RENÉ BOYLESVE

LA JEUNE FILLE

BIEN ELEVEE

ROMAN

PARIS

H. FLOURY, EDITEUR

1, BOULEVARD DES CAPUCINES

1909


Cette édition est imprimée à onze cents exemplaires sur papier de Hollande dont mille mis dans le commerce.


A

PAUL HERVIEU


[I]

Qu'elle est amusante et jolie, la rue Saint-Maurice à Chinon! Elle s'en va, de-ci, de-là, sans plus d'assurance que la trace argentée d'un limaçon dans une allée de potager; c'est comme un sentier à mi-côte, qui sait parfaitement où il mène, mais a bien l'air de l'oublier, qui ne saurait vous égarer, mais à tout instant vous laisse croire que vous êtes perdu; elle a des centaines d'années, la rue Saint-Maurice, elle a été raccommodée, rapetassée par endroits; mais de cela même, il y a très longtemps: ses plus récentes maisons datent de Louis XIV; la plupart sont du XVIe et du XVe siècle, les unes en bois, à colombage, ornées de sculptures naïves, les autres construites avec la pierre tendre du pays, flanquées d'une tourelle d'angle que coiffe un éteignoir un peu bosselé, et percées de souriantes fenêtres à meneaux; tantôt c'est une de ces vieilles bicoques qui vient en avant, tantôt c'est un petit hôtel qui s'efface, discrètement, derrière une courette et un portail où rampent la vigne vierge, la glycine et le jasmin de Virginie, et dont un des vantaux, entr'ouvert, laisse apercevoir les cannas, en pots rangés au pied de la façade, et la vieille bonne en bonnet blanc, qui a l'air d'être du même âge que la ville; et si vous levez les yeux pour examiner le détail d'une lucarne ou d'un pignon, vous êtes étonné et ravi de voir, là-haut, bien au-dessus de l'objet qui attirait vos regards, des rocs à pic, adoucis, çà et là, d'une touffe d'ormeaux ou de jeunes chênes, et qui portent l'admirable écroulement des trois châteaux où Jeanne d'Arc a passé.

Tout au bout de cette rue Saint-Maurice, après l'église, le sol s'incline, comme celui d'un torrent raviné, jusqu'au quai, et c'est là, dans une maison d'angle, au-dessous de la dernière tour, qu'habitaient mes grands-parents Coëffeteau. De leur premier étage, on apercevait les tilleuls du quai, la Vienne, les peupliers des îles; et l'on voyait, les jours de marché, les carrioles des paysans déboucher par la route d'Azay-le-Rideau, et prendre leur tournant en projetant sur la droite les têtes ahuries des pauvres petits veaux.

Ensuite le coteau se relève, et une autre voie, non moins tortueuse que la rue Saint-Maurice, conduit, entre des murs de clos et bientôt en pleins champs, jusqu'au vieux monastère de Saint-Louans. Je suis née à l'entrée de ce chemin rustique, dans une maison d'aspect singulier, parce qu'elle semble avoir été enfoncée presque jusqu'à sa toiture, sans qu'on lui ait fait seulement grâce d'une porte ou d'une fenêtre. A trente pas plus loin, on trouvait une grille de fer par où l'on pénétrait chez nous en traversant le jardin. Il y fallait compter, par exemple, cinq ou six bonnes minutes, quelquefois plus, avant qu'on ne vînt vous ouvrir, car le trajet, sous bois, pour arriver là, de l'office, par une allée en pente et coudée, et brisée à deux reprises par des degrés, était long. Les familiers savaient que la clef de cette grille était dissimulée dans une cachette et qu'il ne s'agissait que de passer la main entre deux des barreaux de fer, pour la prendre au clou où elle pendait.

Il est vrai que ceux qui venaient sonner pour la première fois ne devaient pas regretter d'avoir attendu, car la vue, au tournant de l'allée sous bois, leur faisait pousser invariablement des exclamations d'enthousiasme: elle était franchement belle. Devant la maison, assez simplette et ordinaire, adossée au sol du chemin, et à demi couverte d'ombrages, il y avait un petit parterre allongé, et malheureusement un peu étroit, où l'on se heurtait trop vite à un mur bas, crevé en sortes d'embrasures où l'on avait ajusté des balcons; mais de là on possédait tout Chinon et la vallée de la Vienne.

