É C R I T S I N T I M E S
RENÉ BOYLESVE
Feuilles tombées
ÉDITIONS DE LA PLÉIADE
J. SCHIFFRIN, PARIS
CE VOLUME
LE DEUXIÈME DE LA COLLECTION
L E S É C R I T S I N T I M E S
A ÉTÉ TIRÉ SUR LES PRESSES DU
MAITRE IMPRIMEUR R. COULOUMA,
A ARGENTEUIL, H. BARTHÉLEMY
ÉTANT DIRECTEUR, LE DIX
JANVIER MIL NEUF CENT VINGT-SEPT,
A 2.600 EXEMPLAIRES,
DONT 100 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS
DE 1 A 100, SUR
HOLLANDE, ET 2.500 EXEMPLAIRES,
NUMÉROTÉS DE 101
A 2.600, SUR VÉLIN DU MARAIS.
LE PRÉSENT TIRAGE
CONSTITUE L’ÉDITION ORIGINALE.
É C R I T S I N T I M E S
COLLECTION PUBLIÉE SOUS LA DIRECTION DE CH. DU BOS
RENÉ BOYLESVE
FEUILLES TOMBÉES
INTRODUCTION DE
CHARLES DU BOS
ÉDITIONS DE LA PLÉIADE
J. SCHIFFRIN, 2, RUE HUYGHENS, PARIS
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MCMXXVII
INTRODUCTION
Pour Alice René Boylesve.
«... la voix implacablement humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu’a touchés l’accent de l’auteur des Pensées, son fils sublime: «Nous aurons beau faire... nous n’en sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l’amoureuse amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que l’Homme, s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!...»
René Boylesve.
(Madeleine Jeune Femme.)
«... ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos d’instruments inconnus, dont le timbre n’a pas d’équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre ces deux relais, l’humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer.
Idem.
«Ce sera mon œuvre posthume», disait Boylesve; et Jean-Louis Vaudoyer nous le rappelle en tête du récent et inappréciable livret: La Touraine, qui s’achève sur quelques fragments extraits de ce même dossier des Feuilles tombées. Avec l’autorisation de Mᵐᵉ René Boylesve, et grâce à l’accueil et au concours de M. Gérard-Gailly—tout ensemble le plus scrupuleux et le plus diligent des exécuteurs littéraires,—il nous a été permis de consulter «les carnets, calepins et pages volantes» auxquels Vaudoyer fait allusion, et «où de sa petite écriture ferme et fine, Boylesve consignait au jour le jour ses rêveries, ses observations». En plein accord avec M. Gérard-Gailly,—et en attendant l’édition complète dont le temps n’est pas encore venu,—voici, pour l’anniversaire de sa mort, le premier accès à l’intimité de notre ami, et qui dès à présent nous livre sa vraie figure: une figure qui par toute son œuvre a su restituer en profondeur «les traits éternels de la France» parce qu’elle les portait tous en soi, et qu’à la différence de tant d’autres elle ne leur devait pas seulement ses dehors, sa parure, mais bien sa solidité, sa toute suffisante raison d’être.
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«Mon œuvre posthume...» Non point avec hésitation, mais—par delà toute mélancolie—avec fière et sereine assurance, Boylesve articulait sans doute ces mots. Il était éminemment de ceux qui savent l’existence des deux registres, et qu’ici-bas de notre vivant le plus radical de nous-mêmes ne saurait s’exprimer. D’abord en vertu de cette représentation d’un lecteur possible à laquelle presque personne, peut-être ne semble entièrement soustrait, et qui imprime, sinon toujours à la chose que l’on dit, en tout cas à la manière dont on la dit une déformation inévitable. (Moins que tous les autres les tenants de la sincérité nue n’y échappent—eux qui, du fait même de la sincérité se croyant quittes, finissent par perdre conscience du problème: la déformation alors se réfugie dans l’inconscient, et c’est de la meilleure foi du monde qu’ils sécrètent plus encore qu’ils ne fabriquent le sophisme.) Ensuite, même en admettant que l’on parvînt à s’exprimer sans réserves, resterait intacte la question de savoir si on en a le droit, non seulement vis-à-vis des autres envisagés tête par tête, non seulement vis-à-vis de «la société polie», création française s’il en fut, dont Boylesve comprenait, admirait, goûtait si fort la noble et complexe portée, dont la disparition (à laquelle il assista) lui fut un amer et toujours renaissant tourment, mais vis-à-vis de ce minimum d’ordre, de hiérarchie, de sens des valeurs, faute de quoi nulle civilisation n’est en état de subsister.
Se refusant d’une part à une «niaise» et d’ailleurs impossible «anarchie»[A], se refusant de l’autre à donner gratuitement offense, gardant vive en lui la conscience de ce qui est dû aux «honnêtes gens», qu’il s’agisse de les «faire rire» ou de les faire réfléchir, Boylesve en ses écrits préparés pour la publication, tout en veillant avec grand soin à ce que la vérité essentielle ne se trouvât jamais lésée, tenait quelque peu en mains l’irréductible de son jugement[B]. Ceux qui ne se consolent pas de ne plus pouvoir retremper le leur dans ces stimulantes conversations où la hauteur de vue était toujours dictée par la moralité spéciale propre à «l’homme de l’esprit», auront souvent recours aux «conversations avec soi-même» que représentent Feuilles tombées. Par rapport à l’écrit, la liberté de l’entretien intime, celle—combien plus souveraine encore—du Journal, constituaient pour Boylesve ce second registre dont, dans la mesure même où s’aggrave sa perception de la vie, un être supérieur à partir d’un certain moment ne saurait plus se passer.
Hauteur de vue, ai-je dit, mais avant tout dans la sphère où les convictions intellectuelles étaient en jeu; pour tout le reste, dans l’entretien intime, de l’hospitalité la plus libérale, et de celle qui accroît celui qui en bénéficie sans entamer en rien celui qui la dispense.
«Il faut savoir entrer dans les idées des autres et savoir en sortir, comme il faut savoir sortir des siennes et y rentrer.» Que de fois, en quittant Boylesve, me suis-je murmuré cette maxime de notre ami à tous deux, de Joubert: je n’ai rencontré personne qui plus instinctivement la sût mettre en pratique: au terme d’un long tête-à-tête où bien des points avaient été touchés, où bien des positions, parfois opposées ou simplement différentes, avaient été prises, tandis que Boylesve se levait pour reconduire l’interlocuteur, il semblait que l’on vît luire mieux que jamais l’aloi de son inaliénable intégrité. Les échanges, les traversées que favorisa cette spacieuse bibliothèque de la rue des Vignes (non sans analogie d’ailleurs avec une très confortable cabine de yacht)! Aujourd’hui que la piété de Mᵐᵉ René Boylesve et la vigilance de M. Gérard-Gailly nous l’ont maintenue vivante en la consacrant à sa mémoire, qu’à cette survie les écrivains contribuent en envoyant comme par le passé leurs livres, lorsqu’on y pénètre à nouveau, de ce clair asile d’un loisir studieux et peuplé, le mot d’ordre reste Æquanimitas. L’égalité d’âme—à condition que difficilement obtenue, elle fût elle-même une passion et une passion victorieuse,—il n’était rien que Boylesve prisât davantage: c’est lui demeurer fidèle que de surmonter l’inopérante tristesse et de poursuivre l’entretien. Qu’il me soit permis de séjourner un moment encore, ne fût-ce que pour l’illusion d’un dernier dialogue—un de ces dialogues où l’on souhaiterait tant pouvoir être contredit; où, ne pouvant l’être, l’on n’a souci que d’apporter au disparu le seul hommage qui compte: celui de la compréhension.
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Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire. Vers la quarantième année... Boylesve avait quarante et un ans lorsqu’il me fut donné de faire sa connaissance. Formé déjà, éprouvé, avec cet air émouvant de qui se sent et se sait responsable, chargé du poids d’une expérience qui, bien loin de la courber, redressait encore sa haute taille, et qui dans ce beau visage, à la fois si distinct et si patiné, paraissait incrustée tel un ambre sans prix. Il avait encore la barbe de Schariar (que devait remplacer plus tard celle, à la française, des Clouet), et l’expression d’anxieuse mais inébranlable rectitude d’un ermite de Grünewald. Chaleur et gravité: qui n’a pas connu Boylesve, qui n’a pas été admis en son intimité, ne saura peut-être jamais de quelle persuasive plénitude peut être empreint l’alliage de ces deux attributs,—non point s’équilibrant ni se tempérant l’un l’autre, mais fondus jusqu’à l’indissociable. Tout l’être de Boylesve appartenait au registre du violoncelle; et parfois lorsque assis, ayant écouté avec cette attention, cette immobile intensité qui paraissait alors subir, recueillir et capter le passage des ondes sonores, il rendait au juste moment sa large réplique étoffée, il semblait que l’on fût en présence de quelque Casals spirituel.
Oui, dès 1908 «il avait pris le masque de son art même». Lorsque je le rencontrai, j’étais tout subjugué par la découverte de Mon Amour—peut-être dans notre littérature le seul chef-d’œuvre du roman-journal, où le don des gradations est infini, mettant sa suprême délicatesse à se tout inféoder aux battements mêmes du cœur sensible,—d’un cœur qui tour à tour se comprime et éclate, qui épouse la ligne sinueuse du sentiment, la cerne de retouches, de «repentirs», mais avec l’unique objet d’y mieux encore adhérer, d’un cœur enfin qui toujours tremble de ne s’être pas à soi-même suffisamment fidèle...
Arriver à Boylesve en venant de Mon Amour, c’était sentir aussitôt à quel point il avait résolu le problème qu’un personnage de Henry James déclare le plus laborieux de tous: celui de «se ressembler à soi-même». Je songe à ces lignes de Mon Amour: Oserai-je dire à Mᵐᵉ de Pons qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père Éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique?... En effet, laquelle de ces pareilles eût supporté une telle compagnie?... Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste... Dans tous les ordres, Boylesve était l’homme de ce «certain compliment grave» qui figurait en son cas la seule alternative au silence;—à un silence non point hostile ni même hautain, mais bien au contraire d’une si attachante perplexité: pour combien d’entre nous, écrivains, dans le peu que nous faisions, n’était-ce pas notre aspiration la meilleure que de mériter que se rompent ce silence et cette perplexité? Jamais précipitée, ne se produisant qu’à la dernière limite (que l’on se souvienne de l’article où avec tant de probité il nous retrace les péripéties de la victoire que Proust remporta sur lui), mieux encore qu’une récompense, son approbation avait le poids d’une signature qui ne trompe pas.
Ses yeux étaient «profonds», et si je puis dire d’une profondeur légitime, celle où se reflète l’être tout entier: il est des yeux profonds qui leurrent, refuge dernier et poignant alibi de ceux qui, inégaux à leur vocation, déchus de leur innéité, devenus superficiels avec toutes les apparences de ne l’être pas, ne retiennent de profondeur que dans la détresse du regard dont ils enveloppent un intime naufrage. La profondeur de Boylesve,—c’est sur elle qu’il sied d’insister, dont il importe de caractériser la si originale et si composite nature; car là réside son massif central: il n’a rien d’un «petit-maître», d’un «mineur»,—presque toujours mal à l’aise, gauche souvent, pesant parfois dans ces attraits de la surface où d’autres, qui ne le valent point, savent se montrer irréprochables[C]. Je revis ces années 1909 et 1910 où s’établit notre intimité. La Jeune Fille bien élevée venait de paraître, que devait suivre en 1912 Madeleine Jeune Femme—non certes le mieux venu, mais le plus substantiel, le plus inépuisable des ouvrages de Boylesve. Deux livres qui n’en font qu’un, ample symphonie intérieure où d’un bout à l’autre est perçu, en sa si sérieuse teneur, cet indestructible contrepoint qui est celui de la vie morale. Non seulement ils réinstauraient dans le roman français un élargissement que celui-ci n’avait plus connu depuis l’Education sentimentale; mais grâce à eux s’y introduisait une vertu plus rare encore, celle qui d’habitude lui demeure la plus étrangère. Comme on constate qu’un bassin s’emplit d’eau, je m’aperçus simplement que j’étais envahie. Telle est l’image qui vient spontanément à Madeleine dans le mémorable passage où elle prend conscience de son amour pour M. Juillet;—et seule cette image rend compte de la vertu à laquelle je fais allusion. Cet envahissement de l’émotion; ce niveau soudain étale et aussitôt illimité; au sein de l’être même—et de lui jusque-là ignorée,—cette activité réfléchissante par où simultanément toutes ses puissances s’éprouvent décuplées,—c’est le constant apanage du génie de George Eliot, et c’est l’honneur de Boylesve—du Boylesve de cette symphonie intérieure—que d’être avec le Proust de Combray le seul romancier français au sujet duquel le nom d’Eliot puisse être mentionné[D]. Sur la page de garde de mon exemplaire de Le Meilleur Ami, une indication me rappelle que c’est dans les tout premiers jours de janvier 1910 que je lus ce récit—qui porte, pour parfaite épigraphe, la parole de Heine: «C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé»; récit que par simple distraction sans doute Marivaux omit d’inclure dans son répertoire, et qui se pourrait intituler «le Jeu de la tendresse et de la cruauté». Et voici que j’arrive—ce qui nous ramène directement à Feuilles tombées—au numéro de Vers et Prose (octobre-novembre-décembre 1909) où parurent Promenades au dedans et au dehors, en tête duquel je retrouve inscrit: «Lu lundi 3 janvier 1910. En ai parlé avec Boylesve le même jour chez lui.» Que cette journée me reste présente! C’est que ces quelques pages m’apportaient la clef de la profondeur de Boylesve, et qu’alors même qu’on aime déjà on est tellement plus heureux de comprendre tout à fait ce que l’on aime. Qu’on m’excuse si je cède ici au besoin puéril de recopier cette petite note marginale que j’avais écrite en regard du passage suivant des Promenades: Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres—tels qu’il y en a—et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.—«Au lieu d’à côté de moi»—notais-je—tout autre que Boylesve eût mis «en moi»: il eût frappé plus fort et moins juste.» Je visais ce scrupule—qui fut toujours le sien—à porter au compte, au crédit du dedans, ces états précisément que lui-même plaçait le plus haut; et il n’y avait rien qu’il plaçât plus haut que la «flamme»: souvenons-nous de la phrase sur laquelle s’achève la préface pour la réimpression de Sainte-Marie des Fleurs: Mais au-dessus même de la forme achevée et pure, s’élève parfois une certaine flamme qui attire mieux que les contours irréprochables, non pas sans doute qu’elle soit plus belle, mais simplement parce qu’elle brûle...
Je ne me rappelle plus les détails de l’échange que nous eûmes après que je lui eus exprimé mon admiration et ma gratitude ce lundi après midi,—un des lundis hebdomadaires de la rue des Vignes qui jusqu’à la guerre constituaient un des plus précieux points de ralliement de notre petit groupe d’alors. Souvenirs d’un Jardin détruit, nous sommes quelques-uns pour qui ce titre de Boylesve distille une mélancolie, fait lever une nostalgie indicibles; quelques-uns qui, tels l’héroïne de Tu n’es plus rien, nous remémorons «cette période de notre vie qui semble être jouée sous nos yeux comme un acte». Bien plus que la guerre, c’est l’après-guerre qui nous permet de redire le mot de Talleyrand, car nous avions connu «la douceur de vivre», puis la guerre nous avait montré—demandons à notre Drouot (qui aimait et ornait ce Jardin) l’expression qui convient—ce que sont et ce que peuvent les «âmes avides de grandeur»: il a fallu l’après-guerre pour nous apprendre que la littérature, elle aussi, pouvait être—comme le dit Stendhal de la réputation de Métilde à Milan—«hautement déshonorée». Que nous en étions encore loin! Celui qui n’a pas vécu parmi des écrivains avant la guerre ne peut même pas mesurer l’écart. Tandis que les hôtes se succédaient nombreux,—et avant que les intimes se resserrassent pour poursuivre l’entretien jusqu’au dîner,—je revois Boylesve circulant à travers les pièces, et s’appliquant, sans se départir de sa retenue, à se mettre au niveau de chacun. A ses yeux, l’homme véritablement grand était celui qui savait proportionner sa stature aux circonstances, et même, le cas échéant, la réduire,—faisant tout involontairement sentir sa grandeur dans la grâce même avec laquelle il la dépose, en dépose ce qu’il faut pour pouvoir mieux offrir ce qui sied. Qu’il est élégant à un homme vraiment grand de ne rapporter des sommets qu’un air plus pur! Lorsque les hommes consentent, en faveur d’une femme intelligente, mais rien que femme, à présenter d’une façon courtoise les fleurs de leurs connaissances, de leur jugement et de leur goût, le joli jeu pour elle de les accueillir, de paraître les trier dans sa main, et de montrer, après, qu’elle en est toute parée, embellie! Un jour que je laissais entendre à Boylesve à quel point il me paraissait ressembler au Guglielmo Santi que nous dépeint ce passage de Mon Amour, par une réponse toute sienne, à la fois détournant l’entretien de lui-même et le maintenant sur le sujet qui lui était cher, il me prêta son édition originale des Conversations de Méré.
Méré, le miroir de la société polie, l’ami de Pascal, le prototype des «fins qui ne sont que fins», et dont les grands justement ont toujours à cœur de saluer la délicatesse;—Méré à la mémoire de qui Henri Bremond, à l’issue du dîner que donna naguère en son honneur la Revue Critique des Idées et des Livres, adressait une louange si pertinente et si opportune. Boylesve et Bremond: j’eus la joie de les mettre en rapport, de les voir s’apprécier, se concerter parfois Ile Saint-Louis pour protéger les lettres en haut lieu. Aujourd’hui c’est Bremond qui, presque seul, veille à ce que le Jardin de la «Société polie» ne soit pas entièrement détruit comme l’autre. Confiants en sa fermeté ductile, revenons tout à notre ami.
