RENÉ BOYLESVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
ÉLISE
« Qui a la priorité : l'homme ou les hommes? »
(Emerson, Société et Solitude.)
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1921
DU MÊME AUTEUR
CONTES | |
| LES BAINS DE BADE | 1 vol. |
| LE BONHEUR A CINQ SOUS | 1 — |
| LE DANGEREUX JEUNE HOMME | 1 — |
| LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC | 1 — |
| LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS | 1 — |
| NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES | 1 — |
ROMANS | |
| LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS | 1 vol. |
| SAINTE-MARIE-DES-FLEURS | 1 — |
| LE PARFUM DES ILES BORROMÉES | 1 — |
| MADEMOISELLE CLOQUE | 1 — |
| LA BECQUÉE | 1 — |
| L'ENFANT A LA BALUSTRADE | 1 — |
| LE BEL AVENIR | 1 — |
| MON AMOUR | 1 — |
| LE MEILLEUR AMI | 1 — |
| LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE | 1 — |
| MADELEINE JEUNE FEMME | 1 — |
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage
CENT SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
tous numérotés.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1921, by CALMANN-LÉVY.
A
ANDRÉ CHAUMEIX
ÉLISE
PROLOGUE-ÉPILOGUE
D'un carnet de notes qui date d'une vingtaine d'années, j'extrais les quelques pages suivantes où je ne modifierai que les noms de personnes.
« Granville, 17 août 189…
» Je suis assis, à table d'hôte, en face d'un couple dont je redoute les avances. Pour avoir entendu l'homme et la femme échanger entre eux quelques mots, j'ai l'appréhension d'être amené à « faire connaissance ». Pourquoi cette crainte? Ces gens sont simplement ordinaires. La femme n'a guère plus de trente ans et n'est pas laide. L'homme a la quarantaine ; il est décoré ; il est quelconque ; il n'a pas l'air d'un sot. Mais quelle façon de parler à sa femme! Et ils s'entretiennent d'une « madame de Vamiraud », d'un « monsieur » et d'une « madame de La Hotte-Saint-Pair ». Seraient-ils les domestiques endimanchés ou les régisseurs de quelque hobereau?
» Et pourquoi aussi me donné-je la peine, moi, de griffonner ces notes à leur propos? Je le sais bien! C'est parce que je les ai vus, tantôt, adresser un salut, très bref, à cette jeune femme à l'air triste et singulier, que j'ai tant regardée sur la terrasse du Casino. Ils la connaissent. Par eux je pourrais savoir qui elle est. Et cependant je me refuse à « faire connaissance ».
» Ce n'est pas vilain du tout, cette plage de Granville. Elle s'arrondit en hémicycle. Trop de galets ; mais de beaux rochers ; et puis, là-haut, sur la gauche, la vieille ville bien perchée. Des remparts, et un bon clocher de granit qui a dû essuyer des tempêtes. Comme de juste, on a gâché la vue en construisant un Casino en planches, affreux, et qui a l'air d'une gare provisoire de chemin de fer départemental. Mais, pour que les hommes se plaisent en un endroit, il faut qu'ils y abîment quelque chose.
» Si l'on a les chevilles solides, on peut faire une jolie promenade sur les rochers au pied des remparts de la vieille ville. Les baigneurs ne s'y hasardent guère ; on y touche la mer brutale et sa côte rugueuse ; on y perd de vue tout ouvrage rappelant une station d'été ; et les filles du port qu'on y surprend parfois, à leur bain, sans les troubler le moins du monde, nues comme Ève, ou se dévêtant dans une crique, me font, au soleil couchant, plutôt penser à des René Ménard ou à la simplicité des temps primitifs.
» On m'a dit que, tout près d'ici, les îles Chausey, minuscule archipel de rocs arides ou couverts de goémons, vous laissent imaginer que vous êtes à mille lieues du monde habité. »
« 18 août.
» On est informé de tout malgré soi, et jusque même des choses que l'on ne désire pas connaître.
» Tantôt, j'apprends le nom du couple qui me fait vis-à-vis, par un grand et fort homme qui vient demander « monsieur et madame Saulieu » et à qui l'on répond : « Les voici, monsieur Le Coûtre. » Je sais donc le nom d'un Le Coûtre, par-dessus le marché.
» Dès lors, mon attention se porte sur les enveloppes, assez nombreuses, déposées dans le casier de « M. Saulieu ». Ce M. Saulieu est joaillier, je ne sais quel numéro, rue Daunou.
» Tout cela ne m'intéresse absolument pas. Mais ce joaillier, du nom de Saulieu, donne des coups de chapeau à la jeune femme triste et singulière. Et le nommé Le Coûtre en fait autant.
» L'un et l'autre saluent cette jeune femme et ne lui parlent pas.
» L'un, Saulieu, a parlé tantôt à une jeune femme qui accompagne celle à qui il ne parle pas, et, pendant le colloque, cette dernière a ostensiblement affecté de s'écarter… Quant à l'homme, grand et fort, qui salue aussi, il n'accomplit cet acte de politesse que dans la rue ou sur le cours ; je ne l'ai jamais vu au Casino ni sur la plage.
» Encore une fois, qu'est-ce que cela peut me faire? Mais je suis seul ; je ne m'amuse guère ; et j'aime à regarder, à deviner. »
« Iles Chausey, 19 août.
» Ça y est. J'ai fait la connaissance du joaillier Saulieu, de son épouse et de l'homme grand et fort dont j'avais oublié le nom : Le Coûtre. Ce qui est étonnant est que j'ai fait leur connaissance parce que je l'ai voulu! Ce qui est stupéfiant est que je l'ai voulu dans le moment où ces gens-là m'agaçaient le plus. A seulement les entendre parler, je m'irrite ; et leurs sujets d'entretien, qui sont d'assez ordinaires commis voyageurs, étaient particulièrement désobligeants cette après-midi aux îles Chausey, poétique désert au parfum de varechs. Oui ; mais ils mêlaient à leurs propos vulgaires le nom cent fois répété de madame de Vamiraud, et ils avaient ajouté à ce nom, — mais avec quels airs! et de quel ton tout à coup abaissé! — le modeste nom d'« Élise », qui ne saurait, à cause de ce ton et de ces airs, appartenir à madame de Vamiraud, ni cependant à la femme de chambre de celle-ci, mais vraisemblablement à quelqu'un qui, pour un motif que je n'ai pu démêler, n'est jamais ni nommé à haute voix ni appelé de son nom de famille. J'ai été démangé tout à coup d'une curiosité exaspérée ; je me suis rapproché un peu d'eux à la table d'auberge où nous étions seuls. J'en ai été d'ailleurs pour mon geste inconsidéré : ma présence les a fait taire.
» Nous avons échangé des banalités. Tout le reste de l'après-midi, en les rencontrant dans l'île, qui n'est pas très grande, j'ai dû croiser mes mots stupides avec ceux de mes nouvelles connaissances, ce qui, pour moi, a rompu en petits morceaux le plaisir, que je m'étais promis, de rêvasser solitairement dans ce désert marin. »
« 20 août.
» Une journée torride. Je cherche de l'ombre. Je me réfugie sous les vieux ormes du cours Jonville, qui répandent une nuit assez épaisse. Un ruisseau, canalisé, court près de là ; on entend le bruit des laveuses, et cela vous confirme la proximité de l'eau et vous donne l'illusion d'un peu de fraîcheur.
» Mais je m'ennuie presque aussitôt, et alors me voilà échoué à la salle de lecture du Casino. Un soleil implacable incendie la faible toiture. Comment ces baraques ne prennent-elles pas feu! Je me balance dans un rocking pour me laisser croire que l'air s'agite, et je m'évente à l'aide d'un journal que je ne lirai pas.
» Peu de monde ; mais, parmi les oisifs désemparés, je vois entrer la jeune femme triste et singulière. Pourquoi me plaît-elle? Est-ce à cause de la façon dont j'ai entendu que l'on parlait d'elle? Est-ce qu'elle excite ma compassion par son visage malheureux? Est-ce parce que, simplement, elle me plaît?
» Elle a été s'asseoir à table ; elle a écrit, longtemps. Elle ne lève les yeux sur personne. Se réfugier, comme un étranger, comme moi-même, sous les planches brûlantes d'un lieu public quand on a sa famille et sa maison de famille dans la ville! Car, aux bribes de conversation saisies par moi hier à Chausey, j'ai compris ce détail. Elle est bien de Granville ; elle est parente de madame de Vamiraud et des La Hotte-Saint-Pair. Saint-Pair est le nom d'une commune des environs.
» Je suis resté là longtemps, parce qu'elle a écrit longtemps. Quand elle s'est levée, elle tenait à la main deux enveloppes fermées ; elle a passé tout près de moi. J'ai aspiré son parfum. Je l'ai suivie! Mon désœuvrement a quelque chose de pitoyable.
» Elle n'a pas fait timbrer ses lettres ; elle ne les a pas jetées à la boîte ; elle les a conservées à la main. Elle est descendue sur la plage et s'est dirigée tout droit vers une cabine. Il n'y avait pas encore trois personnes à l'eau. Elle se baigne seule et de bonne heure. Je l'ai regardée, ensuite, de loin. Elle nage bien ; je me suis fatigué les yeux à ne pas perdre de vue son bonnet de bain, bleu clair. »
Le carnet de poche d'où sont extraites les notes précédentes en contient beaucoup d'autres, dont je fais grâce au lecteur, parce qu'elles s'éloignent de l'unique sujet que j'ai dessein de traiter ici. Je tourne quatre pages en tête desquelles on lit : « Il pleut » ; « Il pleut toujours » ; « Pluie diluvienne ». J'ai dû passer ces mornes journées à me morfondre dans une chambre d'hôtel et à jeter rageusement sur mon calepin des projets de romans, de nouvelles, de réflexions professionnelles comme celle-ci, par exemple, qui m'était sans doute inspirée par la lecture d'un livre alors à la mode ; « La description oiseuse : grande erreur du temps… Avant tout, ne jamais décrire un objet, qu'il ne soit traversé d'un rayon de lumière spirituelle, etc. » Il faut arriver au 25 août pour trouver une page, mais il est vrai, capitale, sur notre sujet.
« 25 août.
» J'essaie d'écrire comme si je n'étais pas ému. Mais ma main tremble. Allons, je veux rapporter fidèlement, posément, en témoin étranger, ce que j'ai vu.
