Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
LE MARIAGE
DE
MADEMOISELLE GIMEL
DACTYLOGRAPHE
DU MÊME AUTEUR
LIBRAIRIE CALMANN-LÉVY
Format grand in-18.
| UNE TACHE D'ENCRE (Ouvrage couronné par l'Académie française) | 1 vol. |
| LES NOELLET | 1 — |
| A L'AVENTURE (croquis italiens) | 1 — |
| MA TANTE GIRON | 1 — |
| LA SARCELLE BLEUE | 1 — |
| SICILE (Ouvrage couronné par l'Académie française) | 1 — |
| MADAME CORENTINE | 1 — |
| LES ITALIENS D'AUJOURD'HUI | 1 — |
| TERRE D'ESPAGNE | 1 — |
| EN PROVINCE | 1 — |
| DE TOUTE SON AME | 1 — |
| LA TERRE QUI MEURT | 1 — |
| CROQUIS DE FRANCE ET D'ORIENT | 1 — |
| LES OBERLÉ | 1 — |
| DONATIENNE | 1 — |
| PAGES CHOISIES | 1 — |
| RÉCITS DE LA PLAINE ET DE LA MONTAGNE | 1 — |
| LE GUIDE DE L'EMPEREUR | 1 — |
| CONTES DE BONNE PERRETTE | 1 — |
| L'ISOLÉE | 1 — |
| QUESTIONS LITTÉRAIRES ET SOCIALES | 1 — |
| LE BLÉ QUI LÈVE | 1 — |
| MÉMOIRES D'UNE VIEILLE FILLE | 1 — |
| ÉDITION ILLUSTRÉE | |
|---|---|
| LES OBERLÉ, un volume in-8o jésus, aquarelles et dessins de CHARLES SPINDLER. | |
| LIBRAIRIE ÉMILE-PAUL | |
| LE DUC DE NEMOURS | 1 vol. |
RENÉ BAZIN
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
LE MARIAGE
DE
MADEMOISELLE GIMEL
DACTYLOGRAPHE
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction, et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.
Published December sixth, nineteen hundred and eight. Privilege of copyright in the United States reserved under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.
AVIS
Des cinq nouvelles qui composent ce recueil, les trois premières n'ont jamais paru en librairie. Les deux dernières formaient, groupées avec d'autres, avec Donatienne, Madame Dor, l'Adjudant, les Trois Peines d'un Rossignol, un volume édité en 1894 sous le titre de Humble amour.
Or, en écrivant cette première version de Donatienne, celle que publia la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1894, j'avais eu, très nettement, le sentiment que je composais le début d'un roman. Mais aucun des développements imaginés ne m'avait satisfait. Ce ne fut qu'après plusieurs années, vers l'été de 1900, que je trouvai, dans la vie réelle, comme toujours, le dénouement de ce drame de l'abandon. Je me remis aussitôt au travail. La nouvelle devint un roman. Le volume de Humble amour fut retiré de la librairie, et les exemplaires furent détruits.
Voilà de quel naufrage singulier j'ai cru pouvoir sauver deux nouvelles qui reparaissent ici.
R. B.
LE MARIAGE
DE
MADEMOISELLE GIMEL
DACTYLOGRAPHE
I
LA CRÈMERIE DE MADAME MAULÉON
—Pour un joli jour, c'est un joli jour, mademoiselle Evelyne. C'est comme votre nom. En avez-vous eu de l'esprit, de choisir un nom pareil!
—Dites ça à maman: vous lui ferez plaisir.
—Je ne la connais pas. Mais je ne manquerai pas l'occasion, si madame Gimel vient déjeuner chez moi. Evelyne! On voit tout de suite la personne: blanche, frileuse, des yeux bleus, de la distinction, des cheveux de quoi rembourrer un matelas, et fins, et du blond de Paris, justement, couleur de noisette de l'année...
—Madame Mauléon, je demande l'addition, je suis pressée!
—Oui, oui, je comprends, je suis trop familière. Avec vous, il n'y a pas moyen de s'y tromper! Vos cils parlent malgré vous: ils se rapprochent, ils frémissent quand vous êtes fâchée; ils s'étalent pour dire merci...
La grande jeune fille, debout à côté du bureau de la crémière, ne put s'empêcher de rire.
—C'est vrai, dit-elle, mes camarades m'appellent quelquefois «mademoiselle aux yeux plissés».
—Ah! la jolie poupée vivante que vous faites! Et sage, avec cela! Dites, mademoiselle Evelyne, vous m'accorderez bien deux minutes; j'ai à vous...
La crémière s'interrompit:
—Mais enfin, Louise, donnez donc un carafon au 4. Monsieur attend depuis cinq minutes!
En parlant, madame Mauléon s'était penchée, pour désigner le client du 4, et le tablier de linon à bretelles, qu'elle portait, se sépara du corsage et fit poche. Elle aimait le blanc, madame Mauléon. Elle avait des manches de toile toujours immaculées, un comptoir comme une petite chaire de professeur, mais tout recouvert de faïence blanche, et sur lequel, à gauche, à droite, encadrant la patronne et complétant l'harmonie, se levaient des piles d'assiettes et des flacons de lait «double crème». A gauche encore, il y avait mademoiselle Gimel, dont les deux poignets touchaient la tablette du comptoir, et laissaient libres les deux mains, gantées, petites, et qui tapotaient inconsciemment l'une contre l'autre. On eût pu la prendre pour une pianiste jouant un air sur un clavier de songe; mais elle ne savait pas la musique, et c'était simplement une dactylographe, habituée à faire mouvoir ses doigts, et qui composait cette phrase muette:
—Madame Mauléon, vous êtes bavarde; que pouvez-vous bien avoir à me dire? Est-ce la peine de rester là?
Comme elle savait, à deux sous près, le prix de son déjeuner: un petit pain, un œuf au jambon, un verre de lait, elle se mît à étaler la monnaie sur le comptoir.
A ce moment, un client entrait, et madame Mauléon, du regard l'installait, et d'une inclination de tête lui faisait comprendre qu'on le reconnaissait, qu'on allait le servir. Elle appuyait sur un bouton électrique, et Louise, la petite bonne avenante, accourait.
—Voyez au 1, Louise, et vivement!
Mademoiselle Gimel est une fort agréable personne, en effet, et le client qui vient d'entrer, un petit employé de la mairie de la rue d'Anjou, en est déjà tout persuadé. Il la regarde avec intérêt, en dépliant son journal. Mademoiselle Gimel est simplement mise, mais avec soin, comme une Parisienne qu'elle est. Elle n'a d'autre luxe qu'un petit bouquet de violettes piqué à son corsage, un corsage blanc, qui signifie: «Nous sommes au mois de juillet.» La jupe noire ressemble à celle de tant d'ouvrières, qui n'aiment pas le noir, mais qui s'y résignent, parce que c'est une couleur «peu salissante». Le chapeau de paille ne vaut pas six francs: mais les deux roses du dessus ont été choisies, et la mousseline du dessous, le bouillonné qui touche les cheveux, a été délicieusement chiffonné. Mademoiselle Gimel a vingt-deux ans, et en voilà dix au moins qu'elle travaille. Ses yeux sont cernés d'ombre. Madame Mauléon peut les trouver bleus, mais elle se trompe: ils sont gris de lin, avec un peu de fleur si l'on veut, quand ils s'ouvrent en pleine lumière. On dirait qu'ils ont de l'esprit, car ils brillent; mais un psychologue entendu, ou simplement un homme du monde qui causerait avec mademoiselle Gimel de la place de la Concorde à l'Arc de Triomphe, promenade dominicale de la dactylographe et de sa mère, s'apercevrait vite que cette jolie fille a moins d'esprit que de décision, qu'elle est fière, qu'elle cache son cœur, et que cette petite flamme, c'est la volonté d'une enfant de Paris, qui n'a pas peur de la vie, et qui regarde la route avec une prudence secrète et un air amusé. Mademoiselle Gimel est grande et très mince. Elle a le teint pâle, mais vivant, le nez un peu relevé, des lèvres à peine roses au repos, qui deviennent lisses et rouges quand elle rit. Lorsqu'elle a passé à son cou sa chaîne d'argent doré, et qu'elle se promène le dimanche, on la prend pour une jeune femme heureuse, presque riche; les receveurs d'omnibus lui disent:
—Ma petite dame, si vous avez oublié votre monnaie, vous donnerez votre adresse au bureau, voilà tout.
