REMY DE GOURMONT
D’un
Pays Lointain
MIRACLES — VISAGES DE FEMMES
ANECDOTES
SIXIÈME ÉDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXII
DU MÊME AUTEUR
Roman, Théâtre, Poèmes
- SIXTINE.
- LE PÉLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.
- LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
- D’UN PAYS LOINTAIN.
- LE SONGE D’UNE FEMME.
- LILITH, suivi de THÉODAT.
- UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
- UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d’Espagnat.
- COULEURS, suivi de CHOSES ANCIENNES.
- HISTOIRES MAGIQUES.
- DIVERTISSEMENTS, poésies complètes, 1912.
Critique, Littérature
- LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen-âge) (Crès, éditeur).
- LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d’hier et d’aujourd’hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.
- LA CULTURE DES IDÉES.
- LE CHEMIN DE VELOURS. Nouvelles dissociations d’idées.
- LE PROBLÈME DU STYLE. Questions d’Art, de Littérature et de Grammaire.
- PHYSIQUE DE L’AMOUR. Essai sur l’instinct sexuel.
- ÉPILOGUES. Réflexions sur la vie, 1895-1898 ; 1899-1901 (2e série) ; 1902-1901 (3e série) ; 1905-1912 (volume complémentaire) ; 4 vol.
- ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.
- PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries) ; 5 vol.
- PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries) ; 3 vol.
- DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Épilogues, 4e série, 1905-1907).
- NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Épilogues, 5e série, 1907-1910).
- DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
- PENDANT L’ORAGE.
- LETTRES A L’AMAZONE.
- PENDANT LA GUERRE.
- LETTRES D’UN SATYRE.
- LETTRES A SIXTINE.
- PAGES CHOISIES, avec un portrait.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
PROLOGUE
D’UN PAYS LOINTAIN
— D’où viens-tu?
— D’un pays lointain. Je suis né dans une maison noire surgie du milieu d’une plaine grise, autour de laquelle un cercle de lumière étincelait, pareil aux gloires où s’écrivent les traits sévères d’une vierge de vitrail ; mais ce halo d’espérance et de bénédiction ne ceignait que du néant, du gris et du noir. Mon père et ma mère, comme tous les habitants de ce pays lointain, étaient aveugles ; seuls, quelques enfants voyaient : si l’on s’en apercevait, on leur crevait les yeux, — pour les rendre conformes. J’avais un frère, on lui creva les yeux ; j’avais une sœur, on lui creva les yeux.
Pendant l’opération, pratiquée par un excellent prêtre, aimé de tous et surtout du Seigneur, ma mère disait : « C’est un petit moment à passer, mes chéris ; j’ai subi cela aussi, moi, à votre âge, et je n’en suis pas morte. Allons, un peu de courage! » Elle promettait des confitures, du sucre et des gâteaux à la fleur d’oranger.
Mon père, qui était né aveugle, parla plus longuement. Il dit, avec une rude tendresse : « Petits sauvages, vous n’avez donc aucun sentiment des convenances? Ces gamins veulent se distinguer! Ces gamins ne veulent pas faire comme tout le monde! Alors, vous consentez à être ridicules, c’est-à-dire à éprouver des sensations — et, de là, des sentiments ou des idées — inconnues et, par conséquent, méprisées des autres hommes? Réfléchissez bien. Si vous gardez vos yeux, cette source incongrue — à ce que l’on dit, — de pensées vaines et de dangereux désirs, on vous poussera du coude avec dédain, on vous marchera sur les pieds, on vous donnera des coups de genou, par mégarde, on s’ameutera contre vous, on vous tirera les cheveux et on dansera la sarabande autour de la bête curieuse. Ah! vous vous préparez une jolie existence!…
— Mais ils ne refusent pas de se laisser crever les yeux! interrompit ma mère. N’est-ce pas, mes chéris?
— Ils ne refusent pas? Je l’espère bien, mais je dois les prévenir de ce qu’ils vont gagner à perdre le plus méprisable des sens, — et de ce qu’ils perdraient à le conserver. Mes enfants, je puis vous énumérer, avec ma double autorité d’aveugle et de père, les joies d’un être privé de la vue : la première joie est une joie intime et profondément satisfactoire, la joie de la répulsion surmontée, du devoir accompli ; en second lieu, vous ressentirez un plaisir d’orgueil, mais d’orgueil permis, le plaisir d’être absolument pareil à tous vos petits camarades, le plaisir de vivre parmi des égaux ; ce plaisir vous accompagnera durant toute votre vie, enfin, châtrés de la vue, vous aurez conquis la paix qui naît de l’incuriosité ; après de calmes jeux, de douces études de paisibles amours, de bons repas, de propices digestions, vous vous endormirez dans la certitude de n’être jamais sortis du droit chemin, de n’avoir jamais cueilli aucune fleur, de n’avoir jamais contemplé le ciel, ni la nuit, quand — dit-on — il s’orne du regard attristé des séraphins, ni le jour, quand le Soleil, ce maître abominable du sang et des sèves, réchauffe l’impureté des instincts…
Ma mère interrompit encore une fois :
— Comment voulez-vous, mon ami, que des enfants comprennent de telles pensées? Mettez-vous à leur portée. Et puis, tout cela est dangereux. En parlant ainsi, vous leur apprenez à raisonner…
— Oui, mon amie, dit mon père ; cela pourrait, peut-être, leur apprendre à raisonner. Parfois, la connaissance trop précise du bien pousse les curiosités à retourner l’étoffe, — geste dont proviennent nécessairement les plus grands malheurs. Aussi, je me tais.
L’excellent prêtre souriait et se contentait d’approuver de la tête, car il n’avait plus assez d’intelligence pour parler lui-même. En dehors de ses formules et de ses opérations, le vieux magicien n’était capable que des mots et des mouvements dictés par l’instinct de la conservation. Sa mémoire rituelle commençait même à s’affaiblir : il oubliait des verbes essentiels dans le prononcé des exorcismes et quand il remettait le péché — fort rare, il est vrai, en ce pays, — de « tentative intellectuelle », « effort pour comprendre », il lui arrivait de ne pas exiger du pénitent, après l’absolution, le serment sacramentel : « Serviam. — Je suis l’esclave éternel. »
Même faite par d’aussi débiles mains, l’opération réussit. Mon frère et ma sœur sont demeurés là-bas, « dans le pays lointain ».
— Mais toi?
— Moi, j’étais intelligent et hypocrite. Jamais personne ne se douta que j’y voyais. J’enfermais mes impressions, mes joies, mes désirs, sous une triple serrure, dans mon crâne, invincible coffret, et un jour…
— Et un jour?
— … Je m’enfuis. Je traversais la plaine grise et, ayant marché longtemps, j’entrai dans une forêt lumineuse, dont chaque arbre ressemblait à une femme, la chevelure parée de diamants et le cou imagé de perles. On respirait dans cette forêt un air si violemment imprégné des odeurs de la vie que j’en eus mal à la tête ; mes doigts se crispaient au chatouillement des hautes herbes ; mon cœur chantait si fort que tout mon corps en tremblait. Enfin, j’étendis les mains, embrassant, comme Apollon, les genoux d’un des arbres-femmes. Ce contact m’apaisa, mais je tombai sur le côté et je m’endormis.
Le lendemain, je continuai mon voyage, et j’arrivai ici. D’abord, je ne m’aperçus guère que j’avais changé de pays : les hommes avaient, il est vrai, les yeux ouverts, mais ils semblaient ne se servir de leur vue que pour se guider matériellement à travers la vie ; depuis, j’ai rencontré quelques voyants véritables.
J’oubliais de vous dire qu’en traversant la forêt lumineuse, j’y cueillis… devinez quoi?
— Une fleur rare?
— Oui, une âme! Au matin, avant de quitter la forêt sacrée qui avait abrité ma lassitude et protégé mon sommeil, je me promenai quelques instants sous les branches tombantes, mais toutes étaient plus hautes que mon bras levé, et je désespérais d’emporter même le souvenir d’une feuille. O feuillage, qui étais pour moi aussi vivant et aussi parfumé qu’une chevelure d’amour, je te regardais onduler au-dessus de ma tête aussi loin de ma main que l’aile des oiseaux ou la neige violette des nuages matinals. J’allais obéir (une force me traînait) et m’éloigner seul, sans le témoin que je voulais ; j’étais déjà sur la lisière et je voyais le vaste horizon et, là-bas, où les deux cercles se joignent, la cime obscure d’une autre forêt, lorsqu’une branche fleurie de petits cœurs roses s’abaissa vers moi, comme un geste de pitié. Je cueillis la branche où tremblait la grappe des petits cœurs roses et je continuai ma route.