» Le beau temps revenu, la température était délicieuse. On pouvait se promener au soleil. J'ai fait les cent pas sur la plage, aussitôt après le déjeuner. J'ai été m'asseoir sur les rochers. L'heure du bain m'a ramené vers la plage. Comme je posais le pied sur les premiers galets, j'ai vu sortir d'une cabine et puis descendre en courant vers la mer le bonnet de soie bleue. C'est évidemment lui que je cherchais, mais, l'ayant vu, je suis ainsi fait que je n'ai pas voulu avoir l'air de m'intéresser à lui outre mesure et qu'au lieu de le regarder approcher de la mer, j'ai poursuivi ma marche jusqu'à l'autre extrémité de la plage, sans presser aucunement le pas. Je ne me suis donc retourné qu'après avoir heurté les autres rochers, ceux qui sont hérissés au pied du bloc où s'assoit la vieille ville.
» Mais, à peine avais-je fait demi-tour, que je fus frappé par un mouvement inusité parmi les baigneurs : ils s'aggloméraient en un point ; d'autres, au contraire, quittaient rapidement la mer, empoignaient leur peignoir, remontaient la plage, s'arrêtaient tout à coup, et quelques-uns redescendaient, presque aussitôt, pendant que la terrasse du Casino se garnissait ; une quantité de gens apparaissaient sur la plage. « Un accident! » pensai-je. Et simultanément, j'avais la conviction qu'une seule personne pouvait avoir été victime d'un accident : celle qui portait le bonnet bleu. La troisième idée et les suivantes qui m'ont frappé ont été celles-ci : « Je n'y peux rien!… Il est trop tard!… C'est affreux!… »
» A peine accélérai-je mon pas, en m'approchant de la foule à présent compacte. J'avais vu, du canot où pagaye continuellement un maître-nageur, deux hommes plonger sur le probable « lieu du sinistre ».
» Mais, ayant, je ne sais vraiment pas pourquoi, la conviction que l'accident était arrivé au « bonnet bleu », comme, d'autre part, je savais que le « bonnet bleu » était excellent nageur, l'accident ne devait être causé ni par la fatigue, ni par une imprudence ou une maladresse, ni vraisemblablement par la crampe d'un membre, mais par l'asphyxie. Je déclarai le cas désespéré, apportant à cette conclusion pessimiste la conviction que nous inspire tout malheur qui semble dirigé contre nous, personnellement.
» Les plongeurs remontaient, soufflaient, s'agrippaient au canot et replongeaient ; un maître-baigneur avançait avec peine, à la nage, gêné par son lourd pantalon. Hélas! bientôt dix minutes allaient être écoulées depuis le moment où j'étais revenu sur mes pas, et l'« accident » avait dû se produire bien auparavant, c'est-à-dire au moment que tout doucement je m'éloignais après avoir vu courir le « bonnet bleu ».
» Car la victime était bien la jeune femme au bonnet bleu ; je le sus, sans étonnement, mais non pas sans pâlir, dès que je me mêlai aux groupes. Je sus même aussitôt son nom : on l'appelait madame Destroyer.
» Les recherches durèrent encore un grand quart d'heure ; mais elles devaient être vaines. Je m'indignai que le bain ne fût pas manqué pour tous. Peu de temps après ces quelques minutes dramatiques, le public habituel s'agitait dans l'eau indifférente ; le canot contenant le maître-baigneur se balançait et semblait danser parmi des vivants, au-dessus d'un cadavre. Et un soleil, d'une splendide magnificence, s'abaissait sur une mer parfaitement calme. »
« 26 août.
» Je ne veux pas rester ici. Je m'en vais. J'ai retenu ma place au bateau de Jersey.
» La mer n'a rien rapporté… Cela « s'explique, paraît-il »?
» Voici la version que l'on donne. Madame Destroyer était en effet une bonne nageuse ; née à Granville, elle avait une complète expérience de la mer. Elle aurait pris tout simplement son bain trop tôt après le repas. Cependant, je l'ai vue entrer à l'eau, alors que de nombreuses personnes y étaient déjà, et certainement après quatre heures et demie. Oui ; mais elle appartenait à une famille soumise aux anciennes mœurs, qui a coutume de faire venir chaque année ses membres jusque du fond des plus lointaines provinces et qui les réunissait, le jour fatal, en un déjeuner plantureux, lequel s'est prolongé plus que de coutume.
» On dit, depuis, que ce déjeuner était une sorte de fête de famille dans le genre de celle qui fut donnée, selon l'Écriture, pour le retour de l'enfant prodigue. Tels sont les termes qu'ont employés les Saulieu, sans vouloir dire davantage. Ces termes ne font qu'accroître l'intensité du brouillard qui plane sur l'aventure, mais, précisément à cause de cela, ils s'harmonisent avec ce qu'il y avait d'incertain, d'embarrassé et, ma foi, disons : de mystérieux, dans l'attitude de madame Destroyer au milieu des siens, et dans l'attitude vis-à-vis d'elle de plusieurs personnes amies de sa famille. Enfin, je n'oublierai pas que les Saulieu disaient : « madame de Vamiraud » pour désigner cette jeune femme, compagne ordinaire de madame Destroyer, et à qui ils parlaient, tandis qu'ils disaient : « Élise » pour désigner madame Destroyer, à qui ils ne parlaient pas.
» On jase. Toute la ville parle de l'événement et ne parle que de cela. Que n'ai-je pas entendu dire?
» Le curieux est que les Saulieu, qui la connaissaient, puisqu'ils avaient prononcé son petit nom, et qui naturellement sont interrogés par tout l'hôtel, se tiennent sur une réserve presque exagérée. Je sais qu'ils ont été faire visite à la famille, à madame de Vamiraud notamment, qui est bien la propre sœur de celle qu'on nommait Élise. Et ils sont muets comme des tombeaux, comme cette mer qui a englouti Élise et ne la rend pas.
» Je les ai interrogés moi-même. A la suite d'un événement pareil, jusqu'à des étrangers s'informent, que diable! Ils m'ont dit, l'un et l'autre séparément, ces rustres :
— C'est très délicat.
» Ce qui n'est pas délicat, c'est de dire cela d'une jeune femme morte. Cela laisse supposer… Au fait, laisse supposer quoi?
» Je ne sais en vérité que penser, mais ma curiosité touchant cette jeune morte est piquée au vif.
» Un fait à retenir : j'ai croisé, ce soir, dans l'ombre, sur la jetée, le couple Saulieu accompagné du grand homme robuste dont j'ai encore une fois oublié le nom. A mon approche, ils se sont tus. Je ne les ai pas abordés. Mais, en les croisant de nouveau plus près des lumières du port, j'ai distingué nettement que le grand homme robuste pleurait!… il pleurait : je l'ai vu s'éponger les yeux avec son mouchoir, pendant qu'il marchait à côté de ses amis ; et, tout à coup, je l'ai vu s'asseoir sur une borne. Il s'est pris la tête à deux mains. Il a une chevelure épaisse et grisonnante qu'il secouait en désespéré. Il pleurait comme un enfant.
» J'ai entendu madame Saulieu lui dire à demi-voix :
— Allons, allons, Jean-Marie!…
» Je me souviens que l'homme grand et fort, Jean-Marie, causait aux îles Chausey, familièrement, avec les Saulieu, quand ceux-ci ont prononcé le nom d'Élise. Lui ne l'avait pas nommée.
» Un roman entre la jeune femme trop charmante qui répondait au nom d'Élise et l'homme que j'ai vu secouer ses cheveux poivre et sel, après s'être affalé, comme un matelot du port, sur une borne! Non, voyons…
» Ma remarque ne vaut absolument rien : je le sais, car les grandes amours sont extraordinaires en tout. »
« 27 août.
» Le plus curieux est que je ne pars pas pour Jersey. J'apprends trop de choses. Je suis trop homme de lettres : un événement qui a failli me toucher le cœur s'enrichit de détails innombrables qui m'atteignent l'esprit ; et me voilà accaparé par un « sujet ». Je n'ai plus besoin de m'informer : on me renseigne. Les langues ne se tiennent plus ; elles se délient outre mesure. L'inconvénient est qu'on dit trop ; il faut mettre de l'ordre, trier, user plus que jamais de ce sixième sens, qui consiste à percevoir le « vraisemblable ».
» Un hasard précieux me sert. Il se trouve qu'un des hommes en qui j'ai le plus de confiance, un vieil écrivain de valeur et méconnu, s'est trouvé mêlé de la façon la plus baroque au mystère que je cherche à éclaircir. Il est discret, mais ne me refusera rien de ce que sa conscience l'autorisera à m'apprendre. Du diable si, avec le goût que je me suis senti pour mon héroïne, je ne tire pas de là quelqu'une de ces histoires, comme je les aime, c'est-à-dire qui ne ressemblent que le moins possible à ce qu'on appelle « un roman »! »
I
Élise de La Hotte-Saint-Pair naquit en 1872, à Granville, d'une très ancienne famille de la région. On voit encore, sur la route de Saint-Pair, les restes d'un vieux château bâti en granit, dont le vent de mer a décoiffé un pignon et tordu la girouette rouillée ; c'est de là qu'ont essaimé jadis tous les La Hotte, de mémoire d'homme, officiers de marine, magistrats ou prêtres. Mais ce manoir était abandonné et déjà dans un grand délabrement quand Élise était une petite fille, et il ne servait plus que de grange. On allait le visiter, à intervalles presque réguliers, pour enseigner aux enfants leurs origines, ce dont ceux-ci profitaient surtout pour jouer à saute-mouton sur un foin sec contenant toujours quelques chardons des dunes, qui leur piquaient les mollets.
Les parents d'Élise habitaient alors, au centre de Granville même, une maison d'aspect modeste, mais largement étendue sur un des côtés du triangle de la place dite « cours Jonville ». Cette place, au sol non pavé, était plantée d'ormes très vieux, en quinconces, qui assombrissaient beaucoup les pièces, mais dont l'ombrage touffu ne laissait pas d'être agréable en été. Sous ces beaux arbres se tenait le marché deux fois la semaine. On voyait ces jours-là, le matin, madame de La Hotte, qui connaissait par leur nom toutes les bonnes femmes, les appeler de sa fenêtre et faire ainsi ses provisions sans sortir de chez soi, et en papillotes.
