RACHILDE
Le Dessous
— ROMAN —
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
Sept exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 7.
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR :
| MONSIEUR VÉNUS | 1 vol. |
| LA SANGLANTE IRONIE | 1 vol. |
| L’ANIMALE | 1 vol. |
| LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES | 1 vol. |
| LES HORS-NATURE | 1 vol. |
| L’HEURE SEXUELLE | 1 vol. |
| LA TOUR D’AMOUR | 1 vol. |
| LA JONGLEUSE | 1 vol. |
| CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉATRE | 1 vol. |
| L’IMITATION DE LA MORT | 1 vol. |
I
DEMEURE CHASTE ET PURE
… Marguerite posa le livre sur le guéridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds — dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait fort petits — puis elle essaya de penser.
La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure défendue qu’elle se permet d’ajouter à sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre de jeune fille, une chambre pâle où tout était virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, le papier à semis de pâquerettes, les meubles laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignées couvertes de neige dentelant les coins du tissu même de l’ennui.
Son père lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de n’importe qui, de préférence les pages où il y a des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûrement ; mais elle ne s’intéressait guère qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres « fruits » que beaucoup de bâillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux désordres de son imagination pour, le reste du temps, épousseter avec soin la poussière soulevée en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel passait orageusement soit à cheval, soit à bicyclette.
De même elle époussetait les menus objets de sa chambre, tenant son sanctuaire dans un ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, terminant, chaque soir, un rond au crochet fabriqué machinalement ainsi que tisserait en un chœur de chapelle une araignée à pattes blanches probablement incapable de dévorer son mâle, selon le singulier usage des araignées. Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute cette percale fine, les faveurs, bleues pour les chemises, roses pour les pantalons, donnaient l’illusion d’un innocent drapeau national encore dans ses langes.
Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, conservait un aspect hostile au milieu de la naïveté voulue de la pièce. Il était relié en vilain carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour inspirer le respect, pas assez neuf pour intriguer la vertu. De plus, écrit en une langue dure, âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler de la peste. La peste ? Comme c’était fini, maintenant, des grandes catastrophes, des grands dévouements… Monseigneur de Belzunce ?…
Maintenant on avait l’hygiène.
Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser les souvenirs malsains.
Elle contempla les jardins de Flachère, sa maison, sa demeure si purement caressée du soleil.
Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus rares, les plus suaves, qui avaient appris, mieux qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser vite et régulièrement. De larges allées rayonnaient, de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient loin, torrent charriant des parfums à perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum, des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs de plus en plus vives. La maison, une construction élégante de genre hollandais, en bois gris fer, ornée de découpures blanches, espèces de dentelles de sapin, formait le moyeu de cette roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des violiers. Les violiers, surtout, répandaient une odeur délicieusement troublante. Au fond de leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait du poivre, de la vanille, des clous de girofle, du musc, et des haleines de femmes riches, entassées au théâtre, un soir de représentation de gala.
Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, joignit les mains dans une extase, une soudaine envolée de tout son être vers la nature, l’adorable nature qui lustrait les fleurs pour son seul plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar, de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour de la ferme-école dans un tel état de propreté. Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à mettre en relief les vérités contemporaines. Il est nécessaire au bien-être moderne de comprendre la nature autrement que sous le rapport du cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il pas de grands jardins où les hommes travaillent, se refont une santé, une honnêteté, se régénèrent eux-mêmes en fertilisant le sol !… Et le goulot de la pompe, dans la cour, à droite, reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière des pigeons favoris venait d’être sablée d’un sable d’argent… Les étables, les granges — ces nouveaux systèmes à charpentes démontables — les petites loges des travailleurs réunies en alvéoles de ruches, tout respirait la paix, ce calme solennel que donne la fortune justement et légalement acquise. Partout régnait une inexplicable beauté administrative.
Marguerite elle-même était belle, plus belle de toute la splendeur de son milieu. Fleur croissant sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche, avec des coudes blancs sortant des manches du corsage immaculé, avec des petits doigts fuselés, en rayons blancs, se rosissant un peu sous les ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient la lumière. Ses cheveux, pouff châtain bouffant haut sur les tempes, volumineux et légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille ciselée mettant des reflets blonds clairs aux endroits sombres, un reflet de fortune, car elle était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute jeune fille qui respecte son père… Sa chevelure lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef ne ratissait pas mieux les allées pour la venue d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses mèches rebelles dont on parle dans les livres, mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. Elle avait les yeux bleus, d’un beau bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humides sans raison, pareils aux corolles des belles de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle, quoique d’apparence assez robuste, parce que les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent toujours en attendant. Ses dents étaient éblouissantes et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, de temps en temps, pour dissimuler une envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de garder son sérieux devant les profonds mystères de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une prudente administration des beautés naturelles. On peut chercher à en acquérir davantage, à la condition de conserver la ligne. La ligne, la tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui dépassent les limites, doivent être arrêtés net ; ça romprait le charme de s’émanciper en brindilles inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la femme est de se contenir sans éclater. L’art du pépiniériste est de crucifier avec méthode.
Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère ! Merveille et délices ! Du haut de sa croisée, Marguerite leur jetait un salut approbateur, très gravement, car il est des heures où l’on communie avec toute la terre, on se sent sa créature de prédilection, sa reine ; il suffit pour cela de jouir d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et d’espérer une grosse dot.
La collection des roses de Flachère était une chose unique dans le monde entier. Chaque rosier possédait son tuteur de bois injecté au sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté, étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander à l’aventure et perdre toute la sève de l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci, les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait tous les matins. Dans les choux verts pointaient des boutons, comme des épingles de verroterie sur une pelote, puis s’épanouissaient les roses, une à une, en danseuses qui défripent leurs jupes de mousseline sous les regards calmes d’un metteur en scène.
La moitié de la grande circonférence des fleurs était occupée par les roses. Cela représentait bien cinq cent quarante-deux variétés, depuis l’églantine à cœur modestement pâle, comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince chinois, Li-Pé-ho, dernière variété d’une espèce à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant aux pompons tout à fait contre nature qu’on fabrique pour ornement d’église.
Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, les rosiers s’immobilisaient devant la maison, montant une garde d’honneur.
— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait Marguerite.
— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient l’air de se demander les roses.
Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, abandonnaient cependant le meilleur de leur âme, c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce que venait le soir… le soir, si mystérieux !
Le crépuscule descendait, doucement traître, enveloppant les plantes, les arbres, d’un voile qui les séparait les uns des autres, leur donnant des allures de choses qu’on rentre, d’objets précieux que l’on cache parce que l’heure devient dangereuse.
Un clocher lointain, perché sur une colline comme sur une étagère, laissa échapper, du joujou de sa boîte, sept petits sons grêles, des sons pour enfant. Marguerite se tourna de ce côté. Elle croyait modérément en Dieu. Elle s’étudiait, selon les nouvelles formules, à devenir une jeune fille rangée, une variété juste milieu, mi partie rose mi partie chou, rien du lycée, mais rien du couvent, joignant l’utile à l’agréable, jouant du piano ce qu’il faut pour ne plus assommer personne en apprenant des morceaux trop difficiles, et allant quelquefois aux grand’messes pour y conduire des domestiques arriérés. Quand elle était saisie d’une vague inquiétude religieuse, elle contemplait ce clocher et elle se hâtait de le trouver minuscule, ridicule dans l’immensité de la nature, par rapport aux hangars — les vastes charpentes de fer démontables — qui, chez eux, protégeaient la paille et le foin, tout en symbolisant le progrès.