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Oh! comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!
Cet aveu dénude, sous sa forme originelle, native, la profondeur de Boylesve: une sensibilité si ardente que sa directe, sa pleine, sa toute fidèle expression eût présenté le caractère même de la folie. Mais c’est qu’en effet de telles sensibilités sont folles—ainsi que le discerna le premier Paul Bourget pour l’homme qui est chez nous la suprême incarnation de cette lignée: «Mais, c’est là le trait dominant d’Henri Beyle, et le plus méconnu, aucune âme ne fut douée par la nature d’une sensibilité plus folle, plus incapable de se dominer: «J’ai toujours été comme un cheval qui galope après son ombre...» Quand le cheval est de race française,—et de bonne race,—il se pose alors pour lui un bel et difficile problème, celui avec lequel fut toute sa vie aux prises Stendhal qui, se décrivant sous le pseudonyme de Roizard, disait: «Les yeux exprimaient les moindres nuances de ses émotions. Et c’est ce qui mettait son orgueil au désespoir.» Problème que je ne veux pas rendre plus exceptionnel qu’il n’est—car, de passagers accès de folie de la sensibilité, beaucoup y peuvent être sujets—mais qui précisément ne développe toute sa gravité que lorsqu’il s’agit, non plus d’accès, mais presque d’un continuum intérieur, lorsque au lieu de constituer la norme, les «intermittences» deviennent l’exception. En ce sens, je crois bien que depuis Stendhal, Boylesve est le Français qui aura eu le plus à faire pour maîtriser son propre galop. La perfection avec laquelle il y parvint, avec laquelle même il veut que Français, nous aussi y parvenions, ne doit pas nous induire en erreur. L’homme qui me parle à brûle-pourpoint de ses «sensations» me gâte quelque chose, l’idée que j’avais de sa discrétion, de son tact ou l’idée que j’avais des choses qu’il dit sentir. J’aime qu’il me montre qu’il a vraiment senti, mais par quelque détour ingénu, ou bien à travers un voile tendu habilement: j’aime qu’il se laisse surprendre ou bien qu’il dise: «Ce n’est rien, ce n’est rien», quand on voit qu’il pleure. Jean-Louis Vaudoyer a bien raison de nous ramener à ce texte de Mon Amour où se trouve concentrée toute la pudeur de Boylesve: son fier idéal d’une discrétion toute civilisée, et aussi son respect infini pour les sources de l’émotion, sa propension à toujours les maintenir séparées de leurs effets, pures de toutes les atteintes que pourraient leur infliger nos faiblesses individuelles; pourtant, dans la poignante délicatesse du trait final, si l’homme dont «on voit qu’il pleure» dit, et doit dire, «ce n’est rien», n’est-ce pas aussi, n’est-ce pas surtout que s’il disait quelque autre chose, il rejoindrait la folie,—alors que c’est le calme qu’il lui faut conquérir, et conquérir au point de se pouvoir dans une certaine mesure à lui-même faire illusion. Qu’elle retentit avant la petite phrase de Le meilleur Ami: «Pour moi-même comme pour tout le monde, ah! que j’étais donc un homme calme!...» Qui saura dépeindre le calme propre aux vrais passionnés, à ceux dont la passion est l’état permanent, une passion où l’amour figure le noyau, mais qui peut aussi déborder l’amour même et qui de toute façon est vouée à de multiples transferts? Passionné, Boylesve l’était avant toute autre chose, et en tout: jusque dans son instinct de justice—le plus impérieux peut-être que j’aie connu à un écrivain—, jusque dans la hauteur même de son jugement, la passion se décelait présente, et il eût été moins juste sans elle.
J’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout, elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères!...» Brève notation, mais, pour comprendre Boylesve, singulièrement riche de portée. A ceux en qui, si l’on peut dire, la passion préexiste aux passions, «la forme des choses» (mais dans le cas de Boylesve il faut prendre le terme en son acception la plus étendue, ajouter à la nature elle-même tous ces ouvrages qui, faits de mains d’homme, ont fini par la rejoindre) offrira toujours l’unique réceptacle tout à fait adéquat; pour lui, de même que pour Stendhal, «les paysages étaient comme un archet qui jouait sur son âme», et surtout, à cette âme, seule la «forme des choses» sait répondre, à cause de son infinie consonance informulée: en son sein se résorbe, devant elle expire la possibilité du toujours imminent «tu exagères». Or par ce «tu exagères» Boylesve traduit, non point certes la pire souffrance de la sensibilité folle, mais celle à laquelle, dans «la vie de relations», elle est sans cesse et tout inévitablement exposée, chaque fois qu’émergeant de l’incandescent foyer intérieur où elle vit de se consumer,—et émergeant tout enveloppée encore de ses chaleureuses vapeurs—, elle est amenée à communiquer: elle sait bien qu’elle «n’exagère pas», mais elle sait aussi qu’il est impossible qu’elle n’ait pas l’air «d’exagérer».
Telle m’apparaît ici la profondeur «subjective»;—et que par ailleurs l’œuvre de Boylesve doive tant de sa solidité à une profondeur de nature tout autre, de nature presque inverse, à la profondeur «objective»[E], marque chez lui le rétablissement qui constitue peut-être son plus insigne exploit. Car, la profondeur subjective étant donnée, il ne s’ensuit pas nécessairement qu’une profondeur objective en naisse: à proprement parler ce n’est jamais d’elle qu’elle naît: bien au contraire, elle se produit, se pose, s’affirme en regard d’elle comme le seul barrage salutaire, la valeur de contrepoids. Le passage à l’objectif, pour les grands subjectifs ce fut toujours le problème crucial, et qu’un très petit nombre d’entre eux s’est montré capable de résoudre. Pour nous en tenir à la France—et en laissant hors de cause Stendhal qui échappe à toutes catégories et le Constant d’Adolphe,—ce passage, Rousseau n’a jamais pu l’accomplir, et par le désarroi dont témoigne son contact avec autrui Maine de Biran fut favorisé de le pouvoir éluder, comme peut-être à cet égard Guérin lui-même doit beaucoup à sa possession du génie mythique,—et l’on sait assez d’autre part au prix de quelles ablations pratiquées sur son être même Flaubert obtint son triomphe «objectif». Si Boylesve sut opérer le rétablissement à tel point que ceux qui ne l’ont pas étudié d’assez près peuvent douter parfois s’il y avait rétablissement à opérer, ne pas appréhender toute la portée de l’intime enjeu ici engagé,—c’est en vertu de son sens incomparable du général, et de la grandeur incluse dans le général comme tel; et, plus profondément encore, c’est parce que ce sens était poussé si loin qu’il s’accompagnait chez lui d’une forme d’émotion très particulière, et que je voudrais appeler: l’émotion du général. Nous touchons ici le point: c’est grâce à une émotion que le passage, que le rétablissement s’opèrent; d’où leur validité, s’il est vrai, comme le promulguait «la sagesse lyrique» de Barrès, à la veille même de sa mort, que «rien n’existe dans l’humanité sans ce jaillissement primitif, dont nul être n’est incapable, et qui d’abord doit être obtenu, puis canalisé, et discipliné». Le 25 août 1889, le Boylesve de la vingt-deuxième année notait dans son Journal: «Une journée d’assez curieuses émotions. Je suis retourné à Poitiers que je n’avais pas vu depuis huit ans», et après avoir, dans le mode pré-proustien que je signalais plus haut, décrit ces «assez curieuses émotions», passant à la ligne il ajoute: C’est une supériorité peut-être de la sensibilité sur l’intelligence, que la sensation se réjouisse des sensations différentes éprouvées, tandis que l’idée nouvelle anéantit et méprise toute idée antérieure opposée[F]. Vue que Boylesve enregistre, se propose, avec la prudence, la modération qui lui sont propres, toutes les fois justement où l’idée générale vient à poindre; mais le constat n’en est pas moins d’une netteté qui ne laisse rien à désirer. Très différemment de ce qui se passe dans la zone de l’exaltation, mais de façon tout aussi indubitable, dans le domaine du général c’est la sensibilité encore qui est l’artisane,—oh! non plus en sa folie, mais tout au contraire en sa perception de l’attache et de la dépendance. Se sentir rattaché et dépendant; appartenir, dans l’acception absolue de ce terme—un des plus augustes et des plus insondables qui soient; être rattaché, dépendre et appartenir d’autant plus sûrement qu’en son foyer originel, lointain, surélevé, la nature du premier moteur reste toute mystérieuse,—voilà ce qu’il faut entendre par l’émotion du général, et ce que Boylesve mieux que quiconque a su rendre sensible. A cet égard il n’est point de courbe plus belle ni plus instructive que celle qui, partant de la fin de l’Enfant à la Balustrade, où, en un implorant appel, l’enfant se tourne une dernière fois vers la statue d’Alfred de Vigny, conduit aux pages intitulées «Le Prestige de l’Ordre» sur lesquelles se terminent les Nostalgiques.
De ma balustrade, je regardai encore une fois cet être inconnu de tous et dominant tout le monde de sa mine altière. Il restait étranger à nos rumeurs, à nos disputes, à nos bassesses. Il paraissait désespéré, et pourtant calme. Était-ce à cause de ce qu’il voyait à ses pieds? était-ce à cause de ce qu’il voyait au loin? De son piédestal, voyait-il les hommes mieux que nous? Voyait-il Dieu? Ne voyait-il rien?
M. le curé m’avait dit en m’expliquant les auteurs anciens:
«Mon enfant, les pensées forment un jeu de patience merveilleux: il s’agit de trouver entre elles un certain ordre. Tant que cet ordre n’est pas trouvé, elles clochent entre elles et nous font mal, quand vous le tenez, vous voyez Dieu.»
Oh! comme j’essayais de mettre de l’ordre dans mes pauvres pensées; mais j’étais trop jeune... Et personne ne m’aidait.
La nuit était presque venue, j’eus moins de honte à commettre une extravagance. Je ramassai dans l’ombre tous mes beaux désirs d’enfant, écornés déjà aux réalités de la vie, et, au risque d’être pris pour un insensé si quelqu’un m’entendait, je mis mes mains en porte-voix sur ma bouche, et criai au poète:
—Que voyez-vous? que voyez-vous? vous qui avez l’air d’être au-dessus de nous[G]!
Si je disais que tous mes maîtres en rabat blanc étaient des êtres exquis et dignes d’être mis en niche ou sur les autels, cela ferait plaisir, je présume, à beaucoup de lecteurs, et je semblerais un moins mauvais esprit. Mais je ne veux rien embellir ni qualifier meilleur qu’il ne me semblait être: tous, malgré le respect dont ils étaient dignes, ne m’inspiraient point admiration parfaite et amour. Eh bien! quand tous ces Frères,—ceux que j’aimais et ceux que je n’aimais pas,—étaient réunis à leur longue table, le Frère Directeur au milieu d’eux, sous le grand Christ du réfectoire, formant en leur assemblée comme une vaste Cène digne du pinceau d’un Vinci; quand, devant tout le pensionnat debout, le Directeur disait le Benedicite ou les «Grâces»; quand, surtout, chaque matin, dans la pénombre sépulcrale de la chapelle—où, à cette époque-là, j’assistais à la messe avec ennui, ayant mal au cœur pour m’être levé trop tôt et pour être encore à jeun—nous voyions se lever de nos bancs nos maîtres et s’avancer d’un pas lent, les paumes des mains unies, les doigts allongés dans cette attitude de prière propre aux pieux donateurs sur les vitraux du moyen âge et aux statues agenouillées des morts sur les tombeaux, puis recevoir la communion, des mains de l’aumônier, et revenir enfin tout contre nous, les yeux clos pendant plusieurs minutes, toute la vie du corps arrêtée par une méditation singulière qui semblait pour un moment les arracher à ce monde... eh bien! oui! leur compagnie entière nous inculquait un sentiment et des dispositions générales qu’aucun des exemples du monde n’a été, depuis lors, assez puissant pour égaler.
Je n’étais ni bien disposé, ni à mon aise; je n’étais capable que de bien petites réflexions; et cependant, à maintes reprises, a couru dans mon dos ce frisson qui ne me trompe pas et qui veut dire qu’un des esprits ailés que j’imagine présider à ma vie, passe au-dessus de moi...
On n’oublie point ce genre d’émotions; il remue, pétrit et modèle notre chair. Si je veux, en un clair langage, exprimer ce qu’il en résultait pour mon cerveau d’enfant, ce n’était pas encore une inclination religieuse. A cette époque-là, je me souviens que la sensibilité religieuse n’existait à aucun degré chez moi. J’étais touché, et même ému profondément par la vue d’une petite société, dont je faisais partie, où tout se passait dans un ordre impeccable, où un mélange d’autorité forte et de douceur empêchait que personne fût sérieusement mécontent, et où il apparaissait, même à mes sens puérils, que la source de l’ordre provenait d’un je ne sais quoi inexplicable, probablement très grand, imposant et mystérieux[H].
Pages qui—par la lenteur de la montée, la puissance cumulative, je ne sais quelle majesté intime en vertu de laquelle c’est de l’élément concret que tout naturellement semble se dégager l’élément supra-individuel—n’ont d’égales que chez Proust ou dans les «Écrits Autobiographiques» de Henry James; mais entendons la contre-partie:
Et encore, tout cela ne se débrouilla-t-il définitivement que par la vertu du contraste.
Lorsque aux vacances du Jour de l’An, je débarquai dans ma famille, je me trouvais être devenu un autre enfant.
La paix régnait à la maison et dans Beaumont pour le moment; mais j’estimais que rien n’y était cependant comparable à cette magnifique ordonnance du Pensionnat des Frères. Autour de nous, chacun tirait à soi, allait à sa guise, fomentait, en définitive, des éléments de discorde. J’entendis raconter des histoires locales qui prouvaient que la vie libre, au grand air, jadis tant prisée par moi, n’allait tout de même pas sans offrir des inconvénients. Je trouvai que le dimanche, à la messe, tout le monde se tenait de manière à mériter des «privations de sortie». N’y avait-il pas des personnes, jusque dans ma famille, qui, à la messe, n’allaient même pas! Ce manquement, qui ne m’eût pas été apparent trois mois plus tôt, me scandalisa. Par-dessus tout, il me semblait que chacun était préoccupé de mesquineries, parce qu’un lieu idéal de ralliement manquait à ces butinements d’abeilles ou à ces promenades de fourmis. Dès avant l’internat, cette dernière remarque, assez conforme à ma nature, était néanmoins renforcée par mille détails.
Comme il arrive trop aisément aux gens de notre pays, témoin successivement de deux sortes de vie, je n’admettais que l’extrême en chaque genre.
J’ai peine à croire aujourd’hui que mon Poète, Alfred de Vigny, dont la statue trônait au milieu de la place publique, mon cher Poète, jadis mon modèle et la dernière expression du Beau et du Bien, me paraissait désormais manquer de prestige! Que faisait-il là, en effet, avec ses airs de fierté, s’il n’était seulement pas capable d’organiser autour de lui un ordre sublime[I]?
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«Comme il arrive trop souvent aux gens de notre pays... je n’admettais que l’extrême en chaque genre.» L’extrême, oui, mais en chaque genre; et ici nous en avons déjà rencontré trois: la folie de la sensibilité, l’émotion du général, l’individualisme retranché d’un Vigny sous sa forme la plus radicale: celle de l’Ordonnance du Docteur-Noir. Or la grandeur propre au Français profond, c’est d’occuper, de tenir, de fortifier même l’une contre l’autre plusieurs positions extrêmes. Boylesve était un tel Français profond: strictement Français, mais Français intégral, abritant au sein de son être la totalité de notre patrimoine, établi vis-à-vis de cette totalité dans une relation tout analogue à celle de l’humaniste vis-à-vis du monde gréco-latin.
Et cependant, dans le temps même où il occupe, tient et fortifie ces positions extrêmes, le Français profond n’est tout à fait digne du titre que si sa faculté logique—ce génie spécial aux parties hautes de notre race—éprouve avec une lucidité entière leur irréductible contradiction. Boylesve l’éprouvait au plus vif,—avec cette indignation, presque cette véhémence contractée qui est celle du clairvoyant en présence de ceux qui ne voient point, ou qui ne veulent point voir: l’indignation, la véhémence se contiennent parce que le clairvoyant a tôt fait de comprendre que, dans l’ordre moral, l’opération de la cataracte est impraticable, ou sujette à des suites pires que le mal même; mais chez ceux qui vivent cette contradiction au point d’en devenir les conscientes victimes, au sein même de la douleur immédiate, de la réaction organique, une douleur d’une autre sorte se fait jour, toute pure celle-là, désintéressée et comme décantée: la douleur de la logique atteinte, froissée,—et d’autant plus gravement que c’est alors la logique de l’être intérieur lui-même qui est en jeu. Je songe à l’entrée, puis à la reprise du thème capital de La Jeune Fille bien élevée,—thème qui sous-tend le livre tout entier. Il s’agit de modérer la piété de Madeleine, jugée au couvent même excessive. Mᵐᵉ du Cange me dit qu’il fallait en toutes choses avoir de la mesure, «même dans la perfection», ajouta-t-elle.
Je ne comprenais pas cela. Qu’il fallût s’arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J’osai objecter à Mᵐᵉ du Cange:
—Mais, madame, et les saints?...
—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c’est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...
Les excès qu’on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c’était «un emballé», comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son «emballement» passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d’insensés, du temps qu’ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avait mis sur les autels.
De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...
