RAINER MARIA RILKE
HISTOIRES
DU
BON DIEU
TRADUCTION DE
MAURICE BETZ
PARIS
ÉDITIONS ÉMILE-PAUL FRÈRES
14, RUE DE L’ABBAYE, VIe
1927
OUVRAGES DE RAINER MARIA RILKE
TRADUITS PAR MAURICE BETZ
- Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (Émile-Paul frères).
- Auguste Rodin (à paraître).
- Poèmes choisis (en préparation).
OUVRAGES DE MAURICE BETZ
- Scaferlati pour troupes, poèmes (Émile-Paul frères).
- L’Incertain, roman (Émile-Paul frères).
- Le Démon impur, roman (Émile-Paul frères).
- La Fille qui chante, récit (N. R. F., collection « Une œuvre, un portrait »).
- Petite Stèle pour Rainer Maria Rilke, essai (Éditions de la Nuée bleue).
Il a été tiré de cet ouvrage :
Quarante exemplaires sur japon impérial,
numérotés de 1 à 40 ;
Soixante-quinze exemplaires
sur hollande Van Gelder, numérotés de 41 à 115 ;
Deux cents exemplaires sur pur fil Lafuma,
numérotés de 116 à 315 ;
Mille exemplaires sur papier alfa,
numérotés de 316 à 1315,
constituant l’édition originale.
Copyright by Éditions Émile-Paul frères, 1927.
Tous droits réservés pour tous pays.
MON AMIE, UN JOUR J’AI DÉPOSÉ CE LIVRE ENTRE VOS MAINS, ET VOUS L’AVEZ AIMÉ COMME PERSONNE AVANT VOUS. AINSI ME SUIS-JE HABITUÉ A PENSER QU’IL VOUS APPARTENAIT. SOUFFREZ DONC QUE J’ÉCRIVE NON PAS SEULEMENT DANS VOTRE LIVRE, MAIS DANS TOUS LES LIVRES DE CETTE ÉDITION NOUVELLE, — QUE J’ÉCRIVE :
LES HISTOIRES DU BON DIEU
APPARTIENNENT A ELLEN KEY.
RAINER MARIA RILKE
ROME, AVRIL 1904.
EN GUISE D’INTRODUCTION
LE CONTE DES MAINS DE DIEU
Dernièrement, un matin, je rencontrai ma voisine. Nous nous saluâmes.
— Quel automne ! dit-elle après un silence, et leva les yeux au ciel.
Je fis de même. La matinée était en effet très claire, et délicieuse pour une matinée d’octobre. Tout à coup quelque chose me revint à l’esprit.
— Quel automne ! m’écriai-je et agitai un peu les mains.
Et ma voisine approuva d’un hochement de tête. Je l’observai pendant un moment. Sa bonne figure bien portante allait et venait si gentiment. Elle était toute claire ; autour des lèvres et aux tempes seulement, il y avait de petits plis d’ombre. D’où pouvait-elle donc tenir cela ? Et, à l’improviste, je demandai :
— Et vos fillettes ?
Les rides de son visage disparurent une seconde, puis se ramassèrent, presque plus sombres.
— Elles se portent bien, Dieu merci, mais…
Ma voisine se mit en mouvement, et je marchai à sa gauche, selon l’usage.
— Savez-vous, elles ont toutes deux l’âge où les enfants posent des questions, du matin au soir. Pourquoi, du matin jusqu’à la nuit ?
— Oui, murmurai-je, il y a une période…
Mais elle ne se laissait pas troubler :
— Et pas seulement des questions comme : Où va ce tramway ? Combien d’étoiles y a-t-il ? Dix mille, est-ce plus que beaucoup ? Mais bien d’autres choses encore ! Par exemple : Est-ce que le bon Dieu parle aussi chinois ? ou bien : Le bon Dieu, comment est-il ? Toujours tout sur le bon Dieu ! On ne sait pourtant rien là-dessus…
— Non, en effet, approuvai-je. On a certaines suppositions.
— Par exemple, sur les mains du bon Dieu, qu’est-ce qu’il faut…
Je regardai ma voisine en face.
— Permettez, demandai-je très poliment. Ne disiez-vous pas à l’instant : Les mains du bon Dieu ?
Ma voisine hocha la tête. Je crois qu’elle était un peu surprise.
— Oui, m’empressai-je d’ajouter, sur les mains il m’est revenu en effet quelques renseignements. Par hasard, ajoutai-je vite, lorsque je vis ses yeux s’arrondir. Tout à fait par hasard… j’ai… Bref, conclus-je assez résolument, je vais vous raconter ce que j’en sais. Si vous avez un instant, je vous raccompagnerai jusque chez vous, cela suffira tout juste.
— Volontiers, dit-elle, lorsque, enfin, je lui cédai de nouveau la parole, mais ne croyez-vous pas peut-être que les enfants eux-mêmes…
— Moi ? Raconter cela aux enfants eux-mêmes ? Non, chère madame, cela ne se peut pas. Cela, en aucune façon. Voyez-vous, je serais tout de suite gêné si je devais parler aux enfants. Ceci, en soi, ne serait peut-être pas très grave, mais les enfants, en voyant mon trouble, pourraient supposer que je me sens mentir. Et comme je tiens beaucoup à ce que mon histoire soit vraie… D’ailleurs ne pourrez-vous pas la répéter aux enfants ? D’autant plus que vous y réussirez beaucoup mieux que moi. Vous enchaînerez et ornerez l’ensemble, tandis que je ne fais que vous raconter les événements, en toute brièveté. N’est-ce pas ?
— Bon, bon ! fit ma voisine distraitement.
Je réfléchis. « Au commencement… », allais-je dire, mais je m’interrompis aussitôt :
— Je peux supposer connues de vous bien des choses que je devrais commencer par raconter aux enfants. Par exemple, la création.
Il y eut une pause assez longue. Puis :
— Oui, et le septième jour ?
La voix de l’excellente femme était pointue et sèche.
— Un instant, dis-je. Nous voulons quand même penser aux jours précédents, car c’est d’eux justement qu’il s’agit. Donc, le bon Dieu commença son ouvrage, comme vous le savez, en créant la terre, en la séparant de l’eau et en commandant la lumière. Puis, avec une merveilleuse rapidité, il forma les choses, je veux dire les grandes choses véritables, à savoir : des rochers, des montagnes, un arbre, et sur ce modèle, beaucoup d’autres.
Depuis un instant déjà j’entendais derrière nous des pas qui ne nous dépassaient ni ne ralentissaient. Cela me troublait et je m’embrouillai dans l’histoire de la création en poursuivant ainsi :
— On ne peut se faire une idée de cette activité rapide et féconde qu’en admettant qu’après de longues et profondes réflexions cela se trouvait tout prêt dans sa tête avant que…
Enfin les pas étaient à côté de nous, et une voix dépourvue d’agrément se colla contre nous :
— Oh, vous parlez sans doute de M. Schmidt ? Excusez-moi…
Je me retournai avec impatience vers la nouvelle venue, mais madame la voisine paraissait très embarrassée.
— Hum, toussotait-elle, non, — c’est-à-dire, oui… nous parlions justement, en quelque sorte…
— Quel automne ! dit tout à coup l’autre femme, comme si rien n’était arrivé, et sa petite figure rouge luisait.
— Oui, entendis-je répondre ma voisine, vous avez raison, madame Hupfer, c’est un automne d’une rare beauté.
Puis les femmes se séparèrent. Mme Hupfer gloussa encore :
— Et bien des choses à vos petits, s’il vous plaît.