Elle a la sagesse des jeunes filles de grande ville, laquelle est aussi solide que rare, ayant été secouée et éprouvée. Elle a un petit fonds de tristesse, comme beaucoup d'autres, comme presque toutes, mais bien caché et bien gardé. Elle est une tendre avertie, qui placerait sa confiance mieux que ses économies, mais qui n'a point été à même d'en faire l'expérience. Avec madame Mauléon elle-même, elle est encore défiante, elle ne s'avance pas, et c'est pourquoi elle n'a pas l'air d'attacher la moindre importance aux propos de la crémière. Pourtant, elle n'est plus aussi pressée qu'elle paraissait l'être: elle n'a pas de témoin gênant; l'employé de mairie lui importe peu, et la servante Louise n'entend rien quand elle marche.
—Je vous disais donc, reprit madame Mauléon, qu'il y en a beaucoup qui voudraient vous ressembler. J'ai l'idée que vous ne resterez pas longtemps mademoiselle Evelyne.
Les deux mains de mademoiselle Gimel se dressèrent comme un écran pour repousser l'offre.
—Ne plaisantons pas, madame Mauléon! Dans notre métier, on n'a pas le temps de songer à ce qui n'arrive pas. Voilà les quatre-vingt-dix centimes.
—Et si je vous disais que le lieutenant est revenu hier chez moi?
—Hier?
—Hier, presque au moment où vous entriez, il sortait; il était sur le trottoir en face.
Mademoiselle Gimel regarda la patronne, et ses cils s'abaissèrent, et ses yeux se firent doux comme si elle regardait une belle étoile. Mais ce n'était qu'un oubli. Elle sourit.
—Je ne l'ai pas vu, répondit-elle. C'est vraiment dommage.
—Il vous a bien vue, lui! Il est resté là, dehors, devant la porte, comme s'il y avait eu un accident dans la rue, tout le temps, je suppose, que vous avez été debout, visible encore au-dessus des rideaux.
—Et après?
—Il est parti.
—Allons, tant mieux! Au revoir, madame Mauléon!
—A demain, mademoiselle Evelyne.
La jeune fille sortit, suivit la rue Boissy-d'Anglas, où se trouvait la crèmerie, et remonta le boulevard Malesherbes. Elle allait très lentement. Il était une heure dix, et, pourvu qu'elle fût rentrée à une heure vingt-cinq à la banque Maclarey, elle aurait encore cinq bonnes minutes d'avance sur mademoiselle Raymonde et sur mademoiselle Marthe, qui déjeunaient chez elles, dans le quartier des Ternes.
Le soleil très chaud fondait l'asphalte. La joie habitait cette lumière d'été faite encore pour l'accroissement de la vie, et elle rendait plus rapide et plus souple la marche des promeneurs de tout âge qui descendaient ou remontaient le boulevard. Les voitures éventaient la chaussée, et la poussière s'élevait, blonde, jusqu'au troisième étage. Dominant le bruit des cornes, des sirènes et des roues, la dispute de deux hommes fit s'arrêter Evelyne. L'auto avait failli renverser le fiacre. Le cocher injuriait le chauffeur, la rivalité professionnelle rendait les propos vifs. L'homme au cheval criait:
—Espèce d'aristo! Va donc, roulotte! Va donc, fume toujours!
Le mécanicien répliquait:
—Voyez donc l'autre avec son moteur à crottin! A la remise, vieux, à la remise!
Trente passants riaient, se groupaient devant l'endroit où l'auto, une surprenante voiture couleur d'acajou, achevant sa courbe avec l'allure glissante d'un navire qui accoste, se rangeait et s'arrêtait à deux centimètres du trottoir. Evelyne n'avait pas vu encore une berline aussi spacieuse: siège, coupé, et, derrière le coupé, séparé par une vitre, un troisième compartiment.
—C'est pour la dame de compagnie, expliqua un ouvrier.
Evelyne était au premier rang. Elle admirait l'aménagement intérieur, les glaces biseautées, l'étoffe de soie capucine, la poche gonflée de cartes, la longue-vue logée dans une gaine de cuir au plafond, et puis, sur le toit, les malles et le jeu complet de pneus arrimés comme des barils sur un pont de navire.
—Comme ça doit aller loin! dit-elle. On voudrait être la dame de compagnie!
—Eh bien! mademoiselle, si j'étais le maître, votre place serait à l'intérieur, pour sûr!
Elle avait donc parlé tout haut? Elle tourna la tête, prit son air offensé, les sourcils rapprochés, et aperçut un jeune employé à barbe fine, à profil fin, relieur, graveur, décorateur, un peu gouailleur en tout cas, et artiste, qui se tenait en arrière, un carton sous le bras; puis, éclatant de rire:
—Merci, dit-elle, j'aime mieux ne pas me faire rouler!
Elle fendit le groupe, qui s'ouvrit devant cette belle fille qui riait; elle n'eut pas l'air de remarquer le petit salut de la tête fine et barbue, et elle reprit sa route, vivement, dans le soleil.
Elle aurait voulu entrer dans le parc Monceau et faire le tour d'une pelouse: c'était sa campagne préférée. Elle tira sa montre et tourna court, à gauche: impossible de prendre une pareille liberté. La direction de la banque avait remis un travail urgent au bureau des dactylographes. Si Evelyne tardait, mademoiselle Raymonde ne manquerait pas de faire remarquer à M. Maclarey, en la personne d'un employé supérieur, que mademoiselle Evelyne prenait des permissions bien singulières, «sans doute parce qu'elle était jolie». Ah! quelle impardonnable inégalité! Presque toutes les difficultés du métier venaient à mademoiselle Gimel de ce qu'elle avait un visage agréable, et ce je ne sais quoi, en outre, qui fait qu'une femme en jalouse une autre, même à beauté égale.
Pendant qu'elle s'acheminait vers la banque Maclarey, les clients emplissaient la crèmerie: quelques ouvriers,—comme on ne pouvait se faire servir que de l'eau, du lait et de la bière, ils étaient rares chez madame Mauléon,—des employés des postes, une comptable d'une grosse maison de confiserie, un jeune homme qui devait être étudiant, ou avocat stagiaire, à moins qu'il ne fût assureur, car il avait toujours sous le bras, en entrant, une serviette en maroquin, qu'il déposait sur une chaise, avec ses gants et son chapeau de soie. Onze personnes. La petite salle était presque pleine. Il ne restait qu'une seule place. Madame Mauléon, magnifique de contentement, s'épanouissait au cliquetis des assiettes, baissant la tête et présentant ses bandeaux bruns aux reflets du jour, les yeux à demi clos sur des comptes faciles, ou bien elle avançait une soucoupe, une tasse, une assiette, rassurait d'un geste le client pressé, gourmandait à demi-voix l'unique servante, Louise. Celle-ci faisait des prodiges. Elle avait une manière de glisser sur les dalles saupoudrées de sciure de bois, de pousser du pied la porte de la cuisine, de revenir avec quatre ou cinq assiettes pleines, de les distribuer, sans jamais se tromper; elle avait une allure souple, un geste sûr, des yeux noirs qui voyaient tout, une manière preste de dire: «Je sais; tout à l'heure je reviens», qui eût fait l'admiration d'un maître d'hôtel. Il faut croire que les spécialistes manquaient dans la salle. Nul ne pensait à faire à la petite bonne les compliments qu'elle méritait le mieux. Elle entendait d'autres hommages, discrets à cause de la présence de madame Mauléon; elle les accueillait avec indifférence, comme quelqu'un qui n'a pas le temps. Ce n'était pas une sotte. Quand le commis des postes, ayant sucré son café, tira de sa poche et disposa en éventail cinq billets de la loterie des Enfants scrofuleux de la Seine, et demanda: «Mademoiselle Louise, s'il vous plaît, pour que je gagne, choisissez pour moi deux billets, je rends les autres», elle répondit:
—Non. Vous avez la main heureuse. Si je gagne...
