RACHILDE

REFAIRE
L’AMOUR

ROMAN

J. FERENCZI ET FILS, ÉDITEURS
PARIS — 9, Rue Antoine-Chantin, 9 — PARIS

DU MÊME AUTEUR

ROMANS

  • Monsieur Vénus.
  • La Haine Amoureuse.
  • Le Château des Deux Amants.
  • La Souris Japonaise.
  • Les Rageac.
  • Le Grand Saigneur.
  • L’Hôtel du Grand Veneur.

En collaboration avec M. F. de Homem Christo :

  • Au Seuil de l’Enfer.
  • Le Parc du Mystère.

  • Contes et Nouvelles.
  • Dans le Puits.
  • Le Dessous.
  • L’Heure Sexuelle.
  • L’Imitation de la Mort.
  • La Jongleuse.
  • Le Meneur de Louves.
  • La Sanglante Ironie.
  • Son Printemps.
  • Théâtre.
  • La Tour d’Amour.
  • La Princesse des Ténèbres.
  • La Théâtre des Bêtes.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Vingt-cinq exemplaires sur Hollande Van Gelder
numérotés de 1 à 25

Trente exemplaires sur papier Lafuma
numérotés de 26 à 55

Cent exemplaires sur Alfa numérotés de 56 à 155

Copyright 1928 by J. FERENCZI ET FILS.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation, réservés pour tous pays.

REFAIRE L’AMOUR

I

Comme un chien fidèle, mon désir t’a suivie jusqu’au tournant de cette route, le nez dans ta robe, sans voir, sans entendre, sans essayer de comprendre, ne cherchant plus qu’à te sentir vivre du même frisson que le sien. Mais d’un geste excédé, tu as laissé tomber la chaîne qui nous liait : je ne devais plus marcher à ton ombre, mes pas dans tes pas. J’ai attendu un nouveau signe de ta main, un mouvement des épaules, une petite inclination de la tête me rappelant, et ta silhouette, raidie par une obscure volonté, s’effaçait peu à peu derrière les arbres, rentrait dans la nuit, épaississait l’incertitude. Désormais tu t’en irais seule vers un autre destin très inconnu. Tu ne pouvais plus me souffrir. Je m’étais rendu insupportable. Tu m’avais trop porté ? En amour, il y a donc des choses plus sérieuses que l’amour ? Pourquoi m’avoir tant aimé ou me l’avoir laissé croire ?… Moi, tu sais bien, je n’ai pas d’âme, je ne saisis pas toutes les intentions dont les enfers de vos cœurs de femmes sont pavés. Je ne suis qu’une pauvre bête. De toutes les lois que vous nous imposez, je n’ai retenu que celle de l’obéissance, je ne peux vouloir que ta volonté.

Alors, je suis parti, en sens inverse, je me suis éloigné du tournant dangereux de notre route où tu m’aurais peut-être frappé, où je t’aurais peut-être mordue. Puisque tu me défends de te suivre ainsi, le nez dans ta robe, mendiant le pain blanc de ton corps, je te suivrai… en allant à ton avance. Cercle vicieux, la terre est ronde, et, nous fuyant chacun de notre côté, nous nous rencontrerons fatalement ; ce n’est qu’une question de temps. Non ! je ne plaisante pas ! Je m’en vais, je cours, je me sauve de toi et du désespoir, front bas, aveuglé par la poussière que je soulève, aimanté vers mon pôle. Qu’est-ce donc que le temps pour la brute humaine, puissance inhumaine, qui peut s’offrir, en espérance ou en réalité, toute la joie du monde ? La joie unique au monde… Cela ne me lassera pas de te chercher parmi les formes, les couleurs, les parfums, car je suis le faiseur d’images.

Je crois que nous nous rencontrerons encore une fois. Ce sera très simple, comme tous les miracles… Assagis, l’un et l’autre, nous saurons que nous avons été heureux ensemble, que nous ne pouvons plus l’être, que nul trésor et nulle gloire ne remplacent une grande passion perdue, ce paradis terrestre que perdirent aussi nos premiers parents par leur faute, ou celle de l’amour.

… Et cette course folle fait tinter lugubrement ma chaîne que je traîne malgré moi. J’ai peur de devenir enragé avant de t’avoir revue.

Oui, oui, je me souviens ! Tu me disais : « Vous êtes un amant merveilleux, mais un ami détestable ! » Hélas ! Le chien fidèle ne te suffisait pas. En demeurant un humain ordinaire, en te trompant, pour calmer ma faim, resterai-je ton meilleur ami ?

Ah ! laisse-moi courir après ton ombre, l’ombre du bonheur ! Je préfère devenir enragé en me trompant moi-même. Il faut que j’anéantisse ton image sous le poids de mon bon plaisir ou que je me figure l’avoir inventée.

II

Là, j’ai réglé des comptes et j’ai entendu des mots. L’existence quotidienne se passe en vérifications perpétuelles, puis cela finit par des concessions qui le sont également. On se prouve mutuellement, ce que l’on sait déjà, ou on se menace de tout, en oubliant la mort.

Je ne voyais pas l’homme, enfoui dans sa caisse, tassé sur son fauteuil ; il avait l’aspect d’un gros fromage et la lueur de son crâne, un peu rougeâtre, faisait penser à ces hollandes lisses, comme vernis de sang. C’était un homme assis, un marchand, autour duquel rutilait une orfèvrerie trop neuve. Il bredouillait des phrases mondaines, parce qu’à mes débuts, je lui avais dessiné des modèles de style. Quand on est encore dans le ventre de la gloire, on tâtonne, avant de sortir, et on fait, bien souvent, beaucoup de mal à sa mère ! Je lui avais fabriqué de très prétentieuses petites nymphes avant de copier quelques jolies femmes d’après nature. Il m’en était reconnaissant et n’aurait jamais ose me réclamer l’argent emprunté jadis, puisque j’étais devenu un nouveau riche. Il me félicitait de ma bonne mine, de mes yeux jeunes, de mes habits bien coupés. Je n’avais pas mon pareil pour séduire les gens : « Des vieux gamins comme vous, on n’en fait plus ! » Ce qui l’étonnait, le scandalisait presque, c’était mon ton détaché pour lui rendre la somme que je pouvais ne pas lui rendre. Aujourd’hui, le chacun pour soi est tellement la règle de conduite que l’on arrange, ou estropie, des lois afin de canaliser les mauvaises pentes : on codifie l’égoïsme.

D’ailleurs, il ne faut pas m’en savoir gré. Moi je rends l’argent comme je rendrais l’âme, si j’en avais une, car je n’y tiens pas. Autant de chiffons de papiers ! Ça ne me gêne pas d’être courageux ou correct, aux sens anciens des vocables. Je n’ai pas été élevé par le système D. Mes parents n’ont jamais rien volé à personne, ayant vécu très en dehors de tout commerce guerrier, là-bas, fort loin, dans le midi. (Ils n’ont pas vécu de la guerre, mais ils en sont morts tout de même !) J’ignore l’art du calcul et, si je l’étudiais, ça m’ennuierait d’apprendre pourquoi on est ou n’est pas honnête.

Ma droiture personnelle est une attitude logique, sans préméditation. Je ne peux marcher que sur mes deux pieds de derrière à cause de mon chemin qui est une corde raide. Je suis là-dessus depuis longtemps, j’ai l’habitude des tours de force, une souplesse de reins d’animal savant, quoique sauvage, qui lui sert surtout à sauver la face… et on n’a pas de loisir, ni le désir, de dévaliser des bijouteries quand on est hanté du seul souci de conserver son équilibre. C’est l’effroi de retomber à quatre partes qui me tient lieu de balancier. Je me connais, je suis excessif. Si je bute sur une passion et me laisse entraîner, je ne m’en relèverai jamais ! Dans le mal comme dans le bien, il faut se tenir droit. C’est ce qui représentait, autrefois, la morale de certains immoraux, autrement dit : la noblesse.

Je suis sorti de cette boutique le cerveau libre. Je venais de m’appauvrir, malgré le proverbe, mais j’éprouvais une joie candide en songeant que je m’étais offert l’occasion de changer un billet de mille pour rembourser ce marchand et qu’il me restait cinq billets de cent, c’est-à-dire quatre fois plus qu’avant. Les sensations du toucher me sont beaucoup plus perceptibles que le sens des affaires et je me félicitais, moi, de cette puérilité pendant qu’on me complimentait sur ma prétendue sagesse : « Comme vous savez vivre ! » disait cet homme sérieux, assis. Il est certain que je suis encore debout. J’aime la vie parce que je sais la mener et je veux la trouver belle, maintenant, sous n’importe lequel de ses masques de femme.

Je descends cette rue d’un pas lent, en quête d’un objet curieux, d’une trouvaille quelconque dans ces quartiers neufs : rien à voir. Les maisons sont désertés, non achevées et elles n’exhibent aux passants, en fait de curiosité, que de minuscules jardins s’encastrant dans leurs profondeurs de pierres froides comme des cimetières en miniature où ne poussent que des fusains, des buis, du lierre dont les branches sombres sont encore noircies par la suie en suspension dans l’air parisien. Ces petits jardins grillés n’ont pas de porte ni aucun moyen visible de communication. Leurs frêles arbustes prennent la mine de singes en cage, de singes phtisiques, presque sans poils, fantômes de plantes qui grelottent à tous les vents. Mon Dieu, ça vit tout de même, ça végète, et il doit y avoir des insectes qui s’y trompent.

Je songe que l’homme ordinaire, le brave homme, s’agite, s’émeut, tantôt dans sa chair, tantôt dans son squelette. La chair est tendre, le squelette implacable, et tandis que la chair fond, les os se rétractent. On est, d’avance, son propre cimetière ; pour vivre intégralement il faut avoir chaud jusqu’aux os, ce qui est mon cas.

Je suis devant la gare Montparnasse ; la rue de Rennes coule, en face de moi, comme un large fleuve, charriant ses lourds vaisseaux-autobus et les barques houleuses de ses taxis. De temps en temps, un yacht de plaisance, une voiture de marque, trace un sillage élégant dans la cohue et, par hasard, n’écrase personne. Quant aux malheureux poissons de mer, ou d’eau douce, qui frayent en ces parages, ils se glissent dessus ou dessous les différents courants de cette navigation intensive. Quelques-uns finissent par sauter en l’air, la bouche ouverte pour un cri d’épouvante, puis, muets comme il sied à des poissons bien dressés, déjà à moitié asphyxiés par l’odeur de l’essence et complètement assourdis par le bruit des trompes, ils regagnent le flot, disparaissent.

J’adore ce spectacle. Je m’y intéresse, tel un habitant de Mars chu sur notre planète. N’ayant jamais de but déterminé, sinon garder mon équilibre, et possédant le suprême entraînement de tout risquer, pour le conserver. J’arrive à me mouvoir très à l’aise dans les vagues de la foule. Je me laisse porter, je fais la planche, je plonge, selon les occasions. Moi, je ne vais nulle part… qu’en avant.

Je me dirige vers la rue de Vaugirard où je demeure. Je rentrerai chez moi si je ne me sens pas l’envie de prendre le thé ailleurs. Je ne suis pas pressé.

Voici que les piétons du trottoir forment le banc de sardines. Ils se trouvent en présence d’un barrage qui force les courants à se diviser. Des travaux, les éternels travaux de la voirie, ouvrages de Pénélope, nous arrêtent encore mieux que le bâton de maréchal du sergent de ville. Pourtant il n’y a là qu’un ouvrier blanc de chaux poudré de ciment et constellé d’étoiles de goudron, lequel a bien plus l’aspect du Pierrot de l’ancienne école que d’un nouveau citoyen conscient et organisé. Il désorganise à merveille toute la circulation, rien qu’en demeurant le menton sur le manche de sa pelle. Il s’agit, je crois, d’enlever un tas de sable. J’ai remarqué qu’on met des tas de sable un peu partout et qu’on les dérange selon la couleur du ciel : s’il pleut, on le disperse, s’il fait beau, on le ramasse. Il y a certainement des raisons, seulement on ne les connaît plus (elles datent du temps des chevaux) et le banc de sardines attend toujours qu’on lui ouvre les écluses. De son côté, le Pierrot contemple la foule avec le sourire.