J'ai passé à ces balcons bien des heures, étant petite, quand la maison nous appartenait, et plus tard, lorsque maman, après son malheur, la loua à M. Vaufrenard. Ces balcons, même pour une enfant, avaient un grand attrait; malgré le charme du sous-bois, de la source qui y alimentait un petit bassin, et quels que fussent aussi les plaisirs du Clos, du fameux Clos où l'on grimpait par un escalier, sous le chèvrefeuille, et qui contenait des bosquets de noisetiers, une salle de verdure avec des bancs de pierre, plusieurs tonnelles, un belvédère, des citernes, des celliers dans le tuffeau et cinq ou six arpens de vignes, je me souviens surtout de ces balcons d'où l'on découvrait, à gauche, la ville de Chinon, comme un joujou, surmontée de son château de conte de fées, les tilleuls de ses quais, son beau pont suspendu, l'horizon infini et, au-dessous de moi, immédiatement, des terrains échelonnés en terrasses.

En me penchant, je voyais un grand œil rond qui me regardait; il était quelquefois profond, sombre, un peu effrayant, quelquefois à fleur de terre et voilé d'une taie verdâtre; c'était la citerne commune du père Sablonneau, tonnelier, et de Tondu, l'homme à tout faire. Sablonneau et Tondu négligeaient un peu leur vignoble, l'un à cause de la politique, l'autre parce qu'il travaillait partout et comme un nègre, pour nourrir ses huit enfants, de sorte que ce terrain, à mes yeux, avait l'agrément d'être à peu près en friche; j'y mesurais la croissance des orties, des ronces et des boutons-d'or; j'y regardais les lézards courir dans la pierraille ou s'arrêter longtemps, immobiles, avec des palpitations de leur petit cœur; j'y comptais les montagnes soulevées par le dos des taupes et des mulots, et je lançais le soir des cailloux dans la citerne, pour y faire plonger les grenouilles.

Mon Dieu, comme tout cela est loin!

Tout à fait dans les premiers temps, je me souviens que mon pauvre papa venait s'asseoir là et fumer après les repas. Je le vois presque toujours environné de cinq ou six messieurs très distingués et très préoccupés. Ils s'entretenaient d'affaires graves auxquelles je ne comprenais rien; mais trois noms revenaient constamment dans leur conversation: "Thiers," "Bismarck" et "Monsieur le comte de Chambord" qu'on appelait aussi "Monseigneur," ce qui me faisait croire que ce dernier était un évêque. Mon père était de tous le plus animé; il se levait tout à coup et faisait deux ou trois pas sur sa mauvaise jambe qui avait été traversée par une balle à l'armée de la Loire, et il parlait, en étendant le bras vers cette grande plaine étalée devant nous. Cela se répétait presque tous les jours. Quelquefois, on appelait le père Sablonneau, qui habitait, sous sa vigne, un logement de troglodyte, dans le roc, et Sablonneau émergeait peu à peu par un escalier invisible, et s'approchait lentement, les pieds lourds, entre les sarments enchevêtrés, pour venir enfin se planter, au pied du balcon, chapeau bas. Très fier alors, il s'en allait porter les instructions de ces messieurs, des papiers, des journaux, des lettres. C'était un agent électoral d'un zèle ardent et de toute sécurité.

J'ai su plus tard qu'il s'était agi là des élections à l'Assemblée Nationale, et après, qu'on avait travaillé, chez nous, tant qu'on avait pu, à faire monter un roi sur le trône, ce qui n'avait pas réussi du tout; et que tout cela avait coûté énormément d'argent. Ils étaient deux de ces messieurs, le marquis de Coudrey-Ligueil et mon père, qui y avaient englouti leur fortune dans la propagande directe et dans un journal. Ai-je assez entendu répéter cela, Seigneur! Ce bon marquis de Coudrey-Ligueil, un grand vieillard sec qui était si gentil pour moi, se sont-ils moqués de lui, après le coup manqué, même ceux qui avaient le plus péroré avec lui sur cette terrasse!...

