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LETTRES À SIXTINE
REMY DE GOURMONT
SIXIÈME ÉDITION
PARIS MERCVRE DE FRANCE XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMXXI
BALLADE DE LA ROBE ROUGE
A Mme B. C.
Couleur de sang, couleur de cardinal,
Couleur de feu, couleur de seigneurie,
Couleur de lèvre et couleur de fanal,
Couleur de rêve et couleur de féerie,
Couleur d'amour: votre Sorcellerie
N'avait besoin de tant pour me charmer;
Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie,
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
La soie éclate ainsi qu'un air royal.
Dans sa gloire et dans sa forfanterie,
Et brûle comme un baiser nuptial,
Et brille comme une joaillerie,
Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie,
En l'ombre tiède est venu s'allumer:
Vaincu, l'on dit tout bas: Je vous en prie…
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
De l'encensoir, l'encens sacerdotal
Monte et fume, odorante rêverie:
Approchons du tabernacle augustal
Où trône, sous la noble draperie
Et dans la pourpre et dans l'orfèvrerie
Le Saint des Saints. Comment? C'est blasphémer?
Mais non, ce n'est rien qu'une allégorie:
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
ENVOI
Princesse, un poète, en sa flânerie,
Cisela ce coffret, pour enfermer,
Sous un triple vantail, le cœur qui crie:
En robe rouge, il faut bien vous aimer.
14 janvier 1887.
A GUSTAVE DORÉ
Sur ton œuvre penchés tous deux,
Tous deux penchés, et tête à tête,
Passaient féeriques sous nos yeux
La femme avec l'homme et la bête.
Tu sais le livre où Francesca
S'arrêta pâle à telle page?
Telle page où son cœur chanta:
Je n'en lirai pas davantage.
Penchés tous deux,—au vol des doigts
Tournaient les feuilles envolées.—
Fais qu'elle pense une autre fois
Au vol des heures envolées!
B. N., 29 janvier 1887.
Mardi soir, 22 mars.
J'espère, Madame, que vous ne serez pas venue rue de Richelieu aujourd'hui. J'ai dû m'en aller à trois heures écrire des adresses sur des enveloppes bordées de noir, quelqu'un de ma famille étant mort. Demain encore, absence de toute la journée. Comme la cérémonie définitive me laissera libre vers deux heures, je n'aurai pas l'innocence de me précipiter vers le collier; irai m'ébattre au Louvre, où, en semaine, les Philistins sont en nombre modéré: Peut-être cela va-t-il vous donner l'idée qu'il y a longtemps que vous n'avez vu la Victoire,—aux pieds de laquelle je vous attendrai jusqu'à trois heures; plus tard, et jusqu'à la fin, je me rassérénerai parmi les primitifs italiens. Si un mauvais sort veut que vous ayez d'autres projets, je passerai chez vous demander un peu de musique et un peu de causerie, vers 7 h.; si absente, je reviendrai à 7h.-1/2.—Si, enfin, je ne vous rencontre pas, je serai très malheureux.
VITRAIL ROMANTIQUE
Les dalmatiques d'or qu'arrête un lourd fermail,
Les yeux illuminés de mystère et de joie,
Les fronts auréolés et les chairs du vitrail,
Topazes et grenats où le soleil flamboie
C'est vers ce rêve, ayant dépassé le portail, qu'elle s'avance, lente et riante. La soie blonde de ses cheveux fins, sous le fin tramail, comme une ardente gloire, irradie et rougeoie:
«On pouvait se vêtir de pourpres, de soleils, de flammes, de brocarts, jadis, au temps des reines, porter des passions rouges, des ors vermeils.
«Les corps ne devaient être, et les esprits, pareils, ni de neige trempé le sang hautain des veines, ni les cœurs avec soin enfermés dans des gaines.»
5 avril 1887.
RONDEL
Honneste mort ne me desplaist.
FRANÇOIS VILLON.
Honnête mort ne me déplaît,
Si vous raillez encore, madame.
D'amour qui ne va jusqu'à l'âme,
Mieux que d'aimer mourir me plaît.
Hélas! C'est ainsi qu'il lui plaît
De s'amuser! Eh bien, madame,
Honnête mort ne me déplaît.
Hélas! Non plus ne me déplaît
Sa grâce à me déchirer l'âme.
Faites-moi donc mourir, madame;
Puisque le jeu si fort vous plaît,
Honnête mort ne me déplaît
7 avril 1887.
NOTE ÉCRITE LE 14 AVRIL 1887.