C’est amusant, je tire mon carnet pour y jeter un trait de son attitude où il y a la nonchalante noblesse des paresses italiennes. Il est sûrement Italien et ces gens-là sont modèles de naissance.

Faiseur d’images, sans cesse sollicité par l’aventure du geste, de la nuance, de l’expression rencontrée qui me saisit encore plus que je ne peux la saisir, mon atelier c’est la rue, le salon, le théâtre, l’endroit public ou privé, partout où je peux m’emparer de la grimace humaine prise en dehors de toute pose. Ce n’est souvent qu’une ligne et ça me sert, un jour, pour camper une figure. Je ne conçois rien selon ma perspective particulière, qui serait un tel manque de mesure que personne ne s’y attacherait. L’observation m’aide à faire prendre une fantaisie pour une réalité. C’est le levain qui gonfle l’œuvre, ou le solidifiant qui la coagule. Je ne travaille pas plus que cet ouvrier goguenard, le menton sur son outil, seulement je vois et, quand j’ai vu, je fais voir. Je suis un pauvre diable d’artisan cérébral qui entasse, dans le grenier de son cerveau, tous les grains disparates du sablier. J’amoncelle, ou je disperse, selon le vent qui souffle sur moi.

Je remets mon carnet dans ma poche, puis, à mon tour, je vais enfin passer.

Ah !…

III

… Je vais passer ; alors j’aperçois une bouche !… C’est un éclair qui jaillit de la foule. Ce sombre nuage communique jusqu’à moi par ce trait de feu et m’illumine d’une rouge lueur. Une forme droite, mince, une femme jeune dont les vêtements ne diffèrent pas des autres vêtements féminins, de la robe courte, du manteau serré en fourreau de parapluie, du casque de satin, bien enfoncé sur les oreilles, avec une plume couchée balayant l’épaule mais cette tige humaine porte une fleur étonnante : sa bouche d’un carmin frais et naturel, sa bouche d’un dessin tellement classique, tellement la bouche qu’il faudrait à toutes les femmes (et à tous les hommes !) une bouche si voluptueusement pure que je n’hésite pas : je la suis.

L’artiste sépare encore ces lèvres ravissantes du reste de la créature inconnue. Tout à l’heure, je crains fort que l’homme envoie promener le dessinateur pour s’occuper du reste.

Nous traversons le carrefour, entrons dans la rue de Vaugirard, la bouche et moi. Cette jeune femme marche vite. Elle ignore le suiveur ou ne s’en inquiète pas. De temps à autre, elle lève la tête pour regarder les numéros des maisons ou les enseignes. Elle cherche quelque chose, un magasin.

En marchant derrière elle, je l’examine attentivement dans les glaces des devantures. Elle a de vingt à vingt-trois ans. Pas de hanches, pas de poitrine, selon la formule de notre époque garçonnière. Tout d’une pièce, elle va droit et ce n’est pas la démarche provocante des filles ni celle prétentieuse des bourgeoises, encore moins l’allure lassée des femmes du monde qui ont gardé le pli de la voiture dans les jambes, font des zigzags sur les trottoirs et ne savent pas au juste où elles sont. Ça, c’est une femme d’une espèce que je ne connais pas. Et comme c’est donc joli une femme qu’on ne connaît pas !

Elle a le teint clair, d’un blanc rosé, un brin de poudre, à peine du pollen sur un fruit, et, sous la peau, le sang pousse, par ondée, une teinte plus vive. On dirait que deux cœurs lui battent dans les joues, activant cette lumière des pommettes que conservent les êtres encore près de l’enfance. Bien habillée ? Non. Mal mise ? Non plus. Pas riche assurément. Tout, sur elle, est d’un noir luisant, a cette patine des vêtements usagés mais très propres. Au bas de la taille, une ceinture, une lanière de cuir coupe le manteau. Aucun bijou, aucune lingerie, cependant, des gants, des gants de peau, peut-être parce qu’il fait froid, peut-être parce qu’on n’a pas d’autre fourrure. Les femmes vulgaires n’ont pas de ces gants-là. Elles préfèrent, avant tout, porter une barrette de strass, un collier de cabochons énormes ou des souliers de bal.

Celle-ci ne se fait remarquer ni par le pendentif ni par la chaussure. Elle est tout unie, simple. J’oublie qu’elle arbore une bouche de corail si rare qu’elle vaut toutes les parures de la terre.

Ah ! cette bouche… que ne donnerais-je pas tout de suite pour la voir sourire, sourire à n’importe qui, à n’importe quoi. Et j’ai l’inquiétude de découvrir, en cet écrin de satin pourpre, des perles irrégulières, gâtées, ou fausses. Je suis blessé, d’avance, par une possible désillusion.

Je marche fiévreusement, sans m’en apercevoir, je bouscule des passants et je m’arrête, un peu confus, presque sur elle. Je n’ai même pas l’idée de m’excuser. Je la dépasse, forcément, pour ne pas la bousculer aussi et je n’ose plus me retourner pour ne pas lui manquer de respect en la dévisageant. Reste à employer la manœuvre bien connue de tous les suiveurs : me faire suivre ; seulement, je devine que ça ne prendra pas. Elle est trop pressée, cherche toujours une adresse qu’elle doit avoir perdue et tâche de s’orienter dans ses souvenirs.

Au coin du boulevard Raspail, j’attends et elle me rejoint. Je suis immobile, en arrêt. C’est elle qui me heurte. Nous nous regardons face à face. Et alors, il se produit la transformation que je redoute. Elle sourit, demi-sourire un peu contraint qui me montre des dents très petites, le genre de menues perles qu’on emploie pour les poupées-bébés qui parlent, ont les lèvres entr’ouvertes. Je suis transporté de joie : c’est net et transparent d’émail comme de la gelée d’avril.

Voilà bien assez longtemps que je suis prisonnier d’une idée fixe. Quelle importance peut-il y avoir, maintenant, à demeurer fidèle vis-à-vis de qui m’a repoussé, m’oublie ? Dans cet instant de griserie qui me permet enfin de respirer, la douleur lancinante que je traîne s’est apaisée. Cette plaie, dont je n’arrive pas à comprendre l’inflammation, s’est en quelque sorte fermée, brusquement, pendant que l’inconnue ouvrait la bouche et, si je suis encore capable de m’analyser, ce n’est pas le peintre qui est ravi. Immédiatement, l’homme envoie le dessinateur au diable. Je réponds au sourire de la femme par un regard dont l’ardeur ne peut pas l’offenser, puisqu’il est le meilleur moyen de la questionner sans l’effaroucher d’un mot malsonnant.

Or, cette femme, très machinalement, comme hypnotisée, balbutie :

— Oui… la Société du Gaz. J’ai perdu le numéro, mais c’est dans ce quartier-ci.

Et elle reprend sa course, ne se doutant même pas qu’elle vient de parler à un étranger sans savoir pourquoi. Elle s’est adressée à lui comme à un ami au courant de toutes ses préoccupations.

Moi, je sais.

Je comprends aussi le danger, l’abîme qui s’entr’ouvre avec cette jolie bouche souriante. C’est l’aventure de la rue, la pire de toutes, celle dont tous mes semblables, gens plus ou moins célèbres, doivent se garer sous peine d’amende ou de chantage ; mais c’est la seule véritablement amusante, qui réunit à la fois le plaisir de la chasse et celui de l’amour, les deux passions dominantes du carnassier humain. Je me moque de la morale, en ce moment, et de mes propres souffrances passées… Seulement, combien de temps cela durera-t-il ? Une heure, un jour, un mois, je vivrai sans le souci de mon équilibre social et, si je tombe d’un peu haut, je saurai rebondir. L’essentiel est d’oublier une heure, un jour, un mois, qui sait, pour toujours. Et puis, il y a le miracle. Des natures singulièrement fatalistes comme la mienne ne se persuadent pas, à moins d’un miracle, de la nécessité de déranger leur cerveau. J’ai interrogé mentalement cette femme et elle a répondu. Je ne veux pas rire de cette banale réponse, car elle est l’indice du premier envoûtement, d’un très naïf envoûtement. Elle cherche réellement cette Société du Gaz, c’est idiot, et elle l’avoue au passant qui, lui, cherche tout autre chose.

Donc, il y a sur la terre, où tout s’abolit, dans cette rue, sur ce boulevard grouillant, vibrant, hurlant, un pays silencieux, immense, un infini qui s’étale, magiquement déroulé autour d’un homme et d’une femme en présence, chasseur et gibier arrêtés l’un par l’autre, le premier peut-être déjà vaincu par le second. Des aventures, souvent très belles, ne débutent pas mieux.

Elle passe vivement sur le boulevard Raspail et je la perds de vue, parce qu’elle remonte pendant que je descends. Je continue mon chemin, suis la rue de Vaugirard qui me ramène vers mon logis. Pile ou face ! Il me faut deux miracles. Je jette ma chance en l’air ! Si cette femme, qui vient de quitter ma route pour aller chercher cette Société du Gaz dont elle m’a parlé, se dresse encore devant moi, que je puisse la revoir seulement l’espace du rouge éclair de sa bouche, je ne m’embarrasse plus de scrupules ou d’hésitations et je vais jusqu’à elle, pour, à mon tour, lui parler spontanément. Ce n’est pas une professionnelle et je ne sais pas encore comment je m’y prendrai, mais n’importe quel moyen sera le bon si j’arrive à serrer son bras sous le mien.

Un reflet, couleur de framboise, teinte la nue grise du crépuscule. L’incendie des hivers parisiens s’allume et le froid, qui semble moins dur à ce reflet, fait fumer un léger brouillard autour des globes électriques. C’est l’heure d’entre chien et loup qui est toujours exquise quand on sait s’en servir : on ne se voit plus, mais on peut se frôler.

A-t-elle rencontré sa fameuse Société du Gaz ? Il me paraît, maintenant, ridicule d’espérer le retour de cette femme. Elle est très simplement partie pour sa course de petite ménagère modeste. Non, rien d’extraordinaire n’est survenu. Je suis de nouveau seul, toujours seul, et j’erre en m’égarant de plus en plus dans le grand désert du monde. Pourquoi cette ruée vers la joie d’une aventure quelconque si je dois me retrouver, à présent, le blasé fataliste qui ne daigne même pas tenter l’effort d’une poursuite ? Triste et cruel chasseur, bourreau de lui-même, chassé par l’idée fixe de tuer sa douleur à laquelle il revient toujours comme un blessé tourmente son inutile pansement, je ne guérirai donc jamais, puisque je ne sais pas être le plus fort et qu’au lieu de fabriquer le miracle moi-même… j’attends l’occasion.

Ah ! Mon Dieu ! La voilà ! C’est elle qui, au lieu de redescendre le boulevard, aura fait le tour par une autre rue et me recroise sans l’avoir fait exprès ou… m’ayant suivi, de son côté ? Mais non ! Elle est arrêtée devant une petite mercerie à peine éclairée où il n’y a rien à regarder, c’est-à-dire qu’elle regarde ailleurs. Au fond de ce couloir sombre, qui s’ouvre béant, de notre chemin à tous les deux, on entrevoit, comme un piège tendu, un vaste miroir aux alouettes, un grand hôtel portant banderoles et enseignes lumineuses. Il y a là un thé, une appétissante pâtisserie tout entourée de limousines noires, telles de grosses mouches bourdonnant autour d’un colossal gâteau diamanté de sucre.

Je marche droit sur la femme arrêtée.

Salut discret.