Du cercle des rosiers, s’élargissant à l’infini dans le cercle des champs devenus vaporeux, on entendait monter des soupirs, un bourdonnement confus de têtes qui s’inclinent pour s’endormir, si lasses de s’être tenues droites tout un jour. Les fleurs s’effaçaient les unes après les autres, les escadrons blancs demeurant les derniers visibles, rayant encore l’ombre d’éclairs fugitifs, puis toutes les nuances sombrèrent dans un demi-deuil violet où les plus belles ne formaient plus que des taches noires.
En haut, le ciel resté lumineux, posé sur des collines obscures, prenait une teinte de cristal mauve, d’une transparence fragile, le couvercle de verre du prestidigitateur sous lequel un nouveau paysage allait s’édifier. Tout à l’heure, au soleil cru, c’était la joyeuse harmonie d’un cirque en pleine représentation, gradins garnis et écuyères variant sur des chevaux rapides des écharpes aux couleurs étincelantes ; maintenant montaient, du fond de cette arène soudainement désertée par la vie du soleil, des ondulations d’arbres et de plantes d’un effet angoissant. Un vent s’était levé, ronronnant, secouant les branches comme une bête flaireuse. On entendait couler un fleuve et des ruisseaux se précipiter vers ce fleuve.
Le bruit de l’eau est toujours sinistre, le soir.
Il y avait certainement de l’eau partout : sous les rosiers, sous les champs de légumes, dans les prairies et derrière les peupliers qui bordaient, à l’ouest, la grande propriété nationale de Flachère. Çà et là, entre ces arbres, des lumières brasillaient. De l’autre côté du fleuve, un village s’étendait, tout en long et tout blafard, comme un drap, un linceul séchant devant l’eau d’un noir d’abîme.
Le ciel mauve devint vert, par place, semblant refléter les immenses champs de betteraves au feuillage vert-bleu qui entouraient les jardins. A l’opposé du petit clocher d’étagère, la forêt, coupée à angle droit — un couteau n’aurait pas mieux partagé un plat d’herbes cuites — la forêt fut brune, d’une épaisseur de suie, et, le vent ronronnant plus fort, la nuit sembla s’échapper d’elle. Le ciel s’éteignit complètement sous un nuage montant de ses premières masses ; entre l’eau, qu’on ne voyait pas mais qui se mouvait sourdement, et le bois, qui faisait corps avec le ciel dressant sur le nuage une muraille, la ferme de Flachère se trouva toute menacée, maisonnette isolée au centre d’un grand rond ondulant à l’infini, en détresse comme une pauvre chose qui se noie.
Marguerite ferma sa fenêtre.
C’était l’heure bénie du dîner pour les gens heureux. L’heure maudite pour les autres. Marguerite quitta sa chambre et descendit à la bibliothèque. Fille d’ordre, elle allait remettre le livre à sa place en bâillant un peu. Pour ce que celui-là contenait d’aventures !… Son accès d’enthousiasme passé, elle s’ennuyait encore, nerveusement, mais sagement. Elle traversa la grande bibliothèque, pièce solennelle comme une salle de cloître. Dans cette demeure, dernier produit de la civilisation, aux portes mêmes de la capitale, on avait obtenu le silence du cloître en glissant du plomb, au lieu de mastic, autour des vitrages des croisées. Une lampe à bec, imitant l’antique lampe à l’huile des tombeaux, Pax ! fournissait une lueur judicieusement sépulcrale parce que son pétrole — Luciline, Saxoléine à moins qu’Olympienne, sans fumée ni odeur — baissait. La salle à manger séduisait davantage, carrelée d’une faïence très glaïeul, exhibant des panneaux où les saisons tombaient presque normalement. Des petits faunes décents, des bergères mièvres, des perdrix pendues à un clou, des melons sur des plats de vermeil, des poissons nageant dans l’épaisseur du verni des porcelaines, et aussi beaucoup de fleurs versées par des corbeilles, faisaient honte aux jardins de dehors, tellement leurs nuances criaient d’une façon plus perçante. Une horloge bretonne contenait un cartel parisien, une huche à pain Henri II servait de banquette, et des petites chaises volantes à trois pieds, l’air en asperge montée, brillaient d’un vert si intense qu’on n’aurait pas osé s’asseoir dessus avec un pantalon de coutil. La table, carrée, supportait un luxe d’argenterie lourde imitant l’étain, des coupes, des ciboires à cabochons énormes, cristaux malades vous poussant leurs verrues sous le nez quand on boit, rugueux et désagréables récipients d’apparence fastueuse, d’envergure exiguë, des assiettes anglaises, plates, grandes, trop plates, trop grandes, des serviettes de fer blanc ; enfin, une cacophonie de tous les siècles, résumant l’élégance moderne. Une suspension se balançait, sur ce luxe, flanquée de tulipe à réflecteur, vous aveuglant, un astre fabriqué spécialement pour les yeux des riches qui en ont vu bien d’autres et ne craignent plus d’être éblouis. Et quand on éteignait la suspension, on posait à la place de sa lampe un vase rempli de plantes grimpantes… qui descendaient.
Le père de Marguerite était assis devant son potage.
— Qui est-ce qui est en retard ? fit-il, clignant affectueusement de l’œil pendant qu’il attachait sa serviette à sa boutonnière avec la broche-épingle de sa rosette d’officier de la Légion d’honneur.
— C’est Margot ! répondit la jeune fille s’asseyant en face de lui et tâchant d’assouplir à son tour le fer blanc de son linge.
— Que faisait donc Margot ?
— Elle rêvait à sa fenêtre en regardant la belle nature.
Ici la jeune fille soupira, se moquant d’elle-même, un peu nerveuse, un peu soucieuse, intriguée, cependant, par un compotier couvert qu’elle découvrit, le dessert se servant à la russe chez eux.
— Peuh ! Des fraises en plombière, quand il y a déjà des cerises.
— Des cerises ? Sur le marché de Paris, mais ici nos Belle-Eugénie sont à peine mûres. Tout est en retard, cette année.
— Si on cherchait bien…
— Pas dans le verger nord ni dans le clos sud. Peut-être à la galerie neuve, du côté des nouveaux tuyaux. Là (il leva son doigt, doctoral), c’est du nanan. Les arbres sont chauffés aux racines, un courant merveilleux, des eaux tièdes, et grasses, et douces… Ah ! quel malheur que la même eau ne puisse nous pleuvoir dessus !
Marguerite fit la moue.
— Je n’y tiens pas, tu sais.
Elle réfléchit un moment, humant son potage.
— Et quand les cerises vont donner, personne ne pourra plus les voir. Ils les jetteront, à la cuisine, murmura-t-elle de mauvaise humeur.
La bonne arriva, portant un superbe poulet rôti, une bonne genre Watteau, en robe d’indienne rose, en tablier festonné, une fanchonnette de tulle voltigeant sur ses cheveux frisés.
Le père découpa le poulet, faisant des gestes de maître d’armes, car découper une bête morte éveille toujours un brin de férocité chez un brave homme, et détachant le « blanc » il le mit tout de suite sur l’assiette de sa fille.
— Ça, c’est pour Margot. Elle va le manger d’abord en attendant mieux. Elle boira ensuite de mon vieux Bourgogne, puisqu’elle a oublié son quinquina en regardant la belle nature. Elle n’aura jamais de couleurs, Margot, si elle ne se soigne pas.
— Des couleurs ? Je n’y tiens guère, tu sais, répondit-elle exactement du même ton qu’elle avait pris pour répondre au sujet des différentes qualités de leur eau.
