MONSIEUR VÉNUS

DU MÊME AUTEUR
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Monsieur de la Nouveauté 1 vol.
La Femme du 199e1 plaq.
Monsieur Vénus1 vol.
Queue de Poisson1 plaq.
Histoires bêtes1 vol.
Nono, 5e édition1 vol.
La Virginité de Diane, 3e édition1 vol.
A Mort, 5e édition1 vol.
La Marquise de Sade, 15e édition1 vol.
Le Tiroir de Mimi-Corail, 4e édit 1 plaq.
Madame Adonis, 5e édition1 vol.
L'Homme roux, 2e édition1 vol.
Le Mordu1 vol.
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Paris.—Typographie Gaston NÉE, rue Cassette, 1.

RACHILDE

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MONSIEUR VÉNUS

Préface de MAURICE BARRÈS

PARIS
FÉLIX BROSSIER, ÉDITEUR
3, RUE SAINT-BENOÎT, 3
——
1889

[Note de l'éditeur]
[Complications d'amour]
Monsieur Vénus: [Chapitre I, ] [II, ] [III, ] [IV, ] [V, ] [VI, ] [VII, ] [VIII, ] [IX, ] [X, ] [XI, ] [XII, ] [XIII, ] [XIV, ] [XV, ] [XVI]

NOTE DE L'ÉDITEUR

Nous donnons à nos lecteurs une réédition définitive de Monsieur Vénus, ce roman singulier qui a tant piqué la curiosité, à propos duquel ont été faites les suppositions les plus étranges et que beaucoup de personnes croient condamné par les tribunaux de la Belgique. Mlle Rachilde reste, aujourd'hui seul auteur de Monsieur Vénus, c'est-à-dire que nous offrons au public une édition allégée d'un chapitre et de quelques lignes intercalés par une ancienne collaboration.

Nous n'hésitons pas à réimprimer Monsieur Vénus en France sans en atténuer la vivacité un peu fantaisiste, car cette œuvre est une œuvre littéraire qui n'a jamais eu rien de commun avec les ouvrages érotiques publiés et vendus clandestinement.

L'ÉDITEUR.

COMPLICATIONS D'AMOUR

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Ce livre-ci est assez abominable, pourtant je ne puis dire qu'il me choque. Des gens très graves n'en furent pas scandalisés davantage, mais amusés, étonnés, intéressés; il ont placé Monsieur Vénus dans l'enfer de leur bibliothèque, avec quelques livres du siècle dernier qui effrayent le goût et font songer.

Monsieur Vénus décrit l'âme d'une jeune fille très singulière. Je prie qu'on regarde cet ouvrage comme une anatomie. Ceux qui se piquent uniquement des nuances élégantes du bien dire n'ont que faire de feuilleter ici; mais les livres où ils se plaisent auront peut-être disparu depuis longtemps qu'on cherchera encore dans celui-ci l'émotion violente que donne toujours à des esprits curieux et refléchis le spectacle d'une rare perversité.

Ce qui est tout à fait délicat dans la perversité de ce livre, c'est qu'il a été écrit par une jeune fille de vingt ans. Le merveilleux chef-d'œuvre! Ce volume estampillé de Belgique, qui d'abord révolta l'opinion, et ne fut lu que par un vilain public et quelques esprits très réfléchis, toute cette frénésie tendre et méchante, et ces formes d'amour qui sentent la mort, sont l'œuvre d'une enfant, de l'enfant la plus douce et la plus retirée! Voilà qui est d'un charme extrême pour les véritables dandys. Ce vice savant éclatant dans le rêve d'une vierge, c'est un des problèmes les plus mystérieux que je sache, mystérieux comme le crime, le génie ou la folie d'un enfant, et tenant de tous les trois.

Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune Français amoureux... et des yeux—oh! les yeux! longs, longs, alourdis de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments enragés dont elle relève ses œuvres.» Et voilà, bien exprimées dans ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.

Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une enfant équivoque. Nous aimons Monsieur Vénus, parce qu'il analyse un des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le psychologue au même titre qu'Adolphe, que Mlle de Maupin, que Crime d'Amour, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la sensibilité amoureuse.

Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux Monsieur Vénus n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»? Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune, lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord. C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de Joseph Delorme aux Fleurs du mal et plus profond encore,—elle roula gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».

Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de pareils instincts.

Dans toute son œuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a guère fait que se raconter soi-même.

Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans Monsieur Vénus; tout lecteur un peu au courant des exagérations romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie du siècle dans l'âme d'une jeune femme.

Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'œuvre:

Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine, et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent, vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié, s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car, Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin, son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de caractère par une suite de procédés ingénieux, devient la maîtresse de Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une fiancée morte.»

Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,—dépouillé des équivoques qui ne font que diminuer l'œuvre et qui se sentent trop de l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des esprits une place très définie:

Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de Vénérande.

Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir un pareil monstre.

Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son œuvre. Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins à ne pas divulguer.

Peut-être Monsieur Vénus est-il dans le fond une histoire très réelle; mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier. J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve, qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme, avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les sens, la bête.»

Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme. Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides; aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse insatiable.

A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces femmes que l'amour de soi écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?

La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont Monsieur Vénus signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est principalement aux œuvres de M. de Custine, un grand romancier inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions (évidemment très enveloppées) sur l'amour compliqué, compliqué pour avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que Monsieur Vénus proclame la haine de la force mâle.

Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand Monsieur Vénus est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!

Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. Monsieur Vénus est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément, je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.

Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois, être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une œuvre les esprits les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que Monsieur Vénus, en plus des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'œuvre d'art au cerveau qui l'a mise debout?

Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.

Un éminent psychologue, M. Jules Soury, qui s'intéresse méthodiquement aux curieuses variétés de la sensibilité humaine, disait un jour de Restif: «Qui compose de tels livres ne s'appartient peut-être pas plus qu'un monstre double; c'est un trop beau cas de tératologie. La tombe et l'oubli ne sont que pour le vulgaire. Lui, il a les honneurs de la salle de dissection et du musée Dupuytren.» Voilà ce que j'appliquerais judicieusement au camarade que j'ai l'honneur d'étudier, si je ne craignais de lui paraître un peu lourd.

MAURICE BARRÈS.

A Monsieur LÉO D'ORFER
je dédie Monsieur Vénus.

RACHILDE.

MONSIEUR VÉNUS


CHAPITRE I

ADEMOISELLE de Vénérande cherchait à tâtons une porte dans l'étroit couloir indiqué par le concierge.

Ce septième étage n'était pas éclairé du tout, et la peur lui venait de tomber brusquement au milieu d'un taudis mal famé, quand elle pensa à son étui à cigarettes, qui contenait ce qu'il fallait pour avoir un peu de lumière. A la lueur d'une allumette, elle découvrit le numéro 10 et lut cette pancarte:

Marie Silvert, fleuriste, dessinateur.

Puis, la clef étant sur la porte, elle entra; mais, sur le seuil, une odeur de pommes cuisant la prit à la gorge et l'arrêta net. Nulle odeur ne lui était plus odieuse que celle des pommes; aussi fut-ce avec un frisson de dégoût qu'avant de révéler sa présence elle examina la mansarde.

Assis à une table où fumait une lampe sur un poêlon graisseux, un homme, paraissant absorbé dans un travail très minutieux, tournait le dos à la porte. Autour de son torse, sur sa blouse flottante, courait en spirale une guirlande de roses, des roses fort larges de satin chair velouté de grenat, qui lui passaient entre les jambes, filaient jusqu'aux épaules et venaient s'enrouler au col. A sa droite se dressait une gerbe de giroflées des murailles, et, à sa gauche, une touffe de violettes.

Sur un grabat en désordre, dans un coin de la pièce, des lis en papier s'amoncelaient.

Quelques branches de fleurs gâchées et des assiettes sales, surmontées d'un litre vide, traînaient entre deux chaises de paille crevées. Un petit poêle fendu envoyait son tuyau dans la vitre d'une lucarne en tabatière et couvait les pommes étalées devant lui, d'un seul œil, rouge.

L'homme sentit le froid que laissait pénétrer la porte ouverte; il releva l'abat-jour de la lampe et se retourna.

—Est-ce que je me trompe, monsieur? interrogea la visiteuse, désagréablement impressionnée; Marie Silvert, je vous prie.

—C'est bien ici, madame, et, pour le moment, Marie Silvert, c'est moi.

Raoule ne put s'empêcher de sourire: faite d'une voix aux sonorités mâles, cette réponse avait quelque chose de grotesque, que ne corrigeait pas la pose embarrassée du garçon tenant ses roses à la main.

—Vous faites des fleurs? Vous les faites comme une vraie fleuriste!

—Sans doute, il le faut bien. J'ai ma sœur malade; tenez, là, dans ce lit, elle dort..... Pauvre fille! Oui, très malade. Une grosse fièvre qui lui secoue les doigts. Elle ne peut rien fournir de bon...; moi, je sais peindre, mais je me suis dit qu'en travaillant à sa place, je gagnerais mieux ma vie qu'à dessiner des animaux ou copier des photographies. Les commandes ne pleuvent guère, ajouta-t-il en matière de conclusion, mais je décroche le mois tout de même.

Il eut un haussement de cou pour surveiller le sommeil de la malade. Rien ne remuait sous les lis. Il offrit une des chaises à la jeune femme. Raoule serra autour d'elle son pardessus de loutre et s'assit avec une grande répugnance; elle ne souriait plus.

—Madame désire...? demanda le garçon, lâchant sa guirlande, pour fermer sa blouse, qui s'écartait beaucoup sur sa poitrine.

—On m'a donné, répondit Raoule, l'adresse de votre sœur en me la recommandant comme une véritable artiste. J'ai absolument besoin de m'entendre avec elle au sujet d'une toilette de bal. Ne pouvez-vous la réveiller?

—Une toilette de bal? oh! madame, soyez tranquille, inutile de la réveiller. Je vous soignerai ça... Voyons, que vous faut-il? des piquets, des cordons ou des motifs détachés?...

Mal à l'aise, la jeune femme avait envie de s'en aller. Au hasard, elle prit une rose et en examina le cœur, que le fleuriste avait mouillé d'une goutte de cristal:

—Vous avez du talent, beaucoup de talent, répéta-t-elle, tout en détirant les pétales de satin...

Cette odeur de pommes rissolées lui devenait insupportable.

L'artiste se mit en face de sa nouvelle cliente et attira la lampe entre eux, au bord de la table. Ainsi placés, ils pouvaient se voir des pieds à la tête. Leurs regards se croisèrent. Raoule, comme éblouie, cligna des paupières derrière sa voilette.

Le frère de Marie Silvert était un roux, un roux très foncé, presque fauve, un peu ramassé sur des hanches saillantes, avec des jambes droites, minces aux chevilles.