— Madame ou mademoiselle, pardonnez-moi. Voici que je vous rencontre encore et que je vous regarde avec une insistance qui a dû déjà vous déplaire. C’est que je m’imagine vous reconnaître…

Elle n’est pas étonnée, ni révoltée, seulement figée dans une pose droite, étourdie par une émotion qui lui serre la gorge et elle me répond :

— Moi aussi, monsieur, il me semble bien vous avoir déjà vu… je ne sais plus où, par exemple.

Je ris. Ça réussit toujours, avec les timides comme avec les faciles, et ça leur donne le loisir de se composer une attitude.

— Alors, n’hésitons pas, ma chère enfant, faisons connaissance. Je m’ennuie mortellement à l’idée d’aller prendre le thé tout seul, là-bas, et vous, si vous vouliez bien m’y accompagner, vous auriez tout le temps nécessaire pour… vous rappeler.

Elle est un peu interdite, déjà conquise. Ce n’est pas la première fois qu’on la traque, en pleine rue, mais c’est certainement la première fois, hélas ! qu’elle rencontre un animal de mon espèce.

IV

J’ai mis ma main sur son épaule et je sens qu’elle tremble. Est-ce d’émotion ? Est-ce de froid ? Je ne crois pas à une professionnelle. C’est une petite femme de genre mixte, entre la bourgeoise pauvre et la sortie de l’atelier musarde, une de ces plantes du pavé de Paris non classées dans l’herbier du trottoir, qui ne sont rien encore qu’une fleur à cueillir et qui retombent fanées par un soir de soleil trop artificiel — ou vont s’épanouir dans la serre chaude du sage père de famille soucieux de sa réputation.

Elle murmure avec une moue, prise au piège de sa propre curiosité :

— Je suis mariée, monsieur. Je vous assure que vous vous trompez. Moi, je ne vous mens pas. Je suis certaine de vous avoir déjà vu et c’est pour ça que j’ai tourné la tête.

— L’essentiel, ma chère enfant, est qu’on se retrouve après s’être perdu. La vie n’a pas de meilleure surprise. Ah vous êtes mariée ! Eh bien ! ça m’est égal. Je n’ai aucun mauvais dessein contre votre mari ou contre sa femme en vous offrant le thé.

Elle sourit, malgré son envie de me tenir à distance, et elle me regarde franchement, de ses yeux bruns, vifs et doux, pas très grands, des yeux d’oiseau. Elle a un nez un peu court, des petits traits ramassés, un visage de gosse, mais la bouche arde et triomphe, au bas de ce masque enfantin, comme un beau fruit mûr, chaud d’un été intérieur, d’une existence à part. Ce qu’elle contemplait, de loin, c’était justement l’étincelante pâtisserie, l’endroit où les désœuvrés vont boire le breuvage odorant que la petite femme mettrait plus volontiers sur son mouchoir.

Je me penche sur elle, m’appuie fatigué de la bonne fatigue du chasseur ramassant la proie :

— Oui, moi, je vous ai reconnue tout de suite à cause de votre bouche, jolie madame, parce qu’il n’y a pas deux bouches comme la vôtre. Je l’ai vue en rêve et ce m’est un bonheur indicible de la joindre en réalité. Ne vous révoltez pas. Façon de parler, car je ne vise pas si haut. Nous allons manger des gâteaux ensemble, nous bavarderons. Aimez-vous les bonbons, la crème, les tartines ? Votre bouche est tellement bien faite pour goûter à tout ! Êtes-vous gourmande ?

Elle rougit, se laisse envelopper le bras. Cependant son inquiétude n’est pas feinte, car, dans cette rue sombre, elle est soudainement fardée de ce reflet framboise des nuées de là-haut.

— Comment avez-vous deviné ça ? Seulement, si je vais avec vous, je veux que vous disiez tout de suite où vous voulez me conduire. Là-bas, c’est un hôtel. Est-ce qu’on y prend le thé devant tout le monde ?

— Vous avez peur d’y rencontrer quelqu’un ? On prend toujours le thé devant tout le monde. En voilà une question, petite madame ingénue ! Nous causerons comme de vieux amis, ensuite nous nous en irons, chacun de notre côté. Je ne vous demanderai pas votre adresse et je vous donnerai la mienne, ce qui vous laissera la liberté de ne jamais revenir ou de nous revoir. Là, êtes-vous tranquille ?

J’emploie le suprême argument pour corriger l’insolence de l’ironie :

— Dans cette aventure, que je veux charmante, une minute toute rose comme vos lèvres, j’offrirai tout et ne demanderai rien. Est-ce que votre mari vous attend à cinq heures du soir ?

— Non. Il n’est pas à Paris en ce moment, mais ce n’est tout de même pas bien d’accepter. Je ne vous connais pas. (Elle ajoute, par association d’idées :) En effet, c’est comme en rêve. On fait des choses qu’on ne voudrait pas faire.

Elle est en ce moment l’écho de ma pensée, la petite fille hésitante et amusée par la tentation. Elle ne me semble pas du tout l’héroïne de la vilaine aventure. Vaut-elle mieux que ça ?

Nous marchons vers l’hôtel illuminé. Elle, se faisant un peu tirer. Moi, la tenant prisonnière. Il se dégage de ce jeune corps droit une étrange et timide tentative de résistance. Elle marche, oui, comme en rêve, mais elle a le coup d’œil attentif de l’oiseau prêt à fuir.

Nous sommes devant un perron. Un minuscule groom nous pousse dans le compartiment d’une porte tournante. Une table de deux est libre, dans un coin à palmes vertes. Gerbes d’œillets, napperons de dentelles et, sous la clarté opaline d’une coupe renversée, qui plane sur nos fronts comme une large hostie, ma compagne se dégante, saisit sa tasse, un doigt en l’air, accomplissant, d’instinct, le rite cérémonieux ; elle est bien Parisienne.

Selon le programme, nous bavardons. Un verre de Porto et elle entame les confidences. Il y a des tas de gens, autour de nous, très comme il faut. Je ne pourrais pas risquer un geste inconvenant sans me mettre tout un public sur les bras : alors cela la rassure et elle ose dire ce qu’elle préfère, louche vers les glaces d’un regard anxieux. Elle rit parce qu’elle s’aperçoit que la lumière discrète de la coupe opaline fait valoir son teint, puis elle se moque un peu de la demoiselle nous servant qui vient de laisser tomber une meringue.

La main tenant la tasse est jolie, nullement aristocratique, mais soignée. La voix moqueuse reste cependant assez basse de timbre, tendre, sans affectation d’enfantillage.

Cette femme commence à me plaire beaucoup. Je sors mon carnet, je croque, platoniquement, sa bouche et je la lui montre :

— C’est toute ma figure, au-dessus ! Et vous n’avez dessiné que ça ! Comme c’est drôle ! Je me reconnais. Ah ! ce n’est pas banal de faire une figure rien qu’avec une bouche ! Vous êtes donc sorcier ?

Sorcier ? Si je pouvais m’exorciser moi-même, devenir amoureux ! Ce n’est pourtant pas l’amour que je cherche, c’est l’oubli, et je suis capable de lui en vouloir, après.

Sa langue de gourmande satisfaite se délie de plus en plus. J’apprends que ma petite hypnotisée est une fille du peuple. Inouï ! Une femme rencontrée dans la rue, pauvrement habillée, se décide à déclarer qu’elle n’est d’aucun monde et qu’elle ne descend pas d’un prince russe !

— Moi, voyez-vous, monsieur, je ne fais pas la grimace : je suis née chez un marchand de vin. Mon père était toujours ivre, rapport à son métier d’empoisonneur, et ma mère ne m’aimait pas, elle préférait mon frère. Je ne suis pas très instruite. J’ai appris ce que j’ai pu. Ah ! j’aurais bien aimé passer mon temps à lire ! Dès que je revenais de l’école, on me forçait à laver la vaisselle ! Je ne suis pas paresseuse, mais j’ai les cuisines sales en horreur. J’aime la propreté, j’aime l’ordre. J’aime aussi gagner ma vie et ne rien devoir à personne. Je me suis mise dans la couture, les raccommodages, les remaillages, les franges de perles, puis les fleurs de soie que je pose sur des blouses ou des robes. C’est la pleine mode, en ce moment, ça rend bien. C’est de la broderie. Vous savez ce que c’est, hein, la broderie ?

— A peu près… puisque je dessine.

— Pour aller vite, dans cette partie-là, il ne faut pas avoir des envies aux doigts et garder ses ongles bien lisses. Alors je porte toujours des gants pour conserver mes mains. Quand on accroche les soies, c’est rageant, on gâche tout. Moi, j’ai des nerfs, ça me remplit la bouche de salive de me casser un ongle.

Je remarque, non sans étonnement, que cette petite créature, sortie du peuple, née chez un marchand de vin, n’use d’aucun vocable en honneur chez les romanciers réalistes. Elle s’exprime simplement et semble éviter avec soin les formules crapuleuses de notre argot moderne. Elle est plus proche de l’étourderie de l’enfance que de la vulgarité. C’est la petite fille à la merci du hasard.

— Et le mari ? Parlez-moi du mari, jolie madame nerveuse.

Elle tourne la tête, a un moment d’embarras, ses joues prennent feu :

— C’est vrai… je vous ai dit que j’avais un mari. J’aurais mieux fait de ne pas vous le dire, puisque vous n’y croyez pas. Il est dans la représentation. Je l’ai connu quand je suis entrée en atelier. Il va tantôt ci, tantôt là. Une semaine en province et une semaine à Paris. On ne sait jamais. Dans le commerce, quand on s’associe, qu’on s’entend, on finit toujours par s’établir. Moi, je n’ai pas assez d’instruction pour diriger une maison, mais lui, il est très capable…

Je coupe, un peu impatienté :

— Vous l’aimez ? Quel âge a-t-il ?

Elle me regarde, interdite :

— Pas la peine de vous fâcher. Pour la bagatelle on n’a guère le temps. Les gens qui travaillent ne font pas la noce. Il est bien plus âgé que moi. J’ai vingt-trois ans, lui quarante-cinq. Ce qu’on voudrait, c’est de ne pas courir d’un côté ou de l’autre. Monter un commerce. Avoir son magasin et une arrière-boutique soignée : des rideaux de tulle, des meubles clairs, un tapis partout, un endroit bien à soi où on ne compterait plus avec personne, j’espère que ça viendra… et s’il n’était pas si… si avare…

Ça se gâte. J’attendais l’aveu. Je le devinais. Il est extraordinaire qu’on ne puisse pas causer une heure confidentiellement avec une femme, de n’importe quel rang social, sans qu’elle accuse le père, le mari ou l’amant d’avarice. C’est un des mystères de l’éternel féminin. Sur ce terrain-là elles ne diffèrent pas beaucoup entre elles, les filles d’Ève qui se souviennent du serpent, au moins pour le don de la pomme. Adam ne saura jamais, lui, l’offrir à propos. Quel imbécile !

Je ris :

— Avare ? Expliquez-vous ?

— Parce qu’il ne dit pas ce qu’il met de côté. Moi, je suis franche. Je gagne deux cent quatre-vingts francs. Je dépense tout malgré que je fasse très attention… et il me reproche d’aller trop vite. Songez que le terme est déjà de mille francs…

— Par mois ?

— Non, bien sûr ! Par an, et on ne nous l’a pas encore augmenté. Une belle mansarde avec l’eau, le gaz… même c’est pourquoi je suis allée à la Société, il y a une canalisation qui perd dans le mur. Par exemple, ce n’est guère qu’au milieu de la chambre qu’on peut se tenir debout. Ma machine, mon métier à broder, le lit et le lavabo, c’est plein comme un œuf. Mais j’ai la cime des arbres pour me nicher la vue, car la fenêtre donne sur un jardin.

Je suis un peu ému.

Elle est heureuse de me confier tout ça. Dans cette atmosphère d’un luxe dont elle ne semble pas du tout avoir besoin, ou qu’elle ignore, elle fait surgir l’apparition de la petite existence des pauvres gens satisfaits. Il y en a donc ? Pas de revendication d’ordre général ; cependant, la fissure s’est déjà produite dans le mur de leur vie particulière et je crois que la fuite du gaz n’y est pour rien. La femme a l’idée d’un peu plus de confort et le mari (hum ! est-ce bien le mari ?) cache ses économies personnelles. Mais j’aime cette phrase : moi, j’ai la cime des arbres pour me nicher la vue. Comme il y a du ciel et de l’air, là-dedans !

