LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
—ROMAN—
PAR
REMY DE GOURMONT
Veritas in dicto non in re consistit.
Thomas Hobbes.
PARIS
COLLECTION DES CHEF-D'DOEUVRES
LA CONNAISSANCE
9, GALLERIE DE LA MADELEINE, 9
MCMXXI
Frontispice gravé de Henry Chapront.
[PRÉFACE]
Tout vit dans tout éternellement.
On trouvera en ce livre, qui est un petit roman d'aventures possibles, la pensée, l'acte, le songe, la sensualité exposés sur le même plan et analysés avec une pareille bonne volonté. C'est que, décidément, l'homme est un tout où l'analyse retrouve mal la dualité antique de l'âme et du corps. L'âme est un mode et le corps est un mode, mais indistincts et fondus; l'âme est corporelle et le corps est spirituel. L'existence ou la permanence de l'une est liée à l'indestructibilité de l'autre; ce qui a existé existe toujours; rien ne se transforme et rien ne meurt; tout vit dans tout éternellement. La vie est fondée sur les principes d'égalité et d'identité; aucun geste n'est supérieur ni différent et toutes les manifestations de l'activité vitale, ou spécialement humaine, semblent bien équipollentes, toutes nées d'une volonté unique, qui a des mystères, mais aussi des évidences.
Cependant les mystères, permettant à l'intelligence l'hésitation, justifient ses erreurs et ses fantaisies.
31 janvier 1897.
A
PAUL ADAM
LES CHEVAUX DE DIOMÈDE
[I]
LES ROSES
L'odeur idéale des roses qu'on ne
cueillera jamais.
«Cette cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de roseaux, et sa porte en claie, et ses murs en terre battue, et la tête de mort dans un coin, et la cruche! Oui, mais la joie d'être seul, et le silence, et avoir écrasé le désir sous son pied nu!
Il y eut des temps où l'on courait au désert. Revenant de châtier quelques indociles Slaves, les soldats surpris croisaient un pèlerin qui allait s'agenouiller dans la solitude des dévastations nouvelles, planter entre Rome et les barbares le rempart d'une croix de bois. L'un partait, ivre encore d'une rose trop passionnément respirée, et il se jetait le soir sur un tas de feuilles mortes; l'autre, tout troublé du parfum amer des philosophies maladives, taillait ses dernières sandales dans le rouleau des Ennéades et fermait pour jamais son âme et ses yeux aux voluptés intellectuelles; l'autre, qui avait été cruel, baisait avant de fuir la main de ses esclaves torturés: tous se punissaient selon leur péché, mais ils avaient péché d'abord en aimant trop la vie et ils se destinaient à ne plus caresser que des fantômes, à ne plus sourire qu'à l'invisible.
*
Ceux-là étaient des chrétiens. Le paganisme aussi eut ses ermites, que d'orgueilleuses volontés séparaient du reste des hommes, admirables égoïstes enfin las de partager avec le commun des plaisirs vulgarisés, fragiles sensitifs blessés trois fois par jour au rude contact de la bestialité hirsute, mépriseurs qui, fatigués même de leur mépris pour la médiocrité humaine, allaient essayer d'aimer les arbres et peut-être, selon le commandement de Pythagore, d'adorer le souffle sacré des tempêtes.
Et tous s'éloignaient altérés de la même soif, poussés vers la même source, celle qui ne jaillit que dans les cellules ou dans les rochers, sous la puissante magie de la solitude, et, ayant nié les contingences sociales, ils s'abreuvaient au divin.
Pour être homme, c'est-à-dire participant de l'infini, il faut abjurer toutes les conformités fraternelles et se vouloir spécial, unique, absolu. Ceux-là seuls seront sauvés, qui se seront sauvés eux-mêmes d'entre la foule...»
Là de sa méditation, Diomède fut interrompu par la sonnerie d'une heure.
Christine allait arriver.
Depuis que séparé d'une joie redevenue rien, anéanti lui-même presque et demeuré prostré le long du chemin, il voulait s'égayer au sourire des passantes.
Celle-ci était frêle, muette et lumineuse. Elle entrait comme un regard, comme ayant coulé à travers la fente de la porte et, entrée, ne remuait pas avec plus de bruit que dans la glace le reflet de sa grâce.
L'amour, et qu'on le dévêtît un peu, des mains ou du regard, au col l'idée d'un baiser, d'équivoques prières: rien ne rassurait et rien ne troublait la clarté de ses yeux étonnés pareils à ceux qui accueillirent la visitation angélique, mais sans foi et passifs. Chaque fois qu'elle venait, Diomède entendait intérieurement ce vers ancien dont rien en Christine ne justifiait révocation, sinon peut-être un air lointain de victime:
Les pleurs mêlés aux cris des mourantes hosties.
Le silence et une soudaine nuit étaient les adorables témoins du sacrifice.
C'était une bien jolie jeune femme d'une chasteté toute chrétienne, mais habillée singulièrement et tout d'un coup demi-nue. Sa beauté était candide et sobre, monacale et aristocratique.
Diomède la rêvait une de ces nobles filles qui craintivement, mais sans rougir, tendaient à leur armant l'échelle de corde par-dessus la muraille du cloître. Histoires enfin presque toutes tragiques et si peu galantes! Sa règle, jadis, eût été d'aimer sans rien dire, de suivre son amour, au mépris du monde et de ne rendre compte qu'à Dieu de l'usage de sa vie. D'ailleurs ingénue et heureuse au fond de son cœur, quoique d'un bonheur dont personne, ni surtout ses amants n'auraient eu la confidence.
Ses fidélités duraient plusieurs mois, toute une saison, amours d'été, amours d'hiver, puis Diomède ne la revoyait plus que peut-être après une année, car elle avait des révolutions comme les astres et des manquements comme les comètes. Sans doute que sa chevelure dorée, pour des yeux qui la pleuraient, n'avait qu'une seule fois paru au ciel.
*
Christine allait arriver, entrer comme un regard par la fente de la porte.
Elle ne vint pas.
Diomède en eut du chagrin.
D'autres heures passèrent. Engourdi par la torture d'attendre, il avait peu à peu repris sa méditation. Déçu et affligé, il se trouva bientôt, irrité contre l'inclairvoyance de son désir et, une fois de plus, envieux de l'état des sages qui ont aboli en leur âme toute mondaine convoitise, telle que celle de boire en silence la beauté de la chaste Christine.
Il rouvrit à la page délaissée le deuxième tome de la Vie des Solitaires d'Occident et déplia soigneusement le plan du monastère et du désert des Camaldules. Cet ordre révolu, par son inexistence même le tentait spécialement. Cela se passait, disait le livre, «dans une montagne très escarpée et d'un accès difficile; on en descend comme par un précipice vers un vallon où fut bâti le monastère de Camaldoli; de ce monastère on envoie chaque jour aux Hermites ce qui leur est nécessaire. Entre le Monastère de la Vallée et l'Hermitage d'en haut, il y a cinq quarts d'heures de chemin et l'on trouve sur sa route quantité d'arbres verts et plusieurs torrents qu'il faut passer. Cette montagne est toute couverte d'un bois obscur de grands sapins qui rendent une excellente odeur: comme ces arbres ont toujours leurs feuilles et leur verdure, ils forment au milieu de la forêt un lieu sombre et la plus belle retraite du monde, toujours arrosée par sept fontaines, aux eaux claires et pures, et l'effet en est très agréable...»
*
Il ferma les yeux un peu, attendant la présence de son amie; puis il relut cette page verdoyante.
«Très agréable... En effet, très agréable», et Diomède songea que par des lectures choisies avec soin, lentes et méditées, on peut recréer son existence avec une facilité presque mauvaise.
«L'homme d'action n'est qu'un terrassier; le moindre conteur remue plus de vie qu'un conquérant, et d'ailleurs si la parole n'est pas tout, rien n'existe sans la parole: elle est à la fois le levain, le sel et la forme. Elle est peut-être aux gestes humains ce que le soleil est à la terre, le principe extérieur de la différenciation formelle, la condition absolue du mouvement vital. Quelques-uns seulement, et sans profit ni joie pour eux-mêmes, peuvent transformer directement les actes d'autrui en pensées personnelles: le peuple des hommes ne pense que des pensées déjà exhalées, ne sent que des sentiments déjà usés et des sensations fanées comme de vieux gants. Quand une parole nouvelle arrive à son adresse, elle arrive pareille à ces cartes postales qui ont fait le tour du monde et dont l'écriture se meurt oblitérée sous les maculatures, mais, énigme ou mensonge, elle n'en est pas moins la grande créatrice peut-être de tout, et créatrice très agréable, en effet très agréable, les jours où l'on attend Christine, à l'heure où le désir parti vous laisse un trou dans le cœur.