Ma bonne voisine n’écoutait plus ; elle était quand même curieuse de connaître mon histoire. Mais, avec une cruauté incroyable j’affirmai :
— Voilà que je ne sais vraiment plus où nous en étions restés.
— Vous disiez justement quelque chose de sa tête, c’est-à-dire…
Ma voisine devint toute rouge.
Elle me faisait vraiment pitié et je me dépêchai de raconter :
— Oui, voyez-vous, tant qu’il n’avait formé que des choses, le bon Dieu n’avait pas besoin de regarder continuellement vers la terre. Rien ne pouvait s’y passer. Sans doute, le vent franchissait déjà les montagnes, si semblables aux nuages qu’il connaissait depuis longtemps, mais il évitait encore les cimes des arbres avec une certaine méfiance. Et le bon Dieu en était très content. Il a fait les choses, en quelque sorte en dormant. Mais pour les bêtes déjà, il commença à trouver le travail intéressant : il se penchait dessus et ne fronçait que rarement ses larges sourcils pour jeter un regard sur la terre. Il oublia complètement celle-ci tandis qu’il créait l’homme. Je ne sais pas à quelle partie compliquée du corps il en était arrivé lorsqu’il y eut autour de lui un battement d’ailes. Un ange en passant chantait : « O toi qui vois tout… »
Le bon Dieu prit peur. Il avait induit l’ange en péché, car celui-ci venait de chanter un mensonge. Vite Dieu le Père regarda sur terre. Et, en effet, déjà quelque chose s’y était produit qui serait difficile à réparer. Un petit oiseau errait de-ci de-là comme s’il avait peur, et le bon Dieu n’était pas capable de lui montrer le chemin du retour, car il n’avait pas vu de quelle forêt la pauvre bête était venue. Il se fâcha et dit :
— Les oiseaux doivent rester perchés là où je les ai posés.
Mais il se rappela que sur les instances des anges il avait prêté des ailes aux oiseaux pour que, sur la terre aussi, il y eût quelque chose qui ressemblât à des anges, et cette circonstance rendit son humeur encore plus désagréable. Mais à de tels états d’âme il n’est de meilleur remède que le travail. Et, tout absorbé par la construction de l’homme, Dieu eut vite retrouvé sa gaieté. Il avait les yeux des anges devant soi comme des miroirs ; il y mesurait ses traits et, dans une boule posée sur ses genoux, pétrissait lentement et avec soin le premier visage. Le front était réussi. C’était plus difficile de rendre symétriques les deux narines. Il se penchait de plus en plus sur son travail, jusqu’à ce qu’il y eût de nouveau un souffle au-dessus de lui. Il leva la tête. Le même ange tournait autour de lui ; cette fois-ci on n’entendait pas d’hymne, car la voix de l’enfant avait expiré avec son mensonge, mais à sa bouche Dieu reconnut qu’il chantait encore toujours : « O toi, qui vois tout ». En même temps, saint Nicolas qui jouit de l’estime particulière de Dieu, s’approcha de lui et dit à travers sa grande barbe :
— Tes lions se tiennent tranquilles, ce sont des créatures bien orgueilleuses, je dois le dire. Mais un petit chien trotte à la limite de la terre, c’est un fox-terrier, regarde, tout à l’heure, il va tomber en bas.
Et, en effet, le bon Dieu vit danser quelque chose de clair et de blanc, comme un lumignon, dans la région de la Scandinavie, là où la terre est déjà si dangereusement arrondie. Et il se fâcha pour de bon et répondit à saint Nicolas que, si les lions ne lui convenaient pas, il n’eût qu’à s’en créer d’autres pour son propre usage. Sur quoi saint Nicolas quitta le ciel en frappant la porte, ce qui fit tomber une étoile, juste sur la tête du fox-terrier.
Voici que le désastre était complet, et le bon Dieu devait s’avouer qu’il était seul responsable de tout. Il décida de ne plus détourner un seul regard de la terre. Et ainsi fut fait. A ses mains qui, après tout, elles aussi contenaient la sagesse, il confia tout le travail, et, bien qu’il fût lui-même très curieux de savoir quel serait l’aspect de l’homme, il regarda fixement la terre, où, comme pour le défier, il n’y avait plus maintenant la moindre feuille qui consentît à bouger. Pour avoir quand même une petite joie après cette longue peine, Dieu avait ordonné à ses mains de lui montrer l’homme avant de le livrer à la vie. Plusieurs fois il demanda, comme les enfants lorsqu’ils jouent à cache-cache : « Prêt ? » Mais pour toute réponse il n’entendait que ses mains qui continuaient à pétrir, et il attendait toujours. Le temps lui paraissait très long. Tout à coup il vit tomber quelque chose à travers l’espace : c’était sombre et paraissait venir de son voisinage. Pris d’un mauvais pressentiment, il appela ses mains. Elles parurent, toutes couvertes de glaise, chaudes et tremblantes.
— Où est l’homme ? s’écria-t-il.
La droite alors se jeta sur la gauche :
— C’est toi qui l’as lâché.
— Je t’en prie, répliqua la gauche, irritée, n’as-tu pas voulu tout faire toi-même, sans me laisser dire un mot ?
— C’est justement. Tu aurais dû le retenir.
Et la droite allait prendre son élan. Mais elle réfléchit, et les deux mains dirent en se rattrapant l’une l’autre :
— Il était si impatient, l’homme… Il voulait toujours vivre de suite… Nous n’en pouvons rien… Certainement nous sommes toutes deux innocentes.
Mais le bon Dieu était sérieusement fâché. Il repoussa les deux mains qui lui bouchaient la vue sur la terre :
— Je ne vous connais plus. Faites ce que vous voudrez.
Et les mains depuis lors s’y essaient, mais elles ne peuvent que commencer ce qu’elles font. Sans Dieu, il n’y a pas d’accomplissement. Et enfin elles furent lasses. A présent elles s’agenouillent du matin au soir et font pénitence ; ainsi du moins raconte-t-on. Mais nous croyons que Dieu se repose, parce qu’il est fâché contre ses mains. C’est toujours encore le septième jour qui dure.
Je me tus un instant. Madame la voisine mit, avec beaucoup de bon sens, ce silence à profit :
— Et vous croyez que la réconciliation ne se fera plus jamais ?
— Oh si, répondis-je. Du moins je l’espère.
— Et quand cela sera-t-il ?
— Je pense, quand Dieu connaîtra l’aspect de l’homme que ses mains ont lâché contre sa volonté.
Madame la voisine réfléchit, puis elle eut un rire :
— Mais il n’aurait eu qu’à regarder en bas.
— Pardonnez, répondis-je gentiment, votre remarque témoigne d’un esprit très subtil, mais mon histoire n’est pas encore finie. Or donc, lorsque les mains se furent effacées et que Dieu put de nouveau dominer la terre du regard, une minute de nouveau s’était écoulée, ou disons : un millénaire, ce qui, nous le savons, revient au même. Au lieu d’un homme, il y en avait un million. Mais tous étaient déjà habillés. Et comme la mode était alors justement très laide, Dieu se fit des hommes une idée très fausse et — je ne veux pas le dissimuler — plutôt défavorable.
— Hum, fit la voisine qui voulait dire quelque chose.
Mais je n’y pris pas garde et conclus avec une intonation appuyée :
— Et voilà pourquoi il est indispensable et urgent que Dieu apprenne comment l’homme est en réalité fait. Réjouissons-nous qu’il y en ait du moins quelques-uns pour le lui dire…
Mais madame la voisine ne se réjouissait pas encore :
— Et qui serait-ce, s’il vous plaît ?