Arrivé au but de mon voyage, je choisis une maison afin d’abriter la branche fleurie, comme ses sœurs m’avaient abrité moi-même, car j’ai toujours aimé la culture du sentiment ; c’est une occupation pleine de grâce et qui ne demande que la bonne volonté d’un jardinier soigneux : au milieu du jardin, il y a une fontaine où l’on peut se laver les doigts, quand ils sont tachés de sang.
Je plaçai donc ma branche fleurie de petits cœurs roses dans un vase de majolique plein de sable d’or, et le vase sur une cheminée, primitif autel ; à gauche du vase, j’inclinai les Damnées, de Filiger, pour me remémorer la méchanceté des Dieux, et à droite, la Vigne abandonnée, où de Groux a écrit l’inutilité du Sacrifice.
Ensuite, j’allai étudier les formes de la vie, apprendre selon quelle mode, riaient, s’ennuyaient ou pleuraient les hommes de mon temps. Ils s’ennuyaient surtout, leur capacité passionnelle étant fort médiocre et leur force nerveuse si fugitive qu’un désir ou un rêve suffisait souvent à l’épuiser toute. Je constatai encore qu’ils s’ennuyaient sans dignité, avec de petits gémissements de chien à la chaîne et de vaines colères contre les astucieux et contre les forts dont les jouissances irritaient leur impuissance originelle. Leur consolation était de penser à l’avenir, de prédire des temps meilleurs, de se vautrer dans les joies futures et de regarder la lune avec des verres de couleur.
J’étais las de tant d’inoffensives niaiseries, quand je rencontrai Armelle, vase plus beau que mon vase de majolique et d’où sortait une fleur d’or ocellée de bleu. C’était une créature aussi étourdie qu’un oiseau, aussi timide, mais qui se laissa prendre avec la main. Elle n’avait notion ni de bien, ni de mal, ni de beau, ni de laid, d’une sensibilité tout animale, sans pudeur et sans trouble dans l’amour.
Nous eûmes d’abord des rencontres furtives, des intimités illusoires, dont elle aggravait la vanité par l’aveu de ses regrets et l’implorante langueur de ses attitudes. A dessein, je prolongeais la période du désir ; j’aimais l’impatience d’Armelle et son geste, sur la berge, de se vouloir jeter à l’eau. Toute femme est vierge pour celui qui ne l’a pas possédée, car la virginité n’est pas autre chose que de l’inconnu, peut-être de l’inconnu plus obscur, — et je restais au seuil du mystère, quoique le gardien n’en fût aucunement farouche.
Je désirais aussi, par ces jeux dilatoires, exaspérer la bête et qu’elle bondît dans le cirque, au jour de la fête, avec des élans sauvages et toute la violence d’une nature contrariée et aiguillonnée — mais je fus trompé.
L’ayant menée en ma maison, je lui expliquai l’autel familier que j’avais ordonné avec de précieuses décorations autour de la branche fleurie de petits cœurs roses. Mon air grave et même un peu hiératique étonnait sa candeur animale habituée à de moins solennels prolégomènes ; elle s’approcha et ouvrit tout grands ses beaux yeux bleu d’amour. Les images, sévères acolytes, ne captaient pas son regard ; elle le fixait sans distraction sur la branche fleurie de petits cœurs roses. Je me taisais, feignant même de m’astreindre à effacer la poussière qui troublait un des coins de la glace ; alors sa curiosité s’enhardit et elle toucha du doigt un des petits cœurs roses ; elle ressemblait à une chatte qui veut jouer ; toute la grappe trembla et un des petits cœurs roses tomba dans le sable d’or : assurée que j’avais détourné la tête et oublieuse de la glace qui me disait tout, Armelle prit le petit cœur rose et le mangea.
J’étais allé m’asseoir à l’autre bout de la chambre. Armelle vint à moi et je la voyais s’avancer toute pâle d’amour ; son attitude d’oiseau voltigeant s’était transformée en la grâce splendide d’un cygne qui se meut sur un canal avec une fierté royale ; ses mouvements se voyaient à peine sous sa robe traînante et ses bras tombaient le long de son corps comme des tiges brisées par un coup de vent.
Elle vint à moi et s’agenouilla, me baisant les mains ; puis elle pleura silencieusement. La douleur ne contrariait pas la pureté de sa face extasiée et les transparentes larmes qui roulaient sur ses joues semblaient les perles détachées d’un chapelet de sourires.
Je me penchai sur elle et je la baisai au front, doucement ; quelques perles tombèrent encore de ses yeux souriants, quelques perles et la croix — et un grand soupir annonça que le cœur d’Armelle s’était soulagé, grain à grain, de tout le chapelet des douleurs suprêmes et des joies infinies.
Son corps s’affaissa sur mes pieds, sa tête s’arrêta sur mes genoux et ses bras tombaient vraiment comme des tiges massacrées par l’orage.
Armelle était morte.
Je compris que les petits cœurs roses étaient de merveilleuses hosties contenant chacune une âme et je compris aussi qu’en se communiant avec un de ces petits cœurs roses, Armelle s’était empoisonnée… Les âmes sont de terribles poisons.
LIVRE I
MIRACLES
PHOCAS
A Octave Mirbeau.
Le préteur donna lui-même les instructions les plus précises au décurion chargé d’arrêter Phocas. Ce magistrat, nommé Aurélius, était un homme grave, probe et intelligent ; excellent jurisconsulte, il n’abusait point de sa science, ni des codes, ni des édits pour écraser d’une rigueur uniforme et traditionnelle les criminels cités à son tribunal ; tout au contraire, profitant de la liberté qu’avaient alors les juges de décider selon leur conscience, il aimait à oublier l’impérative dureté des lois pénales, — et plus d’une fois on l’entendit condamner à une notable amende d’avares et inflexibles riches « coupables selon lui de ne pas s’être laissé voler, attendu que le voleur était dans le besoin le plus extrême et qu’il y a un certain degré de misère qui autorise celui qui n’a rien à prendre à celui qui possède tout. » De tels jugements paraîtraient aujourd’hui fort scandaleux et notre moralité raffinée s’en indignerait ; mais au IVe siècle, à Sinope, dans la province de Pont où se passe cette histoire, les hommes, dénués de grands principes, acceptaient volontiers la justice telle que la comprenait Aurélius ; vexés, mais convaincus que de laisser mourir de faim une créature humaine, ou de l’étrangler de ses propres mains, c’est un crime égal, ils payaient l’amende, puis, pour éviter d’être volés justement, ils faisaient, de leur propre volonté, la part des pauvres.
Les idées chrétiennes avaient pénétré peu à peu à Sinope, comme dans une grande partie de l’Empire romain, mais pas encore sous leur véritable nom ; ce nom était toujours détesté, et on y professait pour la religion nouvelle une horreur mêlée de crainte ; seules, devançant les dogmes, la justice et la pitié, mendiantes boiteuses, avaient franchi les murs de la ville et murmuré tout bas de singulières paroles que le peuple se répétait avec surprise.
De vrais chrétiens, instruits de la naissance, de la mort et de la résurrection du Nazaréen, il n’y en avait guère, à Sinope, que dans les faubourgs, parmi les tisserands, et, dans la campagne, parmi les paysans et les esclaves des grands domaines ; on disait que le principal d’entre eux, le plus instruit et, par conséquent, le plus dangereux, était un nommé Phocas, jardinier de son état, homme libre, qui cultivait un petit enclos et en vendait les produits aux portes de la ville.
Donc, par une étrange contradiction, le peuple, qui aimait la justice, haïssait ceux qui étaient les vivants exemplaires de la justice, et Aurélius lui-même, le juge secourable, entrait en colère et jurait par les dieux infernaux dès que l’on prononçait devant lui le nom de Chrétien. Sur ces entrefaites, des édits arrivèrent qui ordonnaient la recherche et la condamnation de tout sectateur de l’idée nouvelle. Aurélius lut les édits que lui envoyait le préfet de la province et, pour la première fois de sa vie, il fut joyeux d’avoir lu un édit impérial.