Les Camaldules, de pauvres gens, sans doute, à l'âme fade, lasse et endormie. En être, quel dégoût! Mais en lire le conte ou l'histoire me donne une heure de paix,—et je songe avec délices au mépris, pour de si candides plaisirs, de la plèbe intellectuelle et du troupeau sentimental.»
Il se reprit:
«Ceci dépasse un peu ma pensée présente...»
Il venait de songer à Pascase, si doux et si sensible sans sa brutalité nerveuse et dont il se sentait aimé avec une crainte fière.
«Peut-être va-t-il passer? Je lui ferai signe.»
*
Pascase à tout moment sortait, vite rentré; une singulière agitation musculaire lui donnait des allures de chien inquiet dont on ne sait s'il cherche une femelle, un os, ou rien.
Il passa, levant les yeux, et Diomède n'eut qu'à cogner légèrement à la vitre.
—Je n'osais, dit Pascase. Hier, vous m'aviez dit, votre chère Christine...
—Christine ne m'est pas chère, répondit Diomède, elle m'est agréable. Comme les mots n'ont pas pour nous deux un identique sens je dois préciser, en me servant de votre langage. Christine m'est agréable par sa forme, sa grâce, sa discrétion, son air pâle et voilà tout. D'ailleurs elle n'est pas venue.
—Et cela vous est égal?
—Maintenant, oui. Il y a une heure, j'en souffrais. Je souffrais par ma faute. Seul, je puis me faire souffrir. Je me poignarde moi-même. Les autres couteaux n'ont pas d'affinité avec ma chair. Christine vient ou ne vient pas. Elle n'est pas venue: c'est à cette minute comme si elle était partie. Peut-être n'ai-je pas désiré assez ardemment sa présence? Il y a des jours où les âmes tournent sans volonté comme des boussoles malades; elles ne peuvent prendre contact et nos désirs, même mutuels, crèvent à mi-chemin dans l'air, s'en vont en petites fusées un peu ridicules.
*
Pascase en était resté à «partie ou pas venue»; il dit:
—Ce n'est pas la même chose.
—Quoi? Les désirs et les fusées?
—Quelles fusées? Diomède, que votre pensée est difficile à suivre! Je dis: Partie ou pas venue, c'est très différent. C'est oui et non.
—Pascase, mon cher ami, quand oui ou non se disent au passé ils ont une signification également nulle; ils se confondent dans le néant.
—Enfin, venue, vous auriez encore maintenant aux mains, aux yeux, aux lèvres la sensation d'un souvenir vrai, d'une joie évidente. L'odeur des roses demeure où les roses ont fleuri.
—Vous êtes content de votre phrase? Elle est jolie.
—Je dis ce que je pense.
*
Diomède ne répondit pas. Il ne pouvait, sans le froisser, avouer ses habitudes spécieuses de langage à un ami du caractère de Pascase. Souriant, il reprit:
—Pourquoi croyez-vous à l'existence de Christine? L'avez-vous vue?
—Jamais. Et je ne voudrais pas la voir. Elle me fait peur. Si je la voyais, je l'aimerais. Ne me la montrez jamais, jamais!...
*
Il s'était levé, exalté, bousculant les tapis, tyrannisant avec des doigts fous un éventail qui traînait sur une table.
—Elle est venue! voici son éventail. Je le reconnais. Il sent l'odeur quelle doit sentir, l'odeur des roses, l'odeur idéale des roses qu'on ne cueillera jamais. En aurais-je peur, si je ne la sentais vivante et tentante? Cette chambre est toute pleine d'elle. J'ai tort de venir ici. Si je l'aimais, je ne me possèderais plus... Elle me tiendrait, elle me serrerait, elle m'étoufferait dans ses bras parfumés de l'odeur des roses mourantes... Elle me fait peur, elle me fait peur...
*
Il se tut, réfugié dans un coin, l'air honteux, penché sur une des images, papillons cloués au mur. Alors Diomède, que de telles oraisons ne pouvaient ni surprendre, ni émouvoir, insinua doucement:
—Pascase, cœur tendre et brave, pourquoi n'avez-vous pas une maîtresse, une vraie maîtresse? Moi, j'en ai plusieurs...
—Comment, vous la trompez, Elle!
—Nous ne nous comprenons pas bien, reprit Diomède, souriant amicalement, et la faute en est, je crois, à votre vocabulaire un peu démodé. Les femmes, fleurs des haies, appartiennent à ceux qui les cueillent. A elles, femmes, mieux douées que les églantines, d'agiter la menace de leurs épines, si elles ne veulent pas être cueillies: avant de se donner, elles sont libres, et, s'étant données, elles sont libres encore. J'ai Christine: prenez-la, mais comment ferez-vous? D'ailleurs vous en avez peur. Laissons les rêves. J'ai Fanette, une enfant légère, toute blonde et fine, que j'aime pour la fraîcheur de son âme, mais Fanette a des amants sans nombre. Où aurait-elle appris l'amour? L'amour s'apprend. Voulez-vous Fanette? Elle est douce, elle vous séduira. J'ai Mauve: mais Mauve a goûté à bien des grappes. Sa vigne est une forêt de ceps aux feuilles viridentes, aux fruits de route saveur: sucre ou verjus, l'oiseau picore et boit, le bec levé au ciel, en une si jolie extase. Aimez-la, aimez l'amusante Mauve. Elle est rousse comme un marron. Non? Pas? Prenez Cyrène, femme illustre que Cyran adora. Depuis, il s'est fait oindre l'âme, selon les rites, des plus puissantes huiles pénitentielles, mais Cyrène est prête à la vertu: ils s'aimeront peut-être encore, par ennui, par pitié, par lassitude... Je ne sais que vous conseiller, j'aime beaucoup Cyran. Il me plairait seulement de contrarier les destins et d'effacer un mot des écritures que formulent dans le ciel astrologique les mains séniles des planètes célèbres... Cyrène est bien des choses; d'abord un saule pleureur, et le plus hospitalier; on s'y assied en rond et on fait la dînette. Cœur charmant de vicieuse sentimentale! Elle était si bien faite pour ne pas écrire et pour être la dame voilée qui descend de voiture en plein faubourg, jette une bourse à la pauvre veuve, et disparaît dans un nuage d'amour, la dame qui est généreuse parce que ses lombes sont satisfaits. Je n'ai trouvé jamais un peu de logique que dans les romans-feuilletons... Enfin, elle s'ennuie, elle me l'a dit. Elle attend. De l'ennui vrai, de l'ennui sacré, du grand ennui, elle est naturellement incapable. Ah! l'inquiétude de vivre, l'ignorance de tout, notre mutisme aux incessantes questions de l'être inconnu qui demeure, s'agite et chante en nous! Lui répondre? D'abord le connaître. Avant tout peut-être, le chercher? Le cherchons-nous vraiment et avec bonne volonté? Quel est son nom? Son nom est Nous, son nom est Moi. J'ai des hommes et des femmes, des amis et des maîtresses, une vie libre et large, il me manque Moi. Parfois je me cherche et, miraculeusement, parfois je me trouve: alors je me fuis. C'est absurde, oui, mais j'ai un penchant vers l'absurde: un jeune arbre s'incline vers l'eau triste et verdie d'un étang obscur. Il y a de la peur dans nos âmes et, dans nos têtes, le vertige des courants et des chutes. Arbres, plantes, herbes d'aujourd'hui, vous, moi et tous, nous sommes des êtres déracinés qu'emporte vers l'océan ignoré, radeaux, barques ou navires, le brutal et impérieux fleuve qui a conquis la forêt. Il nous emporte debout, dressés encore comme de l'humus natal, avec nos feuilles que le vent fait parler, nos oiseaux, nos insectes, tontes nos bêtes familières: et c'est pourquoi nous croyons vivre, mais il n'y aura plus de printemps. Non, c'est trop grandiose pour notre médiocrité. Il s'agit d'une pauvre touffe de mousse qui ne se nourrit plus de la terre, mais d'un peu d'air humide; ou peut-être d'une giroflée qui grelotte sur la crête d'un vieux mur. Je ne fais plus partie ni des bois spontanés, ni des jardins bien ordonnés; je n'éprouve aucun plaisir de fraternité; je suis seul. Comme nous sommes seuls, mon ami! Seuls et abandonnés nus au milieu du monde hostile et délaissés même de Dieu. Dieu, il ne gouverne plus; c'est l'interrègne de l'infini. Alors notre salut est en nous, absolument, comme il a été dit, et il faut nous chercher, et nous trouver, et apprendre à ne pas avoir peur de nous-mêmes; à regarder bravement les eaux vertes et froides de l'étang obscur et triste. Voilà, je sais toujours par faitement ce que je veux dire, et d'images en images, comme on change de cheval et non de route, j'arrive à l'auberge. Ah! oui, se coucher et dormir! La pensée est une maladie qui fait fuir le sommeil... Demain, j'irai voir Fanette. Ça, c'est bien amusant.