— Tout simplement les enfants, et de temps à autre aussi les hommes qui peignent, ceux qui écrivent des poésies, qui bâtissent…
— Bâtissent quoi ? Des églises ?
— Oui, et n’importe quoi, en général.
Madame la voisine secoua lentement la tête. Plus d’une chose lui semblait étrange. Nous avions déjà dépassé sa maison et revenions maintenant lentement sur nos pas. Soudain quelque chose l’amusa et elle rit :
— Mais c’est stupide, tout cela, puisque Dieu sait tout. Par exemple, il aurait même dû savoir exactement d’où était venu le petit oiseau.
Elle me regarda d’un air de triomphe. J’étais un peu troublé, je l’avoue. Mais lorsque je me fus ressaisi, je réussis à faire montre d’un visage infiniment grave :
— Chère madame, lui enseignai-je, cela c’est en réalité une histoire à part. Mais pour que vous ne croyiez pas que ma réponse ne soit de ma part qu’un prétexte (naturellement, elle s’en défendit aussitôt avec véhémence), je veux vous la dire en deux mots : Dieu a toutes les qualités, naturellement. Mais avant qu’il fût en état de les appliquer en quelque sorte au monde, elles lui apparaissaient toutes comme une seule et immense force. Je ne sais pas si je m’exprime clairement. Mais en présence des choses, ses facultés se spécialisèrent et devinrent dans une certaine mesure des devoirs. Il avait du mal à les retenir tous. C’est qu’il y a des conflits. (Entre nous : tout cela je ne le dis qu’à vous, et gardez-vous bien de le répéter aux enfants.)
— A quoi pensez-vous ? se récria-t-elle.
— Voyez-vous, si un ange était passé en chantant : « Toi qui sais tout », il est évident que tout eût été pour le mieux.
— Et cette histoire serait superflue ?
— Certainement, confirmai-je, et je voulus prendre congé.
— Mais êtes-vous bien sûr de tout cela ? interrogea-t-elle.
— Absolument sûr, répondis-je presque solennellement.
— Alors j’aurai de quoi raconter aux enfants, aujourd’hui.
— J’aimerais bien entendre cela. Au revoir, madame.
— Au revoir, monsieur, répondit-elle.
Puis elle revint encore une fois vers moi :
— Mais pourquoi cet ange justement est-il…
— Madame la voisine, l’interrompis-je, je vois bien à présent que vos deux fillettes ne posent pas tant de questions parce qu’elles sont des enfants…
— Mais ? demanda-t-elle, curieuse.
— Oui, les médecins affirment que certains défauts se transmettent…
Madame la voisine me menaça du doigt. Mais nous nous quittâmes quand même bons amis.
Lorsque plus tard — et d’ailleurs au bout d’un temps assez long — je rencontrai de nouveau ma chère voisine, elle n’était pas seule, et je ne pus apprendre si elle avait raconté mon histoire à ses petites filles, et avec quel succès. De ce doute me tira une lettre que je reçus peu de temps après. Comme son auteur ne m’a pas donné la permission de la publier, je me borne à raconter comment elle finissait, et l’on en conclura sans peine de qui elle provenait. Elle se terminait par ces mots : « Moi, et encore cinq enfants, c’est-à-dire parce que je suis compté avec ».
Je répondis par retour du courrier ce qui suit :
« Je crois volontiers, chers enfants, que mon conte sur les mains du bon Dieu vous ait plu ; il me plaît aussi. Mais je ne peux quand même pas aller chez vous. Ne m’en voulez pas ! Qui sait si je vous plairais ? Je n’ai pas de beau nez, et si, comme cela m’arrive quelquefois, un petit bouton devait pousser à sa pointe, vous regarderiez tout le temps ce point, et vous vous étonneriez, et n’entendriez pas du tout ce que je serais en train de dire un peu plus bas que mon nez. Peut-être même en rêveriez-vous, et ce ne serait pas bien du tout. Je vous propose donc une autre solution. Nous avons — même en dehors de votre mère — un grand nombre d’amis et de connaissances communs, qui ne sont pas des enfants. Vous apprendrez facilement lesquels. A eux, de temps en temps, je raconterai une histoire, et par ces intermédiaires vous la connaîtrez toujours plus belle que je n’aurais pu la rendre. Car il y a de bien grands poètes parmi nos amis. Je ne vous trahirai pas de quoi il sera question dans mes histoires. Mais comme rien ne vous occupe et ne vous tient à cœur autant que le bon Dieu, je vous promets qu’à chaque occasion j’y introduirai ce que je sais de lui. Si quelque chose de ce que je vous en dirai n’était pas dans l’ordre, écrivez-moi de nouveau une belle lettre, ou faites-le-moi savoir par votre maman. Car il est possible qu’en plus d’un endroit je me trompe, parce qu’il y a si longtemps que j’ai appris les plus belles histoires, et parce que, depuis, j’ai dû en retenir beaucoup d’autres qui ne sont pas belles. Cela arrive ainsi, en même temps que la vie. Pourtant la vie est une chose bien merveilleuse : de cela aussi il sera souvent question dans mes histoires. Je vous salue bien. — Moi qui ne suis aussi un que parce que je suis compté avec. »
HISTOIRES DU BON DIEU
L’ÉTRANGER
Un homme étranger m’a écrit une lettre. Ce n’est pas de l’Europe que m’a parlé cet homme étranger, ni de Moïse, ni des grands ni des petits prophètes, ni de l’empereur de Russie, ni du tsar Ivan le Terrible, son dangereux ancêtre. Il n’était question dans cette lettre ni du maire, ni de notre voisin le cordonnier, ni de la ville voisine, ni des villes lointaines ; et les chevreuils de la forêt où je m’égare tous les matins, non plus ne paraissent pas dans sa lettre. Il ne me raconte même rien de sa petite mère ou de ses sœurs qui sans doute sont depuis longtemps mariées. Comment serait-il possible autrement qu’elles ne soient même pas nommées dans une lettre de quatre pages ? Il me témoigne une confiance beaucoup, beaucoup plus grande ; il fait de moi son frère, il me parle de sa détresse.
Le soir, l’homme étranger vient chez moi. Je n’allume pas de lampe, je l’aide à défaire son manteau et je l’invite à prendre le thé avec moi, parce que c’est justement l’heure de mon thé quotidien. Et pour de si proches visites il ne faut s’imposer aucune contrainte. Lorsque nous sommes déjà sur le point de nous mettre à table, je remarque que mon hôte est inquiet ; son visage est plein d’anxiété et ses mains tremblent.
— C’est juste, lui dis-je, voici une lettre pour vous.
Et je m’apprête à verser le thé :
— Prenez-vous du sucre, et peut-être du citron ? J’ai appris en Russie à boire le thé avec du citron. Voulez-vous essayer ?
Puis j’allume une lampe, et je la place dans un angle éloigné, un peu haut, pour que la pénombre en réalité reste dans la chambre, plus chaude seulement qu’auparavant, — une pénombre rosée.
Et voici que le visage de mon hôte semble être plus sûr, plus chaud et beaucoup plus connu. Je le salue encore par ces mots :
— Vous savez, voilà longtemps que je vous attendais.
Et, avant que l’étranger ait eu le temps de s’étonner, je lui explique :
— Je connais une histoire que je ne peux raconter qu’à vous. Ne me demandez pas pourquoi ; dites-moi seulement si vous êtes bien assis, si votre thé est assez sucré et si vous voulez entendre mon histoire.