—Vous partagez?
—Pas tout à fait, mais je vous embrasse.
—Pas gêné! Ça vous ferait deux gros lots à la fois!
Et elle enleva la cafetière. On riait. Madame Mauléon elle-même approuvait, parce que la plaisanterie n'avait pas ralenti le service. L'employé sortit, l'éventail de billets encore ouvert au bout des doigts. A ce moment même, le lieutenant entrait. Il était en civil. Sans répondre à l'inclination de tête de madame Mauléon, sans paraître même la remarquer, il s'assit devant une table sur laquelle étaient servis des hors-d'œuvre, et se mit à croquer un quartier d'artichaut. On vit, sous ses moustaches, toutes ses dents qui étaient blanches, pointues et ardentes. On eût dit qu'il riait. Il mangeait, comme font les êtres jeunes et affamés, qui ont toujours l'air d'attaquer une proie. C'était un de ces hommes, nombreux en France, qu'on peut appeler des soldats nés. Sous le front, nettement et fortement encadré, sous les sourcils droits, courts, brusquement arrêtés, les yeux, d'un brun de vêtement de travail, semblaient sans curiosité. Quand on rencontrait leur regard, on sentait devant soi une âme disciplinée, une pensée continue, forte, que les images intéressaient peu et ne brisaient jamais. Un gamin avait crié, un jour:
—C'est un revanchard!
Il avait deviné juste: un homme de peu, mais qui portait en lui l'image de la France, et la petite lampe allumée devant. Les traits du visage étaient réguliers, mais d'un modelé rude, et la mâchoire, par exemple, un peu avançante et carrée en avant, se relevait près de l'oreille à angle droit, et partout l'os affleurait la peau. Les moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser au coin des lèvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce devait être un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de sous-officier retraité, ou de minime propriétaire, qui ont appris, dès l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrière et en vivre, et qui ont, tout aussitôt, choisi l'armée, sachant qu'elle les laisserait pauvres, mais la préférant à tout, parce qu'elle répond chez eux à une passion d'autorité, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au régiment le goût de l'ordre, de la préparation minutieuse des moindres entreprises, des besognes manuelles, de la stricte économie, et aussi une facilité de compagnonnage avec le soldat, une serviabilité précieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie noblesse, et pour des raisons autres, ils ont été, ils sont la force, l'élément traditionnel du commandement, le cadre normal de l'armée. Souvent, ils passent par les écoles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont méthodiques, sérieux et braves. Un chef qui connaît l'espèce, et qui ne les heurte pas, peut faire d'eux des héros. Ils parlent peu. Quand ils ont le temps, ils rêvent, mais le sentiment est un subordonné.
Louis Morand n'était pas depuis longtemps le client de madame Mauléon. Elle savait peu de chose à son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le permettaient pas. Quand le lieutenant eut achevé son déjeuner, il s'approcha du comptoir, et madame Mauléon sourit.
—Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait faim, je suppose!
Louis Morand inclina légèrement la tête.
—C'est de son âge! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait d'autre réponse que celle des pièces de monnaie rapidement posées sur la faïence.
La plupart des clients avaient quitté la salle. Madame Mauléon insista:
—Et puis, le métier, n'est-ce pas? Vous faites l'exercice loin d'ici, je parie?
—A Bagatelle ou à Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand.
—Rien que ça! Et vingt-cinq degrés à l'ombre. Vous avez trimé! Je ne m'étonne pas que vous ayez bon appétit!
Elle était ravie d'avoir obtenu deux mots du lieutenant; elle souriait, elle triomphait, elle voulait retenir ce client peu parleur, et, le rappelant d'un geste arrondi de la main, car il se détournait:
—Dites, monsieur le lieutenant, je vous assure que j'ai là des clients qui ne la respirent pas souvent, «la bonne air» de la campagne. Tenez, la jolie dactylographe de la banque Maclarey...
Il fronça les sourcils et dit négligemment, mais sans chercher à quitter le comptoir:
—Je ne sais pas qui vous voulez dire.
—Mais si, la jeune fille qui entrait l'autre jour, comme vous sortiez. Elle déjeune toujours avant vous; vous l'avez regardée, de votre trottoir, là-bas. Une jeune fille comme on en voit guère, je vous assure: c'est joli, c'est sage, c'est travailleur.
Les lèvres du lieutenant s'allongèrent de quelques millimètres, brusquement, et, aussitôt, reprirent la ligne normale.
—-Allons, au revoir, madame Mauléon!
—Au revoir, monsieur le lieutenant... A l'honneur, une autre fois.
Il n'entendit même pas. Il gagnait la porte, d'un air grave, au pas de marche, préoccupé de donner une idée avantageuse de l'armée française, de son sérieux, du bon emploi qu'elle fait du temps, aux trois derniers clients, qui regardaient l'officier s'éloigner.
—N'empêche, pensa madame Mauléon, qu'il a jeté un coup d'œil sur la table que je lui montrais, et qui est celle de mademoiselle Evelyne. Il se souvenait donc de quelque chose. C'est un jeune homme très bien, mais froid. Défunt Mauléon ne serait pas parti si vite, quand on lui parlait d'une jeune fille. Il était artiste!... Celui-ci, je ne sais pas.
Elle approfondit ces pensées, les yeux levés vers les vitres qui versaient dans la crèmerie la lumière presque éblouissante de la rue Boissy-d'Anglas.
C'était l'heure où Paris tremble moins, frémit moins, où le bruit diminue, où, dans les quatre mille veines que sont ses rues, la vie se ralentit et la fièvre tombe. Il faisait très chaud. Les passants marchaient sur l'asphalte comme sur du feutre, et sentaient leurs talons s'enfoncer dans le trottoir. Beaucoup d'employés dormaient en gardant le magasin, le ministère, la fabrique. C'était l'heure où le travail va reprendre dans les chantiers et dans les bureaux. Il y avait des têtes jeunes, qui, en franchissant une porte, se retournaient un instant vers la découpure bleue du ciel, par où la vie coulait.
Mademoiselle Gimel était entrée dans le cabinet où travaillaient les trois dactylographes de la banque, lorsque la dictée de la correspondance ou la tenue d'un Conseil d'administration ne les appelait pas dans un des salons. Trois tables disposées le long du mur, près des fenêtres; trois chaises, trois machines; un cartonnier et un porte-manteau, au fond, meublaient la pièce. Evelyne enleva son chapeau.
—Avez-vous chaud, ma chère! Est-ce qu'on vous aurait suivie?
La jeune fille releva ses cheveux, et, sans répondre, s'assit devant la machine qui était la seconde.
La même voix reprit:
—Ça ne vous va pas, vous savez; vous êtes d'un rouge!
La titulaire de la table la plus voisine de la porte, mademoiselle Raymonde, en voyant entrer Evelyne, s'était arrêtée d'écrire, et, penchée en arrière, la regardait, avec une expression qu'elle croyait rendre moqueuse, mais qui trahissait, malgré elle, son âme de souffrance et de révolte. Cette petite femme, proche de la quarantaine, tout en nerfs et en yeux, se sentait vaincue, ou sur le point de l'être, et elle se vengeait de la vie en détestant quelqu'un. Mademoiselle Raymonde était la plus ancienne des dactylographes de la maison, quelque chose comme le chef de la dactylographie. Elle en tirait vanité; elle pouvait dire à Evelyne ou à Marthe, ses deux compagnons d'atelier: «Je suis en pied, mesdemoiselles, je suis la première ici»; mais elle n'ignorait pas que M. Maclarey tenait peu de compte de l'ancienneté, qu'il exigeait de la vitesse de main, de l'exactitude, de la divination, de la finesse d'oreille, pour entendre les mots prononcés en sourdine ou bredouillés, quand il dictait, et que toutes ces virtuosités-là se perdent peu à peu. Vieux caissier, oui; vieille dactylographe, non. Elle en voulait à mademoiselle Marthe et à mademoiselle Evelyne d'être jeunes, et à mademoiselle Evelyne, en outre, d'être jolie. Elle avait remarqué, dès le premier jour, les préférences des employés de la banque pour cette grande employée qui marchait comme une dame sur les tapis du Conseil, et qui portait de la lumière autour de son front jeune.