Ayant fait venir Amasius, le chef de la décurie de soldats que l’on employait à la recherche des criminels, il lui commanda de s’emparer de Phocas et de l’amener à Sinope, mort ou vif.
Les instructions portaient, rédigées sur des tablettes de cire : « Phocas, chrétien, contempteur des Dieux, ennemi de l’empereur et du peuple romain. Bandit redoutable et conspirateur astucieux, chef d’une bande de cruels coquins, il est encore un magicien des plus experts ; il connaît l’art incroyable de tuer à distance, soit par d’effroyables combinaisons d’éléments, soit par des signes, soit par une entente secrète avec les Génies inférieurs. Vous vous approcherez de lui prudemment et en usant de ruse ; il y va peut-être de votre vie, mais il y va sûrement du salut de la République. »
Amasius médita ces instructions, choisit quelques légionnaires résolus, épaves des guerres barbares, et la petite troupe se mit en marche. Elle allait un peu au hasard, car — la police, en ces temps, était sommaire — on ignorait l’endroit précis où conspirait Phocas en arrosant ses salades. Cela devait être là-bas, au fond d’un vallon qui creusait parmi la forêt une clairière de verdure ; on irait là, tout d’abord, et on s’informerait près des bûcherons.
Dans l’imagination d’Amasius, brave décurion qui avait occis plus de Goths qu’il n’avait de dents dans les mâchoires, Phocas se cachait en une ténébreuse caverne, en quelque inaccessible repaire, et il augurait que la quête serait difficile et pénible ; mais la saison était belle, les hommes décidés : « On en sera quitte, songeait-il, pour dormir quelques nuits en plein air, sous la protection de la déesse aux douze mamelles. »
Ils partirent de grand matin et, ayant suivi un ruisseau qui coupait en deux la forêt de Sinope, ils se trouvèrent, un peu avant midi, en face d’une petite cabane couverte de roseaux, derrière laquelle paraissait s’étendre un agréable jardin. Amasius n’eut aucun soupçon ; il cogna à la porte et demanda l’hospitalité.
La porte s’ouvrit et parut un homme vêtu, tel qu’un paysan, d’une tunique courte qui laissait les jambes nues à partir des genoux ; ses cheveux étaient ras et sa barbe longue ; il avait l’air las et doux ; ses yeux, sous des paupières tombantes, étaient bleus et un peu vagues. L’homme semblait avoir une cinquantaine d’années, mais son âme, certes, était toute jeune, car il manifesta une grande joie, de ce que la Providence lui envoyait des étrangers :
— Entrez, entrez! Comment? Des soldats? Les Goths sont-ils revenus?
— Non, dit Amasius, mais nous cherchons un bandit plus féroce que les fils des Amales, un chrétien, un contempteur des dieux (il récitait son instruction), un magicien, qui connaît l’art incroyable de tuer à distance…
Il n’y a pas de magicien par ici, dit Phocas, mais le pays est plein de voleurs. Ils n’attendent même pas que mes salades soient poussées pour me les arracher. Cela me donne double besogne, il faut que je recommence mes semis, — mais, que voulez-vous? s’ils me prennent mes salades, c’est qu’ils en ont besoin, plus besoin que moi, peut-être, — et d’ailleurs, je leur pardonne et je leur donne ce qu’ils me dérobent.
— Vous êtes trop indulgent, dit Amasius, et l’empereur, qui est juste, a résolu de punir le chef de ces coquins, car il doit être leur chef, mes instructions le portent.
— Quel est son nom? demanda Phocas.
— Son nom?
Il consulta ses tablettes :
— Phocas.
— Phocas! dit le pauvre jardinier, mais je le connais, il se tient tout près d’ici. C’est un chrétien.
— Mes instructions le portent, dit Amasius.
— C’est bien lui, dit Phocas, — un chrétien absolu, un chrétien farouche, un contempteur des dieux! Je vous l’amènerai moi-même, avant le coucher du soleil. Vous tombez bien! Phocas! Ne soyez pas inquiets, il vous appartient, il est entre vos mains. Mais en attendant, puisque vous êtes mes hôtes, je vous dois toute l’hospitalité et d’abord le repas. Du pain, des légumes de mon jardin, — ce que Phocas en a laissé.
— C’est Phocas qui vous vole vos salades? demanda Amasius.
— Lui-même.
— Nous ne le ménagerons pas.
— Je l’espère bien, dit Phocas.
Phocas continua :
— Et, pour les hôtes, je détiens là, enfouie sous terre, une amphore de vin d’Asie… Moi je n’en bois jamais, l’eau du ruisseau est si bonne…
— Nous la boirons! dirent les soldats.
— Je l’espère bien, dit Phocas.
Les soldats et le jardinier se mirent à table. Phocas, sur l’instance d’Amasius but un peu de vin, et alors sa joie s’exalta :
— Que je vous aime, mes amis, s’écria-t-il, vous et tous mes frères, tous les hommes! Souvent, quand je me repose de mon labeur, quand mes laitues, arrosées, s’endorment, comme de bonnes petites créatures, dans la paix du soir, souvent je rêve au bonheur futur de l’humanité, fille de Dieu, et aussi au bonheur immédiat que trouverait en lui-même chacun de nous, s’il vivait en amour, en justice et en charité. Aimez-vous les uns les autres. Si votre frère a froid, donnez-lui place à votre foyer ; s’il a faim, qu’il puisse s’asseoir à votre table ; s’il est ignorant, instruisez-le ; s’il est méchant, forcez-le d’être bon, en étant bon pour lui… Les temps vont changer. Je vois venir un siècle, tout vêtu de blanc, comme un ciel matinal ; il vient sur la mer, et les vagues s’apaisent, et les grands oiseaux qui planent sur les eaux volent autour de lui et lui font un cortège d’amour… Il vient, je le vois! Il a les yeux clairs d’un messager de bonne nouvelle, il chante un cantique d’allégresse ; le battement de ses ailes a une vertu pacifiante… Il vient, je le vois! L’archange lumineux aborde parmi nous… Aimez, aimez, soyez implacables à force d’aimer! Aimez les hommes malgré eux, aimez-les tant que votre amour les dompte, les transforme, et les refaçonne à l’image de Celui qui, pouvant tout, choisit de mourir…
Les soldats, sans bien comprendre, étaient émus ; Amasius aurait voulu entendre encore cette parole d’amour, plus enivrante que le vin d’Asie ; mais, fidèle au mot d’ordre, il songeait aussi à Phocas, l’abominable bandit, et il fit l’effort de dire :
— Maître, je reviendrai te voir, car ton discours m’a remué comme jamais je ne le fus par les plus belles harangues. Je ne t’oublierai pas… J’ai entendu parler d’un philosophe nommé Socrate ou Platon, je ne sais plus, que mon centurion vénère comme un dieu… Tu seras mon Socrate… Oh! que tes paroles m’ont fait de bien… Jamais je n’avais entendu de pareilles choses…
Il se tut ; puis faisant un nouvel effort :
— Et ce Phocas?
Le pauvre jardinier se leva et dit :
— Je suis Phocas.
— Toi? Maître, le vin d’Asie t’a-t-il fait tourner la tête?
— Je suis Phocas.
Par des tablettes, par une plaque de bronze qui lui affirmait, pour son courage en des temps de peste, la reconnaissance de la ville d’Antioche, Phocas prouva qu’il était Phocas.
Convaincu, Amasius murmura quelques paroles de mépris pour la sottise du préteur Aurélius, — puis il emmena Phocas, et la nuit n’était guère avancée quand ils entrèrent dans Sinope.
Dès le lendemain matin, Phocas fut jugé. Le peuple, prévenu, accourait en grande foule ; à la vue du bandit, du chrétien, de l’impie qui haïssait les dieux, il poussa de joyeux cris :
— A mort! A mort! criait le peuple.
Aurélius, après quelques menues tortures et un court interrogatoire, où Phocas avait avoué son crime d’être chrétien, proféra la sentence :
— Aux bêtes!
Et le peuple répéta :
— Aux bêtes, le chrétien! Aux bêtes, aux bêtes!