Ah! cet incident avec l’aumônier et Mᵐᵉ du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J’étais tentée de m’écrier, comme papa naguère: «Vous n’êtes pas logiques! La sainteté, l’héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu’on nous enseigne, eh bien! eh bien! il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu’il nous faille nous arrêter tout à coup?... Oh! que voilà bien l’accent d’une fille de France, vraie, sérieuse, en qui l’héroïsme intime et la logique ne font qu’un, que les exigences de l’esprit non moins que le besoin de netteté morale et les insatiables aspirations du cœur portent à ne s’arrêter point «en pleine course», à aller «jusqu’au bout»! Et, à la veille du mariage de raison dont elle nous dit qu’elle a «l’impression d’y être amenée comme une bête de somme à l’abattoir», mais que déjà au fond d’elle-même elle a accepté, pour sauver peut-être, en tout cas pour satisfaire les siens, la voix de cette même Madeleine résonne plus basse, plus chargée, plus significative encore, tant—et si Française aussi en cela—elle a le sentiment d’être l’humble lieu et tout occasionnel d’un débat qui la dépasse: Contradiction étrange et que personne n’examine avec franchise! On nous met à genoux devant la beauté, le divin, l’absolu; puis l’on nous dit: Tout doit céder devant la réalité. On nourrit, on excite, on exalte nos rêves; et l’on nous donne pour avis: N’écoutez pas les chimères. Nous voyons bien que l’amour est au fond de la religion, de la littérature et de la musique dont on nous a imprégnées jusqu’aux moelles; et, quand le cœur et la chair sont mûrs, il n’y a qu’une voix pour nous crier: «Il ne s’agit pas d’amour; le mariage!»
«Contradiction étrange», oui, mais étrange surtout par l’universalité de son application s’il est vrai qu’elle constitue la charnière même de cette vie dont, au terme de son expérience de jeune femme, Madeleine nous dit que «nous ne pouvons pas la changer», et qu’en cela même réside son «humble beauté». Cette contradiction, personne ne l’a «examinée» avec plus de «franchise» que Boylesve, parce qu’elle était inscrite et comme nouée dans les données mêmes de sa nature. Elle forme la substructure de son œuvre tout entière. Il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure aussi longtemps que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre: le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui. Si à Montaigne, un Boylesve doit l’indispensable rappel biologique, il lui doit aussi ce besoin «non seulement de se définir, mais encore de se classer» dans lequel Ramon Fernandez voit à juste titre la valeur, la portée spécifiques de Montaigne[J], et auquel Fernandez lui-même aujourd’hui adjoindrait un besoin connexe: le besoin «d’être jugé»[K]. Mais le Montaigne de «l’Amoureuse amitié», celui de: «O la vile chose et abjecte que l’Homme s’il ne s’élève au-dessus de l’humanité!» n’est ni l’essentiel ni le dernier Montaigne. Celui qui détient «la voix implacablement humaine» que Boylesve dénomme «si cinglante», c’est le Montaigne des pages finales du final chapitre des Essais. Pages qui sont et demeureront à jamais, la charte de l’humanisme le plus ample mais en même temps le plus strict; où éclate—combien «cinglante» en effet si l’on songe à la coutumière modération montaignesque—l’apostrophe d’expresse déclaration: «Ils veulent se mettre hors d’eux et eschapper à l’homme. C’est folie; au lieu de se transformer en anges, ils se transforment en bestes; au lieu de se hausser, ils s’abattent. Ces humeurs transcendantes m’effrayent, comme les lieux hautains et inaccessibles; et rien ne m’est à digerer fascheux en la vie de Socrates que ses ecstases et ses demoneries, rien si humain en Platon que ce pourquoy ils disent qu’on l’appelle divin. Et de nos sciences, celles-là me semblent plus terrestres et basses qui sont le plus haut montées»; oh! sans doute, aussitôt après, avec cette phrase qui, au choix très délibéré des termes, emprunte une si claire et tout inépuisable signification: «C’est une absolue perfection, et comme divine, de sçavoyr jouyr loiallement de son estre», l’on regagne les champs ensoleillés où, venue à mûrissement, s’éploie la récolte de toute une vie; mais, en dépit de l’aménité conclusive, comme l’on sent qu’à tout le reste vient d’être dit: «Ote-toi de mon soleil.»—A quoi, «éclatant à son tour aux esprits», fixant sous sa forme définitive la charte de la surnature et (en une acception toute religieuse mais la plus vaste du mot) celle de la surhumanité, Pascal riposte éternellement avec l’homme «plein de besoins», l’homme «produit pour l’infinité», l’homme enfin «qui passe infiniment l’homme».
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C’est parce que Boylesve n’a cessé de poursuivre intérieurement ce dialogue[L] qu’il garde une si émouvante et si exemplaire vertu pour ceux qui, comme lui, aujourd’hui, sont à la fois fidèles et infidèles à Montaigne, qui ne peuvent ni l’abdiquer ni de lui se satisfaire; et qui d’autre part, remués, retournés, travaillés en tous sens par «son fils sublime», en sont encore à attendre la visitation. Dans l’attente, ils n’ont qu’un recours, solide, il est vrai, celui auquel on devine que Boylesve lui-même recourut, et qu’il plaça en épigraphe à Madeleine Jeune Femme, l’indestructible phrase de Descartes à la princesse Élisabeth: «Tout notre contentement ne consiste qu’au témoignage intérieur que nous avons d’avoir quelque perfection.»
Charles Du Bos.
FEUILLES TOMBÉES
Tandis que l’heure, hélas! marque d’un fruit qui tombe
Son invisible fuite et son muet retour...
Henri de Régnier.
Pourquoi suis-je hanté par le souvenir d’une fin de journée à Longueville, dans le petit salon de Mᵐᵉ du H...? Il y a vingt ans que ce soir-là est passé, et il n’a rien eu de remarquable. Certaines heures qui s’écoulèrent presque inaperçues, dorment en nous, longtemps, pareilles à la Belle au Bois, et s’éveillent, un matin, toujours jeunes, à l’appel de quelque prince Charmant.
C’était un soir d’août: la fenêtre était ouverte sur les Quinconces où s’était tenu le bruyant marché aux légumes; l’ombre des ormes faisait une nuit prématurée, tandis qu’en bordure de la place les rues pavées semblaient blanches. Par un accord secret des paysannes et de la lumière, leurs voix baissaient avec le jour, et, leur nombre diminuant aussi peu à peu, les dernières proposaient leurs denrées en chuchotant. On distinguait de sombres silhouettes qui se penchaient pour humer le parfum d’un melon, et les mains sèches des ménagères pauvres palpant les fruits au rabais. Puis, tout disparaissait avec un bruit de sabots sur les pavés, laissant au sol des détritus invisibles, une odeur de vergers saccagés, et je ne sais quel agrément de silence.
Des volets s’ouvraient à une maison située à l’autre bout des Quinconces. On disait:
—Tiens! Mᵐᵉˢ de V... sont rentrées!
Et Mˡˡᵉ Marie de V... s’accoudait au balcon.
Hier, en passant par les allées de l’Observatoire, j’ai vu un jeune homme assis sur un banc à double face, et derrière lui était une femme, un coude posé sur le dossier commun. Un doux air de printemps soufflait et le feuillage tout neuf des marronniers est d’un vert qui donne la fringale. Je les ai regardés, mais c’est moi que je voyais, par une même saison et un même parfum de l’air nouveau, sous les tilleuls d’un beau jardin d’où l’on découvrait la Loire: derrière moi, une amie dont le bras pendait près de mon épaule, me dit en repoussant d’une chiquenaude le bord de mon chapeau de paille:
—Ah mais, mon cher, c’est que vous avez des clairières!...
Et pendant que je tâchais d’en rire, il me semblait tout à coup que ce paysage, cette saison, ce beau bras qui pendait, et encore quelque chose d’élégant et d’exquis, fait du mouvement de jeunes femmes, sous ces tilleuls, s’enfuyaient à mille lieues de moi en me délaissant à jamais.
Et, à distance, le souvenir de cette alarme, qui fut une première peur de vieillir, me fait mal au cœur.
C’est la nostalgie de ma jeunesse que j’ai. Voyons, raisonnons-nous!
Raisonnons-nous? Comme un fat qui ne voit pas son visage! Comme un viveur qui croit que le plaisir s’achète! Comme un philosophe stoïcien! Raisonnons-nous! Mais, en vérité, ma plainte est plus belle. Le loyal aveu de l’amour, et le cri désolé de l’homme qui dit adieu aux grâces de la terre sont un plus noble hommage à l’amour même et à la charmante jeunesse, que l’aigre et muet dépit avec quoi l’on se pétrit le masque qui convient au chemin du retour.
Voici l’endroit où j’ai goûté, dans le plus pur recueillement, l’heure qui passe. C’est au jardin du Luxembourg, sur la terrasse des Reines de France, entre un vase contenant des géraniums grimpants et un arbre d’aubépine, contre la balustrade circulaire d’où l’on a la vue si belle sur le parterre fleuri, sur le grand bassin, sur ces panaches, au loin, de marronniers, à la Watteau, et sur ces magnifiques platanes en lamelles d’or qui augmentent la gloire du soleil couchant, l’été, près des deux tours de Saint-Sulpice.
Tous mes espoirs et toute ma déception, toutes mes chimères, toutes mes douleurs, le peu d’intime bonheur aussi que j’ai eu, c’est là que je suis venu, chaque soir, en répéter, grain à grain comme un rosaire, l’expression ardente et désespérée. Car même mon plus vif plaisir est tourné aussitôt en tristesse. Et j’aime mieux la forme des choses qu’un visage: elle sait me plaire et elle ne me juge point;—surtout elle ne m’a jamais dit: «Tu exagères...».
Oh, comme il faut que je me sache seul pour bien sentir, c’est-à-dire pour sentir si fort que la traduction rigoureuse en paraîtrait insensée!
Les soirs que j’ai vu tomber là, à l’arrière-automne, ne restera-t-il d’eux rien du tout que mon souvenir muet et cet étrange plaisir que j’éprouve en pensant à ces soirs finis, et qui se confond avec une douleur? Mais si demain je ne suis plus, ce souvenir même sera évaporé... Je ne me révolte pas contre la mort possible; mais l’extinction de cette flamme sensible que j’ai toujours vue briller à côté de moi me terrifie comme la perte d’un de ces êtres tels qu’il y en a et qui nous sont plus chers que nous-mêmes.
Le noble ennui, le bel ennui que l’on a quand on est seul!
L’ennui chagrin et laid qui nous vient de la compagnie!
J’aime mes jours passés comme si j’allais perdre le goût de la vie ou de la lumière, et les instants qui ont retenti si beaux dans mon âme depuis que j’ai l’âge de sentir, remontent à mon cœur tout seul et m’étouffent.
O ne plus voir que des visages que le goût de la Beauté a baptisés!... Beethoven, ta tête douloureuse! Flaubert, ta sainte colère! Vigny, la noblesse de ton amertume! O bien-aimé Watteau, ta mélancolie!...
J’aime ces figures d’hommes que l’émotion a ravagées. Un bel artiste, vers la quarantième année, a pris le masque de son art même, et ses yeux sont profonds et pleins de choses dorées et de lumières, comme ces enfilades innombrables de pièces que l’on voit dans la glace d’un salon où une autre glace se mire.
Pendant vingt ans, avec quel soin joyeux et quel émerveillement intime j’ai cueilli l’heure ou le moment fugitif qui passaient en pénétrant ma chair et mon cœur jeunes!—c’était quand ils engendraient en moi un appétit et un espoir indéfini d’amour. Le soleil qui me comble d’une joie d’enfant, le soir qui fait semblant de déposer en moi quelque chose de Dieu, la pluie sur les feuillages, le tournant d’un chemin où je suis soudain enivré sans savoir pourquoi,—tout cela par soi-même n’est probablement rien, tout cela me leurre, me laisse croire que j’ai deviné, comme un bon sourcier, la veine sacrée qui arrose de poésie l’univers, mais tout cela ne fut jamais bon qu’à féconder des désirs d’amour. Quand j’ai verdi tout à coup, à Saint-Cloud, un jour où l’automne, trop beau, tombait avec les feuilles d’or des platanes dans une contre-allée, sur les degrés de la fontaine, c’est parce que je pensais: «Plus beau encore que cela, il y a mon amour.» Quand j’ai pleuré, un soir de mon enfance, tout seul, au fond d’un potager de province, alors qu’une voix de femme, de l’autre côté du mur, criait au loin ces mots quelconques: «Je suis dans l’allée des framboises...», c’est qu’une précoce révélation m’affirmait que j’aimerais un jour.
La sublime vérité qui est au cœur du monde, la beauté, ne doit être sans doute qu’un court instant soupçonnée ou entrevue par la créature: aussi, à mesure que le tremblement du beau nous agite—magnifique et ruineuse tempête—il sème en nous la graine vivace du désir d’embrasser un être qui nous endorme ou nous stupéfie.
En arrivant dans un lieu où je suis appelé à faire un séjour, j’escompte le plaisir que j’aurai, plus tard, lorsqu’il ne me restera de ce lieu que le souvenir. C’est une façon de courir tout de suite au plus beau, à l’exquis, le présent n’étant jamais pur.
Il y a ici une terrasse à balustrade d’où la vue s’étend sur la baie des Anges. Le parasol d’un pin, des pointes de cyprès, des fûts de colonnes à chapiteaux corinthiens, plantés dans les jardins qui descendent vers la mer, forment la base de ce tableau, italien, classique, qui contient Nice, son port, ses montagnes, et la courbe heureuse d’une côte allant mourir au Cap d’Antibes. La colline du Château, son granit écorché du côté de la mer, son dos velu de feuillages obscurs, semble un gros monstre blessé, assoupi entre la ville aux toits roses et le long môle qui retient dans le port une eau savonneuse. Le ciel n’est pas d’un bleu cru, que l’on peint, mais il est doux, pommelé de flocons blancs et mauves, et il se dégrade jusqu’au gris perle très clair, pour toucher les sommets neigeux des montagnes. Tout cuit au soleil. De petites barques, se mouvant à l’aviron, ont d’ici l’aspect d’araignées d’eau sur un étang, il n’y a qu’une seule voile blanche au milieu de ce grand golfe tout nu. Les bruits du port, lointains, mais ramassés, montent par instants, puis s’écartent, au gré du vent, comme la rumeur d’une conque marine appliquée plus ou moins près de l’oreille.
Le soleil est amoureux de cette baie; c’est lui, dirait-on, qui l’a couchée là, et il la tient; depuis plusieurs semaines, il n’en est pas repu; elle est vautrée devant lui, soumise et lascive; elle s’étire; je crois voir là-bas, en ce rivage courbé, couleur de chair, son long bras paresseux, languissant ou pâmé.
J’ai escaladé quelques roches et j’ai trouvé un sentier qui se faufile en montant toujours, sous un bois de pins plein de parfum et de paix. En m’y asseyant, à l’ombre, j’ai regretté de n’avoir pas la simplicité de ceux qui, pour un instant de félicité comme pour un malheur, prennent Dieu à témoin de leur cas particulier et le remercient ou l’insultent par des chants bien rythmés. Qu’il doit être agréable de prolonger et d’élargir son émotion jusqu’à la folie de croire en faire part à l’élément divin du Monde! Quelle liberté, quelle abondance et quelle audace une telle illusion donne à la pensée, à la sensibilité et au langage! Qu’ils vont paraître pauvres, les poètes qui se heurteront sans cesse à la dure paroi de marbre de la vraisemblance et de la justesse d’expression! Par quelle intensité remplacer la frénésie? Et l’amour, par exemple, sans naïveté, comment le peindre?
Les pommes de pin de l’an passé étaient froissées les unes contre les autres par un vent presque imperceptible, et, dans le silence et l’immobilité de toutes choses, j’ai levé la tête en cherchant l’animal qui avait bougé. Délicat moment! presque inappréciable charme!
Je me suis relevé, et, dix pas plus loin, le sentier ayant incliné vers Nice, le grand murmure de la ville m’a atteint tout à coup. C’étaient des milliards de bruits divers ramassés en un chuchotement doux à l’oreille, ils provenaient d’un trou immense, profond et invisible. Mais, en montant sur un roc, j’ai aperçu, entre les aiguilles de pin, un fond rose: la mer des toitures. Retourné en arrière, c’était de nouveau la forêt, le silence. J’ai joué, comme un enfant, à ces alternatives qu’un clair symbole embellissait pour moi; j’enjambais, tantôt en un sens, tantôt en un autre, la frontière qui sépare la solitude méditative et le troublant bavardage de la vie en commun.
Oh, comme je sens que j’aime trop cet endroit, cette tentation et ce refuge, cet appel fascinateur des villes et ce tronc de sapin où je me cramponne!
Voilà le soir qui vient. Le soleil commence à nous envoyer les reflets de sa lumière sur la mer striée. Et cela forme un long triangle de feux électriques à éclats brusques, dont le sommet est à cinq kilomètres, et la base sous les balustres de la terrasse.
A mes pieds, il y a une corbeille de pensées, la pelouse de gazon inclinée, une plate-bande d’œillets épais comme des pivoines, la balustrade portant, à chaque pilastre, un vase de géraniums rouge sombre; puis viennent, en contre-bas, les sommets des cyprès, le parasol d’un pin, et la baie où s’étale une mer de lait bleu. C’est sur la droite que le soleil joue à mille feux, le reste de l’étendue est d’un calme absolument pur, et, au beau milieu, vogue, solitaire, une petite barque de promenade de la valeur, pour nos yeux, d’une coque de noisette, et où je discerne pourtant une ombrelle.