De ces minutes d'ineffable et profonde joie, première caresse rendue, premiers abandons, premières étreintes, doux et crucifiants émois du désir; de ces minutes telles que de les avoir senties c'est avoir vécu et senti la passion; de ces minutes dont il est vain de vouloir rendre le charme surhumain, la plus pénétrante, au souvenir, c'est celle où je sentis sur mon front pâli par le désir s'appuyer sa main tiède…
Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut jamais exprimé par aucun poète…
Et celle qui me fit sentir cela—qui sans se donner fut à moi de désir—celle-là est l'inoubliable, celle qui à jamais sera aimée—Tout s'efface de ce qui faisait le vague intérêt de la vie—et un point reste: elle.
Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne.
Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure.
Banalité toute écriture—La passion s'écrit dans le sang, dans la chair—et quel dieu est en vous quand on aime ainsi!
IN MANUS
Nello man vostra dolce donna mia.
CINO DA PISTOIA
En vos mains, chère, je remets le dernier souffle de ma vie, afin qu'en ce monde jamais votre mémoire ne m'oublie.
Je n'avais d'autre volonté que le caprice de ma Reine, d'autre culte que sa beauté, ni d'autre crainte que sa peine.
J'avais pour soleil ses cheveux, son esprit était mon empire; j'avais pour infini ses yeux, et ma gloire était son sourire.
De peur qu'en la tombe où je vais
Mon amour soit ensevelie,
En vos mains, chère, je remets,
Le dernier souffle de ma vie.
21 avril 1887.
LITANIES
Janua cœli.
Porte du jardin royal,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Fleur de l'arbre nuptial,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Fleur du rameau lilial,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Aube au regard sidéral,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Ironie impériale,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Rayon de joie aurorale,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Secret du rire augural,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Gloire du sourire astral,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Gloire du parfum vital,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Harmonie empyréale,
Porte du ciel, ouvre-toi.
Mystique senteur florale,
Porte du ciel, ouvre-toi.
LES JACYNTHES
L'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens,
l'orgue avait des plaintes
à troubler les saintes,
l'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens.
L'église ancienne s'endormait dans un mystère,
Crypte où d'obscurs martyrs reposent en poussière,
Salle de manoir féodal:
Nous étions là, dans l'ombre, assis tous deux, les plinthes
d'un pilier nous cachaient; vous aviez des jacynthes,
fleur au parfum impérial.
L'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens,
l'orgue avait des plaintes
à troubler les saintes,
l'odeur des jacynthes
vibrait dans l'encens.
Un peu de ta main brûlait dans ma main, par nos doigts ardents le fluide humain passait en nos chairs, noyait nos pensées, et, cœurs galopants, gorges oppressées, nos désirs prenaient le même chemin.
Ils allaient, dépassant la voûte, vers la rive où jamais le doute en sa frêle nef n'aborda, mais, ô lamentable déroute! ils se sont querellés en route et la raison les rencontra.
L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.
Et je songeais: Comment tenir à la tempête Sans ce bras pour gouvernail; et sans cette tête pour étoile, comment tenir à la tempête sans elle?
Et je songeais encore: Quel serait mon soleil sans la caresse, et la splendeur, et le vermeil éclat de ses cheveux, quel serait mon soleil sans elle?
Il ferait nuit sans la clarté de ses yeux bleus; la pourpre des matins pâlirait dans mes cieux, plus de midis, sans la clarté de ses yeux bleus, sans elle.
Avec elle, la vie est un puissant parfum dont l'émanation berce et ranime l'un et l'autre de mes jours: quel serait leur parfum, sans elle?
Pour elle, il n'est ni mal, ni souffrance, ni deuil qu'on ne porte avec joie, ayant passé le seuil de sa maison: il n'est que souffrance et que deuil, sans elle.
Par elle, je veux vivre, et par elle mourir: ma force est le baiser qui me fait défaillir et me marque au fer chaud, car il faudrait mourir, sans elle.
En elle, j'ai mis tout, jusqu'à mon infini: l'univers est à moi, quand sa bouche a souri, et Dieu n'est qu'un fantôme, il n'est pas d'infini, sans elle.
L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.
Un peu de ta main brûlait dans ma main, par nos doigts ardents le fluide humain passait en nos chairs, noyait nos pensées et cœurs galopants, gorges oppressées, nos désirs prenaient le même chemin. Ainsi, chère, ta vie a passé dans la mienne, Plus rien ne demeure en moi qui ne t'appartienne: Je voudrais le graver en toi, qu'il t'en souvienne, Ainsi, chère, ma vie a passé dans la tienne.
L'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens, l'orgue avait des plaintes à troubler les saintes, l'odeur des jacynthes vibrait dans l'encens.
1er mai 1887.
VAINS BAISERS
Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton âme.
Quel parfum mets-tu sur ta bouche?
Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi,
Si quelque volonté te retenait encore,
Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore
Et qu'on souffre-de toi
Si l'heure différée était l'heure impossible,
L'heure chimérique et qui ne sonnera pas
Si l'instant doit venir, où, statue impassible,
Tu me dédaigneras
Si ces mains repoussaient les miennes
Si ces yeux se faisaient cruels
Si le gouffre noir où vont les choses anciennes
Dévorait ces amours faits pour être éternels.
Conserver comme note. 2 mai 1887, matin.
2 mai (suite).
Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la vie?—Si mortes. Devoir?—Lire J. Simon pour s'en dégoûter. Deuils laissés?—Cela passe. uvre à faire?—Duperie. Lâcheté?—Zut! cela me regarde.
Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.
Je suis parti, j'ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant deux jours, chère, jusqu'à ce que je vous revoie, j'aurai devant les yeux cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la cause. Je sors et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans être bien sûr que je vous l'enverrai, ni même que vous le lirez demain matin, puisque votre système m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu'à de certains moments.
Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l'effet d'une soudaine déception. Comme elle m'est pénible, trois fois chère adorée, cette pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette idée d'envoyer une dépêche, de rentrer, mais l'impression était causée, hélas! et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet éloignement instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous n'avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse l'impression? J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous ai quittée, et c'est irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je m'en veux et je ne puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de cela plus que de tous les doutes, de toutes les sécheresses que j'ai pu éprouver depuis que vous m'êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur que de faire naître même une légère contrariété dans une femme que l'on aime si intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au centuple en soi-même?
Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes, il n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter légèrement votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien sûre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à part, d'avoir commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqué au principe de n'évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable. Écrire ce qu'on sent, le dire est également impossible, peut-être à un certain degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il semble, ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons, ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement j'essaie de dire, mais j'ose écrire avec sincérité, et si je parais fou, qu'importe? je ne suis pas faux. Après tout c'est un extrême plaisir que d'être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le sois, sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et je ne puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout. Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de n'arriver qu'à un à peu près.
Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n'ai que ce que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme châtiment.
Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard, une contraction dans vos lèvres, de l'ironie dans vos paroles, de la raideur dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je vous ai été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être, pourtant, avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être auriez-vous pu me laisser partir sous une impression moins déprimante, je m'exagère si facilement les côtés attristants des choses. Mais je sais aussi que cela a été tout à fait spontané chez vous et involontaire. Vous pouviez dissimuler, vous en avez la force, je préfère que vous vous laissiez aller à vos impressions, dussé-je en souffrir, et, si vous le permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gré.
Je ne vous reverrai donc pas d'ici deux jours, et dans deux jours, je ne vous aurai qu'au vol. Au moins, aurez-vous surmonté votre impression? Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le pouvoir, comme Zeus dans l'Olympe, de faire en moi le calme et la tempête, la nuit et le jour d'un froncement de vos sourcils ou d'un sourire de vos lèvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix d'une si pénétrante et si infinie douceur qu'on irait dans les supplices pour l'entendre. C'est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j'avais la légèreté d'oublier que je ne l'ai pas mérité.
Adieu, ma chère vie. 10 h.-3/4.
Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2.
O mon amie, nos esprits sont bien frères. Tous deux, nous sentons si vivement qu'un coup d'épingle nous est un coup de poignard; dans ce qui vous est arrivé hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies m'a mis dans cet état où l'on voit tout s'effondrer, où l'on a la sensation d'être descendu soudain dans un abîme de ténèbres. Je réponds, non pas à votre mot, où j'ai vu un sourire, mais à vos pages, où j'ai vu une ombre. Plus qu'hier, après les avoir lues, j'ai eu l'impression d'un désastre; j'ai refermé le coffret qui s'entr'ouvrait et si maladroitement qu'il ne se rouvrira peut-être plus. Et j'ai piétiné dessus, car il s'agit de votre cœur,—et vous dites cela, et vous le croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la forêt mystique et terrible, qui n'ose se reporter à son impression, tant elle lui est dure; et moi je dois m'y replonger, vos lignes que je relis depuis que je les ai, la perpétuent en moi. Ainsi les devoirs et les obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous semblent mettre une barrière entre nous. Il est vrai, je n'ai pas une certaine indépendance qui me serait précieuse, on ne défait pas en un instant les conditions d'une vie qui n'était pas destinée à Celle qui est venue, puisqu'Elle n'était pas attendue, puisqu'on la fuyait. Je ne prétendais qu'à faire ma tâche, qu'à mettre lentement en œuvre mon talent, sans autre but qu'une lointaine et chimérique satisfaction. Pratique, je ne l'ai pas été, je n'ai pas su faire deux parts de ma vie, l'une au rien qui en était le fond, l'autre au peut-être qui aurait dû en être l'espérance. Je sens l'amertume de mon imprévoyance, mais pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?—Il y a des minutes, vous l'avez éprouvé—vis-à-vis de vous je ne sais ce que c'est—où la cristallisation s'arrête, où reparaissent les parties noires et frustes du rameau. Vous l'avez écrit, il m'a fallu le comprendre. Ainsi vous savez que je ne suis qu'une illusion pour vous? Vous voyez ce que je serai; c'est être bien près de voir ce que je suis. Dès qu'on s'arrête, en gravissant certaines montagnes à pic, on redescend; et voudriez-vous redescendre avant d'avoir atteint le faîte? Dites, voudriez-vous redescendre jamais? O mon amie, vous êtes trop exigeante. Vous cherchez l'introuvable et vous vous étonnez de ne le point rencontrer. Pourtant déjà vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et n'être jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier qui n'aiment que ce qu'ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus aimer ce qu'ils ont rencontré?