Mademoiselle Raymonde avait ce visage flasque et à demi fondu qu'on observe si souvent chez les femmes du monde qui veillent trop, des cheveux tout las d'être blondis et ondulés, un teint qu'il fallait poudrer, des lèvres et des paupières pâles. Mais, en ce moment, cette figurine de Saxe craquelée, ranimée par la colère, en était aussi rajeunie. Mademoiselle Raymonde, malgré la chaleur, avait sur les épaules un tour de cou en gaze de soie qui lui seyait. De sa main gauche, exaspérée et tremblante, elle en pinça l'extrémité.
—Tout à l'heure, dit-elle, quand on viendra demander une employée pour le Conseil des Huileries de Mogador, faites-moi le plaisir de ne pas vous proposer. C'est mon droit.
—Mais je ne vous le dispute pas! répondit Evelyne. Je ne me propose jamais. Pour ce que c'est amusant, les Huileries de Mogador!
—Suffit, on vous connaît!
Mademoiselle Marthe, très noire, coiffée en bandeaux, et qu'on eût prise pour une étudiante, entrait dans la salle pour reprendre son travail. Comme elle avait beaucoup de raideur dans les mouvements, ses camarades la surnommaient Monolythe.
—N'est-ce pas, Monolythe, on la connaît, cette demoiselle? Elle vous a des manières de se faire bien voir des patrons! On sait par quels moyens vous arrivez!
Evelyne, que la promenade avait mise de bonne humeur, leva les épaules.
Mademoiselle Marthe eut un sourire de mépris qui tira en bas ses lèvres duvetées et ses paupières aux longs cils. On entendit le flottement et le bruit de cassure des feuilles de papier remuées, puis le coup sec d'une lettre frappant la feuille, puis dix, puis cent coups menus, tout pareils, qui se répondaient. Les trois femmes s'étaient remises à dactylographier. La porte s'ouvrit. Le jeune M. Amédée, l'un des employés pour les ordres de bourse, avança, dans l'entre-bâillement, sa tête carrée, qu'essayait d'allonger une barbe en pointe trop clairsemée et qui laissait voir toute la charpente de la mâchoire et du cou.
—Mesdemoiselles, l'une de vous, s'il vous plaît, pour le Conseil des Huileries...
—Voici, monsieur, j'y vais!
Mais le jeune homme, comme s'il n'avait pas entendu mademoiselle Raymonde, reprit:
—Mademoiselle Evelyne, voulez-vous venir?
Evelyne se leva. Elle évita de regarder ses compagnes, et emporta son cahier de sténographie. Derrière elle, les petits claviers se remirent à battre furieusement. Puis, l'une des dactylographes s'interrompit, et éclata en sanglots.
L'après-midi s'acheva; la lumière décrut très lentement; la chaleur resta étouffante. Quand la nuit fut venue, les fenêtres, peu à peu, s'ouvrirent sur cette braise impalpable des poussières que les hommes, les bêtes, les machines, la trépidation des pavés et des murs, chassaient en haut, par la coupure des rues. Chacune des cellules, riches ou pauvres, où les hommes vivent, les uns au-dessus des autres, était reliée ainsi, plus étroitement, à ce grand courant trouble de mouvement et de bruit qui baigne nos maisons jusqu'aux heures voisines du jour. Chacune recevait, en même temps, un peu de l'air frais qui tombait, par lames, dans la fournaise. Cela ne donnait point de pensée, mais cela écartait l'épouvante qu'est, pour beaucoup, la solitude de la nuit; cela suffisait pour entretenir le demi-sommeil du rêve et du repos.
Madame Gimel, qui habitait au quatrième étage, rue Saint-Honoré, non loin du Nouveau-Cirque, avait ouvert, comme tout le monde, la fenêtre de sa chambre. Elle se tenait assise près du balcon; elle voyait assez clair, grâce aux becs de gaz et aux reflets des façades, pour coudre les plis d'un corsage blanc, qu'elle achevait. Car elle travaillait, jusque vers cinq heures, dans les bureaux d'une maison de gros du quartier de la Banque, et, le soir, elle trouvait le moyen de faire encore quelque ouvrage de lingerie fine. En arrière, dans l'ombre, quelqu'un se taisait et songeait. Madame Gimel, par moments, se redressait; elle tournait la tête, et, bien qu'elle ne vît qu'une forme immobile, étendue dans le fauteuil bergère, elle s'épanouissait. Elle demanda:
—Si tu allumais la lampe?
Une voix répondit:
—A quoi bon, maman? Cela repose si bien, l'ombre! Je trouve qu'il fait délicieux.
—Pas moi.
Il se passa une demi-minute. Dans le précipice de la rue, en bas, le gros omnibus des Ternes cria de ses quatre moyeux freinés subitement; des jurons sans paroles, des ronflements de moteur, des murmures de badauds, s'élevèrent en vagues. Puis, comme si le flot avait déferlé, il y eut accalmie, roulement sourd, et un petit frisson de la terre secouée par le retrait des masses pesantes qui s'étaient de nouveau mises en mouvement.
—Je ne me plains pas... Je pensais au temps où tu seras mariée.
—Moi, je ne vois pas si loin que vous. Vous seriez contente?
—Pas trop: je n'ai que toi. Mais, tout de même, tu as l'âge...
—Vingt-deux ans, oui, bien sonnés, et puis?....
—Tout le reste: un courage de Parisienne, un métier, une frimousse, des dents blanches... Ah! oui, qui en veut des perles, vrai collier, deux rangs, pas une fausse!
—Mais, maman, il n'y a que les messieurs qui n'épousent pas qui les admirent! Quelles idées vous avez ce soir, en effet!
Dans le fond de la chambre, Evelyne riait, et ses dents blanches mettaient un peu de lumière dans l'ombre. Il y avait les marges blanches d'une gravure et une statuette en ivoire, haute d'un doigt, qui luisaient de même. Evelyne, assise sur une chaise basse, avait posé sur sa robe et abandonné aux plis de l'étoffe ses mains qui luisaient aussi, très vaguement. Elle dit,—et madame Gimel devina que sa fille ne riait plus:
—Alors, votre pressentiment de mariage n'est fondé sur rien?
—Sur rien.
—Est-ce curieux! J'en ai un tout pareil à vous offrir. Aucune raison, et le cœur en voyage. C'est le mois qui veut ça.
Elle se leva, et s'en alla vers la vieille femme qui laissa tomber son ouvrage et leva les bras. Près de la fenêtre, sans s'inquiéter des voisins, dans le demi-jour que versait la rue, Evelyne embrassa madame Gimel, qui garda, près de sa tête blanche, la tête blonde, et qui songeait à tout le bonheur passé, comme si un événement en avait marqué la fin, tandis qu'Evelyne songeait à tout le bonheur à venir, bien qu'elle n'aimât personne et que rien ne fût changé dans sa vie. Et elles ne se parlèrent plus, quand elles se furent séparées, quand Evelyne se fut assise, tournant le dos à la rue, à côté de sa mère, et que celle-ci eut repris son aiguille, dont le petit crissement régulier se perdait, comme tant d'autres, dans la rumeur de la ville. Elles pensaient, l'une et l'autre, au mariage d'Evelyne. Et, toute vague qu'elle fût, cette pensée les divisait déjà. Madame Gimel songeait que, si Evelyne se mariait avec le bottier Quart-de-Place ou avec un autre, l'intimité de vingt années ne continuerait pas, malgré le serment qu'Evelyne, dans ses jours d'expansion, faisait d'une voix si grave et si ardente, avec toute son âme dans ses yeux:
—S'il veut me séparer de vous, je le refuse!