Mon hôte dut sourire. Puis il répondit simplement :
— Oui.
— Aux trois questions, oui ?
— Aux trois questions.
Tous deux en même temps nous nous rencognâmes dans nos sièges, de sorte que nos visages devinrent pleins d’ombre. Je reposai mon verre de thé, me réjouis de le voir luire d’un éclat si doré, oubliai de nouveau lentement et demandai soudain :
— Vous rappelez-vous encore le bon Dieu ?
L’étranger réfléchit. Ses yeux s’enfoncèrent dans l’obscurité et, avec leurs petits points de lumière dans les pupilles, ils ressemblaient à deux longues treilles dans un parc, au-dessus desquelles sont répandus, rayonnants et larges, l’été et le soleil. Ces yeux aussi commençaient par un crépuscule rond, s’étiraient dans une obscurité de plus en plus étroite, jusqu’à un point lointain et scintillant : la sortie, de l’autre côté, sur un jour peut-être encore beaucoup plus clair.
Tandis que je reconnaissais cela, il dit en hésitant et comme s’il ne se servait qu’à contre-cœur de sa voix :
— Oui, je me souviens encore de Dieu.
— Bien, le remerciai-je, car c’est justement de lui que traite mon histoire. Mais d’abord, dites-moi encore : Parlez-vous quelquefois à des enfants ?
— Cela m’arrive de temps à autre, en passant…
— Sans doute vous est-il revenu que Dieu, par suite d’une vilaine désobéissance de ses mains, ne sait pas comment sont faits les hommes ?
— J’ai peut-être entendu dire cela quelque part, mais je ne sais plus à qui, répondit mon hôte, et je vis des souvenirs imprécis traverser son front.
— N’importe, le troublai-je. Écoutez la suite ! Longtemps Dieu supporta cette incertitude. Car sa patience, autant que sa puissance, est grande. Mais une fois que d’épais nuages depuis de longs jours stationnaient entre lui et la terre, de sorte qu’il savait à peine encore si tout cela : le monde et les hommes et le temps, — n’avait pas été simplement un rêve, il rappela sa main droite qui depuis longtemps était restée exilée et s’était cachée en de petites œuvres insignifiantes. Celle-ci accourut avec empressement ; car elle croyait que Dieu voulait enfin lui pardonner. Lorsque Dieu la vit devant soi, dans sa beauté, sa jeunesse et sa force, il fut tenté de lui pardonner. Mais il réfléchit à temps, et, sans regarder, lui ordonna : « Tu vas descendre sur la terre. Tu y prendras la forme que tu vois aux hommes, et tu te mettras nue sur une montagne, afin que je puisse te voir distinctement. Dès que tu seras arrivée en bas, va chez une jeune femme et dis-lui, mais tout doucement : « Je voudrais vivre ». Il y aura d’abord autour de toi une petite obscurité, puis une grande obscurité qui s’appelle l’enfance, et ensuite tu seras un homme et tu monteras sur la montagne, ainsi que je te l’ai ordonné. Tout cela ne dure qu’un instant. Adieu. »
La main droite prit congé de la gauche, lui donna beaucoup de noms aimables. Oui, l’on affirme même que, soudain, elle se serait inclinée devant l’autre, et aurait dit : « O saint esprit ! » Mais déjà saint Paul s’approchait, coupait la main droite du bon Dieu, et un archange la recevait et l’emportait sous son large vêtement. De sa main gauche cependant Dieu couvrait la blessure pour empêcher que son sang ne coulât sur les étoiles, et de là ne retombât en tristes gouttes sur la terre. Peu de temps après, Dieu qui observait attentivement tout ce qui se passait en bas, remarqua que des hommes vêtus de fer se faisaient autour d’une certaine montagne plus nombreux et plus actifs qu’autour de toutes les autres. Et il attendit de voir apparaître sa main. Mais il ne vit paraître qu’un homme enveloppé d’un manteau rouge, semblait-il, et qui traînait avec peine une chose noire et vacillante. Au même instant, la main gauche de Dieu qui était couchée devant son sang ouvert, commença de s’agiter, et tout à coup, avant que Dieu pût l’en empêcher, elle quitta sa place et erra comme folle au milieu des étoiles et cria : « Oh, la pauvre main droite, et dire que je ne peux pas l’aider ». En même temps elle tiraillait le bras gauche de Dieu, à l’extrémité duquel elle était pendue, et s’efforçait de s’échapper. Mais toute la terre rougit du sang de Dieu, et l’on ne pouvait plus distinguer ce qui se passait en dessous. Il s’en fallut peu alors que Dieu ne mourût. Par un suprême effort il rappela sa main droite ; elle vint, pâle et tremblante, et se coucha à sa place, comme un animal malade. Mais la main gauche elle-même — qui cependant savait bien des choses puisqu’elle avait reconnu la main droite de Dieu, en bas, sur la terre, lorsque celle-ci, vêtue du manteau rouge, avait gravi la montagne — ne put apprendre de sa sœur ce qui, ensuite, s’était passé sur cette montagne. Cela doit avoir été effroyable. Car la main droite de Dieu ne s’en est pas encore remise, et elle ne souffre pas moins de son souvenir que de l’ancienne colère de Dieu qui n’a toujours pas pardonné à ses mains.
Ma voix se reposa un peu. L’étranger avait caché sa figure sous ses mains. Longtemps il demeura ainsi. Puis dit d’une voix que je connaissais depuis longtemps :
— Et pourquoi m’avez-vous raconté cette histoire ?
— Qui d’autre m’aurait compris ? Vous venez chez moi, sans rang, sans emploi, sans fonction temporelle, presque sans nom. Il faisait sombre lorsque vous êtes entré, mais je remarquai dans vos traits une ressemblance…
L’homme étranger leva un regard interrogateur.
— Oui, répondis-je à son regard muet, je pense souvent que peut-être la main de Dieu est de nouveau en route…
Les enfants ont appris cette histoire, et sans doute la leur a-t-on racontée de telle façon qu’ils ont tout compris ; car ils aiment cette histoire.
POURQUOI LE BON DIEU VEUT QU’IL Y AIT DES PAUVRES
L’histoire qui précède s’est tellement répandue que monsieur l’instituteur se promène dans la rue avec une expression profondément blessée. Je comprends cela. C’est toujours un danger pour un instituteur que les enfants tout à coup sachent quelque chose qu’il ne leur a pas lui-même raconté. L’instituteur doit être en quelque sorte le seul trou dans la planche par lequel on peut regarder dans le potager ; s’il y a encore d’autres trous, les enfants se pressent chaque jour autour d’un autre, et se lassent bientôt définitivement de cette vue. Je n’aurais pas retenu ici cette comparaison, car tous les instituteurs ne consentent peut-être pas à n’être que des trous ; mais l’instituteur dont je parle et qui est mon voisin, l’a lui-même qualifiée de « tout à fait pertinente ». Et dussiez-vous être d’un autre avis, c’est devant l’autorité de mon voisin que je m’incline.
Il était debout devant moi, reculait toujours de nouveau ses lunettes, et disait :
— Je ne sais pas qui a raconté cette histoire aux enfants, mais c’est certainement incorrect de surcharger et de tendre leur imagination par d’extraordinaires inventions comme celles-ci. Il s’agit d’une sorte de conte…
— Je l’ai par hasard entendu raconter, l’interrompis-je.