Peu après midi, le cirque fut ouvert et Phocas parut dans l’arène. Sans souci des hurlements de la foule heureuse, sans songer aux fauves ni aux taureaux, il cria d’une voix forte :
— Je suis chrétien!
Puis il s’agenouilla et attendit, en priant.
Ce fut un taureau qui sortit de l’ergastule.
La bête fonça sur sa proie, la transperça d’un coup de corne, la fit sauter en l’air, puis s’éloigna.
Phocas retomba au milieu d’une pluie de sang. Il n’était même pas évanoui et, comprimant son ventre d’où sortaient ses entrailles, il put se remettre à genoux et continuer sa prière.
A ce moment, il aperçut, près de la porte de l’ergastule, Amasius et ses soldats qui avaient été postés là, l’épée au poing, pour chasser la victime au centre de l’arène, si elle cherchait à fuir vers les caves ; il reconnut ses amis, et, rassemblant ses forces, se souleva pour leur envoyer, d’une main lourde, un signe d’amour et un signe d’adieu.
Les soldats, qu’un désir de gloire et de mystère avait touchés, se consultèrent un instant ; puis, tous, d’un bond, coururent à Phocas, en criant :
— Nous sommes les fils de Phocas! Nous sommes chrétiens!
Ce fut une belle fête et dont le peuple de Sinope se souvint longtemps, car on lâcha des lions et des panthères, et, au lieu d’une victime, il y en eut une douzaine : les yeux des femmes burent du sang.
LA MÉTAMORPHOSE DE DIANE
Quand il vit la lune pâlir et trembler dans le ciel pur, voile égarée sur le bleu des mers, Héliodore eut peur d’un tel présage et, se dressant, les bras levés, il prononça des mots conjuratoires.
En vain. Les dieux fuyaient, oreilles sourdes ; et, de leurs lèvres si éloquentes et si riches en sagesse, il ne tombait plus dans le sanctuaire que des oracles brisés par d’invisibles et nouvelles foudres.
Héliodore reprit sa place sur le banc de pierres, au seuil du temple. Le vent du soir était triste comme un adieu ; on n’entendait d’autres bruits que le sanglot des roseaux ; il pleura comme les roseaux, tout uni d’amour au deuil des choses et des dieux.
Il pleura longtemps, puis il s’endormit, à ce seuil, toujours gardien et toujours prêtre : des cris le réveillèrent et des lueurs de torches. Des gens s’avançaient, petits, demi-nus, ceints de cuirs mal grattés, avec de longs cheveux huilés, aux mains des épieux et des branches de pin qui flambaient et fumaient dans la nuit. Le chef laissa tomber son épieu sur la tête d’Héliodore, et le prêtre, lié de courroies, fut jeté parmi les sanglots des roseaux ; ensuite, on pilla avec soin le sanctuaire de Diane aux genoux blancs.
Ces barbares avaient un pouvoir destructeur vraiment divin ; ce que les hommes avaient mis des siècles à construire, ils le démolirent en quelques heures de nuit, et, tous les ors enlevés et chargés sur des chariots, ils s’excitèrent par dérision à traîner hors du temple l’Artémis inviolée dont le marbre, par sa candeur surhumaine, étonnait la piété des pèlerins. Ils voulurent encore, sans doute pour être agréables à leur dieu particulier, et croyant anéantir son indestructible grâce, morceler l’effigie de la déesse blanche, mais l’effigie voulut demeurer intacte, et les barbares s’éloignèrent, lassés d’un sacrilège inutile.
Alors Héliodore rompit ses liens et se leva lamentable, d’entre les sanglots des roseaux ; le jour nouveau naissait ; ayant lavé la vase qui lui cloîtrait les yeux, il vit l’horreur de la dévastation impie et la Vierge, son amour, couchée en travers du sentier, comme un cadavre laissé là après le meurtre et après le stupre nocturne.
Il se laissa tomber près de la déesse et, ayant baisé ses pieds, il s’évanouit.
« Marbre pur, marbre de grâce,
Genoux fiers,
Hanches où nulle main n’écrivit jamais son désir,
Crèche où nul enfant n’a dormi,
Source où l’oiseau n’est pas venu boire,
Ventre inaccessible,
Neiges éternelles,
Bras qui n’ont daigné accoler que le tronc sacré des chênes,
Mains qui n’ont caressé que les flancs des chiens blancs,
Seins qui n’ont palpité que de l’agonie des biches,
Bouche d’orgueil,
Marbre pur, marbre de grâce! »
Héliodore en son sommeil, balbutiait ces litanies, et, à chaque invocation, il ajoutait un pardon, une supplication, l’expression de sa honte, de son désespoir, de son amour.
« Pardonne-moi, Diane Artémis! Tu m’avais choisi comme gardien et je n’ai pas su éloigner de toi les voleurs! Tu m’avais choisi comme prêtre et je n’ai pas su te préserver du sacrilège. »
Quand Héliodore eut ainsi prié, en toute simplicité et en toute humilité, il lui sembla que la déesse se levait et se penchait vers lui, et il lui sembla que la bouche d’orgueil et de grâce disait :
« Je te pardonne, Héliodore, car tu m’aurais donné ta vie, si j’avais voulu de la vie ; mais les barbares te l’ont laissée par mon ordre, afin que tu sois témoin d’un miracle tel que les hommes n’en ont pas encore vu de pareil.
» Les dieux sont anciens, Héliodore, tu le sais ; mais, si anciens, ils ont eu une naissance et ils doivent tous mourir. L’heure est venue de leur mort. Les dieux meurent, au moment où je te parle, mais ils ne meurent pas comme des hommes ; ils meurent comme des dieux, leur essence permane et va revivre en de nouvelles formes.
» Ces changements sont nécessaires pour leur propre gloire et pour la joie des hommes ; quand les dieux sont trop vieux ils n’inspirent plus ni la terreur, ni l’amour ; ils deviennent indifférents aux âmes familières et aux cœurs distraits ; les hommes, ces éternels prisonniers, n’ont plus confiance en l’échelle de grâce, ils ont peur qu’elle ne rompe sous leurs pieds, ils n’osent plus monter au ciel : alors, retombés dans la tristesse de leur nature, ils rampent, comme aux premiers jours du monde, dans le marécage obscur de l’animalité.
» Il faut des échelles nouvelles ; c’est pourquoi des arbres ont été abattus dans la forêt de l’infini.
» Dors, Héliodore. Quand tu te réveilleras, toi qui m’aimas telle que je fus, tu m’aimeras telle que je serai, et, par l’échelle nouvelle, tu monteras si haut que tu en auras le vertige. »
Diane se tut et Héliodore crut voir, s’en allant vers le temple, une femme vêtue d’une blanche robe traînante, toute semée d’étoiles bleues ; autour de sa tête, il y avait une lueur de soleil et, de ses mains étendues, des rayons très doux tombaient vers la terre. Elle entra dans le temple.
Héliodore dormit encore ; quand il se réveilla, il vit que le temple avait été restauré selon un art nouveau : partout, sur la blancheur des murs, on avait peint des figures inconnues, des nimbes, des agneaux et des lettres grecques appelées thau.
Il se leva et entra dans le sanctuaire, dont il se croyait toujours le gardien et le prêtre, mais, ivre sans doute d’un si long sommeil, il ne reconnaissait ni les trésors, vases, lampes, encensoirs, pourtant remis à leur place tels qu’avant le pillage, ni la physionomie des fidèles, ni l’effigie sacrée qui se dressait toujours sous le même dais de soie et de perles, — et il restait debout, tout surpris, lorsque la voix de son rêve sonna encore en son cœur :
« Héliodore, reconnais-moi, et aime-moi comme tu aimas Diane. Je suis la toujours Vierge ; approche-toi : si tu me dis quelques paroles d’amour, tu comprendras, car c’est l’amour qui fait tout comprendre. Viens, Héliodore, et mets le pied au premier échelon de l’échelle. »
Les fidèles chantaient :
Ave, semper virgo,
Ave, scala cœli.
Héliodore mêla sa voix à celle du chœur, et il aperçut aussitôt, dressée devant lui, une échelle nouvelle faite avec les plus précieux bois fauchés dans la forêt de l’infini. D’un élan il monta aux plus hauts échelons ; il monta si haut qu’il en eut le vertige, si haut qu’il comprit les mystères éternels et la loi qui veut que tout ce qui change ne change qu’en forme et non pas en essence.