— La santé perdue ne se retrouve jamais. Ta pauvre mère aussi s’en fichait, jadis, des couleurs, et elle est partie tout doucement, un peu chaque jour, en se plaignant, ce qui était un véritable tourment pour tout le monde. Il faut se soigner quand on se porte bien, c’est le meilleur des principes. (Il ajouta, inquiet, après une pause.) Tu devrais peut-être ne pas trop respirer l’air du soir, car, enfin, ce qui est bon pour nos fleurs… (il s’arrêta, examina le manche de son couteau), je ne dis pas que ce soit mauvais pour les gens…
Marguerite suçait le blanc du poulet, n’ayant déjà plus faim, guignant le dessert, une brioche-mousseline, dorée, cuite à point, et les fraises plombière, colossales truffes rouges presque effrayantes d’énormité.
— Oui, dit-elle, comme ripostant aux invites de leur parfum, mais j’ai envie de manger des cerises, moi.
— C’est un peu loin. Pourquoi n’y as-tu pas pensé ce matin, ma pauvre étourdie.
— Oh ! en courant…
— Je n’aime pas à donner des clés passé l’heure du travail. Il y a toujours des flâneurs le long des allées. On s’introduit dans le verger sous prétexte de visiter un tuyau, puis on nous pille. Quand on songe que Mathieu prétend qu’on a volé des abricots verts ! Je me demande ce qu’on peut tirer d’abricots pas mûrs ?
— On les vend pour faire des prunes à l’eau-de-vie.
— Allons donc ! C’est par pure méchanceté, une rage de détruire qu’ont tous les enfants du peuple. Sans compter que les ouvriers de chez nous ne se gênent pas. On a beau leur en donner dans la saison, c’est des primeurs qu’ils veulent, comme nous, et cette année ces chiperies-là comptent double parce que tout Flachère est en retard.
Marguerite insista :
— On pourrait voir les cerisiers de la galerie neuve. Ce n’est pas très loin.
— Mon Dieu, si tu en as une pareille envie, vas-y toi-même ce soir ; seulement, n’emmène personne avec toi, c’est toujours l’occasion, pour les domestiques, d’abuser de la circonstance.
Comme il achevait son aile de poulet, on lui apporta de tendres haricots verts. Il en offrit à Marguerite. Celle-ci mettait son chapeau par habitude, bien qu’il fît presque nuit dehors.
— Tes haricots seront froids ! conclut le père, dogmatique.
— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je connais mes arbres.
Le père saisit un journal qui traînait sur une des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit à lire.
Marguerite descendit le perron de la maison hollandaise, un panier au bras ; elle prit un des rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et disparut en courant.
Les travailleurs rentraient à la ferme dans le crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant un peu après le repas de leur chef, et des réfectoires s’allumaient au fond des vastes granges.
Le pays se divisait en sections très nettement dessinées sur la terre comme sur une immense carte géographique. Il y avait les plants-fleurs, les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales et les plants-vierges, ceux-ci restant à fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement détruirait son mur personnel pour aller creuser davantage dans les derniers remparts de la nature. Entre la grande forêt meurtrie, amputée de toute une moitié de corps, et le fleuve coulant mystérieusement derrière le rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, des cultures se développaient à leur aise, produisant d’années en années des résultats phénoménaux.
Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette blanche papillonnant le long des haies. Elle rencontrait un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou son râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour, Mademoiselle », parce que tout le monde la connaissait dans les environs. Elle était venue enfant à la ferme de Flachère alors que le premier flux jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol. On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs de cette terre bénie étant peu sensibles au prodige de toutes les floraisons — et on l’estimait.
— Un beau brin de fille. Un beau morceau de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se marier.
(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant pas obtenir le mari de son choix et trouvant plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)
Les jardiniers, gardiens des petites maisons échelonnées sur la route du tramway à vapeur qui emportait les mannes de légumes, de fruits et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait maternellement les enfants trop jeunes pour aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux de dents, leur bourrait les poches de bonbons, les grondait, finissait par leur faire les gros yeux et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, justement généreuse, comme dans les livres moraux, elle les détestait de plus en plus dans la réalité de leur existence, mais souffrait leurs innocentes malpropretés à côté de la blancheur de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir social. De son vivant, sa mère, une douce femme maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Marguerite, faisait comme sa mère.
Aux plants-légumes, Marguerite traversa un champ de betteraves, obliqua vers la gauche, retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, mèche de la grande forêt qu’on n’avait pas daigné arracher, formait un endroit d’ombre qu’on réservait administrativement aux travailleurs méridionaux pratiquant la sieste.
En passant près de ces arbres mélancoliques, Marguerite regarda autour d’elle, un peu hésitante.
Le verger, dénommé galerie-neuve, était situé derrière ces arbres, terrain clos de treillages à systèmes très perfectionnés qu’on élevait ou abaissait à l’aide d’un seul boulon sur toute leur étendue. Ces treillages défendaient des arbres fruitiers en quenouilles hérissés d’étiquettes : poiriers, abricotiers, pommiers, et des cerisiers nains, quelques-uns coiffés de cloches de canevas, toute une pépinière branchée en berceaux, en volants, en raquettes, en ifs, ces derniers arbustes ressemblant assez à des ornements de nécropole. Il y en avait même de si petits, de si bas, et de si régulièrement taillés qu’ils ne devaient pouvoir abriter que des fœtus.
Ce clos était le plus estimé de Flachère.
Malheureusement, il se trouvait en dehors de toute surveillance.
Marguerite mit sa clé dans la porte de fil de fer qui vibra comme une harpe.
Au milieu de ce verger modèle, parmi les poiriers en quenouilles et les cerisiers nains, elle aperçut un homme tout noir dans le crépuscule violet.
— Que je suis sotte, pensa-t-elle, ce n’est pas un homme, c’est un épouvantail. On a fabriqué ce mannequin pour éloigner les oiseaux.
Le mannequin vira, lentement, selon le vent du soir, et, alors, Marguerite put voir, d’une façon très distincte, que cet épouvantail mangeait les cerises.
II
L’ÉPOUVANTAIL
Tremblante, son panier d’une main, sa clé de l’autre, la jeune fille n’osait plus avancer. Tout tournait bizarrement autour d’elle : les arbres en quenouilles, les treillages de fil de fer, les grands champs de betteraves et le grand cercle des collines. Au centre de ce tourbillon, la ferme hollandaise s’enfonçait, s’enfonçait comme une petite chose qui se noie.
Elle eut l’idée affreuse que son père l’attendrait, là-bas, éternellement. Elle respira une odeur de soufre, vit luire des couteaux prêts à la transpercer, puis murmura, du ton d’une petite fille :
— Bonsoir, Monsieur. Je venais… chercher… des cerises.
Elle pensait maintenant qu’elle avait eu tort de vouloir des primeurs ce soir-là.
L’homme ne se dérangea point.
— Je crois qu’il en reste, répondit-il d’une voix grinçante, désagréable, véritable accent d’un épouvantail se mettant à parler.
— Ne vous fâchez pas, Monsieur, bégaya-t-elle, claquant des dents et serrant son panier sur sa poitrine.
— Je ne me fâche pas, maugréa l’homme noir, mais si encore vous aviez eu l’excellente idée de m’apporter du pain ! Voilà deux jours que je mange des cerises sans pain. Vraiment, j’en ai assez.
Il lui parlait comme quelqu’un qui la connaissait et elle ne le reconnaissait pas pour une forme vivante. Deux jours qu’il volait leurs Belle-Eugénie pendant que le directeur de Flachère se plaignait du retard des saisons ! Marguerite, suffoquée, s’appuyait à la quenouille d’un poirier. Cet homme avait faim. Rien n’est plus dangereux que la faim d’un homme, surtout le soir.