Ses cheveux, plantés bas, sans ondulations ni boucles, mais durs, épais, se devinaient rebelles aux morsures du peigne. Sous son sourcil noir, assez délié, son œil était d'un sombre étrange, quoique d'une expression bête.

Il regardait, cet homme, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague humidité sur les prunelles. Ces larmes d'animal poignent toujours d'une manière atroce. Sa bouche avait le ferme contour des bouches saines que la fumée, en les saturant de son parfum viril, n'a pas encore flétries. Par instant, ses dents s'y montraient si blanches à côté de ses lèvres si pourpres qu'on se demandait pourquoi ces gouttes de lait ne séchaient point entre ces deux tisons. Le menton, à fossette, d'une chair unie et enfantine, était adorable. Le cou avait un petit pli, le pli du nouveau-né qui engraisse. La main assez large, la voix boudeuse et les cheveux plantés drus étaient en lui les seuls indices révélateurs du sexe.

Raoule oubliait sa commande; une torpeur singulière s'emparait d'elle, engourdissant jusqu'à ses paroles.

Cependant elle se trouvait mieux, les pommes avec leurs jets de vapeur chaude ne l'incommodaient plus; et, de ces fleurs éparses dans les assiettes sales, il lui semblait même se dégager une certaine poésie.

L'accent ému, elle reprit:

—Voici, monsieur, il s'agit d'un bal costumé et j'ai pour habitude de porter des garnitures spécialement dessinées pour moi. Je serai en nymphe des eaux, costume Grévin, tunique de cachemire blanc pailleté de vert, avec des roseaux enroulés; il faut donc un semé de plantes de rivière, des nymphéas, des sagittaires, lentilles, nénuphars... Vous sentez-vous capable d'exécuter cela en une semaine?

—Je crois bien, madame, une œuvre d'art! répondit le jeune homme, souriant à son tour; puis, saisissant un crayon, il jeta des croquis sur une feuille de bristol.

—C'est cela, c'est cela, approuva Raoule, suivant des yeux. Des nuances très douces, n'est-ce pas? N'omettez aucun détail... Oh! le prix que vous voudrez!... Les sagittaires avec de longs pistils en flèche et les nymphéas bien roses, duvetés de brun.

Elle avait pris le crayon, pour rectifier certains contours; lorsqu'elle se pencha vers la lampe, un éclair jaillit du diamant qui fermait son pardessus. Silvert le vit et devint respectueux:

—Le travail, fit-il, me reviendra à cent francs, je vous donne la façon pour cinquante, je n'y gagne pas beaucoup, allez, madame.

Raoule sortit d'un portefeuille armorié trois billets de banque.

—Voici, dit-elle simplement, j'ai toute confiance en vous.

Le jeune homme eut un mouvement si brusque, un tel élan de joie, que, de nouveau, la blouse s'écarta. Au creux de sa poitrine, Raoule aperçut la même ombre rousse qui marquait sa lèvre, quelque chose comme des brins d'or filés, brouillés les uns dans les autres.

Mlle de Vénérande s'imagina qu'elle mangerait peut-être bien une de ces pommes sans trop de révolte.

—Quel âge avez-vous? interrogea-t-elle sans détacher les yeux de cette peau transparente, plus satinée que les roses de la guirlande.

—J'ai vingt-quatre ans, madame; et, gauchement, il ajouta: Pour vous servir.

La jeune femme eut un mouvement de tête, les paupières closes, n'osant regarder encore.

—Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une sœur malade, dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs, c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande, 74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?

Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.

Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence d'un brin d'herbe.

—Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je vous promets des chefs-d'œuvre... vous êtes trop généreuse!...

Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière. Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?

Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes d'or.

—J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons, j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez peintre? Est-ce de vous, ça?

D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre une loque grise et un chapeau mou.

—Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.

D'un coup d'œil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre, avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt, deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.

Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.

—Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus naturel.

Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie; puis, pour répondre quelque chose:

—Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!

Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les frisons dorés.

Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont la réalité ne lui semblait pas prouvée.

—Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.

Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une caresse lui semblait maintenant un contact insultant.

Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.

Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre quelconque, il riposta:

—Ma foi! vous savez, on en a partout!

A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut: c'était Marie Silvert, la sœur.

Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, sa lampe à la main, pensât à la reconduire.

—Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des Champs-Élysées.

—Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon mignon!

CHAPITRE II

L faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur sa bouche.

Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.

Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.

Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière, les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la passion les allumait.

Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de Vénérande.

—Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.

—Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?

—Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à l'Opéra, ce soir.

—Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.

—Tu es malade?

—Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure... Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!

Mme Élisabeth se signa.

—Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte, j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne œuvre. J'ai mis la main sur une bonne œuvre...

Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.

Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait pas sans avoir le cœur un peu serré. L'antique construction possédait deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits, descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui forment des bordures si justes, que l'œil le plus exercé ne saurait se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur, pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante, aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise un amateur d'oppositions picturales.

La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur fond azur-vert.

Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.

Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet ameublement profane.

La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.

Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond peint de brumes comme un ciel du Nord.

Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de ce monde, formulé le vœu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait après lui, fût élevé par sa sœur dont les qualités lui avaient toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels, dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire son cœur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.

Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme, une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les œuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.

Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.

A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins religieux.

Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.

Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le véritable spécifique:—Mariez-la! lui répondit-on.

Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le mariage.

Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, montrant Raoule:

—Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît pas le vice, mais elle l'invente!

Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et Raoule n'était pas nonne.....

Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de l'artiste. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa sœur presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi titrées que secourables.

—Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!

Raoule parlait avec chaleur.

—Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la piété!...

Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que son neveu, comme elle appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de monde, trop de race, trop de parchemin dans le caractère, pour douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante. Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait donc entièrement la jeune femme.

—Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...

—Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu récolteras là-haut!

Amen! riposta Raoule,—et la blasée eut un regard de mauvais ange à l'adresse de la chanoinesse ravie.

Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté excessivement originale sous son costume de nymphe des eaux, faisait une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X..., le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer la demeure de son habile fleuriste.

Raoule s'y refusa.

CHAPITRE III

ACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener une nuit profonde. Sa sœur, n'osant pas y croire encore, s'était assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements. Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une immense vénération:

—La noble créature! La noble créature!

Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à la fin de ses quintes.

—Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très décidée.

Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair, alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.

—Vois-tu, sœur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les filles que de gratter du charbon le long des murs.

Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.

—Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!

Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:

—Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient mieux les femmes de la haute!

Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle songeait à cette femme de la haute, toutes les scènes de vice qu'elle avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de prostituée après le départ du dernier amant.

En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter, Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de nouveau propriétaire.

Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les lançait au plafond.

Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de nuage printanier.

Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les trophées de vieilles armes.

—Nous laverons ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet, pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à l'étouffée—elle désignait les casques romains que son frère essayait de temps en temps.

—Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,—fais ce que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous, trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître, n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient. Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!

L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.

—Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.

—Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées égrillardes.

—L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.

Le fait est que la lumière ne s'éteignait point et, pour du vice, cette pendule en répandit. Les draperies se noyèrent dans une vague teinte irisée, remplie de mystères charmants. On aperçut les magots chinois levant leurs jambes bouffies d'étoffe; les nymphes de terre cuite s'élancèrent dans une espèce de vapeur flottante, insaisissables, elles arrondirent des bras vivants, elles décochèrent des sourires humains, et les mannequins disloqués eurent des gestes très brutaux à l'intention de la tunique chaste de la Vénus impériale.

—Écoute, j'ai encore quarante sous. Je vais chercher un litre et du fromage d'Italie. Ça y est-il?

—Parbleu, je meurs de faim!

Jacques, dans son enthousiasme, la poussa vers la porte et bientôt les pas de la fille s'éteignirent dans l'escalier.

Il revint se jeter dans le grand divan, derrière l'horloge. Depuis une minute, il avait le corps tout chatouillé par le désir de la soie, de cette soie épaisse comme une toison, qui tapissait la plupart des meubles de l'atelier. Il se vautra, baisant les houppes et les capitons, serrant le dossier, frottant son front contre les coussins, suivant de l'index leurs dessins arabes, fou d'une folie de fiancée en présence de son trousseau de femme, léchant jusqu'aux roulettes, à travers les franges multicolores.

Il aurait oublié le dîner si une main ne s'était mise, autoritaire, dans sa rage de bonheur et ne l'avait secoué d'importance. Il fit un bond, tremblant d'ouïr les aigres sarcasmes de Marie, cette perpétuelle mécontente. Alors il reconnut Mlle de Vénérande. Elle était entrée sans bruit et venait probablement surprendre l'artiste en pleine admiration, devant le piédestal d'une statue. Elle pouvait même supposer que le pinceau serait déjà trempé, la toile humide, la composition préparée... Elle trouvait un enfant se livrant à des exercices de clown sur des ressorts neufs. Cela, tout d'abord, la navra..., puis elle en rit, et, ensuite, elle s'avoua que c'était fort juste.

—Allons, dit-elle de son accent bref de maîtresse de maison donnant un ordre; allons, tâchez d'être un homme raisonnable, mon pauvre Silvert; je viens vous aider, je pense que vous n'y voyez pas d'inconvénient.

Elle l'examina.

—Eh bien, votre tenue de travail? J'espérais que vous sauriez faire tout seul une toilette présentable?

—Ah! mademoiselle, ma chère bienfaitrice, commença, suivant les recommandations de Marie, le jeune homme remis debout et passant les doigts dans ses cheveux, ce jour solennel décide de mon existence; je vous devrai la gloire, la fortune, la...

Il resta court, intimidé par les yeux noirs, superbes et fulgurants de Raoule.

—Monsieur Silvert, continua-t-elle, imitant son débit théâtral, vous êtes un polichinelle, c'est mon avis..... Vous ne me devez rien du tout..., mais vous n'avez pas l'ombre de sens commun, et vous serez condamné, j'en ai peur, aux petits moutons trop raides sur des prairies trop tendres. J'ai un an de plus que vous, je brosse une académie présentable dans l'espace de temps qu'il vous faut pour tortiller une pivoine. Je peux donc me permettre une virulente critique de vos œuvres.

Elle l'empoigna par l'épaule et lui fit faire le tour de l'atelier.

—C'est ainsi que vous arrangez le désordre? Où se trouve donc enfoui votre sentiment du beau, à vous, hein? Répondez... J'ai envie de vous étrangler.

Elle envoya son manteau sur un fauteuil et apparut, svelte, le chignon tordu, très relevé, vêtue d'un fourreau de drap noir à queue tortueuse, tout passementé de brandebourgs. Aucun bijou, cette fois, ne scintillait pour égayer ce costume presque masculin. Elle portait seulement à l'annulaire gauche une chevalière en camée, sertie de deux griffes de lion.