Vous interrogez l'avenir, question inutile; l'avenir, avec de certaines âmes, est semblable au présent. Pour moi, avec vous, marcher vers l'avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus grand; je ne vous ai jamais pénétrée un peu plus sans vous aimer davantage, ou, s'il ne m'est pas possible de vous aimer plus, sans trouver à chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m'attacher à vous. Oh! non, le présent ne me suffit pas. Le présent passe et l'avenir demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable, quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athlètes grecs frottés d'essences pour laisser moins de prise à l'adversaire. Vous ne vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais cela, je puis en souffrir à mourir, mais cela ne m'arrête pas, et si j'étais seul à souffrir, la souffrance me serait indifférente et même chère.
Le navire a mis à la voile, le vent souffle, il faut lui céder ou faire naufrage. Déjà vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez d'avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon analyse; la vôtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire. Oui, je vous ai analysée, sous les jours les plus défavorables; et toujours vous êtes ressortie victorieuse du creuset. L'indulgence, vous n'en avez pas besoin; faut-il que j'aie la perspective d'avoir besoin de la vôtre?
Compagnon de route,—déjà de cette association, vous parlez comme d'un rêve, et c'est cela pourtant que je veux être, tout ou rien. Non, mon amie, pas d'abnégation, c'est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance avec eux. Aimez-moi ou détestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort.
8 h.-1/2.
P. S. Mais, ma chère âme, ce n'est pas une mise en demeure. Soyons ce que nous n'avons jamais cessé d'être. Dites, que tout cela ne serve qu'à nous attacher davantage. Oh! vous êtes, vraiment toute ma vie. Demain.
Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887.
Pourquoi ne pas vous écrire un peu, mon amie, quand je ne puis vous voir. C'est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des minutes avec vous, et après pourquoi ne pas vous envoyer mon écriture qui vous forcera de passer avec moi l'instant que votre sagesse me refuse?
Ce que vous avez dit hier soir, il m'a bien fallu le comprendre, sinon l'admettre. Certainement cela me fera des intermittences pénibles, mais j'ai trop foi en vous pour m'abandonner à en souffrir sans cesse.
Si l'avenir ne m'appartient pas, je m'en apercevrai toujours trop tôt, si je dois être replongé dans les ténèbres, je n'y veux pas plus songer qu'à la mort inéluctable dont la nécessité ne saurait gâter nos joies présentes.
Et là, n'est-ce pas, il n'est point question d'inéluctable? C'est une bataille à gagner ou à perdre, je veux la gagner et je suis sûr que vous m'aimez assez pour m'y aider. J'aurais pu vous avoir comme adversaire, car enfin, si je vous étais demeuré indifférent, je ne vous aimerais pas moins et ce serait être vaincu d'avance; je vous ai pour alliée, votre sincérité m'en assure et je me sens très fort. Vous ne me désespérez pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me désespérerez pas, car vous ne pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d'appui est là. Éprouvez-moi, vous jugerez de ma résistance et vous prendrez confiance en moi.
Quand même il ne s'agirait que d'un peut-être, je m'y attacherais encore désespérément, parce que j'ai mis ma vie là et que je ne veux pas et que je ne peux pas la reprendre.
Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le précipice. Je ne vous questionnerai plus, j'en sais assez. Il me suffît des minutes sombres que je passe loin de vous, qu'au moins rien ne voile les minutes radieuses que me fait votre présence; je n'admets pas que la peur de l'avenir me gâte le présent.
Les joies que vous me donnez font de moi un privilégié; mesurez-les, mais ne les supprimez pas.
A demain, puisqu'il faut attendre jusque-là, ma très chère princesse.
Addio, carissima vita mia.
Samedi 21 mai, 11 h. du soir.
Je retrouve sur un carnet cette note:
«Samedi, 2 avril
Journée décisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc., finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis des semaines, je l'aimais!»
Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les commencements et les hésitations premières de cette passion qui m'a pris ma vie.
D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en présentait. Nulle idée de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais.
Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V… me dit qu'en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même je commence à parfois m'intéresser à elle. Son retour annoncé m'est comme une fête. Elle arrive, s'assied agitée, me jette son manchon, privilège, m'éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu d'elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux.
Un soir elle sort avec R… Mouvement de jalousie. Une histoire singulière qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiéter que plus tard.
Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J'ai senti la coquetterie de me plaire et j'y réponds: Il y a quelque chose.
Les samedis me deviennent précieux. J'y songe toute la semaine.
Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu'au plaisir du moment.
Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.
Après le dernier étonnement je m'étais laissé aller à des vers, Ballade, A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l'ironie m'avait buté. Je la crois absolument rebelle même à une fantaisie.
Buté à cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible qu'elle-même.
Décidément je ne sens rien.
Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine bouche. Je souffre, il n'y paraît rien.
C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé d'être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace.
Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas de fait, j'irai jusqu'au bout.
Trouvé le Vigny.
Quelles heures douces à l'écouter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune émotion, je doute. Cela n'a été qu'un abandon momentané.
Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..
Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu'à un baiser avant de partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de bonheur telle que j'aurais pu m'en évanouir. Elle m'aime.
23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.
Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.
De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre sans vous et parmi eux.
Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je les dédaigne et que je m'y ennuie!
Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X…, l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui des choses qu'il ne saurait comprendre.
Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je sentirais si j'étais près de vous.
Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin, très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve qu'en m'épanchant vers vous.
Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me les faut.
A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime uniquement.
Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.
Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais, encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.
Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, peut-être. Il n'est point donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent. Peut-être, car cela dépend, peut-être, de l'organisme même et de son pouvoir de sensation.
Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte, lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait mieux.
D'implorer votre abnégation, non.
Ce mot a suffi pour m'arrêter.
Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.
Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et, aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un réveil.
Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te redouterai comme une douleur.
C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé devant lui.
Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.
Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?
Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue, ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle aime.
Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton épaule, tu m'as relevé impatiente.
A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes ces écritures sont de la faiblesse.
2 mai, midi 1/2.
Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne regrette. Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, même pas noir du tout; mais demain je le puis être autant et davantage.—La partie est-elle égale? Moi, je l'aime sans conditions. C'est sagesse que d'en mettre, et preuve d'expérience. Se fier à elle.
Et en tout, aucune certitude.
Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une grande tentation. Finis.
Vendredi, 27 mai 87, 4 h.
Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son image me vient aux yeux;—et comme un être en qui la volonté est dominée par une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j'aime cette femme.
Samedi matin, mai 87.
Copie de notes indéchiffrables que j'écrivis hier soir, à minuit, en rentrant.
—Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s'aiment, car si j'aime à l'excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection, en sentir le prix.
Ne croyez pas m'avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s'y trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l'ai à un très haut degré; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez à les trouver.
Ce n'est pas cela qu'il vous faut?—Je ne puis ni ne voudrais me changer. Aimez-moi tel que je suis.
Amère misère d'avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu'en ses abandons même, ce rêve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es qu'une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce qu'il me faut, tu ne peux me le donner.
Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre l'aurait en récompense d'une ambition heureuse.
Allez à ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose, l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frôler le cœur et de n'avoir pas su lui attacher les ailes.
Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des vaniteux, vous ferez des satisfaits,—et pas un heureux.
Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un bien, est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu'à la sympathie?
Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait une âme, où un être digne de toi se livrait tout entier.
Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l'ayant trouvé, tu le laisserais!
Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux.
Souvent le souvenir de la chose passée,
Quand on le renouvelle est doux à la pensée.
Tu aurais le souvenir d'avoir été aimée comme plus on ne peut l'être.
Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m'as rien promis à moi, rien, ni par les mots, ni par de l'écriture; rien, je n'ai eu que tes baisers et tes étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes bras autour de mon cou, que tout le contact abandonné de tout toi;—oh! pas tout, eh bien! j'ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme.
M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour?
Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.
Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me sacrifie pas non plus.
Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où brutalement s'étale un matin d'observations.
Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m'aimer?
Dis que ce n'est pas vrai. Tu es à moi. Tu seras à moi. Moi seul puis t'aimer.
Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m'aimes.
Et dire qu'il n'y a pas en tout cela le quart de ce que je sens—que moi qui me vante d'écrire exactement ce que je veux écrire—quand il s'agit de moi-même les mots me manquent.
3 juin 1887.
Pas deux jours de suite, ni deux jours différents, même, je n'éprouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer à l'infini des mélodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie perpétuellement et jamais sur le même mode: variété de rythmes.
—Il est assuré que de telles alternatives peuvent amener après d'étranges excitations des phases de lourde dépression.