Si cela est aussi simple qu’elle me le montre, c’est le conte de fée : Cendrillon ou Jenny.

— Vous trouvez votre mari trop âgé, petite madame. C’est humiliant pour moi.

Je pense que nous ne comprenons pas toujours la raison de certains abandons cérébraux. Cette jeune personne m’ouvre le modeste écrin de sa vie parce que l’idée ne lui vient pas du voleur possible en ce vieux garçon qui rit avec elle en mangeant des gâteaux. On se croise et on ne tardera pas à s’éloigner l’un de l’autre. Elle aura toujours goûté ! Des moineaux, dans les Tuileries, acceptent volontiers une miette sur un index tendu et fichent le camp sans se croire compromis par leur hardiesse. On est tellement aux antipodes !

— Vous avez plus de quarante-cinq ans, vous ?

Elle dit cela dans une surprise parfaitement jouée, sinon réelle, mais qui m’est désagréable, m’abîme sa bouche.

— Où voulez-vous que je vous reconduise ? lui dis-je agacé.

Puis je me souviens de nos conventions et, malgré ma mauvaise humeur, j’ajoute :

— C’est-à-dire à l’entrée de quelle rue, de quel métro ?

Je me lève, règle l’addition et me fais envelopper des fraises glacées qu’elle a couvées des yeux.

— Que je suis contente ! Oui, j’avais encore envie de ça. Je n’en ai jamais mangé. Merci, monsieur, mais vous êtes certainement moins… raisonnable que mon mari, ça se voit de reste !

La malicieuse sourit et ce sourire est irrésistible.

Une fois dehors, elle se serre contre mon bras parce que le froid la suffoque.

J’arrête un taxi, la prie de monter sans lui permettre une protestation et je donne au chauffeur une adresse des plus vagues, du côté du boulevard d’Orléans. A ce moment, dans cette obscurité de la petite chambre close, roulant vers l’inconnu, où nous sommes assis l’un près de l’autre, je la regarde attentivement. Elle est tout extasiée sur ses fraises. Elle m’en offre une :

— Vous en voulez ?

Que va-t-il se passer si je cède au désir de mordre à cette bouche, fruit si tentant dont la couleur éclate positivement dans l’ombre ? Chair fraîche qui paraît pure de tout ferment malsain !

Non, je ne ferai pas cela. Je me refuse à la tentation. Cela détruirait peut-être le charme. C’est trop tôt.

Elle demeure gênée sous mon regard. Par contenance elle glisse sa main sous le col de mon pardessus.

— C’est de la loutre, de la vraie, dit-elle. Ça vaut six cents francs comme un sou ! Mais ça se mitera si vous n’en prenez pas soin. Est-ce que vous êtes un monsieur tout seul ?

— Quelle drôle de petite madame vous êtes, vous ! Non, je ne suis pas marié. Il est inutile de mentir. Cependant voulez-vous que nous fondions une société secrète à nous deux ? Vous aurez bien, de temps en temps, une heure à me donner pour goûter, aller au théâtre ou au cinéma, nous promener n’importe où ? Vous me ferez signe quand ça vous plaira et le vieux garçon et la petite fille s’offriront une récréation, s’amuseront à des jeux innocents, absolument permis.

Ce disant, j’ai pris sa main que je serre un peu fort, malgré moi.

— Oh ! comme vous avez chaud ! (Elle tremble nerveusement.) Voilà que ça me fait peur. J’ai confiance en vous, pourtant, parce que vous êtes très convenable, mais pourquoi avez-vous si chaud que ça ? Le théâtre, le cinéma et puis faire la dînette… Je ne suis pas une petite fille, monsieur ! (Tout à coup elle pousse un cri.) Ah ! je sais, je sais où je vous ai vu ! Oui, je vous ai vu en photographie sur un journal. Vous aviez ces yeux-là ! Le même chapeau, plié de côté, et tellement l’air de vous fiche du monde. Mais pour qu’on mette votre photo dans les journaux, il faut que… (Et brusquement, elle saute sur la portière, frappe à la vitre, veut l’ouvrir, se précipiter hors de cette voiture pour me fuir, toute sa belle confiance envolée.) Je veux m’en aller ! Je veux descendre ! Ah ! laissez-moi descendre ou j’appelle le chauffeur !

Ce n’est ni de la coquetterie, ni de la pudeur, c’est de la terreur folle me révélant à la fois la vibrante sensibilité de cette enfant du peuple et sa logique superstitieuse. Qui photographie-t-on dans les journaux, sinon les assassins, les hommes politiques, les gens de lettres, les voleurs, enfin tous les grands malfaiteurs de l’humanité.

Je fais arrêter le taxi, je tire une carte de mon portefeuille et, l’ayant aidée respectueusement à descendre, je murmure :

— Je ne connais même pas votre nom. Je ne vous demande pas votre adresse, cependant voici toute ma personne entre vos jolies mains, petite madame. Adieu ou au revoir.

V

Je rentre chez moi.

Passé la première porte cochère, c’est la vaste cour déserte dont les dalles ont de la mousse dans les creux comme des pierres tombales. Au fond de cette cour, la grille noire, sur le jardin, en barreaux de prison. Et cette grille tourne sur ses gonds, avec un petit grincement qui ressemble à la plainte d’un hibou, un chant atrocement mélancolique. J’ai fait huiler ces gonds-là, je les ai même fait démonter : ils crient encore, ils crieront toujours ! Ils doivent appeler à l’aide.

Le jardin entoure étroitement mon pavillon. On le croirait très grand, ce jardin. Il est borné par de hautes murailles sans ouvertures, celles des maisons voisines lui formant des barrières de sept étages, retenant entre elles l’espace fluide et sombre, ainsi les parois d’une citerne retiendraient une eau verte.

Il y a trois arbres, certainement centenaires, et une vasque à margelle sculptée contenant un triton orgueilleux crachant dédaigneusement dans le vide.

J’ai découvert cette retraite, quelques pièces sous un bandeau grec, dans un état lamentable et je l’ai louée, ensuite achetée, aux temps bénis où il semblait y avoir plus de logis que de locataires. Restauré juste assez pour devenir habitable tout en conservant son air discrètement ancien, ce pavillon me plaît parce qu’il y a, de lui à moi, un lien mystérieux, comme un esprit de corps. Je crois que je le console pendant qu’il m’attriste. Pour rien au monde je ne voudrais le quitter.

Un perron de cinq marches, une haute porte cintrée sous une marquise et, au coin gauche de ce perron, un amour de bronze brandit une torche dont l’ampoule électrique n’a jamais éclairé, pour la bonne raison qu’il n’y a pas d’électricité chez moi. J’ai le dégoût des orages à domicile, des courts circuits. C’est à peine si je consens au gaz. Une modeste lampe veilleuse, voilée de jaune lunaire, m’attend dans l’antichambre où Nestor m’enlève mon pardessus et m’avoue, à voix basse, que Francine, sa femme, et ma cuisinière, s’inquiète pour le dîner. Il arrive la même chose toutes les fois que je suis en retard, ce qui arrive très souvent. Je n’ai pas envie de rire. Je n’ai jamais envie de rire quand je rentre. Je suis à la fois calme et désespéré, content de tirer enfin le rideau sur ma vie privée, désespéré de me séparer de la vie publique dont les agitations me tentent toujours comme des promesses d’oubli. L’existence actuelle de Paris, dans la rue ou dans les salons, c’est le morceau de musique bruyant, le jazz-band vous arrachant de force à vos préoccupations : mais lorsque retombe le silence, c’est la solitude plus absolue, l’horreur de l’abandon ou l’appréhension de la chute. Il faut avoir une très bonne santé pour supporter les alternatives de ces brutales différences et opérer une prompte réaction. Puisqu’il y a en moi deux hommes qui se battent perpétuellement, je les mets d’accord en changeant d’allures à tous les coups. Ici c’est le sage et très amer philosophe qui domine, respire bien mieux et se félicite de sa tranquillité retrouvée. Ailleurs, c’est l’aventureux fou, toujours très gai, s’enthousiasmant pour toutes les manifestations, osant toutes les phrases, tous les gestes. Il est impossible de s’y reconnaître… même à mes propres yeux. Mes domestiques ont naturellement d’autres travaux à faire qu’essayer de résoudre le problème et, ne voyant qu’un côté de la question, ils agissent en conséquence, redoutant le moindre tapage pour ma taciturnité, s’accusant de fautes dont je ne m’aperçois pas, se donnant un mal terrible pour tenir en ordre mon intérieur plein d’un tas d’objets aussi précieux qu’inutiles, montant une garde sévère autour de mes études, et quand, par hasard, j’ai un modèle un peu décolleté à déjeuner, baissant les paupières, très indulgents, parce que c’est le métier qui veut ça.

Au rez-de-chaussée, la salle à manger et un boudoir qu’on intitule la serre. En haut, ma chambre à coucher et un atelier plus ou moins salon. Je dessine n’importe où, sous tous les jours, au midi, au nord. J’ai partout des grandes feuilles de papier bis, feutré, avalant crayons et pastels dans un fondu qui me ravit, sans que j’y contribue beaucoup personnellement. Le marchand, en me vendant ce papier-là, prétend que lorsque j’aurai enfin épuisé son stock, je ne pourrai plus travailler. C’est probable, car je serai mort.

Francine, ma cuisinière et la femme de Nestor, est une personne encore jeune, pâle et blonde, aux traits réguliers qui durent, au début de son existence, se crisper en mille petits plis dénommés improprement rides, sous la gifle formidable d’une catastrophe qu’on ne connaîtra jamais. De temps à autre le visage se détend comme un linge qu’on repasse et elle daigne m’initier à son intime satisfaction : « J’ai trouvé cette fameuse pâte pour les argenteries. Monsieur verra, dans les vitrines. Ça ne fait pas trop neuf, ça fait seulement plus riche et ça conserve ! » Nuance ! Où elle travaille tout s’harmonise et l’intelligence de son métier brille par-dessus toutes les richesses de ma demeure. Elle est comme mon papier bis : elle fond les couleurs et, mes propres valeurs, c’est elle qui les défend.

Depuis que j’entends raconter, tantôt par des duchesses, tantôt par des poules de dancings, les histoires de domestiques à faire frémir un agent des mœurs, j’apprécie de plus en plus ce couple d’officieux dévoués si bien assortis à mes appartements. Ils sont chez eux chez moi. Je ne descends jamais dans les sous-sols où ils règnent et ils ne me montent jamais de là aucune importune histoire de cuisine. N’en déplaise à mes belles amies qui, pour la plupart, ne savent pas compter, je n’ai jamais d’erreur dans mes comptes et ils ont pour moi un respect du cher maître que j’avoue ne pas mériter.

En cette très vieille demeure où je viens me reposer de tous les tracas et fracas modernes, la lumière du jour, ou de la nuit passe, tendre, voilée, clarté verte ou lueur d’ambre, comme une onde lustrale assouplissant mes muscles, apaisant mes fièvres, bain quotidien tout parfumé de la ferveur du silence.

Le point noir de mon personnel, c’est le chauffeur. Celui-là est en dehors de mon domaine, arrive d’un garage assez distant et boit l’essence en route comme ses pneus boivent l’obstacle. Il vient de la grande ville qui rugit à ma porte ; mais je le change assez souvent, pour ne pas être forcé de le reconnaître.

Le jardin est entretenu par Nestor, lequel, valet de chambre, sait tondre le gazon et y repiquer, en jardinier expert, des mères de famille, sorte de pâquerettes très touffues, rosées, qui me font l’effet déplorable d’être artificielles.