Evelyne, qui avait moins d'imagination, repassait simplement dans son esprit les mots de la crémière; elle n'y croyait pas; elle aurait voulu savoir, pourtant, s'il y aurait une suite.
—On a vu des choses plus étonnantes, pensait-elle. Si j'étais aimée, il me semble que je reconnaîtrais vite s'il me trouve seulement une jolie femme, ou bien, et je ne l'aimerais qu'à cette condition-là, s'il a confiance, s'il comprend que je puis être une amie, une force, une ménagère, une vraie femme, et même une dame, pourquoi pas?
Le temps s'écoulait; elle ne pensait pas du tout à madame Gimel. Et c'est pourquoi, deux ou trois fois, elle se reprocha l'égoïsme de cette paresse et de ce silence, et mit la main sur les mains de sa mère, qui s'arrêtait de coudre, tout attendrie.
Dans la chambre, qui était basse d'étage et de moyenne largeur, madame Gimel s'était ingéniée à loger tous les meubles qu'elle avait hérités de son mari: un canapé et quatre chaises de velours vert, une crédence noire qu'elle croyait être Renaissance, un lit debout du même style, et que recouvrait une courtepointe, également de velours vert, coupée par deux bandes de tapisserie à la main. La pièce était sombre; madame Gimel la trouvait de haut goût. Quand le jour baissait, les marges de bristol qui encadraient la photographie pendue en face du lit prenaient une importance extraordinaire, et faisaient comme une gloire autour du portrait de feu M. Gimel, ancien adjudant de la garde républicaine.
II
LE CAHIER
Evelyne Gimel, comme tant d'autres de sa condition, avait un cahier sur lequel,—irrégulièrement, d'ailleurs,—elle notait certains menus faits de sa vie, des dates, des vers qu'elle avait lus, et des «impressions de théâtre». Le cahier, en tout, avait trente-deux pages. Il s'accrut tout à coup de dix pages nouvelles. Et voici ce qu'elles racontaient:
Samedi, 6 juillet 190...
«Ce matin, il m'est arrivé quelque chose de nouveau. Je n'ose pas dire de doux, car on ne sait jamais, quand on n'a pas de dot et qu'on est un peu jolie, si on doit se réjouir d'une attention ou s'en offenser. Mais, malgré moi, je ne me sens pas offensée. D'abord, lui, il paraît extrêmement sérieux; il ne rit pas avec madame Mauléon; je l'ai observé, il ne fait même pas attention aux gens qui entrent, qui sortent, ou à la petite Louise, qui sert... Justement, c'est ce qui a commencé à m'émouvoir: il n'a regardé que moi. Je suis arrivée tard dans la crèmerie... J'avais fait tout un tour, dans le parc Monceau, en sortant de chez Maclarey, au risque d'être grondée par l'aimable Raymonde. La raison? Tout simplement le souvenir de cette plaisanterie de madame Mauléon, qui voulait que cet officier, son client, m'eût remarquée au moment où je sortais de chez elle... En le rencontrant, je verrais bien. Il était là, justement, à sa table; il m'a regardée au moment où j'entrais. J'entrais pour lui, mais il n'en savait rien. Et je ne puis pas dire qu'il a manifesté de l'émotion, ou de l'admiration; mais, quand il a vu que, moi aussi, je le regardais,—oh! comme les autres,—il a baissé les yeux; il n'a pas «insisté», et c'est déjà très gentil; c'est une preuve qu'il ne me méprise pas. Je me suis assise à la table qui est en face du comptoir, près de la glace. Elle me dévorait à coups de paupières, madame Mauléon; elle m'assassinait de sourires. Elle avait l'air de me dire:
»—Enfin, petite, vous voilà venue à l'heure où il déjeune, bravo! Mais tournez donc la tête, rien qu'un peu, à droite.
»Je n'avais pas l'air de comprendre. Cependant, à gauche, dans la glace, sans avoir besoin de faire le moindre mouvement, je voyais toute la salle. Et je n'eus pas de peine à découvrir que j'étais l'objet d'une étude. Il procédait à petits coups, sournoisement, quand il supposait que je ne pouvais pas le voir. Je sais bien que la crèmerie n'offrait pas beaucoup de sujets d'intérêt. Trois, tout au plus: moi, une employée de chez Piver, qui n'est pas laide, et une passementière que j'ai rencontrée déjà, et qui est peu farouche. Il ne regardait que moi, mais discrètement, comme si je l'intimidais. Moi, intimider quelqu'un! Il me semble que cela est curieux! Un compliment m'aurait moins flattée. Je suis partie la première. Je ne crois pas avoir mis dix minutes à déjeuner.»
Lundi, 8 juillet.
«Je l'ai revu. Cette fois, c'est à peine s'il a levé les yeux de mon côté; mais il n'a pas regardé ailleurs. Madame Mauléon m'a appelée près d'elle, quand elle a vu que je voulais payer mon déjeuner à la petite Louise.
»—Je crois, en vérité, qu'il en tient pour vous, mademoiselle Evelyne. Hier dimanche,—vous n'étiez pas là, naturellement,—il m'a demandé toutes sortes de renseignements.
»—Lesquels? Sur qui?
»—Sur vous! Que faisiez-vous? Est-ce que je vous connaissais depuis longtemps? Quel âge aviez-vous exactement?
»—C'est drôle.
»Je disais: c'est drôle. Je pensais tout autre chose. Mais j'ai ri pour ne pas avoir l'air trop naïve.
»—Vingt-deux ans, ma chère madame Mauléon, et assez de vertu pour me défier des hommes qui me trouvent bien.
»J'avais le cœur troublé, en vérité... Il faut si peu de chose, même quand on se croit sûre de soi!»
Mardi, 9 juillet.
«J'ai mis longtemps à déjeuner, d'un œuf et d'un morceau de pain... Personne n'est venu, puisqu'il n'est pas venu, lui. Suis-je oubliée, déjà?»
Lundi, 15 juillet.
«Lendemain de fête nationale. Pour moi, la fête, c'est aujourd'hui. Depuis huit jours, je n'avais aucune nouvelle. Et, ce matin, oh! je ne l'ai pas seulement revu, il m'a parlé; il m'a presque avoué. Et même tout à fait, je crois. J'écris pour être plus sûre, pour pouvoir mieux réfléchir au sens des mots, aux détails, en relisant mon cahier; peut-être aussi pour le plaisir qu'il y a, quand un sentiment vous naît dans le cœur, à le confier à quelque chose, faute de quelqu'un. Donc, c'est moi qui suis entrée la première, et je n'étais pas là depuis cinq minutes qu'il est entré lui-même. Du premier coup, j'ai compris non seulement qu'il me cherchait, mais que cette rencontre allait être une date dans ma vie. Nous étions presque seuls; avec nous, rien qu'un client de hasard, et puis la petite parfumeuse de chez Piver, qui regardait son bifteck avec ses yeux de myope. Madame Mauléon avait pâli, comme il arrive quand elle se trompe dans une addition. M. Morand s'est assis, à gauche, quand j'étais à droite de la salle, et s'est plongé dans la lecture d'un journal; mais je voyais bien qu'il ne lisait pas; ses yeux ne quittaient pas le titre d'un article; il ne commandait rien à la servante, debout près de lui, et qui, inoccupée un moment, remuait en mesure sa tête rose, son pied gauche et la serviette pliée qu'elle portait sur le radius (appris ce mot-là à l'école), pour dire:
»—Quand monsieur le lieutenant daignera s'apercevoir que je suis là!