—Est-ce ma vie que je joue après tout? Assez invraisemblable. Aussi, et dans le fond, je sais où je vais. L'alternative est entre un absolu de joies et le néant. C'est avoir la partie belle.
Lundi matin, 6 juin 1887.
Je m'éveille et prends conscience de moi, ce matin, ma chère âme, dans une joie extrêmement douce. Vous êtes habile en l'art des compensations et celles d'hier furent des heures divines encore que parfois torturantes, encore qu'incomplètes. Mais l'abandon suprême était dans votre désir et dans votre volonté; ainsi, et en dépit des momentanés obstacles, vous êtes à moi pour jamais. Ce n'est pas par l'abnégation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos lèvres, livrait sur les vôtres votre âme et votre vie; et, en échange, n'avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu'à la dernière goutte, toute ma vie épandue vers vous?
De tels moments, adoucis encore à distance, dans le souvenir, par l'apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l'existence les douleurs passées, les amertumes futures. Si nous n'avions que cela, mon amie, notre part serait belle encore et privilégiée.—Comme vous avez bien dompté mon orgueil d'homme, de me faire trouver douce l'abdication des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos mains, disant que vous seriez juge de l'heure, que je ne veux rien tenir que de votre absolue liberté. C'est à cela, et cela seul, que je dois tendre; écarter tout ce qui, de mon côté, nous sépare, comme vous, puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils obstacles entravent notre bonheur et notre définitive union. L'immense joie ce me sera de sentir votre vie liée à ma vie par le ferme lien de nos volontés, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera séparée de moi,—questa, che mai da me non fia divisa.
Tant voudraient boire à la source où l'on oublie,—moi j'ai bu à la source qui fait qu'on n'oublie pas. En chaque parcelle de mon être, il y a un peu de vous, et tout entière, tu es en moi dans une intime pénétration. Pour t'arracher de moi, il faudrait me dissoudre et m'annihiler.—Et je me laisse aller à cette pensée, qui se prolonge en une rêverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre pour toi. Ame, esprit, sensibilité, tendresse,—intelligence, charme, perfection physique,—chef-d'œuvre, comment ne pas t'aimer, comment ne pas t'adorer, mon impériale beauté, chère dominatrice de mes pensées?
Lundi, 10 h.—et de toutes les heures de ma vie.
Lundi, 6 juin, soir, 9 h.
ENVOI
Je rêvais à ces lignes, comme je me levais, ce matin, et un peu plus tard—plus tard pour les penser plus longtemps,—je les écrivis.
J'ai du plaisir à écrire de vous, compensation que je me donne quand m'assiège l'idée que je ne vous verrai de la journée.
Puis, quand c'est fait, je me demande: faut-il mettre cela à la poste? A quoi bon? Sait-elle pas ce que je pense? Si je ne suis pas un livre ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert?
Mais je pense au plaisir que j'aurais à lire un peu de votre âme mise en des mots, avec de l'encre indélébile, sur du beau papier, et j'envoie. —Ainsi soit-il!
13 Juin 1887.
Πέμπώ σοι μύρον ήδύ, μύρω παρέχων χάριν, ού σοι αύτή γάρ μυρίσαι καί τό μύρον δύνασαι. (Anthol., v, amator 91.)
Je t'envoie ces parfums—ces vers pleins de parfums—; à toi qui parfumes les parfums.
'Ημίθεος δ'ό φιλών άθάνατος δ'ό φαμών. (IB., 94.)
Demi-Dieu celui qui te donne un baiser; Dieu celui auquel tu le rends.
CONCORDANCES
I
Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis;
D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante,
La lumière alanguie meurt pleine de tendresse;
Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis.
Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses;
Ils échappent enfin au flot vain des paroles.
Le silence est très doux dans l'ombre cramoisie,
Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses.
Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse,
Vêtue des plis étranges d'une soie japonaise,
Elle s'assied, souriante, et s'étend un peu lasse
Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse.
II
De ses doigts s'exhalait une odeur délicate,
Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares
Ou l'effluve des prés qu'un vent d'été caresse;
De ses doigts s'exhalait une odeur délicate.
O pénétrante odeur dont émane un désir,
Odeur moins désirable, pleine de moins d'ivresse
Que celle que dérobe la robe, ô délicate
Et pénétrante odeur dont émane un désir.
Aux parfums de la chair en leur loyale essence
Cèdent les élixirs, toutes les quintessences:
Un seul effleurement l'exalta au désir
Des parfums de la chair en leur loyale essence.
O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues,
Dont la sève circule avec le sang des veines,
Sa peau moite en distille la plus subtile essence,
O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues.
III
Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes,
Au poignet où la vie passe et bat plus sensible,
Où la peau est très blanche et les veines très bleues;
Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes.
Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins
A deux bras enlaçant le cou d'un cercle étroit,
Il posa, il laissa longtemps ses lèvres chaudes
Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins.
Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir,
Diamants bleus ayant les paupières pour écrin
Il trouva des caresses plus douces, peut-être afin
De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir.
IV
Puis il parla, disant des mots longtemps pensés
Où, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage,
Son âme luttait, voulant dompter l'amer pouvoir.
Il parla, murmurant des mots longtemps pensés:
—«C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles,
Pliant mon vouloir à ta volonté,
Qui régit les rêves de mon lourd sommeil,
Et les heures brèves des brèves journées,
Toutes les minutes de mes heures brèves
Et l'insaisissable instant, trépassé;
Amer et pourtant d'une douceur telle
Que rien n'en rappelle la suavité,
Car les forts anneaux de la double chaîne,
Ce sont les baisers que ta bouche martèle.»
V
Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres
Qu'un Dieu semble avoir faites exprès pour le baiser;
Il se plut à redire tout haut cette pensée,
Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres.
La divine harmonie de leurs désirs unis
Absorba le murmure mourant des autres phrases;
A peine songeaient-ils, buvant à pleines lèvres
La divine harmonie de leurs désirs unis.
14 juin 1887.
16 juin 1887, jeudi matin.
Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une femme, hier soir, en me laissant aller à manifester très visiblement une impression désagréable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance relative, en tant que mot; tout dépend de l'accent, du sous-entendu, de l'état d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas vouloir être nerveux, je ne me puis défendre d'être extrêmement impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se déroulent devant moi jusqu'aux conséquences dernières. Je m'accuse de mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule aberration.
Voilà donc que ce mot, Réagis, sort de vos lèvres,—et aussitôt je me figure deux êtres, qui, après être joyeusement et librement montés au sommet, près d'atteindre la cime, se mettent à redescendre péniblement. Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprétation; c'est quelque mauvais esprit qui passait.
Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie même est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique intérêt, et c'est la même chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser soupçonner un peu?
J'ai mis ma vie en viager sur votre cœur: je puis bien craindre la tempête. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue sécurité; s'il en était ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime; étant donné mon caractère, ce serait un mauvais signe, signe que je laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement porté, mais quand il s'agit de vous, c'est très différent: ma volonté très nette s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon imagination ne va pas jusque-là, à moins d'une momentanée aberration, vite dissipée.
Aime-moi, ma chère vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux.
COMMUNION
Avant d'avoir aimé, voudrais-tu donc haïr?
Pourquoi par de tels mots nous créer des tristesses,
Perpétuer en nos cœurs l'amer souvenir
Où le Doute se fait un lit pour ses faiblesses?
Voudrais-tu donc haïr avant d'avoir aimé?
Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses,
L'écrin mystérieux des sens restât fermé?
Donne-moi, chère, les joyaux de tes caresses,
Répands tous les saphirs et tous les diamants
Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse
Afin que sur la nef des purs enchantements,
S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses.
Mais l'heure t'appartient: à toi de l'évoquer;
C'est à toi de céder au baiser qui te presse,
Ou de roidir ton corps; c'est à toi d'abdiquer
Ou de barder ton cœur d'une triple sagesse.
Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain
Cette heure que parfois j'attends avec détresse,
Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains:
Seule, de nos bonheurs tu restes la maîtresse.
O chère, gardons-nous des doutes, qui sont vils;
Que rien de nos amours n'entame la noblesse;,
Les arguments du cœur ne sont jamais subtils:
On aime et sans réserve on répand sa richesse.
Chère, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus,
En ton cœur droit, en ta voix douce, en tes caresses;
Je crois en ton sourire, en l'éclat radieux
De ton corps, en ton âme, ô chère, en ta tendresse.
Nous, haïr? O blasphème! Et les baisers promis?
Non, l'âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses,
Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis,
Et la communion sous les doubles espèces.
Mardi 28 juin 1887.
Color, che son sospesi.
DANTE INF. 11 53.
Les tortures sont douces aux pieds de mon amie: le plaisir, appelé tout bas, sommeille encore, la peine, avec le doute, enfin s'est endormie.
L'Alighier de Florence, descendu chez les morts, vit des âmes semées parmi les airs, légères comme feuilles d'automne au cruel vent du nord:
ces âmes flottaient du paradis à l'enfer, pareilles, en leur vol, à la troupe des nuées qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre:
elles ne sont pas élues et ne sont pas damnées: la géhenne éternelle les ignore; pourtant les joies de l'éternel amour leur sont fermées.
Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants, les pieds cloués au sol, le front dans l'infini, presque vivant, prêt à la vie, prêt au néant: les tortures sont douces aux pieds de mon amie.
30 juin 1887.
SYMBOLES
Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers
Éclatent dans le bleu naissant de l'orient.
Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères
Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère.
Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant
Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.