Chez nous, c'était le marquis de Coudrey-Ligueil qu'on daubait, pour ne point dire ouvertement son fait à mon père de qui le cas était exactement le même. Je n'ai démêlé ces sous-entendus qu'après beaucoup d'années, en éprouvant, pour mon compte personnel, et dans des circonstances fort différentes, des impressions certainement analogues à celles que dut subir mon pauvre papa avec qui je crois avoir beaucoup de ressemblance. Mes grands-parents maternels avaient pourtant toujours admiré et soutenu leur gendre; leurs principes essentiels étaient communs, et ils avaient été très fiers quand tout un monde qui se tenait éloigné de notre bourgeoisie, sous l'Empire, était venu chez nous prodiguer des "cher ami" à papa et, en le poussant et l'entraînant, sembler se laisser guider par lui dans une lutte ardente où le malheureux apportait ses sentiments loyaux, sa générosité, sa bravoure, son talent de parole et finalement,—l'événement le prouva,—toutes ses ressources personnelles et sa vie même. Car il mourut bel et bien de chagrin, non parce qu'il était ruiné,—son âme était au-dessus de cela,—mais parce qu'on ne lui pardonnait pas de l'être pour une cause qui n'avait pas réussi. Je me souviens de mots qu'il prononçait souvent, à table, en s'adressant à son beau-père et à sa belle-mère, pendant les quelques années qu'il traîna son désenchantement; il répétait: "Vous n'êtes pas logiques!..." Sa logique, à lui c'était que, lorsqu'on a jugé qu'un parti est le bon, il faut l'adopter coûte que coûte et ne s'en pas repentir après échec. La logique de mes grands-parents, comme de beaucoup de braves gens, d'ailleurs, qui n'y regardent pas de si près, était que les beaux principes et l'adoption d'une noble cause sont l'ornement de la vie, indiscutablement, mais que, si la vie s'en trouve compromise, c'est tout de même regrettable. Il dut leur exprimer cela, à maintes reprises, et par là il les blessait et les fâchait, car ils ne croyaient point penser ainsi, bien entendu; mais que de compromis, entre nos idées et nos actes, avons-nous adoptés souvent, les yeux clos, que nous n'aurions pas signés!

Aussitôt après la grande faillite de ces messieurs, nous nous étions retirés dans la maison des parents de maman, rue Saint-Maurice, pendant que mon père s'en allait reprendre son ancien métier d'avocat, à Tours, tout seul, pour plus d'économie.

J'avais un frère, de quatre ans plus âgé que moi, nommé Paul, qui se réjouissait d'habiter avec sa grand'mère, d'abord parce qu'elle le gâtait toujours, ensuite parce que c'était un changement. Nous ne gagnions pourtant pas au changement, puisque nous allions perdre nos aises, le Clos et la belle vue; mais le changement!...

C'était, certes, une excellente femme que ma grand'mère; mais elle commandait sans cesse, à tout le monde, et de haut. Son autorité m'en imposait énormément et m'a causé de violents troubles de conscience. Du temps que son gendre était grand homme en la maison, et comme il avait volontiers le mot pour rire, il l'avait, par aimable taquinerie et innocent calembour de Palais, appelée "la Mère-Loi," ce qui, pour nous autres enfants, qui n'en comprenions pas le sens auguste, signifiait "la mère l'Oie," des contes de ma mère l'Oie! Je crois volontiers qu'elle avait dû s'en froisser un peu, d'abord; mais la force du jeu de mots avait prévalu contre tout, et l'impérieux commandement en chef de Mme Coëffeteau était resté tempéré pour tous les gens de la maison par ce nom familier de "la mère-Loi."

Ma grand'mère possédait des formules toutes préparées pour chaque circonstance. Pour elle, le plan de la vie était établi, une fois pour toutes, par un anonyme dont on ne s'enquérait jamais, et il devait être suivi, de mère en fille, sans distinction de personnes et à la lettre. Elle savait, par exemple, exactement, l'année où j'entrerais en pension, celle où j'en sortirais, le jour où je porterais ma première robe longue, celui où je ferais ce qu'on appelait dans ce temps-là mon entrée dans le monde, et, à une année près, quand je serais mariée, à moins donc qu'il n'y eût, à cette époque-là, ou bien la guerre, qu'on redoutait toujours, ou bien disette de jeunes gens comme il faut.