(Et ce disant, je ne mentais pas, car, en effet, depuis ce soir-là, il m’avait été rapporté par madame ma voisine).
— Ah voilà ! fit l’instituteur à qui cela semblait facilement explicable. Eh bien, qu’en pensez-vous ?
J’hésitai, aussi reprit-il très vite :
— Tout d’abord il me semble incorrect d’utiliser librement et de son propre chef des matières religieuses et surtout bibliques. Tout cela a été évidemment exprimé dans le catéchisme de telle manière que cela ne peut être mieux dit.
Je voulus faire une remarque, mais me rappelai au dernier instant que l’instituteur avait dit : « tout d’abord » ; et que par conséquent la syntaxe et le sain équilibre de la phrase exigeaient un « ensuite », peut-être même un « et enfin », avant que je pusse me permettre d’ajouter quoi que ce fût. C’est ce qui arriva en effet. Mais, comme l’instituteur a transmis à d’autres encore qui l’oublieront aussi peu que moi, cette phrase dont la construction sans défaut emplira d’aise tous les connaisseurs, je ne veux que rappeler encore ce qui, après ces belles paroles annonciatrices « et enfin », venait comme le finale d’une ouverture :
— … Et enfin… (tout en négligeant la conception très fantastique du thème) il me semble que le sujet n’a même pas été suffisamment pénétré et envisagé dans tous les sens. Si j’avais le temps d’écrire des histoires…
— Il vous semble donc que quelque chose manque dans ladite histoire ? ne pus-je me retenir de l’interrompre.
— Oui, plus d’une chose. Du point de vue de la critique littéraire, en quelque sorte. Si vous me permettez de vous parler en confrère…
Je ne compris pas ce qu’il voulait dire et répliquai avec modestie :
— Vous êtes trop aimable, mais je n’ai pas que je sache exercé dans l’enseignement aucune…
Un souvenir, tout à coup, me revint, je m’interrompis, et il poursuivit d’un ton plus froid :
— Pour ne citer qu’un défaut, il n’est pas possible d’admettre que Dieu (en supposant que nous commencions par accepter le sens même de l’histoire), il n’est pas possible que Dieu, dis-je, — que Dieu donc n’ait fait aucune autre tentative pour voir un homme, tel qu’il est, je veux dire…
A présent je croyais pouvoir de nouveau me concilier les bonnes grâces de monsieur l’instituteur. Je m’inclinai légèrement et commençai :
— Tout le monde sait, cher monsieur, que vous vous êtes consacré avec beaucoup de dévouement (et, si j’ose m’exprimer ainsi, non sans être payé de retour), à la question sociale.
Monsieur l’instituteur sourit.
— Je puis donc admettre que ce dont je me propose dans la suite de vous faire part, n’est pas trop éloigné de votre intérêt, d’autant plus que je puis le rattacher à votre dernière et très pénétrante remarque.
Il me regarda avec étonnement :
— Dieu, par hasard, aurait-il ?…
— En effet, confirmai-je, Dieu est justement en train de faire une nouvelle tentative.
— Vraiment ? s’écria l’instituteur. Sait-on cela dans les milieux autorisés ?
— Je regrette de ne pouvoir vous le dire, déplorai-je, je ne suis pas en rapports avec ces milieux, mais si vous voulez bien quand même entendre ma petite histoire ?
— Vous me rendriez un réel service.
L’instituteur enleva ses lunettes et en essuya les verres avec soin, tandis que ses yeux nus avaient honte.
Je commençai :
— Un jour le bon Dieu regardait dans une grande ville. Comme tout ce remue-ménage fatiguait ses yeux (à la vérité les rets de fils électriques n’y contribuaient pas peu), il décida de confiner ses regards pour quelque temps à une haute maison de rapport, parce que ce serait beaucoup moins fatigant. En même temps il se souvint de son ancien désir de voir une fois un homme vivant, et dans ce but ses regards plongèrent, en remontant peu à peu, dans les fenêtres des divers étages. Les gens du premier (c’était un riche commerçant avec sa famille), n’étaient pour ainsi dire que vêtements. Non seulement toutes les parties de leur corps étaient couvertes d’étoffes précieuses, mais les contours extérieurs même de ces habits montraient en beaucoup d’endroits une telle forme qu’aucun corps ne pouvait se dissimuler dessous. Au deuxième étage il n’en allait guère mieux. Les gens du troisième étaient sans doute beaucoup moins couverts, mais ils étaient si sales que le bon Dieu ne distinguait que des sillons gris et que dans sa bonté il était déjà tout prêt à leur ordonner de produire des fruits. Enfin, sous le toit, dans une petite chambre mansardée, le bon Dieu trouva un homme, vêtu d’un méchant habit, qui était occupé à pétrir de la glaise. « Oho, d’où tiens-tu cela ? » l’interpella-t-il. L’homme ne retira même pas sa pipe des dents, et grommela : « Le diable sait d’où. J’aimerais bien mieux n’être qu’un cordonnier. On est assis là, toute la sainte journée, et l’on s’échine. » Et le bon Dieu eut beau poser d’autres questions encore, l’homme était de mauvaise humeur et ne répondait plus. Jusqu’au jour où arriva pour lui une grande lettre du maire de cette ville. Alors, sans que le bon Dieu l’eût même interrogé, il se mit à tout lui raconter. Depuis si longtemps il n’avait plus reçu de commande. Maintenant, tout à coup, il devait faire une statue pour le parc municipal, et elle devait s’appeler : la Vérité. L’artiste travailla jour et nuit dans un atelier lointain, et en voyant cela, le bon Dieu retrouvait de vieux souvenirs. S’il n’en avait toujours encore voulu à ses mains, il aurait peut-être de nouveau entrepris quelque chose.
» Mais lorsque vint le jour où la statue qui s’appelait la Vérité, devait être portée à sa place, au jardin, où Dieu aussi eût pu la voir dans sa perfection, il y eut un gros scandale, car une commission de conseillers municipaux, de professeurs et d’autres personnages d’importance avait réclamé que la statue fût en partie vêtue avant que le public l’eût sous les yeux. Le bon Dieu ne put comprendre pourquoi, tant l’artiste poussait des jurons. Les conseillers municipaux et les professeurs lui ont fait commettre ce péché, et le bon Dieu sûrement prendra sur ceux… Mais qu’avez-vous, cher monsieur ? Vous toussez terriblement !
— C’est déjà passé, répondit mon instituteur d’une voix tout à fait claire.
— D’ailleurs je n’ai plus que peu de chose à vous apprendre. Le bon Dieu quitta la maison de rapport et le parc municipal, et il allait déjà retirer son regard, d’un seul mouvement, comme on tire une ligne de l’eau, pour voir si rien n’a mordu. Or justement il y avait quelque chose à l’hameçon : une toute petite maison habitée par plusieurs hommes, à peine vêtus, car ils étaient très pauvres. « C’est donc cela ? pensa le bon Dieu. Il faut que les hommes soient pauvres. Ceux-ci, me semble-t-il, sont déjà très pauvres, mais je veux les rendre pauvres au point qu’ils n’aient même plus une chemise à se mettre. » Ainsi en décida le bon Dieu.
Je fis une pause pour indiquer que j’étais au bout de mon histoire. Monsieur l’instituteur cependant n’était pas satisfait ; il trouvait mon conte aussi peu achevé et arrondi que le précédent.
— Oui, m’excusai-je, à présent il faudrait qu’arrivât un poète qui inventât à cette histoire quelque conclusion fantastique, car en réalité elle n’est pas encore finie.
