BAGNEUX DE VILLENEUVE
LE BAISER
EN GRÈCE
LES PRÉCEPTES DU BAISER CONJUGAL — LE BAISER ET LA PHILOSOPHIE — DICTÉRIADES, COURTISANES ET AULÉTRIDES — TARIFS DU BAISER — TABLEAUX VIVANTS — CONCOURS DE BEAUTÉ — LA SCIENCE DU BAISER — LE BAISER DE SAPHO ET D’ALCIBIADE
H. DARAGON, ÉDITEUR
30, RUE DUPERRÉ, 30
PARIS
Il a été tiré de ce livre sept cent soixante-sept exemplaires numérotés
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No
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LA NUIT DE NOCES DE DAPHNIS ET CHLOÉ
BAGNEUX DE VILLENEUVE
LE BAISER
EN GRÈCE
Le Baiser et la philosophie — Le Baiser conjugal — Les grandes Hétaïres — Le Baiser vénal — La Science du Baiser — Le Baiser dans les Arts — Le Baiser de Sapho et d’Alcibiade — Le Culte du Baiser
H. DARAGON, ÉDITEUR
30, RUE DUPERRÉ, 30
PARIS
CHAPITRE PREMIER
Le Baiser conjugal
La femme instrument de reproduction. — Les andromanes de Sparte. — L’initiation de la femme au baiser. — Les préceptes du baiser conjugal. — Le gynécée : maquillage et intrigues galantes. — Contrat de concubinage. — L’empalement de l’adultère. — L’union incestueuse.
« Nous avons des courtisanes pour le plaisir, des concubines (des pallaques) pour avoir soin de nos personnes, et des épouses pour qu’elles nous donnent des enfants, pour qu’elles règlent fidèlement l’intérieur de nos maisons. »[1]
[1] Plaidoyer contre Nééra.
Voilà qui est parler franc. L’orateur qui s’exprime en ces termes — et devant des magistrats — quel qu’il soit (on peut en effet contester que Démosthène ait vraiment prononcé le plaidoyer contre Nééra) sait bien qu’il ne risque pas de froisser le sentiment public, non plus que d’attenter à la morale légale : il constate, il enregistre le classement des femmes à Athènes, tel que les mœurs l’ont établi, tel que les mœurs le maintiennent.
Pour le baiser de volupté, la recherche du plaisir, la satisfaction de l’instinct lubrique même ; pour l’art ou la science du baiser enfin, l’Athénien a l’hétaïre et la courtisane.
Pour les exigences quotidiennes, ou plus modestement périodiques, de ses sens, il garde à sa portée une pallaque, qui peut en quelque façon être associée à la vie familiale.
Enfin pour perpétuer sa race, veiller au foyer, élever les enfants, il choisit une jeune fille de famille honorable et l’enferme au gynécée à l’abri de toute tentation.
Hors de toute prétention à la philosophie, il est bien permis de constater que cette organisation était manifestement profitable et commode au sexe fort, en prévoyant jusqu’à la satisfaction du vice, du moins de ce que nous avons ainsi dénommé ; car les anciens ne regardaient pas du même œil que nous « les plaisirs de l’amour ». Chez eux les devoirs et les sentiments de famille étaient une chose, une chose grave, étroitement liée à la religion nationale ; et c’en était une autre, tout aussi grave peut-être, que de satisfaire aux besoins de la chair. Les dieux auraient mauvaise grâce à les condamner, puisque eux-mêmes s’y livraient avec impétuosité, avec voracité. Il convenait seulement de maintenir le respect et l’intégrité du foyer familial, sauvegarde de l’ordre et de la grandeur du pays.
Au foyer il importe surtout de préserver l’ignorance de la jeune fille. C’est pourquoi les vierges d’Athènes étaient presque condamnées à la clôture asiatique dans un appartement qui, leur étant réservé, prenait le nom de Parthénon.
Déjà dans les temps primitifs la jeune fille aurait été blâmée qui, sans l’aveu de son père et de sa mère, se serait mêlée aux hommes avant d’avoir célébré publiquement son union[2]. Et la situation ne s’est guère modifiée avec le temps. L’éducation de la jeune fille, à Athènes, était faite dans le gynécée ; elle n’allait ni à la palestre, ni à l’école. Elle se mariait très jeune, et par conséquent très ignorante ; elle suivait un étranger, dès l’âge nubile, sans être consultée sur son choix, sans le connaître, sans l’avoir vu. Elle n’est élevée que pour l’hyménée. Les épigrammes funéraires de jeunes filles mortes prématurément expriment toujours le regret du lit nuptial[3].
[2] Homère, Odyssée, VIII.
[3] Anthologie grecque : Epigrammes funéraires, 487 sqq., 604, 649.
A Sparte, sous l’impulsion de Lycurgue, l’éducation des jeunes filles a un caractère tellement masculin que les Lacédémoniennes étaient généralement traitées, non sans mépris, d’andromanes. Le législateur voulut que les filles se fortifiassent en s’exerçant à la course, à la lutte, à lancer le disque et le javelot, afin que les enfants qu’elles concevraient prissent une plus forte constitution dans des corps robustes, et qu’elles-mêmes, endurcies par ces exercices, supportassent avec plus de courage et de facilité les douleurs de l’enfantement. Pour prévenir la mollesse d’une éducation sédentaire, il les accoutuma à paraître nues en public, comme les jeunes gens ; à danser, à chanter à certaines solennités en présence de ceux-ci. Leur nudité, dit l’historien, n’avait rien de honteux, parce que la vertu leur servait de voile !
Il ajoute cependant que ces danses et ces exercices étaient une amorce pour le mariage : car les jeunes filles, à se « donner ainsi des coups de pieds dans le derrière », comme dit plaisamment Lampito, gagnaient un teint vermeil, une vigueur à étrangler un taureau, des seins superbes que Lysistrata paraît éprouver une certaine joie à tâter[4].
[4] Plutarque, Lycurgue, ch. XXI, XXII ; Aristophane, Lysistrata.
La vertu est d’ailleurs préservée aussi sévèrement que la vie même : car l’attentat à la pudeur sur une jeune fille était puni de mort. Il paraît donc difficile d’admettre l’assertion du philosophe académique Agnon, rapportant que chez les Spartiates il était permis par les lois de jouir des jeunes filles avant leur mariage, comme des jeunes garçons.
Mais il ne faut pas davantage s’imaginer que le baiser virginal était exempt de tout désir charnel. Solon lui-même a loué dans ses vers « la beauté attrayante des cuisses et le miel d’un doux baiser ». Et c’est encore de « la beauté adorable des chastes cuisses » que parlent Eschyle et Sophocle sur la scène[5].
[5] Athénée, Banquet des savants, XIII, 8.
Ce fut chez les Athéniens que Cécrops établit le premier l’union individuelle d’un homme et d’une femme, car, avant lui, les femmes étaient en commun, et en usait qui voulait, au gré de sa passion ; personne, par suite, ne connaissait son père, dans le nombre de ceux qui avaient donné le baiser d’amour à leur mère.
Mais s’il n’était permis d’épouser qu’une femme, on gardait la liberté d’avoir légalement des enfants d’une seconde, comme concubine, cette dernière n’étant pas citoyenne. Ce décret avait été motivé par la nécessité d’assurer aux femmes, malgré le petit nombre des hommes, la jouissance du baiser sexuel sous une forme avouable[6].
[6] Athénée, Banquet, XIII, 1.
Les lois anciennes consacraient, en matière matrimoniale, la souveraineté masculine. Les Grecs achetaient leurs femmes. Dans Homère, Agamemnon offre une de ses filles à Achille, en échange de ses services ; Othryonée demande à Priam sa fille Cassandre pour prix des secours qu’il lui apporte ; Boros obtient celle de Pellé, moyennant une forte somme ; enfin, Hector avait acheté Andromaque à son père Eetion[7].
[7] Homère, Iliade, IX, 145, 288 ; XVI, 178, 190, 472.
L’union de l’homme et de la femme n’est d’ailleurs formée que pour la procréation d’enfants légitimes. Au jour du mariage, le père ou le tuteur de la fiancée prononçait la formule sacramentelle : « Je vous l’accorde afin que vous donniez des citoyens à la république. »
Aussi l’âge légal du mariage pour le mari est-il l’âge de la puberté, c’est-à-dire dix-huit ans. La femme, quoique impubère, peut être donnée par contrat, mais la consommation du mariage ne peut avoir lieu qu’après que la femme a atteint la majorité requise pour le mariage. Il ne semble pas cependant qu’un âge ait été fixé par la loi : d’après un plaidoyer de Démosthène, ce serait quinze ans, tandis que Xénophon semble dire qu’une jeune fille pouvait affronter le baiser conjugal à treize et même à douze ans[8].
[8] Xénophon, Économiques, VII, 5.
Des sacrifices religieux précédaient la célébration du mariage, pour solliciter des dieux la fécondité de l’union des deux époux. La veille de la cérémonie avait lieu la loutrophorie, ou bain nuptial. En Troade, les fiancés se baignaient dans le Scamandre en prononçant rituellement : « Reçois, ô Scamandre, ma virginité. » Les Athéniens se servaient de l’eau de la fontaine Callirhoé, et le bain nuptial était apporté à la fiancée par un cortège de jeunes gens et de jeunes filles, en musique[9].
[9] Collignon-Couve, Catalogue des vases du Musée national d’Athènes, no 1225.
Au jour du mariage, le banquet réunissait parents et amis, qui se réjouissaient sans contrainte du grand acte. La mariée, entièrement couverte d’un voile, y assistait, placée au milieu des femmes : il lui était servi un gâteau de sésame, emblème de fécondité, parce que le sésame est, de toutes les graines, celle qui se reproduit le plus abondamment[10].
[10] Aristophane, La Paix.
Après le repas, la mariée était conduite en char à la maison de l’époux, au son des chants d’hymen :
O Hymen ! ô Hyménée !
Vous aurez une jolie maison, pas de soucis,
Et de bonnes figues. O Hymen ! ô Hyménée !
O Hymen ! ô Hyménée !
Le fiancé en a une grande et grosse ;
La fiancée en a une bien douce[11].
[11] Aristophane, La Paix.
Avant d’entrer dans la chambre nuptiale, l’usage voulait que l’épousée mangeât un coing, fruit qui passait pour le symbole de la fécondité. Sous ces auspices d’une heureuse précision, elle allait à sa besogne de reproductrice.
A Sparte, les formalités étaient réduites à leur plus simple expression. Le mariage des filles était fixé à vingt-quatre ans, après que la période du développement corporel par la gymnastique est terminée. Le mariage est d’ailleurs imposé à tout le monde et l’Etat se fait pourvoyeur de maris et de femmes.
D’après Ermippe, cité par Athénée, il y avait à Lacédémone une grande salle obscure où l’on enfermait les jeunes filles à marier ; ensuite on y introduisait les jeunes gens qui n’avaient pas encore d’épouses ; celle que chacun prenait, sans choix, dans cette obscurité, devenait la sienne, et sans dot[12].
[12] Athénée, Banquet, XIII, 1. — Elien, Histoires diverses, VI, 4.