— Vous êtes malheureux, Monsieur, pourtant ce n’est pas une raison…
Elle s’arrêta, le souffle lui manquant, et, comme il arrive toujours dans les cauchemars, elle ne pouvait pas se sauver.
— Oh ! fit l’autre avec tranquillité, je sais bien qu’il y a des abricots et des prunes ; seulement, je n’aime pas les fruits verts.
Il la regardait. Ses yeux fixes luisaient d’une façon singulière. Il avait l’aspect d’un fou, mais ses gestes demeuraient d’une précision remarquable. Tenant une branche par son extrémité, il la dépouillait méthodiquement de ses petites boules.
— Qui êtes-vous, Madame ? finit-il par lui demander d’un ton de juge interrogeant le coupable.
— Je suis… je suis… Mlle Marguerite Davenel, la fille de M. Davenel, directeur de la ferme-école de Flachère.
— Ah ! très bien. Connais pas. Suis pas d’ici, répliqua-t-il tout en crachant des noyaux. Moi, j’ai traversé une forêt en courant. Je suis tombé dans un fossé et m’y suis crotté des pieds à la tête. J’ai dormi sous les arbres, le matin j’ai aperçu des cerises… Sérieusement, vous n’avez aucun pain dans votre panier ?
Et il s’avança vers elle.
Cela, c’était la bourse ou la vie.
Elle poussa un cri aigu.
— Quoi ? Vous avez peur ? Ne criez donc pas ainsi. Je vous le défends. Les cris de femme me portent sur les nerfs. Est-ce que toutes les femmes vont avoir peur de moi ? Comprenez-vous que les cerises, rien que des cerises, ça creuse ? Je mangerais volontiers autre chose.
— Si vous voulez me suivre, Monsieur, murmura Marguerite en frissonnant, mon père vous offrira certainement à dîner.
Elle essayait de regarder le bout de ses pieds pour se donner une contenance, mais, dans cette ombre, ses pieds ne se voyaient plus.
— Est-ce loin, chez votre père ? Je suis très fatigué.
Elle désigna la ferme, la jolie maison hollandaise qui s’enfonçait dans les brumes, dardant un seul œil de feu, la lampe de sa salle à manger.
Mon Dieu, pourquoi avait-elle quitté la table si bien servie, le toit protecteur ?
— Alors, marchons. Je n’ai plus la notion des distances, déclara l’homme noir durement.
Marguerite se dirigea du côté de la porte en fil de fer, supposant qu’il suivait.
Le personnage se dirigea en sens inverse.
Quand il eut disparu, elle referma la porte, s’imaginant déjà fini le mauvais rêve. Où s’était évanoui son épouvantail ?
Il arriva de l’autre côté du clos.
— Par où êtes-vous passé, Monsieur ? osa-t-elle lui demander.
— Par ma porte particulière, Mademoiselle, répondit froidement le personnage. Comme je ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et je viens de sortir par ce même trou. Chacun ses entrées, les cerises seront mieux gardées !
Marguerite se mit à marcher vite.
— Nous pouvons courir, si cela vous amuse, fit observer l’homme un peu aigrement.
Marguerite ralentit.
— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il d’un ton sévère, que j’étais fatigué.
Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vainement à régler son pas sur le sien, constatant qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son grand âge. Puis elle songea aux cerises volées, au trou du treillage et à la réception que son père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la gronderait pas. Non seulement on lui recommandait de lire « avec fruit », mais encore « de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel répétait souvent, au dessert : « J’ai bien mangé… que Dieu en fasse autant pour tout le monde. ») Inflexible pour les seuls voleurs, il aurait livré sa propre soupière au vieillard infirme, à l’enfant malade ; par exemple, en dehors de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas même la soupe.
Restait l’effraction… Ce serait dur.
Marguerite, en traversant le champ de betteraves, se sentant rassurée parce que l’homme noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui aurait offert un secours, ignorant le rapt des cerises. On aviserait quand le voleur serait loin, et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel certaines nuances qu’elle croyait démêler dans la nuit profonde de cet individu.
— Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, conciliante, nous pourrions tourner par les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés…
L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.
— Pardon, Mademoiselle, je ne suis pas un ouvrier, car je n’ai jamais travaillé, ni un paysan, je n’ai plus de pays. En quel honneur m’attribuerais-je la part d’un de ces… bien élevés que Monsieur votre père exploite généreusement selon l’antique usage ? Vous m’avez invité à dîner au nom du directeur de la ferme-école de Flachère, je crois ? J’ai accepté. Que signifie cette histoire de cuisines ?
Marguerite reprenait pied sur le domaine des fleurs et devenait plus courageuse. On entrait dans le rayonnement de la grande roue des roses. Les violiers répandaient leurs parfums, moitié vanille moitié muscade.
— C’est entendu, fit-elle gracieusement.
L’homme s’arrêta et bâilla. On eût dit un miaulement de tigre.
— Mais cela empeste, ici ! gronda-t-il.
Marguerite n’osa pas rire.
— En effet, dit-elle, cela sent très bon.
Alors, l’homme noir se rapprocha d’elle.
— Nous commençons à nous comprendre, ricana-t-il, oui, cela sent très bon, cela empeste d’une manière extraordinaire. Je n’ai jamais respiré pareille odeur. C’est à croire que les fleurs de ce jardin sont la puanteur de tous les parfums réunis de la femme, vivante ou morte. Il y a de quoi en crever, je pense. Est-ce que vous demeurez ici depuis longtemps ?
— Je suis ici chez moi, Monsieur, répondit Marguerite avec un peu de morgue.
— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.
Ils se turent. Marguerite montait un perron.
Dans la salle à manger, où les virulentes céramiques ruisselaient de lueurs de plus en plus brutales, M. Davenel lisait toujours le Figaro. Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, et du bout de son couteau taillait machinalement une croûte de pain. Quand Marguerite entra, masquant de sa jupe blanche le noir épouvantail, les traits du directeur de Flachère se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime abominable et commençait à devenir inquiet parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.
— Vilaine Margot ! Est-ce que tu veux me faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes cerises ? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?…
Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau convive, et derrière la robe blanche il aperçut la bête nocturne aux yeux de phosphore.
— Monsieur…
— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et je tombe d’inanition.
Il s’assit juste en face du poulet rôti que la bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour de Mademoiselle.
— Voilà, papa, commença Marguerite, très gênée, tandis que son père la foudroyait d’un regard d’étonnement. Monsieur a faim… Je l’ai rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé la charité, j’ai cru bien faire en te l’amenant, car je sais que tu es toujours gentil pour les pauvres.
L’épouvantail s’était placé sur une des petites chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la nappe et promena ses yeux cruels du père à la fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver le long de ses vêtements, primitivement sombres, une espèce de couche de suie, de boue, la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il avait le teint bistré, les lèvres mordues, les prunelles ardentes d’un noir intense dégageant de légères flèches d’électricité bleues.
— Le discours de Mademoiselle contient quelques inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce que cette vertu théologale est une créature allégorique qui n’assouvirait pas tous les appétits d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, que je trouvais les cerises d’une digestion trop rapide, et je suis venu pour ajouter des mets plus substantiels à mon premier repas. Vous permettez, Monsieur ?
Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.
Stupéfait, le père de Marguerite roulait des yeux d’officier retraité entendant sonner le clairon.
