REMY DE GOURMONT
Histoires magiques
DIXIÈME ÉDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXIV
DU MÊME AUTEUR,
Roman, Théâtre, Poèmes.
SIXTINE.
LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. Le Livre des Litanies. Pages retrouvées.
LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
D'UN PAYS LOINTAIN.
LE SONGE D'UNE FEMME.
LILITH, suivi de THÉODAT.
UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
UN CŒUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.
COULEURS, suivi de CHOSES ANCIENNES.
HISTOIRES MAGIQUES.
DIVERTISSEMENTS, poésies complètes, 1912.
Critique, Littérature.
LE LATIN MYSTIQUE (Étude sur la poésie latine du moyen âge) (Crès, éditeur).
LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par F. Vallotton.
LA CULTURE DES IDÉES.
LE CHEMIN DE VELOURS. Nouvelles dissociations d'idées.
LE PROBLÈME DU STYLE. Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire.
PHYSIQUE DE L'AMOUR. Essai Sur l'instinct sexuel.
ÉPILOGUES. Réflexions sur la vie, 1895-1898; 1899-1901 (2e série); 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.
ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et augmentée.
PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.
PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.
DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Epilogues, 4e série, 1905-1907).
NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (Epilogues, 5e série, 1907-1910).
DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
PENDANT L'ORAGE.
LETTRES A L'AMAZONE.
PENDANT LA GUERRE.
LETTRE D'UN SATYRE.
LETTRES À SIXTINE.
PAGES CHOISIES, avec un portrait.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
Trois exemplaires sur Japon impérial
numérotés de 1 à 3
et dix-sept exemplaires sur hollande Van Gelder
numérotés de 4 à 20.
JUSTIFICATION DU TIRAGE
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
PÉHOR
Nerveuse et pauvre, imaginative et famélique, Douceline fut précocement caresseuse et embrasseuse, amusée de passer ses mains le long de la joue des garçonnets et dans le cou des fillettes qui se laissaient faire comme des chattes. Elle se mettait, à propos de rien, à baiser les mains tricotantes de sa mère, et quand on la reléguait en pénitence sur une chaise, elle jouait à faire claquer ses lèvres sur ses paumes, sur ses bras, sur ses genoux, qu'elle dressait nus l'un après l'autre; alors elle se regardait. Telle que les curieuses, elle n'avait aucune pudeur. Comme on la grondait en termes grossièrement ironiques, elle se prit d'une tendresse de contradiction pour le coin méprisé et défendu; les mains suivirent les yeux. Elle garda ce vice toute sa vie, ne s'en confessa jamais, le dissimula avec une effrayante astuce jusque parmi ses crises d'inconscience.
Les exercices préparatoires de la première communion la passionnèrent. Elle quémandait des images, des sous pour en acheter, volait celles de ses compagnes dans leurs paroissiens. Les Saintes Vierges lui plaisaient peu; elle préférait les Jésus, les doux, ceux dont les joues lavées de rose, la barbe en flammes, les yeux bleus s'inscrivaient dans la diffuse lumière d'une auréole. L'un, avec une visitandine à ses pieds, lui montrait son cœur rutilant, et la visitandine articulait: «Mon bien-aimé est tout à moi et je suis toute à lui.» Sous un autre Jésus aux regards tendres et un peu loucheurs, on lisait: «Un de ses yeux a blessé mon cœur.»
D'un Sacré-Cœur piqué par un poignard giclait du sang couleur d'encre rose, et la légende, avilissant une des plus belles métaphores de la théologie mystique, portait: «Qu'est-ce que le Seigneur peut donner de meilleur à ses enfants que ce vin qui fait germer les vierges?» Le Jésus d'où fusait ce jet de carmin avait une face affectueuse et encourageante, une robe bleue, historiée de fleurettes d'or, de translucides mains très fines où s'écrasaient en étoile deux petites groseilles: Douceline l'adora tout de suite, lui fit un vœu, écrivit au dos de l'image: «Je me donne au S. C. de Jésus, car il s'est donné à moi.»
Souvent, entr'ouvrant son livre de messe, elle contemplait la face affectueuse et encourageante, murmurait, en la portant à sa bouche: «A toi! A toi!»
Quant au mystère de l'Eucharistie, elle n'y comprit rien, reçut l'hostie sans émotion sans remords de ses confessions sacrilèges, sans tentatives d'amour: tout son cœur allait à la face affectueuse et encourageante.
Cependant, comme succédané au catéchisme de persévérance, on lui fit lire «le Bouclier de Marie». Un passage où était notée la préférence de Jésus pour les belles âmes et son dédain des beaux visages l'intéressa. Elle se regarda, des heures entières, dans un miroir, se jugea jolie, décidément, eut du chagrin, souhaita d'enlaidir, pria avec ferveur, se donna la fièvre, se réveilla un matin avec des boutons plein la figure. Dans le délire qui suivit, elle proférait des mots d'amour. Guérie, elle remercia Jésus des marques blanches qui lui trouaient le front, se livra à de longues éjaculations, à genoux, derrière un mur, sur des pierres aiguës. Ses genoux saignaient: elle baisait les blessures, suçait le sang, se disait: «C'est le sang de Jésus, puisqu'il m'a donné son cœur.»
Affaiblie par l'anémie de la fièvre, elle avait pendant des semaines, oublié son vice: les mouvements habituels se recomposèrent dans le sommeil. Elle se réveillait à moitié polluée, se rendormait. Un matin, ses doigts furent ensanglantés; elle eut peur, se leva vite, mais le sang était partout. Sa mère dormait. Elle arracha du paroissien où elle l'avait cousue, l'image vouée, sortit en chemise, tremblante, alla l'enterrer dans un trou profond. Pleurante, elle revint, s'évanouit.
Les explications de sa mère, il fallut bien les croire. Pourtant, ce n'était pas naturel. Elle accusa le Jésus que, d'instinct, elle avait étouffé sous la glèbe, qui accueille en son silence les trépassés. Le Jésus du sang était mort. Elle se calma, pendant que sa mère la recouchait, lui donnant à lire la Vie des Saints.
Douceline lut la Vie des Saints, emmagasinant des noms étranges qui lui revenaient aux oreilles, quand elle somnolait, tels que des sons de cloches: un nom entre tous, sonnait, plus bruyant que les trois cloches des grands dimanches, sonnait et quatrissonnait dans sa cervelle: Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor-Pé-hor.
Les démons sont des chiens obéissants. Péhor aime les filles et il se souvient des jours où il exaspérait le sexe de Cozbi, fille de Sur, la royale Madianite: il vint et il aima Douceline pour l'amour de sa puberté neuve et déjà souillée; il se logea dans l'auberge du vice, sûr d'être choyé et caressé, sûr de l'obscène baiser des mains en fièvre, sans craindre le glaive de Phinée, qui avait tranché d'un seul coup jadis les joies de Cozbi et les joies de Zambri, alors que le fils de Salu était entré dans la fille de Sur.