Dès qu’une jeune fille avait été choisie, par ce moyen ou quelqu’autre moins aveugle, on la couchait sur une paillasse et on la laissait seule, sans lumière. Le nouveau marié, qui n’était ni pris de vin, ni énervé par les plaisirs, mais sobre à son ordinaire, se glissait auprès d’elle, lui déliait la ceinture et la portait dans un lit. Dès qu’il avait accompli les rites du baiser conjugal, il se retirait dans la chambre commune des jeunes gens. Ainsi en était-il les nuits suivantes, et quelquefois des maris avaient des enfants qu’ils ne s’étaient pas encore montrés en public avec leurs femmes. Cette méthode, d’une discrétion confinant à la honte, entretenait la vigueur et la fécondité des époux et prévenait la satiété d’un commerce habituel qui use le sentiment et les forces[13].
[13] Plutarque, Lycurgue, XXIII.
La femme était si bien considérée comme un instrument de reproduction, qu’un homme vieux ou impuissant, n’ayant pas de fils, pouvait autoriser sa femme à agréer le baiser fécondant d’un jeune homme qu’il estimait. Toutefois, pour prévenir les abus de cette coutume, des magistrats étaient chargés spécialement de surveiller la conduite des femmes.
Pendant le siège de Messine, qui dura dix ans, les jeunes gens de l’armée furent envoyés à Sparte pour féconder toutes les filles nubiles, afin qu’il n’y eût pas de solution de continuité dans le mouvement ordinaire de la population[14].
[14] Plutarque, Lycurgue, XXIV.
Solon avait été moins brutal. Toutefois, la femme n’était guère mieux considérée, à Athènes, comme personne morale. En passant du gynécée de son père dans celui de son époux, la jeune épousée n’était destinée qu’à devenir la mère des enfants qu’elle lui donnerait et l’intendante de la maison qui lui était confiée.
On pouvait aussi à Athènes, toujours sous prétexte de reproduction, emprunter la femme d’un autre, sans que la loi intervînt dans ces sortes de transactions. Au reste, le mari pouvait et devait sans doute, du moins à l’origine, répudier la femme stérile comme inutile, pour chercher ailleurs une union féconde[15].
[15] Hérodote, Histoires, V, 395.
Cependant, désireux de réaliser l’union, le législateur réglemente le baiser conjugal qu’il prescrit de donner au moins trois fois par mois. Et si un mari impuissant a épousé une riche héritière, celle-ci peut solliciter le baiser d’un des parents de son mari, à son choix[16].
[16] Plutarque, Solon, XXVI, XXIX.
Plutarque ajoute à ce code un peu sec des préceptes plus tendres :
« On demandait à une jeune Lacédémonienne si elle s’était approchée de son mari : « Non, répondit-elle, mais il s’est approché de moi ». C’est ainsi que devra se conduire une épouse pudique ; ne fuyant ni ne recevant d’un air morose les avances de son mari, jamais non plus elle ne les provoquera. L’une se sent de la courtisane effrontée ; l’autre manque de grâce et d’amour, et devient une preuve d’indifférence ou de dédain. »
« Partout et toujours il faut que les époux évitent de s’offenser ; mais ils le doivent surtout lorsqu’ils reposent ensemble sur l’oreiller ; car il serait difficile de trouver le temps et le lieu où puissent s’apaiser les discordes, les querelles et les colères qui naîtraient dans cet asile du repos et de la tendresse. »
« Saint et respecté doit être l’acte mystérieux qui, comme le labourage pour la terre, est l’origine de la fécondité conjugale, dont la naissance des enfants est le but et la fin naturelle. En raison de son caractère sacré, l’homme et la femme unis par le mariage ne doivent s’approcher que religieusement et sagement de cette source de la vie, et il n’est pas pour eux de devoir plus impérieux que de s’abstenir de toute conjonction illicite ; de regarder comme un crime toute tentative de n’en recueillir aucun fruit, ou de se laisser aller, quand ce fruit est produit, à en rougir ou à le cacher. »[17]
[17] Platon, Préceptes du mariage, traduction du Dr Seraine, 17, 38, 41.
Les pratiques que, depuis un siècle environ, nous avons dénommées « malthusiennes », étaient nécessairement condamnées ; cependant tout baiser charnel nécessitait une purification. Myrrhine, pressée par Cinésias de satisfaire au devoir conjugal alors qu’elle a fait, devant ses consœurs, serment d’abstinence, se défend par tous les moyens :
— Mais, malheureux, où faire cela ?
— Dans la grotte de Pan, nous y serons au mieux.
— Mais comment me purifier, pour rentrer à la citadelle ?
— Tu te laveras à la Clepsydre[18].
[18] Aristophane, Lysistrata.
Le gynécée, ou appartement des femmes, était un ensemble de deux cours autour desquelles se groupaient une vaste salle commune et des salles de dimensions diverses, chambres à coucher, cuisines ou magasins. Des murs épais enserraient et fermaient cet appartement comme un harem ; deux seules issues, l’une, vers les propylées, c’est-à-dire la grande porte d’honneur ; l’autre, par une suite de couloirs détournés, vers l’appartement des hommes[19].
[19] Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité, VI, pl. 11.
La matrone athénienne ne sortait guère du gynécée ; elle ne devait assister ni aux jeux publics, ni aux représentations théâtrales. Elle ne paraissait dans les rues que voilée et décemment vêtue, sous peine d’une amende de mille drachmes infligée par les magistrats dits gynecomi : et la sentence était affichée aux platanes du Céramique[20].
[20] De Pauw, Recherches philosophiques sur les Grecs, t. I, p. 114.
Mais toutes ces « précautions inutiles » n’empêchaient pas les femmes de prendre goût au luxe, à la toilette, aux repas somptueux, aux fêtes et aux plaisirs du monde. Les Athéniennes se livrèrent même avec fureur au hideux maquillage.
« Le noir dont on peint les yeux, les faux cheveux qu’on ajoute, le rouge dont on couvre les joues, la teinture avec laquelle on colore les lèvres, tous les onguents enfin que fournit l’art de la cosmétique, sans compter l’éclat trompeur qu’on tire du fard, sont autant d’inventions destinées à remplacer ce qui est absent. Quant au fucus, à la céruse, aux tissus transparents de Tarente, aux bracelets en forme de serpents, aux chaînes d’or qu’on met aux pieds, tout cela est bon pour les Thaïs, les Laïs et les Aristagora. »[21]
[21] De Pauw, Recherches philosophiques, I, 114 sq. ; — Lettres galantes de Philostrate, traduction Stéphane de Rouville, 2, 40.
D’après Aristophane, l’Athénienne se parfumait les mains et les pieds avec des essences d’Egypte, versées dans un bassin incrusté d’or, les joues et les seins avec des odeurs de Phénicie, les cheveux avec de la marjolaine, les cuisses avec de l’eau de serpolet.
D’autre part, la vie semi-recluse du gynécée développe chez les femmes une curiosité enfantine et souvent vicieuse. Elles se visitent mutuellement dans leurs appartements et se divertissent ensemble à divers ouvrages. Des intrigues se nouent grâce à des esclaves infidèles ou à quelques-unes des nombreuses entremetteuses qui rôdent de gynécée en gynécée. Aussi, les femmes parviennent-elles à endormir ou à tromper la surveillance la plus sévère : d’instinct et sous la poussée du désir passionnel, elles savaient, il y a vingt-cinq siècles comme aujourd’hui, se jouer de la tyrannie et de la jalousie du sexe fort. Nous verrons d’autre part qu’elles ne répugnaient pas à la science du baiser.
En principe, toute la Grèce fut monogame, bien que, au dire de certains écrivains, il y eut des exemples de bigamie, parmi lesquels Socrate et Euripide. Diogène Laërce prétend aussi qu’une loi votée au temps de la guerre du Péloponnèse pour remédier à la dépopulation causée par la guerre et par la peste, permettait aux Athéniens d’avoir simultanément une femme légitime et une autre femme donnant le jour à des enfants légitimes.
Tout cela est sujet à discussion ; mais de temps immémorial, les Grecs conservèrent à la portée de leurs désirs un certain nombre de concubines. Priam disait à Hécube : « J’ai eu dix-neuf enfants de toi seule ; les autres me sont nés des concubines que j’ai dans le palais. » Agamemnon possédait un grand nombre de belles femmes qu’il avait reçues en don ; Nestor et Phénix, malgré leur grand âge, avaient des concubines.
Il n’est pas certain que la loi autorisait formellement le concubinat. Et cependant, la pallaque avait certains droits définis. Elle était, en somme, celle qui tient lieu de l’épouse, sans les justes noces : esclave achetée ou servante prise à louage — bonne à tout faire — elle n’en faisait pas moins partie essentielle du domicile des époux, surtout indispensable pendant les maladies, les couches et les autres empêchements périodiques de la véritable épouse.
Elle était toutefois garantie, la plupart du temps, contre les caprices du maître, par une sorte de contrat d’après lequel le quasi-mari s’engageait à payer une somme d’argent — un dédit — pour le cas où, sa fantaisie satisfaite, il renverrait la femme. Aussi, les citoyens pauvres faisaient-ils aisément de leurs filles des pallaques.
Au reste ce concubinat était si bien reconnu que le concubin surprenant un homme dans les bras de sa concubine pouvait le tuer impunément[22].
[22] Démosthène, contre Aristocrate, §§ 53 et 55.
Les maris ne voyaient évidemment pas malice à ce coudoiement de la femme et de la concubine. Apollogène même, aimant également sa femme et sa maîtresse, prie les dieux que ces deux femmes puissent demeurer ensemble, en bon accord et sans jalousie, de même que ces deux amours habitent dans son cœur dans une parfaite concorde[23].
[23] Lettres d’Aristénète, II, 11.
La femme étant en quelque sorte la propriété de son mari, celui-ci aura logiquement tous les droits sur elle, qu’il la néglige ou non, tout son corps, tous ses baisers lui appartiennent en propre ; elle sera souillée à jamais d’avoir subi le contact d’un autre homme[24].
[24] Plutarque, Les préceptes du mariage.
A Sparte, où nous avons marqué une mentalité spéciale, la loi autorisait l’adultère dans certains cas. Lycurgue s’était en effet efforcé de bannir du mariage la jalousie : il se moquait même de ceux qui n’admettent pas les autres à partager avec eux, et qui punissent, par des meurtres ou des guerres, le commerce que des étrangers ont eu avec leurs femmes[25].
[25] Plutarque, Lycurgue, XLV.
Solon, pour assurer la perpétuation de l’espèce, avait, lui aussi, nous l’avons vu, codifié l’adultère dans un cas très précis.
Mais, d’une façon générale et presque absolue, lorsqu’un mari a surpris sa femme en adultère, il ne pourra plus habiter avec elle, sous peine d’être diffamé. La femme qui aura été surprise ne pourra entrer dans les temples publics ; si elle y entre, on pourra lui faire subir impunément toutes sortes de mauvais traitements, excepté la mort[26].
[26] Démosthène, Plaidoyer contre Nééra.
Quant au complice, il pourra être immolé s’il est pris en flagrant délit, dans l’enlacement même du baiser. L’époux peut aussi se contenter de le livrer à la merci des esclaves qui lui enfoncent, en manière de pal, un énorme radis noir dans le derrière, l’épilent tout autour et couvrent de cendres brûlantes la partie épilée[27]. D’aucuns même le font châtrer[28].
[27] Aristophane, Les Nuées ; — Anthologie grecque, Epigrammes descriptives, 520 ; — Lucien, Sur la mort de Pérégrinus, § 9 ; — Lettres d’Alciphron, III, 62.