Toute la journée, c'était alors, sous les grands ormes, un bavardage frénétique, qui ne saurait être comparé qu'à la piaillerie des moineaux à leur coucher. Élise, sa sœur aînée, nommée Marie, et ses deux frères, à l'époque des vacances, se tenaient aux appuie-mains du rez-de-chaussée, criant plus fort que les maraîchères et jouant à vendre ou à acheter des denrées fictives, à moins que l'un des garçons, suspendu par les poignets, ne dégringolât, en écorchant le crépi de chaux grisâtre et ses propres genoux, pour aller chiper en bas ou se faire offrir pour sa bonne mine quelque poireau, un trognon de chou, une laitue piétinée, des cosses de petits pois verts dont il logeait jusqu'à trois à califourchon sur son nez, ou bien des cerises en pendants d'oreilles.
L'odeur des légumes et des fruits montait et se répandait dans la maison, vers le soir, en même temps que s'apaisait la rumeur et que baissaient les prix. M. de La Hotte-Saint-Pair, gourmand de sa nature et en même temps un peu serré, descendait de sa bibliothèque, invariablement, à cette heure. Il aimait à faire les cent pas sur le cours, entre chien et loup, humant les parfums agrestes, sa canne normande à la main, sans avoir l'air de rien, sinon de songer aux paperasses qu'il avait remuées ; et, tout à coup, on le voyait aviser un panier de fraises ou un melon, qu'il rapportait, l'un assis sur son bras replié et l'autre suspendu par l'anse à son petit doigt.
Ex-capitaine de mobiles, blessé grièvement, M. de La Hotte-Saint-Pair vivait enfermé chez lui, depuis 1870. Il avait le goût de la généalogie et de l'histoire ; il s'occupait à classer d'innombrables papiers de famille ou à s'essayer en des biographies ancestrales. A des dates régulières, sa documentation s'enrichissait, grâce à des réunions auxquelles, lui comme sa femme, tenaient, semblait-il, plus qu'à tout. Très bien apparentés l'un et l'autre, ils demeuraient ainsi en contact avec le moindre membre des deux lignées, et leurs déplacements n'avaient jamais pour but que d'assister à des baptêmes, à des mariages ou à des obsèques, parfois fort éloignés de Granville, mais pour lesquels on ne lésinait ni sur l'argent ni sur la peine. Pendant toute leur jeunesse, Élise, sa sœur et ses frères, furent à peu près toujours en deuil. Et il venait à Granville des tantes, des oncles, des cousines, des cousins, d'Avranches, de Saint-Malo, de Coutances, de Cherbourg, de Rennes, de Saint-Brieuc, et jusque de Nantes et d'Angers, voire de Paris. En ces réunions, espacées tout au long de l'année, et ménagées adroitement selon les affinités et même selon les besoins d'apaiser des dissensions ou d'éclaircir des malentendus, on se perdait en souvenirs, en exercices de mémoire, en rappels pénibles et interminables de dates, en escalades hardies de telle branche minuscule ou de tel rameau de l'arbre généalogique, qui n'amusaient certes pas tout le monde, mais créaient cependant une atmosphère, indéfinissable, une sorte d'élément que chacun sentait propre à soi-même, autant qu'au groupe tout entier, où chacun, plus ou moins consciemment, se complaisait.
Après la famille, il y avait les relations, qui ne comptaient pas peu. Elles grevaient le budget par les cadeaux, les transports, les dîners, sans compter les écritures innombrables, mais étaient tenues comme essentielles à la vie, au premier chef, et les personnes qui en faisaient partie constituaient une petite humanité à part, contre quoi ne s'exerçait pas, du moins ne devait pas s'exercer, la critique, humanité qu'on admettait pour bonne et impeccable, une fois pour toutes, qu'on soutenait en cas de malheur, et défendait au besoin généreusement, sauf le cas de manquement grave aux règles imposées par l'honneur, le savoir-vivre, l'usage.
Élise, de qui la tête était très bonne, semblait avoir hérité du goût de son père pour ce que les garçons appelaient irrévérencieusement « l'art de grimper à l'arbre » ; elle connaissait sur le bout du doigt plus d'un siècle de générations non seulement de la famille, mais de mainte famille amie, et, avant qu'elle eût atteint ses dix ans, elle se montrait extrêmement comique, lorsqu'elle accompagnait sa mère, car on l'interrogeait à perte d'haleine, — et c'était devenu un jeu commun par la ville, — sur des faits datant de quatre-vingts ans, comme si elle eût été une vieille dame. Ce n'étaient pas évidemment ces embranchements, ces ramifications, ces cousinages, ces noms et ces dates qui l'excitaient beaucoup, mais bien le succès qu'elle obtenait en se montrant si savante.
Et cela lui fut une excellente préparation pour ses études qu'elle alla faire pendant cinq ou six ans au couvent des religieuses de l'Assomption d'Avranches. Quand elle venait à Granville, au jour de l'an, à Pâques, aux vacances, elle poussait bel et bien des « colles » d'histoire à son papa, qui demeurait à la fois ravi et un peu vexé de l'érudition de sa fille souvent supérieure à la sienne propre. Avec ses connaissances, toutes locales, il avait l'air bien provincial, avouait-il, vis-à-vis de mademoiselle de La Hotte, qui vous parlait de l'histoire universelle comme il parlait, lui, de celle de sa grand'mère.
Au temps où Élise eut une quinzaine d'années, les choses commencèrent à se modifier beaucoup à Granville. La saison des bains de mer amenait de Paris, notamment, une quantité de gens que l'on n'avait jusque-là jamais vus ; les trains fonctionnaient un peu plus rapidement, et la mode était lancée de se déplacer, d'aller au loin à chaque période de vacances ; les médecins aussi tenaient la mer pour indispensable aux enfants. Cela créa une animation inusitée sur la plage ; on fabriqua des cabines ; on édifia une sorte de baraquement de bois qui fut baptisé Casino, devant quoi fut cimentée une terrasse assez spacieuse, garnie d'une balustrade de poutres croisées, d'où l'on dominait la mer, la petite plage arrondie, semée de galets, et, sur la gauche, le rocher pittoresque qui porte la vieille ville et son clocher. Un orchestre fut attaché à l'établissement ; il y eut des concerts, et le soir, dans une assez vaste salle, bien parquetée, on dansait. Les « petits chevaux » ne devaient apparaître que plus tard. Autour des Parisiens, nouvellement débarqués, cela ramassait chaque jour les officiers du 11e régiment d'infanterie.
Pour les enfants, pour les jeunes gens et jeunes filles, comme pour la plupart des parents, cette animation, avec ce qu'elle apportait de nouveau et d'imprévu, devait être extrêmement goûtée ; et les réunions de famille, un peu mornes, ne pouvaient pas tenir longtemps contre l'agréable vibration que causaient les gens de Paris, les plaisirs de la plage et du Casino, les jeux, les papotages, l'élégance, les aventures, la musique, le flirt et la danse. Au lieu de se contenter des figures éternellement identiques ou progressivement ridées et jaunies de l'oncle et de la tante de Saint-Malo et des chers cousins de Carentec, on s'exaltait sur les charmes des figures nouvelles, toujours exquises durant un mois ou six semaines, disparues après cela, il est vrai, et à jamais, pour la plupart, mais remplacées l'année suivante par des figures nouvelles encore auxquelles l'imagination prête si aisément toutes les qualités qu'elle a le désir d'apprécier.
Pour le coup, adieu les généalogies et l'historique des familles amies! Car il va sans dire qu'au bout d'une semaine les « figures nouvelles » étaient liées et formaient corbeille non seulement entre elles, mais avec les plantes indigènes, comme si elles se fussent développées et eussent fleuri côte à côte depuis vingt ans. De ces amis de fraîche date, on savait ce qu'il plaisait à ceux-ci de vouloir bien dire d'eux-mêmes. Les renseignements, d'ailleurs, reconnus bientôt controuvés, on devait, en conscience, les déclarer négligeables. Et madame de La Hotte elle-même, jadis si farouche, si difficile en ses liaisons, en arrivait à dire à propos de personnes avec qui ses filles passaient la journée : « Que voulez-vous? Elles sont agréables ; elles ont l'air comme il faut… Pour le reste, l'un sur elles dit blanc, l'autre dit noir. C'est à donner sa langue au chat. »
Que la résignation est vite venue, même aux parents les plus sages, quand le plaisir des enfants s'en mêle et quand on est entraîné par l'exemple universel et contagieux! Madame de La Hotte, qui avait opposé une des résistances les plus énergiques à ces liaisons faciles et promptes, s'y était faite au bout de peu d'années, d'une part dans la crainte de demeurer isolée, — en toutes matières, une de ses plus grandes terreurs, — et, d'autre part, entraînée qu'elle était par les propres cousines et cousins, venus de loin jusqu'à Granville, et qui prétendaient ne pas s'y morfondre à l'écart, alors qu'on s'y pouvait amuser.
Un fait, d'ailleurs, ne sembla-t-il pas donner raison à l'opportunité de cette mêlée d'éléments neufs, venus des quatre points de l'horizon? Marie, la fille aînée des La Hotte, épousa un jeune homme de Paris, le vicomte de Vamiraud, venu là, simplement, par hasard, en attendant le bateau de Jersey, et de qui tout le monde ignorait complètement les origines. Il avait eu, en apercevant mademoiselle de La Hotte, l'aînée, le coup de foudre ; il était demeuré quinze jours, le temps de se faire aimer d'elle, quinze autres jours pour séduire la famille ; il avait épousé, deux mois après ; et voilà que ce monsieur s'était trouvé le mari rêvé, irréprochable, muni de tous les dons et appartenant à une famille d'autant plus ignorée qu'elle était plus honorable. Une rencontre de hasard avait formé un excellent ménage.
— Il est bien difficile, opinait depuis lors madame de La Hotte, de dire de prime abord ce qui est bon et ce qui est mauvais ; il y a tant d'exceptions à la règle!… Dans nos familles, jusqu'au mariage de Marie, exclusivement, on ne s'est jamais marié sans connaître l'un de l'autre tous les tenants et aboutissants, et encore faisait-on remonter son enquête jusqu'aux temps immémoriaux. Or, voilà un mariage d'amour bâclé en quatre semaines, qui réussit à merveille et qui est tel qu'on n'en eût point pu souhaiter de plus satisfaisant. Je m'en suis rendu compte d'ailleurs, maintes fois, au cours de ma vie : bien des choses sont déconcertantes…
Il résulta de cette aventure qu'on lâcha un peu la bride à la sœur cadette, Élise, durant les vacances à Granville, qui devenaient franchement divertissantes.