*
Demeuré seul, Pascase ayant à peine refermé la porte, Diomède sentit un rapide frisson de fièvre. Son idée se levait comme d'un fauteuil, marchait, s'approchait de lui; il en subit l'étreinte et le baiser, vécut avec elle, toute la soirée, se coucha avec elle en son lit d'homme seul. Nue et froide, tenace et muette, elle s'étendit près de lui, veillant sur son sommeil.
La voix de Christine l'appela du bas de la montagne. Il se leva, sortit de sa cellule et descendit vers la voyageuse attardée, un bâton d'une main et de l'autre une lourde lanterne. Mais Christine, dès qu'elle le vit, s'enfuit, criant:
«J'ai peur des grands sapins noirs.»
[II]
LES PEUPLIERS
Des flocons volaient, fleurs des
peupliers pâles.
Au matin Diomède fut délivré. Alors il songea à Pascase et le plaignit de sa folie. Il le jugeait capable vraiment de se laisser prendre ou même de se donner, né pour porter avec contentement le fardeau si lourd de l'esclavage sentimental. Sa peur n'était que l'instinctif cri de la bête surprise parmi la paix de la caverne; mais capté, il entrerait dans la cage nouvelle (si peu différente de la caverne), avec une fière docilité...
«Cela serait curieux s'il était vraiment amoureux de Christine! La jolie psychologie à suivre! Il faut tromper la Nature. Rien de plaisant comme de railler la vieille déesse naïve et de fouetter un peu ses amants! Les âmes simples seront bafouées jusqu'aux larmes...»
Il se reprit:
«Ceci encore est trop. J'exprime la haine et le mépris, moi qui ne suis incliné qu'à la pitié. Avoir pitié des hommes. Tout autre sentiment est excessif. Je voudrais répandre autour de moi d'abondantes aumônes...»
*
Des flocons volaient, fleurs des peupliers pâles. Une jeune femme passa, sa robe rose harnachée de houppes, buisson d'églantiers frôlé par des agneaux. Il songea à Fanette. Mais c'était l'heure de Cyran. Bien plus amusant encore était Cyran avec sa méchanceté maintenant timide, clandestine, ses mots équivoques insinués d'un ton doux, selon toutes les formes de la pureté d'intention; des pièces fausses dans le tronc des pauvres.
Il ornementait à Auteuil une pauvre chapelle de Franciscains, peintre de ceux dont la peinture n'est qu'une des formes abrégées de l'écriture, et à la nuit, sa page finie, s'en revenait par les barques, vers le petit café de la rue Saint-Benoît où des amis le rejoignaient. Le matin, la messe; le soir, le café: la vie de Cyran oscillait maintenant béate entre cette joie et ce plaisir.
*
Il posa sur la table son tabac, sa pipe et un petit eucologe, caressa ses cheveux blancs et, les lèvres retroussées, dit, poussant vers Diomède, le livret noir:
—Oui, mon cher, j'en suis là, fillette de quatorze ans, délectée à l'invincible niaiserie des redites amoureuses. Petit Mois de Marie! C'est drôle, hein? Cyran, l'homme des filles! Mais j'ai tant aimé la chair, j'ai tant bu et mangé là chair et le sang de la femme que je ne puis plus communier qu'avec de fallacieuses nuées. Ah! rosée céleste, manne matinale! Ah! qu'elle pleure et qu'elle pleuve! Je fais une peinture pour expliquer cela: une procession de femmes blanches qui s'avancent voilées, tenant à la main un rameau défeuillé fleuri d'un cœur. Cela ressemble à un gros lys rouge. Tout le reste blanc, rien que blanc, et il tombe du ciel pâle une rosée neigeuse... C'est très beau...
*
Facilement dominateur de Pascase et de quelques autres, Diomède était moins à l'aise avec Cyran dont l'imagination volontaire et tortueuse le déroutait parfois. D'ailleurs il l'aimait. Pour se donner du temps, il voulut discuter la question technique du blanc sur blanc, mais Cyran continua:
—Ne plus peindre que pour les premières communiantes! Est-ce que les âmes fraîches de ces petites amoureuses n'ont pas droit à l'art, tout comme votre âme corrompue, dites, Diomède? Des anges, des flammes, des colombes et des lys...
—Des liserons qui leur grimpent aux jambes, interrompit Diomède. Elles sont tout aussi corrompues que vous, mais innocemment; elles ne le savent pas. Les petites filles, vous savez ce qu'on en fait?...
—Je l'ai su, répondit Cyran, avec une certaine gravité.
Il fit disparaître son eucologe et reprit doucement, après un silence:
—Diomède, je ne cherche pas à vous tromper, et vous me connaissez trop pour ne pas savoir discerner ma vraie pensée d'entre les faux cabochons. Eh bien, j'ai vraiment besoin de candeur, de fraîcheur, de blanc, de neige! Je me suis tellement brûlé, je me suis tellement sali...
—Oui, dit Diomède, le péché est une morphine; on meurt de ses piqûres et on meurt de l'absence de ses piqûres. Il vaut peut-être mieux mourir agréablement.
—Mais je mourais bêtement avec la sensation de m'enfoncer dans la vase mouvante d'un marais... Un jour je lisais des pages de Hello. L'émotion dominait le sourire, je me rêvais, je méditais... Enfin j'ai été foudroyé.
—Saint Paul, saint Cyran, comme dit Cyrène.
—Peut-être... Que devient-elle?
—Rien de bon, dit Diomède. Elle s'ennuie et vous aime toujours.
Cyran reprit, sans insister:
—Moi, je suis très heureux, je vis en paix, je me roule dans la neige et dans le blanc d'argent, je ne crains Cyrène ni aucune femme et je peins des fresques sur les murs d'une église toute nue. J'en ai pour vingt ans; je mourrai là si on veut m'y faire un lit de paille et de cendre, quand viendra mon heure. Adieu.
*
«Comme il est parti brusquement! Il a peur que je lui parle de Cyrène, songea Diomède. Cyran a peur. Pascase a peur. Et moi? Moi aussi, j'ai peur. Moi! Oui, moi. J'ai peur de la femme qui m'a ému, de la femme que je désire, de la femme que j'aime. J'ai peur de la seule, j'ai peur de la vraie. Hier, Pascase parlait comme je pensais. Et maintenant, Cyran!... Il n'y en a qu'une... C'est peut-être la même, diversifiée selon les formes d'âme et de chair qui doivent s'adapter comme une cuirasse—ou comme un cilice—à la rébellion de nos poitrines... Oh! quand j'ai vu ses yeux bruns me regarder si doucement et si impérieusement!... Non. Je veux jouer avec la vie, je veux passer en rêvant; je ne veux pas croire; je ne veux pas aimer; je ne veux pas souffrir; je ne veux pas être heureux; je ne veux pas être dupe. Je regarde, j'observe, je juge, je souris.
Mais Pascase, mais Cyran? Pourquoi ont-ils peur? Pascase a peur de l'inconnu, et Cyran, du connu. Moi? j'ai peur de, m'agenouiller, voilà tout.
Ah! Christine, Mauve, Fanette, sauvez-moi!
Assez! D'ailleurs je puis la nier en n'y pensant pas. Demain, Fanette.»