Au milieu du jardin, cette vasque à margelle sculptée, est l’objet de fréquentes discussions entre le mari jardinier et la femme, chercheuse de pâte conservatrice. On y a déjà mis des poissons rouges. La vasque fêlée, perdant son eau, ils ont tous trépassé, le ventre en l’air. Après un cimentage sérieux, on a réfléchi. Peut-être obtiendrait-on un effet plus décoratif en forçant le triton à arroser des fleurs aquatiques. Et j’assiste, de loin, à l’épanouissement, plus ou moins réussi, de nénuphars teintés de vermeil qui finissent par rivaliser d’éclat avec les tasses à goûter les vins de mes vitrines. Ça fait riche… mais pas gai.

Je reçois peu. Je n’ai plus de parents. Pas d’ami digne de ce nom. Je travaille beaucoup et je gagne assez d’argent pour pouvoir m’amuser sans faire de dettes, car mes domestiques n’aiment pas les retards dans les paiements. Ils me l’ont déclaré. M’amuser ? Hum ! Est-ce que je me suis jamais amusé au sens réel du mot ?…

Ce soir, je manque d’appétit. Mes nerfs me barrent l’estomac de leur très redoutable nœud gordien. Il faudrait, pour dénouer cela, trancher dans le vif d’une décision, et je suis encore tout révolté de n’avoir pas su, au juste, ce que je voulais. Allons tout de même dîner, ne serait-ce que pour faire honneur à ma cuisinière.

Ma salle à manger, tendue de velours olive, est émaillée, comme la pelouse, au printemps, de fleurs de porcelaine, des assiettes de Chine de la dynastie rose. Les vitrines présentent, en des cadres de rigide ébène, l’argenterie choyée par Francine et, aux flammes coiffées des bougies, ses rayons glissent, jouent en cassures de satin pâle comme des robes de féeries, des écharpes ondulant, sous les frondaisons d’un parc, allant des gris de perle jusqu’au blanc bleu de la neige.

Un convive m’attend. Sirloup, grand chien d’auto, gravement et noblement assis en face de mon couvert et balayant le tapis de sa queue, dans un large mouvement d’éventail. Sirloup est d’une belle fourrure beige, qu’il porte plus foncée à l’étole, et montre, selon sa race, des prunelles de topaze brûlée, avec quelques instincts sournois qui ne me rassurent qu’à demi sur son degré de civilisation. Je lui dois déjà plusieurs contraventions pour coups et blessures, quoique nous ne nous disputions pas souvent, ce qui serait, sans doute, plus dangereux que les contraventions, au moins pour moi.

Nous dînons et fumons ensemble. On lui sert sa soupe à côté de ma chaise. Il n’admettrait pas d’aller manger à l’office. Francine, toujours soigneuse, étend une serviette par terre, pose l’écuelle, une jolie écuelle d’étain au poinçon d’un fermier général, et verse la pitance, soupe très grasse, en faisant bien attention de ne rien éclabousser.

Le dîner fini, nous fumons tous les deux, soit au jardin, soit à la serre, c’est-à-dire qu’il croque voluptueusement les bouts de cigarettes que j’ai, bien entendu, d’abord éteints au bord du cendrier pour lui éviter de se brûler la gueule.

Ce soir, il y a des œufs mollets, dans une crème aux crevettes, rehaussée d’un grain de beauté en truffe. C’est bien excitant, mais je n’ai toujours pas faim. Dissimulons.

Sirloup approuve et tire la langue quand je lui repasse le plat à peine entamé. Il avait des idées là-dessus, malgré la soupe. Je ne connais pas d’appétit comparable au sien, sinon le mien, quand je suis dehors…

Au dessert, il happe au vol une mandarine glacée, puis demande la porte. Sirloup sort tous les soifs pour son tour de jardin, sa ronde minutieuse de policier. On peut dormir sur ses deux oreilles quand il a inspecté nos entours, il ne peut rien y rester de vivant, pas même un mulot.

Moi, debout, devant la porte opposée, celle de la serre j’hésite. Pourquoi entrer là ? Qu’ai-je à y faire à présent ? Où Francine a-t-elle mis la lampe ce soir ? Et les journaux ?

Si j’allais me coucher tout de suite ? Non. Si je vais me coucher, Sirloup grattera plus tard. Il faudra me déranger pour lui ouvrir, car il dort dans ma chambre.

Je regarde les moulures de cette porte qui luisent sournoisement à la flamme dansante des bougies. Francine est derrière moi, tout à coup.

— Monsieur trouvera sa verveine… comme d’habitude.

Ah ! comme d’habitude ! Quelle geôle, cette habitude ! Pourquoi l’ai-je prise ? J’ai horreur du café ; j’ai horreur des liqueurs fortes, oui, chez moi ! Si j’étais hors de chez moi, hors de moi, comme je me saoulerais volontiers, à ma façon, d’air vicié, de boissons frelatées, de parfums violents… de cette odeur dangereuse de la vie publique.

Ces moulures s’arrondissent en coquilles vert bronze imitant ces serpents délicats qu’on dénomme orvets. Je tremble devant cette porte ; une étrange vibration sensuelle monte de mes pieds à mes cheveux… et ces vibrations-là les blanchissent sur mes tempes, mes cheveux, je le sais. Francine qui est partie, s’est évanouie dans l’ombre du corridor, dit aussi, quelquefois :

« Si Monsieur voulait se teindre, il aurait vingt ans de moins. »

Et quand elle risque timidement cette phrase prophétique, elle me produit l’effet d’une femme du meilleur monde avertissant son mari qu’il doit des égards à leur situation. En sens inverse, elle me passerait volontiers aux pâtes qui font plus riche.

Irai-je ? N’irai-je pas ?

Cette petite poupée de bazar à treize. Fichtre non ! Mieux que ça ! Il n’y a d’ailleurs plus de bazar à treize. C’est beaucoup plus cher. Comme elle a une jolie bouche ! Et comme sa singulière sensibilité est encore plus jolie ! Non, je n’entrerai pas. La verveine peut refroidir.

Après ? Qu’adviendra-t-il ? Encore la même histoire, la même sottise ! Celle de la poupée qu’on casse pour voir ce qu’il y a dedans… et qui pleure. Un homme devrait être pesé au poids des larmes qu’il a fait couler. Soit ! Mais dans quelle balance ? et qu’il serait donc inutile, hélas ! le fléau de cette justice puisque la vie reprendrait son cours… le cours des larmes.

Et j’entre dans la serre. J’y retourne par habitude, par lassitude. Changer ? Non. Je suis trop vieux, j’ai un peu plus de quarante-cinq ans, moi, chère petite Madame à bon marché !…

VI

La serre est un petit boudoir vitré, au plafond rond, une espèce de cloche posée sur une plante rare, une étrange fleur que je cultive à mes moments perdus, à l’heure du rêve, dont le parfum me fait mal, mais que je respire comme on aspire l’odeur de l’opium, comme on goûte le haschich, la morphine, l’éther ou la fameuse coco, d’intronisation plus récente. J’ai le mépris des paradis artificiels… probablement parce que j’ai su me créer un enfer naturel qui suffit à me procurer toutes les extases, et il faut m’entendre fulminer contre ces différentes intoxications, puis, me voir, ensuite, dans le temple de mon culte secret pour se rendre compte de ma parfaite hypocrisie.

Vertueux ? Oui, je le suis. J’aime l’eau pure parce que je me sens toujours ivre. Je fuis les occasions d’amour, parce que je demeure toujours épris. Je m’efforce à la correction de mes moindres gestes, parce que j’ai toujours envie de tuer quelqu’un. Et l’ensemble de ces états d’âme, un peu complexes, s’appelle une bonne éducation.

Je suis fort bien élevé, sinon vertueux.

Cette pièce, aux parois de verre, est entourée, jusqu’à hauteur de corniche, de rideaux de velours violets déteints, décolorés par la lente infiltration de l’humidité du jardin. Dans leurs plis lourds, monte et descend toute la gamme des merveilleuses nuances du violet, cette pourpre du deuil, depuis les lilas gris de Perse jusqu’aux mauves rougeâtres de la lie de vin.

Des cordons de tirage transposent cette gamme, disposent ces plis, les font reculer ou avancer, tour à tour ardents comme des guirlandes de jacinthes, ou sombres, en colonnes taillées dans une grotte d’améthyste. Pas de fenêtre qui s’ouvre, mais la libre vue sur la réalité de la lumière du jour ou de la clarté lunaire que l’on peut supposer factice, car ce pauvre coin de jardin, ce morceau de nature condamné à l’internement dans la plus intense des civilisations, n’a pas un aspect naturel. C’est une vision de tristesse élégante, voulue. Les arbres ne sont plus que des fantômes de la forêt, et la vasque, à margelle ciselée, tombée au milieu d’eux, n’est plus que la coupe d’un géant, coupe tarie par l’oubli des grandes ivresses ancestrales.

J’entre là, les yeux baissés. J’ai peur de recevoir le choc de cette image blanche. Il fait bon ici ; cela embaume la verveine, l’odeur brûlante sort d’une tasse de Sèvres, une bien vieille tasse où ma mère, mourante, a bu ses dernières tisanes, et où, moi, je viens puiser le très amer plaisir de ma vie solitaire. Un mince filet de vapeur se dresse vers l’idole comme bientôt ondulera l’encens de mes cigarettes.

— Me voici ! Je suis encore le même. Me reconnais-tu ?

L’idole sourit de plus en plus. Elle sourit toujours. Je l’ai voulue ainsi. Est-ce que de mon côté, je ne me montre pas toujours gai ?

Au milieu de la serre, au sol de terre battue, il y a un tronc d’arbre, le tronc d’un arbre qui fut jadis bien vivant (le frère des trois autres) et au printemps plein de nids. Le caprice de celui qui bâtit la salle ronde l’a laissé là, le fit enclore sans le couper. Par-dessus le toit, il put continuer à se développer normalement, mais il a dépéri, s’est desséché, a fini par crever de consomption de se sentir dans la demeure des humains. Il a fallu lui couper la tête et reboucher le trou de ce toit qui lui formait comme un carcan de cristal. Maintenant momifié, énorme morceau d’amadou, il pousse d’étranges végétations sur son écorce de vieux platane, tantôt couleur de jade, tantôt couleur de rouille, de minuscules champignons satinés, des lichens d’argent, des excroissances ayant on ne sait quoi de visqueux, tenant à la fois de l’éponge et du coquillage.

Adossé à ce corps d’arbre mort, décapité, encore luisant de toute sa sève répandue, il y a un chevalet soutenant le portrait d’une femme. Un portrait ? Moi seul peut le savoir ! Pour les amateurs, les critiques ou le public, ce fut simplement une étude de nu, la meilleure de mes œuvres, paraît-il.

Je lui tourne le dos, brusquement agacé par le terrible et immuable sourire. Vraiment, ne se moque-t-elle pas de moi, l’idole ?

En face d’elle, un divan de velours violet où ma place est creusée depuis le temps que je viens ici m’asseoir, m’étendre tellement fatigué, lassé d’essayer de revivre. Près de moi, la table en X sur laquelle fume, chaque soir, l’infusion du malade, la bourgeoise infusion du vieux garçon maniaque… ou le pervers breuvage de ses enchantements.

Une lampe-veilleuse, coiffée d’un abat-jour d’orchidées de gaze mauve et jaune, éclaire à peine ma peine de me retrouver là, plus las, plus fatigué que jamais. Chez moi, j’ai le siècle de cet arbre décapité, tous les siècles de ma maison, et dans la rue, j’ai cru avoir vingt ans, aujourd’hui. Pauvre fou !