Elle se méfiait de tout ce qui n'était pas conforme à ce qu'elle avait vu précédemment. Selon elle, une fille n'avait rien de mieux à faire que de ressembler à sa mère. Et il y avait des langues de vipère pour lui dire:

—Et un fils à son papa, sans doute, madame Coëffeteau?...

Ce qui la faisait pester en dedans, car il ne s'agissait tout de même pas que Paul ressemblât de point en point à son père, si l'on ne voulait pas que la famille, avant quinze ans, mendiât son pain.

Et, pour mon malheur, moi, je n'avais rien de commun ni avec le caractère, ni avec le physique de maman, laquelle maman, d'ailleurs, ne rappelait aucunement sa mère.

Mon grand-père, je l'ai toujours vu habillé d'une redingote de drap noir et d'un gilet très ouvert sur une chemise à petits plis, à devant souple et immaculé; il ne prisait pas, ne fumait pas, ne prenait ni cognac ni liqueurs; on le disait sans défauts. Il avait été, autrefois, juge au tribunal civil de Tours; il gardait quelque chose du magistrat de ce temps-là, c'est-à-dire une sorte de religion de la propreté morale. On était chez lui fort sévère sur les mœurs, et les gens douteux n'en menaient pas large dans ses environs. Maman, qui était la bonté même, le chamaillait quelquefois sous le prétexte qu'il s'attachait, à ce propos, trop aux apparences, aux surfaces, aux signes extérieurs convenus: un vagabond ne valait pas la corde pour le pendre; un domestique renvoyé d'une maison était un voleur; un condamné méritait exactement sa sentence. Notez bien que, dans la pratique de la vie, il corrigeait la rigueur de ces principes; il faisait l'aumône à tous les chemineaux; il achetait des paniers, des corbeilles, des guéridons tressés aux bohémiens de passage; il se laissait voler avec une indulgence dérisoire.

Pour moi, je le vois presque toujours au coin de son feu, l'hiver, ou sur son banc, au pied de la treille, l'été, n'en finissant pas de lire, à l'aide d'énormes lunettes d'écaille à verres ronds, le Gaulois ou le Figaro, qu'on se passait de famille à famille. Il ne boutonnait jamais le dernier bouton de son gilet, ce qui m'agaçait beaucoup, parce que je ne comprenais pas pourquoi; et il donnait toujours raison à sa femme, même quand il était évident, aux yeux de tous, qu'elle avait tort ou commettait des abus de pouvoir, et cela me paraissait inadmissible de la part d'un juge, fût-il retraité. Pour le bouton, j'en ai eu l'explication, puisque la mode en est revenue depuis; pour la soumission au jugement de grand'mère, c'était aussi une coutume de ce temps-là que les parents avaient raison à proportion de leur âge et de leur dignité: elle reviendra peut-être!

Mon grand-père donnait raison à sa femme, c'était encore une formalité convenue, mais, en définitive, il n'en faisait qu'à sa guise; seulement, par quels subterfuges! et à la suite de détours de quelle prodigieuse complexité!

Je me souviens d'avoir assisté à cette lutte civile et sournoise, surtout lorsque la maison de papa fut louée à M. Vaufrenard.