Les doutes, les colères closent pour un moment
Cette âme sans laquelle mon âme est un néant.
Ça et là, des ors, tels que des flammes légères;
Plus haut planent les verts ardents et transparents.
Les désirs s'envolant sur le dos des chimères
Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière.
Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant,
Brûle de ses baisers le sein nu de la terre.
Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens
Aux profondes caresses qui sont des talismans.
10-12 juillet 1887.
18 juillet 1887, 4 h. 1/2.
Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint. Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer, non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici, mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais désaltéré.
Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette idée, qui hier encore me torturait.
CHANT ROYAL DE L'ÉDEN
JÉSUS, le chimérique empire, où tu règnes en doux Seigneur, n'est pas l'oasis où j'aspire ni l'idéal de mon bonheur. Ce monde désolé, que blesse un cœur hautain, en sa noblesse, m'a fait un génie amer, noir, fait de dédain et de savoir: je ne crains le gel ni la flamme, Jésus, il n'est en ton pouvoir, l'éden que je veux pour mon âme.
L'éden que je prétends élire n'est pas plus vaste que mon cœur: j'y vois des lacs bleus où se mire mon regard, en joie ou douleur, soit que la brume ou la liesse avive ou voile leur tendresse, lacs si profonds qu'on y peut voir le jour, le matin et le soir, ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme: et je contemple en ce miroir l'éden que je veux pour mon âme.
Mousses dont la blondeur attire vers le charme de leur fraîcheur; Source où tout deuil et tout martyre n'est plus que joie et que douceur, fontaine d'extase et d'ivresse, ô réconfort de la détresse, apaisement du désespoir, permets que, plein de nonchaloir, désaltéré par ton dictame je trouve en toi, sans plus douloir, l'éden que je veux pour mon âme.
Harmonieux et fier navire au rythme indolent et vainqueur, ô nef, qui jamais ne chavires, berce ma peine et ma langueur: double voile qu'un souffle presse et qu'une âme parfois oppresse, prends pour passager mon espoir, vogue, ô nef qui sais m'émouvoir! O nef à la rose oriflamme, ton vol blanc me fait entrevoir l'éden que je veux pour mon âme.
Autel aux piliers de porphyre où s'évapore la douleur, c'est sur ton marbre que j'aspire à l'holocauste de mon cœur: autel tout rempli d'amour, laisse qu'après le sacrifice, ivresse, alors que se meurt l'encensoir, je me fasse, ô doux reposoir, pendant que ton encens me pâme, à genoux devant l'ostensoir, l'éden que je veux pour mon âme.
ENVOI
Roi des Cieux, je sais mon devoir, mais tu ne voudrais recevoir ce chant où des grâces de femmes montrent en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme.
CONTRE-ENVOI
Reine dont j'aime le pouvoir, daigne de mes mains recevoir ce chant où ta grâce de femme révèle en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme
19-21 juillet 1887
On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de la pensée, il y a les apprentissages du sentiment.
Pour sentir comme pour penser profondément, il faut une force de cœur ou une force d'esprit qui n'est acquise qu'à celui qui a vécu.
31 juillet 87.
JEUNESSE DE NOTRE JOIE
PROSE
La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.
Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes, pareilles à des fers de lance, pour darder nos cœurs.
Des fers de lance pour darder nos cœurs et leur faire saigner des larmes d'amour.
Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang de nos cœurs n'y fasse point de taches.
Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur odeur nous grise en des rêves d'amour.
Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos cœurs.
Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.
La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.
Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs.
Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la mort.
La mort qui dessèche les plantes et les cœurs, les rêves et les feuilles, les âmes et les fleurs.
Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.
Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.
Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des vases mystiques, pleins de ciel.
Nos âmes débordantes de ciel, et nos cœurs débordants d'amour.
Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.
14-15 août 1887.
Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h.
Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais quoi.
La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent, c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;—et je suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent.
A te sentir si charmante, si tendre, si donnée à moi, j'éprouvais comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois, peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément.
Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos fiertés se rencontrent front à front.
Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le penser et de le repenser!
Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie de sensation que je n'éprouvai jamais.
Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu m'enveloppes de toi.
Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie, comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers, dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies que n'en a promis jamais le plus fou des rêves.
Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je n'aurais pas dit encore combien je t'aime.
Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U.
Journal de voyage, 2 septembre.
Sèvres.—Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions pas ce soir!
Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de l'éloignement graduel… Et déjà il y a des lieues entre nous et une tristesse m'envahit-elle.
Versailles.—Une famille monte—des Allemands,—cinq enfants.—Je change de compartiment—je suis très mal.—L'ennui va s'aggraver.—Seul c'était possible.—Cela devient horrible.—Pourtant je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible.
Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage—c'est bien différent. Je sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est possible qu'avec toi.