*
Mais toute sa soirée, traînée en des rues noires ou sous des arbres morts, il pensa à Néobelle. C'était une jeune fille forte, pleine de sève et de volonté, aperçue un jour, déjà loin, et aussitôt aimée, tristement jolie dans la semi-nudité d'une robe de bal et presque abandonnée, à cause de la sévérité de ses yeux bruns et de la maturité d'un corps dont la puissance contrariait l'idée légère et douce que les hommes se font d'une vierge. Elle eût été adorée sur un théâtre parmi l'exaltation mesurée des vers tragiques que son bras un peu lourd pouvait scander avec certitude. De plain-pied, sur les planches d'un salon, elle semblait exilée comme un hortensia trop somptueux dans l'enclos d'un jardin de pauvre. Vraiment, sa richesse faisait peur et les désirs mouraient d'une tension presque douloureuse devant la vision violente du dôme géminé des reins, du ventre au fier promontoire d'or, des seins fleuris durement de bronze et de pourpre, des épaules salées de girofle, pareilles à ces roches de marbre blanc surgies d'entre les lavandes, les thyms et les menthes, sous la rousseur opulente des génévriers. Elle était rousse, et sombre par une peau mate qui buvait toutes les lumières et ne rendait qu'une nuance chaude et riche de rose jaune.
«La nier? reprenait Diomède. Elle est indéniable. La fuir, tout au plus. La fuir? Son nom seul, et je la vois nue, femme, muette, souriante, et si elle respire, si ses seins se tendent comme des voiles, le navire m'embarque et m'emporte vers les hautes mers et les vieilles îles de la félicité charnelle. Mais elle n'est pas la chair stupide qui jouit des joies de la bête et se retire et s'en retourne au pâturage; il y a de la grâce et de l'intelligence dans sa majesté animale: elle est douée du sourire.
Elle sourit sérieusement. Elle est sérieuse comme une divinité. A genoux. Non, ni devant les hommes, ni devant les femmes. J'offre ou j'accepte. Il y en a tant, de ces yeux de bonne volonté et des corsages qu'un regard dégrafe. Idoles qu'on touche sans préambule et sans peur,—et tellement toutes pareilles à celles qui s'enferment sous des vitrines! Naïveté de se vouloir volée par le bris d'une serrure qu'une larme force ou d'une glace qu'une prière étoile...
Je ne veux ni prier, ni pleurer. Je porte mon désir et mon désir me porte. Nous irons longtemps et loin, fardeau à chacun notre tour, vers rien, vers l'oubli, vers le silence et peut-être la paix.
Elle me trouble. Je ne veux pas que l'eau du lac se moire de bulles crevées: cela me gêne quand je regarde, parmi les cailloux verts et les herbes, le jeu des bêtes noires qui sont mes pensées bien-aimées.
Inquiet, triste et libre, plutôt qu'heureux par l'abandon de mes mains! Ses cheveux pourtant feraient de belles cordes, doux comme la soie, fortes comme le chanvre...
Non. Jouer avec Fanette.
M'amusera-t-elle encore? Christine, hier, m'aurait peut-être déçu! Cyran m'a glacé. Acquérir cette âme de brume et de neige quand on a été Cyran, l'homme des paroles brèves, des gestes nets, des yeux secs. Changer, c'est peut-être déchoir.»
[III]
LA CEINTURE
L'Art désire que les femmes nues
soient ornées d une ceinture.
Quand Diomède entra, Fanette, nue, fraîche, tout adamique, les cheveux sur le dos, se promenait méditative, lisant à mi-voix un livre doux. Ayant baisé la bouche de son ami, bien cordialement, elle mit comme signet au livre doux un ruban de jarretelle qui traînait sur le divan, puis, d'une voix languide, dit:
—O Diomède! Si vous saviez comme je suis mystique!
—Il faut mettre une ceinture, Fanette, c'est plus chaste et aussi l'art désire que les femmes nues soient ornées d'une ceinture. Le signet du livre fera très bien. Là; Cela suffit, avec ce petit camée pour fixer l'attention de l'œil. Le nombril est le centre esthétique. La Nature l'ignore, mais l'Art le sait; conformez-vous par artifice aux Nymphes de Jean Goujon: elles sont très belles. Maintenant, des pantoufles à hauts talons. C'est bien mieux; cela allonge les jambes. Une femme nue, avec ces notions, peut acquérir une attitude presque aussi agréable que celle des fines statues de jadis. Des jambes et pas de ventre; des hanches et pas de seins. C'est la nymphe. Les femmes, à l'état de nature, ont toujours l'air de relever de couches.
—Non, dit Fanette, tout cela m'ennuie, je vais me vêtir. Je ne m'aime que vêtue ou nue comme un ange.
*
Elle s'enveloppa d'une large robe, noua une cordelière et sage vint s'agenouiller près de Diomède, qui lui caressait les cheveux.
—Comme vous avez les cheveux fins, Fanette! Comme vous êtes fine et pure! Heureuse âme!
—Oui, je suis très heureuse. Mes amis ne sont pas tous aussi doux que vous, Diomède, mais leur fidélité me plaît et me rassure. Je vis avec joie, rosier que l'on respire, que l'on dépouille et qui refleurit toujours, plein de bonne grâce. Je suis très heureuse. Et puis j'aime Diomède et Diomède m'aime.
—Oui, Fanette. Tu es une si innocente enfant, et une chair si légère!
—Que veux-tu dire?
—Une chair d'oiseau qui vole à tout plaisir, à toute musique, à toute lueur, à toute picorée, d'oiseau ingénu et libre...
—Tu es un peu jaloux, Diomède?
—Oui, un peu.
—Moi pas du tout, Diomède. Je me donne à toutes les lèvres qui me plaisent, naïvement, presque sans le faire exprès. C'est pour cela que je vis si en joie. Rien ne me force; nul ne me contraint; je marche doucement vers toutes les fleurs, comme le long des sentiers d'une vaste forêt; et s'il vient des bêtes, je grimpe à un arbre; et si je suis mangée, dame! que veux-tu, Diomède, est-ce que toutes mes méchantes petites sœurs ne seront pas mangées aussi, un jour ou l'autre? Parfois, en me promenant, je pense à des choses loin, à des recommencements, à des coupes fraîches que d'invisibles mains tendent vers les bouches ardentes, à des fruits qui tombent, à des baisers qui rôdent, à des chansons qui jouent, à des agneaux, à des fontaines, à une odeur d'amour éternel qui parfumerait la terre. Je sais bien que je ne suis qu'une petite prostituée, mais j'ai un cœur de petite Madeleine et quelquefois, Diomède, ne ris pas, une âme de petite fiancée. Cela fait un bouquet très doux. Je suis heureuse comme un ange.
*
Et vraiment, maintenant, allongée sur des coussins, sa chair emmaillotée de rose, ses longs cheveux fins et clairs répandus comme des rayons sur ses épaules, les joues rosées par des reflets, les yeux naïvement bleus, Fanette avait l'air d'un ange tout jeune, étonné de la vie, l'air à la fois somptueux et frêle.
Diomède voulut lui baiser les pieds, tant elle était gracieuse et divine, et, comme ses lèvres se posaient sur la nacre froide, il songea, un peu bêtement:
«La morale a fauché toute la joie humaine. Fanette est heureuse parce qu'elle ignore la distinction du bien et du mal...»
Selon son habitude, il avait pensé trop vite; il se reprit:
«C'est un peu gros; il faudrait expliquer cela, le nuancer.»
*
Fanette, chatouillée, se mit à gigoter comme un enfant dans son berceau. Elle se leva, s'alla regarder à la glace, faisant de la lumière avec ses cheveux. Apercevant le livre posé sur la cheminée, elle dit:
—Écoutez: «De cette douceur naît la volupté du cœur et de toutes les forces corporelles, en sorte que l'homme s'imagine qu'il est enlacé intérieurement dans les replis divins de l'amour. Cette volupté et cette consolation sont plus grandes et plus voluptueuses pour le corps et pour lame que toutes les voluptés accordées par la terre. Cette volupté liquéfie le cœur au point que l'homme ne peut se contenir, tant est grande la plénitude de la joie intérieure. De ces voluptés naît l'ivresse spirituelle. L'ivresse spirituelle se produit lorsque l'homme éprouve plus de délectations et de délices que son cœur ou son désir n'en peuvent désirer ou contenir.» Eh bien, Diomède, moi aussi, la pauvre Fanette, à des heures de bonne solitude le matin, s'il y a du soleil et des fleurs autour de moi, je ressens à vivre une joie si forte que mon cœur se déchire, et je pleure. Les bruits me sont une musique; les odeurs, une ivresse; et je reste ainsi longtemps, pâmée dans une volupté surhumaine... Me croyez-vous, Diomède?
—Pourquoi ne seriez-vous pas visitée par l'infini. Vous êtes bénie, parce que vous êtes pure et douce et Dieu vous rend l'amour que vous donnez aux hommes.