Lorsqu'elle ressaisit la main de Jacques, il fut griffé. Malgré lui, une sensation de terreur le pénétra. Cette créature était le diable.

Elle fit exécuter à toutes les choses un branle des plus cyniques. Scandalisé, Jacques avait une moue!... Les nymphes s'appuyèrent sur le dos des satyres chinois, les casques coiffèrent les bustes, les glaces se renversèrent reflétant le plafond, les pouffs roulèrent dans les supports grêles des chevalets et les trophées prirent des poses matamoresques.

—Nous sommes perdus, pensa le fleuriste de la rue de la Lune.

—Maintenant, venez; il faudra vous habiller vous-même, et je doute beaucoup du succès.

Elle ricanait, Raoule, se disant qu'on ne ferait rien de ce garçon à chair lourde.

Une portière se tira. Jacques poussa une exclamation.

—Ah! je comprends, vous n'avez pas l'idée d'une chambre à coucher: cela dépasse votre cerveau.

Elle alluma une des bougies de cire qui garnissaient les torchères et le précéda dans une pièce tendue de bleu pâle. Il y avait un lit à colonnes dont les draperies vénitiennes, camaïeu sur fond d'argent, se brochaient de points de Flandre. Raoule avait fait donner simplement aux tapissiers les restes de sa propre chambre d'été. Un cabinet de toilette avec une baignoire en marbre rouge attenait.

—Enfermez-vous... Nous causerons à travers la portière.

En effet, ils causèrent, chacun derrière le rideau du cabinet, lui pataugeant dans l'eau qu'il trouvait froide, le bain ayant été préparé avant leur arrivée; elle, riant de ses inepties.

—Mais souvenez-vous donc que je suis un garçon, moi, disait-elle, un artiste que ma tante appelle son neveu... et que j'agis pour Jacques Silvert comme un camarade d'enfance... Là, est-ce fini? Vous avez du Lubin au-dessus de la baignoire, un peigne à côté. Est-il amusant, ce petit? Mon Dieu, est-il drôle?...

Jacques tâtonnait. Après tout, le grand monde devait être plus libre que celui qu'il connaissait.

Et, s'enhardissant, il émettait des réflexions polissonnes, lui demandant si elle ne le regardait pas, car ça le gênerait, naturellement...

Il lui fit des confidences, racontant de quelle façon son pauvre père était mort dans un engrenage à Lille, le pays natal, un jour qu'il avait bu un coup de trop; comment sa mère les avait chassés pour s'acoquiner avec un autre homme. Ils étaient partis tout jeunes, frère et sœur, pour Paris... Cette gueuse de sœur en savait déjà si long! Ils avaient gagné leur misérable pain dur... Il ne parla point des débauches de Marie, mais il se mit à se moquer afin de chasser une langueur triste qui lui serrait la poitrine. On leur faisait l'aumône... comment pourrait-il reconnaître? Hélas! c'était bien humiliant, et il oubliait les recommandations vicieuses de Marie en contemplant, sous les miroitements de l'eau, l'égratignure que lui avait faite la chevalière.

Enfin, il y eut un fracas dans la baignoire.

—J'en ai assez! déclara-t-il, troublé subitement par la honte de lui devoir aussi la propreté de son corps.

Il chercha un linge et resta ruisselant, les bras en l'air. Il lui sembla qu'on froissait le rideau.

—Vous savez, monsieur de Vénérande, dit-il d'un ton boudeur, même entre hommes ce n'est pas convenable... Vous regardez! Je vous demande si vous seriez content d'être à ma place.

Et il pensa que cette femme voulait absolument qu'on lui sautât dessus.

—Elle sera bien plus attrapée, ajouta-t-il de très mauvaise humeur, les sens tout apaisés par les fraîcheurs de son bain, et il passa un peignoir.

Clouée au sol, derrière le rideau, Mlle de Vénérande le voyait sans avoir besoin de se déranger. Les lueurs douces de la bougie tombaient mollement sur ses chairs blondes, toutes duvetées comme la peau d'une pêche. Il était tourné vers le fond du cabinet et jouait le principal rôle d'une des scènes de Voltaire, que raconte en détail une courtisane nommée Bouche-Vermeille.

Digne de la Vénus Callipyge, cette chute de reins où la ligne de l'épine dorsale fuyait dans un méplat voluptueux et se redressait, ferme, grasse, en deux contours adorables, avait l'aspect d'une sphère de Paros aux transparences d'ambre. Les cuisses, un peu moins fortes que des cuisses de femme, possédaient pourtant une rondeur solide qui effaçait leur sexe. Les mollets, placés haut, semblaient retrousser tout le buste, et cette impertinence d'un corps paraissant s'ignorer n'en était que plus piquante. Le talon, cambré, ne portait que sur un point imperceptible, tant il était rond.

Les deux coudes des bras allongés avaient deux trous roses. Entre la coupure de l'aisselle, et beaucoup plus bas que cette coupure, dépassaient quelques frisons d'or s'ébouriffant. Jacques Silvert disait vrai, il en avait partout. Il se serait trompé, par exemple, en jurant que cela seul témoignait de sa virilité.