Et je souris à cette image: au centre d’un tableau grandiose, si noble par ses lignes tranquilles, si pur par l’absence de tout mouvement humain, une ombrelle disproportionnée se balance; elle attire et concentre la lumière sur sa claire soie tendue; elle n’est qu’un point; le paysage est immense; elle me force à ne regarder qu’elle. L’éclat multiple du grand triangle lumineux s’atténue, va s’éteindre; l’ombrelle, d’abord incolore, se précise, jaunit, semble absorber toutes les clartés d’alentour. Quelqu’un a traversé le jardin, sans regarder le paysage, mais a dit: «Tiens, une ombrelle...» Je tâche de ne plus voir ce petit coin encombrant; à l’embouchure du Var une admirable fumée élève dans l’air immobile ses houppes perpendiculaires; et les dos nuancés d’une dizaine de chaînettes montagneuses qui se couchent et s’abaissent à lécher là-bas le rivage de la mer, à la pointe d’Antibes, sont plus superbes que ne fut jamais aucune femme... Splendeur, grandeur, sérénité, beauté! une ombrelle se mesure à vous!
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Le génie du christianisme, c’est, notamment, d’avoir découvert qu’un élan du cœur a plus de force que la plus grande pensée.
C’est ce que Pascal appelle «le mouvement de charité».
Le chrétien parvenu au faîte de la pensée humaine, par exemple Pascal, se prosterne et s’humilie. Et loin d’en être diminuée, sa science en reçoit je ne sais quel rehaut.
Mais cela est convenable surtout quand on est parvenu au faîte...
Il y a, dans l’œuvre d’art, quelque chose que tout être bien doué est capable de comprendre d’emblée. Il y a quelque chose que quelques-uns seulement sont aptes à saisir: c’est le métier, le procédé, la technique. A cause de ce petit nombre d’habiles, que l’on confond avec une sélection et en prêtant au mot une vertu qu’il n’a pas, on ne retient plus que le jugement de ces quelques connaisseurs professionnels. Et personne ne remarque que c’est la gent aveugle des érudits,—celle qui jamais ne se baigne dans les eaux vives—qui, peu à peu, gouverne les arts. Le catalogue se fait indispensable à l’admiration, et l’herbier remplace la nature.
L’indifférence à la question morale, dans la vie courante, est la marque d’une certaine insuffisance d’esprit.
Le goût moral dans les arts qui ne l’excluent pas, par exemple dans le roman, mais c’est encore un reste de préoccupation intellectuelle! Et à ce titre il ne le faudrait pas tant mépriser.
Ce n’est pas leur moralité ou leur moralisme que je reproche aux ordinaires romans moraux, c’est qu’ils sont construits artificiellement, c’est qu’ils sont faits pour la morale et non pour la vérité humaine.
Le plus sûr moyen de moraliser, pour un homme de lettres, ce n’est pas de prêcher la morale ou d’imaginer arbitrairement des intrigues aboutissant au triomphe de la vertu; mais c’est de montrer que l’on a de la conscience, et particulièrement celle de son métier. Or, la conscience du romancier, c’est de rendre avec fidélité la vérité humaine, de peindre les mœurs sans détours si l’on traite des mœurs, de ne point fausser des caractères ni travestir ou enrubanner les passions, si c’est cette étude qui fait votre sujet.
Nous devons traiter notre sujet, comme un savant la matière de ses expériences ou de ses observations. C’est une matière dont nous ne sommes pas les maîtres. Il est permis sans doute à notre génie d’en tirer telle lumière qui la présente sous un jour éclatant et nouveau, mais force est à cette lumière de n’éclairer jamais qu’un objet réel. Encore taisons-nous sur ce pouvoir possible d’illumination, ou, s’il se peut, ignorons-le, car c’est en traitant la matière humaine de la façon la plus humble, que nous avons le plus de chance de tirer tout ce qui est à la fois en elle et en nous.
On ne s’élèvera jamais trop contre les conseils pernicieux de telles gens, bien intentionnés, qui voudraient nous faire forcer la nature ou les faits dans le but de présenter du monde une histoire édifiante. Un enfant un peu sagace perce tout seul ces traîtrises, et c’est vous, apôtres,—prenez garde—qui le faites rire de la vertu. Tandis qu’il s’échappe de l’honnête vérité quelque chose d’auguste qui rend plus fort sinon meilleur.
Wilde avait raison de s’élever contre Ruskin qui tend à mesurer la valeur d’une œuvre à la somme d’idées morales qu’elle contient. Car ce n’est pas l’idée morale qui crée l’art.
Mais Wilde se trompe quand, par esprit de réaction contre une telle impertinence, il voudrait que l’œuvre d’art fût à ce point indépendante de la morale qu’elle n’eût même pas de sujet. C’est confondre art et métier. On prend un sujet quelconque, on le traite, et l’on manifeste, par sa manière propre de le traiter, que l’on est original, et artiste. Théorie dangereuse, pente rapide vers la décadence.
L’art est le résultat inattendu de la combinaison de certaines clartés et d’une indéfinissable ingénuité. Il n’est pas que l’aboutissement d’une méthode, la floraison d’une doctrine. Il résulte en définitive de la qualité de l’émotion intense qu’un être éprouve; il est l’expression d’une vibration singulière de la sensibilité. Or, quoi de plus propre que l’idée morale à émouvoir certaines sensibilités? L’idée morale, comme toute idée, peut fort bien engendrer une émotion qui revête le caractère esthétique.
La morale est en partie un ensemble de conventions utilitaires—et à ce titre déjà respectable—mais elle est en outre un commandement, d’ordre mystique: elle est au nombre des grandes puissances. Elle gêne habituellement la vie, mais elle seule la rend possible. Le roman, qui est de tous les arts celui qui presse la vie de la façon la plus complète, la plus profonde et la plus précise, peut-il se déclarer étranger à la morale? Le mépris de la morale, ne serait-ce pas la dernière défroque d’un romantisme à courte vue?
Il ne saurait me venir à l’idée d’accommoder une série de faits de manière à établir ce qu’on appelle une «situation» qui fasse palpiter le lecteur dans l’attente d’un événement ou d’un dénouement. Une seule chose m’intéresse, c’est le trait qui marque un homme, celui qui détermine une société, et celui, plus cher à mon œil, qui laisse soupçonner la proportion entre l’homme et son groupe et ce je ne sais quoi que nous concevons de supérieur à l’homme et aux sociétés.
J’aime les caractères et les mœurs bien définis, où je vois une invitation à réfléchir indéfiniment sur la position de l’homme dans son monde et aussi dans un plus vaste monde. Lorsque j’ai pu les mettre en évidence sous une forme vivante et équilibrée, et en leur laissant, sans le souligner, tout le premier rôle, je tiens ma tâche pour accomplie; au lecteur de comprendre ou bien de jeter là mon livre en déclarant «qu’il ne s’y passe rien».
La Comédie, genre plaisant et non pas gai, et que constitue principalement le choc du réel contre la logique ou l’idéal, elle prend son meilleur aliment dans les sucs de ce terrain à mi-côte, entre les hautes et les basses terres. Elle ne fait point sonner ses titres de noblesse comme le drame ou la tragédie qui sautent de sommets en sommets convenus. Elle chemine à pied, sans tambour ni trompette; elle n’annonce ni ne promet rien; elle a tôt fait de décourager les benêts accoutumés à juger les gens sur la mine. Cependant nous la tenons, nous, pour l’art le plus viril et le plus raffiné. C’est, par excellence, l’art du lettré, parce qu’il n’est goûté que d’un esprit attentif, averti, curieux de l’homme, épris, par-dessus tout, de psychologie, habile à mesurer par lui-même les degrés divers des valeurs et ayant accompli le tour à peu près complet de toutes choses. Art garanti de la préciosité, du factice et de la manière, parce que, sous peine de n’exister point, il prend sa source dans le sol vulgaire et que le talon de l’homme a foulé. Il a du populaire en ses racines et de l’extrême culture en sa floraison. Il a, entre toutes, cette vertu singulière et si peu reconnue, qu’il est le résultat non du désir arbitraire du poète, mais de la lutte de l’imagination créatrice contre la résistance naturelle des choses; l’homme ne s’y guinde pas, au gré du modeleur, selon une pose hiératique qui le grandit d’une manière facile, et n’y adopte pas les attitudes exquises qui gagnent si aisément les suffrages; mais il impose, comme le bois, le marbre ou l’étain, les ingrates exigences de la matière. Les hautes visées, propres aux grands genres présomptueux, non, assurément, la Comédie ne s’en prévaut pas, et peu s’en faudrait qu’elle les reniât, alors même qu’on les découvre en elle, mais il est possible qu’elle en suggère l’idée et en répande la graine, de ce geste simple et tranquille, et si beau, du semeur qui a l’air d’accomplir un acte ordinaire et d’en ignorer les conséquences sans nombre.
Le principe d’autorité ayant été, quoi qu’on puisse dire, ruiné et jeté bas, l’autorité indispensable à la vie ne pourra être restaurée que par des hommes qui, ayant eux-mêmes commencé par renier absolument toute autorité, se sont conduits comme si l’autorité, et tout ce qu’elle comporte de principes nécessaires, était inexistante et inutile, en ont reconnu à l’épreuve le caractère indispensable, et la fondent à nouveau, non pas sur le respect traditionnel des anciens, mais sur leur propre expérience.
Il y aura des Pères de l’Eglise morale. Ce seront, en littérature, des écrivains amoraux assagis et dégoûtés; ce seront des femmes émancipées, qui, ayant par hasard conservé quelque jugement, déclareront: «Nous avons tout essayé: eh bien, non, ça n’est pas possible; il ne faut pas que vous nous imitiez, nous avons fait erreur.»
Il est impossible aujourd’hui de refonder une autorité sur autre chose que sur l’erreur reconnue, sur les désastres de l’expérience individuelle.
Et sur quels désastres!
Le résultat de ces conférences auxquelles pas un homme ne résiste, c’est que la pensée qui eût pu être exprimée avec plus de franchise et de liberté dans l’article ou le livre, c’est-à-dire dans la solitude du cabinet de travail, est obligée, comme l’art dramatique, de se placer de plain-pied avec l’esprit public, et pire: avec un auditoire déterminé dont il faut, bon gré mal gré, flatter les passions ou ménager la médiocrité. Trop de conférenciers, depuis la mort de Brunetière, n’ont pas le courage de heurter au besoin le public, en le subjuguant par la puissance oratoire; ils se mettent à son niveau; pour un peu, ils lui demanderaient pardon de lui apprendre quelque chose. «Nous sommes là, dit Faguet, pour travailler ensemble...» Abomination!
Faguet, dans sa troisième conférence sur La Fontaine, fait bien la distinction entre les fables qui ne contiennent aucune morale et qui sont plus des trois quarts d’entre elles, et les fables qui semblent contenir un conseil, un avis de l’auteur. Et il établit que la majeure partie de l’œuvre du fabuliste constate simplement les faits.
A cause de cela, il prétend que l’on ne devrait pas mettre les fables de La Fontaine entre les mains des enfants.
Et il se fonde sur un exemple, une chose vue. Une petite fille à qui sa mère explique la fable de La Cigale et la Fourmi, entendant que la fourmi fait la récalcitrante et renvoie la cigale «quand la bise fut venue», arrête sa mère et lui dit: «Non, ça n’est pas ça...». «Comment, ça n’est pas ça, mais voilà le texte..... etc.» La petite dit: «Non, la fourmi la gronde mais elle lui donne un peu à manger.» Et M. Faguet donne raison à la petite. Et j’entends d’ici tout l’auditoire applaudir là-dessus M. Faguet.
Eh bien, l’état d’esprit de M. Faguet là-dessus est pitoyable! On tend de nos jours à ramener la littérature à la conception que le public se fait de la littérature. Et pour le public, la littérature c’est la peinture des gens et des choses tels qu’ils devraient être; le public demande à l’écrivain de satisfaire le désir de suavité et de justice qui est, nous assure-t-on, au cœur de l’homme, et il juge grand écrivain celui qui lui représente les hommes vivant à l’état idéal dans une idéale société.
Satisfaire cette inclination, c’est amener la littérature à la pure niaiserie.
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Sur l’hostilité au «sens propre», à la pensée individuelle, j’inclinerais à penser que la littérature, quoi qu’on veuille, sera toujours l’expression du sens propre, et que, à cette condition-là seulement, elle sera vivante et originale. On pourrait conclure qu’il n’y aurait que deux sortes de littératures: celle qui abolit le sens propre dans l’intérêt général, qui est une littérature saine et bien souvent médiocre, et celle qui exprime le sens personnel, qui est la littérature, et qui est dangereuse.
Un événement caractéristique des temps modernes me paraît être la divulgation et la vulgarisation de la vie intellectuelle. C’est le fait le plus détestable qui se soit jamais accompli sur la planète. Le temple ouvert à tous; plus même de chœur réservé; le mystère dévoilé; le Zaïmph vendu aux femmes pour qu’elles s’y taillent des écharpes. Toute l’humanité en souffre; le déséquilibre général a en ceci sa cause. On a invité les Goncourt au dîner Magny, et ces perroquets aux belles couleurs rapportent les paroles de Renan! Il y a des vérités que l’intelligence humaine ne peut pas s’interdire de concevoir et d’exprimer; mais, ces vérités, incompréhensibles aux petits, ne peuvent être par eux que travesties; et quand elles courent les rues elles sont plus dégoûtantes que les mensonges imaginés par les foules et inventés peut-être pour leur plus grand bien. La plupart des idées fausses sont des idées utiles, nécessaires. Les idées justes, les vraies, n’ont ce caractère que dans le milieu restreint de ceux qui s’égalent à elles. Il faudrait une langue des dieux, insaisissable au commun.
Il n’y a plus aujourd’hui qu’une langue; l’acharnement universel est de faire pénétrer aussitôt que possible dans le public ce qu’un homme supérieur a conçu, a conçu par le besoin naturel à lui de concevoir, non dans le but de fournir un aliment à ces foules qui ne réclament que leur bien. Lui, c’est peut-être—provisoirement au moins—le mal qu’il engendre, et il ne peut s’en soucier.
En art, cette barrière, entre ce qu’il est légitime de penser et ce qu’il est nuisible de répandre, se présente comme un obstacle au développement intellectuel et comme un malentendu perpétuel entre auteur et public.
Celui qui domine la sottise humaine est modéré dans ses propos. L’insurgé, le réfractaire, qui vomit l’invective à l’occasion de toute iniquité, est encore un candide, un jeune ébaubi que choque la lumière du jour.
Une vérité un peu dure, peut-être paradoxale, mais tout de même une vérité, c’est que l’artiste ne va pas sans un certain dédain pour cette chose sacro-sainte aux demi-artistes et aux dilettantes, et qui est l’Art même, ou, si vous voulez, à la rigueur, les formes d’art à lui préexistantes.
L’artiste est celui qui crée; il apporte du nouveau; son fruit n’est conçu que dans une certaine insouciance heureuse, une exubérance de vie qui se moque de tout, hormis de soi et de son plaisir. Tantôt, il apprécie supérieurement les manifestations de l’art qui l’ont précédé, comme il apprécie supérieurement toute chose; tantôt, il leur est dérisoirement fermé.
Le demi-artiste et le dilettante vit du culte de l’œuvre d’art à lui préexistante. Toutes ses facultés artistiques sont captées par son goût d’admirer et par une insatiable curiosité d’objets nouveaux d’admiration. Il s’absorbe en son agenouillement. Il ne peut tenter de produire lui-même qu’à l’instar des œuvres qui le dominent; il est un initiateur né impuissant à trouver la forme nouvelle; dès lors il s’exténue en mille ingéniosités touchant les détails de forme. Érudit, amoureux d’art, bien plus informé que l’artiste ingénument inventeur, il a l’air d’un artiste, tandis que l’artiste véritable fait figure d’ingénu.
En jugeant toutes choses par rapport à des œuvres d’art connues, ou connues de lui, l’esthète, le demi-artiste, ou le dilettante ne fait, en somme, que rejoindre la mentalité de ce bourgeois qu’il méprise. La mentalité du bourgeois touchant les arts, elle est faite de formules d’art souvent périmées, vieillies, usées, mais de formules d’art ayant régné; car le bourgeois, ou le public, ou l’homme normal si vous voulez, en fait d’opinion artistique n’invente rien, ne sent rien: il a une éducation, il a entendu dire, on lui a appris, il a des autorités; jusqu’à sa sensibilité a été façonnée par l’opinion à la mode en un certain temps.
La paix des familles et peut-être la paix des nations dépend du progrès de la psychologie. C’est faute de connaître l’homme,—et mieux: les hommes—, que l’on s’entend mal et se persécute. La plupart des hommes sont incapables de concevoir qu’il existe une autre mentalité que la leur; ils agissent avec tout le monde comme avec leurs semblables. Le malheur est que nous n’avons pas de semblables, et que le quiproquo est continuel.
Le «connais-toi» antique est insuffisant. Le «aimez-vous les uns les autres» est insuffisant. C’est à un «connaissez-vous les uns les autres» que l’avenir devrait s’appliquer.
Il n’y a peut-être qu’une chose certaine, c’est que tout se meut. Nous ne percevons qu’une course universelle, et, qui pis est, à quoi nous prenons part. Or, l’art consiste essentiellement à fixer, et comme pour une éternité d’immobilité. Le rôle de l’art est paradoxal; il cherche le contour immuable des choses qui changent sans répit.
Antagonisme de l’art et de la vie.
Par contre, on dirait qu’il y a un principe commun entre l’art et les sociétés humaines, et ce serait l’économie. L’art, comme l’a dit Mithouard, «est une sublime économie». L’art choisit et groupe avec parcimonie, parce que tout élément inutile est nuisible, et parce qu’il s’agit de frapper comme à la cible, en un point, de tout notre plomb, qui fait balle. Dans la conduite de la vie et dans l’administration des sociétés, on trouverait la même nécessité d’épargner et de ramasser ses richesses et ses forces. Où il y a prodigalité, il y a art défectueux; où il y a prodigalité, il y a misère. J’explique par une secrète intelligence de la règle artistique mon aversion personnelle pour la bohème.