La chambre au milieu de la nuit s'éclairait, et tous les objets semblaient auréolés, comme devenus lumineux par eux-mêmes, avec des propriétés d'irradiation. Alors, accalmie: et dans une ombre rousse qui fermait toutes les portes visuelles, il venait. Elle le sentait venir, et tout aussitôt des frissons commençaient à voyager le long de sa peau, faiblement, puis nettement localisés. Les lumières messagères entraient à travers l'ombre rousse, s'insinuant en toutes ses fibres, puis rien que de l'ombre rousse et, à l'improviste, de vifs jets de lumière douce, en rythme précipité; enfin, une explosion comme de feu d'artifice, un craquement exquis où fuselait sa cervelle, son épine, ses moelles, ses muqueuses, les pointes de ses seins et toutes ses chairs dépidermées; tous ses duvets érigés comme des herbes que rebrousse un vent rasant. Et après le dernier sursaut, des petits frissons intérieurs: par les valvules entr'ouvertes, du plaisir filtré filait dans les veines vers toutes les cellules et toutes les papilles. Péhor, à ce moment, sortait de sa cachette, se grandissait en un jeune beau mâle que Douceline, sans étonnement, admirait amoureuse. Elle le couchait la tête à son épaule, s'endormait, consciente seulement qu'elle tenait entre ses bras Péhor.
Dans la journée, elle se complaisait au souvenir de ses nuits, se délectait à l'impudicité des phases, à l'acuité des caresses, aux foudroyants baisers de Péhor invisible et intangible tant que durait le plaisir, surgissant, tel que magiquement, après l'éclosion parfumée des joies. Qui, ce Péhor! Elle ne le sut jamais, insoucieuse de tout, hormis de jouir, très abêtie par la multiplicité des spasmes, vivant dans un songe charnel, et, Psyché vierge de l'homme, instauratrice de ses propres débauches, elle s'abandonnait à l'ange ténébreux dans l'ombre rousse ou dans la fulgurance des luminosités cérébrales, sans volonté comme sans réticences.
Elle atteignait quinze ans, lorsque, dans le pâquis où elle gardait la vache de la famille, un colporteur abusa de son sommeil de fille énervée. Ne souffrant pas, amplement déflorée par Péhor dont les imaginations étaient audacieuses, elle laissa faire. Les grimaces de l'homme lui parurent ridicules, et comme il la regardait, redressé, avec des yeux amoureux, elle se leva, éclata de rire, s'éloigna en haussant les épaules.
Elle fut punie de s'être laissé faire: Péhor ne revenait plus.
En gardant sa vache, dans le pâquis, elle rêvait maintenant du colporteur, non sans honte. Après des semaines, une peur lui vint, et comme elle avait vu des femmes grosses mettre des cierges à la bonne Vierge afin d'accoucher heureusement, elle en fit piquer un très gros sur la herse, pour ne pas grossir.
Exaucée, elle eut de la reconnaissance, s'adonna à des prières, quittait sa vache et le pâquis, venait égréner, à genoux sur les dalles, de longs chapelets devant la bienfaisante image: elle lui trouvait, comme jadis au Jésus, la face affectueuse et encourageante.
Cependant, son vice, même sans Péhor, la rongeait. Ses joues se creusèrent, elle toussa, l'épine dorsale devint sensible, des étourdissements la prenaient, la couchaient sous les sabots de la vache, qui se mettait à la flairer en meuglant. Un matin, elle trembla si fort qu'elle ne put mettre ses bas. Recouchée, elle souffrit au ventre: les ovaires enflammés palpitaient sous la piqûre d'un paquet d'aiguilles.
En l'ennui de ce lit désolant, des imaginations la visitèrent, d'une candeur inattendue, rappel de l'innocence première. Elle vit successivement, en de fausses extases, le Bon Dieu, tout blanc, pareil au Prémontré qui avait une fois prêché le carême; de petits saint Jean d'argent jouant sur la mousse des bosquets célestes avec des agnelets frisés et enrubanés, un Notre Seigneur tout en or, avec une longue barbe rouge, une Sainte-Vierge nuageuse et bleuâtre.
Pendant les derniers jours, les consolantes apparitions l'abandonnèrent, comme par une négation du ciel à de plus longues complicités. L'hypocrisie infernale fut vaincue et la pécheresse impénitente rendue à celui que d'infâmes épouvantes avaient fait son maître éternel. Péhor revint se loger dans l'habitacle secret des impuretés consenties, et Douceline se sentait ravagée par des caresses douloureuses, des effleurements lents d'orties, des promenades vives de fourmis dans la turgescence presque putride de son sexe mûri jusqu'à craqueler comme une figue. Et elle entendait, heures d'irrémissible agonie! le rire de Péhor sonner en son ventre tel que le glas de la soirée du jeudi saint, qui semble sortir des tombes. Péhor s'adonnait au rire de la satisfaction démoniaque et par plaisanterie il se gonflait comme une outre au moyen des vents empestés qu'il laissait bruyamment sortir, tout d'un coup. Puis il se mettait à la baiser amoureusement, et un ironique coup de dent se substituait au spasme. Douceline criait, mais il lui semblait que Péhor criait plus fort, emplissait de stridences aiguës son abdomen qui tremblait sous les vibrations… Il y eut dans l'asile immonde un grand remue-ménage, puis ce fut vers l'épigastre une sensation terrible de tassement et d'étouffement: Péhor montait. En passant il enfonça ses griffes dans le cœur de Douceline, il déchira, en s'y accrochant, les trous d'éponge du poumon, puis le cou se gonfla comme un serpent qui revomirait sa proie engluée, et de larges bavures de sang jaillirent de l'ignominie d'un hoquet d'ivrogne. Elle respira, évanouie presque, les yeux clos, les mains ramant parmi les vagues molles du naufrage, qui emportait la damnée aux abîmes… Un baiser d'excrémentielle purulence s'appliqua sur ses lèvres exactement, et l'âme de Douceline quitta ce monde, bue par les entrailles du démon Péhor.
LA ROBE BLANCHE
A Louis Denise.
Ah! comme je regrettais le coin de wagon où, rudement bercé, je rêvais à des paysages plus inquiétants que les moulins muets, les clochers seuls, les pommiers penchés et les dolentes masures,—sous la brume nocturne, le sommeil exaspéré d'une nature enfin libérée du soleil et du rire, des sueurs et des pleurs!
Témoin choisi des cérémonies prévues d'un mariage, je venais assister mon camarade, Albéric de Courcy. Déjà, tels amis avaient, pour de pareilles fêtes, requis ma complaisante indifférence: je ne me permets jamais de prendre une trop visible part aux joies des autres, ni à leurs deuils; ma tenue est la dignité affectueuse, et le sourire habituellement morne et assez doux de mes yeux grisaille leur fait pardonner les flammes qui parfois signalent la révolte d'un regard résigné.
Nul messager: on ne m'attendait que le lendemain matin. Je fis le trajet, trois quarts d'heure de marche par les bois, en évitant les clairières et la fadeur de l'éternel clair de lune.