M. Davenel était un père noble de cinquante ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois, soldat de l’industrie, s’illuminait facilement d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées sur le droit des pauvres, et il aurait donné le poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel était bon, très bon, presque aveugle de naissance.
— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que vous ne lui avez pas manqué de respect ? (Il ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous voliez mes cerises, tout à l’heure ? Vous êtes mon hôte à présent…
— … Car, continua l’épouvantail lui coupant la parole avec une entière sérénité, si je n’étais pas votre hôte vous me flanqueriez dehors ? Je vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est guère que son hôte qu’on peut envoyer au diable puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je veux très bien m’en aller, seulement après dîner. J’ai accepté une invitation.
— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai jamais refusé un verre d’eau…
— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Monsieur, je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai horreur de l’eau — à votre santé ce grand verre plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bordeaux ? (Il fit claquer sa langue.) Non. C’est du Bourgogne. Et le verre est un récipient moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le reste du poulet étant compris dans le verre d’eau, je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle, donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me souviens de vous avoir fait courir sous prétexte de vous suivre.
Le père et la fille ne pouvaient plus parler. Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en colère, mais seulement enveloppés d’un vertige. Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on avait vu bien des chemineaux récalcitrants, bien des ouvriers saouls, bien des voleurs venant vous vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs menaces de vous en dérober d’autres. Point ne s’était encore trouvé, sur les routes franchement égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette espèce.
M. Davenel battait des paupières.
Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa complète ignorance. Tous deux se rapprochèrent. La fille posa sa main sur le poignet du père, désirant ne pas l’abandonner dans une pareille extrémité.
— J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, confuse.
Davenel dit, tout haut, sentencieusement :
— On n’a jamais tort de chercher à faire le bien, ma fille.
L’épouvantail, qui broyait entre ses deux solides mâchoires les derniers morceaux du poulet, grommela :
— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur misère… qui est la liberté.
Davenel s’avança, crispant les poings. Quand on touchait à sa fille, on gâtait tout.
— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un insolent, et peut-être… peut-être… (il semblait fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des bribes de lecture ou de conversation) peut-être… un anarchiste, Monsieur !
Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens ! En effet ? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela expliquait l’histoire des cerises. La reprise individuelle, le partage des fruits de la terre, ne jamais travailler… qu’à sa soif et boire toujours sans travailler, les bombes au fond des caves et les discours incendiaires dans les réunions publiques. Ce devait être ce genre d’animal féroce. Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on tenait éloignée des grands centres, du Paris mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite poliment ces gens-là en se servant des socialistes comme intermédiaires. Et une cacophonie de mots baroques, d’expressions crapuleuses, de phrases de théâtres, bouleversait sa petite cervelle de bourgeoise pure.
L’anarchiste, en somme, était un monsieur comme un autre, avec cette différence qu’il avait le droit à la folie périodique et qu’on le respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, un peu comme on respectait jadis les innocents battant la campagne. L’anarchiste n’étant jamais qu’un à la fois, il représentait une simple bête de luxe, très ruineuse, que la meilleure société entretenait pour égarer l’attention, se fournir des alibis, quelque chose comme les jeunes lions apprivoisés de Sarah Bernhardt.
Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, Marguerite serrait nerveusement le bras de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.
M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que cette espèce-là est un signe des temps. On fait la part du feu, voilà tout. On transige, on cause, on pousse le personnage du côté de la porte en lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les jours de pluie, et on l’engage doucement à aller se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable, quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace d’une visite de cérémonie, on devient son complice.
Pour le moment, la part du feu se bornait au panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se terminerait bien.
— Marguerite, souffla le directeur de Flachère, si tu te retirais ? Il est tard, j’ai à causer avec Monsieur.
Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme une petite fille de quatre ans.
Elle résista de la tête.
Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage souffrant et anguleux s’accentuait sous le hâle des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. Tout jeune il avait déjà des rides et, masque de comédie antique, il ouvrait formidablement les mâchoires.
M. Davenel, soupirant, se gratta le front.
Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, nippé, décrassé, représentant un honnête travailleur, venant grossir le régiment d’ouvriers casernés dans la ferme. On manquait toujours de bras à l’école de l’agriculture.
L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots verts. Davenel s’assit en face de son hôte, remua les lèvres.
— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je suis un voleur, un simple voleur, venant de voler les cerises du prochain sans sa permission, ce qui est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le bon goût de demeurer le criminel intelligent.
Résigné à toutes les transactions, histoire de garantir les cerises de l’avenir, M. Davenel hocha le front.
— Le criminel intelligent ? Vous voilà bien ! Vous ne pouvez me donner une meilleure définition de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à cette… vétille, vous arrivez à manger mon dîner. Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui qui a le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve en présence d’une exception, d’un criminel intelligent, capable de raisonner son cas. Vous êtes jeune…
— Il y a malentendu, monsieur le Directeur, riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple mouvement de coude le compotier rempli de fraises plombière. Je ne suis pas votre ami puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître, et je n’ai rien de commun avec un voleur de profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.
— Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et affectant la bonhomie d’usage. Vous avez partagé. Mais le partage, étant donné votre appétit, ne serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. N’est-ce pas, Marguerite ?
Marguerite, assise sur une seconde sellette vert d’asperge, regardait ses pieds.
— Oui, papa.
— C’est parce que vous êtes malade, sans doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se versant un flot de vin.
— Nous préférons rester sur notre appétit, c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.
— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce sont les voisins qui tournent !
La jeune fille le regardait boire avec admiration. C’était bien, oui, l’anarchiste du signe des temps dans toute son horreur. Entre elle et lui la distance devenait si grande qu’elle ne le redoutait plus. Elle contemplait le fauve parce que les grilles des questions sociales s’élevaient entre eux, et elle s’émerveillait à l’idée de lui jeter du pain.
— Vous n’êtes pas un professionnel, je veux le croire, répondit Davenel, qui tenait à placer ses théories humanitaires. Je veux même supposer que votre criminelle intelligence s’arrête aux cerises. Nous avons tous chipé des fruits lorsque nous sortions du collège, et nous ne sommes pas montés sur l’échafaud pour cela. Je ne demande pas la mort du coupable. Et en travaillant…
L’épouvantail regarda brusquement derrière lui, et, d’un geste involontaire, il se passa la main sur la nuque.
— Oh ! fit-il d’une voix sourde, nous avons tous avoué les cerises, voulez-vous dire… mais le reste ? Vous m’offrez donc la complicité du silence, le travail rachetant la faute, un bris de clôture s’arrangeant avec une chaîne, vos fils de fer se tordant autour de mes poignets ? Vous désirez me payer mon crime ? Un beau crime ! Eh ! Eh ! Cela vaut plus cher que vous ne le pensez, Monsieur.
Par la fenêtre ouverte sur les jardins des roses, un vent froid sembla pénétrer dans la salle.
Il ajouta :
— C’est singulier cette lubie qu’ont tous les hommes riches de s’entourer de forçats. Je cite mes auteurs… anarchistes.
Davenel paraissait très perplexe. Ce garçon, dont les prunelles luisaient étrangement, pouvait bien être fou. Il s’exprimait d’une manière troublante pour des entendements sains. Pas fort analyste, le directeur de Flachère n’avait pas encore compris que son adversaire, anarchiste ou non, répondait toujours par déductions logiques aux pensées au lieu de répondre aux phrases. Possédant une notable avance sur son interlocuteur, il lui exposait ses propres systèmes sans daigner l’écouter.
Mlle Davenel toussa.
— Marguerite, mon enfant, murmura le père inquiet, je t’assure qu’il doit être tard, et tu es fatiguée.
