lourd... y avait un homme dans le seau. I' s'était caché là pour me faire peur... et quand je l'ai eu monté, i' m'a dit...

MADAME (l'interrompant): Écoutez! Tout ça, c'est des bêtises. Vous êtes trois et il y a trois portes à fermer chez nous. Courez chacune en fermer une. Tant pis s'il n'est pas neuf heures... Nous n'attendons rien ce soir... (Elle se promène fébrilement.)—La porte-fenêtre de la salle à manger est remise en état... La porte du corridor a une grosse barre à cadenas... Et puis, en haut, celle de la galerie est pleine de verrous... Un rôdeur ne pourrait démolir toutes ces portes. (Elle se tourne vers les servantes.) Voyons, allez vite...

LA GROSSE MARTHE (de mauvaise humeur): Merci bien, je vas pas seule. Faut qu'on me tienne le battant pendant que je mets les barres.

(Toutes les trois jettent leurs fèves sur la table.)

LA PETITE CÉLESTINE (frissonnant): C'est tout de même vrai qu'i' commence à faire froid.

MADAME: Vous êtes joliment poltronnes! allez-y donc ensemble, mais faites vite et n'oubliez pas de regarder du côté du gros noyer. Je vous attends ici.

(Elles sortent après avoir allumé une lanterne.)

LA GROSSE MARTHE (haussant le ton pour entrer dans la salle à manger): Non! ce qu'il fait noir dans cette sale baraque de maison!

LA VIEILLE ANGÈLE (élevant la lanterne d'une main tremblante): Faut bien regarder. Mais, moi, je sors pas.

LA PETITE CÉLESTINE (se penchant en dehors de la porte-fenêtre): Eh ben, quoi? Le gros noyer, il est toujours à sa place.