Oh, surtout, surtout, ne jamais faire le malin, l’homme fort, ni si d’aventure l’occasion s’en présentait—l’homme d’esprit! Si vous pensez quelque chose, dites-le donc avec l’humble courage d’un mortel qui sait qu’il peut fort bien penser faux. Nos plus grands, nos plus chers amis, La Bruyère, La Rochefoucauld, veulent dire trop bien. Ils tiennent à étonner, à secouer, ou tout au moins, à faire sourire. Mon Dieu, que ce XVIIᵉ a aimé à plaire! Ils n’ont pas une opinion sans lui faire un sort. Après eux, Vauvenargues est bien plus simple. Il n’est pas toujours moins profond. A côté d’eux, ou au-dessus, Pascal ne cherche pas l’effet, même quand il foudroie. Et Montaigne qui les porte tous, bavarde pour son plaisir, si gentiment.
Ce qu’il y a de plus beau en nous, ce n’est pas l’épanchement, c’est la possession de soi. L’un est un signe de l’abondance, de la richesse, c’est possible; mais l’autre est la preuve de la force. On ne s’abandonne pas parce qu’on est comblé de dons, mais parce qu’on manque de frein. Le frein, dans l’homme, est la première qualité virile.
On ne travaille pas peu.
Les écrivains, par exemple, travaillent beaucoup ou travaillent mal. Ceux qui travaillent peu,—quoi qu’on en dise,—ne sont guère à leur ouvrage; ils n’y entrent pas. Pour y entrer tout entier, il faut du temps; il faut tout le temps. Et le nombre et même la multiplicité des travaux n’y nuisent pas, car il est plus facile d’entrer dans son travail au sortir d’un travail différent qu’au sortir de l’oisiveté. On ne travaille pas peu, on travaille beaucoup, ou bien on travaille mal ou point.
Je déteste les esprits anarchiques; et les esprits purement conservateurs ne me plaisent qu’à moitié. Les seuls esprits que j’aime, sont ceux où je découvre un sens anarchique spontané mais perpétuellement en lutte et finalement dompté par le sens organisateur.
C’est ce dualisme qui crée.
L’homme en possession de la gloire croit volontiers qu’il la doit à un don du ciel; mais la femme se plaît à reconnaître comment elle a su organiser sa renommée. Le goût de la gloire artistique chez la femme coïncide avec un affaissement de la conception de la gloire. Celle-ci n’est plus divine; elle s’obtient par intrigues; elle est à la portée des manœuvres. Les femmes détruisent la gloire dès l’instant qu’elles la font.
La femme a l’esprit enclin à la chimère parce qu’à l’ordinaire elle manque d’imagination. On ne veut pas admettre que la véritable imagination est celle qui conçoit le «réel» et non pas «l’absurde». Rien de plus aisé que d’imaginer l’impossible; nul contrôle, nul frein ne s’impose à l’esprit débridé: il chevauche par-dessus les gouffres et les océans, impunément; mais imaginer le réel qui n’est pas encore, voilà la tâche virile, et difficile. Le réel ne flatte pas, et il est serré dans la gaine étroite des innombrables impossibilités.
On ne voit presque jamais un esprit s’appliquer à un objet pour le juger. A l’occasion d’un objet, un esprit, même distingué, se met en branle, et le voilà qui part et bondit, tirant tout de soi, ne laissant quasiment rien à ce qu’il a entrepris de juger. Le propre de la critique serait précisément de faire le contraire.
L’expression de plus en plus générale ennoblit le discours aux yeux du lecteur. Mais l’évolution de la littérature, depuis deux ou trois siècles au moins, a consisté à faire passer l’expression du plus général au plus particulier. Et il est évident que c’est à caractériser le plus singulièrement possible qu’il y a le plus de difficulté. Secouer la dure obligation de préciser, et gagner les régions nébuleuses, satisfait l’âme idéaliste, mais déçoit et exaspère un esprit analytique, et même un esprit d’enfant.
Si Chateaubriand, voulant signifier qu’il se trouvait à Londres, dit: «Quand j’étais au delà des mers», il m’est insupportable, malgré l’euphonie de sa phrase. Et s’il veut dire qu’il était pauvre, et écrit: «Alors que je n’avais pour table à écrire que la pierre de mon tombeau», il me fait rire.
Nous sommes toujours préoccupés de perdre notre jeunesse. Mais le bien le plus précieux que nous ayons possédé, c’est l’enfance: et elle est toujours perdue. L’enfant est bien supérieur au jeune homme; et malgré l’appareil de nivellement dont l’éducation le fait souffrir, il a plus de bonheur que l’on en a à un autre âge, parce que son activité spirituelle est plus grande et parce qu’il peut imaginer. Et puis, quoique enchaîné, il est libre, il est la seule créature libre.
La jeunesse? Mais elle est déjà possédée par l’instinct grégaire, elle n’aspire qu’à suivre les bergers, bons ou mauvais. L’enfant, lui, jouit de cette courte période de la vie humaine durant laquelle chacun peut impunément créer le monde à sa guise. D’un tabouret de cuisine, il fait un trône, un lac, le continent africain ou une plate-forme pour «berthas»; et ces valeurs, entre enfants, ont cours comme les billets de la Banque de France. L’enfant est roi et il est dieu. Je m’incline devant sa majesté, et j’ai pitié des grandes personnes qui, toutes, pleurent leur jeunesse assez généralement niaise, et non les quelques années où elles eurent du génie.
Le sceptique, c’est l’homme attaché au système traditionnel. Il juge que le monde est incapable de trouver par lui-même son chemin, et que le mieux est de s’en rapporter à ceux qui l’ont déjà parcouru.
L’esprit fort, ennemi de toute tradition, est au contraire homme de foi: il a une confiance éperdue en des lumières qui n’ont pas encore fourni la preuve de leur efficacité.
Le goût passionné de la bonté peut parfaitement cohabiter chez certaines personnes avec une inconsciente cruauté. C’est qu’un être bon a besoin d’accomplir des actes de bonté; il n’en a jamais accompli assez; et pour exécuter un acte nouveau de bonté envers une personne, il en lésera dix autres avec la plus déconcertante désinvolture.
Le goût de la bonté est rarement éclairé; c’est un instinct, un besoin; il tend à s’exercer, simplement. Lorsqu’il a fixé son bénéficiaire, il se rapproche du sentiment de l’amour: il est exclusif comme lui, et redoutable.
Il n’y a rien de pire que ce qui s’approche du génie sans l’égaler. Le faux sentier, voisin du vrai, qui se dirige aussi, lui, vers le sommet sans y conduire: il faut le quitter à un moment donné, et pour le précipice.
La marche en montagne est peu faite pour l’homme. Si vous n’avez ni flair ni guide, restez donc dans la belle vallée.
Mais l’alpinisme spirituel est devenu à la mode comme l’autre. Ils ont un costume spécial, un piolet, un certain air pour escalader les cimes de la pensée. Tous s’enorgueillissent de vous dire qu’ils ont touché là-haut le néant, la nuit noire. Je souris en contemplant les bords ensoleillés de la mer.
Une femme veuve, d’un certain âge, me dit que ce qu’elle regrette le plus en son mari, c’est le compagnon, le seul être devant qui elle pouvait exprimer tout chauds ses sentiments, ses impressions ou ses idées contradictoires. Il n’y a point d’amis, me dit-elle, devant qui nous puissions faire cela, parce que devant même les plus intimes nous voulons conserver une certaine tenue de jugement, crainte de passer pour hurluberlus; mais le mari, c’est l’homme devant qui l’on ne se surveille pas, celui qui peut, sans dommage pour nous, hausser les épaules à ce que nous disons. Nos jugements un peu sérieux, nous ne les prononçons pas tout de suite; auparavant nous tâtonnons; nous nous essayons; nous griffonnons un brouillon; c’est cette page hâtive, incomplète, violente, injuste, ridicule, mais notre indispensable premier jet, qu’il s’agit de produire devant quelqu’un, non pour demander un avis, mais pour nous donner forme à nous-mêmes, ce que nous ne ferions pas devant un meuble.
Les œuvres vivantes et dépourvues d’enseignement direct, on leur reproche à tort de ne pas conclure. On conclut toujours. Le moindre fait divers suggère une conclusion morale. Mais elles sont le fait d’auteurs courtois qui vous font l’honneur de croire que vous êtes de taille à comprendre le sens des images.
Les conditions de la pensée humaine sont telles que celle-ci vient fatalement s’inscrire en des cadres schématiques imposés par l’hérédité ou par les influences du jeune âge, et au delà desquels chaque individu ou groupe d’individus ne conçoit qu’aberrations ou bien ne conçoit rien. Nous pensons tout selon un mode convenu et si sérieusement accepté, que nous ne doutons pas qu’il ne s’adapte exactement à la réalité des choses. S’il est trop évident qu’il ne s’y adapte pas, alors nous doutons des choses plutôt que de la valeur de notre encadrement.
Et le pessimisme de celui qui réfléchit, vient de l’obligation où il se trouve de comprendre que la vie des hommes n’est possible que rangée artificiellement à l’intérieur de ces figures. Ouvrez la barrière, c’est la débandade et la perte presque totale du troupeau.
Ce que l’on nomme originalité et même génie n’est que le pouvoir de certains êtres de penser sans le secours de ces pochoirs. Un hasard singulier les en affranchit. D’où vient qu’ils étonnent, stupéfient, scandalisent. Ils ont brisé les cadres sacrés et ils ont l’air de vivre quand même.
Et, en effet, ils vivent. Il va sans dire qu’ils ne le font qu’à la condition de forger eux-mêmes, consciemment ou non, des cadres différents, inacceptables d’abord, qu’un petit groupe adopte et puis impose, et qui obligent de nouveau, pendant un certain temps, les hommes.
De sorte que, de siècle en siècle, si ce n’est de décade en décade, le visage de l’homme apparaît, toujours à peu près identique, mais dans des cadres différents qui modifient son aspect et le rendent même quelquefois méconnaissable.
Ce n’est pas tant leur maîtresse que les hommes aiment, c’est l’esclavage où ils sont tenus par elle; et ce n’est pas tant l’esclavage que le service régulier, que l’obligation quotidienne, à heure fixe.
On observe chez le chien cette inclination particulière à accomplir les mêmes fonctions aux mêmes heures; on l’observe chez presque tous les animaux et chez les gens surtout qui ont l’esprit borné; on l’observe dans les organes physiologiques. C’est une sorte de loi de nature. Si l’on en fait une vertu, sous les noms de ponctualité, de fidélité, quel euphémisme! Ce n’est que le geste de nos organes endormis.
Un homme aime par-dessus tout à se rendre à une certaine heure à un endroit déterminé. Le véritable repos de la journée aura lieu à l’instant où il ne se demandera pas ce qu’il doit faire, où ce qu’il doit faire échappera à la pénible opération du choix. L’amour est très rare; mais ce qui est commun, c’est le rendez-vous de cinq heures. Et peu importe, en somme, que l’on prenne au rendez-vous grand plaisir: la nature, comme la société, a peu souci de la vérité et de ses nuances; elle nous offre le plaisir dans la seule formalité.
Peut-être que tout est à reviser. La sagesse même de La Bruyère est mise en défaut par la transformation de toutes choses en notre temps extraordinaire. La guerre, par exemple, pouvait-elle, au XVIIᵉ siècle, inspirer le respect que nous éprouvons pour son horreur même? Non. Parce que, limitée et parfois caprice de prince, elle pouvait offrir quelque prise au ridicule, tandis qu’elle est devenue auguste en se faisant gigantesque, en cessant d’être une entreprise privée pour devenir un mouvement de peuples ou de continents, en devenant tout au moins la servitude d’inconscients sans nombre.
La critique même de sujets si grands doit s’élever à de telles altitudes que la raison y est menacée. L’analyse s’envole d’un coup d’aile au lyrisme.
La recette du Succès a été donnée par Voltaire. C’est, je crois, dans une lettre où il dit que la fortune de Dante est remarquable parce que l’œuvre de ce poète n’est à peu près lisible par personne, mais que deux ou trois vers de lui sont dans toutes les mémoires.
Si vous voulez atteindre le Succès—j’entends le Succès de bon aloi—il convient d’édifier patiemment une œuvre inextricable ou obscure, mais parsemée de quelques pensées ou au besoin de mots qui puissent paraître suggérer des dessous profonds. On ne retiendra que ceux-ci, mais ils passeront de bouche en bouche; on dira que le reste est douteux, mais le reste sera interprété à la faveur des trois pensées ou des trois mots; et précisément parce qu’on ne les comprend pas, il se trouvera quelqu’un pour affirmer qu’il est sublime, et le mot de génie—que l’on refuse ordinairement à l’auteur d’une langue claire—sera prononcé.
Vous aurez des thuriféraires et des élèves; on commentera éperdument votre néant; on trouvera mille sens divers où vous n’en avez pas mis un.
Si vous aviez commis l’imprudence d’avoir une pensée nette, elle ne compterait jamais que pour une.
Parlez beaucoup de l’âme, et vous la créez ou la révélez. A force de dire qu’elle n’existe pas, vous l’étouffez en son germe: elle allait peut-être naître; qui sait?
Je me heurte le front contre les limites des êtres. On s’y fait des bosses. Tout à coup un esprit vous apparaît derrière le mur qu’il ne peut pas franchir. C’est faute d’avoir bien regardé tout d’abord. Nous pourrions nous épargner ces chocs.
A quelqu’un qui me dit: «Mais vous n’êtes plus le même avec moi, je vois bien qu’il y a quelque chose de changé...» j’ai envie de répondre: «Le mur m’a fait mal... j’allais, j’allais de l’avant, je croyais pouvoir aller toujours...»
Toutes les sciences ont leur chimère après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper. Mais elles attrapent en chemin d’autres connaissances utiles... La morale aussi a sa chimère. C’est le désintéressement. On n’y parviendra jamais; mais il est bon que l’on prétende y parvenir. Il faut en toutes choses que les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée. Ils ne se mettraient jamais en chemin s’ils croyaient n’arriver qu’où ils arriveront effectivement: il faut qu’ils aient à contempler un terme imaginaire et prestigieux.
Les critiques aiment beaucoup à dire qu’il n’y a jamais création. Là, on les sent sincères.
Il est à remarquer que l’Amitié fléchit un peu dans les sociétés où l’amour règne en maître. Dans les sociétés issues du christianisme, sinon chrétiennes, c’est-à-dire où la femme conserve son rôle de mère et de gardienne austère du foyer, les hommes cherchent un secours entre eux et y trouvent la précieuse, l’incomparable amitié. Dans les sociétés comme la nôtre où les amours sont faciles et où l’on vit sans cesse avec les femmes, où les femmes s’occupent de tout, ont toutes les prétentions et surtout celle de l’intelligence, l’homme, dupe des apparences, cherche l’amitié auprès d’elles, et l’y mélange à l’amour, ce qui fait un insoutenable compromis.
L’extrême sociabilité, telle qu’on la voit, par exemple, en France, n’est souvent que le résultat de l’impossibilité où sont les citoyens de se pouvoir entendre entre eux. Quand on ne peut faire parlote intime en un petit coin, on organise de grandes réceptions. Les ménages qui souffrent trop de dîner en vis-à-vis, ont tous les jours des convives. Plus on est nombreux, plus il est aisé de ne pas être du même avis. Il se crée alors une conversation et des relations qui sont de convention et de politesse, d’où tout sujet privé ou profond est exclu, où chacun s’accoutume à parler une langue commune, mais qui n’est jamais sienne ni très importante, et à quoi—ce qui est merveilleux—on finit par trouver du plaisir. Il en résulte la formation d’une opinion et même d’opinions qui sont officiellement celles de ce peuple, et qui cependant ne sont celles d’aucun des individus qui le composent.
Lorsque l’on fait à quelqu’un un succès, il est tel que nous sommes obligés de croire que ce n’est point l’œuvre qu’on loue, ni même l’homme, mais que le public et ses guides sont atteints d’une sorte de besoin physique d’admirer, de sorte qu’ils admireraient tout aussi bien autre chose si autre chose s’était présenté au moment où leur boulimie atteignait l’état aigu.
Les opinions favorables que l’on émet sur une œuvre à succès égalent en ineptie et en injustice les opprobres dont on l’eût aussi bien chargée. Les gens les plus inintelligents deviennent inventifs. C’est dire que, sitôt qu’il y a succès, tout jugement est suspendu et que la passion s’en donne à cœur joie.
Les hommes de nos jours sont tellement accoutumés à rencontrer la fiction vide de toute espèce de sens, qu’il suffit qu’une pensée, même séduisante, soit enveloppée d’images pour qu’elle passe inaperçue.
On pouvait jadis exprimer ses idées, ses remarques, ses conceptions morales au moyen de fables et de romans. Nul ne lit un roman aujourd’hui avec l’idée que c’est là précisément la forme la plus naturelle que l’homme ait trouvée pour exprimer sa pensée.
Tout le monde parle de ses impressions, de ses sensations; personne n’en a. On n’a que des opinions.
Si je dis: «J’aime mieux l’art que la nature» cela fait bondir un auditoire ordinaire; mais pourtant cela signifie tout simplement que je préfère le fruit de l’homme, le fruit de l’esprit humain, le fruit du génie, au fruit du pommier.
Lamartine a fait inscrire sur son tombeau cette devise: Speravit anima mea. C’est tout lui; mais c’est aussi le plus grand, le plus bel enseignement humain; c’est le secret de la vie, qui ne se tient que par l’espérance. Mais, dans le langage lamartinien, cela signifie quelque chose de plus qu’une espérance, cela signifie ce génie ailé et divin qui l’anima toujours, qui n’anima dans son siècle presque personne à l’égal de lui. Dans ce Speravit passe un ange dont on entend le bruit de l’aile. Cela n’est pas la croyance dogmatique, mais c’est l’affirmation du divin, de l’avenir de la terre, de la durée, sans quoi toute vie n’a que faire d’être vécue; c’est encore la projection de soi en avant de soi-même, et en montant; c’est le geste instinctif du génie visionnaire; c’est l’affirmation de l’esprit, de sa suprématie.