Élise, à peine au sortir du couvent, eut une toquade pour un sous-lieutenant, du nom de Piédoie, le boute-en-train de toute cette jeunesse, quoiqu'il ne fût pas, loin de là, le plus jeune de son grade. Et c'était une chose comique, de voir avec quel calme madame de La Hotte, quelques années auparavant si intransigeante et hautaine, acceptait ces amours naissantes. Dieu sait jusqu'où elle les eût laissées croître, si l'on n'eût appris, tout à coup, que le lieutenant Piédoie était fils d'un aubergiste du Mans, était sans fortune, sorti du rang, et obligé pour vivre de contracter des dettes. Ah! ce fut une alarme chaude. Comment ne s'était-on pas avisé que ce garçon n'avait pas plus d'éducation première?
— Mais aussi, disait la pauvre madame de La Hotte, je le connaissais encore si peu! Lui ai-je parlé seulement deux fois?… Il venait prendre Élise à côté de moi, me saluait très poliment en souriant… Il avait, il faut le reconnaître, un charmant sourire, et de fort belles dents… Sous cet uniforme, que l'on se laisse aisément prendre!
— Mais toi! s'écria-t-elle, tout à coup, s'adressant à sa fille, toi qui dansais avec lui, comment, mon enfant, n'as-tu pas remarqué que ce n'était pas un homme distingué?
— Mais je le trouvais, moi, beaucoup mieux que les autres!
— C'est impossible! C'est insensé! Ma pauvre fille, tu manques complètement de finesse. Qu'as-tu donc appris? A quoi la science te sert-elle?…
— Mais, maman, tu le regardais plus que moi ; tu avais sans cesse les yeux braqués sur nous, quand nous dansions…
— Ah! en dansant tu regardais ta mère? Voilà où nous en sommes! Ces demoiselles dédaignent d'examiner celui qui peut devenir leur mari, mais elles épient leur mère qui les gêne dans leurs tournoiements!…
— Voyons! maman, qu'aurais-tu dit si tu m'avais vue le regarder dans les yeux?… Et papa, lui, qui avait causé avec ce jeune homme et à qui j'ai entendu dire : « C'est un garçon très intelligent! »
— Ton père, ton père!…
— Alors, et moi?…
Madame de La Hotte faisait en outre la remarque que, dorénavant, les enfants, sans en savoir plus long qu'autrefois, ont cependant réponse à tout. Et elle laissait tomber les deux bras, en signe d'impuissance.
Fallait-il donc que sa fille vécût calfeutrée en compagnie de sa seule cousinerie? Mais, cousins et cousines, on ne les tenait plus à l'attache, eux non plus ; ils voulaient sortir et prendre du large. Et elle-même enfin reconnaissait, en son for intérieur, qu'elle se priverait aujourd'hui difficilement de passer une partie de l'après-midi et la soirée au Casino, d'où la vie avait décidément un autre aspect que de la fenêtre donnant sur le marché du cours Jonville.
Elle pensait : « La vie a un autre aspect. »
Fidèle à la tradition, elle avait consacré, de tout temps, sa vie aux « relations » ; mais les relations d'à présent, sans cesse changeantes, renouvelées, illimitées, prenaient à ses yeux un charme insoupçonné. Ces relations nouvelles étaient quelconques à la vérité ; par elles, elle se sentait heurtée, choquée même quelquefois. Cependant, ces chocs et ces heurts, sans qu'elle y prît garde, ne lui devenaient-ils pas agréables, comme certains coups, douloureux d'abord, amusent petit à petit le boxeur qui s'y accoutume? Le seul mouvement, l'agitation pour elle-même en arrivaient à l'étourdir et à la fasciner. Elle s'encanaillait, un tout petit peu, elle aussi, comme allait le faire toute la société contemporaine. Et elle demeurait stupéfaite que sa fille, âgée de seize ans, s'amourachât d'un officier non tombé d'un arbre généalogique, d'un homme non « distingué », selon la formule!
L'incident, grâce à Dieu, fut dépourvu de suites fâcheuses ; mais Élise n'en demeura pas moins dolente et meurtrie tout l'hiver, et il fallut recourir à mille stratagèmes pour réduire autant que faire se pouvait les risques de rencontres entre le sous-lieutenant et la jeune fille. Une année entière, la famille n'eut pas d'autre souci. On regrettait que la petite folle n'eût pas fixé son caprice sur quelque baigneur étranger, qui, du moins, eût disparu dès septembre. Et, lorsque la saison se rouvrit, puisque aussi bien il ne fallait pas songer à boycotter le Casino ni la plage, on appliqua tout un programme longuement et minutieusement élaboré par M. de La Hotte en sa chambre aux paperasses.
Il consistait à couper, par des excursions, voire par un voyage, la période d'inévitables contacts avec la compagnie hétéroclite du Casino, avec cette turbulente société où l'on attendait pourtant que l'idéal fiancé se révélât!
Dès le commencement de la saison, on remarqua, parmi les baigneurs et les danseurs, un très beau garçon nommé M. Destroyer. C'était un ingénieur des arts et manufactures ; il dirigeait une usine dans le département de la Loire.
Il parut immédiatement dangereux, soit à cause de sa beauté physique, soit parce qu'on l'avait vu, pendant la première semaine, rejoindre sur la plage une femme aux cheveux teints et qui ne se mêlait à aucun groupe.
Madame de La Hotte avait une si vive crainte que sa fille ne tombât amoureuse de ce bellâtre qu'elle s'en ouvrait à tout venant.
— Voyons, chère madame, ou chère cousine, lui répliquait-on, pourquoi si tôt vous alarmer? Élise semble-t-elle avoir remarqué ce monsieur?
— Non.
— Eh bien?
— Justement! C'est un très beau garçon. Elle ne lève pas les yeux sur lui ; du moins je ne l'ai pas vue le regarder une seule fois ; ne cacherait-elle pas son jeu?
— Oh! Madame, qu'allez-vous chercher là? Élise n'est pas dissimulée…
— Non! mais il y a eu l'expérience de l'année dernière ; nous avons dû nous montrer extrêmement sévères pour la malheureuse enfant, et elle s'en souvient. Si son cœur parlait cette année, elle le serrerait dans un étau!…
— Voilà le résultat de l'expérience!…
Élise ne levait pas les yeux sur le bel étranger qui, cependant, dansait le soir avec plusieurs jeunes filles. Madame de La Hotte faisait tous ses efforts pour éloigner le cœur inflammable d'Élise jusque même des jeunes filles avec qui dansait le bel étranger. Et le mot d'ordre était donné, dans la famille, de ne jamais parler de ce monsieur en présence d'Élise.
Il y avait alors, dans la maison du cours Jonville, la tante de Saint-Brieuc et sa fille, celle-ci du même âge à peu près qu'Élise, nommée Anne, assez disgraciée de nature et qui, à cause de cela, ne causait point les mêmes alarmes que sa cousine. Anne répéta, sans retard, à Élise le mot d'ordre qu'elle avait reçu. Élise s'exclama :
— On peut bien parler de lui en ma présence, dit-elle : je ne suis pas près de m'emballer pour sa figure. Je le trouve ridicule.
— Je pensais bien, dit la cousine Anne, que tu n'avais pas manqué de le regarder…
— Bien sûr, que je l'ai regardé. Il est grotesque avec sa raie jusqu'au milieu du dos et ses moustaches deux fois trop longues : il me fait l'effet d'une réclame pour cosmétique, ou d'un tzigane.
Anne répéta les propos d'Élise. Madame de la Hotte fut enchantée, parut rassurée ; puis tout à coup :
— De deux choses l'une, dit-elle : ou bien c'est Élise qui a parlé spontanément à sa cousine de ce monsieur, et c'est donc qu'elle pense à lui ; ou bien c'est Anne qui a pris les devants en transgressant la défense de parler…
Anne évidemment n'en mena pas large lorsqu'il fut avéré que c'était elle qui avait parlé. Il n'en demeura pas moins qu'elle avait ramené la sécurité dans l'esprit des parents. Élise était raisonnable ; même en présence d'un si beau garçon, elle demeurait impassible ; elle n'avait donc pas ce cœur d'étoupe tant redouté. D'ailleurs, faisait-on observer, de l'aventure de l'année précédente il ne demeurait en elle aucune trace. Elle avait recouvré son entrain, sa belle humeur, et tout le monde avait pu remarquer que de fréquentes rencontres avec le sous-lieutenant Piédoie la laissaient très indifférente. Allons! Allons! Élise était une jeune fille avec qui l'on ne désespérait pas de pouvoir parler raison lorsqu'il s'agirait de la marier.
Quelle imprudence de s'être tant échauffés! Ne se donnant pas trois semaines pour que s'imposât quelque dérivatif aux plaisirs de la plage, les parents n'avaient-ils pas fixé la date d'une excursion à Jersey! Cette excursion était devenue inutile. Eh bien, cette excursion, ce fut Élise qui la réclama.
Ah! par exemple, on ne s'était pas attendu à cela.
Cette excursion coûteuse et superflue, il fallut ruser pour en détourner la jeunesse, affirmer que les matelots pronostiquaient une mer démontée pour la semaine suivante, et se prêter plus que jamais aux divertissements du Casino, afin que tout le petit monde eût au moins une compensation.
Une fête, au profit des « Terres-Neuviens », devait précisément avoir lieu dans la huitaine. Après le feu d'artifice, serait donnée une grande soirée dansante. La jeunesse se résigna, non sans maugréer, disant que ces saisons de bains de mer, « c'était toujours la même chose ». Les fameux plaisirs du Casino, qui avaient tout bouleversé peu d'années auparavant, cette génération trépidante les avait déjà épuisés.
La fête eut lieu, qui fut déclarée insipide, et la soirée, d'un mortel ennui. Le baromètre, entre parenthèses, s'était maintenu au beau fixe.
Il se trouva que madame de La Hotte eut un motif de partager l'humeur bougonne des jeunes gens.
Madame de La Hotte jugea, et elle en avait fait la remarque notamment à la grande soirée, qu'on faisait peu danser sa fille. Non qu'Élise s'en plaignît! De la danse, mon Dieu, elle n'était pas folle, et elle prétendait même que rien ne lui répugnait davantage que de passer des bras d'un monsieur en ceux d'un autre. Élise était très droite, très sincère ; il fallait la croire. Mais sa mère fut un peu froissée dans son amour-propre.