— Cependant, papa…
— Si, ma fille !
Marguerite salua comme une enfant bien élevée et, une fois sortie, colla son oreille à la serrure.
— Auriez-vous des choses plus graves sur la conscience, Monsieur, questionna Davenel ? Maintenant, vous pouvez parler.
L’épouvantail recula sa chaise, croisa la jambe et regarda par la fenêtre.
— Non. Après vous. Je vous écoute. C’est vous qui avez envie de causer. Moi, je ne suis pas pressé de savoir quel genre de travail vous désirez confier au criminel intelligent.
Davenel s’impatienta. Le personnage se moquait-il de lui ? Enfin, lui, le chef d’une grande entreprise nationale, il ne manquerait pas plus d’aplomb qu’un vagabond aux abois n’ayant que sa peau pour fortune. (Et quelle peau, juste ciel !) Il ne s’agissait plus que de le pousser dehors ou de l’embaucher pour la récolte du foin.
— Mon ami, vous avez fait peur à ma fille et je ne vous dois rien : deux raisons pour que je n’insiste pas pour vous sauver. Cependant je garde le respect de l’hôte. Vieille tradition ! Vous autres, Messieurs les anarchistes, vous rêvez de démolir toutes les traditions, mais je vous déclare qu’ici, chez moi, vous ne démolirez rien du tout. Vous avez dû faire un mauvais coup qui vous oblige à fuir les endroits peuplés et cela vous exaspère de risquer la prison pour quelques cerises. Soit ! Voilà ce que je propose à mon hôte s’il est raisonnable, s’il veut se corriger, rentrer en grâce auprès d’une société qui a du bon, je vous le prouve ? C’est le moment des foins chez nous. Sans examen de certificat, nous acceptons tous ceux qui nous demandent de l’ouvrage. Profitez-en. Plus tard, il faudra des papiers. Je vous offre vingt sous par jour, la nourriture, le coucher, et je passe l’éponge sur les cerises. Ça durera ce que ça pourra. Je vous préviens, seulement, que si mes gardes vous pincent à escalader la plus petite clôture, ils vous abattront comme un simple lapin, vous m’entendez ?
— Parfaitement, conclut le fauve. Prisonnier, domestique ou… lapin !
— Je ne plaisante pas, Monsieur, s’écria le père de Marguerite que cette manière de causer désorientait absolument.
— Moi non plus, fichtre, et je choisis… le lapin.
— Ah, çà, Monsieur ! Où avez-vous l’esprit ?
— Dame, je me ferai tuer en mangeant vos choux, pardon, vos cerises, mais je ne serai pas votre complice. C’est beaucoup plus pratique.
— Vous êtes un fou. De quelle complicité peut-il être question ?
— Je suis un sage. Comme il faut en finir avec la société, je préfère le coup de fusil. Bonsoir ! Mes hommages à votre fille. C’est une jolie personne qui ment déjà fort bien, dirait Hamlet.
L’épouvantail se leva, s’étira, satisfait d’avoir bu et mangé, gagna la porte.
Un étranger, peut-être, ignorant les lois et les coutumes françaises ! Il avait bien reçu une certaine éducation, on le sentait à ses tournures de phrases, mais on ne pouvait le classer dans aucune catégorie de pauvres diables. Ses vêtements couleur de suie l’habillaient d’une nuée d’orage à la fois boueuse et menaçante. Il était hardi de regard et vieux de bouche. Sa voix, aux intonations dures, sonnait, paraissait sortir d’un gosier de métal. Tous ses gestes avaient la souple précision des mouvements d’une bête dangereuse.
— Réfléchissez, mon garçon, dit le père de Marguerite humilié par l’orgueil incompréhensible de ce voleur. Vous avez, décidément, un air qui ne me plaît pas.
L’épouvantail s’arrêta et sortit un objet de sa poche, un objet brillant. Davenel, songeant à la possibilité d’un revolver, se glissa derrière lui, la main haute. Il s’aperçut qu’il tenait un petit miroir.
— Il est fou ! Cela crève les yeux, pensa Davenel respirant.
Par hasard, l’épouvantail leva les siens.
— Non, répliqua-t-il laconiquement, mais je constate qu’en effet j’ai un drôle d’air.
Davenel recula un peu. Il eut un léger tressaillement, à peine l’impression d’une aile de chauve-souris le frôlant, et il murmura, très bas, puisque cet homme singulier entendait jusqu’aux pensées :
— Enfin, Monsieur, que désirez-vous ?
— M’en aller.
Derrière la porte, Marguerite n’osait plus bouger.
Il s’en alla, et, traversant le vestibule, il faillit se heurter à cette blanche silhouette de fille curieuse. Alors, il lui jeta un regard noir, un long regard très sombre et très chaud qui tomba sur elle, l’enveloppa tout entière, comme un manteau de velours.
III
TERRE BÉNIE
Il avait plu la nuit, il pleuvait le matin, il pleuvrait encore le soir, et la campagne s’embrumait d’un brouillard tout spécialement sale qui faisait croire à une boue céleste, plus vaporeuse que la boue terrestre, se diluant dans les ondées. Les prairies vertes devenaient grises, la forêt verte tournait au marron, et des êtres humains passaient, visqueux, le long des routes sous les rayons de l’averse qui les semblaient détenir à la manière d’une nasse détenant des poissons.
La propriété nationale de Flachère, vue dans ces torrents d’eau, prenait une physionomie inquiétante. La ferme hollandaise, construction de bois gardant son écorce, rustique, se fonçait jusqu’au ton du granit noir ; les pendentifs, les guipures de sapin blanc, se détachaient sur elle en larmes de draps mortuaires, et la grande roue des fleurs, sectionnée par des sentiers d’une régularité désespérante, avait l’air du parterre d’un vaste mausolée correctement entouré de grilles le défendant contre les témérités des vivants. Çà et là, des petits ponts enjambaient des ruisseaux, des petits ponts en gros rondins, brillants, huileux, se fonçant aussi jusqu’au caramel, faux bois et fausse écorce, imitant le tronc d’arbre mal équarri, mais gardant en leur secrète armature l’inusable dureté du véritable fer. Les petits ruisseaux coulant sous les petits ponts glougoutaient, augmentés de fange. Les gazons, soigneusement peignés en temps ordinaire, s’imbibaient comme des éponges et une sorte de liqueur épaisse miroitait entre leurs chevelures courtes, une matière gluante pareille à la transsudation d’une maladie sébacéenne.
Interminablement les champs de betteraves s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension d’une mer, ayant des remous et des moires, des courants, toute une marée qui entraînait à perte de vue des vagues énormes de feuilles. Et, coupant ces champs comme des barques retournées par une bourrasque, les ponts, couleur de goudron, esquissaient leurs formes d’épaves fuyant au large. Des routes unies se déroulaient plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées, des routes désespérément blanches.
C’était un paysage navrant.