D'abord, l'idée de grand'mère était qu'il ne fallait louer cette maison qu'à quelqu'un du pays et, sous aucun prétexte, à un étranger. Le grand-père opinait dans le même sens, cela va sans dire, malgré maman qui, d'accord avec son mari, objectait que les gens du pays se déplacent peu, habitent chez eux et ne louent guère; qu'un nouveau médecin, un nouveau notaire, seuls, pourraient être à l'affût d'une maison vacante, et que la nôtre était située beaucoup trop loin du centre pour satisfaire à leurs exigences; en outre, que des Parisiens payeraient plus cher. L'idée de louer à un inconnu, arrivant de Paris, parut à grand'mère plus redoutable que celle d'être privé du loyer. Grand-père disait pis que pendre de ces gens de Paris, la plupart du temps dépourvus de conduite, et sans goût pour leur foyer, qui ont coutume, l'été, de s'en aller coucher dans le lit et manger dans la vaisselle d'autrui pour le seul plaisir de n'être plus chez eux; mais quand un saute-ruisseau vint, de l'étude du notaire, avertir qu'un "monsieur et une dame" désiraient visiter "la maison Doré," il plia son journal, prit sa canne et son panama, sans mot dire à sa femme, et fit lui-même visiter la maison de son gendre, le jardin et le Clos, au "monsieur" et à la "dame" qui étaient des Parisiens, de purs Parisiens de ce temps-là, c'est-à-dire des gens ébaubis à la vue de trois arbres non poussiéreux et d'une rivière. Qu'on imagine leur impression devant le tableau qui s'offre à vous du haut des coteaux de Chinon!

Grand-père fut de retour, une heure après, chez lui, très ému. Grand'mère, informée de ce qui s'était passé sans son assentiment, avant que son mari eût parlé, s'était écriée:

—Qu'est-ce que c'est que ces gens-là?...

Grand-père expliqua que "ces gens-là" étaient en tout cas des gens pour le moment complètement enthousiasmés de la maison, du Clos, de la vue, de tout, et pour qui la question d'argent paraissait secondaire.

—C'est cela! dit grand'mère, ma fille va louer sa maison à un banquier véreux, je suis sûre, ou à quelque Prussien déguisé!...

Les renseignements qu'on eut, par l'intermédiaire du notaire, sur les personnes qui avaient visité la maison, furent excellents. M. et Mme Vaufrenard étaient des "rentiers" habitant le faubourg Saint-Honoré, amateurs de musique, et affligés récemment par la perte d'un fils unique âgé de dix-sept ans.

—Les pauvres gens! dit grand'mère.

La mort de ce fils la retourna momentanément en faveur des inconnus. Pendant une bonne demi-journée, on calcula l'avantage d'une location rapidement conclue, d'un long bail, et d'un prix inespéré. Puis, tout à coup, voilà grand'mère qui s'avise de se demander, à propos de rien, et sans attacher plus d'importance à sa question:

—Mais, de quoi donc est mort ce pauvre garçon?

Grand-père, à qui Mme Vaufrenard avait conté toutes les péripéties de son malheur, dit:

—D'une mauvaise scarlatine, contractée au lycée, paraît-il.

—Au lycée! fit grand'mère.

L'éducation laïque était fort mal vue dans notre bourgeoisie provinciale; le lycée faisait horreur. Grand-père eut beau affirmer qu'à Paris, c'était différent, qu'au surplus, le jeune homme n'était qu'externe, etc., les négociations avec les Vaufrenard furent retardées de plusieurs semaines; papa se fâcha; il vint de Tours, un dimanche; déclara que la maison était à sa femme, qu'il voulait la louer, qu'il avait besoin d'argent; grand'mère était inflexible. Le notaire se présentait, à chaque courrier, de la part de M. Vaufrenard, afin de presser la conclusion de l'affaire. Grand'mère déclarait qu'elle aimait mieux vendre une de ses trois fermes pour procurer à sa fille de quoi vivre en attendant une occasion meilleure. Enfin, le notaire annonça que M. Vaufrenard, à défaut de la maison Doré, lui donnait pleins pouvoirs pour louer celle de Mme Clouzot, moins spacieuse, mais voisine. Grand'mère s'adoucit tout à coup et dit que la chose ne la regardait point, que c'était son gendre qui louait et qu'il le pouvait faire à qui bon lui semblait.

On ne se fit pas répéter la formule; les Vaufrenard, avertis par télégramme, arrivaient dans les quarante-huit heures avec domestiques et bagages: des gens ivres de s'installer au grand air, de fouler un sol rustique et de mouiller leurs chaussures à la rosée du matin.