Toutes les jeunes filles s'arrachaient M. Destroyer, le si beau garçon, malgré les insuffisantes références et malgré la femme aux cheveux teints. M. Destroyer avait pénétré dans plusieurs familles des plus honorables.
Il n'avait pas même cherché à se faire présenter Élise! Madame de La Hotte, sans souffler mot de l'impression qu'elle en ressentait, avait des suffocations. C'était elle, non sa fille, qui désormais suivait de l'œil, à la dérobée, le jeune homme à la « raie jusqu'au milieu du dos » et à la moustache victorieuse, et elle blêmissait de voir telle et telle des amies d'Élise paraître charmées en valsant entre ses bras.
Élise, non pas jolie précisément, était grande, souple, et fine ; elle avait des cheveux blonds, abondants, une bouche un peu large sur des dents moins régulières que pures ; et elle avait aussi ces yeux longs, facilement alanguis, où l'on devine d'infinies possibilités de tendresse, ces yeux légèrement relevés vers les tempes, où la prunelle glauque, comme un étrange animal sous-marin, blotti dans sa grotte, semble se dissoudre tout à coup dans une belle eau d'émeraude ; les sourcils rapprochés entre eux et rapprochés des cils ; le nez petit, bien taillé, net et décidé. On lui reconnaissait d'un commun accord une séduction assez particulière. Sa famille, bien qu'un peu hautaine, était excellente ; ses parents pleins de bonté ; et enfin, indépendamment de son avenir, tout le pays savait que le chiffre de sa dot serait appréciable.
M. Destroyer ne faisait pas danser Élise.
Madame de La Hotte en conçut d'abord un violent dépit, qui faillit éclater. Mais elle se contint. Elle attendit avec une patience peu ordinaire à son tempérament vif.
Une après-midi de la fin d'août, par une très grande chaleur, madame de La Hotte, laissant sa famille, alla se réfugier dans la salle de lecture ombreuse, où une grande table revêtue d'un tapis vert portait les journaux, les périodiques illustrés, le Correspondant, la Revue Britannique et la Revue des Deux Mondes. La belle raie s'allant perdre sous le faux-col, les deux pointes symétriques de la moustache noire, elle les vit, en entrant, balancées suivant l'oscillation d'un rocking-chair! Le visage de M. Destroyer disparaissait derrière l'emboîtage aux coins cuivrés de quelque journal amusant. Elle alla s'asseoir à une petite table à écrire, située tout à côté de lui ; et, presque aussitôt — patatras! — laissa tomber son sac contenant son étui à lunettes, une lorgnette de théâtre, des ciseaux, des aiguilles, une boîte de perles à enfiler qui s'ouvrit et laissa échapper mille petites boules vagabondes et multicolores.
M. Destroyer rompit aussitôt le rythme de l'oscillation et fut debout, puis à genoux sur le tapis végétal.
— Oh! monsieur, je me confonds en excuses! Vous êtes vraiment trop complaisant, monsieur! Je vais appeler le garçon, qui me connaît bien, je suis madame de La Hotte ; il apportera un balai et une petite pelle ; vous n'en viendriez pas à bout, monsieur, et d'ailleurs, je serais très confuse de mettre ainsi à contribution votre complaisance… Voilà ce que c'est que d'être vieille et de n'y plus voir goutte!… Je crois poser mon sac sur la table : je le laisse tomber dans le vide.
— Mais, madame… il fait si sombre ici… Les meilleurs yeux du monde… Je vais, si vous le permettez, appeler moi-même le garçon.
Et M. Destroyer de se précipiter vers l'entrée du Casino où se tenait dans sa guérite un homme à tout faire.
Quand M. Destroyer revint à la salle de lecture, un balourd, en entrant, posait son énorme pied sur les perles qui crépitaient comme un feu de sarments. M. Destroyer et madame de La Hotte levèrent simultanément les deux bras en un même geste de détresse, souriant toutefois, l'un et l'autre, lui, parce qu'on rit toujours un peu de tels minuscules malheurs, elle, le sacrifice volontiers fait de ses perles à enfiler, toute au plaisir d'être autorisée dorénavant à adresser des sourires de reconnaissance au beau dédaigneux M. Destroyer.
Le garçon vint avec la pelle à poussière et un petit balai, afin de ramasser le reste des gouttelettes de verre coloré, et il fut secondé dans cette tâche par Élise et sa cousine, qui, à genoux sur le tapis végétal, entre les fines extrémités de leurs doigts, allaient pincer les perles dans les anfractuosités du tissu grossier. M. Destroyer avait écarté le rocking, et, par discrétion, il continuait de se balancer, le nez dans son journal amusant, n'osant se mêler à la chasse des jeunes filles.
Lorsqu'il quitta la salle de lecture, il fit un grand salut à madame de La Hotte et donna même un coup de tête supplémentaire à l'adresse d'Élise et de la cousine, qu'il n'avait pas l'honneur de connaître. Elles virent, entre les cheveux noirs parfaitement lustrés, la belle courbe de la raie droite qui semblait n'avoir pas de fin.
— Ce jeune homme, dit madame de La Hotte, est tout à fait bien élevé… Il a été d'une complaisance!…
Et elle raconta ce qu'elle appelait sa mésaventure. Élise étouffait une envie de rire.
Le soir même, M. Destroyer croisant madame de La Hotte, lui adressa un cérémonieux salut. Elle suspendit son pas et crut devoir renouveler au jeune homme ses remerciements. Il se nomma. Elle lui dit qu'elle avait déjà beaucoup entendu parler de lui par des amies à elle, et comme danseur et comme galant homme. Élise venait par derrière avec sa cousine et allait esquiver la présentation, quand madame de La Hotte, l'arrêta :
— Je te présente, mon enfant, monsieur Destroyer, qui a eu pour ta mère les attentions les plus délicates,… et j'ajouterai les plus rares par le temps qui court…
On plaisanta à propos des perles. M. Destroyer demanda une valse à Élise. Madame de La Hotte se rengorgea.
Elle regarda danser sa fille avec ce beau jeune homme ; et elle regarda aussi tous ceux et toutes celles qui les regardaient. Il ne serait pas dit qu'un garçon que l'on se disputait avait négligé mademoiselle de La Hotte. Elle ne pensait même pas : « Mais, en fait, jusqu'ici, il l'a négligée, puisqu'il n'a pas paru faire attention à elle!… »
— Comment trouves-tu ce jeune homme? demanda-t-elle à Élise.
— Très bien, dit Élise ; on a envie de l'ébouriffer et de lui couper la moustache.
— Tu es difficile. A-t-il été aimable avec toi?
— Comme les autres. Il m'a débité les banalités ordinaires.
— Fichtre! les jeunes Perceville et mademoiselle du Haussier, pour n'en pas nommer d'autres, ne le trouvent pas si commun!
— C'est leur goût, maman.
Chaque soir, M. Destroyer vint demander à Élise soit une valse, soit un quadrille. Il la reconduisait à sa mère et demandait à celle-ci des nouvelles du petit ouvrage de perles qu'elle faisait. Il était correct, et non pas plus. Madame de La Hotte recommença bientôt de pester. Était-ce la peine de se mettre en branle à propos de ce monsieur, si l'on n'avançait pas d'un cran? Il semblait être plus familier avec d'autres jeunes filles.
Comme il adressait pour la dixième fois à madame de La Hotte sa question sur l'ouvrage de perles, madame de La Hotte lui dit :
— Mon ouvrage de perles va être interrompu : nous avons promis à la jeunesse un petit voyage à Jersey. Connaissez-vous Jersey, monsieur?
— Non, madame. Je me propose de faire cette petite expédition avant mon départ.
— C'est une excellente idée. Il ne faut pas attendre la mauvaise saison.
Il fallut, en effet, exécuter la promesse faite aux enfants, et bien qu'elle ne répondît en rien au but qu'on s'en était proposé. Ils la réclamaient tous les jours.
On prit, un beau jour, le bateau commandé par un blond et rougeaud capitaine anglais ; on fit une heureuse traversée de trois heures, et on était, le surlendemain, sur la terrasse de Montorgueil-Castle, d'où l'on aperçoit sous un soleil de plomb, au delà d'une mer calme comme un bol de lait, la côte de France, fine, transparente et rose, lorsqu'on vit émerger, par l'escalier de pierre, de magnifiques cheveux noirs couchés de part et d'autre d'une interminable raie, puis les deux pointes des moustaches de M. Destroyer, qui, ayant chaud, montait, sa casquette anglaise à la main.
Se retrouvant, par hasard, à l'étranger, il sembla qu'on eût été jusque-là très liés ; et ce furent des saluts, des shakehands, des cris de surprise joyeuse. M. Destroyer était un de ces hommes qu'amusent la société des femmes et, à défaut de femmes, celle des jeunes filles. Privé de la guirlande que lui tendaient le soir les beautés granvillaises, il appréciait la rencontre d'Élise, à qui il n'avait accordé aucune attention particulière, mais qui ne lui déplaisait certes pas. Élise, il est vrai, n'était guère encourageante ; mais sa mère y suppléait par l'entrain qu'elle apportait à mettre à profit l'occasion présente afin de se créer avec M. Destroyer une intimité exceptionnelle et qui l'emportât haut la main sur les relations qu'il avait pu nouer avec les autres familles.
La femme aux cheveux teints ne l'accompagnait pas. Ce charmant homme n'était même pas embarrassé d'une liaison!
Il conquit M. de La Hotte, au cours de la conversation, en prononçant le nom d'un sien cousin, conservateur des hypothèques à Quimper, que le généalogiste avait connu et de qui il établit aussitôt des liens de parenté avec trois autres groupes de parents de M. Destroyer.
On fit de concert la visite du romantique Montorgueil, et l'on se promit de se retrouver pour les promenades classiques de l'île : Sainte-Brelade, le Trou du Diable, etc… Malheureusement, M. Destroyer n'était pas descendu, à Saint-Hélier, au même hôtel. On tomba d'accord que c'était dommage, ce qui prouvait que la compagnie du jeune homme était désirable.
Elle le fut si bien que l'économe M. de La Hotte se laissa convaincre par le nouveau compagnon de voyage d'échanger ses billets de retour par Granville directement, pour des billets de retour par Saint-Malo, ce qui allongeait l'excursion.
De Saint-Malo, on fit ensemble la promenade de la Rance, pittoresque et charmante rivière que l'on redescend à la tombée de la nuit, pour revenir à l'estuaire admirable où se croisent les feux de Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.