L’homme avait découvert, du côté de la forêt, tout près de la limite gouvernementale, une hutte déserte, une espèce de cabane de berger, ou de braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis maintenait tant bien que mal à l’état de murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute primitive, avait l’avantage, pour son habitant, de dominer la situation. Devant son ouverture — car il n’y avait plus guère de porte — s’étalait ce grand pays, somptueusement désolé, jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers masquant le fleuve remontaient les collines jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux jours qui venait de s’écouler, il avait été possible de coucher en plein air, tantôt dans une meule de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques. On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle giclait du sol comme si la pluie sortait de terre au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, errant de place en place, avait remarqué bien des choses anormales et subi de graves déconvenues. Cette splendide contrée donnait, au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Éden administratif où tout était prévu pour exciter et punir la gourmandise, mais elle dégageait, par les mauvais temps, une abominable tristesse. Cela imitait réellement trop le cimetière. De plus, la boue de ces terrains si bien entretenus ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements comme une glu. Cette boue collait sans changer de nuance, restait humide. La terre, la bonne terre naturelle dont nous sommes tous pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite, s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de rechange ? Il ne fallait plus songer à se nettoyer une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme en avait pris son parti ; une sorte de somnolence le paralysait depuis l’excellent repas qu’il s’était offert chez le directeur de la ferme-école. A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits, jadis de drap fin et de coupe anglaise, se confondaient à présent avec le hâle de sa peau. Il aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes ses misères s’égaliseraient sous le même vent de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait d’un geste machinal en se barbouillant de noir quand cela lui glissait dans les yeux.
Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit capable de dormir des années, il était dominé par le sommeil invincible qui s’empare de ceux qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se vautrer là, en animal désormais tranquille, abdiquant sa dignité de personnage pensant, et, couché de tout son long sur une litière presque pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi profondément, sans un rêve appréciable. A son réveil, la vision morne de ce pays raviné par une pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devinait des choses plus mornes encore dans les dessous de ce spectacle correctement effrayant, et il demeurait immobile, étendu, le menton sur ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’étonnait pas. Il subissait la contagion de la tristesse calme régnant autour de lui. Il est certain que ce pays se changeait en vaste nécropole, mais, chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la boue, devaient grouiller. Une abondante vermine travaillait les flancs de la planète en cet endroit béni. Quel genre de vermine ? On percevait des râles sourds, des hoquets, des bruits de dégorgements souterrains, tout un remue-ménage de gens ou de machines condamnés à ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son oreille contre le sol pour se convaincre qu’il y avait quelque chose là-dessous. L’homme, très las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il trouvait cette terre hostile au pauvre monde, voilà tout.
Probablement une ferme-école selon les nouveaux rites de la culture intensive, un département inconnu parmi ceux de la science industrielle, et puis on devait fabriquer du sucre avec toutes ces betteraves monstres, en les faisant macérer dans l’indulgence du directeur de la colonie ! Que lui importait ! On ne rencontrait aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne pas se laisser prendre au piège d’un salaire quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et lui ne voulait plus que végéter. Il serait une plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines féroces qui cherchent quand même un aliment, de la sève, afin de soutenir le cœur du chêne pourtant à jamais foudroyé.
Devant la tanière de l’homme se déroulait une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à demi noyée par les averses ou peut-être seulement baignée par cette eau qui montait en bouillonnant des entrailles de ces champs copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un brin d’herbe, s’imbibant par place des petites mares couleur de café. Cela ne sentait pas le fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, une odeur affreuse, mais rectifiée, s’exhalait de ces bouillies de nègre, la senteur morte de choses déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de nom en aucune langue. Et cette odeur que transmettait la pluie tout en l’atténuant possédait aussi un vague relent de jupes sales.
L’homme se dit que l’heure venait de déterrer un repas quelconque. La veille, il avait mangé de délicates petites carottes nouvelles, délicieusement sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. Cependant, s’il avait faim, il manquait de courage pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de cette contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises bien servies, les primeurs, les gros fruits et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un grand appétit par surcroît. L’homme sentait son estomac malade, peut-être faute de viande, peut-être à cause de cette spéciale odeur, ce relent d’évier mal lavé, que répandait la belle terre bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il était incapable d’aller voler des cerises ou d’exiger le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là, gisant comme une loque, il n’en savait plus rien, mais il devinait qu’il commençait à pourrir. Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça de protester un peu.
Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant dans le champ inculte. Les sombres oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants humant avec délice les immondes matières premières devant servir à la glorieuse transformation de l’or.
L’un deux s’approcha familièrement de l’homme couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.
L’homme eut un léger frisson.
— Est-ce qu’il me croit mort ? songea-t-il.
Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste furieux.
L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota un instant, puis resta les ailes raides.
D’un mouvement souple, l’homme rampa et vint se pencher sur son agonie.
— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif ! dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.
L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.
— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, mais avec des aromates, on pourrait essayer tout de même.
Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau qui passait au milieu du toit de genévrier ; trois pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et une baguette de bois mince lui permit d’embrocher son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, tout en parfumant la viande, car il avait choisi comme combustible la branche maîtresse du toit. Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ; il avait des cuisses violettes, des pattes noires, et son œil rouge dardait un dernier sortilège.
— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme après le festin.
Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre, contempla la morne tristesse de la campagne. Il fallait bien accepter son misérable sort comme cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’accepter sa répugnante fécondité. Au loin, les corbeaux fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les surprises de la vie humaine.
Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, une seconde bande noire vint remplacer l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait des silhouettes d’hommes et de femmes dont les jambes paraissaient plus sombres que le reste du corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait ce genre de bottes-là… oui… on en rencontrait le soir dans les carrefours parisiens, des paires de jambes toutes pareilles qui remontaient les escaliers obscurs, surgissaient des orifices des égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se défendre contre l’animosité de la boue ? Non seulement elle collait, mais elle était venimeuse ? Les paysans, silencieux, semblaient chercher des points de repères dans leur champ ; ils tenaient des crocs de métal, de longues cannes de fer, et ils plongeaient de temps en temps dans le flot de cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail. Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient, drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau des flaques diminuait, était bue lentement par des bouches invisibles. Cependant il continuait à pleuvoir.
— Je ne comprends rien à leurs travaux, songeait l’homme. Ils m’empêchent de digérer !
Il devenait de plus en plus certain que la pluie sortait de la terre dans cette étrange contrée. On aveuglait la voie d’eau et le sol se séchait, malgré les cataractes du ciel, reprenant sa consistance normale.
Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de teint blafard — sans doute un effet de lumière courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une indolence flagrante. On s’imaginait aisément l’état d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul. Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, rendait l’eau, gardait la fange, une haleine tiède soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et on devait récolter le lendemain, du train où l’on entendait ronfler les machines.
— M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un peu inquiet.
Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas l’idée de lui disputer la possession de sa cabane. Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la muraille gouvernementale séparant le champ de la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine. Il faisait partie du déchet, un coin de broussaille et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le gouvernement reculait sa borne ! Pour le moment, on avait assez de travail ailleurs, le vagabond pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile, avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites charmants qui ne produisaient pas de fleurs doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la récolte des simples, simple lui-même.
Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mémoire endolorie qu’un titre de boulevard : les Filles du Calvaire. Cela ne se rapportait nullement à sa question mentale. Il dormit un moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et il fut réveillé dans un roulement de coups sourds. Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers, espacés dans le champ, n’étaient plus que des ombres chinoises se baissant, se relevant en gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur donnant un aspect à la fois conquérant et pacifique. Les coups sourds se précipitaient en grondement sinistre. Un orage ? Non. S’il faisait une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris sans déchirure. Les grondements venaient de la terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde tout était factice, et on ne voulait contracter aucune dette envers le ciel.
L’homme, après une heure d’attention, comprit enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ; après les champs de légumes monstres, le champ de tir où fleurissaient les obus de gros calibre imitant l’éclatement de gros melons trop mûrs au soleil de l’industrie moderne.
— C’est complet ! songea l’homme. Des soldats, maintenant ? Quel paradis !
De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer ses membres et sortit résolument de sa tanière.