[28] Lettres d’Alciphron, III, 62.
Des maris plus pratiques, plus accommodants, comme le bossu Poliagre, se contentent de demander à l’amant le prix des baisers de la femme[29].
[29] Lettres d’Alciphron, III, 62.
Il n’existait pas de peines contre le mari manquant à la foi conjugale. Mais si l’époux était convaincu de relations contre nature avec un autre homme, le divorce était accordé à la femme[30].
[30] Diogène de Laërce, IV, 17.
Quelque infime que soit la personnalité morale de la femme, et bien que la mythologie abonde en unions de parents très proches, les Grecs ont une profonde horreur pour l’inceste : l’Œdipe-Roi de Sophocle est la manifestation la plus précise et la plus frappante de cet état d’esprit. Toutefois, la législation publique d’Athènes ne spécifiant pas de degrés prohibés par un texte formel, la loi contre l’inceste était plutôt une loi non écrite, comme dit Platon.
Aussi, peut-elle subir quelques entorses. Ainsi, le fils de Thémistocle, Archeptolis, épousa sa sœur consanguine[31] ; ainsi Cimon eut pour maîtresse, puis pour femme, sa sœur Elpinikè[32] ; ainsi, à Syracuse, Denys le Jeune et Théaridès épousent leurs sœurs consanguines[33].
[31] Plutarque, Thémistocle, XXXII.
[32] Plutarque, Cimon, IV.
[33] Plutarque, Dion, VI.
A Sparte, la coutume du lévirat, venue de l’orient, se transforme de telle façon qu’elle semble à plaisir doubler l’adultère d’un inceste. Le mari impuissant se fait suppléer par un homme jeune et vigoureux, le plus proche parent, et reconnaît l’enfant qui naît de ce baiser. « Chez les Lacédémoniens, dit Polybe, c’est une coutume nationale et morale qu’une femme ait trois ou quatre époux, parfois davantage, quand ce sont des frères, et que les enfants leur soient communs »[34].
[34] Polybe, Histoires, XII, 8.
Bien entendu, les sophistes, Hippias en tête, et les sceptiques, comme Sextus Empiricus, traitaient dédaigneusement les préjugés contre l’inceste. Diogène le Cynique approuvait fort les Perses de ne pas avoir plus de scrupules que les coqs, les chiens et les ânes[35].
[35] Daremberg et Saglio, Diction. des Antiquités grecques et romaines, art. Incestum.
Avec de pareils maîtres, le baiser conjugal serait donc pur baiser bestial : l’humanité veut moins et mieux.
CHAPITRE II
Les Grandes Hétaïres
L’hétaïre, reine d’Athènes.
Leontium et Epicure — Glycère et Ménandre.
L’école-harem d’Aspasie : baiser et rhétorique. — Aspasie et Périclès.
Apelles fait l’éducation érotico-philosophique de Laïs.
La Circé de Corinthe. — Xénocrate et les baisers de Laïs.
Phryné, la courtisane hiératique. — Le culte de la beauté.
Procès et acquittement de la prêtresse de Vénus.
La femme, ses amours et ses caprices ont passionné la Grèce. Grâce à ses rapports avec l’Orient voluptueux, à son culte de la beauté, Athènes remplit le monde de ses plaisirs. Ses courtisanes et ses artistes en firent comme le sanctuaire des délices sensuelles.
Au sommet de l’échelle voluptueuse trône l’hétaïre, qu’il n’est pas permis de confondre avec la prostituée, même de haut étage, tellement sa situation est spéciale. L’hétaïre fut véritablement la reine d’Athènes, surtout à partir du siècle de Périclès. On avait trouvé pour elle jusqu’à une définition galante : « L’hétaïre n’était pas seulement la femme faisant commerce de galanterie, mais encore une femme capable de s’attacher avec sincérité, se liant même d’amitié avec les femmes de condition libre, les filles honnêtes même. Anaxile dit : Une fille qui parle avec retenue et modestie, accordant ses faveurs à ceux qui recourent à elle dans leurs besoins, a été nommée hétaira ou bonne amie. Elle se distingue absolument de la courtisane. Elle est franche, elle est charmante »[36].
[36] Athénée, Banquet des savants, XIII, 6.
En somme, l’hétaïre, c’est la réalisation de tout ce qui, chez la femme, n’est ni le devoir domestique, ni la volupté brutale. Esprit, adresse, souplesse, facilité à tout comprendre, art de causer, sympathie pour les arts, séduction de l’âme, de l’esprit et des sens : elle réunit toutes les qualités qui semblent interdites à la femme du gynécée. Elle naît esclave, elle se fait reine.
L’hétaïre était belle. L’Asie, Milet les fournissaient aux Athéniens. Le leno parcourait toutes les îles de l’archipel pour choisir à loisir les jeunes filles qui devaient faire sa fortune sur le marché d’Athènes.
Les lois avaient beau exclure les hétaïres des sacrifices publics, les condamner à porter un vêtement spécial, elles se vengeaient en captivant la jeunesse et les talents, en attirant à elles toutes les supériorités et tous les hommages, en usurpant la souveraineté des mœurs[37].
[37] Philarète Chasles, Les hétaïres. Revue de Paris, 1834, p. 15.
Car elles n’étaient pas seulement belles, mais encore le plus souvent artistes, musiciennes, cantatrices, peintres, poètes, philosophes parfois. Telle la Leontium d’Epicure, qui rédigea contre le savant Théophraste un ouvrage dont Cicéron admirait le style élégant. Le philosophe l’avait connue trop tard, alors que déjà la vieillesse pesait sur lui : il avait fait ses preuves de vigueur avec Thémisto de Lampsaque, et surtout Philénis de Leucade, qui sacrifiait aussi aux amours unisexuelles. Mais rien n’empêchait qu’il fût vieux, et sa passion sénile répugnait un peu à Leontium, dont la philosophie ne paraissait pas s’accommoder d’un régime purement platonique. Elle aime le jeune et beau Timarque, celui qui, le premier, l’initia aux mystères de la volupté et eut sa fleur ; Epicure, pris de jalousie, voudrait écarter ce jeune homme de ses jardins, mais Leontium ne le supportera pas. Elle se déclare plutôt prête, dans une lettre à Lamia, à abandonner Epicure, qu’elle accuse de nourrir une passion « socratique » pour un de ses disciples, Pitoclès[38].
[38] Lettres du rhéteur Alciphron, II, 2.
En attendant de mettre à exécution ses menaces, elle satisfaisait aux ardeurs de son tempérament avec presque tous les disciples du maître, et dans les jardins mêmes où Epicure répandait sa doctrine ; elle ne refusait pas davantage ses faveurs au poète Hermésianax, de Colophon, qui composa en son honneur une histoire des poètes amoureux et qui lui réserva la plus belle place dans ce livre[39].
[39] Athénée, Banquet, XIII, 6.
Glycère, l’amie du poète comique Ménandre, avait la répartie facile et prompte, avec une conception judicieuse de son sacerdoce érotique. « Vous corrompez la jeunesse, lui disait Stilpon. — Et toi, sophiste, répliquait-elle, non seulement tu la corromps, mais tu l’ennuies »[40].
[40] Athénée, Banquet, XIII, 6.
Elle eut pour Ménandre une passion sincère, et connaissant bien le tempérament amoureux de son amant, elle était dans une crainte incessante.
Le poète fut vraiment épris de Glycère ; au point que le roi d’Egypte, Ptolémée, l’ayant invité à se rendre près de lui en l’accablant des promesses les plus brillantes, Ménandre déclina ces offres : « Seul et sans ma Glycère, cet éclat, cette cour, ce peuple ne seraient à mes yeux qu’une solitude immense. Il est plus doux, il est moins dangereux de rechercher ses faveurs que celles des satrapes et des rois… Sans Glycère, quelle serait mon indigence au milieu des trésors ! si j’apprenais que cet amour si saint est devenu le partage, la richesse d’un autre, j’en mourrais ; je n’emporterais au tombeau que mes éternels regrets, je laisserais ces trésors aux mains coupables des envieux ! » Et Glycère, touchée de cette preuve d’affection, ne veut pas être en reste de générosité : elle engage son amant à partir pour l’Egypte, où elle est prête à le suivre. « O mon cher Ménandre, écrit-elle, tu redoubles nos nœuds. Je ne crains plus l’affaiblissement d’un sentiment qui n’aurait pour garant que sa violence ; ce qui est extrême dure peu, mais je vois que ta passion est affermie par la confiance ; c’est la confiance qui éternise les amours et qui, en assaisonnant les plaisirs, leur ôte la pointe de l’inquiétude. » Ce n’est point là le langage d’une femme à l’esprit et au cœur vils. Et de ces façons délicates, Glycère sait rendre hommage à son maître. « Je dois ces leçons à ta tendresse ingénieuse. L’amour, me disais-tu, est un grand maître ; il hâte, il cultive, il fait éclore les fruits de l’intelligence. Je n’ai point été indigne de tes soins. »[41]
[41] Lettres du rhéteur Alciphron, II, 3 et 4.
Trois belles figures d’hétaïre dominent l’histoire amoureuse de la Grèce : Aspasie, Laïs et Phryné.
Originaire de Milet, pépinière de jolies courtisanes, Aspasie fut de bonne heure fille publique à Mégare, où elle apprit la technique d’un art que toutes les femmes ne possèdent pas d’instinct. Pourvue d’expérience et sans doute de quelques ressources, elle vint à Athènes vers le milieu du cinquième siècle, accompagnée d’une troupe de brillantes élèves formées à bonne école, instruites avec le même soin dans l’art du baiser et dans l’étude de la philosophie. Son initiative témoigna d’une insigne habileté et d’une connaissance quasi divinatrice des mœurs athéniennes. C’était, en effet, le moment où Athènes cultivait avec la même sollicitude la philosophie et l’amour, l’éloquence et la dépravation : Aspasie venait offrir aux citoyens les plus considérables une école où la rhétorique était enseignée par des lèvres qui connaissaient toutes les délicatesses, toutes les subtilités, tous les raffinements de la volupté. Les auditeurs et les admirateurs se pressèrent « pour l’ouïr deviser, dit Amyot, traducteur de Plutarque, combien qu’elle menast un train qui n’estoit guères honneste, parce qu’elle tenoit en sa maison de jeunes garces qui faisoient gain de leur corps. »
Après avoir gagné l’amitié de Socrate et d’Alcibiade, entre lesquels, d’après un dialogue de Platon, elle favorisait un commerce érotique d’un genre tout spécial, elle sut s’attacher de plus près, et par des liens très vigoureux, celui qui a donné son nom au siècle le plus brillant de la Grèce, Périclès. La passion du grand orateur, toute intellectuelle au début, affirme Plutarque, prit bientôt une tournure plus intime. En effet, quoique sa femme, qui était sa parente, eût donné à Périclès deux fils, Xantippe et Paralus, il la maria à un autre, de son propre consentement, et épousa Aspasie. Il l’aima même si tendrement qu’il ne manquait jamais de l’embrasser en sortant de chez lui comme en rentrant. Aussi, dans les comédies de ce temps-là, est-elle appelée la nouvelle Omphale, Déjanire et Junon.
Cette Aspasie eut tant de célébrité que Cyrus donna le nom d’Aspasie à celle de ses concubines qu’il aimait le plus, et qui s’appelait auparavant Milto.