RÉGELINDE
C’était au temps que les providentiels Barbares venaient de libérer l’Europe de la tradition romaine. Les Goths fécondaient la paresseuse Espagne. Une autre beauté surgissait d’entre les décombres des temples vains. Des Aphrodites morcelées comme jadis des pierres jetées par Deucalion, une humanité nouvelle naissait au monde, rayonnante de force et de naïveté, ingénue et violente — et de la poussière des Cérès broyées aux lourdes meules habituées à la docilité du grain les hommes du Nord pétrissaient un pain inconnu qui donnait aux mâles le mystère de la volonté et aux femmes le mystère de la grâce.
Régelinde était fille de roi.
Joyau! l’écrin se ferma sur elle le jour de sa naissance et ne se rouvrit plus. Elle vécut dans le palais et dans les jardins royaux, unique, seule de son rang et seule de son essence, aussi unique que l’améthyste taillée en coupe où son père n’avait bu qu’une fois, y buvant mêlé à du vin noir le sang frais d’un tributaire rebelle au tribut.
Vêtue d’une robe blanche stellée de croix de jais, avec au col la bande de pourpre et au doigt la bague d’argent des fiançailles secrètes, elle passait en silence et les officiers se taisaient sur son passage et s’inclinaient, les yeux voilés de la main gauche, selon la mode orientale apportée à Hispal par Isidore, fils de Grégoire, médecin du roi et homme docte.
Nul jamais n’adressait la parole à Régelinde que son père, Resçaon, Majorien l’évêque et sa nourrice Ipa ; aucune de ses quarante esclaves n’eût osé toucher au bas de sa robe sans un ordre de ses yeux ou un signe de son doigt : Régelinde était fille de roi.
Princesse! et adorée muettement par la gent du palais, comme une émanation, comme une incarnation d’Iscratène, le Soleil boréal, comme Iscratène elle-même, l’Astre féminin qui pendant six mois aime les hommes et pendant six mois les hait.
Mais Resçaon était chrétien, baptisé dans les neiges par Abbas le martyr qui, pour ondoyer l’enfant, maître du Septentrion, avait fait fondre à la chaleur de sa main un morceau de glace coupé en forme de croissant de lune, — et Régelinde, chrétienne, ne se croyait pas Iscratène, mais la fille privilégiée du Dieu vivant.
Humble aux pieds de Majorien l’évêque, acceptant ses dires pénitentiels, humble en face de son père, l’oreille ouverte à ses conseils, elle retrouvait dans la solitude l’orgueil d’être l’unique Régelinde et la joie d’être aimée par Celui devant qui les rois ne sont que de la poussière et les évêques de la cendre : Dieu aimait Resçaon, Dieu aimait Majorien, Dieu aimait Ipa, — mais Dieu n’aimait pas Ipa, Majorien ni Resçaon comme il aimait Régelinde : et c’était vrai, aussi vrai qu’il y a sept planètes dans le firmament, aussi vrai que le tonnerre est une clameur du ciel, un avertissement d’avoir à pleurer nos péchés.
Or, un matin, Resçaon appela sa fille et lui annonça la venue du prince des fiançailles secrètes. Le courrier arrivé dans la nuit le précédait de six jours de marche : qu’elle se préparât donc à recevoir comme seigneur le jeune roi d’Hippone, Saran, celui qui portait au doigt une bague d’argent toute pareille à la bague de Régelinde.
Saran! son rêve était allé souvent vers Hippone et vers Saran ; et même, à force de penser à lui, lorsque la nourrice lui contait l’histoire des fiançailles secrètes, parfois elle se l’était figuré : tel à peu près et aussi superbe que Zinthe, le chef des Archers bleus, qui avait un zigzag de foudre tatoué sur le front, aussi superbe, l’œil aussi froidement doux, mais plus royal.
Saran! elle allait donc devenir femme!
Régelinde médita ce mystère et comme elle était très pure, ce fut en vain. Sans doute, le lendemain des noces, au lieu de la robe blanche stellée de croix de jais, elle revêtirait la robe de pourpre et, quand elle deviendrait mère, la robe de sinople frangée d’or rouge, si c’était un fils, frangée de lin, si c’était une fille, — mais comment deviendrait-elle mère?
Interrogée, Ipa répondit, en levant au ciel ses yeux gris :
— « Iscratène, ma mère, Christ, mon sauveur, vous entendez ce qu’elle demande? »
Ce fut tout. Alors Régelinde commanda qu’on fit venir et qu’on laissât seul avec elle Isidore, fils de Grégoire.
Médecin du roi et maître du cérémonial, Isidore était magicien. Il avait étudié sous les plus savants, à Thèbes, à Chrysopolis, à Alexandrie, enfin, à Erythrée, la ville des sables rouges, dont les habitants conversent librement avec les démons et dont le prince, Hucar, trois fois ressuscité, use de plus de femmes en un jour qu’il n’y a de grains de raisins dans une vigne royale.
Isidore entra. Il n’était ni jeune ni vieux, mais il paraissait fort vif, doué d’une surnaturelle santé.
— « Princesse Régelinde, celui que tu enfermes avec toi, vierge, doit être un vieillard. »
Isidore s’affaissa soudain comme sous un fardeau de siècles, et Régelinde parla :
— « Enseigne-moi la science des générations. Dis-moi comment le Père engendra le Fils ; dis-moi quelles sont les conjugaisons des astres. Nomme-moi les principes, les causes et les moyens. Quel est le père des ægipans et quelle est leur mère? Apprends-moi les normes et les ambigénies, la généalogie des semblables et celle des disparates, la création de l’homme et celle de l’ibre, celle du musmon et celle de l’ange ; j’écoute. »
— « Je me tairai, répondit Isidore, fils de Grégoire ; mais regarde. »
Et l’infinité des mondes se déroulant dans les espaces, tels que les anneaux d’une chaîne prodigieuse, Régelinde vit les générations successives, les désirs et les œuvres, les actes d’amour et les naissances.
Elle vit, au commencement des choses, l’ombre du Père, immense dans le ciel pâle, et du Père, comme un surgeon, le fils fut produit.
Elle vit les astres amoureux mêler leurs fluides, — et de nouvelles lumières peuplaient aussitôt l’étendue.
Elle vit le Principe, qui est une roue dont le moyeu est un diamant, dont les jantes sont les sept pierres primordiales, dont l’orbe est un métal unique fait de tous les métaux purs, — et elle comprit que le principe, la cause et le moyen sont Un.
Elle vit la création de l’ange, frôlement d’ailes, la création de l’ægipan et de l’ibre du faune et du musmon.
Elle vit, enfin, par quels gestes l’homme recevait la vie : — mais alors la honte fut si forte en son cœur pur, et la peur si violente en son âme chaste, qu’elle suspendit le bras évocateur d’Isidore le mage et cria, tombant à genoux :
« Après avoir vu cela, je ne veux plus rien voir. Que ces images me demeurent à jamais sous les paupières, et seules, — afin de m’avertir que je ne dois pas être pareille aux autres femelles, et que mon orgueil doit être différent de l’orgueil de toutes les autres femmes et de toutes les autres bêtes. Je veux bien être aimée, je veux bien être fécondée, mais selon les méthodes supérieures, et non selon les formules animales : et à quoi bon, puisque je possède désormais la connaissance du principe, de la cause et du moyen. Dieu, par l’intermédiaire du Mage, a instruit sa fille spirituellement : la chair m’est inutile et j’en dénie les instincts.
» Saran, je ne serai pas ta femme, car tu mépriseras une beauté suicidée. »
Elle ôta de son doigt l’anneau d’argent des fiançailles secrètes et, le donnant à Isidore :
— « Tu m’en feras un autre avec celui-là, en y ajoutant son poids d’or, afin de signifier l’union de Régelinde et de l’Infini. »
Elle dit encore :
— « Le salut est d’agir en négation des lois naturelles. »
— « Cela est ainsi », répondit le Mage.
Quand il fut sorti, Régelinde se creva les yeux.