Sans trop m'émouvoir de l'absurdité d'une survenue, la nuit, dans une maison endormie, j'invoquai, pour découvrir le château des Joncs, le souvenir d'antérieures visites: la grille n'était encore que poussée.
Aucun chien ne hurla, j'avais l'air d'un habile voleur.
Je franchis des gazons qui abrégeaient le cercle des grandes allées, et au détour d'un groupe de syringas, oh! parfum cruel! j'aperçus, dans la triste blancheur d'une façade morte, deux fenêtres côte à côte illuminées.
C'était au rez-de-chaussée. Avant de frapper à la vitre, j'eus l'impudence de regarder:
Au milieu d'un petit salon très en désordre, trois femmes considéraient une robe blanche jetée sur un fauteuil, une robe plus blanche que l'âme des saints Innocents: Rosa, la pierre ancillaire de cette maison, Mme de Laneuil et une jeune fille,—dont le profil me remémorait des amours enfantines et un temps où de rieuses gamines en robes adolescentes nous donnaient, à Albéric et à moi, les fleurs de leurs corsages, après les avoir approchées, avec la soudaine gravité d'immortelles fiancées, du saint-sacrement de leurs lèvres!
Il y avait de cela, combien? des années, de longues années, peut-être dix? Ah! souvenir des jeunes concupiscences! Depuis, que de fois les merles avaient salué le sommeil au faîte des lourds marronniers! La mort de M. de Laneuil était venue clore la maison, Albéric n'en avait retrouvé le chemin que pour y choisir une femme, et moi, pour témoigner à ce choix de l'inutile approbation du monde.
Edith, Elphège: il épousait Edith, l'aînée, et celle que je voyais, blonde et pâle, plus pâle du prochain sacrifice que la sacrifiée elle-même, choéphore plus troublée que la victime, assistante plus tremblante que l'hostie, celle que je voyais et dont le profil me remémorait les jeunes concupiscences des amours enfantines, c'était Elphège,—sans aucun doute Elphège, la pâle, la blonde Elphège…
Rassuré par le fantôme de raisonnement qui tendait vers moi ses mains ironiques, j'acceptai joyeusement la fascination: je contemplais le double rayonnement d'un double cortège, aux pieds du prêtre quatre coussins rangés, et j'entendais les multiples anneaux d'or sonner dans la patène:—pourquoi tant d'anneaux d'or?
C'était Elphège,—sans aucun doute Elphège, et je l'aimais d'une telle convoitise que je crus l'avoir aimée, heure par heure, pendant les années de mon exode.
Aimée, oui! Et alors je la vis grandissante, le rire à mesure s'affinant en sourire, les yeux occupés à la divination des joies futures, et j'écoutai la mort brève des vaines harmonies suscitées en des soirs d'orage, et je perçus toutes les langueurs de celle qui attend le messie des aurores adamantines, et j'assistai aux innocents réveils, quand les merles saluent le soleil au faîte des lourds marronniers.
Les cruels syringas m'enveloppaient de vertiges…
Je frappai à la vitre.
Les trois sœurs tressaillirent.
Après de l'indécision, Rosa, sur un ordre, demanda, en écartant le léger rideau, en se faisant des œillères avec les mains: «Qui est là?»
L'ombre extérieure répondit par son nom: Mme de Laneuil disparut; la jeune fille souriait, Elphège,—sans aucun doute Elphège! J'étais le bienvenu, on faisait bonne mine au visiteur attardé.
La porte se débarricada, j'entrai, reçu par ma vieille amie qui m'examinait, le flambeau levé comme une torche pour s'assurer que c'était bien moi, non pas un habile voleur.
«Comme vous êtes pâle!»
Ainsi répondit-elle à mes douteuses cordialités.
Je m'excusai sur l'influence vraiment excessive qu'exerçaient en cette nuit spéciale les blancheurs lunaires.
«Et nous, mon ami, et nous! reprit-elle, mystérieusement, en abaissant son flambeau. Ah! c'est un inconcevable sortilège! Figurez-vous… Tout le monde, notamment lui, s'est retiré de bonne heure, Elphège est souffrante, accablée par cette énigmatique inquiétude des filles dont la sœur se marie… Je voulais qu'il fût permis à Edith, avant de reposer seule pour la dernière fois, de s'envelopper, comme d'un manteau béni, d'une longue et virginale prière… Nous allions monter à ma chambre, lorsque la robe nous est revenue de Paris… la robe blanche!… Une retouche au corsage… Rosa avait épinglé… Rien!… Ils la renvoient telle… Et c'est trop large de ça!»
Deux doigts.
«De ça!… Nous sommes consternées!… Et voici le sortilège, nous discutons, nous prenons les ciseaux chacune à notre tour, et personne n'ose découdre,—et pourtant il le faut! J'ai peur que nous ne passions la nuit…»
D'une voix plus blanche que la robe ensorcelée, je demandai, en me contraignant, avec adresse, à la plus aimable désinvolture:
«Tout en frappant à la vitre, j'ai aperçu, bien involontairement, l'une de vos filles, et je l'avais prise pour Elphège,—sans aucun doute Elphège…
—«Elles se ressemblent tant, et il y a si longtemps! Ah! l'heureux jadis!… Mais, j'y songe, venez! Les hommes ont plus de sang-froid…»
Elle répéta:
«Venez!»
Quand je pénétrai, à la suite de sa mère, dans le petit salon, Edith, d'un regard froid et dur, m'interrogea sévèrement, mais Mme de Laneuil, consciente, elle aussi, de la profanation imposée par ma présence à cette veillée anténuptiale, en dissipa hâtivement les ténèbres, exposa, avec des rires, ce qu'elle appelait son idée…
Et moi je songeais que c'était bien Edith,—sans aucun doute Edith! C'était bien la pâle Edith que j'aimais, la blonde Edith, avec toute la violence d'une désolante insanité! Seul avec elle, j'aurais en vérité subi les horribles tentations du stupre, j'aurais voulu boire la rosée de sang répandue sur ces lèvres muettes…
Mme de Laneuil exposait, avec des rires, son idée…
Et moi, mon agitation nerveuse m'abandonnait, vaincu, à une familière crise de désolation consentie, lorsque je devinai qu'Edith me regardait encore, me regardait toujours:—sans aucun doute, Edith me regardait.
Je levai vers ses yeux des yeux où, tout soudain, ainsi que dans un vertigineux changement de décor, j'avais, par les plus impérieuses flammes du désir, remplacé l'indifférence:—Elle accepta, et, après une infinie seconde de pénétration mutuelle, ses paupières tombèrent pour se relever vite et m'avouer l'unisson absolu de sa volonté…
Mme de Laneuil s'adressait à moi:
«Voyons, qu'en pensez-vous? un bon conseil!»
Je me secouai, presque radieux des joies inattendues de cet adultère idéal, si bien qu'elle s'aperçut d'une transformation dans mon attitude:
«Ah! le voilà réveillé! On a beau dire, un mariage, voyez-vous, ce n'est jamais triste!»
Edith souriait tristement.