L’influence d’Aspasie sur l’esprit de Périclès alla jusqu’à lui faire déclarer la guerre aux Mégariens. Au reste les expéditions de ce genre étaient fructueuses pour Aspasie, qui accompagnait son mari, mais sans se priver du concours aimable de ses élèves. Pendant le siège de Samos, les hétaïres chômèrent peu : elles firent de si énormes bénéfices que, en témoignage de gratitude, elles élevèrent un temple à Vénus à l’entrée de Samos.
Cependant l’envie grondait autour de cette femme trop adulée, au gré des matrones d’Athènes. A leur instigation sans doute, un poète comique nommé Hermippus porta contre elle une accusation d’athéisme et d’impiété, alléguant, dit le naïf traducteur de Plutarque, « qu’elle servait de maquerelle à Périclès, recevant en sa maison des bourgeoises de la ville, dont Périclès jouissait. »
Aspasie ne dut son salut qu’aux prières de Périclès, qui la défendit en personne devant l’aréopage.
Et cependant, le grand homme mort, la célèbre hétaïre lui donna comme successeur un simple marchand de bestiaux, Lysiclès, homme d’un esprit bas et abject. Il est vrai que, par suite du commerce que ce bouvier eut avec Aspasie, il ne tarda pas à devenir un des premiers personnages de la république. Tel était l’ascendant de cette femme singulière qui vit à ses pieds ou tint dans ses bras les hommes les plus célèbres de l’époque la plus brillante d’Athènes[42].
[42] Plutarque, Périclès, XXXVII, XXXVIII, XLIX ; — Athénée, Banquet, XIII, 6 ; — Aristophane, Les Acharniens.
Laïs fut la plus riche et la plus chère des hétaïres de Corinthe, où elle habitait, au temps de sa prospérité, un splendide palais. Née en Sicile, à Hiccara, elle fut emmenée en Péloponnèse et vendue comme esclave. Un jour le peintre Apelles la remarque, comme elle venait de prendre de l’eau à la fontaine de Pirène : il la juge en connaisseur, devine ses charmes, et la conduit aussitôt au milieu de ses amis réunis pour un festin. Etonnement général. Eh quoi ! une jeune fille timide, modeste, au lieu d’une courtisane experte et impudique ? — Ne vous inquiétez pas, répond Apelles, je la formerai, je m’y connais, elle ira loin. — Et le grand artiste se fait l’éducateur de la belle fille, la dresse avec une sollicitude très avisée aux fonctions auxquelles il la destine, sans rien cacher d’ailleurs à personne de ses desseins ou de ses aspirations. Le professeur offrait des garanties, l’élève devait être particulièrement douée ; si bien que peu de temps après Laïs, établie à Corinthe, avait à ses pieds les plus riches étrangers, et que les courtisanes de la ville renommée entre toutes pour la science de la débauche consacraient l’éclat de la nouvelle étoile en exprimant leurs craintes d’être à jamais éclipsées par elle.
La beauté de sa gorge était surtout renommée : au dire d’Athénée les peintres « venaient chez elle pour imiter ses seins et l’ensemble de sa gorge ».
Aussi ses faveurs furent-elles très disputées. Aristophane, peu tendre en général pour les courtisanes, la présente dans Plutus, comme la maîtresse du riche athénien Phidonide connu pour sa sottise. Il l’appelle la « Circé de Corinthe », disant que ses philtres puissants contraignirent les compagnons de Phidonide à dévorer, comme s’ils étaient des porcs, les boulettes d’excréments qu’elle leur avait pétries de sa main.
Laïs affichait en effet des prétentions exorbitantes que semblaient justifier les sollicitations incessantes des candidats à ses baisers ; elle fut même surnommée La Hache, par allusion à la dureté de son caractère et au prix excessif de ses faveurs, surtout pour les étrangers qui ne faisaient que passer à Corinthe.
L’illustre Démosthène lui-même vint échouer au chevet de son lit. Désireux de contrôler les bruits de la renommée, il se rend à Corinthe, et demande à la courtisane le prix d’une de ses nuits. Déplut-il à la capricieuse adorée d’être si brutalement marchandée ? — Dix mille drachmes, répond-elle. — Je n’achète pas si cher un repentir, réplique l’orateur étonné. — C’est pour ne pas avoir à me repentir aussi, reprend insolemment Laïs, que je vous demande dix mille drachmes.
Elle accueillait cependant avec une faveur marquée les philosophes. Aristippe, dit Athénée, venait tous les ans passer quelques jours avec elle à Egine. L’esclave de ce dernier lui reprochant de payer cher cette courtisane, qui donnait ses baisers gratis à Diogène le Cynique, Aristippe répondit : Je donne beaucoup à Laïs pour en jouir, et non pour qu’un autre n’en jouisse pas.
L’orgueilleuse beauté trouva cependant un être capable de lui résister. Mise au défi de triompher de la continence de Xénocrate, connu par son stoïcisme, elle frappe la nuit à sa porte et feignant d’être poursuivie par des assassins, lui demande un asile. Le sage l’accorde et lui indique un banc où se coucher.
Mais Laïs se dévêt savamment, dévoilant peu à peu toutes les splendeurs d’un corps que la Grèce et l’Asie se disputent ; ses lèvres à demi entr’ouvertes promettent la volupté, ses yeux lancent des flammes, ses bras s’ouvrent pour former la plus enviable ceinture. Elle s’étend enfin aux côtés du philosophe, elle essaie de l’animer par les caresses les plus provocantes, les plus lascives ; Protée voluptueux, elle se multiplie, nymphe, bacchante, sirène et Vénus. Rien ne peut troubler l’impassibilité du philosophe.
Pleine de honte et de colère elle se retire, mais refuse de payer la gageure, alléguant qu’elle a « parié de rendre sensible un homme, mais non pas une statue ».
Laïs avait amassé une fortune immense, mais vécu avec une prodigalité telle que, sur ses vieux jours, restant sans ressources, elle tomba dans la prostitution la plus vile.
Après sa mort, Corinthe fit élever sur les bords du fleuve Pénée, dans le pays où elle était morte, un tombeau à la grande amoureuse avec cette inscription :
« La Grèce glorieuse et invincible fut asservie à la beauté de Laïs. L’amour lui donna le jour ; Corinthe l’éleva et la nourrit dans ses murs superbes. Elle repose dans les campagnes fleuries de la Thessalie. »[43]
[43] Athénée, Banquet, XIII, 6 ; — Aristophane, Plutus ; — Elien, Histoires diverses, X, 2 ; — XIV, 35.
Phryné, de Thespie, dut rêver toute jeune de passer à la postérité : car elle a gardé presque invariablement une attitude quasi-hiératique. Elle fut courtisane, certes, mais avec magnificence, avec une dignité inattaquable, comme la prêtresse d’un culte sacré. Certains même prétendent qu’elle reçut le surnom de Scethron ou Crible, parce qu’elle criblait ceux qui jouissaient de ses faveurs, et les dépouillait de leur fortune ; mais les déesses ne veulent-elles pas d’opulents sacrifices ? Point chez elle de faiblesses ou de défaillances : tout au plus lui reproche-t-on d’avoir entretenu quelque temps un certain Gyllion ; encore ce parasite n’était-il rien moins qu’un des sénateurs de l’Aréopage.
Mais cette hétaïre insensible et cupide, douée d’un corps admirable, vivait « comme une matrone pudique, close dans son palais d’amour ». Elle ne se laissait pas voir facilement sous le seul voile de la nature. Sa tunique lui enveloppait étroitement tout le corps, et jamais elle n’allait aux bains publics.
En revanche on la vit un jour, dans les fêtes d’Eleusis, s’avancer sur le rivage, dénouer ses blonds cheveux et sa ceinture et, laissant tomber jusqu’au dernier voile, descendre lentement et se baigner dans la mer. Ce fut à cet instant que le peintre Appelles la considéra toute nue, pour en faire sa Vénus sortant des ondes.
Phryné, aimant et recherchant la gloire, dut fréquenter ceux qui pouvaient la donner, les artistes. Le sculpteur Praxitèle eut pour elle la plus violente passion. Il fit, d’après elle, la Vénus achetée par les Gnidiens, qui la placèrent au haut d’une colline, dans un temple ouvert de toutes parts. Il grava aussi sur la base de la statue de l’Amour placée au bas de la face du théâtre :
« Praxitèle a vu Phryné, et il a tracé l’image de l’Amour. »
C’est encore un ouvrage du même sculpteur, statue d’or, qui fut placé dans le temple de Delphes, et devant lequel le cynique Cratès s’écriait : « Voici donc un monument de l’impudicité de la Grèce. »
Les richesses de Phryné furent immenses : elle en employa une grande partie à faire bâtir divers monuments publics, surtout à Corinthe, sans que le peuple songeât à protester contre la source impure de ces générosités. Elle proposa même aux Thébains de rebâtir leur ville détruite par Alexandre, à condition qu’on graverait sur les murs cette inscription : « Thèbes abattue par Alexandre, relevée par Phryné. » Les Thébains n’osèrent accepter.
Tant de gloire, une existence si manifestement adulée devait éveiller l’envie et la haine des femmes publiquement vertueuses. Un complot fut ourdi. Des amants dévoilèrent les secrets d’alcôve ou d’orgie. On publia qu’elle se piquait d’être aussi belle que les déesses, qu’elle prétendait au même culte qu’elles, et que, dans plusieurs fêtes intimes, elle avait institué des sortes de mystères religieux. Enfin on lui prêta ce propos coupable : Si le peuple était un seul homme, et si je voulais lui acheter Athènes, il me vendrait la cité pour une nuit d’amour.
Un sophiste, Euthias, qui vainement avait sollicité les baisers de Phryné, se fit accusateur. La peine capitale était au bout d’un verdict défavorable. L’orateur Hypéride entreprit la défense de l’accusée, dont il avait été l’amant. Son éloquence émue laissait insensibles les juges ; mais les sentant disposés à prononcer l’arrêt fatal, il fait approcher Phryné, déchire sa tunique et révèle aux juges les beautés ravissantes du corps le plus parfait. « Les juges ne voulurent pas condamner à mort une si belle femme consacrée au culte de Vénus, et qui servait religieusement dans le sanctuaire de cette déesse. »
Cette cause eut un retentissement énorme ; et Bacchis, l’une des maîtresses d’Hypéride, se chargea, au nom de toutes les courtisanes grecques, d’adresser au triomphateur l’expression de la gratitude de toute la corporation, qui s’était sentie menacée par l’accusation d’Euthias dans le principe même de sa profession[44].
[44] Athénée, Le Banquet, XIII, 6 ; — Lettres du Rhéteur Alciphron, I, 31 ; — Chaussard, Fêtes et courtisanes de la Grèce, IV, p. 189 sqq. ; — Jean Richepin, les Grandes amoureuses, p. 147 sqq.
Ainsi, jusqu’au bout, Phryné resta l’incarnation de l’hétaïre grecque, dans sa beauté divinisée, dont la splendeur attirait l’adoration respectueuse du peuple le plus artiste de la terre.
CHAPITRE III
Le Baiser vénal
La prostitution officielle : les dictériades, leur dressage au baiser. — Les courtisanes : le racolage des clients.
Intrigues et comédies du baiser. — Conseils maternels. — Tarif du baiser : contrats de location ou d’achat de courtisanes.
Dépravation des aulétrides et danseuses. — Tableaux vivants.