L’INEFFABLE VOLONTÉ
Ser Bondetto, de Florence, était un homme riche, mais peu recommandable. Il achetait des grains à bas prix, dans les années abondantes, et, dans les années de disette, il les revendait fort cher au peuple imprévoyant. En ces temps naïfs (c’était vers l’an 1240), un tel commerce était réprouvé et l’on méprisait celui qui, spéculant sur la confiance des faibles et des humbles, s’enrichissait avec le pain des pauvres. Plus d’une fois, à l’applaudissement universel, la populace exaspérée pilla ses magasins et brisa ses coffres, mais Ser Bondetto avait de secrètes réserves, des caves profondes comme des catacombes où dormaient enfouies la force et l’âme du monde, l’or et le blé, et, après chaque émeute, il était toujours aussi riche, aussi puissant et aussi méchant.
Sa femme Bonadonna coopérait à sa mauvaise œuvre ; elle tenait le registre des ventes et des achats, pesait les pièces d’or en une petite balance fort sagace, qui savait se déclencher au bon moment et qui, à elle seule, eût enrichi ses maîtres. Bonadonna avait surtout un geste exquis et précieux : son petit doigt se posait, avec la légèreté et la prestesse d’un oiseau, sur l’un ou sur l’autre plateau et corrigeait, avec une invisible dextérité, l’inflexibilité de la justice. Elle était fort jolie dans ce rôle et Ser Bondetto l’aimait beaucoup : le soir, quand ils faisaient leurs comptes, ils ressemblaient à un tableau qui est au Louvre, car Bonadonna, pendant que son mari vérifiait les calculs et les vols de sa chère compagne, ouvrait un livre d’heures, tout riant de vives miniatures, et lisait à haute voix de douces prières.
Ils prospéraient donc, malgré les rancunes et les violences du peuple, et ils étaient heureux, vivant en joie et en labeur, augmentant leur fortune, sans négliger leur salut.
A vrai dire, pas plus que leurs frères d’aujourd’hui, ils ne connaissaient leur coquinerie ; leur méchanceté était tout instinctive et ils n’avaient jamais raisonné leur scélératesse. Si les hommes raisonnaient leur scélératesse, ils ne voudraient plus être scélérats.
Comme de bons chrétiens ils fréquentaient les églises aux heures commandées et même ajoutaient à leur devoir beaucoup de pratiques surérogatoires. Avares pour les pauvres, ils étaient libéraux pour le clergé, et le clergé les estimait.
Or, il advint qu’un singulier prédicateur entra dans Florence et, du premier jour s’y fit écouter. Il était vêtu à peu près comme un mendiant et il parlait au peuple d’une voix forte et claire, n’importe où, au milieu des places, au carrefour des rues, dans la cour des hôtelleries. Quant à ses paroles, on en n’avait jamais entendu de pareilles. Il ne citait pas de latin, il ne faisait pas de belles phrases, il n’ordonnait pas de longues et harmonieuses périodes, il ne divisait pas son discours en plusieurs points, il n’usait ni de la prosopopée, ni de l’antiphrase, ni de l’exorde, ni de la péroraison ; il disait seulement : « Aimez-vous les uns les autres et pour vous aimer mieux, faites-vous pauvres, car on n’aime bien que lorsqu’on est libéré de la richesse qui endurcit le cœur et le rend aussi inerte qu’un morceau d’or ; et si vous êtes déjà pauvres, réjouissez-vous, car vous êtes les préférés du Christ et les vrais princes de son empire. Malheur au riche! il a été trouvé sans amour et il a été condamné. »
Il disait ces choses et bien d’autres, et les âmes étaient touchées, et les prêtres, qui étaient parmi les riches, eurent peur. Afin que le pauvre n’eût pas l’air de prêcher contre eux, ils lui ouvrirent leurs églises et lui offrirent leurs chaires, bien qu’il n’eût pas reçu les ordres sacrés et bien qu’il ne fût qu’un homme de bonne volonté.
Il prêcha un soir dans l’église de Saint-Côme. C’était la paroisse de Ser Bondetto : il eût soin de se trouver là, au premier rang, avec sa chère Bonadonna, et tous deux écoutèrent, ravis d’étonnement, des vérités qui leur étaient inconnues.
En regagnant leur logis, escortés de serviteurs portant des flambeaux, ils n’osèrent, contrairement à leur habitude, se faire part de leurs impressions. Cette fois, elles étaient trop violentes, et surtout trop neuves ; ils s’en trouvaient comme enivrés.
Le lendemain matin, le premier client qui entra dans la boutique fut un pauvre vieillard. Il venait quérir du blé pour un denier.
— Que veux-tu faire d’un denier de blé? demanda Ser Bondetto. Que peut-on faire d’un denier de blé? D’ailleurs, je ne vends pas pour de si petites quantités. Je vends aux meuniers, les meuniers vendent aux boulangers, et les boulangers vendent au peuple. Voici donc un ducat : achète-toi du pain, du vin, des olives, et sois heureux.
— Connaissez-vous ce vieillard, Ser Bondetto? demanda Bonadonna, quand le pauvre fut parti. Moi, je ne l’ai jamais vu.
— Ni moi non plus, Bonadonna, je ne l’ai jamais vu. Il n’est sans doute pas de Florence.
— Il vient peut-être de très loin? dit Bonadonna.
— Peut-être, dit Bondetto.
— Vous avez bien fait de lui donner un ducat, dit Bonadonna.
— Je l’ai donné sans réfléchir, dit Bondetto.
— Vous avez bien fait, Ser Bondetto, reprit Bonadonna, car je crois que ce pauvre nous a été envoyé par le Christ, afin d’éprouver notre cœur.
— C’est aussi ma pensée, répondit Bondetto.
Depuis ce jour, Bonadonna renonça au gracieux geste de son petit doigt, léger comme un oiseau, et les meuniers de Florence furent surpris de l’insolite générosité de Ser Bondetto qui, pour mesure, maintenant, livrait volontiers mesure et demie. Tous processionnèrent vers sa boutique, croyant à une aberration momentanée, car tous voulaient profiter, tous voulant mourir riches, selon la devise qui est devenue, par la suite des temps, la devise de tous les hommes civilisés.
Cependant, Ser Bondetto vendit tout son blé, et comme il avait négligé d’en racheter, ayant d’autres idées, un jour, il ferma boutique et il dit à Bonadonna :
— Je n’ai plus de blé et mes coffres sont pleins d’or. Que ferons-nous de tant d’or? Ne pensez-vous pas qu’il conviendrait de l’offrir aux pauvres, — s’ils en veulent?
— Je le pense, dit Bonadonna. Réservez seulement de quoi acheter une petite maison, un champ, une voiture et un âne, car je désire me retirer à la campagne.
Il fut fait selon ce que voulait Bonadonna. Retirés en une pauvre bicoque, ils se firent jardiniers et ils vécurent du travail de leurs mains. Devenus pauvres et bien qu’ils eussent passé la première jeunesse, ils se sentirent tout à coup reverdir comme un arbre à moitié mort que l’on ampute de la gourmandise de ses grosses et lourdes branches. L’amour qu’ils déversaient sur leur blé, sur leur or, sur leur vaisselle d’argent, sur leurs vêtements de soie, sur leurs meubles sculptés, sur leurs joyaux, cet amour, extériorisé vers la fornication du métal et du bois, leur rentra dans le cœur, et ils commencèrent à s’aimer tant et tant, qu’à peine si les archanges ou les séraphins sont capables d’une si profonde dévotion.
Ils s’aimaient en Dieu, par le renoncement, et, ne possédant plus rien que le nécessaire, ils avaient tout, par surcroît, tout, — toutes les richesses spirituelles dédaignées de ceux qui n’adorent que la matérialité.
Ils s’aimaient à ne plus pouvoir parler ; demeurant des journées entières penchés sur la terre, ils maniaient en silence leur bêche, contents et reposés de s’être regardés à la dérobée, de se savoir l’un près de l’autre en communauté d’amour et de travail.
Mais, n’étant plus égoïstes, l’amour qu’ils avaient l’un pour l’autre ne leur suffisait pas, et ils se mirent à aimer leurs proches, puis tous les hommes et surtout ceux qui étaient pauvres comme eux, et surtout ceux qui étaient encore plus pauvres, ceux qui s’en vont par les chemins sans but et sans pain, sans espoir et sans joie ; ils les recueillaient dans leur petite maison et même s’en allaient au-devant d’eux, le long des routes ; pour les nourrir, ils travaillaient double, mais ceux qu’ils avaient secourus, n’étant pas ingrats, les aidaient dans leur labeur, et la pauvre bicoque de Ser Bondetto devint une petite colonie d’hommes humblement heureux.