«Mais, il faudrait, dis-je, avec un bon sens qui me fit honneur devant ces trois femmes, il faudrait que Mlle Edith voulût bien la mettre, la robe…
—«C'est vrai, il faut qu'elle la mette!»
Avec mes mains pour œillères, comme Rosa, je regardais par la fenêtre… La lune, maintenant, couchait au travers de la cour la projection écrasée de la lourde maison seigneuriale… Une autre vision m'ôta l'usage de mes prunelles: Je suivais, guidé par les froissis de l'étoffe, le bruit des boutons et des agrafes, toutes les phases de la métamorphose qui s'œuvrait derrière moi, et, comme j'entendais, je voyais,—par une instantanée transposition des sons en images,—je voyais la gorge ingénue de mon Amour, et une rapide main ramenant l'épaulette glissée, et le mouvement des bras libérait des effluves aussi violents et plus cruels que l'odeur des syringas, et sous la pointe du corset, comme ils fleurissaient larges et amers les cruels syringas!… La robe blanche, telle qu'une avalanche, s'abattit sur mon rêve…
Edith souriait tristement.
Ce furent des conciliabules de couturières.
Je donnai mon avis, qu'on accepta. Rosa se mit à découdre, à fin de quelques remplis à résorber, et je voyais, dans son regard respectueux, de l'estime.
Avant de sortir, précédé de Mme Laneuil, qui me conduisait à ma chambre, je saluai la jeune fille avec cette discrétion qu'impose l'accord tacite de deux âmes compromises dans le même secret. Ses jeux suivaient les miens, ses clairs yeux bleus à la transparence attendrie…
....... .......... ...
Depuis longtemps les merles avaient salué le soleil au faîte des lourds marronniers: Albéric entra chez moi. Les lendemains! Quelques doutes le tourmentaient: il me les confessa avec la naïveté de ces êtres inquiets et bons qui croient trouver en autrui une sympathie. Je le laissai dire, cela me reposait, car, ainsi que l'enseigne la morale des Proverbes, il faut, en état de déréliction, regarder autour de soi: d'autres douleurs s'exhalent, et cela console.
....... .......... ...
Ah! je pense au saint-sacrement de ses lèvres!
....... .......... ...
L'Apparition: un murmure l'annonça. Edith fit son entrée dans le grand salon morne, sous les regards indulgents des ancêtres. Les yeux n'avaient pas pleuré, mais n'avaient pas dormi: une ombre se creusait autour de leurs pâles saphyrs.
Le corsage dont j'avais corrigé l'esthétique cuirassait étroitement la Vierge sous le grand voile blanc.
S'écartant du chœur, elle se dirigea, lente et suivie de tous les regards, vers son grand-père, vieillard presque douloureusement ému qui s'appuyait à la cheminée,—et, en passant près de moi, sans à peine remuer les lèvres, la bouche entr'ouverte comme un soupir, les yeux baissés sur l'effondrement de nos espoirs d'une heure, elle me fit entendre ces seuls mots:
«Il est trop tard!»
Moi aussi, je baissai les yeux, dévorant en mon âme la joie maudite des occultes compromissions.
Elle offrit sa grâce au baiser du vieillard, et, les deux mains sur ses épaules, elle lui souriait.
Edith souriait tristement.
Le consentement de toute la race tomba, comme une bénédiction, sur le front de la fiancée.
J'étais près d'eux: le grand voile flottait autour de ma tête, car le vent d'une fenêtre ouverte l'avait gonflé, et il me sembla qu'un souffle de passion nous envolait, Edith et moi, la pâle, la blonde Edith et moi, vers le paradis des amants parjures.
Revenue aux côtés de sa mère, elle fixa un instant sur moi ses yeux assombris, puis, brusquement, sous le tulle déroulé, se déroba toute,—à jamais!
L'ironie des cruels syringas entra par la fenêtre ouverte.
Elle fut mariée.
Pendant la cérémonie, il me plut de répondre tout bas: oui! à l'interrogatoire du prêtre, et je courbai la tête quand les mains sacerdotales s'étendirent pour ratifier, au nom du Très-Haut, le serment sacré des deux époux.
Alors, me remémorant de vieilles études théologiques, je songeai qu'en tout sacrement il y a la matière et la forme, l'essence et le mode imposé par les rites pour en dispenser aux fidèles les bienfaits mystiques: et dans le mariage, la forme, ce n'est pas la bénédiction de l'officiant, ce n'est pas la messe, c'est le consentement mutuel,—et cela seul.
«Va, femme d'un autre, bien que le monde doive me refuser les joies, après tout bien dérisoires, de la possession, de ce qu'il appelle la possession,—en vérité, tu m'appartiens. Notre Dieu connaît notre mutuelle volonté, et cela suffit—cela seul.»
Et je me réjouissais amèrement, car le prêtre disait: «Qu'elle soit uniquement attachée à son mari et qu'elle ne souille d'aucun commerce illégitime le lit nuptial…»
Je partis, tel qu'un voleur.
Les merles ne chantaient pas encore au faîte des lourds marronniers et les cruels syringas dormaient enfin,—fanés, aussi fanés que les souvenirs des jeunes concupiscences…
LE SECRET DE DON JUAN
… Et simulacra modis pallentia miris.
(Georg., I, 477.)
I
D'âme nulle et de chair avide, Don Juan, dès l'adolescence, se prépara à l'accomplissement de sa vocation et de son rôle légendaire. La prescience des habiles lui révéla ce qu'il devait être, et il entra dans la carrière armé et orné de cette devise:
«Pour plaire, il faut prendre ce qui plaît à celles qui plaisent.»
A une défaillante blonde, il prit le geste de comprimer d'une main adroite le douloureux battement d'un cœur absent;
A une autre, il prit un ironique clignement des paupières qui donnait l'illusion de l'impertinence et qui n'était que la souffrance d'un œil faible devant la lumière;
A une autre, il prit le geste du petit doigt levé et regardé avec soin comme une trouvaille rare;
A une autre, il prit le joli frappement d'un pied subtilement impatient;
A une autre, languide et pure, il prit le sourire où, comme dans un miroir magique, on voit, avant, les contentements d'après le jeu, et après le jeu, la réviviscence des joies du désir;
A une autre, non moins pure, mais vive et sans langueurs, toujours agitée de mouvements pareils à ceux d'une chatte aux heures d'orage, il prit encore un sourire, le sourire où il y a des baisers si puissants qu'ils déconcertent le cœur des vierges;
A une autre, il prit le soupir, le long soupir brisé qui est le timide frère du sanglot, le soupir impressionnant et qui annonce la tempête comme un vol précipité d'oiseau;
A une autre, il prit la lente et inquiétante démarche de celles qui sont aimées de trop d'amour;
A une autre, il prit l'amoureuse façon de dire à mi voix des riens et de susurrer: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges.