La lutte pour le baiser. — Les courtisanes dans les lettres.
Les courtisanes célèbres.
De l’hétaïre à la prostituée, la distance est longue. Cette dernière, née esclave la plupart du temps, est restée, avec la complicité de la loi, une serve de volupté. Encore y a-t-il des degrés dans cette servitude, comme dans l’avilissement de la femme. Tout au bas de l’échelle, les dictériades : ainsi appelait-on les filles publiques vivant dans les lieux de prostitution officiels, dits dictérions, dont l’enseigne parlante était un priape sur la porte.
L’institution en était due à Solon. Le sage législateur, désireux de calmer le tempérament bouillant des jeunes gens, de préserver aussi un peu plus la vertu des épouses, acheta des filles et les fit placer dans des lieux où, pourvues de tout ce qui leur est nécessaire, elles deviennent communes à tous ceux qui en veulent. « Les voici dans la simple nature, vous dit-on ; pas de surprise ; voyez tout. N’avez-vous pas de quoi vous féliciter ? la porte va s’ouvrir, si vous voulez : il ne faut qu’une obole. Allons, faites un saut, entrez ! on ne fera pas de façons, point de minauderies ; on ne se sauvera pas. Çà, tout de suite, si vous voulez et comme vous voudrez.
Vous pouvez les voir, ces pensionnaires des dictérions, lorsqu’elles vont prendre l’air, le sein artistement couvert, ou bien dans ces temples où elles se rangent en file sous le simple voile de la nature. Il en est de taille svelte, épaisse, ronde, haute, courbe ; de jeunes, de vieilles, d’âge moyen, de plus mûres dont on peut acquérir le baiser sans demander une échelle pour pénétrer furtivement. Elles vous saisissent, vous tirent par force chez elles. Etes-vous âgé ? elles vous appellent papa ! Etes-vous jeune ? mon petit frère ! Chacun peut les avoir facilement, et sans crainte, de jour, de nuit, et s’en arranger de toute manière. »[45]
[45] Athénée, Banquet des savants, XIII, 3.
Le prix d’entrée de ces établissements était en général d’une obole, équivalant à trois sous et demi de notre monnaie.
L’initiative officielle avait porté ses fruits, tout au moins au point de vue industriel ; car il s’était fondé aussitôt un certain nombre d’établissements du même genre que les dictérions, et tenus par des particuliers, hommes ou femmes, étrangers, métèques ou affranchis, qu’on appelait des pornoboskoi, profession aussi lucrative que déshonorante. Les femmes entretenues dans ces maisons étaient la propriété du patron ; la plupart sans doute étaient d’origine servile et destinées dès l’enfance à ce métier ; d’autres, nées libres, étaient tombées dans l’esclavage.
Ces filles étaient d’un ordre plus relevé que celles qui peuplaient les dictérions ; du moins s’établissait-il entre elles plusieurs catégories. Il y avait encore là les misérables créatures livrées aux caprices des passants. Mais les plus belles apprenaient la danse, le chant, le jeu de la flûte ou de la cithare, et étaient réservées aux grands personnages, aux gens riches, aux militaires en congé revenant d’une expédition la bourse bien garnie. Dans ces pornia on servait à boire et à manger, et des salles de bains étaient installées. Aussi les étrangers y descendaient-ils souvent. Quant aux gens de la ville, ils s’y rendaient en parties fines.
Les pensionnaires de ces établissements étaient dressées par d’expertes courtisanes qui, ayant gagné un peu d’aise au trafic de leurs baisers, prenaient chez elles des jeunesses qui n’étaient pas encore au fait du métier, et bientôt les transformaient au point de leur changer et les sentiments, et même jusqu’à la figure et à la taille. Une novice est-elle petite ? on lui coud une semelle épaisse de liège dans sa chaussure. Est-elle de trop haute taille ? on lui fait porter une chaussure très mince, et on lui apprend à renfoncer la tête dans les épaules en marchant, ce qui lui ôte un peu de sa hauteur. N’a-t-elle pas assez de hanches ? on lui coud une garniture, de sorte que ceux qui voient la grisette ne peuvent s’empêcher de dire : ma foi, voilà une jolie croupe ! A-t-elle un gros ventre ? moyennant des buscs qui lui font l’effet des machines droites dont se servent les comédiens, on lui renfonce le ventre en arrière. Si elle a les sourcils roux, on les lui noircit avec de la suie. Les a-t-elle noirs ? on les lui blanchit avec de la céruse. A-t-elle le teint trop blanc ? on la colore avec du pœdérote (fard particulier aux mignons ou pédérastes). Mais a-t-elle quelque beauté particulière en un endroit du corps ? on étale au grand jour ces charmes naturels[46].
[46] Athénée, Banquet, XIII, 3.
Attachées à un service public, ces aimables personnes étaient soumises à une surveillance administrative organisée pour éviter tout scandale ; mais en revanche elles jouissaient d’une protection précieuse. C’est ainsi que la loi interdisait de surprendre quelqu’un comme adultère auprès des femmes enfermées dans un lieu de prostitution[47].
[47] Démosthène, Plaidoyer contre Nééra.
En dehors et un peu au-dessus de cette catégorie de prostituées officielles, un certain nombre de courtisanes de condition libre vivaient seules et indépendantes : c’étaient des affranchies ou des étrangères, plus rarement des citoyennes. Aristophane de Byzance en comptait cent trente-cinq à Athènes ; Apollodore, sans préciser, prétend que leur nombre était beaucoup plus considérable.
« Peintes et parées, on les voyait à une fenêtre haute s’ouvrant sur la rue ; un brin de myrte entre les doigts, l’agitant comme une baguette de magicienne ou le promenant sur leurs lèvres, elles faisaient des appels aux passants. Si l’un d’eux s’arrêtait, la courtisane faisait un signe connu, rapprochant du pouce le doigt annulaire, de manière à figurer avec la main demi-fermée un anneau ; en réponse, l’homme levait en l’air l’index de la main droite, et la femme venait à sa rencontre… »
Elles se montraient aussi librement dans les rues, chose qui n’était guère permise aux honnêtes femmes. Leur frisure compliquée, l’arrangement de leurs cheveux, l’excès de colliers précieux, d’ornements de la gorge, des bras et de la tête les faisaient aisément reconnaître. Au reste, une loi ordonnait aux prostituées de porter des vêtements fleuris, ornés de feuillages ou de couleurs variées, afin que cette parure désignât les courtisanes au premier coup d’œil. Généralement, elles teignaient leurs cheveux en jaune, avec du safran ; et l’étoffe de leur vêtement était si claire que la blancheur de leur corps paraissait au travers.
Très ingénieusement encore elles portaient des chaussures dont les clous imprimaient sur le sol une invite amoureuse : akoloutheï (suis-moi).
On rencontrait aussi les courtisanes dans les festins, au théâtre, au temple d’Aphrodite. Les plus fières et les plus triomphantes vinrent même se mettre en montre sur le Céramique, qui devint bientôt le marché public de la prostitution élégante. Un jeune Athénien, désirant les baisers de l’une d’elles, inscrivait son nom sur le mur du Céramique avec l’indication du prix qu’il offrait : l’intéressée considérait-elle l’offre comme suffisante, le marché se concluait, souvent sur place[48].
[48] Aristophane, L’Assemblée des femmes. — Lettres d’Aristénète, I, 25.
C’étaient là procédés honnêtes de courtisanes faisant consciencieusement leur métier ; mais il en était qui, plus intrigantes et plus ambitieuses, cherchaient à affoler les jeunes gens riches pour en obtenir de superbes cadeaux ou même devenir leurs maîtresses en titre. Leurs manèges sont en quelque sorte classiques : les courtisanes d’aucun temps, d’aucun pays, ne les pourraient renier. Pleurer à propos, entrecouper ses discours de soupirs, se servir de la jalousie comme d’un philtre, jouer des regards comme d’un miroir attirant ou décevant tour à tour, contrefaire l’amoureuse en tous points, ce sont là comédies qui durent jusqu’au jour où l’amant est entièrement dépouillé.
Télésippe a trouvé mieux. Aimée d’Architèle de Phalère, elle lui accorde la permission de la voir, mais à des conditions extraordinaires : « Maniez mon sein, lui dit-elle, baisez-moi tant que vous voudrez, et prenez-moi entre vos bras quand je suis habillée ; mais ne cherchez pas à en venir à la jouissance. Tant qu’on l’espère, on s’en fait une idée pleine de douceurs et de charmes, mais le mépris la suit de près ; et on ne fait plus aucun cas de ce qu’un peu auparavant on désirait avec ardeur. » Aussi le pauvre Architèle en est-il réduit à « faire l’amour en eunuque, en baisant et léchant[49]. »
[49] Lettres d’Aristénète, I, 4, 21 ; II, 1, 18 ; Lucien, Toxaris ou de l’Amitié ; Dialogues des Courtisanes, VIII, 8.
Fréquemment, au reste, les jeunes courtisanes débutaient sous la direction d’une mère expérimentée qui avait exercé le même métier et qui les mettait en garde contre un entraînement irréfléchi ou une délicatesse trop raffinée. La mère de Philinna, sentencieuse à plaisir, lui recommande de ne pas « trop tendre la corde, de peur de la casser ». N’être glorieuse qu’à bon escient ; ne pas mépriser les amants, quelles que soient leurs infidélités, tout au plus affecter de la colère ; songer toujours enfin qu’ils sont les pourvoyeurs de la famille, voilà les sages préceptes qu’elle lui enseigne.
Crobyle, la mère de Corinne, compte sur sa fille pour la nourrir, tout en se procurant à elle-même de belles toilettes, de l’aisance, des robes de pourpre, des servantes. Qu’aura-t-elle à faire pour cela ? tout simplement vivre avec les jeunes gens, en buvant et en couchant avec eux, moyennant finance ; faire bon visage à tous, prendre un air souriant, plein de douceur et de séduction : traiter tous les hommes avec adresse, sans tromper ceux qui viennent la voir ou qui la reconduisent, mais aussi sans s’attacher à aucun ; aux festins, ne point s’enivrer, ne pas railler les convives et ne regarder que celui qui la paie ; au lit, ne se montrer ni dévergondée, ni froide ; ne pas dédaigner les amants de figure désagréable, ce sont eux qui paient le mieux : les beaux ne veulent payer que de leur beauté[50].
[50] Lucien, Dialogues des Courtisanes, III, VI, VII.
C’est de leurs mères aussi que les jeunes courtisanes apprendront les précautions nécessaires : car il n’est pas bon qu’une prêtresse de Vénus devienne grosse, de peur de perdre dans le travail de ses couches l’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Elle saura que « lorsqu’une femme doit concevoir, la semence ne s’écoule point, mais reste au dedans, retenue par la nature. » Il faut qu’elle prenne des précautions dans ce sens et qu’elle ait recours à d’expertes matrones qui la délivreront de ses craintes, même lorsque « la semence ne s’est pas écoulée[51] ».
[51] Lettres d’Aristénète, I, 19.
Sous de pareils auspices et avec des principes aussi pratiques, l’avidité des courtisanes devait être insatiable, elle le fut tellement qu’elle leur valut d’être comparées à des louves sauvages revêtant à l’occasion la forme des chiens les plus doux. Certaines, comme Corinne, pouvaient bien se contenter de deux oboles, ou, comme Mirtale, de quatre oboles, ou encore, comme Europe l’Athénienne, d’une drachme ; mais en général elles affichaient des prétentions plus considérables.