Après vingt ans de vie parfaite, Bonadonna, ayant trop peu ménagé ses forces, tomba malade et fut bientôt à l’article de la mort, à la page du livre qui lui aurait été douce entre toutes (car son espoir était infini), si Ser Bondetto avait pu la lire, penché près d’elle, tête contre tête. Mais Ser Bondetto se portait à merveille et sa force, bien qu’il passât bien des nuits, ne faiblissait aucunement. Lui aussi, pourtant, se désolait. Il voyait, les yeux navrés, venir la Libératrice qui ne viendrait pas pour lui, et souvent il pleurait de ne pas mourir.
L’heure suprême arriva où Bonadonna demanda les derniers sacrements. Ser Bondetto alla quérir un prêtre.
Déjà le chrême avait touché le front de la mourante, déjà les amis de la maison récitaient les prières des agonisants, quand Bondetto, qui pleurait à genoux, se leva et dit :
— Je veux mourir aussi!
Et se couchant près de sa femme, dont il saisit la main, il reçut, après elle, la consolation de l’huile sainte et la grâce du viatique.
Ensuite, comme les assistants émerveillés se taisaient et regardaient, admirant cet incroyable miracle de l’amour et de la volonté, Ser Bondetto et Bonadonna poussèrent ensemble un grand gémissement.
Ils étaient morts.
HAMADRIAS
I
Hamadrias, la marquise Fioravanti avait reçu ce nom galant et mythologique à son entrée dans l’Académie des Asolans, où le cardinal Bembo charmait, avec ses casuistiques amoureuses, de belles et nobles femmes et de doctes cavaliers. Les réunions étaient à la villa du cardinal, sous les pins et sous les chênes, et l’on discutait, en péripatéticiens, sur tous les cas de conscience qui peuvent émouvoir des amants, non moins maîtres de leurs sens que de leur cœur. Bembo, gravement souriant, avait très souvent le dernier mot, et, par contentement, il redressait la tête, agitant les glands rouges qui tombaient de son chapeau de feutre blanc. Mais les cavaliers aussi trouvaient, dans le souvenir de leurs aventures, de sérieux arguments, et les princesses et les marquises, maintes fois, résolurent avec ingéniosité des questions de principe qui embarrassaient le cardinal et rendaient songeurs les abbés, enclins pourtant à l’ironie.
Ainsi, on se demandait :
« Si une dame, aimée d’un amant timide, peut encourager cet amant jusqu’à lui donner des marques non équivoques de sa sollicitude, — par exemple, choisir ouvertement sa compagnie, lui demander la main pour descendre l’escalier, lui faire compliment sur sa figure, et même allant plus loin, lui donner un baiser? »
Sur une telle question, la controverse allait droit au baiser, et l’on épiloguait longtemps. Des femmes, très raffinées et fort égoïstes, vantaient le charme d’être aimées par un timide dont les yeux seuls parlent ; c’était, disaient-elles, un plaisir exquis que cette muette adoration et que cette douloureuse contrainte imposée à un être dévoué ainsi qu’un esclave. Le baiser gâterait tout, puisqu’il métamorphoserait la timidité en audace, et qu’il faudrait bientôt céder sur tous les points à la fois et abandonner au vainqueur que l’on aurait fait soi-même, toutes les redoutes et enfin le château-fort.
« Le château Saint-Ange! » risqua un cavalier spirituel, mais hardi en ses propos.
A ce mot, le cardinal se mit à sourire, puis à rire, bien cordialement, et, encouragées par cette condescendance, les princesses et les marquises se répétèrent la jolie métaphore sur un ton à peine scandalisé.
« Seigneur cavalier, dit Hamadrias qui, ce jour-là, n’avait encore ni parlé, ni ri ; votre mot est l’un des plus beaux qui soient sortis de notre Académie. Avec cela et la gloire que lui fera, dans les siècles futurs, le nom de notre cardinal, la voilà assurée d’une renommée éternelle, si je ne me trompe. Le château Saint-Ange est la clef de Rome, si bien que celui qui détient cette forteresse est maître de toute la ville. Il en est de même pour la femme : maître du château, vous l’êtes de tous les palais, de tous les plaisirs, de toutes les pensées, de tous les désirs, de tous les rêves qui s’agitent en ce petit monde aux agréables formes ; et que vous le preniez par connivence, ou par ruse, ou par force, le résultat sera toujours pareil et la soumission aussi absolue. »
« C’est aller trop vite, madame, dit le cardinal, et vous tranchez les questions les plus subtiles avec bien de la violence. »
Les marquises et les princesses dirent ingénument : « Madame, vous nous avez trahies. »
II
Jamais plus Hamadrias n’alla sous les pins et sous les chênes disputer avec les Asolans. Elle les trouvait puérils et un peu hypocrites. En se joignant à eux, elle avait cru que des discours hardis et vrais lui auraient permis de revivre élégamment les plaisirs d’amour, auxquels, lasse, elle venait de dire adieu, — ayant à peine, cependant, dépassé la trentaine. Mais les distinctions de ces âmes froides et de ces cœurs légers, et de ces esprits faussés par la mode, l’exaspéraient, et, aussi, l’humiliaient. Elle avait tant vécu, elle avait aimé si abondamment que les débauches cérébrales de ces prudents lui semblaient des rêves d’enfants malades et le cardinal, que pourtant elle estimait, lui apparaissait tel qu’un pédagogue naïf et compliqué, vaniteux et bonasse, très probablement impuissant et un peu ridicule.
Ayant donc abandonné les Asolans, elle voulut se purifier par des actes et laver, en des baisers qui ne fussent pas des métaphores, le bleu platonicien dont elle sentait qu’on lui avait teint la peau, — et elle se laissa aimer pour la centième fois, mettant en cette dernière épreuve, avec tout ce qu’elle avait de sensualisme païen, tout ce qui lui restait de foi et de désintéressement.
Mais la viole ne vibrait plus.
Alors, elle songea à sa beauté et la voulut immortelle.
Sa beauté, son corps, sa forme, elle n’avait jamais aimé que cela, en somme, — et de retour de chacun de ses voyages à la recherche de l’amour, avec quelle joie, reprenant possession d’elle-même, elle retrouvait la grâce absolue de sa chair adorée!
Michel-Ange tailla dans le marbre la glorieuse Hamadrias et la marquise Fioravanti exposa en son palais, dans la galerie des fêtes, parmi les vasques d’agate et les dieux de bronze, le chef-d’œuvre sans pareil de sa propre beauté. Sur le socle, il y avait écrit ce seul nom, Hamadrias, — afin que la postérité révérât, comme une déesse, la femme qui ne voulait que la gloire anonyme d’avoir été belle.
Et les cardinaux, les abbés, les cavaliers, les princesses et les marquises passèrent dans la galerie du palais Fioravanti, admirant l’œuvre du sculpteur et blâmant l’impudeur d’Hamadrias. Elle était là, écoutant les propos, jouissant de l’envie, aimable et fière, se vouant, pour son heure suprême, à laisser le souvenir d’une grâce impérieusement unique, — puis, quand tous eurent passé au son des violons et des harpes, elle approcha de ses lèvres la bague empoisonnée, don du défunt pape, — et ses femmes l’emportèrent.
III
Le lendemain, don Giacinto Carrera, cardinal en disgrâce et évêque de Foligno, recevait cette lettre :
« Très fidèle ami, — l’Empereur a dormi dans mon lit, j’ai été le plaisir d’un pape et j’ai passionné des cardinaux ; j’ai eu pour amants des jeunes hommes étonnés de leur bonheur et des vieillards respectueux de mes caprices ; des artistes qui oubliaient de me plaire parce que ma beauté les enivrait ; des dévots qui m’adoraient ingénument, des abbés dont la perversité m’amusait ; des poètes qui rêvaient dans mes bras à celles qu’ils n’avaient pas ; des Castillans stupides comme des boucs et des Tudesques mélancoliques ; des êtres de toutes les nations et même de ceux-là dont l’amour stérile a le ragoût spécial de l’obscène ; j’ai été aimée jusque par la jalousie de mes pareilles et j’ai désarmé leur jalousie.