Il était grand, très maigre, de teint bistré et d’allures violentes tout à fait étrangères au pays. Loup sortant du bois. Ses prunelles, bleues à force d’être noires, jetaient du phosphore. Il représentait bien la bête enragée qui se lève, dans l’homme pauvre, les jours de disette, et le carnassier, en lui, devait avoir des goûts d’homme moins raisonnable que ceux de la bête, car, n’ayant plus faim, il allait à la conquête de choses beaucoup moins nécessaires que la dépouille d’un oiseau.
— Il faut déterminer ma situation ou je ne dormirai pas tranquille. Ce coin de nature est le seul à peu près naturel ici. Il me plaît, je veux le garder.
Il traversa le champ, se dépêtrant des fondrières avec peine, et il avisa l’un des ouvriers, le salua poliment, tout en secouant son feutre trempé d’eau.
— Monsieur, dit-il de son ton bref et autoritaire, vous allez me donner les renseignements dont j’ai besoin.
— A votre service, fit le travailleur, qui était un garçon placide, solidement bâti quoique très blême sous le brouillard.
Les hommes se mesurèrent des yeux. Le costume de celui qui abordait l’autre était couvert de boue. L’ouvrier le remarqua, lui qui tâtait cette même boue d’un croc prudent.
— Écoutez, fit-il de son ton tranquille sans attendre les questions, il ne faut pas vous coucher par terre. C’est très mauvais de ce temps-là.
— On se couche où l’on peut, mon ami, répliqua l’homme agacé de cette prévenance. Je venais justement pour vous demander si vous aviez besoin de la cabane que j’habite.
— Non, bien sûr.
— Alors, on ne me dérangera pas ?
— Jamais de la vie ! C’est un ancien raffut, mais vous feriez mieux de coucher à la grange. Manque pas de paillasse et pourvu que vous ne flanquiez pas le feu… Est-ce que vous en usez ?
Il lui tendait une blague.
— Non. Merci. Je voudrais savoir si tout le pays appartient à M. Davenel.
— Le pays ? Le pays ? Ben, il est à la nation, au gouvernement, à tout le monde, quoi ? M. Davenel est le directeur, sans être le propriétaire. Est-ce que vous avez eu des histoires avec le gouvernement ?
Heureux de se reposer, l’ouvrier, en causant, bourrait une pipe, son croc de fer fiché devant lui. Les camarades étaient loin et n’avaient pas pour lui l’attrait de cet inconnu.
— Allons ! Je vois ce qu’il en est ! Vous avez fait la bombe, hein ? reprit le paysan, pour qui lancer la bombe ou faire la fête étaient synonymes.
— Si M. Davenel, votre directeur, vous l’a dit, ce doit être vrai. Moi, je voudrais savoir où prendre quelques provisions. J’ai un peu d’argent, mais je ne veux pas me risquer dans les villages voisins.
— Bon ! Ça se comprend de reste. On doit vous chercher. Ici vous serez à l’abri de tout. Hier, notre chef d’équipe nous a commandé, de la part du gérant, que ceux qui trouveraient un homme noir sur leur chemin n’auraient qu’à faire semblant de rien. Le gérant, c’est M. le Directeur.
Une espèce de honte, ou de morgue, empêchait l’homme noir de s’enquérir du métier de ces hommes qui le supposaient un honnête perturbateur de foule. Il était tombé dans leur boue sans idée préconçue parce que les jambes lui avaient manqué ce jour-là. Pourquoi leur demanderait-il le genre de malpropreté qu’ils brassaient devant lui ? La meilleure dignité humaine est encore l’absence de toute curiosité.
L’ouvrier ajouta :
— Il y a des cantines du côté de la crèche de Mademoiselle. Un grand hangar vitré qu’on éclaire à l’électrique le soir. Là on vend de tout pour les équipes de la coopérative. Et puis du vin, pas méchant, puis du tabac… mais excusez, puisque vous n’en prenez pas. C’est dommage ! Ici on en a besoin contre le mauvais air.
— J’y suis, songea l’homme noir. Ils ont peur des fièvres. Ils assainissent un marais.
Il remit son chapeau, s’orienta, et se dirigea du côté de la ferme hollandaise en suivant une des routes blanches, si rectilignes.
Le long de cette route, il compta une dizaine de maisonnettes assez semblables à de petites chapelles expiatoires, où presque invariablement se trouvait une femme sur la porte, triant une salade.
— Les gardiennes de la nécropole ! fit l’homme noir en ricanant.
Une de ces ménagères lui indiqua le plus court chemin pour gagner les cantines. On n’entendait plus les salves d’artillerie, le vent ayant changé. Une atmosphère saturée d’odeurs écœurantes pesait, lourde à la tête, et dans cet été mouillé on éprouvait la sensation de respirer un bain d’eau de vaisselle.
— Je ne me ferai pas facilement à la belle nature, se disait l’homme.
Sur le seuil des cantines, il hésita. Des bonnes en tablier blanc emballaient des paniers de fruits et classaient des petites caisses dans des grandes. Au-dessus des fourneaux, des bassines, contenant des compotes et des confitures, bouillaient et écumaient. Un ouvrier, marmiton ou égoutier, épluchait des fraises, les doigts ruisselant de leur sang grenat.
C’était une coopérative entre gens du même bâtiment : des parts de légumes et de fruits mises en commun, les restants de vendange de l’année dernière, le surplus du blé ; la boutique des sages où tout se revendait à bas prix aux désordonnés, avec le bénéfice de la bonne, cependant, épouse d’un contre-maître, fort experte à trousser la marchandise sur les comptoirs. Ces braves ouvriers calculaient modérément ce que les bourgeois faisaient sans modération, et peut-être, parvenus à la fortune, ils inventeraient pire que leurs patrons, quoique avec moins de formes. Un réfectoire s’allongeait, interminable, couvert de gobelets, de cruches et d’assiettes.
Table d’hôte des célibataires de la coopérative de Flachère, on y servait une nourriture abondante et variée dont chaque part était lilliputienne avec la plus stricte justice. La première année on avait eu des déluges de soupe, la seconde année une avalanche de légumes. Maintenant, l’appétit coupé, on se bornait à des petites portions de collège sans aucune sucrerie de couvent, car on avait assez des confitures. Les porcs de la ferme bâfraient des sacs de fruits, et on pouvait dire orgueilleusement du peuple de Flachère qu’il jetait son superflu aux pourceaux.
L’homme noir entra, demanda un litre de vin et du pain. Les bonnes l’entourèrent, leur coiffe blanche toute dressée de curiosité.
— Comment vous appelez-vous ? Êtes-vous de la société ? Vous n’avez pas la remise ? Et votre livret ? Ah bien ! C’est donc vous le jeune homme noir ? C’est Monsieur qui a dîné chez les directeurs. Ernestine, une bouteille ! Nous allons vous fournir ça et tout de suite.
Abasourdi d’être déjà le point de mire de tant de personnes, lui qui se cachait depuis huit jours, l’homme noir balbutia :
— Vous êtes bien aimables, Mesdemoiselles. Je vous remercie, mais, non, je ne suis d’aucune société…
Ce fut comme s’il avait déclaré ses quartiers de noblesse.
— L’anarcho ! ouït-il chuchoter.
Un ouvrier, qui étudiait un compte sur une ardoise, lui adressa la parole d’un ton d’orateur.
— Eh ! salut, compagnon ! Sois le bien venu parmi nous. On se la coule douce à Flachère et si tu es fatigué, repose-toi. Les patrons c’est des zigs ! T’as tout le temps de réfléchir. D’ailleurs, c’est nous les patrons. Vive la sociale !
Et ce frère, un peu titubant, lui poissa la main.
— Veux-tu trinquer ?