— Comment cela ? fit monsieur l’instituteur, et il me regarda d’un air attentif.
— Mais, cher monsieur, lui rappelai-je, comme vous avez la mémoire courte ! N’êtes-vous pas le président de l’œuvre de charité qui fonctionne ici ?
— Oui, je le suis depuis une dizaine d’années et…
— C’est justement cela. Vous et votre œuvre, vous empêchez le plus souvent Dieu d’atteindre son but. Vous habillez les gens.
— Mais je vous en prie, monsieur, fit modestement l’instituteur, ce n’est que de l’élémentaire charité, et qui ne peut être que très agréable à Dieu.
— Ah, on est sans doute convaincu de cela dans les milieux autorisés ? demandai-je sans un soupçon de malice.
— Bien entendu, on l’est. En ma qualité de président de notre œuvre j’ai même dû entendre plus d’une parole élogieuse. Soit dit entre nous, à l’occasion de la prochaine promotion on veut même reconnaître mon activité en… vous comprenez ?
Monsieur l’instituteur rougit pudiquement.
— Mes meilleurs souhaits, répondis-je.
Nous nous tendîmes la main et monsieur l’instituteur s’en fut d’un pas si digne et si mesuré que je suis convaincu qu’il a dû arriver en retard à l’école.
Comme je l’ai appris plus tard, une partie de cette histoire (autant qu’elle pouvait leur convenir), est quand même parvenue aux enfants. Monsieur l’instituteur aurait-il inventé une conclusion ?
COMMENT LA TRAHISON VINT EN RUSSIE
J’ai encore un ami, ici, dans le voisinage. C’est un homme blond et paralytique qui, l’été comme l’hiver, a sa chaise tout contre la fenêtre. Il peut paraître très jeune ; oui, dans son visage qui écoute il y a parfois quelque chose de presque puéril. Mais d’autres jours au contraire il vieillit, les minutes passent sur lui comme des années, et soudain il est un vieillard dont les yeux las ont presque déjà lâché la vie. Nous nous connaissons depuis longtemps. D’abord nous nous regardions toujours, plus tard, involontairement, nous nous sourîmes, pendant une année nous nous saluâmes, et, Dieu sait depuis quand, nous nous racontons ceci et cela, sans choix, comme cela vient.
— Bonjour, appela-t-il lorsque je passai. (Et sa fenêtre était encore ouverte sur le riche et calme automne.) Il y a longtemps que je ne vous ai pas vu.
— Bonjour Ewald.
Je m’approchai de la fenêtre, comme j’en ai l’habitude, en passant.
— J’étais en voyage.
— Où étiez-vous ? demanda-t-il avec des yeux impatients.
— En Russie.
— Oh ! si loin ?
Il se pencha en arrière, et puis :
— Quelle espèce de pays est-ce, la Russie ? Très grand, n’est-ce pas ?
— Oui, répondis-je, grand et en outre…
— Ai-je posé une question stupide ? interrompit Ewald en souriant, et il rougit.
— Non, Ewald, au contraire. Comme vous me demandez : Quelle espèce de pays est-ce ? bien des choses m’apparaissent plus clairement. Par exemple, les frontières de la Russie.
— A l’est ? s’enquit mon ami.
Je pensai : « Non ».
— Au nord, interrogeait le paralytique.
— Voyez-vous, me vint-il à l’esprit, l’habitude de lire des cartes a gâté les hommes. Tout n’y est-il pas montré en un plan égal et lisse ? Lorsqu’ils ont nommé les trois continents, ils croient avoir tout fait. Un pays n’est pourtant pas un atlas. Il a des montagnes et des abîmes. En haut et en bas aussi, il doit toucher à quelque chose.
— Hum, réfléchit mon ami, vous avez raison. A quoi la Russie pourrait-elle confiner de ces deux côtés-là ?
Soudain, le malade leva les yeux comme un jeune garçon.
— Vous le savez, m’écriai-je.
— Peut-être à Dieu ?
— Oui, confirmai-je, à Dieu.
— Ah oui, approuva mon ami d’un air de comprendre. Ce n’est qu’ensuite que lui vinrent quelques doutes.
— Dieu est-il donc un pays ?
— Je ne crois pas, répondis-je, mais dans les langues primitives beaucoup de choses portent les mêmes noms. Il y a sans doute là un empire qui s’appelle Dieu. Les peuples simples souvent ne savent pas distinguer leur pays de leur empereur ; tous deux sont grands et bons, terribles et grands.
— Je comprends, dit lentement l’homme assis près de la fenêtre. Et ce voisinage, le sent-on en Russie ?
— On le sent à chaque occasion. L’influence de Dieu y est toute puissante. Quoi que l’on apporte, là-bas, qui vient d’Europe, ce ne sont jamais que des pierres, dès qu’elles ont traversé la frontière. Parfois des pierres précieuses, mais seulement bonnes pour les riches, les hommes prétendus « cultivés », tandis que de l’autre côté, de l’autre empire, vient le pain dont vit le peuple.
— Et le peuple, sans doute, en a en surabondance ?
J’hésitai :
— Non, ce n’est pas le cas. L’importation de Dieu est rendue plus difficile par certaines circonstances.
Je tentai de le détourner de cette pensée :
— Mais on a adopté beaucoup des coutumes de ce vaste voisinage. Tout le cérémonial, par exemple. On s’adresse au tsar presque comme à Dieu.
— Ah, on ne lui dit donc pas : Votre Majesté ?
— Non, on les appelle tous deux : petit père.
— Et l’on s’agenouille devant tous deux ?
— On se jette à terre devant eux, on touche du front le sol, on pleure et on dit : « J’ai péché, pardonne-moi, petit père ». Les Allemands qui voient cela prétendent que c’est un esclavage indigne. Je pense autrement. Que signifie la génuflexion ? Elle veut dire : j’ai du respect. Mais il suffit pour cela de se découvrir, dit l’Allemand. Oui, sans doute le salut, la révérence, sont en quelque sorte aussi des expressions de déférence, des abréviations qui se sont formées dans des pays où il n’y avait pas assez d’espace pour que tout le monde pût s’étendre par terre. Mais on se sert bientôt mécaniquement des abréviations, sans plus prendre conscience de leur signification. C’est pourquoi il est bon d’écrire en entier, partout où le temps et l’espace le permettent, cette belle et importante parole : Respect.
— Oui, si je le pouvais, je m’agenouillerais aussi, rêvait le paralytique.
— Mais, poursuivis-je après une pause, beaucoup d’autres choses en Russie viennent encore de Dieu. On a le sentiment que chaque chose nouvelle, chaque vêtement, chaque plat nouveau, chaque vertu et même chaque péché doivent d’abord être autorisés par lui, avant d’entrer en usage.
Le malade me regarda, d’un air presque effrayé.
— Ce n’est que sur un conte que je m’appuie en disant cela, me hâtai-je de le rassurer, une bylina, comme on dit, ce qui signifie : une chose qui a été. Je veux brièvement vous en dire le contenu. Le titre est : « Comment la trahison vint en Russie ».
Je m’appuyai contre la fenêtre, et le paralytique ferma les yeux comme il faisait volontiers, lorsqu’une histoire commençait quelque part.