Mlle de Vénérande recula jusqu'au lit; ses mains nerveuses se crispèrent dans les draps; elle grondait comme grondent les panthères que vient de fustiger la souple cravache du dompteur:

—Poème effrayant de la nudité humaine, t'ai-je donc enfin compris, moi qui tremble pour la première fois en essayant de te lire avec des yeux blasés. L'homme! voilà l'homme! Non Socrate et la grandeur de la sagesse, non le Christ et la majesté du dévouement, non Raphaël et le rayonnement du génie, mais un pauvre dépouillé de ses haillons, mais l'épiderme d'un manant. Il est beau, j'ai peur. Il est indifférent, je frissonne. Il est méprisable, je l'admire! Et celui qui est là, comme un enfant dans des langes prêtés pour une seconde, entouré de hochets que mon caprice lui retirera bientôt, je le ferai mon maître et il tordra mon âme sous son corps. Je l'ai acheté, je lui appartiens. C'est moi qui suis vendue. Sens, vous me rendez un cœur! Ah! démon de l'amour, tu m'as faite prisonnière, me dérobant les chaînes et me laissant plus libre que ne l'est mon geôlier. J'ai cru le prendre, il s'empare de moi. J'ai ri du coup de foudre et je suis foudroyée... Et depuis quand Raoule de Vénérande, qu'une orgie laisse froide, se sent-elle bouillir le crâne devant un homme faible comme une jeune fille?

Elle répéta ce mot: une jeune fille!

Affolée, d'un bond elle revint à la portière du cabinet de toilette.

—Une jeune fille!... Non, non... la possession tout de suite, la brutalité, l'ivresse stupide et l'oubli... Non, non, que mon cœur invulnérable ne participe pas à ce sacrifice de la matière! Qu'il m'ait dégoûtée, avant de m'avoir plu! Qu'il soit ce qu'ont été les autres, un instrument que je puisse briser avant de devenir l'écho de ses vibrations!

Elle écarta la draperie d'un mouvement impérieux. Jacques Silvert finissait à peine de s'éponger le corps.

—Enfant, sais-tu que tu es merveilleux? lui dit-elle avec une cynique franchise.

Le jeune homme poussa un cri de stupeur, ramenant son peignoir. Ensuite, navré, tout pâle de honte, il le laissa glisser passivement, car il comprenait, le pauvre. Sa sœur ne ricanait-elle pas, surgissant dans un coin. «Eh! va donc, imbécile, toi qui te figurais que tu étais un artiste. Va donc, joujou de contrebande, va donc, amusette d'alcôve, fais ton métier.»

Cette femme l'avait tiré de ses gerbes de fleurs fausses, comme on tire des fleurs vraies l'insecte curieux qu'on veut poser, en joyau, sur une parure.

—Va donc, animal de marée! on n'est pas le camarade d'une fille noble. Les dépravées savent choisir!...

Il lui semblait entendre toutes ces injures bruire à son oreille pourpre, et sa blondeur de vierge prenait le même incarnat, tandis que les deux boutons de ses seins, avivés par l'eau, ressortaient, pareils à deux boutons de bengale.

—L'Antinoüs est un de tes aïeux, je crois? murmura Raoule lui jetant ses bras au cou et forcée par sa haute taille de s'appuyer sur ses épaules.

—Je ne l'ai jamais connu! répondit le vainqueur humilié, courbant la tête.

Ah! le bois cassé pour les maisons riches, les croûtes de pain ramassées au lit des ruisseaux, toute sa misère vaillamment supportée malgré les conseils perfides de sa sœur, la fille!... Ce rôle d'ouvrière joué avec art, ces petits outils ridicules lassant le sort par leur persévérance, où était tout cela? Et comme tout cela valait mieux! L'honnêteté ne l'étouffait point, mais on aurait bien pu être bon jusqu'au bout, lui laisser son illusion et le temps de se créer une fortune pour rembourser un jour...

—M'aimeras-tu, Jacques? demanda Raoule tressaillant au contact de ce corps nu que l'horreur de la chute glaçait jusque dans les moelles.

Jacques s'agenouilla sur la traîne de sa robe. Il claquait des dents. Puis il éclata en sanglots.

Jacques était le fils d'un ivrogne et d'une catin. Son honneur ne savait que pleurer.

Mlle de Vénérande lui releva la tête; elle vit rouler ces larmes brûlantes, les sentit retomber une à une sur son cœur, ce cœur qu'elle avait voulu renier. La chambre tout à coup lui parut remplie d'aurore, il lui sembla respirer un parfum exquis, lancé soudain dans l'atmosphère enchantée. Son être se dilata, immense, embrassant à la fois toutes les sensations terrestres, toutes les aspirations célestes, et Raoule, vaincue, enorgueillie, s'écria:

—Debout, Jacques, debout! Je t'aime!

Elle l'arracha de sa robe, courut à la porte de l'atelier, répétant:

—Je l'aime! je l'aime!

Elle se retourna encore:

—Jacques, tu es le maître ici... Je m'en vais! Adieu pour toujours. Tu ne me reverras plus! Tes larmes m'ont purifiée et mon amour vaut ton pardon.

Elle s'enfuit, folle d'une atroce joie, plus voluptueuse que la volupté charnelle, plus douloureuse que le désir inassouvi, mais plus complète que la jouissance; folle de cette joie qu'on appelle l'émotion d'un premier amour.

—Eh bien, dit tranquillement Marie Silvert après son départ, il paraît que le poisson a mordu... Ça va filer comme sur des roulettes, N. de D.!

CHAPITRE IV

ARIE avait la lettre dans sa poche, elle était bien persuadée maintenant que cette folle ne résisterait pas, qu'elle leur reviendrait plus sage, plus protectrice, plus cossue enfin, selon son expression faubourienne, et alors on verrait cascader de nouvelles splendeurs. Sangdieu! Les millions se figeraient autour du petit comme la gelée autour d'une daube; il porterait tous les jours des habits de noce; elle traînerait, dans ses cuisines nauséabondes, des robes de moire. Il serait monsieur, elle serait madame!