Élise enveloppée de châles et de foulards, à l'avant du bateau, le nez fouetté par l'air marin, où se mêlait le parfum des foins qui venait des rives, s'entretint presque toute la soirée avec M. Destroyer. Les longues moustaches de celui-ci étaient rejetées en arrière.
En retour du sacrifice que la famille de La Hotte lui avait consenti, M. Destroyer, galant homme, qui devait, de Saint-Malo, rentrer à Paris, prolongea d'une huitaine sa saison à Granville.
Mais les La Hotte, désormais, le possédaient. Grande déception pour les jeunes filles, triomphe inopiné d'Élise, qui, d'ailleurs, n'y tenait pas outre mesure, mais le savoura presque autant que sa mère.
M. Destroyer s'était montré assez généreux durant le voyage ; on crut devoir l'inviter à dîner. Toute la ville sut qu'il avait dîné chez les La Hotte, et l'opinion le maria avec Élise.
Il ne demanda cependant pas la main d'Élise, et il n'y avait même entre elle et lui aucun flirt. Mais il dut s'informer d'elle et de sa situation. C'était un homme accoutumé de voir les femmes se jeter à ses pieds ; il demeurait dans l'expectative ; quand les avances étaient faites et se trouvaient acceptables, il les examinait volontiers.
Il quitta Granville sans avoir dit un mot qui pût faire pressentir une intention matrimoniale. Élise, de le voir partir, n'eut aucun chagrin, quoiqu'elle ne le jugeât pas déplaisant, quand il était là. Madame de La Hotte, seule, était désolée.
Mais, quatre semaines après, un monsieur de soixante-cinq à soixante-dix ans, parfaitement conservé, et qui était, en blanc, le vivant portrait du beau jeune homme disparu, vint sonner à la porte de la maison, cours Jonville, en sortant de chez le notaire, de qui il portait une carte d'introduction. Et il demanda pour son fils la main de mademoiselle de La Hotte.
Élise consultée ne dit ni oui ni non.
— Mais, pourquoi ne dis-tu pas oui?
— Je ne sais pas. Mais puisque je ne dis pas non…
Au fond, la famille était ravie de la voir agréer un mariage qui semblait en tous points raisonnable. Madame de La Hotte se réjouissait, comme pour elle-même, de ce que sa fille épousât un beau garçon.
Toutes les amies vinrent féliciter. Et pas une qui ne dît, la visite accomplie, en s'éloignant de la maison La Hotte, sous les quinconces :
— Ah! bien, qui est-ce qui eût cru ça pendant les trois premières semaines!…
— Il faisait une cour à la petite de Mouchain!…
— Et à Blanche Épouville donc!…
— Et à combien d'autres!…
— Sans compter la femme aux cheveux teints, qui était sa maîtresse!…
— Et qui l'est encore! C'est une femme qui était descendue à l'hôtel Guérin, où elle a dit, en partant, qu'elle n'était pas jalouse des pimbêches à qui elle le laissait.
— C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda une jeune fille.
— Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça! dit une autre, est-ce que c'est possible?
II
Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la plus élémentaire convenance aux yeux d'une famille provinciale, Élise vint s'installer à Paris, boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin. Elle était très contente, sinon heureuse. Évidemment, un ou deux ans auparavant, elle imaginait le mariage sous un jour bien différent. Du temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec une sorte d'ivresse, aux bras du sous-lieutenant Piédoie, et sans qu'elle se fît une image précise de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir être un homme idolâtré, de qui tout vous ravit : il vous emmène n'importe où, où il veut, et l'on sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là ; sa seule présence signifie l'état paradisiaque ; ou bien on l'attendra, on ne pensera qu'à l'attendre, s'il s'absente ; et l'instant de l'embrassement, au retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité que l'esprit a de la peine à concevoir.
Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.
Non, fût-ce au souvenir des premiers libres baisers sur ces trop délicieux rivages, ce n'était pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui semblaient plus beaux que l'état de son cœur! En les admirant, elle avait fait effort pour admirer son bonheur… Est-ce qu'en disant, en écrivant sa satisfaction, elle attribuait celle-ci aux beaux paysages ou au fait qu'elle était une heureuse nouvelle mariée?… Elle se le demandait, mais, toutefois, elle se déclarait très contente.
Elle trouvait son mari fort gentil ; elle ne le voyait plus du tout ridicule ; elle appréciait sa longue moustache et elle s'amusait même à dessiner et lisser la belle raie dont elle avait tant ri. Elle voyait bien que madame de La Hotte, comme les jeunes filles de Granville, avaient eu raison de le juger si beau, puisque partout où il se montrait, à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en chemin de fer, les femmes le regardaient d'un œil béat, cynique ou simplement rendu. D'un tel succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très contente.
Son appartement, boulevard Malesherbes, lui semblait aisément plus gai que la maison paternelle.
C'était du temps que les rues de Paris étaient agréables. A cette époque de l'année, les vieux chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres découverts, un peu bruyamment à cause de leurs roues cerclées de fer sur le pavé, mais si lentement, si paresseusement, avec une telle bonhomie, menés par leurs cochers à trogne! On montait dans ces voitures, on en descendait, presque sans qu'il fût besoin d'arrêter le cheval. On prenait, on quittait l'omnibus comme un tapis roulant ; et des messieurs très bien et de belles dames qui payaient, sans croire déroger, six sous leur place d'intérieur, y compris la « correspondance », ne paraissaient pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie que le trottin avec son carton à chapeau, ou le vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette course idéale des beaux jours de mai et de juin, dernier plaisir modeste, irremplaçable à jamais : une tournée dans Paris sur l'impériale.
Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du déjeuner, de descendre, seule, d'errer devant les magasins et de se pencher sur les voiturettes ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au parc Monceau vert et frais, ou bien, dans la direction opposée, d'aller, par la rue de la Pépinière, ayant jeté un coup d'œil à la boutique d'antiquaire, jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare en bois où pullulaient les étalages de volaille, de charcuterie ou de primeurs ; elle poussait plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par la rue Auber jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où, à midi précis, elle était certaine de se heurter à son mari, qui descendait de son bureau. On revenait alors, en humant des odeurs de légumes, qui rappelaient le marché du cours Jonville.
M. Destroyer avait présenté très rapidement sa jeune femme dans le monde qu'il fréquentait, de sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à la vie de relations, ne se trouvait pas trop dépaysée, malgré le changement des visages et celui des thèmes de conversation. Elle était très souple ; elle avait vite fait de contracter une habitude nouvelle. D'ailleurs, malgré mille différences de détail ou d'apparence, le monde qu'elle voyait à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux, les exigences, les susceptibilités étaient les mêmes. Seuls différaient en réalité les toilettes, certaines expressions employées pour relever le langage, et le nombre des domestiques. Ne faire allusion qu'à l'événement du jour ou de la veille, au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a le goût de s'habiller, s'acclimate comme par enchantement à Paris. Élise n'éprouva point de transition pénible. Et puis, au bout de quatre mois de mariage, la voilà enceinte, et non pas séparée de son nouveau milieu, tant s'en faut, mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue presque sans frais intéressante à son nouveau milieu. Nombre de femmes, amoureuses de la maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies, la viennent voir hors des « jours », lui prodiguent les conseils, lui narrent surtout leur propre histoire, les péripéties de leurs accouchements, la biographie de leurs enfants et les vicissitudes de leur vie conjugale. En deux semaines, Élise fut plus renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût été à continuer de fréquenter restaurants, théâtres, Montmartre et même le monde. Car beaucoup d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.
Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette naissance, une grande partie des membres de la famille, qui, de tous les points de la France de l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir sur les fonts baptismaux de Saint-Augustin.
Il n'y avait pas une grande différence, c'est entendu, entre le monde qu'Élise voyait à Paris et celui qu'elle avait connu à Granville ; et cependant, quand elle revit les membres de sa famille, elle les jugea aussi surannés, anciens et décrépits que le manoir de Saint-Pair. Elle jugea Granville fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements du Casino tout à fait primitifs. Ces gens, et leurs souvenirs ne laissaient pas d'être gentils, oui, mais quelque chose, — en vérité, savait-elle quoi? — les séparait d'elle. Parmi ses parents, quelques-uns la trouvèrent distante et un peu fière.
Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles et cérémonieux parents de province revenaient au boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à Saint-Augustin : c'était pour les obsèques du pauvre petit, mort de la diphtérie, mal contre quoi, alors, on luttait peu efficacement. La jeune mère n'était plus cette fois, ni distante, ni fière ; elle était abîmée, anéantie ; elle maudissait Paris qui lui avait pris son enfant. Si son enfant eût vécu sur la plage et non dans la poussière des squares, il vivrait, affirmait-elle ; et elle conçut un tel dépit et demeura dans un désespoir si grand qu'il apparut à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son mari une tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle donnait l'impression que, son enfant disparu, il ne lui restait aucun motif de vivre.
Ni sa sœur aînée, madame de Vamiraud, ni ses deux frères, qu'elle aimait tendrement, dont l'un était à Polytechnique et l'autre sous-lieutenant à Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne furent de taille à la tirer de la prostration où elle gisait. Une seule chose l'émut.
Elle remarqua un jour que son mari tirait de la poche de sa jaquette, parmi d'autres papiers, une lettre dont elle avait déjà vu l'écriture dans le courrier. Simple observation due à ce qu'Élise avait la vue bonne. Mais, à quelque temps de là, son mari, en retard pour l'heure du dîner, reçut plusieurs jours de suite un télégramme qui demeura dans l'antichambre, sur le plateau d'argent, et qu'elle voyait, malgré elle, en allant épier dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que, sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner seule, le télégramme arriva ne portant ni mention « Monsieur » ni mention « Madame », mais seulement le nom « Destroyer ». Elle se crut autorisée à l'ouvrir, et elle lut : « Impossible supporter délaissement. T'attends en vain depuis cinq jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée. » C'était clair. Elle surprenait qu'elle était trahie par son mari en apprenant que son mari trahissait une maîtresse.
Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative d'explication, elle la repoussa. Elle fit faire ses malles et partit pour Granville, sous prétexte que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le repos.
Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à présent, Élise n'avait pas éprouvé de passion pour son mari ; mais son éducation, les mœurs auxquelles elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison comme un impardonnable manquement, une offense capitale. Son union étant, en fait, sans amour, et toute conventionnelle, le premier accroc fait à la convention ne laissait rien subsister. La trahison, au lieu d'être un drame qui a une période aiguë et une fin, était dans son esprit une annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient lieu de tant de sentiments, n'avait pas encore été contractée ; l'enfant, qui est entre époux indifférents l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu. A son mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité, plus rien.
Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou un homme éclairé, elle eût reconnu sans doute qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari et elle quelque chose ; elle avait de la religion et un attachement aux coutumes plus profond qu'elle ne le croyait ; mais elle ne parla pas à sa mère ; elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle n'avait pas de faute à se reprocher ; et elle ne possédait qu'un ami sûr, un compagnon d'enfance, de quelque quinze ans plus âgé qu'elle, qu'elle appelait Jean-Marie, mais qui précisément n'avait jamais pu souffrir M. Destroyer.
A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de remarquer la rareté de la correspondance entre elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de dire : « Mais si! j'ai reçu une lettre… hier… J'ai écrit quatre pages tantôt à la salle de lecture… » alors que ce n'était pas vrai.
Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune fille. On la vit, les jours de marché, les coudes appuyés à la fenêtre sur la place. Elle adressait des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères ; elle réentendait avec mélancolie leur caquetage, leurs marchandages et leurs disputes ; et le soir, en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs de jeunesse, lui faisait parfois chavirer le cœur et verser des larmes. A cette fenêtre, en écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle avait conçu toutes les espérances. Ah! les espérances folles d'une tête de dix-sept ans! Image insensée et merveilleuse du monde! création poétique! féerie! jeune homme adorable, amours éperdues, baisers sans fin, beauté, bonheur!… A vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée, tous songes d'amour à jamais interdits.
Dès le mois de juin, le Casino commença de se ranimer. Élise ne parut pas, bien entendu, à la salle de bal, où d'ailleurs, en attendant l'orchestre d'été, un médiocre piano tenu par une femme se bornait à distraire les quelques jeunes filles de l'endroit ; mais, l'après-midi, sur la terrasse, avec un petit ouvrage de main, à la salle de lecture, où toujours quelque flaneur se balançait dans le rocking-chair d'impérissable mémoire, on voyait la jeune madame Destroyer plus charmante que jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse. Le noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et sa tristesse lui donnait, semblait-il, ce qui lui avait peut-être manqué pour qu'elle fût belle. On l'abordait avec ménagement et respect. Les jeunes filles, ses anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant de M. Destroyer ; les jeunes gens, les officiers, bien qu'ils la trouvassent exquise, ne faisaient pas auprès d'elle de très longues stations, écartés par la contrainte que commandait son malheur récent. Son « vieil ami » Jean-Marie, qui l'avait fait sauter jadis sur ses genoux, alors qu'il avait, lui, quelque dix-sept ans, fit seul exception ; il se plaisait en la compagnie d'Élise ; il évoquait avec elle des souvenirs qui déjà paraissaient très anciens ; et il ne parlait pas de M. Destroyer.
Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord existant entre Élise et son mari, ce fut un désespoir au prix de quoi la douleur résignée d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse articulait-elle? Elle n'en précisait aucun ; elle négligeait même de dire qu'il l'avait trompée, tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause déterminante de son départ, était maigre cause de l'état de tiédeur qui l'écœurait. A sa mère, à son père, à ses frères et à sa sœur aînée qui la pressaient de leurs questions : « Mais que t'a-t-il fait?… Qu'as-tu à lui reprocher?… » elle répondait : « Rien… rien… » Aucun d'eux ne comprenait que ce « rien » était pire cent fois que le fait qu'elle eût pu citer. « Rien… rien… » cela signifiait qu'elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé, ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation, si elle eût aimé! Le fait précis, elle dut pourtant le dire pour avoir la paix. Alors, tous comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise leur compassion, non pas tant en raison de l'horreur que le fait lui-même inspirait, mais parce que « le fait » était intervenu si tôt. Chacun, en ses doléances, faisait allusion à une époque si proche du mariage!
— Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût été mieux?
— On aurait pu, du moins, croire à quelques années de sincérité!…
— De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a peut-être essayé, comme moi-même, d'en avoir…
— C'est donc vrai? s'écriait la sœur aînée, tu ne l'aimais pas! Mais pourquoi l'as-tu épousé?
— Est-ce que je sais? faisait la malheureuse Élise. Maman, elle, l'aimait tant!…
En effet madame de La Hotte ne concevait pas encore, malgré tout, que sa fille n'eût pas été éprise, éperdument, d'un si bel homme.
— Quant à elle, elle lui eût tout pardonné, disait-elle.
— Ton père m'a trompée, disait madame de La Hotte en un besoin de confidence : je lui ai pardonné… Je le voyais, par cette fenêtre : il allait me tromper ; je le revoyais par cette fenêtre : il venait de me tromper! Je le regardais marcher : il était tellement bel homme!… Tout ça est fini, bien fini, ajoutait-elle… Mais si j'étais partie quand il a été infidèle, vous ne seriez pas là!…
— Mais, ma pauvre maman, disait la fille aînée, Élise n'aime pas son mari! Avant de l'épouser, souviens-toi, elle le trouvait ridicule.
— Et elle trouvait Piédoie charmant! Ah! Élise a de singuliers goûts!
Somme toute, les premiers moments d'indignation passés, la commisération épuisée, et dans une famille où il ne fallait pas songer au divorce, on commençait secrètement à ne soutenir que mollement Élise. « Monsieur Destroyer, disait son père, avait une très belle situation… »
La situation de M. Destroyer était si absorbante qu'elle ne lui permettait pas de s'éloigner du centre de ses affaires. Il n'était pas à Paris, affirmait Élise. Il était dans la Loire, à ses usines. Il ne vint à Granville que quarante-huit heures, au fort de la saison, et pour sauver la face des choses. Les jeunes filles le jugeaient beaucoup moins bien, depuis qu'il était marié. Mais madame de La Hotte, en le contemplant, d'une figure attendrie, pensait : « Il est impossible qu'Élise ne se réconcilie pas avec cet homme-là! »
Et toute la famille, à qui mieux mieux, de s'employer à cette réconciliation. On le faisait d'une façon hâtive et maladroite. Élise subissait chaque assaut d'un œil distrait et sans seulement répondre.
Elle montra un visage plus chagrin que de coutume, après le départ de son mari. Les optimistes en augurèrent bien. Ils concluaient qu'elle n'était pas détachée de lui. Ne regrettait-elle pas de n'avoir pas signé une paix définitive?
Elle s'irritait. Entre autres sujets propres à produire l'exaspération, elle avait sa sœur, madame de Vamiraud, toujours éperdument éprise, elle, de son époux, et qui ne pouvait se tenir de parler d'amour et de narrer ses félicités. Attitude peu généreuse envers une infortunée, de cela précisément dépourvue. Mais il y avait eu toujours quelque rivalité entre les deux sœurs. Marie avait le privilège d'être l'aînée ; mais Élise passait pour plus jolie, mieux faite, et, de l'avis de certains, plus intelligente. Marie triomphait, et faisait valoir, sans aucun ménagement, sa chance.
Le soir, à cause de la grande chaleur d'août, et bien qu'elle n'entrât pas à la salle de danse, Élise allait s'asseoir sur la terrasse du Casino, où la brise de mer était caressante. Et là, dans l'ombre, souvent seule, Élise, le cou abrité par un voile de gaze noire, rêvait.
La mer au loin déroulait ses soieries, ou bien, sur les galets de la plage, déferlait en lançant jusque très haut de fines gouttelettes d'embrun ; de gros rocs sombres supportant la vieille ville s'allongeaient sous les remparts ; le ciel d'été était criblé d'étoiles ; ces immensités, cette mélancolie, ces bruits si charmants et si graves, et, par contraste, la musique aux lumières, tantôt vulgaire, tantôt ensorcelante, les parfums provenant des femmes, et cette réunion enfin de jeunesse heureuse, oublieuse, abandonnée à l'étourdissement, ne pouvaient être sans effet sur un cœur de jeune femme.
Madame de Vamiraud, toute moite d'avoir dansé un « boston idéal », disait-elle, avec le petit Descouzergues, qui était meilleur danseur encore que son mari, venait tenir compagnie à sa sœur. Et là, dans l'encoignure de cette terrasse, les coudes appuyés à la balustrade de bois, la gorge offerte aux câlineries du vent marin, elle parlait comme font les femmes qui croient avoir domestiqué la poésie parce que leur chair est satisfaite.
Enivrement nocturne ; entretiens dits philosophiques, et éperdus, sur l'infini ; roucoulements à propos de la pluralité possible des mondes habités ; pot-pourri de tous les grands noms de la musique au sujet des bruits de la mer ; aspirations à l'au-delà ; théosophie et spiritisme innocemment mêlés ; désincarnation, réincarnation, migration dans les astres ; Camille Flammarion, Sar Péladan, et jusque même fragments profanés de Pascal ; puis, soudain, rappel d'une rosserie, d'un potin ramassé par la traîne sur le parquet de la salle de danse ; à bout de souffle, enfin, le grand secours : l'obsession du mot et des choses de l'amour. Telle était la matière des éloquents épanchements de Marie.
Une pensée charitable, et commandée d'ailleurs par leur commune mère, relevait le finale du discours adressé par madame de Vamiraud à sa sœur Élise : ramener par d'adroits détours l'infortunée à son mari. Et alors, c'était le tumulte des confidences, l'aveu habilement ménagé, rendu sensationnel, que toutes les belles choses auxquelles on vient de faire allusion sont méprisables si on les compare à la seule volupté de rentrer dans sa chambre, le bougeoir à la main, derrière les pas de l'homme aimé. Des chuchotements alors : allusion au bougeoir posé au hasard, sur la cheminée, sur la commode ou sur un pouf : et l'on est tombée, toute chaude et parfumée, entre les bras du chéri!…
— Tu m'agaces, disait Élise, avec tes histoires et ton bougeoir et ton chéri!…
— Ah! ma chère, c'est que tu ne sais pas!… Non, en vérité, tu me fais l'effet d'être encore une jeune fille…
— Eh bien, en ce cas, parle-moi comme à une jeune fille, c'est tout ce que je te demande.
— Ma pauvre Élise, ce n'est pas seulement moi qui le dis : tu gâcheras toute ta vie, à plaisir! Mais tu ne sais donc pas ce que c'est que des baisers?
— J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne m'est pas venu par l'oreille.
— Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je ferais? Je recommencerais.
— On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive pas pour moi.
Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle semblait se remettre à Granville du chagrin causé par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle était en convalescence pour ainsi dire, passe encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir avec elle longuement causé et « à cœur ouvert » ; et son opinion était que la pauvre Élise appartenait au groupe de ces femmes particulièrement mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, « n'ont ni cœur ni sens » :
— Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue de sentiments, loin de là ; mais elle est atteinte de ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer… Elle n'a jamais aimé son mari ; elle ne l'aimait pas avant qu'il l'eût trahie… Eh! mon Dieu! qui sait si la trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude de la femme?… Les hommes sont comme nous : ils aiment à être aimés.
L'opinion de la sœur aînée trouvait créance chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas aimé un M. Destroyer constituait un phénomène monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.
— Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes parts, une amourette de pensionnaire, une illusion de petite oie blanche!
— Le fait est, disait madame de La Hotte, que ce garçon était bien peu distingué.
La distinction, la beauté, — du moins selon un type convenu, — et l'amour s'unissaient indissolublement dans l'esprit de madame de La Hotte.
L'époque de la rentrée arriva ; madame de Vamiraud regagna Paris ; l'automne s'écoula ; puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.
Elle passait pour être tellement « nerveuse » que personne n'osait s'aventurer à lui parler de sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin de la famille adopta volontiers la thèse que le climat de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu sur les côtes de la Manche. En moins de six mois, après quelques convulsions de l'opinion touchant le cas de madame Destroyer, la soumission générale des esprits était accomplie : Élise vivait près de ses parents et non avec son mari. L'exception à la règle commune avait presque cessé d'être intéressante.
Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, était favorable à la jeune femme éprouvée, qui, aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle « de l'embonpoint et des couleurs ». Élise menait une vie en tous points conforme à celle de son enfance ; elle était environnée des mêmes visages ; comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à son père toujours adonné aux mêmes occupations ; elle répondait par des phrases courtes à madame de La Hotte ; et de tout temps elle s'était volontiers entendue avec la vieille bonne, Jeannette, ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant armateur de son métier.
C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs absolument que faire. Par de minimes services de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent. Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir son « vieil ami » comme l'homme indispensable. Par le « vieil ami », toute la famille de La Hotte était informée, chaque jour, des choses de la ville, du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la traversée.
Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité à ces réunions du soir autour de la lampe. On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait pour Paris, où il avait aussi un domicile, et des affaires.
Ce n'était ni gai ni intolérable ; la parfaite régularité des actions, même ennuyeuses, en rend presque doux le retour. Et Élise se portait bien.
A la fin des vacances de Pâques, — qui tombait tard cette année-là, — quand elle annonça qu'elle avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement. Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une détermination conforme aux exigences du bon ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille Jeannette à la gare, on était de fort bonne humeur, et madame de La Hotte se permit une plaisanterie : comme M. Le Coûtre, venu pour huit jours, prenait, en s'en retournant, le même train qu'Élise, la maman dit à l'armateur :
— Ne la compromettez pas!
Ce qui fit simplement sourire.
III
Élise était accompagnée, dans son voyage, par sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée. Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la mésentente du ménage ; elle en concevait, en femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais se fût fait couper en petits morceaux plutôt que d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent déterminât une résolution si grave. Monsieur n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement à Madame ; les télégrammes qu'il envoyait, ils traînaient partout ; chacun pouvait les lire, et par eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement dans la Loire. Était-ce à cause de cela que Madame avait l'air si tranquille et même d'une si parfaite bonne humeur?
Lorsque, dès le lendemain de l'arrivée au boulevard Malesherbes, Jeannette se disposa à défaire les grosses malles, Élise l'interrompit, l'appela dans la chambre où elle avait passé la nuit, et s'y enferma avec elle.
— Ma bonne Jeannette, lui dit-elle, j'ai du nouveau. Je te le confie à toi ; je ne l'ai confié à personne…
La vieille servante s'inquiéta.
— A personne, Jeannette. Et tu ne le rediras à personne, pas même à maman, surtout pas à maman, entends-tu?
— Madame me fait peur.
— N'aie pas peur, Jeannette. Je vais être heureuse.
— Madame est réconciliée avec Monsieur! Madame repart, comme qui dirait, en voyage de noces?…
— Non. Je vais habiter ailleurs, tout uniment. Tu vas m'emballer ici tout ce qui est à moi, et nous allons faire un petit déménagement.
Jeannette s'effondra ; et elle était au comble de la stupeur :
— Madame serait séparée de Monsieur?… divorcée, comme ils disent?…
— Tu n'y penses pas : ce n'est pas possible! Papa et maman en mourraient… Et ma sœur, et mes frères?… Quelle affaire!… Non : je m'en vais habiter ailleurs, ni plus ni moins.
— Et où ça?
— Tu le verras. Tu feras bientôt appeler un fiacre, nous mettrons une première malle dessus, et en un quart d'heure nous serons chez nous.
— Chez nous? Madame ne va pas habiter toute seule?… Madame va chez madame de Vamiraud!
— Oh! non!
— Madame va habiter avec un de ses frères, alors?
— Non.
— Madame ne peut pas habiter seule, à l'âge et avec la figure qu'elle a. Les cancans auraient beau jeu!
— Je me moque des cancans. Jeannette, je veux être heureuse, et j'irai habiter où il me plaît, comme il me plaît.
Jeannette hochait la tête ; elle ne pressentait là-dessous rien de bon. Élise lui posa un doigt sur la manche et dit :
— Écoute, Jeannette… Oui, tout ça est difficile à comprendre pour toi ; mais j'ai besoin de savoir : est-ce que tu viendras avec moi?
— Pourquoi est-ce que Madame me pose une pareille question? Est-ce que j'ai jamais vécu sans Madame depuis que Madame est au monde? Pourquoi est-ce que j'abandonnerais Madame?… Où c'est-il que je pourrais aller sans Madame?
— Oui, je connais ton dévoûment, Jeannette, mais enfin, je te disais tout à l'heure que je me moquais du qu'en-dira-t-on : te sens-tu de force à le mépriser comme moi?
— Un faux pas est vite fait quand l'âge tourmente et qu'on a du sang!…
— Tu ne craignais donc que les commérages! Mais tu avais ta conscience. Tu crois en Dieu?
— Le bon Dieu est loin ; les commères aux portes. Il a de l'indulgence encore, Lui ; mais non pas elles…
— En province, admettons ; mais à Paris, quand on veut ne plus connaître personne?
— Madame compte ne plus connaître personne?… Madame ne veut pas courir à sa perte?…
— Allons! tu prends tout au tragique, ma bonne Jeannette ; on voit bien que tu n'es plus une jeunesse. Moi, c'est drôle, je n'ai peur de rien ; je romps avec tout le monde ; je vais habiter, toute seule, un petit appartement de rien du tout. Plus de visites, plus de dîners ; la liberté complète. Honni soit qui mal y pense!
— Madame est jeune, elle, comme elle dit. Oh! oui! Madame est jeune, Madame ne sait pas ce qu'elle fait. Madame veut-elle me permettre de lui dire ce qu'elle fait? Je supplie Madame de faire appel à toute ma vie de dévoûment à elle et à sa famille pour me passer la liberté que je prends en lui disant un pareil mot?…
— Mais, quel mot? ma pauvre Jeannette, dis-le, dis-le ; oui, je te le pardonne d'avance.
— Le voilà, Madame! Je me perds peut-être en le disant : Madame fait une inconséquence.
Élise éclata de rire. Puis elle embrassa sa vieille bonne.
— Ah! tu es une brave femme, va, toi! Je peux partir, renoncer à tous… Un être comme toi, cela me suffit.
Jeannette se retira de trois pas. Elle devint sombre, et il sembla que tout ce qu'elle avait redouté jusque-là ne fût rien auprès de ce qui lui apparaissait.
— Madame me cache quelque chose… Madame ne va pas vivre toute seule et dans un désert… Il y a des choses possibles ; il y en a qui ne se peuvent pas…
— Eh bien! Jeannette, et quand je ne serais ni tout à fait seule, ni dans un désert?…
Jeannette sentit les jambes lui manquer. Elle aurait voulu s'asseoir, mais elle ne l'osait faire devant sa maîtresse.
Elle se traînait, s'agrippant aux meubles :
— Madame ne m'a pas tout dit! Madame a… une affection!…
— Il m'aime et je l'aime, Jeannette! Nous ne pouvons pas nous épouser ; je t'ai dit que le divorce m'est interdit.
Jeannette n'eut pas une seconde d'hésitation :
— J'aiderai Madame pour son déménagement, dit-elle ; mais Madame voudra bien chercher une autre personne pour son service.
— C'est bon, Jeannette, c'est tout ce que je désirais savoir.
Élise s'employa avec un calme presque tragique à la confection de ses paquets, petits et grands. On eût juré qu'elle procédait aux préparatifs d'un voyage désiré. Ce qui lui rappelait son enfant, seul, projetait une ombre sur son visage ; mais elle empaquetait l'objet ; ce souvenir cher la suivait. Et de distraire cent menus objets de ceux qui lui semblaient un prolongement de l'homme à la raie la rassérénait, la libérait. Devant un crucifix en vieil ivoire, qui lui venait de sa famille et qu'elle avait placé à la tête du lit conjugal, elle s'arrêta et hésita ; elle subit une gêne imprévue à ce point qu'elle tomba assise sur un siège bas, au pied du lit. Le crucifix était à elle, après tout : pourquoi ne l'enlèverait-elle pas? Mais la pensée se présenta : « Où le mettrai-je là-bas? » En une place identique? Non. Ailleurs?… Elle réfléchit à des conséquences sur lesquelles elle n'avait pas délibéré ; puis elle chassa ses réflexions, se releva, laissa le crucifix à la place où il était, et continua son paquetage. Jeannette l'aidait, comme elle l'avait dit ; mais Jeannette était transformée, bougonne et triste, essuyant par moments une ride humide. Élise lui dit :
— Jeannette, tu ne t'accoutumeras pas à vivre sans moi. Viens avec moi.
— Mon plan est fait, dit Jeannette ; je m'en vais à Ecquevilly, chez mon fils…
— Qui est alcoolique et si mauvais coucheur! qui te battra comme sa femme!…
— Je me dirai que c'est là ma place…
— Pourquoi ne retournerais-tu pas à Granville, chez maman? Elle te garderait volontiers.