»Il ne s'apercevait de rien. La petite Piver étant partie, madame Mauléon, qui n'est pas une gourde, s'agita dans sa loge blanche et dit:
»—Monsieur le lieutenant, vous m'aviez promis de m'apporter un souvenir de votre pays!
»Il tressaillit comme un homme qui entend sa condamnation,—j'imagine,—et balbutia, gêné, essayant de sourire et fouillant dans sa poche:
»—En effet, madame, je crois que je l'ai là, sur moi...
»Il se leva, pendant que la petite Louise, pour le laisser passer, se retirait à reculons, et il alla vers le comptoir de madame Mauléon, mon amie, et je vis qu'il lui montrait une série de dessins, ou de cartes postales, et elle remerciait, et il expliquait, et j'entendais des mots coupés d'exclamations, une espèce de duo, incompréhensible à peu près autant que les paroles d'un ensemble à l'Opéra:
»—Parfaitement, ma mère est seule.
»—Cinquante ans?
»—Non, cinquante-sept.
»—Joli petit pays!
»—Que dites-vous là! Grand, immense, madame Mauléon!... Et voici... Nous avons été deux... A peine de quoi vivre... Heureux quand même, allez! Cela s'appelle le Valromey.
»—Vous dites?
»—Valromey, un vieux mot; vallée des Romains.
»Un rayon de soleil touchait la glace de gauche, et rebondissait sur le comptoir et sur l'épaule de la crémière. Madame Mauléon se pencha.
»—Mademoiselle Evelyne, venez donc voir les jolies cartes postales que monsieur Morand m'a apportées... Monsieur Louis Morand, lieutenant au 28e de ligne.
»Il se détourna, salua très bas, comme font les gens de bonne société qu'on présente à une dame, et, avec une décision, une audace que je n'eus pas le temps de goûter et qui me troublèrent tout de suite, il rassembla les cartes postales et vint à moi:
»—Si elles pouvaient vous intéresser, mademoiselle, j'en serais bien heureux.
»Quelle situation! Je déjeunais, ou je faisais semblant; j'avais devant moi un couteau, une fourchette, un verre et je ne sais quoi dans une assiette, et c'est à ce moment-là, sans que j'aie pu rien prévoir, que M. Louis Morand m'adressa la parole pour la première fois! J'avais si peu pensé que cette minute fût proche, ou même possible, que j'avais mis mon corsage de tous les jours et même, sous mon col droit, une cravate bleu vif, que maman m'a donnée et que je n'aime pas. Je me levai, je fis trois pas, non pour me rapprocher de lui, mais pour me placer derrière la table voisine, qui était libre et nette, et je dis:
»—Mais, monsieur, je veux bien. Nous serons mieux, ici...
»Je me sentais bête et timide, ce qui ne m'est pas habituel. Je me rends compte que je devais avoir l'air d'une pensionnaire, comme ils disent, moi qui n'ai jamais fait d'autres études que celles de la primaire, et comme externe! Je baissais les yeux. Il me suivit et se mit, non pas devant moi, mais tout à côté, très près. Il est plus grand que moi d'une tête. Sur le marbre, il étala dix cartes postales, comme un jeu. Il avait l'air de deviner qu'il avait de l'atout.
»—Un pays que vous ne connaissez pas sans doute, mademoiselle, l'Ain, des montagnes, comme vous voyez: la Dent du Chat, le Colombier; de ce côté, le lac du Bourget... Est-ce que cela vous plaît, mademoiselle?
»—Je connais si peu la campagne, monsieur. La rue Saint-Honoré, songez donc!
»Je n'osais pas le regarder. La main qu'il avait posée sur la table se crispa, puis s'allongea de nouveau et saisit une nouvelle image. Il a la main longue, sèche, les phalanges fines et les articulations fortement nouées; c'est la main d'un fort et d'un sentimental. Madame Mauléon, immobile d'inquiétude, devait interroger mon visage.
»—Alors, ceci, mademoiselle? La haute vallée du Valromey, si vous y passiez, vous étonnerait au moins, j'en suis sûr. Ce sont des villages dans une grande cuve fraîche et verte, que remplit le vent des montagnes. En hiver, nous avons souvent un mètre de neige.
»Il hésita un instant, prit une nouvelle carte postale, la retourna, et, mettant le doigt sur une tache d'un gris clair:
»—Voici notre maison. Elle est connue, là-bas, comme le Louvre à Paris. Ma mère y habite encore, seule, à présent que je suis parti... madame Théodore Morand.
»Pourquoi me disait-il cela? Le ton de sa voix était subitement devenu autre. Je levai la tête, pas beaucoup, assez pour que mon regard, du coin de mes yeux, pût rencontrer les yeux de M. Morand. Ce lieutenant est un singulier homme: il était aussi pâle, aussi sévère d'expression, que s'il m'eût proposé un duel. Il attendait ma réponse comme si sa phrase avait eu une signification d'une haute importance. Et je crois, en vérité, qu'il avait voulu dire:
»—C'est là qu'habitera, un jour, celle qui sera ma femme, et si vous écoutiez bien, mademoiselle, mon cœur qui est si près du vôtre, vous entendriez votre nom...
»Je l'entendais, monsieur; mais je suis de Paris, et je suis une employée qui gagne sa vie; cela fait deux raisons pour être défiante. J'ai eu l'air de ne pas comprendre, pensant qu'il répéterait plus clairement sa pensée, si je faisais ainsi. Et j'ai dit:
»—En vérité, non: le plus loin que j'aie été c'est Bagnolet.
»Il m'a regardée avec plus d'attention, pour voir si j'étais intelligente, et probablement aussi il a trouvé que je ne m'exprimais pas dans un français très pur.
»Car il a eu un sourire bref, comme un tour de roue d'auto. Puis, négligemment, il a rassemblé les cartes postales, même celles que je n'avais pas vues.
»—Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous avoir montré des choses si peu intéressantes pour vous.
»—Mais comment donc, monsieur, il n'y a pas d'offense: au contraire.
»Il a repris sa place, et moi j'ai repris la mienne. Madame Mauléon, très émue, et qui croit toujours qu'il n'en paraît rien, s'est remise à contempler le soleil à travers les vitres. Je n'ai plus avalé une bouchée de pain, j'ai laissé dans sa soucoupe une portion de cerises. Le lieutenant a bu d'un trait un verre de café, et il est parti, sans dire un mot à la crémière. En passant à côté de moi, il a salué militairement, et comme il aurait salué madame Mauléon, rien de plus, rien de moins.
»Quand il a eu fermé la porte, je me suis levée, moi aussi. Et ce n'a pas été long:
»—Expliquez-vous, madame Mauléon, qu'est-ce que cela signifie?
»—Qu'il vous aime, ma petite.
»—Parlez plus bas: vous avez un client.
»—Il est sourd... Mais vous voilà toute pâle, ma belle. Qu'avez-vous?
»—C'est qu'il fait froid dans votre boîte.
»—Vingt-six degrés: vous appelez ça froid? Allons, avouez donc! Vous en tenez pour lui, vous aussi.
»—Vous plaisantez, je ne le connais pas!
»—On aime toujours avant de connaître. Et puis, vous allez le connaître, il ne souhaite que cela... Approchez encore, que Louise n'entende pas: il vous demande un rendez-vous.
»—A moi! mais je ne suis pas de celles-là!
»—Vous vous fâchez? Vous ne le connaissez pas, en effet! Eh bien! voici les mots mêmes qu'il m'a dits, je vous les répète:—Vous demanderez, madame Mauléon, si Mademoiselle Gimel voudrait bien me faire l'honneur de m'accorder dix minutes d'entretien.
»—Il a dit: «l'honneur?»
»—Mais oui.
»—Vous êtes bien sûre?
»—Je l'entends encore: l'honneur, l'honneur, je le jurerais!
»—Alors, je dois accepter. L'honneur! C'est pour le bon motif! c'est... Ah! je vous en prie, madame, ne me donnez pas une fausse joie. Je ne suis qu'une pauvre fille. J'ai l'air de plaisanter souvent, mais c'est parce qu'il le faut. Je suis une tendre, tout au fond.