Écroulé sur ce divan, ayant à portée de ma main le cordon qui fait mouvoir les rideaux, ces lourds plis m’enveloppent comme les draperies d’un catafalque ; je hale, je tire de la même façon qu’on prendrait un ris sur un bateau et je découvre la partie du jardin où Sirloup se promène, dans le brouillard emmêlant les contours, ceux des arbustes et ceux de sa silhouette héraldique. Machinalement, je cherche à m’abstraire. Sirloup m’apercevant, se précipite, colle son museau contre la vitre, les oreilles pointées en croissant, ses prunelles de topaze dardées. Sa langue pendante donne une lueur toute rose en opposition aux reflets mauves de l’abat-jour. Comme il est vivant !…

— Non, mon vieux, pas tout de suite. Amuse-toi encore une minute. Moi, je n’ai pas envie de vivre… ni d’aller dormir.

Je refais la nuit sur le jardin et le deuil retombe autour de moi, plus épais, plus lourd.

Je reste en tête à tête avec la femme nue.

Est-elle nue ? Non. Elle est surtout indéfinie, pas finie, ou effacée. Brune, ses cheveux tordus en écharpe, barrent sa poitrine et s’effilent sur sa hanche gauche. La face est trop faite pour le reste de sa personne qui se dilue sous des lambeaux de voiles flottants. Les yeux sont durs, fixes, d’une fixité d’au-delà très inquiétante, mais le sourire est séduisant, voulu et naïf à la fois. Il est extraordinairement railleur, ce soir, dans cette naïveté qui ressemble à de la pitié. Sous ses yeux très clairs, des yeux d’eau, il y a le bistre mystérieux de la volupté et autour de la bouche, les virgules, creusées par l’ongle de la souffrance ou du désir inexprimé.

Le corps est cambré en arrière, les deux bras qu’on ne voit pas, s’appuyant à une barre, peut-être à une branche de l’arbre qui est derrière la toile. Cette pose fait saillir le ventre blanc, en bouclier de métal, et ce bouclier, serti par l’ombre qui nous entoure, devient le centre, le rayonnement même de l’astre de cette nuit.

Toute la valeur de ce portrait est dans la hantise qui s’en échappe justement à cause de cet assemblage bizarre de morceaux trop fouillés et de lignes floues. Je m’étais complu d’abord à le polir, de mille petits détails intimes pour en faire le document féminin par excellence : puis, revenu de cette exposition où il eut vraiment trop de succès, un succès de très mauvais aloi, je l’ai détérioré, saisi d’un accès de jalousie que je ne m’explique pas encore. J’en ai brouillé les lignes trop nettes, les ai voilées d’une sorte de crêpe qui prolonge les cheveux et noie les détails, dans une confusion d’ombres, de hachures portées en coup de couteau. Mais il est tout de même le réel portrait de cette femme-là, et je reconnais, ligne par ligne, nuance par nuance, tous les détails de ce corps à ce que je les ai effacés du dessin… pour les mieux graver dans ma mémoire. Si le peintre pouvait oublier son ouvrage, l’amant se souviendrait, malgré lui, de tous les endroits où se posèrent ses désirs et s’est reposée sa propre confiance en leurs suprêmes réalisations. S’il a gâché son œuvre, il n’a pas su étouffer sa passion qui reste entière. Et il n’y a plus, chez moi, que ce corps inanimé dont mon amour est l’âme.

Pourquoi m’a-t-elle aimé, ou me l’a-t-elle dit, puisque, maintenant, elle s’est effacée à son tour en me fuyant ? Je crois qu’un amour sincère est pareil à l’incendie qui couve, et n’a vraiment plus besoin de l’incendiaire pour éclater. On a mis des matières inflammables dans ce coin de la chambre et une toute petite braise en-dessous, la simple allumette éteinte quoique encore brûlante. Si jamais elle revenait, elle pourrait voir la maison en flammes, de la cave jusqu’au toit : seulement, si elle revenait, elle aurait peur de son œuvre, car c’est l’œuvre de destruction, celle qui ne peut plus servir à rien.

J’entends Sirloup aboyer. Allons ! Qu’est-ce qu’il va encore chasser de mon jardin, celui-là ? Ce chien est terrible. Il ne permet à aucun animal de vivre sur nos terres. Je cours à la porte de la salle à manger. Je siffle. Le chien rentre, oreille basse, ennuyé d’obéir, mais soumis, car il fut admirablement dressé. Je peux lui demander n’importe quel tour de force, il l’exécutera.

Cependant, Sirloup est inquiet : il se blottit près de moi, sur le divan, avec un grondement intérieur. Pour le consoler, je lui montre ma cigarette à moitié fumée ; il boude, détourne ses yeux de topaze.

— Oui, je devine ! Tu as vu la chatte de la concierge qui se faufile à travers les barreaux de la grille pour aller dénicher des moineaux transis sous les feuilles, et tu as envie de lui casser les reins ! Nous nous chassons tous mutuellement… Elle m’a chassé aussi, la panthère brune. Je ne dois plus la revoir. Fais donc comme moi, mon vieux, fuis l’occasion du meurtre… Toutes ces histoires-là finissent toujours par des contraventions.

Sirloup, maussade, ne veut pas fumer, décidément. Il se lève, s’étire, va se poster aux pieds du portrait, comme s’il le prenait à témoin de ma tyrannie, et il se met à chanter. Sirloup file des sons à faire dresser les cheveux, c’est un très bon ténor. Il trémole un peu avant de se lancer dans ses effroyables variations ; il semble chercher la note, puis il rabat les oreilles, une patte en avant, solidement appuyée, et l’autre soulevée, effleurant à peine le tapis, comme le pianiste levant la main après un savant arpège. Son front s’auréole de l’inspiration, ses yeux s’allongent et lui font le tour du crâne, sa gueule se fend en un rictus de dilettante, il donne peu à peu de la voix, enfle de plus en plus du gosier. C’est le loup qui a faim dans les neiges russes. Ou le lion du désert d’Afrique appelant sa femelle. Et c’est aussi, par petits hoquets, la chatte de la concierge s’étranglant avec une arête.

Cela me réjouit grandement, jusqu’au moment où cela me serre le cœur à m’en faire rendre mon dîner.

— Assez, Sirloup. Assez ! De quoi te plains-tu ? Tu n’es qu’un chien. Qu’est-ce que tu dirais si tu étais un homme ? Oui, elle a filé, ta sacrée chatte, et moi je ne retrouverai jamais cette femme, parce qu’il y a les barreaux de notre grille, ceux de la porte de notre prison. Ma volonté et ton servage d’animal, deux choses à peu près égales en blessures d’amour-propre. Je ne vais pas courir après, hein ? Et toi, tu es trop gros pour passer au travers… Mon chien, cette messe des morts me semble avoir assez duré. À dix heures on ferme les pianos, ici. Tu vas réveiller Nestor et Francine. Voyons ! Il n’y a pas de pleine lune, ce soir… et moi je suis guéri. Mais oui, mon cher vieux. J’ai désiré la bouche d’une autre femme. Je suis sauvé. Il ne me reste plus qu’à la voir revenir, elle aussi, cette passagère lueur de bouche qui, en éclair, a rayé ma nuit cérébrale d’un trait d’espoir.

Sirloup ne se tait pas, il pleure à gros sanglots ; il agite, désespérément, des tas de grelots fêlés. Je crois, ma parole, qu’il joue la comédie en l’honneur de ce portrait.

Et la femme, en face de nous, sourit toujours, de son sourire voulu, que j’ai voulu un peu bête, un sourire qui fait la fille, un sourire qui attire, promet, du haut de la pose où tout s’abandonne au passant ; mais les yeux sont ailleurs, très loin.

Je prends Sirloup au collier et je le secoue d’une poigne un peu rude. Subitement, c’est le silence.

Ce silence-là se jette sur nous, glacial, nous envahit. On dirait que les verrières du boudoir, ayant enfin craqué sous la poussée de ses clameurs épouvantables, laissent couler l’eau sombre de tout cet espace noir, au-dessus de nous. Nous avons peur. Sirloup, de moi et moi de la femme impassible.

Ah ! combien je redoute celle qui rayonne au fond de ce puits du jardin avec la pâleur spectrale d’une cruelle vérité ! ce bouclier d’argent où pénètrent les regards en flèches qui s’émoussent, dont l’acier plie ! Qui me rendra ces bras, ces mains, tordus en arrière, enroulés au tronc de l’arbre, noués à cet autre corps décapité, mort, qui fut jadis l’asile de nids remplis d’amour et de battements d’ailes ?

Pourquoi ai-je aimé cette femme sans y rien comprendre et pourquoi, ayant enfin compris, n’ai-je pu la séparer de mon désir, toujours tendu vers elle ?

Comme on est seul, ici ! Voici près de quinze ans que j’y suis seul. Mais ma solitude vient de bien plus loin. Enfant, j’étais seul, fils unique. Adolescent, je fus seul chez les prêtres qui m’isolèrent le plus possible pour me rapprocher de Dieu. Homme, ayant brisé les chaînes de toutes les religions et de toutes les conventions sociales, je fus seul parmi les femmes de mauvaise vie se disputant ma force au jeu inlassable de mes muscles et des leurs… et je fus encore bien plus seul dans mon culte pour un art difficile qui faisait flamber mon cerveau ébloui au détriment de mes entrailles affamées, m’épuisait sans me satisfaire.

Puis, la solitude affreuse de la guerre où l’on était enfoui dans la bouillie des membres enchevêtrés par le massacre, dans la glaise des tranchées toute gluante de putréfaction, où tous ceux qui vous parlaient, amis ou ennemis, n’étaient jamais votre semblable, où l’on ne pouvait jamais se joindre que dans la tuerie.

Seul, charnellement, seul, intellectuellement, toujours l’unique ou le paria.

Non, mon chien, tu ne hurleras jamais aussi fort que mon secret désespoir.

Les bouches, que l’orgueil contraint au sourire, n’ont plus de cri, parce qu’elles se sont coupé les lèvres, coupé la langue, et, la mort entre les dents, n’ont pas avoué, n’avoueront pas.

Mon chien, il pleut. Tu as dû fendre le vitrage du plafond avec tes hurlements et voici que ce sale brouillard nous coule dessus ; ou, alors, c’est moi qui pleure sur moi, sur toi, deux pauvres bêtes.

Il me faudra détruire entièrement cette effigie maudite. Elle remplit ma prison de la liberté de sa chair. Ce n’est pas elle, c’est moi, que j’ai attaché à ce chevalet de torture amoureuse, à cet arbre de la science du bien et du mal, cet arbre, cependant, sans serpent et sans fruit. Je rêve, devant lui, que la main de cette femme, fleur de velours aux cinq pétales de nacre, tord mon cœur derrière la toile, mon cœur, loque rouge palpitante d’où tombent ces gouttes chaudes.

Ah !… dormir… dormir, ne plus rêver !…

Avec de petits gémissements de compassion, Sirloup m’accompagne à l’étage. Il met ses pas dans mes pas, s’arrête quand je m’arrête, soupire quand je soupire et chaque marche de ce calvaire, qui nous monte vers l’oubli, lui arrache un sourd grognement de regret. Il pense, lui, à cette chatte à laquelle il faudrait tout de même casser les reins, puisqu’elle détruira les battements d’ailes :

— Je sais, je sais, semble-t-il me dire, mais il ne convient pas que l’autre sache ! Si c’est honteux pour un chien de hurler à la lune, c’est encore bien plus ridicule pour un homme. Nous, les monstres, nous n’avons jamais le droit de nous plaindre.

VII

Mon chauffeur cligne de l’œil en m’arrêtant devant la gare Montparnasse. Il devine, à mon air anxieux, que ce n’est pas un ami que j’attends. Alors je l’envoie m’acheter des cigarettes d’une marque spéciale qu’il trouvera difficilement, au moins je l’espère, dans les bureaux de ce quartier. Cela me laissera le temps de la voir venir sans descendre de voiture, car il fait vraiment trop froid, malgré le soleil. Il a neigé cette nuit.

Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Dès que le sort m’est clément, mon fatalisme reprend le dessus. Puisque je dois la revoir, rien ne presse et pourtant, ce matin, en relisant son billet, je chantais ! Son billet ? Ah ! ce pauvre morceau de papier quadrillé, coupé en deux par économie ou manque d’usage, cette enveloppe jaune, trop large… Mais l’écriture est propre, nette, sans faute d’orthographe, sinon de français. Il n’y en a pas bien long et il y a ce qu’il faut. Le rendez-vous courageusement offert. Elle dit : du côté du départ. Je ne découvre rien, du côté du départ, qui lui ressemble. Les femmes passent vite, les hommes ont le col du pardessus relevé. Personne, certainement, n’a l’idée, aujourd’hui, de donner un rendez-vous d’amour en pleine rue. Je descends et je vais chercher sous les arcades. Je trouve… du côté de l’arrivée. Elle est là, debout, contre un pilier, petite silhouette mince, et je ne sais pourquoi elle me produit l’impression d’une étude de nu, au crayon, très chargée de traits indiquant des mouvements de vêtements. Par ce froid dangereux, la gamine est en tailleur bien serré, bien court, sans manteau. Je l’ai reconnue tout de suite, à sa bouche qui luit, de loin, comme un point de feu dans l’ombre de cette voûte. La jolie petite lumière qu’elle émet semble prête à s’éteindre dans la pâleur du visage.

— Vous êtes folle, ma chère enfant ! Sans manteau par ce froid-là ? Vous allez vous enrhumer.

Elle rit, devient plus rose. La fraise de sa bouche fond dans le lait de son teint.

— Je ne croyais pas que vous viendriez ! Je finissais pas me dire que vous étiez très fâché contre moi. Ah ! Je suis bien contente ! c’est chic d’être venu, monsieur Alain Montarès.

Je tressaille en l’entendant prononcer mon nom et ce m’est un plaisir singulier. Je prends son bras, je l’entraîne. Pourvu que mon animal de chauffeur, qui flaire une aventure louche, ne voie pas cette fillette en tailleur de demi-saison par cette température de saison et demie !

— Venez vite, je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, mais c’est un peu de votre faute. Vous m’écrivez : du côté du départ, et je vous trouve juste à l’opposé…

Elle me répond très doucement, avec le sourire :

— Bien sûr. En tournant le dos, ça faisait le contraire.

C’est tellement désarmant que je ris aussi.

Je la pousse dans l’auto et je lui jette sur les genoux une peau d’ours, tout en guettant le chauffeur qui cherche, lui, des cigarettes introuvables. J’insiste :

— Pourquoi sans manteau, jolie toquée, puisque vous en aviez un, l’autre jour ?

Je me penche sur ce visage, rose, joyeux, mais un peu crispé.

— C’est parce qu’il ne va pas avec mon tailleur neuf. Au dernier moment, j’ai pensé que vous ne verriez pas ma robe, si je prenais mon manteau. Et puis le noir, ça tue le bleu-marine.

Elle préfère, sûrement, se faire tuer par une grippe. Je saisis ses mains gantées, que je baise le plus respectueusement du monde.

— Coquette ! Que diable voulez-vous que ça fasse à votre vieil ami, votre ami de huit jours, que vous soyez en bleu ou en noir ?

Elle murmure, offensée :

— Oh ! je comprends bien : c’est pour ma bouche, mais le reste n’est pas mal non plus. Je veux mon portrait tout entier, moi.

Je crois qu’elle pose des conditions. Ou c’est très naïf, ou c’est trop précis.

Le chauffeur revient, il n’a aucune cigarette et sent le rhum. Je ferme la portière en lui indiquant la rue de Rennes, au hasard.

— Où allons-nous, Madame ? (J’ajoute, plus bas) : Où allons-nous, Bouchette ?

Elle éclate de rire et se laisse entourer de mon bras, embrasser, tout en intercalant adroitement sa joue entre ses lèvres et les miennes.

— Ne me faites plus peur, monsieur Montarès, ou je descends. C’est votre voiture, ça, ce n’est pas un taxi, alors, c’est presque chez vous, recevez-moi poliment. Je voudrais tant qu’on ne se dispute pas ! Aurez-vous le cœur de me forcer à descendre par ce vilain froid ? C’est que, moi, je n’aime pas les scènes. On peut très bien s’expliquer sans se fâcher et si ça ne va pas, on tire, chacun, sa révérence. Pourquoi me feriez-vous repentir d’avoir confiance, puisque vous avez besoin de moi, que je vous plais pour un dessin ?…

Elle regarde droit, parle si simplement qu’on n’a pas envie, en effet, de lui gâcher sa joie de petit modèle flatté. Elle semble enchantée de sa dangereuse escapade. Après tout, maintenant que je la tiens, j’ai le temps… Amusons-nous à lui faire la cour.

— Bouchette, avez-vous pensé à moi durant cette longue semaine où j’ai désespéré de vous revoir ?

Elle hoche la tête, subitement grave :

— Oui. J’ai songé que j’avais été malhonnête, avec vous, si gentil. Et puis j’ai parlé de vous à des gens. Ils m’ont dit que vous me faisiez bien de l’honneur de vouloir me copier pour les illustrés. J’ai des amies dans la couture qui se sont fichues de moi : « Ton portrait par Alain Montarès, tu en as de la veine, toi qui es laide ! » On me trouve laide à mon rayon. Je sais bien que je ne suis pas la beauté pour cartes postales, pourtant j’ai de la ligne et si je voulais être mannequin, je gagnerais davantage… c’est mon mari qui ne veut pas. Ce matin, en essayant mon tailleur, je m’aimais tout plein.

— Et le rhume de cerveau ?

— J’en ai vu d’autres ! Je n’ai pas toujours eu de feu, chez nous, j’ai jamais rien attrapé.

— Bouchette, vous êtes adorable. Enfin, où allons-nous : théâtre, cinéma, dancing, goûter, quoi ? En attendant… la pose, je voudrais vous distraire. Vous avez tellement l’air d’une petite fille.

Elle laisse tomber ceci, qui me stupéfie, vu la saison, d’une voix tout angoissée de désir :

— J’aimerais tant aller à la campagne !

— Vous voulez dire au Bois ?

— Oui, pourvu que je puisse voir des arbres et de l’eau… et me promener assise dans des endroits où on arrive toujours si fatigué, quand on va les chercher à pied ! Paris c’est trop grand et la campagne c’est trop loin. On reste comme en prison dans son idée de sortir. Depuis que je suis née, je ne suis jamais sortie de la ville ! Et j’ai toujours eu envie d’aller ailleurs ! (Puis elle s’écrie avec une magnifique inconscience, peut-être pour échapper à son émotion :) Ah ! vous en avez une chance, vous, de pouvoir vous promener sans payer de taxi.

Je lui tiens les mains.

— Bouchette ?

— Monsieur Montarès…

Elle me regarde. Ses yeux de moineau franc sont ingénus et vifs. On ne sait pas bien si elle plaisante ou si elle dissimule. Tout à coup, deux perles glissent sur ses joues. C’est la fleur qui dégèle à cause de la tiède atmosphère de la voiture. Le froid de l’attente, une peine secrète, peut-être un remords, la tourmentent ou l’humilient ; mais tout cela fond dans la peau d’ours.

— J’ai eu tort de venir, me confie-t-elle à voix basse, j’ai mal fait de penser à vous. Oui, c’est sûr, il y a quelque chose de changé. Je ne suis pas assez raisonnable. Ce n’est pas tout à fait de ma faute. Vous m’avez promis en me donnant votre carte, de tout m’offrir sans rien me prendre. N’est-ce pas la convention ? Est-ce que vous ne pouvez pas avoir le caprice d’être honnête ? Ce ne serait pas banal pour un homme.

Je commence à être effrayé, non pas de ce qu’elle dit, mais de ce qu’elle espère. En effet, ce ne serait pas banal, si on pouvait refaire l’amour, lui enlever son goût irrésistible pour la viande crue en lui tendant un petit pain au lait. Sans aucune expérience de la vie, sinon celle de la normale brutalité de son mari, ou de son amant, elle ne peut pas concevoir la séduction sous une autre forme. Elle est attirée par la curiosité d’entrer dans une espèce de féerie dont elle sera la petite commère accompagnant le compère pour y prendre connaissance de son rôle. Elle pénètre en plein monde inconnu, mais si elle aperçoit le piège, l’obscurité d’une proposition ou l’outrage d’un geste, elle se jettera, comme la première fois, à bas de la voiture. Un baiser par-ci par-là ? Mon Dieu, c’est la menue monnaie de la faute, un péché véniel pour la midinette qu’elle représente. Le reste ? C’est le devoir, le mari ou l’amant qu’elle aime, à qui elle veut demeurer fidèle, malgré son avarice, son compagnon de route ordinaire, celui qui marque le pas, qu’on doit suivre. Moi je lui apprends à danser sur une corde raide. Là-dessus, on est bien forcé de faire très attention… et puis c’est si amusant d’avoir le vertige sans tomber !

— Bouchette, je ferai tout ce que vous voudrez. Ayez donc confiance en moi et revenez me voir souvent. Vous accomplirez une bonne œuvre, peut-être le miracle. Non, je ne veux pas vous perdre. Je suis même très fier de vous avoir trouvée. N’ayez pas d’autre nom que celui que je vous donne et parlez-moi le moins possible de votre époux, le Monsieur avare…

— Mettez que je n’ai rien raconté de pareil. Vous en avez, vous, une mémoire ! C’est son droit, puisque je suis dépensière. Ça se balance. Non, je n’ai plus peur de vous. Ce qui arrive, c’est toujours comme en rêve. D’ailleurs les cartes m’avaient prévenue que je rencontrerais un prince masqué dans un bal de mi-carême.

Elle se blottit au fond de la voiture, s’arrange un manteau avec la fourrure d’ours et tend ses jambes, correctement gantées de soie jaune, hors du fourreau bleu-marine de son tailleur. Il n’y a point de provocation dans ce mouvement spontané. C’est simplement la sensation d’être enfin à l’abri, de ne plus avoir froid, de jouir d’une normale béatitude physique.

Je regarde ses jambes. Jolies, du mollet, un peu fortes de la cheville et le pied trop large. Si on portait encore des bottines, elle serait obligée d’adopter une pointure plus grande que celle de ses souliers découverts. Elles sont tout de même enragées, les filles de notre peuple, de se chausser comme ça ; et avec ces bas universellement de couleur ocre délavée qui leur font, à elles et aux voisines de trottoirs, des jambes de Javanaises ou de Peaux-Rouges, elles vont dans la boue, se mouillent, sont obligées à des raccommodages incessants. Il est vrai que pour Bouchette cela fait partie de son métier, le remaillage.

Malgré moi, à cause de quelques légères imperfections, je pense aux jambes de l’autre. Je ferme les yeux. Gainées de Chantilly, on voyait la peau transparaître sous la soie et c’était un rayon lunaire traversant un nuage, une clarté se ramifiant sous une fumée. Ces jambes-là, je ne pouvais pas les regarder sans devenir fou. C’était vraiment, pour moi, l’évocation du temple par ses vivants piliers.

La petite, bercée au doux roulement de la voiture, semble dormir. Elle réfléchit, se tâte pour bien se persuader qu’elle a rencontré son prince de mi-carême. Que peut-il se passer dans ce cerveau d’enfant, de fillette de vingt-trois ans, sans expérience et sans instruction, n’ayant pour se défendre contre le vice que sa droiture naturelle ? Moralement, elle ignore tout, physiquement elle n’a pas l’idée d’une puissance de séduction plus élevée ou plus raffinée que celle qu’il lui a fallu subir la nuit de ses noces, légitimes ou non. Je sais bien qu’on accuse, en ces cas d’innocence relative, les images de la rue, les miennes ou celles du cinéma, mais l’ouvrière, la femme du peuple, a-t-elle le temps de les voir, de les étudier, et si elle n’est pas née avec des instincts de luxure, voit-elle toutes les voluptés promises autrement que comme des contes à dormir debout ou des fruits exotiques hors de prix ? Alors ? Que faire ? Ce n’est pas elle qui a peur, c’est moi. Je suis devant l’inconnu et n’ai plus le droit de me soustraire à sa fascination, car j’ai désiré connaître… Il y a quelquefois plus de lâcheté à fuir une occasion qu’à la déterminer. Fuir l’occasion, mais je n’y aurais aucun mérite. Je n’y tiens pas. Je serais plus à mon aise, sans y tenir davantage, si j’avais rencontré une gueuse, une aventurière, décidée à profiter de toute sa chance et m’entôlant, au besoin. Ce genre de demi-vertu me gêne comme ces prenez garde à la peinture vous empêchant de vous asseoir au milieu d’un jardin public, au moment où vous désirez jouir des charmes du paysage.