Il prit des regards, tous les regards, les doux, les impérieux, les dociles, les étonnés, les compatissants, les envieux, les fins, les fiers, les dévorants, les foudroyants et beaucoup d'autres, parmi lesquels le chapelet, compté grain à grain, des regards fascinateurs. Mais le plus beau regard que prit Don Juan, rubis entre les coraux, saphir entre les turquoises, ce fut le regard de bête traquée que lui légua, mourante d'amour et de désespoir, une fille qu'il avait violée. Ce regard était si touchant que nul n'y résistait, pas même la plus farouche, et que les vœux éternels fondaient à sa lueur comme un péché sous un rayon de grâce.
II
Don Juan fit encore une plus admirable conquête, celle d'une âme,—une âme ingénue et fière, tendre et hautaine, d'une séductrice douceur et d'une séductrice violence, et une âme qui ne se connaissait pas, une âme pleine d'instinctifs désirs, une âme délicieusement naïve.
Il s'était approché, paré de toutes ses séductions, le geste douloureux atténué par un peu d'ironie dans l'œil et un peu de joie sur les lèvres; sa démarche lente de créature trop aimée se corrigeait par un fier redressement de tête, et le premier long soupir brisé qui sortit de sa poitrine fut accompagné d'un frappement de pied subtilement impatient,—comme pour dire: «Vous m'avez blessé le cœur; je ne puis m'empêcher de vous aimer, mais j'en éprouve de la colère.» Ensuite, il fit le regard de la bête traquée; ensuite, il joua à regarder son petit doigt.
Après quelque silence, il susurra amoureusement: «Il fait beau, ce soir»,—et tout de suite la jeune femme répondit: «C'est mon âme que vous me demandez, Don Juan! Eh bien! prenez-la, je vous la donne.»
Don Juan accepta l'âme délicieusement naïve et si féminine que la soudaine amoureuse lui offrait avec sa peau, ses cheveux, ses dents, toutes ses beautés et le parfum de tous ses arcanes,—et, ayant joui de la soudaine amoureuse, il s'éloigna.
De l'âme, il se fit un candide et invincible manteau où il se drapait, ainsi qu'en des plis de velours blanc,—et, orné d'une telle âme, plus triomphant qu'un tueur de Mores, plus adoré qu'un pèlerin de Saint-Jacques ou qu'un revenant de Palestine, il poussa ses conquêtes jusqu'au nombre de mille et trois.
Toutes! toutes celles qui peuvent donner un plaisir nouveau, une nuance nouvelle de joie, toutes se laissaient prendre par celui qui avait pris à leurs sœurs tout ce qui plaît. Elles venaient au-devant de lui, et, lui baisant les mains, faisaient leur soumission, amoureuse peuplade vaincue déjà par l'approche du vainqueur.
Bientôt, elles se battirent à qui serait la première soumise et la plus soumise, et, ivres d'esclavage, elles mouraient d'amour avant d'avoir aimé.
Par les villes et dans les châteaux, et jusque parmi les bergères, on n'entendait plus que ce cri des énamourées: «O ma chère! ô ma chair! Il est irrésistible!»
III
Cependant, Don Juan se fanait. La sève épanouie en luxuriantes forces retomba en pluie de feuilles sèches et, toujours aussi grand, l'arbre n'était plus qu'une ombre.
Des tardives fleurs, Don Juan donna le dernier grain de pollen; tant qu'il eut dans le sang une goutte de semence, il aima,—puis, ne pouvant plus aimer, il se coucha et attendit celle qui devait venir, la seule qu'il n'eût pas encore captée.
Et quand elle arriva, Don Juan, pour la capter, lui offrit tout ce qui plaît, tout ce qu'il avait pris à celles qui plaisent.
—Je te donne la séduction, dit Don Juan, à toi, la laide, mes gestes, mes regards, mes sourires, mes voix diverses, tout et même mon manteau, qui est une âme: prends et va-t'en! Je veux revivre ma vie par le souvenir, car je sais maintenant que la véritable vie, c'est le souvenir.
—Revis ta vie, dit la Mort. Je reviendrai.
La Mort disparut et les Simulacres se levèrent du milieu de l'ombre.
C'étaient de jeunes et belles femmes toutes nues et toutes muettes, inquiètes comme des êtres à qui il manque quelque chose. Elles se tenaient en spirale autour de Don Juan, et pendant que la première lui mettait la main sur la poitrine, la dernière était si loin dans les espaces qu'elle se confondait avec les étoiles.
Celle qui lui mettait la main sur la poitrine lui arracha le geste de comprimer l'émotion d'un cœur absent;
Une autre lui reprit l'ironique cillement de ses blanches paupières;
Une autre lui reprit la grâce de contempler l'ongle de son petit doigt;
Une autre lui reprit l'impatience de ses pieds;
Une autre lui reprit le complexe sourire qui donne la satisfaction avant et le désir après;
Une autre lui reprit le sourire où, comme dans une alcôve, s'étendent des pâmoisons;
Une autre lui reprit son soupir d'oiseau peureux;
Et il fut encore dépouillé de sa lente démarche d'être qu'on aime trop; et de sa façon amoureuse de dire: «Il pleut», comme s'il pleuvait des anges; et du chapelet, compté grain à grain, de ses regards: les impérieux comme les étonnés, les dociles et les fascinateurs lui furent repris;—et la douce violée vint à son tour lui reprendre son regard de bête traquée par l'amour et par le désespoir.
Une autre, enfin, lui reprit son âme, l'âme délicieusement naïve dont il s'était fait un manteau de velours blanc,—et il ne resta de Don Juan qu'un fantôme inane, qu'un riche sans argent, qu'un voleur sans bras, une morne larve humaine réduite à la vérité, disant son secret!
LES FUGITIVES
Laisse la rue à ceux que leur âme importune.
ALBERT SAMAIN.
«Et pourquoi une, se disait-il, quand il y a les autres? Quel commandement primitif me destina celle-ci, au lieu de celle-là? Je ne serai pas l'esclave d'une chair unique; je veux que mon désir divague, je veux le lâcher vers les inconnues par des routes inconnues…»
Son imagination malade souffrait très réellement de la multiplicité des femmes et parfois une fièvre d'érotisme cérébral le surexcitait à crier, tout à fait hors de propos: «Il y en a trop! Il y en a trop!»
Il aurait voulu résumer sur des lèvres élues toute l'essence du Féminin et la boire d'un baiser,—et l'accomplissement de son désir néronien eût tué le Désir aussi sûrement qu'on tue les roses en coupant le rosier et qu'on tue les sourires en tranchant la tête.
Aspirer d'une seule prise d'haleine le dernier souffle de l'Amour, le dernier parfum de la Vie et toute sa fécondité, maîtriser la dernière volonté de l'âme et sa dernière volupté!
Ces crises de déraison le prostraient; puis il riait de sa fantaisie pour ne pas avoir peur de sa folie: le dévergondage s'apaisait alors en d'innocents rêves; il jugeait son amie décidément adorable, la seule, celle qui vaut toutes les autres, et il la louait de confirmer si absolument, par un sourire indécis, le néant mystérieux et délicieux de ses paroles:
«Ta magnifique inintelligence, lui disait-il, te rapproche de l'Infini; tu fraternises avec l'Absolu, et le rien qui se meurt dans tes yeux, pareil à la lumière d'une étoile abolie, me prouve qu'on peut à la fois être et ne pas être…
Et le Néant m'a fait une âme comme lui.