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L’écrivain doit-il être le porte-parole de la Société ou doit-il être lui-même, seulement lui-même et en dépit de tout?
Si son œuvre n’est que l’expression de la Société, il se borne au rôle de peintre fidèle ou d’historien. Ce serait encore un beau et grand rôle. Mais, conscient de ce rôle en quelque sorte modeste et subordonné à l’objet, il s’expose à le jouer de façon à contenter de plus en plus la Société, qui, par définition, le dépasse et lui en impose; il risque de la rendre de plus en plus selon qu’il plaît à celle-ci d’être vue. Il devient un peintre de portraits qui exécute l’effigie d’une dame avide d’apparaître en beauté. L’écrivain se renonce en faveur de la Société; il n’est plus qu’au service d’une maîtresse; il ne vaut que ce qu’elle vaut; il perd sa vision personnelle; il n’ajoute rien à la somme des connaissances ou des beautés du monde. Quel que puisse être son talent, le peut-on dire un écrivain de premier ordre?
Un écrivain de premier ordre est celui qui, doué d’une personnalité forte, propose ou impose au monde sa vision ou ses conceptions. Il propose au monde de voir les choses comme il les aperçoit lui-même. Il rencontre, il doit rencontrer une opposition, car la nature humaine est rebelle aux changements et adore les redites; mais la ténacité du maître impose, et bientôt se pique de voir comme lui, chacun affirme avoir été par lui révélé à soi-même.
Le monde, en fait, est gouverné par des individualités peu nombreuses; le monde n’a ni opinion ni vision, il n’est apte qu’à être mené.
L’écrivain doit donc respecter avant tout sa personnalité. Il n’est pas un homme comme les autres; il déchoit en se plaçant à la portée de tous, en se mettant au niveau commun. Il ne doit pas attendre le mot d’ordre, c’est lui qui doit le donner.
J’ai une aversion insurmontable pour les gens dits «d’un certain âge» dès qu’ils sont «cristallisés». Leur jugement est assis, une fois pour toutes; ils ne croient pas pouvoir se tromper; ils n’examinent plus. Ils me donnent le frisson que j’éprouve infailliblement en voyant les juges à l’issue de l’audience se retirer souriants et le teint rose, après «la chose jugée»...
Tout évolue, tout se renouvelle; le monde est une surprise continue; il se peut que l’heure qui vient, m’apporte une lumière que je ne soupçonnais pas; comment affirmer qu’il ne se produira rien de nouveau?
C’est une sérénité que la nature, indifférente au vrai comme au juste, produit, sans doute afin de prolonger la vie; mais parmi la vie qui se meut et se fait à chaque instant, comme une chair, ces gens-là sont comme une masse cancéreuse, immobile et qui engendre la mort autour d’elle.
Tous ces jeunes de vingt ans à peine, et qui me disent avoir absolument besoin d’étreindre quelque chose de fixe et de s’arrêter à un dogme, ne sont-ce pas des cristallisés précoces qui, à peine entrés dans la carrière, déclarent: nous nous arrêtons!
On n’admet rien qui soit nouveau. Quel pesant rabâchage doivent être ces vies dépourvues d’imagination et de curiosité, béates dans l’inertie, affadies par l’ingestion constante des mêmes mets, et où le monde apparaît comme des chevaux de bois toujours présentant les mêmes figures et toujours faisant entendre la même rengaine aux passants stupides.
On s’étonnait de la tristesse d’un très riche amateur et collectionneur d’œuvres d’art.
Je me demande si le goût, la connaissance éclairée et la possession des objets d’art peut causer à celui qui ne les crée point une véritable et durable joie. Il n’y a pas de véritable ni de durable joie hors de notre activité. On m’entend, j’espère. Les choses extérieures donnent de superbes et de vifs plaisirs; j’admets qu’on aille jusqu’à ne pas se lasser de la contemplation d’une belle chose; mais la véritable joie ne peut provenir que de nous-mêmes; elle est un jaillissement qui s’épand sur les choses, mais qui ne saurait provenir uniquement d’elle; elle n’est que dans la création. Aimer même, c’est moins subir le charme d’un être que le créer. L’amour est tout imagination, illusion. L’œuvre d’art n’est pas la beauté aux pieds de qui nous sommes à genoux, mais le poème que nous composons à l’occasion de telle forme. Il n’y a de plaisir profond, à la lecture, que celui qui consiste à collaborer; le livre qui ne provoque point de notre part quelque effort créateur nous laisse froid. C’est pourquoi tant de gens s’ennuient. L’ennui est signe d’impuissance. De là aussi les erreurs singulières de jugement chez les hommes qui semblent les plus aptes à juger: en jugeant, ils créent; en créant, ils s’enthousiasment, ils atteignent au plaisir souverain; mais ils s’évadent hors de l’objet qui leur est soumis. Ils jugent plus loin, plus haut, ailleurs. Ils se trompent par excès de facultés créatrices. Et, hélas! le jugement de ceux qui ne sont pas capables d’imaginer ou de créer à propos d’une œuvre, est toujours insuffisant! C’est ainsi que nous rejoindrons, au moins au figuré, François d’Assise: la véritable joie est dans le dénuement absolu. Nous sommes poussés alors violemment à tirer tout notre contentement de nous-mêmes.
Je racontais à Mᵐᵉ X..., qui est éblouie par le grand monde, ma visite à Faguet et combien j’ai été ému en trouvant sur le palier d’un cinquième étage, dans un escalier sans tapis, cet homme vêtu, comme un pouilleux qui sort de l’hôpital, d’un pardessus usé, coiffé d’un misérable chapeau mou, sorte de calotte ou de chapel tel qu’on en imagine à un écolier du temps du Collège de Beauvais; et tout cet homme fondu, déprimé, abîmé par la maladie, tout ce visage jadis replet, puis bouffi, aujourd’hui réduit comme un pruneau bouilli, où errent de rares poils gris désordonnés et lamentables, et où ne demeurent que des yeux bleus, clairs et phosphorescents: un spectre, une survivance, un cerveau qui dure dans une chair détruite. Cet homme qui, toute sa vie, n’a fait que travailler, que travailler dans un taudis où il n’y a même pas une cuisine, descendait à six heures avec un petit chien pour faire quelques pas dans la triste rue Monge, ou pour aller dîner dans une gargote, avec des étudiants ou des cochers. «Cela m’émeut, disais-je, comme les décors somptueux, les larbins, les hôtels des duchesses vous troublent, vous éblouissent, vous. On me croit aristocrate, et je ne suis sensible qu’au spectre de l’homme intelligent et dépouillé.»—«Poète, me dit-elle, Faguet est plus riche que vous!»—«C’est possible! et peut-être a-t-il le goût de la sordidité. Mais, snobisme pour snobisme, c’est la vue de cet état de dénuement qui déclenche en moi la sympathie ou l’émotion, tandis que l’opulence, quand elle n’est pas traduite à mes yeux par un goût extrême ou quand elle ne s’accompagne pas de l’idée d’une supériorité morale, ne me donne qu’envie de rire ou de hausser les épaules.»
En lui disant: «J’ai en vous une confiance absolue...» pourquoi ai-je détourné soudain les yeux, gêné, et ai-je pensé que certainement il me trahissait?
L’homme vrai, celui qui se cache et sous l’attitude mondaine et sous l’œuvre de l’écrivain, on le découvre pourvu que l’on vienne à être témoin de sa distraction préférée; il est trahi par le moment où on le voit tout à fait heureux.
On a beau faire, toujours et partout la question morale intervient.
Il y a de tout temps des artistes; mais ils ne sont pas forcément où on les croit. Il ne suffit pas de se dire artiste, de s’enrôler dans la bande dite des artistes, d’en adopter le costume, le langage ni même l’état d’esprit, pour être artiste. Le monde des artistes regorge de faux artistes, les faux artistes ne sont que dans le monde artiste; en revanche, il y a des artistes parmi le monde le plus bourgeois, comme il y a des intellectuels, voire même les plus intelligents des hommes, hors du monde où l’on fait profession d’être intelligent. Les barrières sont tout à fait conventionnelles; elles constituent un classement artificiel à l’usage du commun incapable de discerner les valeurs et qui copie consciencieusement les étiquettes, comme un bon provincial prend des notes en parcourant les boxes à l’Exposition.
L’aphorisme des Goncourt: «En littérature on ne fait rien que ce qu’on a vu ou souffert» est une des opinions les plus erronées qui soient. Les Goncourt, comme les hommes de leur temps, croient que l’homme de lettres n’est qu’un témoin vigilant, zélé, doué de mémoire et d’expression. Ils méconnaissent totalement le rôle de l’imagination en art. Et ce rôle est si considérable qu’on n’est pas loin de la vérité en affirmant qu’il est tout. Il y a l’information de l’imagination comme il y a l’émotion de l’imagination. La première n’est que la servante qui va aux provisions. La grande dame, c’est l’autre. Quand l’imagination est nourrie et commence à s’animer, l’art commence.
Je souris quand on m’appelle «romancier d’observation». Je ne suis pas observateur. Je n’observe jamais rien. Je suis ému. Et de cette émotion, joyeuse ou douloureuse, naît en moi l’incoercible besoin de m’exprimer, la plupart du temps, sous forme de fiction. La fiction, quoi qu’on en pense, parle plus franchement que le rapport historique des faits: elle ramasse la multitude des faits et vous les verse de haut en pluie bienfaisante.
Mon émotion, c’est la réalité convertie en poésie: petit miracle ni très commun, ni tout à fait rare; mais les causes de mon émotion, si l’on y prend garde, quelles chétives choses, quelles misères, quels infiniment petits!
Artistes, nous sommes peut-être toujours un peu méprisants, parce que nous sentons la sécheresse de ce que l’émotion ne féconde point.
Il s’agit d’une émotion de beauté.
Nous avons abandonné la morale absolue qui avait formé chez l’homme une conscience, une sorte d’habitude de descendre au fond de soi et d’y trouver le soutien fondamental de notre personnalité. Ce n’était pas seulement l’œil de Dieu; cet œil de Dieu projetait une puissante lumière sur nos facultés, sur nos ressources, sur nos instincts d’opposition comme sur les tendances que nous avions à nous conformer à cet idéal. Par cet examen et par cette lumière nous nous connaissions, et nous étions initiés aux plaisirs mystiques de nous réaliser envers et contre tous, de nous réaliser même contre nous-mêmes, car il se peut que nos intérêts immédiats ou lointains aient à souffrir de cet acte voluptueux et ineffable qui consiste à faire ce qu’on croit supérieur à tout, même à soi. Exaltation du moi par le sacrifice du moi.
Ceci est remplacé par quoi? Par une morale d’homme d’affaires: chacun se demande après un examen attentif de la Société où il est appelé à vivre: «Qu’est-ce qu’un homme dans ma situation peut faire sans se déconsidérer ou se nuire en quelque manière? Jusqu’où un homme peut-il aller sans risque grave? Qu’est-ce qui est admis dans la Société où je vis? et qu’est-ce qui ne l’est pas? Tout ce qui est admis je peux le faire. Un tel a fait ceci; il a tenu tête et il réussit; donc ceci est possible.» Morale opportuniste; tâtonnement d’insecte; morale du chien qui en prend jusqu’au fouet, exclusivement. Dégradation, ravalement de l’homme. Mais, par-dessus tout, perte certaine de la personnalité dans un laps de temps relativement court: l’homme nouveau n’agissant qu’en fonction de la Société, tendant à se niveler en masse selon un modèle d’usage commun, courant et commode, il est désormais incapable des héroïques résistances à l’opinion universelle, des audaces isolées, imprudentes ou dangereuses où l’on s’élançait en vertu d’un commandement intérieur et pour un plaisir de caractère sacré, dont le nom n’a plus de place dans la langue des hommes. C’était le plaisir incomparable, non du héros qui espère réussir, mais de celui qui, d’avance, sait qu’il sera brisé.
Ils ont tous à la bouche cette expression: «Je ne veux pas être un vaincu.»—N’être pas un vaincu, c’est réussir selon l’opinion commune. Mais être un vainqueur pour nous, c’est souvent être terrassé par les barbares, pour un principe ou une idée que notre perte individuelle doit servir.
Ni la gloire ni la popularité ne se maintiennent chez un homme qui n’a en vue que sa situation personnelle; il faut qu’il pense plus largement ou agisse hors de lui. Le monde ne se prosterne pas devant une idole par amour de l’idole, mais par amour de soi. Le véritable grand homme est celui qui a travaillé pour une idée qui le dépasse lui-même et dont la foule, inconsciemment, sent le caractère d’universalité.
Je prendrais volontiers le contre-pied de ce que X. disait tantôt à propos de certains auteurs contemporains qu’il louait d’avoir renoncé à ce qu’il appelle «le romanesque» pour se consacrer à l’étude directe de la réalité, en exécutant de consciencieux et beaux travaux sur des sujets où leur imagination n’a rien à faire. Il louait B. d’avoir écrit seulement la biographie d’un homme, et il louait C. d’avoir écrit simplement l’histoire d’un saint. On a, disait-il, une tendance, de notre temps, à s’écarter du romanesque, autrement dit, de la fiction, pour se borner à rendre avec précision les faits.
Je soutenais, au contraire, que le talent proprement dit commence où il y a rudiment de fiction ou de romanesque, alors que, où la fiction ou le romanesque font défaut, il peut y avoir œuvre de chroniqueur ou d’historien excellent, mais non plus, à proprement parler, d’écrivain.
Sans doute, nous sommes dupes du mot: il y a un «romanesque» grossier, qui consiste simplement à accommoder des aventures ou à nouer et dénouer des intrigues dans le but de satisfaire un public fatigué ou niais. Mais il y a aussi un romanesque qui consiste à agencer les faits comme les idées, comme les impressions mêmes et comme les mots d’une façon caractéristique, saisissante, imprévue, ingénieuse. C’est justement l’invention. Le romanesque, c’est tout le mouvement personnel qu’un auteur exécute pour se dégager de la gangue qu’est la réalité, c’est tout ce que son génie ajoute aux apparences véridiques, c’est la part même du génie littéraire.
Ce qu’on dit à propos de la morale, on le doit aussi bien entendre de la valeur des idées. Personne ne se préoccupe plus de la valeur intrinsèque d’une idée, d’une esthétique, d’une œuvre, mais de l’assentiment qu’elles obtiennent d’un nombre d’individus suffisant pour constituer une sorte de majorité. Ainsi, partout, en morale comme en spéculation, comme en politique, c’est le nombre qui règne et ce sont ses besoins ou ses caprices qui règlent la valeur. Sur toutes choses, celui qui fait métier de penseur, consulte les gens avant de savoir que penser: le directeur d’un journal consulte son public—qu’il devrait instruire; le romancier, l’auteur dramatique consultent leur public—à qui ils devraient imposer leurs conceptions; de même que le boutiquier pour demeurer honnête, et faisant son examen de conscience morale, mesure le degré de sa probité aux espaces qu’il a pu franchir impunément entre les divers règlements de police.
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Je me souviens qu’un des plus intimes ravissements de ma vie m’a été donné à vingt ans par l’Angelico du Couvent de Saint-Marc. Plus que l’auteur de l’Imitation, Fra Giovanni a contenté en moi cet incompréhensible désir d’un amour sublime qui m’est tombé d’en haut quand j’étais tout enfant, dans une misérable ruelle de Beaumont, un jour que je montais en cabriolet à côté de mon père, à la seule vue d’une branche d’acacia fleuri. O mes promenades de jeune homme dans les cellules enfiévrées du vieux couvent des Bénédictins! stations, méditations, indicible joie, je n’ose dire «pleurs de joie!» devant l’Annonciation et la Descente de Jésus aux limbes!
Retour, à midi, dans cette petite salle du Chapitre où je n’ai jamais pu garder mon chapeau sur ma tête devant ce Christ en croix qui contemple les vingt saints pieusement agenouillés, en ayant l’air de penser que rien que ceux-là valaient déjà la peine qu’il mourût, ce Christ qui sur la croix semble plutôt reposer que souffrir, tant le bon peintre avait de répugnance à le figurer autrement que libéré des misères humaines!
Après tant de temps écoulé, après un si grand bouleversement dans tout mon être, que mon visage s’est retourné, et que c’est en arrière et non plus en avant que je regarde à présent, je retrouve mon émotion de vingt ans devant la Déposition de croix du même Angelico, à l’Académie des Beaux-Arts.
Divin, oh! il faut le reconnaître, Jésus fut divin au moins une fois, c’est quand il inspira l’amour sans nom humain, de ce moine de Fiesole. C’est Fra Giovanni qui possède toute l’innocente sainteté, toute la suave pureté que souhaita l’idéal chrétien, et toute cette «charité» dont le tendre nom, plein de chastes baisers, devrait être donné à tout amour qui dépasse l’égoïste frénésie des sens. Franchement, je me méfie des transports de Thérèse d’Avila, et les fleurettes de François d’Assise me refusent obstinément leur parfum: le plus pur génie du Christianisme—la douce simplicité énamourée de l’Evangile—c’est dans l’Angelico qu’il m’apparaît. La couleur de l’Angelico est un miracle; elle m’attendrit; elle me fond; c’est une eau de baptême qui me lave; j’ai envie de sourire comme un petit enfant; je sens qu’elle efface mes péchés. Les bleus candides de ce ciel, les rouges charmants et le vert vieilli de la tunique de l’homme qui d’en haut soutient le corps de Jésus! et la naïve chair du Crucifié!