La lettre contenait peu de phrases, mais elle expliquait une foule de choses très clairement:

«Viens, avait écrit la fille avec des fautes d'orthographe et de l'encre bleue. Viens! chère femme de ton petit Jacques... Je me languis sans toi... nous avons fini les trois cents francs, et j'ai été obligé de faire vendre par Marie un pot qui avait un serpent dessus. C'est triste de se voir si vite abandonné quand on a goûté le ciel... Tu me comprends, n'est-ce pas? Je crois que je vais tomber malade. Pour ma sœur, elle tousse toujours.

«Ton amour jusqu'à plus soif,
«JACQUES.»

Et, après avoir terminé ce chef-d'œuvre, Marie, malgré la mine bouleversée de son frère, était partie pour l'avenue des Champs-Élysées. Cet idiot ne saurait jamais prendre son rôle au sérieux. Heureusement qu'elle mettait son expérience du corps humain à sa disposition, et elle savait, dans les cas importants, comment on fait des chatouilles sous la mamelle gauche d'un amoureux ou d'une amoureuse.

Il pleuvait, ce jour-là, une pluie de mars lente et pénétrante; on enfonçait dans toutes les allées de l'avenue. Marie avait voulu faire l'économie d'une voiture, aussi elle ne tarda pas à être éclaboussée depuis les bottines jusqu'au chapeau.

Arrivée devant l'hôtel, ce grand bâtiment de sombre aspect, elle se demanda si on n'allait pas la fourrer dehors, dès son apparition dans le vestibule. Elle trouva, en haut du perron, un gros suisse et un petit chien. Le premier prit la lettre, le second grogna.

—Voulez-vous voir mademoiselle ou madame?

—Mademoiselle.

—Eh! Pierrot, une particulière qui veut cirer l'escalier à sa façon, cria le suisse à un groom microscopique passant dans le vestibule.

C'était, en effet, fort drôle; mais le groom, attaché au service spécial de mademoiselle, eut une grimace d'homme fait qui croit tout possible, même en temps de pluie.

—C'est bon, je vais voir. Attendez là. Il désigna une banquette. Marie ne s'assit pas et dit grossièrement:

—Je ne pose pas dans l'antichambre, moi. Est-ce que vous me prenez pour une ancienne concierge, espèce de singe?

Le groom tourna sur ses talons, ahuri, et, en domestique stylé, il murmura:

—Quelqu'un d'influent! car les costumes perdent de plus en plus leur signification sous la république.

Mademoiselle était dans un boudoir attenant à sa chambre. Lorsque Mme Élisabeth sortait, Raoule recevait chez elle ceux qui venaient, des deux sexes. Ce boudoir donnait sur une serre, dont elle avait fait son cabinet de travail. Au moment où le groom fit irruption, un homme se promenait dans la serre à pas précipités, tandis que Mlle de Vénérande, étendue sur une causeuse créole, se balançait, riant aux éclats.

—Vous me damnez, Raoule, répétait l'homme, jeune encore, de physionomie brune à la slave, mais éclairée d'une vivacité toute parisienne. Oui! vous me damnez, en admettant que je puisse avoir déjà mérité le ciel... Rire n'est pas répondre... Je vous affirme qu'une femme ne vit pas sans amour, et vous savez que j'entends par amour l'union des âmes dans l'union des êtres. Je suis franc. Je n'entortille jamais une phrase sensée de jolies fadeurs, comme on entoure de confitures un remède amer... Je vous déclare ça brusquement, d'une façon hussarde, et, quand j'aperçois le fossé, je ne m'attarde pas à effeuiller des marguerites. Hop! je presse l'éperon et vous envoie toute la charge, Raoule de Vénérande, mon cher ami! ne vous mariez pas, soit! mais prenez un amant: c'est nécessaire à votre santé.

—Bravo! monsieur de Raittolbe! Je parie même que ma santé ne sera vraiment tout à fait florissante que si l'amant est un officier de hussards, brun, ayant le parler franc, le regard effronté, le ton autoritaire, hein?

—Ma foi, je l'avoue, je vais plus loin... je propose le hussard en question pour mari... Au choix! ancienneté ou services exceptionnels! Nous sommes cinq qui depuis trois ans vous faisons une cour échevelée. Le prince Otto, le mélomane, est devenu fou et a mis, paraît-il, votre portrait en pied dans une chapelle ardente, où brûlent, autour d'un lit de repos, des cierges de cire jaune... et là, il soupire de l'aurore au crépuscule. Flavien, le journaliste, passe dans ses cheveux une main tremblante dès qu'on prononce votre nom. Hector de Servage, après le congé en bonne forme donné par votre tante, est allé en Norwège essayer des réfrigérants. Votre maître d'escrime a failli se passer une de ses meilleures épées au travers des côtes. Donc, votre humble serviteur demeurant seul... avec l'honneur de vous tenir l'étrier pour les promenades au Bois, j'imagine que vous le devez contempler d'un moins mauvais œil, et il présente sa candidature. Voulez-vous, Raoule, que nous abritions notre amitié dans une alcôve conjugale? Elle y sera plus au chaud...

Raoule, se levant, allait rejoindre M. de Raittolbe quand le groom entra.