— Le terrible tsar Ivan voulait imposer un tribut aux princes qui étaient ses voisins et les menaçait d’une grande guerre s’ils n’envoyaient pas de l’or à Moscou, dans la ville blanche. Les princes, après avoir tenu conseil, dirent comme un seul homme : « Nous te proposons trois énigmes. Viens, au jour que nous t’indiquons, en Orient, près de la pierre blanche, où nous serons réunis, et apporte-nous les trois solutions. Si elles sont justes, nous te donnons aussitôt les douze tonnes d’or que tu nous réclames. » Tout d’abord le tsar Ivan Vassiliévitch réfléchit, mais les nombreuses cloches de sa ville blanche le dérangeaient. Alors il convoqua ses savants et ses conseillers, et tous ceux qui ne pouvaient pas répondre à ses questions, il les faisait conduire sur la grande place rouge où l’on construisait justement l’église consacrée à Vassili le Nu, et il les faisait tout simplement décapiter. Cette occupation faisait passer le temps si vite que, soudain, il se trouva en route pour l’Orient et la pierre blanche où l’attendaient les princes. Il n’avait de réponse à aucune des trois énigmes, mais la chevauchée est longue et il lui restait toujours encore la chance de rencontrer un sage ; car, en ce temps-là, beaucoup de sages étaient en fuite, parce que tous les rois avaient l’habitude de leur faire couper la tête lorsqu’ils ne leur paraissaient pas assez sages. Cependant aucun sage ne paraissait à l’horizon, mais un matin il aperçut un vieux paysan barbu qui bâtissait une église. Celui-ci en était déjà arrivé à la charpente, et il était occupé à poser sur elle les petits chevrons. Or c’était vraiment curieux d’observer que le vieux paysan descendait toujours de nouveau de l’église, pour chercher un à un les chevrons qui étaient entassés en bas, au lieu d’en prendre beaucoup à la fois dans son long caftan. Aussi devait-il toujours de nouveau descendre et monter à l’échelle, et l’on ne pouvait pas du tout prévoir, si, de cette manière, il réussirait jamais à fixer ces centaines de chevrons. Le tsar s’impatienta :
— Idiot, s’écria-t-il (c’est ainsi qu’en Russie on interpelle d’ordinaire les paysans), idiot, tu devrais prendre une sérieuse charge de bois, et puis escalader ton église, ce serait beaucoup plus simple.
Le paysan qui était justement descendu, s’arrêta, tint la main au-dessus des yeux, et répondit :
— Laisse-moi plutôt faire, tsar Ivan Vassiliévitch, chacun entend son métier mieux que les autres ; mais puisque te voici justement, je veux te donner les réponses aux trois énigmes que tu devras connaître, en Orient, non loin d’ici, à la pierre blanche.
Et il lui inculqua les trois réponses, l’une après l’autre. D’étonnement le tsar ne parvenait même pas à le remercier.
— Que dois-je te donner pour ta récompense ? demanda-t-il enfin.
— Rien, fit le paysan, qui saisit un chevron et voulut remonter à l’échelle.
— Halte, ordonna le tsar. Cela ne peut aller ainsi. Il faut que tu formes un vœu.
— Eh bien, petit père, si tu l’ordonnes, envoie-moi une des douze tonnes d’or que tu recevras des princes, en Orient.
— Bien, approuva le tsar. Je te donne une tonne d’or.
Puis il s’en fut au galop, pour ne pas oublier entre temps les réponses.
Plus tard, lorsque le tsar fut revenu de l’Orient, avec les douze tonnes, il s’enferma dans son palais, à Moscou, au milieu du Kremlin à cinq portes, et vida une tonne après l’autre sur le parquet luisant de la salle, jusqu’à ce qu’il eût devant lui une véritable montagne d’or qui projetait une grande ombre noire sur le sol. Oublieux de sa promesse, le tsar avait vidé la douzième tonne. Il voulut de nouveau la remplir, mais regretta de devoir enlever une telle quantité d’or de ce magnifique monceau. La nuit, il sortit dans la cour, puisa du sable fin dans la tonne jusqu’à ce qu’elle fût aux trois quarts pleine, rentra sans bruit dans son palais, étendit l’or par-dessus le sable, et, le lendemain matin, envoya la tonne par un messager dans la région de la vaste Russie où le vieux paysan bâtissait son église. Lorsque celui-ci vit arriver le messager, il descendit de son toit qui n’était toujours pas achevé, et appela :
— N’approche pas, mon ami. Repars avec ta tonne qui contient trois quarts de sable et à peine un petit quart d’or. Je n’en ai pas besoin. Dis à ton maître que jusqu’à présent il n’y avait pas eu de trahison en Russie. Ce sera sa faute à lui, si dorénavant il devait s’apercevoir qu’il ne peut compter sur personne ; car il a montré comment on trahit, et de siècle en siècle son exemple, dans toute la Russie, trouvera beaucoup d’imitateurs. Je n’ai pas besoin d’or, je peux vivre sans or. Je n’attendais pas de l’or de lui, mais de la véracité et de la probité. Au lieu de cela, il m’a trompé. Répète cela à ton maître, le terrible tsar Ivan Vassiliévitch qui est assis dans sa blanche ville de Moscou, avec sa mauvaise conscience et sa robe garnie d’or.
Après quelques instants de chevauchée, le messager se retourna encore une fois : le paysan et son église avaient disparu. Et là où avait été le tas de chevrons la terre était plate et vide. Alors l’homme, épouvanté, prit le galop vers Moscou, arriva hors d’haleine devant le tsar et lui raconta assez confusément ce qui venait d’arriver, et que le prétendu paysan n’avait été nul autre que Dieu.
— Je me demande s’il avait raison, fit mon ami à voix basse, lorsque le dernier écho de mon histoire se fut perdu.
— Peut-être, répondis-je, mais vous savez, le peuple est superstitieux.
— Dommage, dit sincèrement le paralytique.
— Ne voulez-vous pas me raconter bientôt une nouvelle histoire ?
— Volontiers, mais à une condition.
Je m’approchai encore une fois de la fenêtre.
— Laquelle ? s’étonna Ewald.
— Il faut qu’à l’occasion vous racontiez tout cela aux enfants du voisinage, le priai-je.
— Oh, les enfants viennent en ce moment si rarement chez moi.
Je le consolai :
— Ils viendront. Sans doute n’aviez-vous pas envie de leur raconter ces temps derniers, — peut-être faute de sujet, ou par excès de sujets. Mais lorsque quelqu’un sait une véritable histoire, pensez-vous que cela puisse demeurer longtemps secret ? Jamais de la vie ! Cela se répète, surtout entre enfants.
— Au revoir !
Sur ce je m’en allai.
Et le même jour encore les enfants ont entendu cette histoire.
COMMENT LE VIEUX TIMOFEI MOURUT EN CHANTANT
Quel bonheur de raconter à un paralytique ! Les hommes bien portants sont si peu stables ; ils considèrent toutes choses, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, et lorsque pendant une heure on a marché avec eux et qu’ils se tenaient à votre droite, il arrive que tout à coup ils vous répondent à votre gauche, parce qu’ils se sont avisés que ce serait plus poli et que cela témoignerait d’une meilleure éducation. De la part d’un paralytique on n’a rien de pareil à redouter. Son immobilité le rend semblable aux objets avec lesquels il entretient en effet les relations les plus intimes. Et il est en quelque sorte lui-même un objet, un objet qui non seulement écoute par son silence, mais encore par ses paroles rares et douces, par ses sentiments tendres et respectueux.
Je n’aime rien autant que de raconter à mon ami Ewald. Et je fus tout joyeux lorsqu’il m’appela de sa fenêtre quotidienne :
— J’ai quelque chose à vous demander.
Vite j’entrai chez lui et le saluai.