A qui me plaindre, si, comme la mariée, l’aventure est trop belle ?

Après tout, ce n’est pas mon métier, moi, de remailler la vie !

Allons toujours au Bois.

Le malheur, c’est qu’en France, lorsqu’on a coupé tous les lauriers, on n’est pas fichu de replanter quoi que ce soit à leur place…

VIII

Devant le lac, elle veut descendre. Je m’y oppose formellement et elle s’obstine :

— Je vous dis que je ne m’enrhumerai pas pour une minute d’air pur. Je commence même à avoir trop chaud à côté de vous. Chez moi, la nuit, quand le poêle est éteint et que le vent se faufile par le vasistas pour aller rejoindre la fenêtre, ça souffle terriblement. Je m’en moque. Je me mets en rond, mes pieds dans mes mains pour me réchauffer.

— Je retiens une épreuve de la pose, Bouchette. Et votre… époux, que fait-il pendant ce temps-là ?

— Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas toujours chez nous, Dieu merci. Vous occupez pas de mon époux. Ça m’impatiente.

— Bouchette, c’est plus fort que moi. Je ne peux pas sentir un homme tourner autour de la femme qui me plaît, légitimement ou non, sans avoir envie de lui casser la figure. Vous comprenez ?

— Je comprends, oui, que malgré votre sourire et vos yeux aimables, vous ne valez pas mieux que les autres. Seulement si vous voulez qu’on se plaise, faudrait changer de conversation. J’ai horreur des jaloux.

Elle aperçoit les cygnes, ouvre la portière, saute dans l’allée, parce que l’auto ralentit et elle s’élance en pleine liberté, se met à courir. Il y a des traces de neige, un petit vent aigre s’amuse à tourmenter des papiers épars le long des pelouses.

— Bouchette !

Mon chauffeur s’arrête, s’esclaffe en dedans. Pour une poule de luxe, le nom, comme le tailleur, est un peu court. Je retire mon pardessus, je descends, car, enfin, non, je ne peux pas suivre cette créature-là couvert d’un manteau pendant qu’elle s’en passe. Je m’aperçois, du reste, que je n’ai pas plus froid que Bouchette et je la rejoins… devant une voiture d’enfant !

Elle est en extase, absolument comme sur une poche de bonbons. La nurse lui explique des choses. Je me demande si elles seraient, par hasard, des voisines de mansardes.

— Il n’a pas froid, hein ! le joujou au fond de sa boîte ! Comme il est beau ! Regardez-moi ce pot de crème… A présent, le grand chic, c’est de leur broder une fleur sur le coin de leur couvre-pieds. Une rose pour les filles, un bleuet pour les garçons. Ah ! ce que j’en ai brodé de ces fleurs-là ! (Elle rit.) Nounou, je vous remercie de me l’avoir laissé embrasser. Tenez, voilà Monsieur qui va vous certifier que je n’ai pas la gale !

La nurse pousse, de nouveau, son berceau roulant en nous saluant avec une pudeur anglaise très distinguée.

— Vous aimez les enfants, Bouchette ?

— Oui, beaucoup. Quand… (elle hésite) quand je me suis mariée, c’était mon rêve d’en avoir un. Il paraît qu’il faut être deux dans la même idée, pour ça. (Elle parle doucement, sans aucune intention malsaine. Elle a l’air de continuer à rêver tout haut.) Mais il y a la vie chère, les complications du logement, puis, l’ouvrage à rapporter, les courses, des tas d’histoires. Il faut être juste, mon mari est plus raisonnable que moi. Au jour de maintenant, on ne peut plus se mettre en ménage tout à fait. Quand on s’établira à son compte…

— Vous me préviendrez, Bouchette.

— Pourquoi ?

— Parce que je préfère les fleurs, même brodées, aux fruits les plus… joufflus.

— Vous n’aimez pas les enfants, vous si câlin ?

— Bouchette, à mon tour, changeons de conversation ou ça finira mal ! (Je passe mon bras sous le sien.) Racontez-moi plutôt l’histoire de votre mariage, les choses convenables, bien entendu. Si je dois faire votre portrait en bouquet d’oranger, je désire une description complète de la robe des noces, du repas, des parents, des airs de violons ou de piano mécanique. Racontez tout, ou je me fâche…

Elle se mord les lèvres comme quelqu’un qui va pleurer.

— Quand vous aurez fini de m’ironiser…

Elle a vraiment des mots inattendus.

Je me penche et l’embrasse dans le cou, sans trop appuyer, parce que j’ai de moins en moins envie de cette femme. Elle me fait l’effet d’une jeune pensionnaire qu’il ne serait pas désagréable de déniaiser un jour de printemps, mais, aujourd’hui, non, tout sombre dans la neige, la glace et le pot de crème ! Décidément, je deviens capricieux comme un malade.

Le fantôme de l’autre s’est glissé entre nous, tout à l’heure, quand celle-ci me montrait ses jambes. Comme une bouffée de parfum violent, j’ai respiré son souvenir, toujours tenace. J’ai vu luire sa peau, d’un blanc spécial qui n’est pas la blancheur d’aucune peau, ni celle de la neige, ni celle de la glace, ni celle de la crème. J’ai senti, sous mes doigts, à cet endroit précis que les médecins appellent le tact sensoriel, cette impression de pétale, de fleur onctueuse, à pulpe grasse, camélia, magnolia, nélumbo, de fleur froide qui brûle la chair et qui fut la chair de ma chair.

Bouchette s’anime, je crois qu’elle raconte l’histoire de son union libre, ou de son mariage, elle affirme et je finis par écouter :

— … Oui, c’était un enfer, chez mes parents. Le père abruti à ne plus pouvoir manger sa soupe tout seul et la mère toujours exaspérée à cause de mon frère, au front, dont on ne recevait pas de nouvelles. A l’atelier, ça ne marchait pas mieux. J’étais en apprentissage pendant les bombes. Il fallait voir mon trac dans les rues ! Les meilleures clientes étaient parties et, bien souvent, quand on allait livrer les commandes, on ne rencontrait plus personne. Puis, je devais servir les premières, leur porter leurs lettres à la poste pour leurs poilus et leur enfiler leurs aiguilles quand elles pleuraient en lisant les réponses. Si j’ai appris à coudre et à broder, ce n’est pas leur faute ! Il y en avait une qui était très méchante parce qu’elle avait plein de boutons sur la figure. Elle m’appelait Petit-Suisse à cause de mon teint blanc. C’est celle-là qui m’a cherché quelqu’un pour ne plus avoir à laver la vaisselle en rentrant chez nous. Alors, dès mes quinze ans, elle m’a fait faire la connaissance d’un commis en représentation, un commis aux halles, pour ses débuts, il s’est mis dans les étoffes plus tard. On en faisait des métiers différents pendant la guerre ! J’ai demandé à réfléchir… j’ai réfléchi longtemps, parce que je me suis tout de suite aperçu que ce garçon-là était un renfermé. Et il est arrivé ce qui devait tout finir. Je suis sa femme, quoi ! Nous nous entendons très bien. De noces ? Il n’y a pas de noce à vous conter, monsieur Montarès. Ça ne se passe pas comme dans votre monde où l’on ne pense qu’à ça ! Ni mon père, ni ma mère, ne voulaient de ce mariage. On n’a pas eu de fête, mais c’est moi qui ai déniché notre jolie mansarde et même que le loyer est à mon nom, c’est moi qui le paie parce que lorsqu’on est dans le commerce, on ne sait jamais…

C’est navrant ; elle n’invente pas. C’est tellement plat, terne, dépourvu de toute fraîcheur d’idylle, que ce doit être arrivé, et ce qu’elle cache avec soin, je crois l’avoir deviné depuis le début de notre aventure. Ils ne sont pas mariés, collés, simplement. Ils s’épouseront quand ils auront réalisé les sommes proportionnées à leurs respectives ambitions. Ces sortes d’associations ne sont pas rares dans tous les mondes actuels. L’argent d’abord, l’amour ensuite ou ce qui en tient lieu. Or, le diable a surgi en ma personne, le vieux diable incorrigible, et l’œuvre de la tentation, le désir de savoir, l’éternelle comédie du paradis terrestre recommence !

On a parlé de la tristesse de Satan. Hélas ! Je m’imagine Satan plus désespéré encore du désespoir qu’il peut créer, mais par anticipation. Il ira quand même au but mauvais, parce qu’il y est destiné de toute éternité. Il ne peut pas agir autrement.

Cette femme continue à me plaire. Je rêve, moi, d’une éducation plus complète, d’une matière que l’on pétrirait pour en refabriquer une femme nouvelle. Ce qui gâche tout, en amour, c’est qu’on ne peut pas être le premier sans se vouer à la trahison certaine. Ce n’est jamais par le plaisir que la femme fait sa première communion amoureuse, et elle ne sera vraiment la grande initiée que lorsque la satiété viendra pour son partenaire. Il y aurait un réel avantage à laisser dégrossir la statue par des praticiens plus ou moins experts, l’artiste viendrait au moment de faire surgir les valeurs de l’œuvre et récolterait le bénéfice de sa virtuosité. (Ce que je dis là est l’enfance de l’art, car, dans l’antiquité, les phallus de bronze des temples d’Isis prouvent que les peuples, beaucoup plus proches de l’amour que ceux d’aujourd’hui, avaient déjà découvert cette brutale vérité.) Au fond, le rêve de tous les hommes ce serait de créer, artificiellement ou non, la poupée splendide dont on serait l’unique mécanicien, lui ayant appris à parler, à marcher… combien de temps ça pourrait-il durer ? Eh ! qu’importe le temps, en amour ! Une seconde ou des années, quand on souffre c’est toujours trop long, et quand on est heureux, c’est l’éternité, tout de même !

Un méchanceté me traverse l’esprit :

— Dites donc, Bouchette, vous avez connu votre mari pendant la guerre… c’était donc un embusqué, votre commis en je ne sais quelle représentation, légumes ou jersey de soie ?

Elle fait un geste de révolte :

— Oh ! non, non, monsieur Montarès. C’est un étranger. (Elle baisse un peu la tête, confuse :) J’aurais voulu ne pas vous raconter ça. C’est ça qui me gêne quand je parle de… mon mari. Il est Espagnol. Ce n’est pas sa faute ni la mienne. Seulement, mon frère et ma mère n’ont jamais pu le souffrir à cause de ça. Moi, gosse, je ne faisais pas de différence entre un Espagnol et un Français. Tout le monde se battait. Le plus fort, à mes yeux, c’était celui qui échappait à la tuerie en gardant le bon droit pour lui, comme de juste. Plus tard, j’en ai eu un peu de honte. Ça m’a fait attendre longtemps sans me décider. Mais vous savez, ce n’est pas le courage qui lui manque à celui-là. Il a fait tous les métiers pour gagner sa vie chez nous et honnêtement. Il sait se lever de bonne heure. Il ne perd pas son temps en beaux discours. Il ne raconte jamais rien. Il ne va pas au café, ne lit pas les journaux, ne s’occupe pas de politique. Ah ! s’il n’était pas tellement jaloux, soupçonneux ! Voyez-vous, quand on n’est pas du même pays, malgré qu’on se comprenne dans la même langue, je crois que ça ne peut pas s’arranger…

— Que pensez-vous de l’amour, vous, Bouchette, au moins d’après ce qu’on vous en a traduit.