—Cela n'est pas d'accord avec le livre, dit Fanette, songeuse. Je suis charnelle comme une chèvre. Je ne comprends pas.
—Il ne faut pas trop vouloir comprendre, reprit Diomède. Moi, un jour, vers le soir, après un long travail, j'eus une sorte d'extase, je sentis un soulèvement surnaturel et je vis une lumière infiniment brillante qui me parut être le centre du monde. Puis je retombai dans mon humanité. Et c'est tout.
*
On apporta une grande corbeille de violettes roses. Alors, ils jouèrent, excités par ce parfum de vie, cherchant les sensualités les plus fines, les caresses les plus délicates, les baisers les plus rares. Dans les querelles voluptueuses Fanette prenait vraiment l'air sérieux et inquiet d'une chèvre. Toute remuante et agitée de frissons, elle ne souriait jamais et ses yeux s'emplissaient profondément d'une joie surhumaine, puis soudain, elle éclatait de rire, puis longtemps elle chantait, la bouche close, ainsi qu'un violon magique.
Diomède oubliait toute autre sensation à écouter le murmure mystérieux de ce corps pur, blanc et rigide qui né semblait plus vivre que dans le lointain des songes.
Réveillée, elle fut aussitôt joyeuse, s'habilla, prise de pudeur, voulut manger, boire, fumer, s'amuser à des bibelots, à des images, pendant que Diomède admirait une créature si divinement animale. A ces moments il l'aimait avec délices, ému par tant de vie, tant de grâce et tant d'ingénuité.
Il songea:
«Elle me mène loin de «la cabane d'anachorète avec son toit de chaume et peut-être de roseaux: si différente de Christine, elle est faite aussi pour être aimée.»
Rassasié de la chair de Fanette, il désira Christine, la vit se déshabiller lentement, presque modeste, surgir droite, fière, muette. Puis par excès de contraste, il lui sembla qu'un plaisir plus aigu lui serait donné par une possession presque furtive, un corsage à peine entrouvert, des jambes fleuries de dentelles et de rubans, des étoffes criantes. Enfin il se comprit fatigué et stupide, se leva, demandant:
—Fanette, chère enfant, quelle idée vous faites vous du mysticisme?
Fanette répondit:
—C'est quand l'amour est plus fort que tout. Diomède, rentré chez lui, se répétait encore la touchante réponse de la candide Fanette.
[IV]
LE JET D'EAU
Les jets d'eau que je regarde
redescendent toujours.
La mise au tombeau, de Michel-Ange: ce Christ soutenu par les épaules et qui semble marcher, et qui semble aussi sortir d'un mauvais lieu, et on le porte à son lit, tout nu, dépouillé par des voleurs, ce Christ, non pas mort, mais ivre d'être mort...
Il avait passé toute l'après-midi rue Bonaparte, dans ces petits musées miraculeux riches de toute f essence de l'art, des heures penché sur les albums, et maintenant, exténué, il s'arrêtait, tenace sous les bousculades, devant cette image absurde, laide et terrifiante, de pensée trouble et peut-être impure. Cela avait l'air vraiment d'une parodie et même d'une parade, mais si tragique et si lamentable, disant comme par des hoquets l'horreur moins de mourir que d'avoir vécu, l'étourdissement de l'agonie, et nulle certitude que le tombeau dont la bouche s'ouvre. Ce Christ ne ressuscitera pas.
Diomède acheta le carton, peu offert aux yeux du public qu'il ennuierait, comme tout ce qui veut être lu deux fois, entendu deux fois, regardé deux fois. Il y a bien toujours deux mondes, car rien n'a jamais changé ni ne changera jamais, le monde de la plèbe et le monde des initiés.
Voyant venir Pascase, il ajouta volontiers:
«Et le monde des catéchumènes.»
*
Fort agité, Pascase hochait le tête, remuait les bras, haussait les épaules. Enfin, il parla, s'emportant contre les statues bariolées dont il venait d'apercevoir sur son chemin des spécimens nouveaux et fraîchement peints. Il y mena Diomède aussitôt, mais l'indignation le rendait presque muet et il ne put s'expliquer clairement. Diomède regarda, il vit un saint Jésuite, coiffé d'une barrette à houppe, sa soutane noire rehaussée d'un surplis en dentelles et d'une étole brodée. Il était debout, dardant un crucifix de vieil ivoire, avec le geste de bénir les étoiles, et, la main gauche sur la hanche, le pied chaussé d'un élégant soulier à boucle d'argent, il écrasait un dragon chinois.
*
Devant cette œuvre d'un symbolisme clair et méritoire, Diomède ne fut ni surpris ni contristé.
—Cela vous semble hideux, parce que c'est peint et tout neuf, mon cher Pascase; mais nu, sans être moins laid, cela serait tout pareil aux turpides marbres que vous voulez bien goûter chaque printemps. L'art de Saint-Sulpice n'est pas autre chose que l'art officiel d'aujourd'hui mis, au moyen de quelques touches ingénieuses, à la portée des classes pauvres et dévotes. Depuis quatre siècles la Religion, devenue prudente, s'est pliée docilement aux goût successifs qui ont régné sur le monde. Elle suit, elle obéit. Soyez sûr qu'elle est même incapable d'inventer une laideur nouvelle. Ce genre, qui vous effraie, est un compromis fort sage; c'est la statuaire du jour soumise à la tradition polychrome. Pour faire mieux, il faudrait du génie; mais le génie; c'est le nouveau, c'est l'indiscipline, c'est le feu... Oui, il faudrait le feu, un grand feu purificateur... Croyez-vous que cet art de paysan riche soit bien inférieur aux bronzes déments qui agitent leurs antennes le long du Luxembourg, ce musée des indigents? Chaque groupe social se fait un idéal particulier de beauté et de puissance incompréhensible pour les autres. Plus haut, lorsqu'il s'agit d'individus et non plus de castes fourmilières, d'intelligence et non d'instinct, l'accord des goûts et des jugements est pareillement rare, et se réalise plutôt sur des mots que sur des idées. Cette petite découverte m'a incliné à l'indulgence,—et j'admets la beauté de cette Vierge sacristine, puisqu'elle est la Beauté pure pour tant de cœurs doux et pour tant de simples esprits...
*
Diomède ajouta, après un petit rire mystérieux:
—Mon ami, l'indulgence, c'est la forme aristocratique du dédain.
Puis encore, comme intérieurement:
—Oh! que c'est difficile!
Mais Pascase, n'ayant pas très bien compris, commença son discours:
*
—Je ne puis pas dédaigner ce qui me blesse. Il s'agit de ma religion ou, en somme, de la seule religion qui me soit offerte sous ces climats stériles. Elle m'appartient, à moi, tout comme au séminariste innocent dont le cœur brûle, cierge pâle. Pour cortège au supérieur idéal, je puis exiger la suprême beauté; écraser ces larves, briser ces masques qui me la dérobent. Ils ont le droit d'être infâmes, ils n'ont pas le droit d'être médiocres. Diomède, votre hypocrite indulgence...
—Pascase, pourquoi me voulez-vous hypocrite? Je n'ai pas l'esprit violent, mais seulement un peu vif. C'est cette vivacité que je voudrais dompter, amollir, plier à de nouvelles formes d'expression intellectuelle. Il ne faut pas chercher la vérité; mais devant un homme comprendre quelle est sa vérité. Vivre en dehors, vivre au-dessus; juger mentalement; sourire; parler, comme un ami à plusieurs langues, plusieurs langages; ami à plusieurs âmes, communier à plusieurs tables sous toutes les espèces humaines. Se garder intangible mais, ayant écouté tous les murmures, y répondre par toutes les paroles...