—Mademoiselle, voici une lettre pressée.

Elle se retourna.

—Donne.

—Vous permettez? ajouta-t-elle en s'adressant au hussard qui cassait une plante du Japon en petits morceaux pour tâcher d'écouler sa rage. Il tourna le dos, furieux, sans lui répondre. C'était la millième fois que cette conversation se brisait juste à l'endroit le plus intéressant.

M. de Raittolbe, peu patient, alluma sournoisement un cigare, et enfuma toute une bordure d'azalées, en jurant qu'il ne reviendrait jamais chez cette hystérique, car, selon ses idées, on ne pouvait qu'être hystérique dès qu'on ne suivait pas la loi commune.

Raoule, lisant, avait pâli.

—Mon Dieu! murmura-t-elle, il veut de l'argent; je suis tombée dans la boue!

—Faites entrer cette pauvre créature, reprit-elle d'un ton dégagé, je tiens à lui donner tout de suite ce qu'elle désire.

—Et à me refuser l'explication que je demande? grommela l'officier hors de lui.

Tranquillement, Raoule l'enferma dans la serre et revint s'asseoir, pâle comme une morte. Son front se baissa, elle incrusta ses ongles longs dans le papier couvert d'encre bleue.

—De l'argent! oh! non, je ne succomberai pas! Je lui enverrai ce qu'il veut, sans aller le tuer!... Est-ce sa faute? Est-ce que l'homme du peuple, parce qu'il sera beau, devra aussi ne pas être abject? Allons! ce calice a bien fait de s'offrir: je ne le repousse pas... au contraire, je vais y puiser une nouvelle vie.

La toux gutturale de Marie Silvert lui fit redresser la tête. Raoule se mit debout, tout à coup, menaçante et plus hautaine qu'une déesse parlant dans l'empyrée.

—Combien? dit-elle, en déployant derrière elle l'immense traîne de sa robe de velours.

Marie acheva sa quinte... elle ne s'attendait pas à ce mot-là tout de suite... Diable! ça se gâtait... on aurait pu commencer plus en douceur, par le sentiment, les questions tendres... Un caprice, ça se mijote comme un ragoût, et on ajoute le poivre à la dernière heure.

—Vous savez? le petit s'ennuie, déclara-t-elle avec un sourire plein de sous-entendus malpropres.

—Combien? répéta Raoule saisie d'une colère aveugle, cherchant des yeux un couteau.

—Ne vous fâchez pas, mademoiselle, l'argent est une manière de parler dans sa lettre; il voudrait surtout vous voir, l'enfant... C'est un bébé jamais raisonnable, un pleurnicheur trop sensible! Il s'est figuré que votre béguin était déjà envolé, et, va te faire lanlaire? tous mes compliments sont perdus. S'il ne vous revoit pas, il se fera périr, j'en ai une peur terrible. Ce matin, en regardant son verre, il me disait qu'il lui servirait bientôt de poison. Pauvre chat! si ça ne brise pas l'âme! A son âge. Et si blond! si blanc! Enfin, vous le connaissez? Alors, j'ai mis ma jupe des dimanches... Ne laisse pas agoniser ton frère, que je me suis dit. Et me voilà! Pour l'argent, on est pauvre, mais on est fier. Nous en causerons après!...

Elle frottait son pied sur le tapis du boudoir, éprouvant une joie intime à salir un peu la haute, et elle secouait son parapluie déteint, dont elle n'avait pas voulu se séparer.

Raoule marcha droit au bonheur du jour qui se trouvait en face d'elle; d'un revers de main, elle écarta la fille comme on jette de côté une loque, lorsqu'elle va vous cingler la figure.

—J'ai mille francs, là... je vous en enverrai mille autres, ce soir... mais ne restez pas une seconde de plus... je ne connais pas votre frère... j'ignore où il demeure... vous... je ne sais pas votre nom. Prenez et sortez!

Elle posa les billets sur un fauteuil, lui faisant signe de les y prendre. Ensuite, elle sonna...

—Jeanne, dit-elle à la femme de chambre, reconduisez madame.

—Ah! mais... gronda la fleuriste stupéfaite.

Elle fut emmenée, presque à bras tendus, par Jeanne. Le poing du suisse la lança dans l'avenue, et le petit chien, descendant le perron, appuya de quelques hurlements aigus.

—Vous vous ennuyez, baron? interrogea Raoule, rentrant souriante dans la serre.

—Mademoiselle, riposta de Raittolbe au comble de l'impatience, vous êtes un agréable monstre, mais l'étude du fauve n'a de charmes réels qu'en Algérie... Alors je vous fais mes adieux, ce soir; demain matin, je mets à la voile pour Constantine. Vous tienne l'étrier qui voudra. Pour moi, je ne tiens plus.

—Ah! ah! il me semblait cependant que vous m'aviez offert, tout à l'heure, votre nom!...

De Raittolbe serra les poings.

—Quand on pense que j'ai donné ma démission pour chasser le tigre! continua-t-il ne l'écoutant même pas.

—... Que vous m'avez très carrément demandée en légitime mariage!...

—... Pour chasser le tigre dans le parc de Vénérande, un tigre affublé d'une amazone...

—... Sans passer par ma tante et les lois de l'étiquette, monsieur!

—... Je me trouve grotesque, mademoiselle!

—C'est mon avis, ajouta philosophiquement Raoule.

Le baron de Raittolbe resta court. Ils se regardèrent un instant, puis se mirent à rire aux éclats.