»—Comme moi!
»—Être aimée pour soi-même, c'est une chose qu'on a toujours désiré. Quand elle vient comme ça, tout à coup, vous comprenez...
»—Non, je ris, vous le voyez.
»—C'est la même chose, petite! Qu'on rie, qu'on pleure, le cœur ne sait plus ce qu'il fait. Qu'est-ce qu'il faut que je lui réponde, à votre... amoureux?
»—Pas encore! Je ne sais pas si je lui plairai, quand il aura causé avec moi... Où me conseillez-vous de le rencontrer?... Ah! c'est maman qui va être contente!... Pas chez elle, tout de même?
»—Non, il veut vous parler d'abord, à vous seule, ni chez moi, ni chez vous; un endroit tranquille, sans autobus.
»—Place de la Concorde, alors, à côté de la statue... Ah! non, c'est impossible, toutes mes petites amies croisent par là.
»—Faites cent pas de plus; il vous attendra près de la serre des Tuileries, sur la terrasse à droite, du côté de la Seine, à six heures et demie.
»—C'est cela!
»—L'endroit est parfait. Jusqu'à huit heures, on trouve encore des enfants avec des bonnes. Elles ne s'étonneront pas, vous savez. Elles sont habituées. Et pour quel jour?
»—Mais, demain! Pourquoi tarder? Il désire que ça ne soit pas demain?
»La crémière se mit à rire.
»—Où prenez-vous cela? Mais non! Il est plus amoureux que vous, plus pressé de vous le dire que vous de l'entendre; et, quand je lui dirai «demain», il me demandera:—Pourquoi pas aujourd'hui?
»J'avais cette grande joie qui transparaît et qui se trahit, quoi qu'on fasse. Je m'étais souvent dit:
»—J'aimerai peut-être, mais je ne le montrerai pas, c'est trop bête!
»Je sens bien que je n'ai pas tenu parole. «Être aimée», je goûtais ces deux mots-là, comme, autrefois, je laissais fondre une dragée dans ma bouche. Les passants me regardaient-ils plus que d'ordinaire? Ceux qui portent un secret joyeux s'imaginent qu'ils sont transparents. Ils n'ont peut-être pas tort. A la banque, je ne tenais pas en place. Cette sotte de Marthe, qui se croit artiste parce qu'elle a des bandeaux à la Vierge, n'a pas manqué de faire remarquer que je m'étais dérangée quatre fois pour demander des renseignements à M. Amédée, dont je copiais le rapport; mais Raymonde, qui est plus experte et plus méchante, a pris le rapport achevé, sur une table, sous prétexte de l'examiner, et elle est allée le porter elle-même au jeune secrétaire. J'ai laissé faire. Elle est restée longtemps. Elle est revenue avec les yeux plus rouges que de coutume. Il paraît qu'elle a fait la scène la plus incroyable,—c'est de M. Amédée que je tiens le détail: il m'a parlé, à la sortie,—la scène de jalousie. Ah! bien placée!
»—Il y a vraiment, monsieur, une préférence que je ne m'explique pas, pour mademoiselle Evelyne. Je suis la plus ancienne, et les rapports lui sont confiés... Ce n'est pas la peine d'être dévouée... Je ne sais pas si vous avez remarqué, monsieur, que cette péronnelle est de plus en plus évaporée... Aujourd'hui, cela dépasse les bornes.
»Ici, elle s'attendrissait.
»—J'ai pourtant demandé des renseignements à une amie que j'ai, dans l'établissement de crédit où M. Amédée a travaillé avant de venir chez M. Maclarey... Vous me pardonnerez d'être si franche... Je lui ai demandé si vous étiez capable de...—comment dirais-je?—de favoriser une des dactylographes parce qu'elle est plus jeune et plus coquette... Elle m'a répondu:
—Je ne crois pas, c'est un homme rangé... Et cependant, monsieur, quand il y a un travail important, c'est mademoiselle Evelyne qui l'a!
»Elle s'est mise à pleurer. M. Amédée a déclaré qu'il aimerait mieux diriger trente employés que trois femmes, et il a laissé mademoiselle Raymonde se sécher.
»Tout cela parce que j'avais l'air heureux. J'étais heureuse, en effet, je le suis encore. A l'heure tardive où j'écris, ma mère dort dans sa chambre à côté; moi, je sens bien que le sommeil ne me viendra pas de si tôt. Elle a deviné quelque chose, elle aussi, la chère maman! Pendant que nous dînions, au jour, en tête à tête, dans la cuisine, elle a remarqué, d'abord, que je mangeais avec un appétit de jeune loup, ou de trottin, et que, cependant, j'oubliais de manger, par moments, pour regarder par la fenêtre:
»—A qui ris-tu, Evelyne?
»—A personne!
»—Si.
»—Voyez vous-même: les fenêtres sur la cour, en face, sont toutes fermées, malgré la chaleur.
»—Alors, tu ris à une idée? Je connais ça!
»Elle se tut, et je compris qu'elle faisait beaucoup de chemin silencieux, qu'elle furetait dans toutes les maisons où j'aurais pu, selon elle, avoir un prétendant. Pauvre maman! Comme si Paris était le même, pour elle et pour moi! Elle n'a pas voulu le dire, mais elle souffrait aussi à la pensée que je n'étais pas confiante. Moi, je ne voulais, je ne veux rien dire parce que je ne suis pas sûre... Un pareil amour! Est-ce possible? Moi, la petite dac? Que je voudrais être à demain soir! Ah! demain soir, s'il m'a parlé comme je n'ose pas croire qu'il me parlera, alors, je serai expansive. Oui, je partagerai avec elle ma joie, je réparerai la déconvenue de ce jour. Maman m'a dit:
»—Le fils du bottier, notre voisin, quand je rentrais, ce soir, m'a fait un signe d'amitié; ce n'est pas la première fois; je suis sûre qu'il pense à toi.
»—Quart-de-Place?
»—Pourquoi l'appelles-tu comme ça? Pauvre garçon!
»—C'est son nom pour tous ceux qui ne se fournissent pas chez son père.
»—Oui, plus d'une fois, je l'ai vu, en me détournant un peu, quand je passais avec toi, je l'ai vu qui te mangeait des yeux.
»—Ça me laisse intacte, maman.
»—Sans doute, mais indifférente!
»—Oh! tu parles!... Non, je vous demande pardon, je veux dire absolument.
»La pauvre chère maman n'a rien répondu; mais elle a eu ce petit pincement de lèvres qui est, chez elle, le signe d'un coup reçu, le «touché» du maître d'armes. Et ça me faisait de la peine de lui en faire. Mais le moyen? Nous nous sommes séparées de meilleure heure que d'ordinaire. Elle ne doit pas dormir non plus. Elle pense:
»—Les enfants sont ingrats, tous et toutes!
»Non, ce n'est pas vrai. Je lui suis reconnaissante, au contraire, de ce qu'elle a été une vraie mère, une de celles pour qui l'enfant n'est pas un joujou qu'on habille et qu'on embrasse, mais un amour qui change toute la vie. J'étais grosse comme le poing,—que de fois je l'ai entendue me raconter cela!—j'étais délicate, j'étais «vive comme une souris qui aurait eu les yeux bleus». Maman a eu peur que je ne fusse mal soignée, si elle me confiait à une nourrice de campagne. Elle n'était déjà plus jeune quand elle s'est mariée avec le «beau Gimel», mon père, que j'ai à peine connu... Un petit frisson de peur, et le grand sacrifice a été tout de suite accompli. Maman, qui avait une bonne place; maman, qui était vendeuse chez Revillon, a tout laissé là pour Evelyne. Elle ne m'a plus quittée, et tout le bénéfice qu'elle a eu, hélas! c'est moi, qui ne lui dis pas même, ce soir, qu'une joie me tient éveillée.