— D’où provient cette histoire que vous m’avez racontée dernièrement ? demanda-t-il enfin. Est-elle tirée d’un livre ?
— Hélas, oui, répondis-je. Les savants l’y ont ensevelie depuis qu’elle est morte ; il n’y a pas très longtemps de cela. Voici cent ans elle vivait encore, insoucieuse, sur beaucoup de lèvres. Mais les mots dont les hommes se servent à présent, ces mots lourds, difficiles à chanter, lui étaient hostiles, et lui enlevèrent une bouche après l’autre, jusqu’à ce qu’elle ne vécût plus que retirée, et pauvrement, sur quelques lèvres sèches, comme sur un douaire. Et elle périt là, sans descendance, et fut, comme on dit, enterrée avec tous les honneurs dans un livre où reposaient déjà d’autres histoires de la même origine.
— Et était-elle très âgée lorsqu’elle mourut ? demanda Ewald.
— Quatre à cinq cents ans, répondis-je en rapportant la vérité, et plusieurs de ses parents ont même atteint un âge beaucoup plus considérable.
— Comment ? Sans jamais reposer dans un livre ? s’étonna Ewald.
Je déclarai :
— Autant que je sache, elles ont toujours erré de bouche en bouche.
— Et n’ont jamais dormi ?
— Si. Lorsqu’elles s’étaient élevées de la bouche du chanteur, elles s’attardaient parfois dans un cœur où il faisait chaud et sombre.
— Les hommes étaient-ils donc assez tranquilles pour que les chansons pussent dormir dans leurs cœurs ?
Ewald me sembla très incrédule.
— Il faut bien que les choses aient été ainsi. On prétend qu’ils parlaient moins, qu’ils dansaient des danses qui grandissaient peu à peu et qui berçaient. Et surtout on dit qu’ils ne riaient pas à haute voix, comme cela devient aujourd’hui de plus en plus fréquent malgré notre degré de culture.
Ewald allait encore me poser une question, mais il se contint et sourit :
— Je vous interroge… je ne cesse de vous interroger… Mais peut-être vouliez-vous me raconter une histoire ?
Il me jeta un regard plein d’attente.
— Une histoire ? Je ne sais pas. Je voulais seulement dire que ces chansons étaient l’héritage de certaines familles. On les avait reçues et on les léguait à d’autres, non sans les avoir usées un peu par l’emploi quotidien, mais intactes néanmoins, comme une vieille bible que l’on se transmet de père en fils. Et les enfants déshérités se distinguaient de leurs frères par ceci qu’ils ne savaient pas chanter, ou du moins qu’ils ne connaissaient qu’une petite partie des chansons de leurs pères et aïeux, et ils perdaient avec les autres chansons la grande part d’expérience que toutes ces bylines et ces skaski contenaient aux yeux du peuple. C’est ainsi, par exemple, que Jegor Timofejevitch avait épousé contre la volonté de son père, le vieux Timofei, une belle jeune femme, et était parti avec elle pour Kiew, la ville sainte où se trouvent les tombeaux des plus grands martyrs de la sainte église orthodoxe. Le père Timofei, qui passait dans la région pour le chanteur le plus savant, à dix journées de ronde, maudit son fils et raconta à ses voisins qu’il était souvent convaincu de n’en avoir jamais possédé. Cependant il devint muet de regret et de tristesse. Et il chassait tous les jeunes gens qui s’introduisaient dans sa chaumière, pour devenir les héritiers des innombrables chansons qui étaient enfermées dans le vieillard comme à l’intérieur d’un violon poussiéreux.
« Père, petit père, donne-nous donc l’une ou l’autre de tes chansons. Vois, nous voulons les porter dans les bourgs, et tu les entendras retentir dans toutes les cours, lorsque le soir tombe, et que le bétail s’est calmé dans les étables. »
Mais le vieux, qui était toujours assis sur le poêle, secouait la tête du matin au soir. Il avait l’ouïe dure, et comme il ne savait pas si quelqu’un des jeunes gens qui guettaient à présent sans cesse autour de la maison, n’avait pas de nouveau supplié, il agitait en tremblant sa tête blanche, et faisait : Non, non ! jusqu’à ce qu’il s’endormît, — et puis encore une fois : non, dans son sommeil.
Il eût volontiers fait ce plaisir aux jeunes gens ; il regrettait lui-même que la poussière muette de son corps dût bientôt reposer sur ses chansons, peut-être dans très peu de temps. Mais s’il avait essayé de leur en enseigner une, il se serait sans doute souvenu de son Jegorouchka, et puis qui sait ce qui serait arrivé. Car, c’est seulement parce qu’il se taisait toujours, que jamais on ne l’avait entendu pleurer. Derrière chaque mot veillait un sanglot, et il devait toujours fermer la bouche, vite et doucement, pour qu’il ne s’échappât en même temps.
Le vieux Timofei, depuis très longtemps déjà, avait enseigné à son fils quelques chansons, et à l’âge de quinze ans celui-ci en savait plus long et chantait plus juste que tous les hommes du village et des environs. Néanmoins, le vieux disait à son fils, les jours de fête, lorsqu’il était un peu ivre :
— Jegorouchka, ma colombe, je t’ai déjà enseigné beaucoup de chansons, beaucoup de bylins, et aussi les légendes des saints, une presque pour chaque jour. Mais je suis, tu le sais, le plus savant de tout le gouvernement, et mon père connaissait toutes les chansons de la Russie, et même des chansons tartares. Tu es encore jeune, et c’est pourquoi je ne t’ai pas encore conté les plus beaux bylins, où il y a des mots pareils à des icones, et que l’on ne peut même pas comparer aux mots ordinaires. Et tu n’as pas encore appris à chanter ces mélodies que personne, fût-il cosaque ou paysan, n’a jamais pu entendre sans pleurer.
Timofei répétait cela à son fils, tous les dimanches et tous les jours de fête de l’année russe, c’est-à-dire assez souvent. Jusqu’à ce que celui-ci, après une discussion violente, disparût en même temps que la belle Ustjenka, la fille d’un pauvre paysan.
La troisième année qui suivit cet événement, Timofei tomba malade, à l’époque précisément où l’un de ces nombreux cortèges de pèlerins, qui de toutes les régions de l’empire se dirigent vers Kiew, allait se mettre en route. Et l’on vit alors Ossip, le voisin de Timofei, entrer chez le malade :
— Je pars avec les pèlerins, Timofei Ivanitch, permets-moi de t’embrasser encore une fois.
Ossip n’était pas un grand ami du vieillard, mais à présent qu’il allait entreprendre ce long voyage, il jugea nécessaire de prendre congé de lui comme d’un père.
— Je t’ai quelquefois offensé, fit-il en sanglotant, pardonne-moi, mon petit cœur, c’était la boisson, et tu sais qu’on n’en peut rien. Mais je vais prier pour toi et j’allumerai un cierge. Adieu, Timofei Ivanitch, porte-toi bien, mon petit père ; peut-être guériras-tu, si Dieu le veut, et tu nous chanteras de nouveau quelque chose. Oui, oui, voilà bien longtemps que tu ne nous as plus rien chanté. Quelles chansons étaient-ce donc ? Celle de Djuk Stépanovitch par exemple, crois-tu donc que je l’aie oubliée ? Que tu es bête ! Je la sais bien par cœur. Pas comme toi, naturellement : pardi, tu connaissais ton affaire. Dieu t’avait accordé cela comme il accorde à d’autres ceci. A moi par exemple…