«… Mais comprends ce que cela signifie: qu'en n'étant rien, tu es tout,—et toutes.»
Volontiers, la pauvre amie l'eût jeté à la porte, mais elle le craignait, et il profitait de sa peur pour lui égrener le chapelet des fugitives.
C'était la forme seconde de sa folie.
Il disait:
«Ah! toutes celles qui sont en toi, je vais te les réciter. Je les ai vues, je les ai prises, je les ai mises en toi: ce sont les femmes de la rue, les femmes qui passent, les inconnues qui s'en vont, on ne sait où elles vont, qui s'en vont par des chemins inconnus. Elles sont en toi, mais tu n'en sais rien, et moi, le sais-je—puisque si je te touche elles se libèrent de toi et s'en retournent vers leurs mystères. Celles qui sont en toi vraiment n'y sont pas: c'est rêver qu'on rêve—et je n'ai dit cela, ma chère, que par politesse, pour soustraire tout prétexte à ta légitime jalousie.
«Franchement, tu es trop minuscule pour contenir tant de rêves et tant de désirs. Celles que j'aime sont innombrables; je vais te les réciter:
«Une avait la démarche sûre et nerveuse d'une chasseresse, et quelles jambes fines et droites! Et juste ce qu'il faut de chair pour l'harmonie de la forme, la souplesse d'une branche de frêne. Quand elle défaille, les jours d'amour, au pied des vieux chênes consolateurs, dans les lointaines forêts dont le soleil a peur, je ne suis pas là, je ne serai jamais là… Ah! je meurs de désir!
«Une autre avait de si jolis cheveux couleur d'aurore et son ventre (je le veux) était aussi blanc qu'un tapis d'asphodèles… Celle-là non plus, jamais!
«Des yeux verts, oui, celle que je vois maintenant a des yeux verts, des yeux de succube, des yeux de fantôme, des yeux de nuit d'orage… Et je ne les verrai jamais s'ouvrir et fulminer dans l'ombre!
«Les autres?… Il y en a trop! il y en a trop! Les emmitouflées de l'hiver qui ressemblent, avec leurs fourrures, à de soyeuses chèvres de Mingrélie, ces inquiétantes bêtes qui fascinent les hommes!… Les presque dévêtues de l'été! une agrafe, un bouton,—et la chair tiède palpite, odorante!… Il y en a trop! il y en a trop!… Oh! ce féminin obscur qui passe et qui s'en va, et qu'on ne touchera jamais,—et qui s'évanouirait, si on le touchait; car son charme est d'être inconnu et intouchable,—et si on les tenait dans ses bras, celles-là, on ne les aimerait plus, on penserait aux autres, encore aux autres, aux fugitives, toujours, toujours aux autres!»
Pendant que l'amie pleurait, triste et fâchée, il continuait:
«Et quand mon rêve se réaliserait, et quand je les aurais eues toutes et même les autres, ou bien si j'avais bu sur les lèvres de l'Unique tout le féminin, tout l'amour et toute la vie,—il resterait encore les Impérissables. Il resterait Hélène, il resterait Salomé, il resterait Madeleine, il resterait Ophélie—et toutes celles que les poètes ont faites éternelles!»
Alors l'amie pleurante et fâchée riait à son tour,—et l'amant de l'infini, le fastueux buveur d'âmes, pacifiait ses délires grandioses, écroulé sur la chair compatissante d'une toute petite femme sans beauté.
LES YEUX D'EAU
En ramant, j'arrivai où je n'allais pas.
J'allais vers la maison qui m'attendait et vers une créature dont le cœur battait déjà au lointain bruit, dont le désir me voyait, cygne au cou tendu parmi les joncs fleuris,—mais je fus infidèle.
Des yeux m'arrêtèrent, des yeux comme je n'en avais jamais vu, mi-glauques et mi-violets, aigues-marines fondues en de pâles améthystes, des yeux froids et tentateurs, des yeux où que d'âmes avaient dû se noyer en croyant tomber dans le ciel!
Des yeux et rien de plus, car le palais éclairé par ces torches fallacieuses n'était qu'un beau jadis, une élégante ruine. J'y vis encore ce que la grêle a respecté d'un champ de lin, un peuplier avant la dernière tourmente, un svelte bateau dégréé et échoué là.
Une tonnelle et un banc, passager repos pour le rameur matinal: j'accostai et on m'accueillit doucement, comme un hôte, non pas comme une aubaine. Aussitôt que parut la femme aux yeux d'eau, je fus dominé par le secret que ne disaient pas les prunelles froides et je m'installai, bornant mon voyage à cet inattendu, oublieux de l'autre, de celle qui ne verrait pas venir la réalité du cygne.
Un charme m'abstrayait de toute antérieure volonté, charme si enchaînant, de si hautaine et de si spéciale magie que je ne me souvenais même plus d'être parti pour un autre but, et je concluais ma promenade sous cette vigne de banlieue, devant du vin rose, très loyalement.
Des yeux d'eau, cependant, et rien de plus: un visage maigre, fané, troué; un corps encore souple, mais d'osier desséché. Seules à me captiver, de nobles mains, longues et légères, avec des ongles de cire,
… Ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal,
mains expertes aux caresses et aux crimes!
Mais les mains, en cette femme, n'étaient que la conséquence des yeux,—car il y a une nécessaire harmonie entre l'organe qui touche immédiatement et l'organe qui touche à distance,—et les yeux dévoraient toute mon attention, tels que des sphynx affamés et jaloux.
En somme, quoi? Un peu plus qu'une servante d'auberge ou un peu moins? La tenancière d'une guinguette à tonnelle, une femme aimable et discrète,—et ces yeux savaient sans doute se fermer à propos, ces yeux d'eau froide et profonds et aussi froids, sous leurs glauques reflets, que le fleuve Calycadnus, tombeau de Frédéric Barbe-rousse!
Quand elle m'eut servi, voyant qu'elle se croisait les bras, oisive et ennuyée, je la priai:
—Asseyez-vous donc plus près et regardez-moi bien, que je voie vos yeux. Elle s'approcha, mais répondit:
—Mes yeux? Ils font peur!
—Peut-être,—et pourtant on les aime. Qu'on a dû les aimer et qu'on doit les aimer encore!