Ce Crucifié, âme du chef-d’œuvre, ce n’est pas en l’amenant en avant, ce n’est pas en l’éclairant plus que les autres personnages, ce n’est pas par le prestige d’une auréole d’or ni d’aucun signe particulier, que le génial pinceau en a fait le centre d’une des plus fortes compositions qu’ait conçues un artiste, c’est en faisant de lui l’objet unique de la préoccupation, de la tendresse et de la douleur de tous. L’unité n’est pas dans les corps. Il ne s’agit pas de faire, à la Raphaël, ou même à la Titien, à la Véronèse, à la Rubens, une cohésion harmonieuse de mouvements, l’unité est dans les âmes; chacune d’elles pense plus qu’elle n’agit, chacune souffre, chacune aime, chacune pleure, et pour la même cause.
Voyez ces visages! ceux qui ne sont pas tournés vers Jésus parlent de lui, sont abîmés par la céleste tragédie accomplie. C’est un concert religieux, une fête de l’Adoration. Ce cher objet, ce corps de Jésus, tous ces gens venus là pour le descendre de la croix, ils osent à peine y toucher; ceux qui pourraient se rendre utiles à l’action et qui l’oublient à force de chagrin, concourent plus que les autres à en traduire la grandeur: leurs mains et leurs muscles défaillent de confusion respectueuse et d’amour! leurs esprits s’exaltent; je sens, j’entends tous ces cœurs qui battent pour une unique cause, pour l’amour de ce Dieu mort d’amour. Ce n’est qu’ici que j’ai vu, vraiment, le corps de Jésus descendre de la Croix.
Sobriété, simplicité, humble soumission à une idée dominante, à une noble idée, à une seule idée: précepte éternel de tout art.
A côté de l’Angelico se trouve aujourd’hui, sur un chevalet la merveilleuse Adoration des Mages de Gentile. Sans doute, cela est meilleur, il y a là un dessin plus correct; il y a là une abondance, un sens du décor, un mouvement de personnages, une des premières divinations du rôle purement ornemental de la peinture, et aussi d’indication, déjà, de ce qu’un art peut perdre par le goût trop vif du perfectionnement de ses moyens. Des chevaux, des éléphants, des singes, un attrayant paysage, un cortège charmé de soi-même, des costumes somptueux couverts d’éclatants joyaux; des visages variés, animés, aimables, qui causent, qui rient, qui s’admirent, qui se complimentent; une foule heureuse de son propre nombre, flattée des incommodités mêmes d’un exceptionnel rendez-vous. La crèche est là, sans doute; c’est bien là le Messie, le Sauveur du Monde qui reçoit les hommages des Rois; mais comme on sait que l’événement divin n’est qu’un prétexte à la promenade d’un si beau monde! Pour combien d’autres raisons fussent-ils sortis de même, non moins chamarrés, non moins aises de prendre de l’air, d’exhiber de beaux habits, de cavalcader avec élégance! Que tout cela est joli, que je l’aime donc! De quelles délices légères un tel tableau est-il la promesse ou le symbole! Vie de relations, parures, parfums, sourires, jeux de l’esprit, joliesses du langage, amours aisées et non pas cruelles, souci charmant de toujours plaire, compromissions gracieuses, diminution bénévole de soi-même en faveur d’un groupe choisi, renoncement aux âpres plaisirs de pousser sa cime libre et haute ou d’étaler ses encombrantes ou sauvages ramures, en faveur de la douce sécurité que donne le consentement à la taille commune, et l’urbanité à tout prix qui d’ordinaire écarte les orages de l’âme. Oh! qu’il me plaît de voir cette conception du gentil peintre de Fabriano côte à côte avec celle du religieux passionné de Fiesole! La vie méditative, solitaire, ardente et profonde, à côté du déploiement d’une société polie; le culte intime, un peu secret et jaloux, à côté des cérémonies renouvelées du paganisme ornemental, qui tiennent l’homme suspendu au prestige d’un rite symbolique, d’un décor ou d’un chant.
Pour moi, je sais bien de quel côté je me range, mais avec quelle complaisance je comprends que l’on s’attarde de celui-ci!...
Le plus beau des Botticelli c’est l’Annonciation qui est dans la petite salle des Maîtres anciens, aux Offices, en face d’une autre Annonciation de Léonard. Les subtilités affectées qui me rendent Botticelli insupportable à peu près partout, ont dépouillé ici leur maniérisme mondain pour se prêter à traduire, avec une finesse qu’aucun autre n’a égalée, la plus délicate scène de la légende chrétienne. L’attitude de l’Ange est plus belle que dans le Léonard d’en face, et ce n’est plus ici la naïveté souriante, candide, ineffable de l’Angelico: l’Ange est sérieux; tout en lui est grave, on le sent pénétré de la grandeur de sa mission; c’est un être céleste conscient de Dieu et des hommes, et en même temps, qui est saisi de respect à l’approche de la jeune femme choisie pour accomplir le rapprochement inouï, l’inconcevable merveille, la fusion de la créature avec l’infini. Il vient d’aborder la Vierge; elle en est toute tremblante encore; cependant il a déjà prononcé le mot, et elle l’a compris. Elle est surprise, elle est confondue; elle voudrait que le moment qui vient de s’écouler n’eût jamais été; sa taille s’est renversée en arrière, ses mains font le geste d’éloigner s’il se peut encore la parole à laquelle on ne résiste pas; elle est sur le point de pleurer. Le silence de l’Ange, doublement respectueux et de l’ordre du Maître et de l’ébranlement qu’il vient de causer, l’épouvante; l’honneur et l’acceptation résignée quand même, chez la Vierge, suscitent un tragique divin, sublime et délicat, comme l’Antiquité n’en a pas connu, comme aucune œuvre humaine ne m’en a évoqué. Entre l’Ange et la Vierge, dans l’espace nu, plus sûrement qu’en aucun livre sacré, plus clairement qu’en aucun symbole, j’entends, jusqu’au tremblement, la parole de Dieu.
Il n’y a pas chez l’Angelico que la candeur d’âme et que l’Amour de Dieu. Aussi bien, l’idéalisme le plus touchant n’est pas fait que de pureté et que d’aspiration vers en haut, il est fait d’humaine vérité exprimée sans recherche et presque sans y prendre garde. Un seul mot paysan ou populaire nous suggère mieux l’idée de la petitesse et de la grandeur de l’homme que le traité le plus savant ou que le plus merveilleux poème. Où l’Angelico surpasse l’altitude de son vol céleste, c’est lorsque, dans la peinture d’une scène sacrée, il introduit les expressions justes et bornées du visage humain, c’est-à-dire l’humble réalisme, de tous les moyens le plus efficace pour suggérer le sublime. C’est lorsque, voulant illustrer le miracle de la résurrection du Christ, il peint l’émoi divers des Saintes Femmes au Tombeau.—Une d’elles en croit à peine la parole de l’Ange qui affirme: «Il est ressuscité!», une seconde veut se rendre compte par elle-même; elle se penche au bord du sépulcre, une main sur ses yeux, en abat-jour, pour voir s’il est vraiment vide; une troisième, qui, elle, savait que l’événement devait arriver, sourit avec malignité; c’est celle qui pense, aujourd’hui encore, que les incrédules seront confondus. Une seule des femmes reçoit la nouvelle avec une foi pure, complète, tranquille comme un granit. Le mot «tragique» appliqué à une telle scène me paraîtrait bien faible: c’est la beauté, autrement robuste, de la Comédie humaine qui nous donne ici le frisson.—Et c’est lorsque, peignant la Présentation de Jésus au Temple, Fra Giovanni compose le visage du vieillard Siméon où se lit, en une écriture simple qui confondrait Le Vinci, tout le drame intime de l’homme en présence de la Révélation. L’Angelico n’a pas peint le vieillard enthousiaste du Magnificat; il a peint un homme d’âge, sérieux, plein de bon sens et d’expérience, et qui en sait long sur les affaires humaines, un homme à qui on n’en compte point. C’est donc là, vraiment, le Messie, qu’on lui présente! Le Messie, c’est ce bambin qu’il tient, ce bambin pareil à beaucoup et qui ne pèse pas plus que ses pareils. Que ce bambin soit le Messie, c’est entendu, le vieillard ne dit pas non, mais, tout de même, la chose est un peu forte; il fronce les sourcils, il considère l’enfant, il réfléchit; il se remémore les Livres Saints, on voit qu’il pense aussi aux impostures possibles, il transperce l’enfant d’un regard aigu, presque pénible pour les témoins. On a envie de lui dire: «Oh! Voyons, pouvez-vous douter? Mais considérez donc la sainteté de la mère!» En effet, à côté de ce vieillard sceptique, la foi de la Mère tendant ses deux bras tout droits, d’un élan sans pensée, vers son enfant divin, a toute la force de cette mystérieuse sympathie qui nous rend si aisément confiants en certains êtres, et de cet étonnant besoin, inné au cœur de l’homme, de croire, chevaleresquement, ce qui n’est pas prouvé.
Une douzaine de tours quadrangulaires, frustes, élimées par les siècles, sans couronnement, sans toiture, calcinées, déchiquetées, vestiges d’un âge révolu, chicots d’une mâchoire de centenaire. Les courbes de la route vous font jouer à cache-cache pendant trois kilomètres avec ces aspérités de la vieille ville recuite; on approche, on contourne de noires murailles, puis soudain vous voilà dans San Gimignano, lancé au galop des chevaux sur une de ces rampes dallées, et telles que l’on croit toujours n’en avoir jamais vu d’aussi raides.
Je suis resté longtemps à une fenêtre du Palais public, dans une salle où Dante est venu, dit-on, comme député de Florence, et devant une vue divisée par trois tours de taille inégale, mais d’un même ton de lichens roussis, et pomponnées de petites touffes d’une plante qui fleurit jaune au printemps et que l’on nomme violettes de Santa Fina. O les collines polies, qu’on voit à l’horizon! Là-bas c’est Florence, là-bas Volterra, là-bas Sienne où j’étais ce matin. Où ai-je vu pareille délicatesse de tous, pareille finesse de l’atmosphère? Ah! délicieux et subtils moments! minutes de cristal immaculé, les yeux charmés par de si doux objets anciens et par un horizon si délié; et l’âme toute ravie encore des deux Filippino Lippi qui sont exposés là!
Ce sont deux tondi qui se font pendant et composent à eux deux la scène de l’Annonciation, ce sujet incomparable, multiplié et toujours nouveau, où se mesure mieux que nulle part la qualité d’âme d’un peintre. J’en suis à me demander si cette Annonciation n’est pas plus belle que celle de Botticelli au Musée des Offices, pourtant si émue, Grand Dieu! et de quel divin amour! Ici le drame est plus simple, plus un: l’Ange est seulement très grave: il tient sa fleur dans la main gauche, et il lève le doigt de l’autre main; il ne parle pas; l’objet de la mission est trop grand: un ange n’est là que pour préparer la Vierge à la parole de Dieu; et c’est Dieu lui-même qui parle de plus haut, par le moyen d’un rayon d’or. La Vierge est comblée d’émotion, elle accepte presque avec joie, mais sa main, son bras sur sa poitrine disent son respect, sa confusion immenses.
C’est par de si délicates représentations de ce mystère, que je sens le mieux la beauté du christianisme et son génie, la grandeur de l’idée divine et la dignité que confère à l’homme l’ineffable mélange consenti.
Dans la cathédrale de San-Gimignano, j’ai vu un martyre de Saint Sébastien, de Benozzo Gozzoli, qui me confirme dans ma vieille opinion, à savoir que Gozzoli est le plus grand peintre de l’Italie. Il y a là aussi des fresques tout à fait primitives, jeunes, gauches, d’une maladresse touchante, mais d’une imagination abondante et limpide, c’est l’Ancien Testament de Taddeo di Bartolo. En face sont les fresques du Nouveau Testament du Barna, peintre siennois: si inhabiles qu’elles soient, elles contiennent une rare émotion dramatique, et par-dessus tout cette unité d’actions qui est la plus grande marque de la force d’âme et de la probité d’un artiste. Personne n’a le temps de s’amuser, dans ces véritables peintures religieuses, tous les personnages sont occupés du sujet; ils y prennent part avec passion, presque avec rage: c’est tout un peuple qui a l’air de savoir que l’Évangile sera composé de ses actes et qui, pour l’amour de Dieu, a hâte de les accomplir.
Mais la perle de San-Gimignano, c’est encore mon Gozzoli à Saint-Augustin. Il y a là un cortège qui me rappelle celui du Palais Riccardi et une mort de saint Augustin qui dépasse, à mon gré, les plus célèbres fresques, car outre l’harmonie des lignes, la beauté des attitudes, l’unité et la majesté de l’ensemble, il y a la sincérité, la simplicité et un certain air de vérité modeste et tranquille qui me paraît être la beauté même.
Un petit guide m’a conduit sur les tours des remparts; il a réveillé pour moi le vieux «custode» qui dormait; le vieux custode m’a ouvert une porte quatre ou cinq fois séculaire et toute bardée de ferraille; je me suis trouvé dans une petite cour vis-à-vis d’un porche croulant sous un lierre gigantesque; puis il m’a fait pénétrer dans un jardin clos de murs du XIIIᵉ siècle et où poussaient dans les plates-bandes ornées de buis, de l’herbe, des oignons et du blé; là j’ai penché la tête à la margelle d’une citerne antique; et le petit guide m’a donné à respirer une «herbe de senteur». Il faisait grand soleil et très chaud, un homme et une femme jardinaient, accroupis; ils se sont levés pour me souhaiter le bonjour; enfin je suis arrivé au bas d’un escalier étroit, aux marches rompues, et, entre le lierre et les lézards j’ai grimpé jusqu’à une plate-forme carrée d’où la vue s’étend, en un cercle parfait, sur la Toscane. Là se respire, en vérité, un air d’une qualité rare; et la vague d’art et d’histoire qui se soulève à l’horizon pour mourir à mes pieds, remue plus d’images et crache une écume plus belle que la mer.
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25 juin 1895.
Je pense à tous les jardins que j’ai connus et à la volupté particulière qui m’est venue de chacun d’eux.
A Langeais—j’avais sept ou huit ans—l’ombre des marronniers roses, le sol nu sous ces feuillages trop épais, le mur de clôture crépi à la chaux et tout noirci. En face, la remise aux voitures qui me représentaient un peu de ma nostalgie d’alors: le déplacement, le voyage. Et, plus loin, la porte cochère dans laquelle s’ouvrait une petite porte; cela était l’endroit par où l’imprévu, l’inconnu pouvait venir. Je regardais toujours cette porte sur la rue; que n’ai-je pas espéré! qui n’ai-je pas attendu par là!
A Courance, le massif d’arbres verts, que l’on a détruit depuis longtemps. Il renfermait un plant d’asperges et mon jardin particulier, espace de deux mètres sur trois, obtenu à la suite de longues et difficiles discussions. Mais, au delà du petit cours d’eau presque toujours à sec, le potager, sa pompe fixée sur un lourd pilier de pierres qu’une touffe énorme de chèvrefeuille jaunissait; les grands arrosoirs trop lourds, la planche humide, gluante, où ils recevaient l’eau par un «raccord» de fer-blanc inséré dans le tuyau de fonte; les petits «timbres» réservés aux abeilles, sortes d’épaisses et lourdes assiettes de pierre dure hérissée de quatre oreilles grossières par quoi on soulevait ces vasques étranges. Les abeilles, par centaines, venaient tomber là comme des balles dorées, puis se faisaient plus légères en se promenant au bord de l’eau; elles s’inclinaient, accrochées à la paroi moussue, ayant la taille si fine qu’elles paraissaient coupées en deux, et leur tête lourde effleurait la surface de l’eau. Cela sentait une odeur de poireau ou d’oignon, de lilas, au printemps, quand ce n’était pas de cantharides.
Le jardin, le potager plutôt me revient continuellement à la mémoire; j’en repousse l’image lorsque j’ai à décrire une maison de campagne, parce que c’est lui toujours que je ferais revivre. C’est cet enclos qui obsède mes souvenirs d’enfance.
Mais c’est le jardin du Luxembourg qui est le décor obligatoire de l’autre partie de ma vie.
De ma vie, ce Luxembourg a déjà contenu dix ans; et les années de métamorphose. C’est sur la terrasse des Reines que j’ai réellement débarqué de ma province. Toute mon enfance, j’avais vécu au jardin. Ici, j’ai continué. J’y venais le matin; j’y passais les plus belles heures de l’après-midi. Si j’ai manqué beaucoup de cours, c’était moins pour faire des folies que pour venir là, là où j’étais dehors, là où je «prenais l’air» comme on me l’avait tant recommandé, et là où j’ai contracté le goût des longs bavardages. C’est là encore que j’ai cultivé cette rêverie devant les hommes qui passent, que j’entends passer et qui semblent là jouer pour moi la comédie. A l’ombre des aubépines ou des lauriers, adossé ou accoudé à la balustrade, quand j’étais seul, que d’histoires, que de petits drames j’ai vu se former, se nouer, se dénouer sur ce gravier pénible aux pieds et sous ces arbres à musique militaire!
Un jour j’ai arpenté d’un pas vainqueur ce même gravier en me disant: «Je ne reconnais rien; personne ne peut me reconnaître...» C’était au retour d’une période de vacances où j’étais tombé pour la première fois sérieusement amoureux.
D’ailleurs, pour la seule joie des yeux, pour le simple plaisir d’une belle heure qui s’écoule, ce Luxembourg est incomparable. En ce moment je m’y baigne la vue fatiguée de musées et de lectures, sur la grise douceur des tours de Saint-Sulpice, sur le vert enfoui des grands platanes du groupe Delacroix, sur le nuage attendri de l’eau qui s’élève, en poussière multicolore, des tuyaux d’arrosage. Des géraniums, points écarlates, avivent cette belle mollesse, et l’or du soleil baissant sur les marronniers déjà roux enferme le tout dans un cadre vieilli. Des fluidités à la Corot dans tous ces arbres de la terrasse opposée. Quant au Palais, je ne sais pourquoi, il est pour moi chose morte; je ne le vois jamais; je viens de m’apercevoir que je ne l’ai jamais regardé.