Cyniquement, une courtisane qui se déclare intelligente dit à ses amants : Vous aimez la beauté, et moi l’argent. Tâchons donc de nous satisfaire chacun de notre côté, et d’obtenir ce qui fait l’objet de nos désirs. Elle ajoute que le gain seul la touche, que sans argent on ne vient jamais à bout de persuader une courtisane, et qu’elle juge de l’amour de ses amants à la valeur seule des présents qu’ils apportent[52]. D’autres, plus ingénieuses encore, plaçaient des tarifs à l’entrée de leurs appartements pour se taxer elles-mêmes. Ainsi la débutante Tarsia estimait la fleur de sa virginité, son premier baiser, à une demi-livre d’or, se déclarant prête à donner ensuite la jouissance de son corps à tout un chacun pour quelques sols d’or : Quicumque Tarsiam defloraverit mediam libram dabit. Postea populo patebit ad singulos solidos[53].
[52] Lettres d’Aristénète, I, 14.
[53] De Pauw, Recherches philosophiques, I, p. 314.
Mais il en était dont on s’assurait la jouissance exclusive en les louant au leno ou à la lena pour une durée déterminée moyennant un prix convenu. Ainsi la lena Cleaereta reçoit de Diabolos, fils de Glaucos, par contrat en bonne et due forme, vingt mines d’argent, sous condition que la courtisane Philénium appartiendra à Diabolos jour et nuit pendant une année entière.
Ainsi encore la procureuse Nicarète trafiquait de sept petites filles qu’elle avait achetées, élevées comme il convenait et qu’elle appelait ses filles. Elle vendit Nééra 30 mines à Timanoride et Eucrate pour que, simultanément, ils s’en servissent à leur gré. Ces contrats étaient reconnus par la loi qui se prêtait à toutes sortes de combinaisons faciles. Ainsi la même Nééra passa des mains du poète Xénoclide et du comédien Hipparque dans celles de Phrynion, qui lui permettait de se prostituer même avec les serviteurs de ses amis.
Etienne ayant revendiqué Nééra comme une femme libre, est cité en justice pour ce fait par Phrynion. Trois arbitres, établis de commun accord, se réunissent dans le temple de Cybèle, et décident que la femme était libre, qu’elle était maîtresse d’elle-même ; qu’elle devait rendre à Phrynion tout ce qu’elle avait emporté de chez lui, excepté ce qui avait été acheté pour elle, habits, joyaux et servantes. Elle se donnerait alternativement à Phrynion et à Etienne, de deux jours l’un. Celui qui jouirait de la femme lui fournirait le nécessaire, le temps qu’il en jouirait. On s’en tint à leur décision.
La fille de la même courtisane, Phanon, ayant marché sur les traces de sa digne mère, et donné ses baisers à Epénète, ce dernier est poursuivi par Etienne. De nouveaux arbitres cherchent un accommodement et s’arrêtent aux conditions suivantes. Le passé était entièrement oublié, Epénète donnait mille drachmes à Phanon pour avoir joui d’elle à plusieurs reprises, mais Etienne devait livrer Phanon à Epénète, quand celui-ci viendrait à Athènes et qu’il voudrait les baisers de cette femme[54].
[54] Démosthène, Plaidoyer contre Nééra ; — Plaute, L’Asinaire.
Cet ordre de choses profitait d’ailleurs à l’Etat qui s’enrichissait de la prostitution. Les courtisanes s’étant multipliées dans l’Attique, dit Eschine, on adopta le projet qui consistait à leur promettre non seulement ce qu’on nomme la tolérance, mais même la protection publique, pourvu qu’elles payassent une capitation qui porterait le nom de pornicon télos, et qu’on donnerait tous les ans en ferme comme les autres impôts de l’Etat[55].
[55] Eschine, Plaidoyer contre Timarque.
Dignes auxiliaires de la prostitution professionnelle, les danseuses, musiciennes, aulétrides, joueuses de flûte, de lyre, de harpe et de sambuque se livraient, sous le couvert de l’art de Terpsichore, à une débauche effrénée. Elles allaient exercer leur art dans les festins où elles étaient appelées : on les louait pour le soir ou la nuit, mais seulement pour l’exercice de leur profession artistique — le prix des baisers non compris. — Les astynomes, chargés de leur surveillance, veillaient à ce que ces femmes n’exigent pas un salaire supérieur à deux drachmes ; et, au cas où plusieurs citoyens se disputaient la même musicienne, ils tranchaient la querelle par la voie du sort[56].
[56] Aristote, République des Athéniens, § 50.
La réunion de ces professionnelles, que seuls les opulents pouvaient se permettre, donnait lieu à de véritables orgies. Athénée nous en a transmis un tableau atténué : « L’une était étendue, montrant un sein d’albâtre, au clair de la lune, en laissant tomber sa collerette ; une autre dansait et découvrait le flanc gauche en s’agitant ; une troisième, présentant toutes ses grâces à nu, m’offrit un tableau vivant : l’éclat de sa blancheur bravait à mes yeux l’obscurité de la nuit. Une autre découvrait ses bras depuis les épaules jusqu’à l’extrémité de ses belles mains ; une autre cachait son cou délicat, mais laissait apercevoir sa cuisse dans les plis de sa robe fendue. D’autres se laissaient tomber à la renverse, foulant aussi les feuilles sombres de la violette, le safran qui jetait sur le tissu de leurs habits et les ombres de leurs voiles un éclat couleur de feu[57].
[57] Athénée, Banquet, XIII, 9.
A ces exercices, les aulétrides et danseuses gagnaient ou développaient un tempérament aisément inflammable et une facilité de mœurs qui n’avait rien à envier à celles des courtisanes. Elles ne mettaient guère plus de retenue que ces dernières à trafiquer de leur corps, mais peut-être plus de fantaisie et une science plus raffinée du baiser. Elles étaient un régal qu’on ne manquait pas de promettre aux invités de choix : ainsi la servante promet-elle à Xanthias une joueuse de flûte ravissante et deux ou trois danseuses à la fleur de la jeunesse et tout frais épilées[58]. Car elles savent jouer tous les airs du baiser sur demande ; à peine nubiles, elles énervent les hommes les plus robustes[59]. Elles ont appris, dès la plus tendre enfance, à se trémousser avec art, et toutes les parties de leur corps ont acquis une souplesse remarquable, leur langue surtout qui sait lier les baisers, pincer et chatouiller à plaisir, éveiller de la mort même les plus endormis, les plus abattus[60].
[58] Aristophane, Les Grenouilles.
[59] Athénée, Banquet, XIII, 3 et 4.
[60] Anthologie grecque, Epigrammes érotiques, 129.
Aussi se les disputait-on souvent après le repas. Si elles appartenaient à quelque patron ou à une mère qui les exploitait, il arrivait fréquemment qu’on les mettait à l’enchère et qu’elles devaient finir la nuit entre les bras du dernier enchérisseur. Dans le cas contraire, elles choisissaient à leur gré parmi les soupirants ; à moins toutefois que cette liberté même ne leur fût pas accordée par les convives. Il n’était pas rare, en effet, que les compétitions dégénérassent en querelle, voire en bataille ; et les courtisanes disputées recevaient, sans trop se plaindre, une part des coups donnés à table. Avec quelque habileté, les débauchés opéraient là de fructueux sauvetages. Ainsi, Philocléon, asseyant amoureusement une gentille joueuse de flûte sur ses genoux, se flatte de l’avoir soustraite aux exigences des convives qui, dans leur ivresse, voulaient parfaire le baiser à travers ses lèvres. Et le sauveteur ne tarde pas à solliciter des témoignages matériels de gratitude : « Monte là, mon petit hanneton doré, saisis cette corde (penem) avec la main. La corde est usée, mais elle aime encore qu’on la frotte. Allons, mon petit (cunne mi), sois reconnaissante à cette corde (huic peni)[61].
[61] Aristophane, Les Guêpes.
Dictériades, courtisanes, aulétrides et danseuses avaient pour clients ordinaires des jeunes gens riches. Une coupe signée Hiéron représente des jeunes gens en visite chez une femme au baiser facile : l’un tient une bourse, l’autre une fleur, le troisième offre une couronne. Sur un vase du musée de Madrid une femme couchée nue tend la coupe à une autre couchée en face d’elle et l’invite à la vider. Des soupers suivis de bals, d’orgies réunissaient, chez les courtisanes ou chez les traiteurs, les viveurs d’Athènes ou de Corinthe, chacun d’eux amenant une compagne, soit une maîtresse habituelle, soit une courtisane louée. L’opinion publique était très indulgente pour ces désordres des jeunes gens, à condition que le scandale fût évité, et que le jeune homme sût s’arrêter à temps[62].
[62] Térence, L’Andrienne.
Les mœurs à Athènes toléraient même les relations des hommes mariés avec les courtisanes. Hypéride, qui fut publiquement l’amant de Phryné, entretint jusqu’à trois maîtresses à la fois : à la ville Myrrhine, au Pirée Aristagora, à Eleusis Phila.
Thémistocle, fils lui-même de la courtisane Abrotone, entra dans la ville sur un char attelé de quatre courtisanes, Lamie, Scionne, Satyra et Nannion (ou plutôt sans doute sur un char portant, à côté de lui, ces quatre courtisanes). Sophocle conçut, dans sa vieillesse, une ardente passion pour la courtisane Théoris. Il aima aussi, tout près de sa fin, la courtisane Archippe et lui laissa ses biens par testament. L’orateur Isocrate eut pour maîtresses Métanire et Callée. Harpalus le Macédonien, amoureux de la courtisane Pythionice, dépensa beaucoup pour elle ; et quand elle fut morte, il lui éleva un pompeux monument et suivit lui-même son corps à la sépulture, accompagné d’un nombreux cortège des plus habiles artistes et de musiciens qui chantaient en accord au son de toutes sortes d’instruments. Le monument s’élevait sur le chemin sacré qui allait d’Eleusis à Athènes. Après Pythionice, il fit venir Glycère, à qui il érigea une statue à Tarse en Syrie[63].
[63] Athénée, Banquet, XIII, 5, 6.
Aussi les écrivains anciens s’occupèrent-ils copieusement des courtisanes. Mais il ne nous est resté des recueils consacrés à la prostitution que des lambeaux isolés et des traits épars, qu’Athénée a cousus tant bien que mal dans son Banquet des savants. Nous savons cependant que Gorgias, Ammonius, Antiphane, Apollodore, Aristophane, Nicénète de Samos ou d’Abdère, Sosicrate de Phanagon avaient écrit des traités érotico-historiques, et que Callistrate avait rédigé l’Histoire des courtisanes. Un grand nombre de pièces de théâtre disparues portaient aussi le nom de courtisanes fameuses : la Thalatta de Dioclès, la Corianno de Phérécrate, l’Antée de Phylillius, la Thaïs et la Phannium de Ménandre, la Clepsydre d’Eubule, la Nérée de Timoclès[64].
[64] Chaussard, Fêtes et courtisanes de la Grèce, t. IV, ch. I.
C’est grâce à ces écrivains qu’ont pu parvenir jusqu’à nous les noms des plus célèbres distributrices de volupté, avec des traits qui ne manquent pas de saveur.