—Ils font peur et ils ont toujours fait peur, mes yeux d'eau. C'est de l'eau, deux gouttes d'eau qu'on dirait prises dans la rivière, n'est-ce pas? Ma mère avait les mêmes yeux d'eau, et quand elle mourut, dès que le cœur cessa de battre, ses yeux se fondirent comme deux morceaux de glace, et lui coulèrent le long des joues. J'ai vu ça, j'étais toute petite et j'y pense tous les jours, tous les matins, quand je me coiffe. Mes yeux s'en iront comme ceux de ma mère, et parfois j'ai peur qu'ils ne s'en aillent, moi vivante, et ne s'en retournent à la rivière couler sous les joncs et sur les pierres. Je n'ai jamais pleuré. S'ils pleuraient, ils s'en iraient, mes pauvres yeux. Pleurer, j'en eus envie, une fois; il y a si longtemps! Une seule fois, mais depuis je me suis durci le cœur à tel point que rien ne peut plus l'émouvoir,—car je tiens à mes yeux. C'est mon épouvantail, c'est mon arme contre le désir des hommes. Toute laide et vieille que je suis, je leur plairais encore, pour un quart d'heure quand ils sont ivres et qu'ils ont vu mes mains. Souvent je viens au moment des querelles et, baissant les yeux, je prends doucement la main qui se lève. On m'obéit, on garde mes doigts, on les baise, on cherche à me fouetter le sang par une grossièreté passionnée,—mais, redressant la tête, je fixe le mâle de mes yeux froids, de mes yeux d'eau, et il lâche ma main. Je le regarde jusqu'à ce que son désir glacé lui glace le cœur. Vous, quand je vous ai vu entrer, j'ai senti que vous étiez d'une race fraternelle et je vous ai épargné.
—Non, dis-je, vous ne m'avez pas épargné. J'ai eu peur aussi, mais une peur singulière, puisque, tout en tremblant devant vos yeux, je les aime.
Elle répondit violemment:
—Ce n'est pas vrai. Personne n'a jamais aimé mes yeux et moi, j'ai été honnie à cause de mes yeux, fuie du seul être pour lequel j'aurais pleuré s'il m'avait dit un mot d'amour. Vous aimez mes yeux, vous? Menteur! Regardez-les donc bien et noyez votre amour dans la profondeur de ces deux fontaines de haine.
—Mon amour surnage, répondis-je. Et c'est vous qui mentez. Je ne suis pas le premier qui ait été fasciné par ces yeux d'eau mi-glauques et mi-violets, ces yeux où (je vous dis ma première impression) que d'âmes ont dû tomber, croyant tomber dans le ciel!
—Non, non! cria-t-elle, en pâlissant de colère, tout le monde sait que mes yeux sont le chemin de l'Enfer! Et puis, tombés dans le ciel? Les hommes sont-ils des anges, pour tomber dans le ciel? Vous êtes fou, mon ami.
—Et vous?
—Moi aussi, Monsieur, je suis folle. Et, pirouettant soudain, elle disparut.
Cet étrange entretien me laissait, en effet, dans un état d'esprit voisin du déséquilibre. Ma main trembla quand je voulus remplir mon verre et je ne pus, qu'en m'y reprenant à deux fois, porter mon verre à mes lèvres. Quelle singulière femme et dans quelle condition sociale contradictoire à son intelligence et à son langage!
Le cabaretier survenu me disait familièrement.
—Elle ne vous a pas trop ennuyé? Dommage, hein! qu'elle soit folle? Une noyée qu'on a sauvée là, il y a des années. Personne ne l'a réclamée, elle avait de l'argent sur elle, elle est restée. On n'a jamais su. Pas méchante, si ce n'est en paroles; elle nous est utile et nous l'aimons. Nous avons fini par nous habituer à ses yeux et à ses histoires. Comme elle parle bien, hein? Mais ce qu'elle dit, elle a dû prendre ça dans des livres, autrefois, car c'est au-dessus de son état. Tout de même, c'est peut-être une dame. On ne sait rien.
LE SUAIRE
A Alfred Valette.
La mer montait, royale et dominatrice; les mouettes jouaient sur la fragilité des vagues.
Longer la ligne de boue vomie par les flots lourds, lentement marcher, humer la salure émanée des varechs, guetter si quelque épave n'allait point surgir, atome rapporté par le flux d'entre les illusions couchées au fond des abîmes…
(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)
… Et parmi les lointains embrunis, voici le sexe à la porte d'argent, les seins en pomme d'orange des décevantes sirènes: leurs cheveux sont pareils aux flexueux fucus qui pendent aux roches comme des chevelures,—comme de vraies chevelures; leurs dents ont la dureté blanche des coquilles nacrées et leurs yeux le bleu vif des mouvantes anémones…
«Ah! que vos cheveux humides circonviennent mes genoux, que la nacre de vos dents morde à même mon ventre, que le bleu froid de vos yeux d'anémone transfixe mon cœur!…»
(En intermède, Aubert rêvait à une indulgente et douce main, à des yeux contemplatifs de lui.)
Au milieu des varechs noirs, l'inattendue blancheur d'un manteau gisait.
Tombé de quelles épaules?
Des cheveux blonds s'exaltaient dans la luminosité des vagues.
Les mouettes ne jouaient plus, la mer respirait en silence; les sables, au loin déserts, perpétuaient vers l'horizon leurs tièdes solitudes.
Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: une robe claquait au vent; des grains de sable volaient, sonnaient sur la soie tendue d'une ombrelle.
—«Il est joli, joli, n'est-ce pas? disait-elle. Et doux, tout en duvet de cygne voyageur, si doux, si doux!…»
Elle parlait avec un perceptible accent, d'une voix glauque, la main appuyée sur l'étroite épaule d'un petit homme dont la maigre blancheur kaoline avait l'ingénuité sinistre d'une tête de porcelaine.
—«N'est-ce pas, Ted?
—«Oh! oui, sœur Sarah»;—et l'articulation de Ted décelait un Anglais.
Anglaise tout entière, Sarah, d'âme et de sang, d'âme apparue sous la brume soyeuse de ses yeux pâles,—de sang par l'immatérielle transparence de la peau,—et de cheveux: ses cheveux blonds souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
Une Illusion se dressa debout d'entre ses sœurs endormies.
—«Pourquoi j'ai fermé les yeux? Mais, je craignais plus une déception, répondait Aubert, que je ne souhaitais une aventure…»
Sarah fut étonnée d'une si grave candeur. On ne l'avait pas sans doute habituée à cette pure franchise des âmes simples. Etonnée, presque divinement: d'invisibles rets s'abattirent sur ses reins, maniés par l'oiseleur éternel. Elle eut soudain, au fond de ses yeux d'anémone et sous l'orgueil de son front blanc et dans la froideur de son sein calme,—soudain l'envie d'être baisée par ces lèvres: oh! oui, oh! oui.—Et elle rougit.
Sa robe claquait au vent.
—«Je crois, reprit-elle orgueilleusement, que je ne suis pas une déception,—et je ne suis pas une aventure.
—«Vos yeux sont pleins de délicieux maléfices.
—«Mes yeux? Ah! ne les regardez pas! Ils sont tristes comme la lointaine île du Nord où je suis née. Ils m'en rappellent le ciel, la terre,—et la mer! Ils sont tristes, avec peut-être quelques reflets de lune, avec peut-être un rayon perdu de soleil pâle… Et mon âme est telle, sans doute, elle est la sœur de mes yeux, la sœur de cette nature obscure et dure: un désert y épand des sables… J'ai peur d'avoir une âme obscure et dure. J'ai peur que, sous l'ombre hyaline qui les voile, il n'y ait rien,—rien dans mes yeux, rien dans mon âme!…»
L'illusion vacillait comme une flamme au souffle du sommeil.