L’autre jour, entre les gaufres et le kiosque à musique, j’ai vu Maurice Barrès, à califourchon sur une chaise. Il a regardé dix minutes le soleil couchant. Pas une fois il n’a regardé quelqu’un. Il était coiffé d’un canotier et vêtu de gris clair. Quelle belle tête il a! Mais on l’aurait cru là un hôte de passage, descendu d’une planète étrangère. Je crois qu’il n’a pas vu le Luxembourg: il était venu pour le soleil.
23 avril 1901.
Ma première visite avec ma femme, je l’ai faite à la maison des Goncourt, à Auteuil. Nous l’avons cherchée dimanche dernier, après-midi, par un beau temps. Les affiches nous l’ont désignée extérieurement.
Nous avons vu Pélagie. En entrant, on remarque tout de suite, sur un de ces murs qui portent tant d’exquises merveilles, un énorme chromo représentant une femme souriante qui montre de belles dents, et, en face, au pied de l’escalier, deux morceaux de jambons pendus à un clou par une ficelle. Ce sont des morceaux de jambon auxquels on s’approvisionne chaque jour. On y coupe à même, comme à la campagne. Le jambon, ce chromo, et la malpropreté sordide de tous les objets laissés à la disposition de Pélagie, c’est tout ce qui demeure de remarquable dans cette célèbre maison. Si. Nous avons vu, à la place de l’ancienne table de toilette d’Edmond de Goncourt, la toilette en cristal d’Allemagne qui a été attribuée à Pélagie, et qui a fait envie à Alice[M]. Tout le reste de ces murs est désolant. De l’andrinople déchirée par les clous, salie par la poussière. Des rayons de bibliothèque un peu partout, jusque dans la salle de bains. Et dans ce grenier désolé, malgré tout je n’ai pu retenir un frisson, en pensant à toutes les voix qui ont retenti entre ces murs étroits: la voix charmante de Daudet que j’ai entendue, la grande voix de Flaubert que je crois avoir entendue, celle de Goncourt que je n’imagine même pas, car je ne vois plus chez lui que l’œil, caressant un objet matériel, et la main signifiant l’impression qu’il en reçoit.
29 avril 1901.
Ma pauvre petite femme est couchée dans cette chambre hier si gaie, si charmante, et si pleine de mon nouveau bonheur. De cette chambre, on a bouché les vitres avec des morceaux de papier d’emballage, et caché les clairs rideaux de mousseline blanche à dessins bleus avec de grands voiles d’andrinople. Un paravent intercepte encore le jour des deux chambres voisines. Et dans cette nuit, on aperçoit le visage de plâtre, la petite figure de pierrot de ma pauvre chérie, qui souffre la privation de la lumière de mai, et qui, sous son petit front, appréhende de demeurer sa vie entière défigurée! Pauvre enfant, si heureuse d’éprouver et d’orner sa jeunesse, subira-t-elle ce supplice? Et tout au fond de l’angoisse que je sens dans son cœur, surgit la crainte d’être moins aimée de moi. Comment lui dire que je l’en aimerais davantage? ou plutôt, comment le lui faire croire? Pour une femme, il n’y a pas d’épreuve plus terrible, et je vois bien que cela seul l’affecte dans sa maladie. Elle eût bien courageusement affronté la mort, mais elle fléchit devant la perspective d’être laide. O mon Dieu! prenez-nous en pitié! De ma vie, je ne me suis senti si profondément malheureux.
24 mars 1902.
Je réfléchissais au besoin que j’ai, quand je suis seul témoin de quelque chose, ou seul à contempler un paysage, de mentir un peu, soit en exagérant le charme que j’éprouve, soit en forçant mon mécontentement. Mais toute ma littérature, et il faudrait dire toute la littérature, vient de là. Ce n’est pas travestir la vérité, c’est trouver la raison suffisante à parler de cette vérité. Car énoncer simplement ce qui est, quelle misère! Mais si je suis enthousiaste ou haineux, à la bonne heure!
En face de quelqu’un, je ne suis plus à l’aise. Un témoin me coupe les ailes. Je n’ose mentir devant lui. Et je pense sans cesse à ce que je lui eusse dit plus tard, en le rencontrant, des choses que nous avons vues ensemble et que nous avons tous deux jugées ordinaires, mais que j’aurais transformées. C’est pourquoi je n’ai jamais d’exaltation en compagnie. Je ne suis poète que dans la solitude.
Août 1903.
Commencer mon roman par la rentrée à Paris en octobre. Se rappeler la volupté incomparable d’errer dans Paris pluvieux ou ensoleillé de cette époque, et l’heure où s’allument les lumières, etc. Déjà, dans l’esprit du héros, l’espoir immense et vague de trouver quelqu’un ou quelque chose à chaque tournant de rue, qui déterminera sa vie.
Dans mon roman, penser à l’amitié. Celui qui aime et celui qui est aimé[N].
Août 1903.
Les idées ne naissent pas (pour moi) spontanément, elles sont reliées entre elles; elles se développent comme une phrase musicale (le contrepoint si je ne me trompe) selon une logique. De là vient que l’on traverse des périodes vides, et que l’on est ramené à des périodes fécondes, soit par une conversation, soit par une lecture. La lecture me fournit des idées à côté, très différentes quelquefois de celles que je rencontre, mais qui ont reçu de ces dernières la chiquenaude qu’il fallait pour qu’elles fussent mises à jour.
28 septembre 1903.
Très beau temps. Nous sommes dans notre installation. Vie intelligente suspendue. Je ne m’occupe que de savoir l’effet d’un tapis, d’une portière. Mon imagination s’épuise à juger a priori d’une chaise à tel endroit, d’une bibliothèque à tel autre. Combien de jours de ma vie que je n’ai pas notés, et qui ont été consumés en préoccupations de cet ordre! Que d’installations déjà!
Comme je suis sans cesse troublé par les horreurs que nous apportent les échos de la politique odieuse qui sévit, comme je ne sens que trouble inexplicable toutes les fois que je veux m’en mêler, je voudrais adopter et pratiquer le précepte de Renan: «Noli me tangere, c’est tout ce qu’on peut demander à la démocratie.» La préoccupation sociale troublera mon œuvre, si je n’y mets pas bon ordre, et lui enlèvera le caractère d’aisance et de liberté que j’aurais tant aimé qu’elle eût.
2 octobre 1903.
Quand je suis tourmenté d’un roman, dans tout ce que je lis, dans tout spectacle auquel j’assiste, je saisis sans m’en apercevoir, avec une avidité de chasseur, tout ce qui peut avoir de près ou de loin un rapport avec ma chose, tout ce qui peut me mettre sur une voie, m’élancer. Beaucoup de choses ont cette vertu de m’élancer seulement. La musique, par exemple. C’est une sorte de nourriture; et l’on voit bien, dans ces moments-là, comment une œuvre s’exécute, comme un nid d’oiseaux, avec mille bribes, mais transformées et presque digérées, assimilées, rendues méconnaissables.
Dimanche, 4 octobre 1903.
Vent, pluie. Avons été déjeuner chez Foyot, puis à l’Odéon voir Résurrection de Tolstoï.
Il y a de bons le second acte: la délibération du jury, encore qu’un peu grossière, et le troisième acte (ou second acte après le prologue): la scène de la prison de femmes. Le prince voulant sauver la Maslowa et la trouvant complètement dénaturée par la vie de prostituée, cela est juste et fort. Le reste est rêvasserie. Comment admettre qu’une fille, tombée au dernier degré de l’abjection, en deux jours à peine soit déjà redevenue honnête et chaste parce qu’on a obtenu son transfert à l’infirmerie?
Et puis, qu’est-ce que ce rachat? qu’est-ce que cette entreprise? que nous chante-t-on avec ce devoir d’un homme de consacrer toute sa vie à une créature dont il a été, je le veux bien, la cause initiale du malheur? Il a été la cause. Mais la jeune fille n’était donc pour rien dans sa propre chute? L’a-t-il donc violée? Ne savait-elle pas qu’il était prince et qu’il ne réparerait pas en justes noces son mouvement de folie? Et une jeune fille qui se laisse prendre ainsi n’est-elle pas responsable? «Je veux m’en aller!» dit-elle; et comme il est plus doux de rester dans les bras du jeune homme, elle y reste. Mais lui est un séducteur, un être qui répand l’amour, un de ces fléaux chéris qui parcourent le monde et en sont une des forces. Elle manque de volonté, c’est une petite niaise qui devrait se souvenir des préceptes qu’on lui a certainement fournis. La coupable, c’est sa faiblesse, si coupable il y a. Et il faut qu’un homme qui a un rôle social à remplir, qui nous est présenté comme étant sur le point de fonder une famille, qui est aimé d’une jeune fille honorable, fasse le malheur de cette autre jeune fille qui vaut bien la première, pour racheter cette Maslowa? Il faut qu’il s’anéantisse, qu’il passe sa vie avec des condamnés, avec des nihilistes, etc., pour ressusciter une malheureuse prostituée?
Ce sentiment de la responsabilité que l’on inculque de nos jours un peu partout, est en train d’enlever à l’homme tout esprit d’initiative et d’entreprise. C’est un affaiblissement moral, ce n’est pas une beauté ni un progrès moral. Dans toute action, il y a une responsabilité à encourir: l’envisager d’avance, c’est renoncer à agir. Je n’oserais pas faire monter un couvreur sur ma maison, si je pensais au danger qu’il court et que je puis avoir une mort d’homme à me reprocher. Si cet homme meurt à mon service, dois-je aussi épouser sa veuve?
J’aime à penser à la belle désinvolture de nos pères vis-à-vis surtout des choses de l’amour. L’amour, en somme, n’est-il pas plutôt un bien? Et le fait de donner un enfant à une fille, malgré toute la misère qui en peut résulter, n’est-il pas encore un acte louable? C’est à considérer. Mais je suis frappé de ce que le dernier des misérables est encore attaché à la vie et la préfère au néant. Créer un être vivant, n’importe où, n’importe comment, n’est-ce pas bien agir? Et puis, l’amour est une puissance incontenable. Il doit être ainsi. L’endiguer, c’est lutter contre le soleil. Comme le soleil, il fait vivre.
Je suis sorti de ce drame l’âme noire comme la nuit. Que le diable emporte les Russes! Je relirai ce soir Brantôme.
10 octobre 1903.
Temps splendide.
Écrit, la matinée.
Jules Lemaître explique, timidement, ses opinions presque royalistes.
Sorti après-midi à pied. Agrément de l’avenue du Bois de Boulogne.
Lu Maison de Poupée. Toujours la même impression d’une chose étrangère, et même ennemie, que j’ai sans cesse ressentie en voyant jouer de l’Ibsen. Quelle nuit et quel ennui dans ces cervelles! Et comme c’est mal fait! Eh! mon Dieu, si c’était seulement bien fait, on comprendrait et on accepterait peut-être. Je ne vois pas d’opposition à admettre qu’une jeune femme se révolte d’avoir toujours été traitée en enfant, en poupée; à la rigueur qu’elle invoque ses droits à l’affranchissement, «à se rendre compte de tout par elle-même», à juger par elle-même de la valeur de la loi morale et de la religion! Mon Dieu, ce sont là des sottises que nous lisons ou voyons tous les jours. Mais encore faudrait-il que cela soit «la pièce», que cela fasse l’objet de quelque développement, de quelque discussion! Cela vient à la fin, comme des cheveux sur la soupe; on ne s’attend point à cela: nous avons perdu notre temps durant trois actes à nous occuper d’une affaire de faux qui n’a en réalité aucune importance, ni moralement, ni dramatiquement, puisque ce faux, commis par Nora, est très excusable et puisqu’il est presque aussitôt pardonné que connu. Il fallait être averti que Nora n’avait que les apparences d’une femme étourdie, d’«un petit oiseau chanteur,» or nous la croyons bien telle tout le temps, et pour ma part je persiste à croire qu’elle est même un peu toquée, du commencement où elle ment pour le plaisir, en faisant croire à Mᵐᵉ Linde qu’elle s’est procuré de l’argent par la galanterie, jusqu’à la fin où elle abandonne mari et enfant, du diable si je sais pourquoi!
Dimanche, 18 (octobre) 1903.
Pluie.
Sommes allés Concert Colonne. Symphonie fantastique et Neuvième symphonie, avec chœurs.
Ces concerts sont extrêmement fatigants. Cela commence à deux heures et quart et finit à cinq heures et quart sans que l’on ait seulement cinq minutes de répit. On a perdu complètement de vue le but de l’art qui est de vous donner un plaisir élevé, mais un plaisir. Tout prend de nos jours l’aspect «scientifique» et pédant. On ne va pas entendre de la musique pour son agrément, mais pour se documenter, pour apprendre. On devient très fort, et les compositeurs, entraînés par le mouvement, n’accomplissent plus que des tours de force. Il en est de même pour tous les arts: ce qui n’a point l’aspect scientifique est peu coté.
Dimanche, 6 décembre 1903.
Nous sommes allés en automobile faire visite aux M. à Saint-Cloud. Paysage d’hiver charmant dans le bois de Boulogne. Que le tapis de feuilles mortes est joli! C’est d’un cuivre violacé, d’une couleur très rare, et le dessin des arbres est si vigoureux et si beau, dépouillé.—Recherche du verger, dans la rue(?) de Buzenval à Saint-Cloud. De loin, par-dessus les enclos, les vergers, on distingue la maison simple, un peu anglaise, au toit rouge, bas, aux larges baies vitrées, à l’absence presque prétentieuse de toute prétention. L’intérieur est vraiment bien. Tout y est combiné pour un heureux effet et un plaisir discret des yeux. Un beau Cottet, un délicieux La Touche. Les maîtres de céans, hospitaliers et buveurs de thé, à l’anglaise, sont des bêcheurs forcenés des confrères en littérature—parce que nous ne parlons que littérature. Éreintement de P. A., éreintement de R. M. fonde une revue.
Visite au retour chez Hennique. Il me parle de son ennui à lire des monceaux de livres de jeunes, pour le prix Goncourt qui va être décerné ces jours-ci. Je l’oblige à en lire un de plus, celui de Villetard. Il ne devait pas y avoir de candidatures, mais il s’en produit, paraît-il, notamment celle de M..., et d’une façon des plus impératives. Et il arrivera qu’on donnera le prix à celui qui l’aura le plus audacieusement demandé. C’est dans l’ordre. C’est du réalisme.
Je dis à Hennique que je ne puis pas admirer Germinie Lacerteux. Pour moi, Germinie est une basse et inférieure réplique de Madame Bovary. C’est le même sujet: l’enlisement progressif d’une femme. Seulement Goncourt est parti de plus bas, et s’est enfoncé jusqu’à la limite de l’ignoble. Après cela, Zola partira de là pour s’embourber dans l’ordure, pour l’ordure. Seulement Madame Bovary est en même temps que l’histoire d’une femme qui s’enlise, la peinture accomplie d’un monde, de caractères variés, animés, typiques et impérissables. Seulement Madame Bovary est un cas simple, ordinaire, général, qui n’a pas été cherché, qui se présente au poète comme un coin de pays au peintre. Germinie, on a été la prendre, pour ne pas faire comme tout le monde, pour peindre quelque chose qui n’avait pas été peint. Et pour ne pas faire comme tout le monde, on l’a faite monotonément sombre, atroce, répugnante, outrageusement dégradée. C’est fait avec une honorable conscience, un travail soutenu, sérieux, ennuyeux comme la scie. Et il n’y a qu’un type, qu’une figure, mais on s’enorgueillit de l’avoir fouillée. Elle ne valait pas tant d’honneur. C’est une œuvre de parti pris, non une œuvre simple et spontanée, comme Madame Bovary. Et remarque-t-on que Madame Bovary est de 1857, et Germinie de 1862? On appelle Goncourt un initiateur (auj. même le Soleil 6 décembre par Léon Daudet).
Hennique préfère Germinie à la Bovary. Voilà l’esprit académique, ou sous-académique, qui fera louer sans cesse les fondateurs, Goncourt comme Richelieu.
30 janvier 1904.
Chez Bing, après-midi, voir la collection Gillot. Objets japonais. Merveilleuses boîtes de médecine ou petites trousses en laque d’or. Grandes boîtes écritoires avec paysages. Une superbe tête de femme ou vierge diadémée qui rappelle par la majesté sereine le plus bel art grec—avec quelque chose de plus: un recueillement douloureux un peu. Des poteries, des faïences dont les formes et les couleurs dénoncent l’imitation assez clandestine qu’en font nos modernes artistes. Tout l’art nouveau est dans cet art libre japonais. J’admire profondément cet art délicat et si intimement fondé sur la sensibilité et le sentiment de l’équilibre. Point de symétrie, comme dans le décor grec, romain, roman, gothique même ou de la Renaissance, mais un équilibre aux principes insaisissables et dont on ne peut que constater l’heureux résultat. Un arbre d’or jeté tout d’un côté d’une petite boîte et l’autre partie vide, toute noire: et ça tient, c’est composé. C’est un équilibre parfait. Leur sensibilité leur donne la divination du sens de la vie; leurs animaux sont chauds; on les sent respirer. Et quelle imagination appropriée—dans l’art tout est là—imagination purement pittoresque: des libellules au travers d’un champ d’herbes à demi foulées; des filets étendus sur des pieux; des motifs tirés des cristaux de neige, etc. Quels peignes délicats et légers que nos modernes stylistes ont copiés grossièrement! C’est l’art le plus près de nous, le plus touchant.