»Pauvre maman! L'ancien adjudant de la garde républicaine, son mari, n'a jamais été, je crois bien, un puissant travailleur. Il avait sa retraite. Il disait:
»—Je cherche du travail dans le civil.
»Maman ne disait rien; mais elle brodait, elle cousait, elle gagnait ce qui manquait pour vivre, et le droit de ne pas se séparer de la «petite». Grâce à elle, nous n'avons jamais manqué de rien. Elle prétendait même que nous finirions par être «bien à notre aise».
»J'en ris, ce soir. Nous ne sommes pas devenues riches. Et voici que je suis aimée! Est-ce mystérieux! Aurais-je pu imaginer qu'un officier s'éprendrait de moi pour m'avoir vu, chez madame Mauléon, manger des petits radis roses! Il a dû deviner que j'avais été bien élevée, par une femme courageuse, nette d'esprit, aimant Paris qui ne la gâte pas, mais qui l'amuse, et que j'étais une honnête fille née d'une maman admirable. Ah! si nous devons nous marier, lui et moi, il faudra qu'il soit poli et prévenant avec maman. Pas de morgue! Pas de fausse honte! Je le lui dirai demain, avec d'autres choses..., tant d'autres.»
»Minuit et demi.—Je n'ai aucune envie de dormir. Il faut, cependant, se coucher, parce que, demain matin, la dactylographe devra être au travail à neuf heures. Nous n'avons pas de congés pour cause d'amour. Je vois la tête de M. Maclarey, si je lui disais:
»—J'ai un amoureux; me permettez-vous de sortir une heure avant les autres?
»Il se demanderait si je jouis de mon bon sens. Et M. Amédée? Il mettrait son monocle, pour s'assurer que je suis bien mademoiselle Gimel, dactylographe réputée pour sa régulière application et sa bonne humeur, et il me répondrait, avec son air de diplomate:
»—N'oubliez pas, mademoiselle, que la copie du rapport sur l'emprunt de l'Herzégovine vous a été confiée, parce que vous êtes la moins légère de nos dactylographes.
»Mais, par exemple, à six heures, je file, et sans attendre mademoiselle Raymonde!»
Mardi, 16 juillet.
»Depuis midi, je ne vivais pas. J'ai toujours été fière de mon sang-froid, mais je n'en avais plus. J'ai toujours cru que je ne me laisserais pas emballer, et mon cœur battait follement, sottement, dès que je pensais: «Six heures et demie, aux Tuileries, Louis Morand»; et je ne pensais pas à autre chose, et il m'a fallu une volonté, une application lassante, pour ne pas mêler ces mots-là aux cours des charbonnages et aux rapports financiers que j'ai transcrits pour la banque.
»Je suis donc faible, oh! oui, faible comme toutes. Je n'avais de résolu que le menton, que je porte un peu haut, par habitude, quand je suis sortie de chez Maclarey, six heures sonnant. Raymonde m'a appelée. J'étais déjà loin; la rue était chaude comme un atelier de repasseuse, et je ne songeais qu'à aller vite; je n'avais pas peur d'être rouge quand je le verrais. C'est une peur que j'ai eue d'autres fois, quand il s'agissait de présentations moins graves. Je n'avais pas peur de ne pas plaire: j'étais comme sûre d'être aimée, à jamais, et toute mon âme était tendue seulement vers les mots qui diraient cela, et vers son regard, à lui, la seule chose qui me fit peur. J'ai pris l'avenue des Champs-Élysées du côté gauche, pour ne pas être en face de la serre; je ne voyais que la balustrade, blanche au soleil, comme un tour de plume, les arbres au-dessus, et des points noirs qui allaient lentement d'un tronc d'arbre à l'autre. J'aurais voulu avoir les jumelles de maman. Les voitures revenaient du Bois, beaucoup de sapins découverts, des landaus de noces, des autos: personne n'avait le cœur aussi noyé que moi dans la même pensée; j'aurais voulu avoir un ballon, monter dedans, traverser la place, et descendre sur la terrasse, en disant:
»—Me voilà!
»Eh bien! c'est à peu près ce que j'ai dit à M. Morand. J'avais tellement envie de le voir la première, de le surprendre ainsi, pensant à moi, que j'ai usé d'un moyen qui m'a paru tout simple et qu'il a beaucoup admiré, quand je le lui ai raconté. Où devait se tenir M. Louis Morand, qui attendait mademoiselle Evelyne Gimel, venant du boulevard Malesherbes? Au coin de l'orangerie, près de la place de la Concorde, et il devait regarder vers l'ouest. J'ai donc tourné l'orangerie, je suis arrivée par l'est, j'ai suivi la terrasse au-dessus du quai... Et, tout au bout, immobile, penché sur la balustrade, il y avait un jeune homme, qui protégeait ses yeux, de sa main droite posée en visière sur son front, et qui interrogeait, avec passion, avec un dépit visible et les sourcils froncés, la place de la Concorde... Je me suis approchée le plus doucement possible, et j'ai dit:
»—C'est moi, monsieur, Evelyne Gimel.
»Je riais, pour ne pas avoir l'air d'être émue. Je ne veux pas qu'on voie mes émotions. Trois petites bonnes cerclées d'enfants me voyaient. J'ai préféré qu'elles me prissent pour une aventurière. Et, lui aussi, il a été suffoqué de m'entendre rire. Oh! il ne me l'a pas dit. On a le pardon facile quand on voit, pour la première fois, seul à seule ou à peu près, celle qu'on aime. Il m'a regardée; et son regard, qui rencontrait successivement, sur ma frimousse, mes yeux qui riaient, mes joues qui riaient, et le rire de mes lèvres, ne savait plus où se poser parce qu'il était, lui, tout grave et ému. Finalement, il a regardé mes mains, et m'a dit:
»—Je vous remercie; je suis bien content.
»Moi, alors, je les lui ai données toutes les deux. Et j'ai ri un peu plus doucement, en répondant:
»—Voulez-vous que nous nous promenions?
»Les trois petites bonnes nous considéraient avec un si vif intérêt, que j'aurais voulu me promener de l'autre côté de la balustrade, en bas, sur la place, et que j'ai esquissé une conversion à gauche. Mais il s'y est opposé, oh! gentiment, mais très nettement:
»—Tout droit, si vous voulez bien.
»Nous avons passé devant le banc, au milieu des gosses. Il m'a dit, tout de suite après, me regardant de nouveau:
»—Mademoiselle, vous riez bien volontiers.
»—Oh! monsieur, c'est impossible à cacher...
»—Je l'avais remarqué déjà, et je vais vous paraître bien singulier: je ne ris de presque rien.
»—Moi, de presque tout.
»—Cependant, vous ne ririez pas, j'espère, si quelqu'un vous disait qu'il vous aime?
»J'étais ravie de ce mot-là, reconnaissante; mais je ne sais quel stupide esprit d'indépendance et de taquinerie, quelque chose qui n'est pas moi, a prévalu sur ce qui est moi; j'ai tourné la tête vers le lointain de l'île, les quais, et une mouche qui remontait la Seine.
»—Ça dépend qui?
»—Si c'était moi?
»Je me suis arrêtée, je lui ai planté dans les yeux mon petit regard décidé, qui ricanait encore, méchamment; j'ai vu qu'il était à moitié blessé, et j'ai continué, comme pour l'achever:
»—Ma foi, monsieur, nous ne nous connaissons guère.
»—En effet, mademoiselle, vous ne me connaissez pas. Je me suis permis de vous demander de venir, précisément pour vous expliquer...
»—Et peut-être aussi pour savoir qui je suis?
»—Ce que vous voudrez bien me dire de vous me fera plaisir, mais m'apprendra peu de chose.
»—Ah! vraiment?
»—Je vous connais, moi.
»—Par madame Mauléon, alors?
»—Un peu, mais surtout par vous-même: je vous ai regardée pendant onze déjeuners.
»—C'est tout au plus un signalement, ce que vous avez; mais, se connaître, c'est plus long.
»—Vous vous trompez: un regard suffit.