Pascase regarda son ami avec peur. Il y avait un tel contraste entre la vie de Diomède et sa pensée, un désaccord parfois si aigu entre ses mots et son rire, entre ses gestes et ses regards, que Pascase hésitait entre les deux chemins, puis s'éloignait, sans oser choisir. Grand, brun et clair, avec une ombre de barbe sèche et drue, de grands bras coupants, des mains fiévreuses, Pascase qui avait l'air, dans la vie, d'une force perdue, raisonnait selon une logique trop loyale et trop réglée, malgré des éclats, pour suivre volontiers en leurs courbes et leurs nœuds, les imaginations compliquées de son ami. Il l'aimait avec une sorte d'admiration fuyante et timorée et l'air véritable de protéger physiquement ce nerveux et fragile Diomède, au teint pâli encore par des yeux ardents et qui semblait parfois chanceler sous le poids d'une lourde tête de moine, glabre et tondue. Ayant préparé une réponse, il fut dispensé de la dire; un geste de Diomède ramenait leur causerie à son point de départ. Pascase en fit l'aveu avec sincérité. Cet alignement de bronzes capricants, mâles furieux et frénétiques femelles, dépassait en laideur les plus tristes étalages d'idoles, au moins calmes et presque dignes dans leur torpeur de caricatures sacrées. Ils n'entrèrent pas dans la baraque, allèrent sous les arbres, parmi l'innocence animale des joueurs de paume, la sauvage douceur des enfants et des oiseaux, la sérénité des fleurs, enfin s'arrêtèrent devant un jet d'eau.
*
Assis, ils écoutaient, puis ils regardaient.
*
—Les jets d'eau que je regarde, dit Diomède, redescendent toujours; mais ceux que j'écoute parfois se taisent. Ils n'ont pas la pudeur du geste; ils ont celle delà parole. Il faudrait les comparer à des femmes amoureuses. Cela ferait une jolie dissertation. J'y ai convié Tanche qui a du goût. Le jet d'eau, quel joli prétexte à faire valoir la grâce de nos derniers poètes! Depuis Verlaine, que de sanglots dans les vasques! Ne serait-ce point charmant et ingénieux de classer les poètes d'après les idées ou les images évoquées en eux par le frêle et mystérieux jet d'eau? Tout cela mêlé d'une petite histoire de l'hydraulique sentimentale des jardins, depuis Pétrarque et la fontaine de Vaucluse,—qui certainement était un jet d'eau... Qu'en pensez-vous? Encouragez Tanche.
*
A ce moment, comme une conclusion, dernière page d'album et image vivante, Mauve se présenta. Sans rien dire, arrêtée soudain, elle prit les mains de Diomède et les baisa d'un même baiser avec une dévotion sensuelle, puis elle dit, répondant d'avance à toutes les questions des yeux et des lèvres:
—C'est Mauve.
Pascase salua, non sans cérémonie. Alors Mauve éclata de rire.
Diomède expliqua:
—Ne soyez pas effaré, Pascase, Mauve s'appelle aussi le Rire. Elle rit parce qu'elle ne vous a jamais vu. Mauve rit comme un enfant devant tout ce qui est nouveau pour elle. Mauve vous aime déjà, vous sachant mon ami.
*
Elle répondit, faisant des yeux d'animal doux;—Mauve est très sérieuse, même quand elle rit. Mauve a le droit de rire, étant jeune, belle et bonne. Mauve est très bonne, et aussi très méchante, quand on la contrarie, et très laide quand elle pleure. Mauve aime Pascase, si Pascase veut être aimé.
—Vous entendez, Pascase? Et quel beau langage! Mauve parle toujours de soi à la troisième personne, comme d'un être important, précieux et rare, avec la gravité d'un grand sachem. Le rire, c'est avant ou après, car Mauve estime son génie et ne le dévoile qu'avec grâce.
Pendant qu'elle écoutait, un peu inquiète, ces équivoques compliments, Pascase regardait avec plaisir la jolie créature, jeune fleur, riche de tous les charmes de la fleur, un peu sombre de cheveux, comme certaines ancolies, et le corselet gonflé comme un pavot plein de lait. Il souhaita de pouvoir l'emporter dans ses bras jusque vers un pays très loin et de la coucher dans la menthe fraîche, au bord d'un ruisseau, sous des saules. Alors elle riait de faire mousser l'eau courante avec ses doigts menus, puis à genoux et grave, elle disait: «Mauve aime Pascase.»
*
A ce moment, Mauve se mit à rire vraiment, faisant avec les dentelles de son mouchoir presque les gestes qu'il avait rêvés. Il écouta, mais n'entendit rien. Elle se penchait à l'oreille de Diomède. Déçu, Pascase songea que Christine devait être bien plus belle et d'un parfum plus pur. Il découvrit aussitôt une vulgarité dans l'élégance florale de Mauve: sa robe était toute pareille à d'autres robes qui passaient.
Elle avait dit tout bas à Diomède:
—Pascase plaît à Mauve.
Diomède répondit:
—Mauve est une petite coureuse.
Et, tout haut:
—Pas de confidences. Je veux bien deviner; je ne veux pas savoir.
Il ajouta:
—Où allait-elle, si vite?
Elle répondit d'un trait:
—Voir Tanche, qui devait me présenter à Cyran pour qui je vais poser une tête d'ange dans un tableau d'église.
—Mauve sera un ange, dit Diomède, nous allons la conduire à Cyran. Venez-vous, Pascase?
*
Ils s'en allèrent, Pascase devant, muet et humilié. Mais Diomède ne put souffrir cela, et voulut Mauve au bras de son ami, qui se redressa innocemment et parla. Mauve l'écoutait avec des mines pieuses, toute sa figure retournée, comme pour lui boire les mots sur la bouche, et Diomède s'amusait de ces jeux sexuels.
*
Cyran était seul. Tanche, qui arrivait par une autre porte, voulut gronder Mauve. Elle se mit à rire, puis à dire, droite devant Cyran:
—C'est Mauve.
Cyran la regardait déjà, comme regardent les peintres, avec cet œil froid et sûr qui dévêt, palpe et mesure. Il la pria d'ôter son chapeau et d'ébouriffer un peu ses cheveux. Ayant songé un instant, il dit:
—Je les ferai en or vert, en or à reflets d'émeraude... Des cheveux surnaturels, des cheveux divins, des cheveux qui respireront comme l'herbe des prairies... Et sous le vert sombre de cet océan, d'invisibles renoncules donneront à la couleur une odeur... Oui, une odeur d'or charnel... des cheveux tranfigurés... Tout le nu en ombre claire sous la longue robe d'air... La tête est belle.
*
Mauve voulut, selon sa mode, baiser la main de Cyran, mais le vieux peintre calma tout désir d'un geste presque de bénédiction, disant des mots obscurs:
—L'art est exorciste... Les yeux seuls connaissent la beauté... Il faut être blanc, tout blanc... Rendre l'invisible par le visible... A peine... Des songes sous des voiles... A peine, à peine...
*
Il parla longtemps, les yeux fixés sur Mauve, et tous regardaient Mauve. Au centre de ces effluves, parmi ces hommes qui la respiraient, Mauve s'épanouissait, exhalait tous ses parfums; sa peau se rosait, ses yeux éclataient; elle s'exaltait à l'état radiant.
Chaque parole de Cyran lui arrivait au cœur comme une flamme, comme une petite volupté qui se gonflait, s'écoulait, passait dans ses membres. Sa chair toute chaude fermentait, offerte aux mains qui pétrissent la pâte... Cyran tout à coup sentit cette oblation violente; un éclat de désir lui traversa les reins, flèche de feu rapide et douloureuse. Alors il se tut, crispant sur le marbre sa longue main maigre.
Mauve, au contraire, s'amollissait maintenant, fondait. Sûre d'avoir blessé, elle baisait la plaie, souriait avec la fierté d'un enfant heureux. Cyran lui donna rendez-vous à son atelier. Alors, feignant de s'intéresser aux heures, les yeux oscillant de sa montre à l'horloge, elle se leva et disparut après un salut et trois petits signes de tête.
*
Comme ils s'en revenaient, Diomède dit à Pascase:
—Mauve est un pacha. Vous avez vu la scène de fascination? Elle prend qui elle veut. Ah! Mauve nous donne un bel exemple de franchise et de liberté! Elle n'est pas domestique; la niche ne la jamais domptée ni même engourdie. Elle marche. Elle a des jambes admirable, des jambes de femme qui marche, qui court après le plaisir, des jambes si différentes de celles qui attendent ployées ou couchées!
—Elle est simplement luxurieuse, dit Pascase.
—Sans doute, Mauve est luxurieuse et c'est ce qui fait la beauté de ses jambes. Luxurieuse? Elle est la luxure même, la luxure active, consciente, presque raisonnée. Elle aime l'acte pour lui-même, pour ce qu'il comporte de mouvement, de vie, de sensation immédiate. Pourtant, vaniteuse, elle choisit moins ses amants pour leurs attraits sexuels, que pour leur nom ou leur esprit. Je la crois très heureuse; elle mérite de l'être.
—Vous avez l'air de l'aimer beaucoup?