Corinthe s’est acquis, dans l’antiquité, une grande réputation pour le dévergondage de ses femmes : « Honnête à coup sûr, dit Lysistrata, comme on l’est à Corinthe. » Leur rapacité n’était pas moins connue. « Les courtisanes de Corinthe, dit Chrémile, qu’un pauvre leur adresse des propositions, elles ne l’écoutent pas ; mais si c’est un riche, elle se couchent aussitôt (clunes extemplo eas huic obvertere). » Aussi disait-on couramment et avec intention : « Il n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe », ou bien « on ne va pas impunément à Corinthe[65]. »
[65] Aristophane, Lysistrata. — Plutus.
La plus fameuse des aulétrides grecques fut Lamia qui, après avoir été la maîtresse de Ptolémée, roi d’Egypte, captiva dans son automne Démétrius Poliorcète, grâce à sa longue expérience des voluptés. Le roi de Syrie lui montrait un jour nombre de parfums exquis dont Lamie faisait fi. Démétrius piqué demanda un pot de nard, en fit verser dans sa main et s’en frotta les parties viriles avec les doigts. Puis il dit : « Flaire donc, Lamie ». Lamie répond en éclatant de rire : « Malheureux ! c’est celui qui a l’odeur la plus putride. — Quoi ! répartit Démétrius, c’est cependant du parfum de gland royal[66]. »
[66] Athénée, Banquet, XIII, 5.
Corisque a inspiré quelques lignes élégiaques à l’un de ses amants : « Oui, c’est être au rang des dieux que de passer une nuit à côté de Corisque ou de Camétype. Ah ! quelle chair ferme ! quelle belle peau ! quelle douce haleine ! quel charme dans leur résistance avant qu’elles vous cèdent ! il faut combattre, être souffleté, recevoir des coups de ces mains délicates ! mais est-il un plaisir pareil[67] ! »
[67] Athénée, Banquet, XIII, 3.
Gnatène avait écrit en 320 vers et placé dans son vestibule le code de ses institutions, les lois érotiques, le régime que les galants devaient observer en entrant soit chez elle, soit chez sa fille.
Gnaténion, sa nièce, fut mise en circulation par sa tante. Sa beauté avait été remarquée par un vieux satrape ridé et cassé qui demanda le tarif. Gnatène, jugeant de son opulence d’après le nombre d’esclaves qui l’escortaient, exige mille drachmes. Il marchande. « Je te donnerai cinq mines (cinq cents francs). C’est une affaire faite, et j’y reviendrai. — A ton âge, repartit Gnatène, c’est déjà beaucoup d’y aller une fois[68]. »
[68] Athénée, Le Banquet, XIII, 5.
Manie fut très aimée, très disputée : c’est une « douce folie », disaient les Grecs en jouant sur son nom. Elle fut la maîtresse, quelque temps, de Démétrius Poliorcète et eut, au dire des chroniqueurs, la répartie prompte et spirituelle. Leontiscus, lutteur au pancrace, lui faisant le reproche de s’être abandonnée à Antenor, tandis qu’il vivait avec elle quasi-maritalement : « J’ai eu la curiosité de savoir, répliqua-t-elle, quelle serait l’espèce de blessure que deux athlètes, tous deux vainqueurs dans les jeux olympiques, pourraient me faire dans une seule nuit. »
Un jour qu’elle était l’invitée d’un riche dissipateur de la ville, ce dernier lui demanda, pendant le repas, comment elle voulait recevoir ses baisers. Connaissant la passion « cunnilinge » du personnage, elle répondit en riant : « Dans mes bras, autrement je ne me fierais pas à toi, tu pourrais bien me dévorer tout le fond[69]. »
[69] Athénée, Banquet, XIII, 5.
Il est un certain nombre de courtisanes dont nous ne connaissons que le nom, parfois même imaginé ou déformé par les écrivains. La plupart du temps cependant ces noms, qui paraissent être des surnoms, contiennent une allusion plus où moins précise à la profession, un sous-entendu grossier. Dans Plaute, Térence, Alciphron, Aristénète, Aristophane, Lucien, etc., nous faisons connaissance avec Philémation, Bacchis, Philaenion, Erotion, Glycerion, Philocomasion (qui aime à faire la fête), Leaena (allusion à la lionne, animal sacré d’Aphrodite) ; Clepsydre, ainsi nommée parce qu’elle n’accordait de jouissance que pour le temps que sa clepsydre serait à se vider ; Nico, dite la Chèvre, parce qu’elle avait ruiné son amant, le tavernier Thallus, dont le nom désigne aussi une jeune branche d’arbre ; Callisto ou la Truie, Théoclée sa mère, dite la Corneille, Hippée la Jument, Synoris la Lanterne ; Sinope dite Abydos, le gouffre sans fond ; Phanostrate, surnommée pour sa saleté Phtheiropyle (qui s’épouille aux portes) ; Nannion ou Avant-scène, parce qu’elle avait une jolie figure, des bijoux d’or, de riches habits, mais qu’elle était laide toute nue ; sa fille, surnommée, pour son extrême lubricité, Teethée ou la nourrice (fellatrix) parce qu’elle se plaisait à téter les membres de ses amants ; Parorame, maîtresse de l’orateur Stratoclès, dotée du sobriquet de Didragme, parce qu’elle donnait ses baisers pour deux drachmes à qui les voulait.
Nous arrêterons là une énumération qui risquerait d’être fastidieuse : car le plus grand nombre des courtisanes grecques se contentèrent, sans plus, de remplir les devoirs de leur profession avec conscience et précision[70]. Elles aimèrent peu, mais se laissèrent beaucoup aimer, méritant du moins un peu de gratitude de la part de leurs contemporains et le plus reposant silence de la part de la postérité.
[70] Voir Chaussard, Fêtes et courtisanes de la Grèce, Paris, an IX, t. IV.
CHAPITRE IV
La Science du Baiser
Théoriciens du baiser. — Passion des Athéniennes pour le baiser. — Représentations et danses érotiques. — Les satyrions. — Les différents modes du baiser : raffinements et lubricités. — Le baiser de Sapho. — Concours de beauté.
Le baiser d’Alcibiade. — La beauté mâle. — Rhétorique et pédérastie. — Baisers contre nature.
De bonne heure en Grèce le baiser charnel et sa technique eurent des historiens précis, documentés. Astyanassa, servante d’Hélène l’épouse de Ménélas, songea la première aux différents modes du baiser ; elle écrivit un traité sur les postures vénériennes. Après elle vinrent Philénis et Elephantis qui vulgarisèrent des débauches du même genre[71].
[71] Suidas, Lexicon : Αστυάνασσα (Astyanassa).
Philénis était de Samos, et son œuvre créa quelque émulation. A la 63me Priapée il est question d’une jeune femme qui, chaque fois qu’elle vient retrouver son amant (cum suo fututore), veut parcourir avec lui tout le cycle des postures que Philénis a décrites[72].
[72] Priapeia, sive diversorum poetarum in Priapum lusus, carmen LXIII.
Chrysippe parle aussi, dans le livre V de son Traité de l’honnête et de la volupté, des livres de Philénis et de ceux qui traitent des qualités aphrodisiaques, et des servantes qui sont maîtresses dans l’art des postures et des mouvements, et qui s’exercent à les pratiquer avec succès[73].
[73] Athénée, Le Banquet, VIII, 3.
Elephantis, sur laquelle des détails précis nous manquent, avait dû se distinguer dans l’enseignement théorique du baiser ; car Suétone conte que « Tibère avait plusieurs chambres diversement arrangées pour ses plaisirs, ornées des tableaux et des bas-reliefs les plus lascifs, et remplies des livres d’Elephantis, afin qu’on eût, dans l’action, des modèles toujours présents pour les postures qu’il ordonnait de prendre[74]. »
[74] Suétone, Tibère, 43.
Et dans l’une des premières Priapées une femme du nom de Lalage vient offrir à Priape un exemplaire des œuvres obscènes d’Elephantis, en demandant comme grâce qu’il lui soit permis de réaliser toutes les attitudes prescrites dans l’ouvrage[75].
[75] Priapeia, carm. 3.
Un savant du nom de Paxamos écrivit aussi un Dôdekatechnon, ou traité des attitudes du baiser[76].
[76] Suidas, Lexicon : Πάξαμος (Paxamos).
On connaît encore, parmi les écrivains érotico-techniques, Sotades Maronita, surnommé Cinaedologus. (Dans le baiser inverti, de mâle à mâle, le cinaedus est le partenaire passif, qui paedicatur.) Son style était tellement licencieux que l’épithète de sotadique est restée à tout genre de livre remarquable par son impudicité[77].
[77] Athénée, Banquet, XIV, 4.
A en croire Aristophane, l’atmosphère était singulièrement favorable à ce genre de littérature ; le poète comique a fréquemment mis au grand jour de la scène et fouaillé la passion des Athéniennes pour le baiser.
Sur l’invitation de Lysistrata à s’abstenir du baiser (a pene), les femmes se détournent, se mordent les lèvres, secouent la tête, pâlissent, pleurent, déclarent préférer passer par le feu plutôt que se priver « de ce qu’il y a de plus doux au monde », plutôt que de s’endormir sans une tendre caresse (sine mentula). Lysistrata les appelle « sexe dissolu, bonnes seulement pour l’amour. » Cependant une Lacédémonienne Lampito, consent au sacrifice, bien qu’à regret, et ce n’est enfin qu’à grand peine que Lysistrata peut arriver à faire prononcer à l’assemblée des femmes le serment suivant :
« Je n’accueillerai ni amant ni époux, avec quelque ardeur qu’il me presse (qui ad me accedet, rigente nervo). Je vivrai chez moi, dans la chasteté, bien parée, vêtue d’une tunique transparente, afin d’inspirer à mon époux les plus ardents désirs. Jamais je ne lui céderai de bon gré. Et s’il me fait violence, je me donnerai froidement et sans ajouter le moindre mouvement passionnel, je ne lèverai pas mes jambes en l’air, et je ne prendrai pas de posture accroupie, comme les lions sculptés sur les manches de couteau. »
Praxagora, s’adressant à sa lampe, lui dit : « A toi seule notre confiance, et tu la mérites, car tu es près de nous lorsque sur nos couches nous essayons les différentes postures des plaisirs de Vénus. »
La même Praxagora, se félicitant de ce que les femmes ne changent jamais, explique : « Elles font enrager leurs maris comme autrefois ; elles reçoivent des amants chez elles comme autrefois ; elles aiment le vin pur comme autrefois ; elles se plaisent à faire l’amour (subagitari) comme autrefois. » Aussi veulent-elles abolir les courtisanes afin d’avoir les premiers baisers des jeunes gens. Il ne convient pas que des esclaves attifées ravissent aux femmes libres leurs plaisirs. Et elles sont exigeantes autant que dévergondées.
Mnésiloque en effet, déguisé en femme, s’est introduit aux Thesmophories pour plaider la cause d’Euripide, et il en profite pour dévoiler quelques turpitudes des femmes. L’une, dès la troisième nuit de son mariage, va retrouver son amant, qui l’avait séduite à sept ans, et se livre à lui à demi couchée sur l’autel d’Apollon, devant le vestibule de sa propre maison. Celles-ci accordent leurs baisers à des esclaves et à des muletiers. D’autres, après une nuit de caresses adultères, mangent de l’ail dès le matin afin de rassurer le mari qui a veillé sur le rempart. Une autre, en étalant sous les yeux de son mari un large manteau pour le lui faire admirer au grand jour, dissimule ainsi son amant et lui donne le moyen de s’échapper[78].