» (Ah! très fidèle ami, quelle confession — si c’en était une!)
» Que me reste-t-il?
» L’imprévu?
» Je ne crois guère à l’imprévu pour une femme de ma beauté, de mon âge, de ma liberté. Tous les hasards sont venus à moi et je les ai pris tous, même s’ils n’avaient pour séduction que la batte d’Arlequin ou la casaque de Pantaleone.
» L’amour? Encore l’amour?
» J’ai trop aimé pour y croire désormais et on m’aima trop pour que l’amour de demain puisse me faire oublier celui d’hier.
» Songez, très fidèle ami, que Cristoforo de Naples, — qui n’avait pas vingt-trois ans et dont le génie troublait Michel-Ange, — s’est tué pour moi, et que je l’adorais et que je vis, et que je l’ai pleuré et que je l’ai oublié, — si bien que je ne saurais plus dire la couleur de ses yeux, les yeux de Cristoforo, jadis ma joie, mon ciel, mon lac de Nemi, mon golfe de Naples!
» Non, très fidèle ami, je n’ai plus d’espoir qu’en ma volonté de mourir belle : ce sera ma dernière volupté. »
LA RÉVOLTE DE LA PLÈBE
I
Le beau, le fort, le royal mâle, le bourreau jovial et roux s’arrêtait aux carrefours et, un nègre grotesque ayant soufflé dans une conque marine, qui rendait des sons puissants et doux, comme venus d’en haut, le bourreau jovial et roux criait de sa belle voix d’appel :
— A la plus belle! A la plus belle!
Il criait, puis il flagellait sa mule vêtue d’orreries et de cuirs historiés de rires rouges, et plus loin, parmi les gens contents et les filles songeuses, il criait encore :
— A la plus belle! A la plus belle!
Quand il arriva devant le palais de la reine, il quitta sa mule historiée de rires rouges et à genoux il cria son cri :
— A la plus belle! A la plus belle!
Alors, une étoffe de pourpre monta des entrailles de la tour et flotta au-dessus des créneaux, pendant que huit soldats de bronze sonnaient des airs d’amour en des trompes d’ivoire.
La reine parut sous l’étoffe de pourpre pliée en dais dont les coins étaient retenus par des amazones qui dressaient, à la place de leurs seins rasés, des boules d’argent hérissées de pointes d’or : un jeu habile l’éleva trois fois comme une apparition plus haut que le mur des créneaux et le peuple d’une seule voix criait à son tour, confondant en une adoration unique l’élue de la pourpre et la future élue du sang :
— A la plus belle! A la plus belle!
Au troisième jeu, la reine descendit et ne remonta plus, la foule se tut, le voile de pourpre s’affaissa, les hérauts de bronze abaissèrent leurs trompettes, et le bourreau jovial et roux, enjambant sa mule aux rires rouges, continua son chemin par les rues, s’arrêtant aux carrefours et criant, après la sommation de la conque, de sa belle voix d’appel :
— A la plus belle! A la plus belle!
Les agapes du soir furent solennelles et douces.
— C’est toi la plus belle! disaient les amants à leur belle. Demain tu seras choisie et je ne te verrai plus. Laisse que je m’enivre pour jamais à la coupe jumelle de tes seins purs et que je pénètre une dernière fois en toi, pour que dans les autres mondes il naisse de moi un Dieu!
Mais l’amante songeait et disait :
— Je ne suis pas la plus belle. Tu verras, je serai dédaignée, nous retrouverons nos jours et nos nuits. Laisse-moi me baigner et me parfumer, laisse-moi dormir, que mes yeux soient calmes ; laisse-moi : tu m’aimeras demain. Je veux qu’Il me choisisse — pour la prochaine fois.
Ayant entendu cela, les amants s’attristaient et disaient :
— Tu es la plus belle! Il te choisira demain. Donne-moi les derniers plaisirs et qu’un Dieu immortel naisse de ma chair mortelle.
Et les belles attendries par la certitude de leur beauté unique et sûre, aimaient leurs amants — pour la dernière fois.
— Oui, disaient-elles, vaincues, il n’est que trop vrai : je suis la plus belle, je me sens déjà élue!
Les trompettes de l’aube les réveillèrent toutes pâmées d’amour et d’orgueil.
La montagne du sacrifice s’élevait comme un cap au bord des flots verts, portant à son sommet la statue du Dieu éternellement voilée de blanc. Il était debout, ramenant sur sa poitrine avec ses bras croisés, les plis d’un lourd manteau d’argent. Pour l’avoir vu nu pendant quelques secondes, tous les ans, le peuple devinait et aimait sa beauté impérissable, sa grâce vierge et immaculée, — car si la plus belle lui était offerte, il n’en voulait que le simulacre et ses bras ne s’étaient jamais noués, comme ceux d’un Baal impur, sur de la frissonnante chair : celle qui mourait pour lui ne mourait pas sous des baisers obscènes et torrides, mais, holocauste d’amour, en versant avec décence un sang sacré.
La foule adorait muette, agenouillée dans la plaine, les yeux extasiés vers l’idole ou levés, moins haut, vers la reine qui, à mi-chemin sous son dais de pourpre pleurait, selon le rite, le malheur de ne pouvoir, ayant été élue la Puissance, être élue la Beauté.
Quand le soleil atteignit dans le ciel un certain point connu de lui seul, le bourreau jovial et roux parut sur la montagne pour disposer aux pieds du Dieu un billot entouré d’étoffes précieuses, mais il se retira aussitôt derrière la statue, attendant le signal d’amour.
A ce moment, le défilé commença. Vêtues de voiles blancs, ainsi que l’Amant dont elles voulaient la conquête, une à une, les jeunes femmes gravirent la montagne sainte et, passant lentement devant le dieu immobile, elles redescendaient par un autre chemin.
Elles passaient et redescendaient tristes et pleurantes, pour venir se ranger autour de la reine, cortège de dédaignées, et cette partie de la montagne retentissait d’un bruit terrible de sanglots qui, comme les flots d’un torrent de honte, venaient retomber sur le peuple à genoux.
Toutes étaient passées et nulle n’avait été choisie!
Toutes! non, en voici encore une, mais si pâle et si indécise à gravir la route que l’on devine une incrédule, peut-être une blasphématrice.
— Va! va! cria la foule. C’est toi! Il t’attend. Va! va! Monte avec courage! Monte, tu es belle! Monte, tu es la plus belle!
Et à chaque cri de la foule, comme portée par la puissance de la parole, la victime avançait d’un pas.
Elle arriva sous la statue : les bras du Dieu, pour un instant, s’ouvrirent étendus en croix comme deux grandes ailes blanches, — et le peuple disait, ému, d’une joie divine : « Voilà celle qu’il a choisie! Merci! Gloire à Dieu! Gloire à Dieu! »
Cependant, plus pâle encore, et toute chancelante, mais résignée, la Victime, imitant les gestes du Dieu, étendit ses bras blancs vers la foule qui adora, enivrée, la beauté voulue par le Mystère.
Cet acte de prêtresse, la piété du peuple, la conscience absolue d’être bien vraiment « la plus belle », ce rôle d’hiérophante et d’holocauste, tout cela raffermit enfin la jeune femme et, sans même un regard vers celui qui, perdu dans l’assemblée des fidèles, se glorifiait douloureusement d’une telle amie, elle s’agenouilla et posa son front blanc sur le billot habillé d’étoffes précieuses. On vit s’avancer le bourreau jovial et roux qui, tout en criant de sa belle voix d’appel :
— La plus belle! La plus belle! La plus belle! sortit de son écrin le glaive nu des sacrifices.
Sur le cou incliné le glaive tomba.
Alors le bourreau jovial et roux prit par les cheveux la tête heureuse de la plus belle, et d’un geste large il la lança dans la mer.
Les cheveux d’or, lourde étoffe, laissèrent la tête heureuse tomber lentement dans le ciel bleu, comme un don divin ; les cheveux d’or s’ouvrirent en éventail de bénédiction et le ciel bleu, pour un éclair, s’illumina d’un second soleil.
Le peuple criait, sur un mode d’amour et de pitié :
O tête la plus belle,
Que ton sang nous bénisse!
La tête doucement s’enfonça dans la mer.
II
— Seigneur, dit Amalio, c’est le peuple qui se révolte.
— Pourquoi?