—Beaucoup, répondit Diomède. Elle m'est un spectacle charmant, instructif et moral. Oui, moral. Mon ami, dans le petit monde où je vis et que j'ai contribué à créer, la morale ne s'entend pas sur le mode ancien. On estime que l'être le plus moral est, non pas celui qui subit docilement la loi, mais celui qui s'étant créé une loi individuelle, conforme à sa propre nature et à son propre génie, se réalise selon cette loi, dans la mesure de ses forces et des obstacles que lui oppose la société. Mode nouveau, mais plutôt retrouvé et reconstitué avec quelques éléments inédits, car c'est en somme le principe de la morale religieuse, pour laquelle l'âme, (c'est-à-dire l'individu, l'être indéchirable et imbrisable), existe unique et sacrée. Cette morale est très détestée des États, qui la punissent et des historiens, qui la réprouvent. Ils ont raison: elle tend à détruire l'autorité, car on comprend mal l'autorité physique qu'une âme peut avoir sur une âme. Or, considérez, Pascase, que le corps n'est que la manifestation visible de l'âme, ainsi extériorisée selon son pouvoir de créer la ma tière et les mondes; oui, les mondes, et représentez-vous le petit monde que vous êtes, si fermé, même à moi, si impénétrable à mes idées et à mes imaginations. Vous riez, que je voulusse jamais vous imposer une doctrine, et vous jugez le monde sur celle que vous impose la force. Si j'étais le plus fort, Pascase, vous penseriez comme je pense. Prenez-vous donc vous-même pour commune mesure, ainsi que les colporteurs encore, justes et sages, aunent le drap à l'aune de leurs bras. Je crains, mon ami, que vous n'ayez aucune religion; sans quoi vous comprendriez mieux votre importance dans le plan général de l'univers, et quelle place vous tenez, plus grande que les sociétés, que les États, que les peuples,—car les mots sont des mots et l'homme est un homme. Tout cela à propos de Mauve, la petite coureuse! Pourquoi pas? Elle fait ce qu'il lui plaît: il faut l'admirer. Si l'infini est contrarié par sa conduite, il en informera Mauve un jour ou l'autre. Il parle bien à Fanette!
Et Diomède laissa éclater le petit rire obscur, dont il concluait volontiers ses discours. Mais Pascase, grave, demanda:
—Diomède, êtes-vous prêt à aller jusqu'au bout de vos théories?
Diomède répondit:
—Jusqu'au bout? Non, pas aujourd'hui. Il y a trop loin.
[V]
LE BOURDON
Je serais un gros bourdon, tout
de velours, qui s'enfonce et disparaît
dans une clochette de digitale.
Mardi, 15 mai.
«Diomède, mon ami, vous êtes pareil aux autres, vous avez peur, vous aussi. Pourquoi depuis si longtemps ne vous ai-je pas vu chez moi, ou dans ces maisons amies si hospitalières à nos vaines causeries? Oui, nous sommes deux moissonneurs qui doivent se rejoindre dès le point du joui pour faucher l'ivraie triste ou ces frauduleux épis d'orge dont les grains sous la main s'en vont en poussière. Poussière qui contient un principe in connu de vie et de rénovation, poussière inutile aux moisonneurs, mais plus riche peut-être en mystères que les blés les plus lourds et les farines les plus pures. Est-ce moi qui vous fais peur, ou tant de vanité? Mais qui sait celle qui sera belle entre nos paroles, féconde entre nos actions? Peut-être les plus méprisées. Et peut-être que la face des choses va être changée, parce que vous avez cueilli pour mon corsage une fleur le long de votre chemin. Pouvez-vous mesurer la puissance de mon sourire, même équivoque, et si mon épaule est blanche ne serez-vous pas content, plus fort et plus courageux? Vous est-il donc impossible de me baiser la main si doucement que j'en sois émue et prête à monter au ciel?
«La vanité essentielle de nos relations, je veux la maintenir. Laissons les épis pleins de sang à ceux qui mourraient d'une autre nourriture. Êtes-vous rassuré, de n'avoir qu'à papillonner sur des fleurs? Car, je le sais, j'ai l'air d'une impudente dévoratrice, moi qui suis la plus innocente des vierges. Ma puissance charnelle échappe à ma volonté; elle est toute en parfum; je suis candide comme le lilas ou comme l'encensoir, et naïve au point d'être sans pudeur corporelle. Voulez-vous me voir nue? Vous verrez une statue, comme il y en a dans les musées.
«J'ai cru deviner que vous aviez peur d'être mangé par la lionne, pauvre héros si précieux! Ne tremblez pas. Je n'ai pas faim. Je n'aime que vos paroles et votre air d'être supérieur même à votre peur. Il m'est agréable de vous écouter. Vous racontez ce que vous ne ferez jamais, et peut-être êtes-vous capable défaire ce que vous ne dites pas. Vous êtes chimérique et juste assez hypocrite pour paraître mystérieux. Cela me plaît. Je rêve sur vous, n'ayant rien à rêver sur moi. Le harem que vous avez dans la tête m'admet derrière une fenêtre grillée. Je regarde sans rougeur et sans émotion: les gestes que je vois me paraissent obscurs et je ne cherche pas à lever le voile que vous tendez sur les autres. Ne me croyez pas offusquée par ces jeux et la nudité de toutes ces nageuses; seulement, je n'entrerai pas dans votre fleuve et je ne vous convierai pas à venir vous baigner avec moi au petit lac secret et sacré où je lave mes genoux et mes péchés.
«Voilà donc, ami, deux ou trois belles pages comme vous les aimez (j'espère) de tulle brodé avec le plus grand soin, à votre intention, et à mettre dans un tiroir sous un sachet à l'héliotrope blanc (ou bleu); ensuite, nous allons mieux nous comprendre, et même je vous dirais tout ce que je pense, si nies pensées m'étaient plus dociles.
«Mon cher Diomède, il faut vraiment que je vous aime beaucoup ou bien que j'aie grande foi en votre loyauté, ou bien que je vous sache trop timoré (ou trop fier), pour profiter d'un aveu, ou encore que j'éprouve un plaisir tout féminin à m'humilier devant vous; mais vous le saurez: je vis dans une solitude d'âme toute pareille à la mort. À certaines heures, je suis une jeune fille qui s'ennuie, seule à mi-chemin sur la passerelle, également loin de la poupée qu elle méprise et de l'homme dont elle a peur. Car moi aussi j'ai peur, non de vous, quoique, peut-être comme vous, du voleur connu ou inconnu. C'est une phase qui peut durer et se consolider, si l'on y met le ciment de la dévotion intellectuelle et que le mortier prenne et dure.
«Il prendra sur moi, qu'on le veuille. Moi, je voudrais vivre avec un esprit dans une intimité fraternelle et profonde. Je serais un gros bourdon, tout de velours, qui s'enfonce et disparaît dans une clochette de digitale, puis repousse la porte et sort tout poudré d'or. Quelle belle occupation pour le printemps de ma vie, sortie de la soie des cocons où je fis en secret ma métamorphose! Il s'agit d'un être inutile, de ceux que l'on appelle inutiles et pareils aux folles avoines; vous voyez donc que je n'estime pas trop la fonction que je me suis dévolue; à moins, Diomède, qu'il ne soit très agréable de sentir le gros bourdon de velours butiner dans les cloches de son cerveau. Je ne sais, mais ensuite je serais plus belle, tout éclatante de la poussière dorée qui fleurit les palais de l'intelligence.
*
«Ce rêve fait, et défait, j'ai songé qu'il serait plus séant de prendre un amant. C'est assez conforme aux usages et aux bonnes mœurs. Je l'aimerais peut-être; il paraît qu'on a de ces surprises. Alors, toute à la chair et aux plaisirs particuliers qu'elle entendre, je plierai mon esprit aux images et mes membres aux gestes les plus propres à suractiver l'épanouissement pariait de l'instinct sexuel. Est-ce bien ma vocation? Je l'ignore et je vous consulte, Diomède. Aussi sur ce doute, que peut-être ces deux routes ne sont pas des ennemies tout à fait irréconciliables, qu'elles se coupent peut-être, ça et là, sous les arbres de la forêt, comme dans ces labyrinthes qu'on voit peints au seuil de vieux livres. Des hommes m'ont dit qu'ils voulaient trouver une double joie dans la femme, une nourriture et un breuvage, qu'elle fût un fruit. Mais ceux-là, que seraient-ils pour moi et que me donneraient-ils? Ils demandent trop. Je veux réserver la moitié de moi-même,—laquelle? Vous qui ne désirez ni l'une ni l'autre, ayant peur que l'une empoisonne votre volonté et que l'autre paralyse votre force, donnez-moi un conseil, désintéresse comme votre génie, et qui tombe de haut, pierre que le vent détache d'un clocher.