[78] Aristophane, Lysistrata, L’Assemblée des femmes, Les Thesmophories.
N’était-ce pas d’ailleurs pour le baiser, pour le raffinement du baiser, que les femmes grecques épilaient soigneusement leur sexe à la flamme d’une lampe ou au rasoir ? Si bien que, le jour où elles sont décidées à éloigner d’elles maris et amants, elles prennent tout d’abord la résolution de laisser croître les poils sous les aisselles et ailleurs, plus touffus qu’un taillis ; elles jettent leurs rasoirs, afin de devenir toutes velues et de ne plus ressembler à des femmes[79].
[79] Aristophane, Lysistrata, L’Assemblée des femmes.
Et les enseignes des établissements de bains ne dévoilent-elles pas un état d’âme ou de sens bien suggestif ? « Jeunes femmes qui avez de l’amour au cœur, et toutes en ont, venez ici. Vous sortirez d’ici plus gracieuses, plus jolies. Celle qui est fille verra de nombreux prétendants lui apporter leurs cadeaux. Pour vous qui spéculez sur vos charmes, vous trouverez des essaims d’amants à vos portes en sortant de ce bain[80]. »
[80] Anthologie grecque, Epigrammes descriptives, 621.
Cet état était d’ailleurs entretenu par les représentations érotiques offertes surtout aux hommes dans les meilleures maisons. Ainsi à la fin du repas donné par Callios en l’honneur du jeune Autolycus, vainqueur au pancrace, un esclave annonce : « Citoyens, voici Ariadne qui entre dans la chambre nuptiale destinée à elle et à Bacchus. » Et les acteurs chargés des rôles des époux prennent des poses amoureuses et passionnées : loin de s’en tenir au badinage, ils unissent réellement leurs lèvres, ressemblant à des amoureux impatients de satisfaire un désir qui les pressait depuis longtemps. Lorsque les convives les virent se tenir enlacés et marcher vers la couche nuptiale, ceux qui n’étaient point mariés firent le serment de se marier, et ceux qui l’étaient montèrent à cheval et volèrent vers leurs épouses, afin d’être heureux à leur tour[81].
[81] Xénophon, Le Banquet, ch. IX.
La danse tenait aussi une grande place chez les anciens : elle était la partie la plus brillante et la plus voluptueuse des fêtes. Toujours très expressive, elle prenait souvent un caractère licencieux, et par ses mouvements lascifs aidait à l’excitation sensuelle. C’était : le hormos, que les vierges de Sparte, parées de leur seule beauté, dansaient mélangées avec les jeunes gens les plus lestes et les plus vigoureux ; l’ionique, que dansaient les Siciliens en l’honneur de Diane Chitonée et au milieu des coupes ; le kallibas, exercice des femmes, périlleux et lascif ; l’apokinos, danse libertine, remarquable par les onduleuses crispations, les convulsions aimables que les femmes nues imposaient à leurs reins agiles ; l’aposésis, dans laquelle la danseuse remuait les hanches avec une précise volupté et s’appliquait à prendre des attitudes érotiques ; l’epiphallos, où danseurs et danseuses se défient aux combats d’amour, s’enlacent, se pressent avec des contorsions et des cris finissant dans une orgie de bacchantes ; la cordace, des plus indécentes et lubriques ; le konisalos, exercice dévergondé des jambes ; la lamprotera, dansée sans vêtements et sur des paroles excessivement libres ; la magodè, danse voluptueuse ; la riknoustie, trémoussement de tout le corps s’accompagnant du langage provoquant des regards ; le mothon, danse d’esclaves, où l’obscénité était portée à son comble[82].
[82] Athénée, Le Banquet, XIV ; — Voir Chaussard, Fêtes et Courtisanes de la Grèce, t. III, 3e partie.
Les plaisanteries érotiques provoquaient le petit frisson : « Conon a deux coudées, sa femme en a quatre. Quand ils sont au lit et que leurs pieds se touchent, examine un peu où va la bouche de Conon. »[83]
[83] Anthologie grecque : Epigrammes comiques, 108.
Et la défaillance d’un baiser devenait matière à élégie : « Moi qui jadis sacrifiais à Vénus cinq et même neuf fois consécutives, voici maintenant que j’ai de la peine à parfaire un baiser, du début de la nuit au lever du soleil… O vieillesse, à quoi me destines-tu, si déjà je faiblis à ce point ? »[84]
[84] Anthologie grecque : Epigrammes comiques, 30.
Aussi, pour prévenir ces défaillances et rendre aux athlètes de Vénus leur première vigueur, les magiciennes de Thessalie composaient-elles des breuvages auxquels les Grecs donnaient le nom de satyrion. La base de ces préparations était les tubercules frais de l’orchis-hircina, que les magiciennes faisaient dissoudre dans du lait de chèvre, et donnaient aux vieillards épuisés pour rallumer en eux les feux de l’amour. Elles se plaisaient à conter qu’Hercule, ayant reçu l’hospitalité chez Thespius, avait, grâce à ce breuvage, défloré dans une nuit les cinquante filles de son hôte. Ainsi encore Proculus, ayant fait prisonnières cent jeunes vierges, les rendit toutes femmes en quinze jours. Un roi des Indes ayant envoyé à Antiochus une plante de l’espèce des satyrions, Théophraste assure que l’esclave chargé de ce végétal offrit de suite soixante-dix sacrifices à Vénus. Les magiciennes employaient aussi, au même usage, la bergeronnette, dont les mouvements sont vifs et animés. Elles l’attachaient à une roue qu’elles faisaient tourner avec une très grande rapidité et en chantant des chansons érotiques[85].
[85] Théophraste, Histoires IX, 9 ; — Xénophon, Mémoires sur Socrate, III, 11 ; — Voir C. Famin, Peintures, bronzes et statues érotiques formant la collection du cabinet secret du Musée royal de Naples. Paris, 1832.
Faut-il s’étonner, après tout cela, que l’habileté professionnelle des courtisanes, leur science du baiser fût si haut prisée chez les anciens, friands de voluptés, de libertinage, d’obscénité même ? Ne voyons-nous pas Bdélycléon, désireux de se gagner Philocléon, lui promettre mille choses, et surtout une courtisane qui lui frottera les reins et le priape (quae penem ei lumbosque fricabit) ? Aristophane a raillé cette passion, et il en a donné une expression significative lorsqu’il a cité les deux courtisanes Salabaccha et Nausimacha, en les déclarant supérieures à deux généraux athéniens ; et aussi lorsque, dans les Grenouilles, Eschyle reproche à Euripide d’imiter dans sa poésie les douze postures de Cyrène. Cette dernière, en effet, s’acquit une grande réputation et le surnom fameux de Dôdékamèchanon (aux douze attitudes) parce qu’elle affichait et justifiait la prétention de connaître et de réaliser douze postures différentes du baiser de volupté[86].
[86] Suidas, Lexicon : Dôdékamèchanon ; — Aristophane, Grenouilles ; — Thesmophories.
Il avait même plu aux anciens de classer les femmes des différentes régions de la Grèce d’après le genre de volupté qu’elles préféraient ou pratiquaient le plus savamment. Les Corinthiennes n’avaient pas de spécialités, ou plutôt elles les avaient toutes ; fameuses pour la souplesse de leurs reins et l’élasticité de leurs mouvements, elles multiplient les plaisirs de l’homme qui les a choisies, en lui abandonnant toutes les parties de leur corps qui peuvent lui procurer des sensations nouvelles. Aussi, dans la langue grecque, korinthiadzein est-il devenu synonyme de forniquer.
Les Phéniciennes, disait-on, se peignaient les lèvres pour imiter l’entrée du vrai sanctuaire de l’Amour ; elles enduisaient ensuite de miel le priape de ceux qu’elles voulaient fêter, le tétaient avec ardeur, lubréfiaient la peau fine qui l’enveloppe et leur salive imprégnée du suc attirait des flots d’amour.
Les Lesbiennes s’adonnaient avec passion au même exercice qu’elles passent pour avoir inventé. Elles préféraient toutefois plonger leur langue dans les appas secrets des jeunes filles et obtenir d’elles le même baiser. Les plus vicieuses, nommées tribades, empruntaient aux Milésiennes un priape postiche en cuir qu’elles désignaient sous le nom d’olisbon, simulant ainsi le baiser bi-sexuel.
Les Syphniassiennes (de l’île de Siphnos), savaient, avec dextérité, caresser profondément de leurs doigts souples les parties les plus secrètes de leurs amants.
Les Chalcidisseuses faisaient servir aux voluptés du baiser des enfants aux gestes innocents, à la peau blanche, aux mains potelées ; elles partageaient ce vice répugnant avec les Chalcidisseuses, dont le nom provient d’une ville inconnue[87].
[87] Suidas, Lexicon : Korinthiadzein ; Lesbiadzein ; Siphniadzein ; Phikididzein ; Phoikinidzein ; Kalkididzein ; — Aristophane, Lysistrata ; — Potter, Archæologia Græca, Leyde, 1702, IV, 12.
La science précise des attitudes du baiser eut, d’autre part, en Aristophane un vulgarisateur d’une verve peu timorée. Sous prétexte de moraliser, le poète comique expose crûment les tableaux les plus réalistes, qui valent pour nous des documents vécus. Nous en avons cueilli quelques-uns au cours de ces études ; en voici un nouveau qui nous paraît plus particulièrement exact et complet, en ce qu’il comprend à peu près en entier les différentes formes que peut revêtir la recherche des voluptés charnelles.
Dans un passage de la Paix, Trygée s’exprime en ces termes avec une équivoque obscène, où Théoria est considérée sous un double point de vue, comme fête sacrée et comme courtisane : « Sénat, Prytanes, regardez Théoria, et voyez quels biens précieux je remets en vos mains. Hâtez-vous de lui lever les deux jambes en l’air et d’immoler la victime. Admirez la belle cheminée (le sexe de Théoria) ; elle est tout enfumée ; car c’est ici qu’avant la guerre le Sénat faisait sa cuisine. Maintenant que vous avez retrouvé Théoria, vous pourrez dès demain célébrer les jeux les plus charmants, lutter contre elle à terre ou à quatre pattes, la coucher sur le côté, vous tenir à genoux inclinés devant elle, ou frottés d’huile engager vaillamment la lutte du pancrace et labourer votre adversaire à coups de poing et de queue.
« Le lendemain vous célébrerez des courses équestres où les cavaliers chevaucheront côte à côte, où les attelages des chars, renversés les uns sur les autres, soufflant et hennissant, se rouleront, se bousculeront à terre, tandis que d’autres rivaux précipités de leurs sièges tomberont écorchés près du but[88]. »
[88] Aristophane, La Paix.
C’est encore Aristophane qui nous a présenté à diverses reprises le débauché Ariphrade, cunnilinge fameux, célèbre à Athènes par son libertinage spécial : Ariphrade se plaît dans le vice ; ce n’est pas seulement un homme dissolu, gangrené, mais il a inventé un nouveau genre de débauches. Il souille sa langue par de honteuses voluptés en la plongeant dans les parties secrètes de la femme, même au moment où elles sont humides de menstrues ou de tout autre humeur[89].
[89] Aristophane, Les Chevaliers. — Voir le traité précis de Forberg : De figuris Veneris.