—«Vous le savez, et si vous ne le savez pas, qui vous le dira ce qu'il y a derrière le voile? O Aventure!—O, malgré vous, Aventure!—qui vous le dira!… Je ne suis qu'un voyageur matinal qui se mire, en passant, dans les eaux violettes du golfe encore endormi. Le train m'emporte et me voilà dans une plaine toute bleue, et me voilà sous une futaie triste de sa verdure blême. Si c'est moi qui reste et si c'est vous qui marchez, qu'importe, puisque l'un de nous certainement s'éloigne de l'autre, d'un pas, à chacune des secondes que marquent les diastoles de nos cœurs. Déjà peut-être, vous songez aux rencontres futures, vous vous demandez quels seront vos lendemains et les jours qui suivront vos lendemains. Une longue perspective de joies (les plus voisines sont encore indécises) s'en va devant vos regards jeunes: je suis la minute présente, et le présent n'existe pas pour une âme inquiète. Telle est la vôtre, et, si vous aviez pénétré davantage en moi, vos paupières se seraient closes sur la vision fastidieuse déjà… J'ai donné à votre actuel ennui le plaisir de la surprise, vous m'en saurez gré, peut-être, jusqu'à l'heure des prochaines distractions…»
L'illusion retomba, vaincue par le sommeil.
La robe de Sarah claquait au vent, pendant qu'elle répliqua:
—«Non, non, je ne m'ennuie pas: j'ai un but précis, c'est de vivre,—et pour ce que vous appelez les rencontres futures, les amours, n'est-ce pas? les joies complémentaires… mais je m'y plongerai, comme en cette mer, quand il me plaira… Il est choisi, celui qui doit, parmi les écueils, nager côte à côte avec moi: il n'attend que l'heure de ma volonté,—et je ne suis pas une Aventure…»
Elle regardait Aubert qui, très simplement, répondit:
—«Adieu donc, puisqu'il est trop tard, puisque l'Illusion a refermé les yeux parmi ses sœurs endormies.
—«A demain», dit Sarah.
Elle siffla. Ted obéit.
—«Regardez-le ramasser ses coquillages. Il s'amuse si naïvement: c'est un passionné. Pauvre Ted! Pauvre savant! Pauvre poète! Pauvre belle âme! Il est tout cela, Ted, et il n'est rien…»
Avec une grande pitié, elle considérait l'homoncule en porcelaine dont les cheveux jaunes pendaient, comme d'un vase de Chine un bouquet de ravenelles flétries.
Les sables, au loin déserts, perpétuaient à l'horizon leurs tièdes solitudes.
La volonté de Sarah, impérieusement insinuée, s'accomplissait, et les mouettes jouaient, lumineuses, sur la fragilité des vagues.
La robe de Sarah claquait au vent.
Un blanc papillon des sables vint se poser sur sa main: elle le prit par les ailes et lentement le déchira en deux. Aubert la fixait avec horreur. Elle, le meurtre accompli, secoua ses cheveux enflammés, dans une joie tranquille, puis, comme exécutant un rite, ouvrit les bras vers une adoration imaginaire et, gracieusement, avec une idéale tendresse, les ramena, souriante, sur sa poitrine.
Alors, mue par une incroyable hardiesse, en une stupéfiante sécurité, elle dit, tremblante de colère attendrie:
—«Pourquoi ne m'aimes-tu pas?»
Aubert tremblait, aussi, mais tel que sous la domination d'un animal fascinateur. Ce frêle serpent aux yeux d'anémone l'attirait sûrement dans l'orbe de ses replis: d'insensibles mouvements l'avaient rapproché de Sarah, au point qu'il sentait la caresse de ses cheveux traîtres et la tiédeur des souffles évaporés de son corsage… Leurs bouches se joignirent: Sarah mordait,—car elle était de ces femmes qui ne sentent la chair que sous la dent,—la nacre de ses dents mordait…
Et parmi les prochains désirs, voici le sexe à la porte d'or…
Maîtresse d'elle-même, Sarah se roidit comme un rêve, illusoire et hautaine:
—«Aubert, je me donne à toi, et n'oublie pas que tu m'appartiens. Je pars, c'est fini pour cette année. Je pars, mais écoute-moi, je reviendrai.»
Les sables, au loin déserts, perpétuaient leurs tièdes solitudes.
Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes: nulle robe ne claquait au vent. Au milieu des varechs noirs, un rêve gisait, un rêve blanc comme la mort d'une mouette.
Les mouettes jouent et ne jouent plus. Les paquebots voltent, les fumées virevoltent, les briques tremblotent. Les ponts se dressent comme des potences: les mouettes jouent et ne jouent plus, les mouettes mélancoliques du Zuiderzée.
Là-bas, dans les sables déserts, nulle robe ne claque au vent.
Les cygnons prennent d'assaut la galère, leur mère. Les pignons tremblotent, les feuilles virevoltent autour des capes mortes. Les cygnes s'en vont, lents comme des galères assoupies, les cygnes mélancoliques de Bruges.
Là-bas, vers les horizons, vastes, nulle robe ne claque au vent.
Les pierrots gringottent dans les arbres tout nus. Sous le ciel en révolte, les pierres tremblotent, les fanaux virevoltent, plus hésitants que des cœurs dans la brume de l'oubli, les fanaux des bateaux mélancoliques,—sur la Seine.
Oh! les froides solitudes de là-bas, où nulle robe ne claque au vent!
Dormir, presque dormir à l'ombre claire des dunes.
Au milieu des varechs noirs, un rêve jouait, un rêve blanc comme le réveil d'une mouette,—mais nulle robe ne claquait au vent.
Ted s'amusait déjà aux galets et aux coquillages,—les cheveux blonds de Sarah souriaient enflammés dans les plis du manteau blanc.
—«Tu vois, j'ai tenu parole. Et toi aussi, tu es fidèle.
—«Oui, répondit Aubert, mais que s'est-il passé?
—«Rien que de fatal, puisque je t'aimais. Ce qui s'est passé fut écrit dans ce sable et dans ma chair, dans mes mains et dans mes yeux, le jour où tu jouais à cache-cache avec moi, le jour où ton hypocrite sommeil exaspérait ma curiosité…»
La mer jetait à leurs pieds la poussière de ses flots lourds.
—«Enfin, dit Aubert, Ted, sous ta dictée, me l'a écrit, tu es mariée. Quel est ton nom?
—«Mon nom est Veuve.
—«Tu me fais peur.
—«Il ne m'a pas touchée, reprit fièrement Sarah. C'était un mûr jeune homme,—oh! si las, si las!—qui complétait son écurie par un cheval de luxe… Il ne m'a touchée que du bout des doigts… Tu souris?… Il fut dédaigneux, c'est vrai. Sans cela je lui aurais peut-être pardonné.
—«Et tu n'as point pardonné?
—«Non.