«Cependant j'ai peur que vous n'encouragiez ma solitude. Vous jugerez que l'orgueil me convient, qu'il doit me gonfler le cœur en même temps que me fermer la bouche; éloigné de moi, je dois vous plaire éloignée des autres. Il ne faut pas que les yeux qui vous semblent hautains s'adoucissent même vers des rêves, ni que le ciel du désir entre par ces fenêtres; vous les voudriez closes, ou leurs vitres dépolies par quelque mousseline; enfin, que je sois virginale. Ne suis-je pas virginale, étant vierge?
*
«J'ai tout prévu et j'attends.
«Votre amie,
«Belle.
«P.S.—Ne me répondez pas. J'ai besoin de vous revoir avant de vous écouter. Venez samedi chez Cyrène.»
Mardi, 13 Mai.
(Télégramme)
«Ne lisez pas ma lettre et rapportez-la-moi cachetée samedi chez Cyrène.
«NÉO.»
Diomède trouva les deux papiers le soir assez tard, en rentrant chez lui. Ayant lu le bleu, il s'apitoya sur l'autre. Pauvre lettre! Elle était lourde.
«Si je ne la lis pas, qui la lira? Il faut lire les lettres. Une lettre qu'on ne lit pas est absurde, comme les mots dits trop bas et qu'on n'a pas entendus. Il y a dedans toute une journée, peut-être toute une nuit de femme. Que me veut-elle? C'est la première fois qu'elle m'écrit autre chose que de brèves phrases sur des cartes. Néo, la nouvelle, l'inconnue, la tentatrice. Peut-être qu'elle se dévoile un peu ou qu'ayant voulu trop serrer l'étoffe autour des reins, elle a modelé ses formes, croyant les mieux cacher. Peut-être qu'en lisant le contraire de ce qu'elle a dit. je connaîtrai un peu de son âme. Si peu! Mais pourquoi cette défense, ce retour, ce geste vers la bouche où la lettre vient de tomber, cette impatience de la main qui voudrait reprendre ce qu'elle vient de donner? Que peut-elle me donner, des pages de littérature; m'offrir, elle-même? Absurde, elle est fière. Mais elle sait que je la crains et peut-être veut-elle jouer et me faire reculer, et, fatiguée de ma lâcheté, me dire adieu et tourner la tête. Si elle me disait des choses douces, tendres et enfantines? Elle n'est pas assez petite fille. D'ailleurs je ne la connais pas. Sur aucune femme je n'ai moins de notions. Je sais seulement qu'elle est belle, qu'elle me tente et qu'elle me fait peur. Pour l'aimer, il faudrait renoncer à tout, c'est-à-dire à l'ironie, sans quoi la vie n'est qu'un pré, vert ou jaune, ou ras selon les saisons et l'appétit des moutons. C'est l'ironie qui diversifie l'unité des choses en multipliant les aspects par la diversité des sourires selon lesquels on les accueille. L'ironie, c'est l'œil à facettes des libellules qui d'une fleur de ronce se fait un jardin seigneurial. Néobelle est un horizon. Elle se dresse comme une montagne; elle est vraie et il faut la regarder en face avec sérénité.
Oh! Une montagne! Un arbre sur la montagne et qui paraît grand parce qu'il est sur la montagne. Un arbre, on l'embrasse; deux bras y suffisent. Un arbre! Souvent ce qu'on prend pour un arbre n'est qu'une branche qui pend rompue et que le bûcheron va emporter sur son épaule et couper à coups de hachette et jeter au feu. C'est une branche, c'est un scion, c'est un jet de l'année qu'on brise pour s'en faire un bâton; c'est une grande ciguë que les enfants arrachent en revenant de l'école, pour la tailler en chalumeau ou en sarbacane.
«C'est une grande ciguë...
«Que peut-elle me dire? Elle est là. enclose comme un mystère dans le secret de cette lettre; je la verrais si j'avais la foi. Je ne veux pas la voir...
«Elle est là. Elle est couchée. Elle dort en souriant. Il faut la prendre adroitement et quelle ne se réveille que dans la joie ou dans l'horreur d'être prise...»
*
Il avait déjà passé sous le repli de l'enveloppe la petite lame de vermeil:
«Quatre feuillets de papier blanc, peut-être parfumé! L'hostie est vide. C'est la messe du diacre. Je lui rendrai la lettre intacte. Intactam intacta, L'idée de cette liturgie purement cérémonielle me souffle des jeux de mots latins. Enfant, quel piège banal! Diomède ou la Discrétion à l'épreuve!»
Satisfait, il put rire un peu. Il avait moins peur. Jouer avec Néobelle, cela serait charmant.
[VI]
LE SOUCI
Dans cette quenouille jaune elle
s'amuse à piquer, tout au milieu du
front un large souci d'or.
Christine allait arriver...
*
«Si l'on écrit mon histoire, songea Diomède, il faudra mettre que chaque fois que j'attends Christine, c'est que je m'ennuie profondément. Je m'ennuie comme un Dieu, las de mon univers, solitaire au milieu de ma toile, malgré toutes les petites mouches qui s'y viennent prendre, en somme si toutes les mêmes! Et les mâles parallèlement tout en sexe... Et moi? Sortirai-je de cette prison? Pas encore, puisque j'attends Christine. Si peu, et Christine est une ombre si délicate, presque incorporelle à force de chaste silence. Le silence est chaste.
Sortir? Il faut rentrer. On ne peut pas toujours être dehors. Sortir de soi? On doit avoir froid. En soi, on a chaud, on se couche on se roule. Le tapis est épais, les fenêtres bien closes, le feu clair, la Lampe douce. Cellule de luxe, mais la luxure frappe à la porte. La définition de l'amour par Spinoza n'est pas absurde: «Titillatio quaedam, concomitante idea causae externae.» Si le bon philosophe ne nous avait prévenus lui-même «qu'il nomme titillatio ou hilaritas, l'affection de la joie quand on la rapporte à la fois au corps et l'âme», on pourrait sourire; mais telle qu'il l'a pensée et écrite selon sa langue particulière, elle n'est que trop vraie, cette proposition mémorable; elle est absolue; elle est terrible dans sa banalité toute crue; et c'est pourquoi j'attends Christine, cause extérieure de joie sans laquelle aujourd'hui je ne puis ressentir aucune joie; et c'est pourquoi j'aime aussi Mauve, Fanette et...»
*
Il s'arrêta. Il ne voulait plus penser aux quatre feuillets de papier blanc dont le jeu, deviné trop vite, l'humiliait. Ensuite, comment la nommer, elle, même en pensée, après ces deux petites nudités? Pourtant il la nomma, mais à part, avec des précautions, après avoir mis un tapis sous ses pieds, le tapis de sa cellule inviolée. Il finit par admettre qu'il aimait Néobelle autrement que Fa nette, avec un autre esprit, avec d'autres sens. Il l'admit presque sans peur; il se familiarisait.
*
Néobelle le ramena à lui-même. Il songea et s'étonna de vivre si peu et si mal au milieu de tant d'agitations presque sentimentales. Il ne faisait vraiment rien dans la vie que d'aller et venir, regarder, sentir, comparer. C'est ce qu'on appelle rien; c'est vivre et ce n'est vraiment rien. Comparer des idées, comparer des formes, s'interroger, répondre par des jugements, le lendemain caducs et peut-être faux. Il comprit la vacuité de cette formule: jouir de la vie. Ceux-là seuls jouissent qui n'ont pas conscience de leur jouissance. L'homme heureux n'a que l'air d'être heureux.
*
«Aller et venir: je ne vais même pas, je tourne. Si je continue à songer, je vais arriver à l'endroit du manège où il y a pendu à un clou cet écriteau: Regretter de ne pas avoir appris un métier manuel, par exemple à faire des copeaux. C'est propre, ça sent bon, les enfants s'arrêtent pour regarder les dolures sortir de la varlope, etc.» Ainsi, je sais d'avance ce que je vais penser! C'est fastidieux.»
*
On sonna. C'était Pascase.
Diomède le reçut volontiers. Il ne pensait plus à Christine, inutile puisque le salut venait d'entrer sous la forme d'une autre créature, humaine.