[II]

Ils vinrent nous faire visite dès le premier jour. Grand'mère ne se montra pas, sous le prétexte que c'était pour sa fille, leur propriétaire, qu'ils accomplissaient cette démarche de politesse et non pour elle. Ils me parurent, à moi, gamine, comme tous les gens que je voyais pour la première fois, admirables. C'étaient des Parisiens, c'étaient des musiciens, c'étaient des gens qui avaient le moyen de louer la maison que nous n'avions plus, nous, le moyen d'habiter... Ils me comblèrent de gentillesses et me dirent que je serais toujours chez moi quand je serais chez eux, qu'ils ne voulaient point que je fusse privée de la belle terrasse, ni du Clos certainement plein d'attraits pour les enfants. Ils me parlèrent tout de suite d'un certain M. Topfer, un violoncelliste remarquable, de leurs amis, qui habitait Angers, qui viendrait dès la fin de juillet, et qui m'aimerait beaucoup. Pourquoi un M. Topfer, violoncelliste, m'aimerait-il beaucoup? Comment le savaient-ils d'avance?... Cela me parut extraordinaire. En attendant, rien ne fit meilleure impression, à la maison, que ce simple fait: les Vaufrenard connaissaient intimement quelqu'un habitant Angers, c'est-à-dire une ville pas trop éloignée de chez nous, une ville où aucun de nous, d'ailleurs, n'avait jamais mis le pied, mais qui était de notre région, de notre pays. Grand'mère, surtout, en fut fort satisfaite; les Vaufrenard n'étaient plus tout à fait, pour son instinct de vieille provinciale, les "étrangers" tombés de la lune: ils avaient des accointances dans la contrée! Et, comme les Vaufrenard s'étaient aimablement informés d'elle, elle se décida à aller avec nous leur faire visite.

C'était un beau fouillis dans toute notre ancienne maison! On déballait, sur le parterre, un piano à queue, un harmonium; on éventrait des caisses; la paille, le foin, les planchettes hérissées de longs clous aux bords, couvraient tous les compartiments du buis; les robes de Mme Vaufrenard pendaient aux fenêtres. Nous surprîmes nos nouveaux locataires, lui, en bras de chemise, et sur la tête un grand chapeau de pêcheur à la ligne, elle revêtue d'un sarrau de toile bise, pareil à un sac de blé. Ils se confondirent en excuses, ils dirent qu'ils étaient en plein travail; mais la vérité était qu'ils ne faisaient rien que de contempler, toujours stupéfaits, le panorama qui était à eux pour trois, six ou neuf ans.

Une telle admiration paraissait puérile à grand'mère qui s'exténua à détourner leur esprit vers les détails pratiques de la maison, vers les greniers, les caves, les celliers, qu'ils n'avaient seulement pas explorés, elle en était certaine. Comme M. et Mme Vaufrenard en revenaient toujours à la vue, elle leur dit:

—Oh! oh! l'on s'aperçoit que vous avez le goût des belles choses!...

Ils se récrièrent, comme à un compliment trop flatteur. Ce n'en était pas un dans la bouche de Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Elle jugeait du coup les Vaufrenard: c'étaient des esprits légers; elle n'en voulut plus jamais démordre. Cependant, elle les estima "comme il faut," distingués même, quoique lui, surtout, parût un peu "hurluberlu."

C'était, à la vérité, un grand diable d'homme au visage rasé, portant une broussaille de cheveux blancs. Il n'avait pas l'esprit désordonné, mais il parlait avec fougue d'un tas de gens et de choses qu'il croyait connus de tout l'univers et qui ne l'étaient que de quelques quartiers de Paris. La musique surtout était son affaire, et il ne paraissait pas concevoir que quelqu'un pût vivre sans être nourri de symphonies et d'opéras.

—Il a eu l'air aussi scandalisé, dit grand'mère, que Madeleine n'ait pas commencé le piano, que si, à son âge, elle ne savait pas son Pater!... Mais ta mère, mon enfant, ajoutait-elle, n'a pas appris à déchiffrer une note de musique avant sa première communion!

—Il faut reconnaître aussi,—dit maman en souriant,—que je n'ai jamais joué que comme une mazette!...

Il y eut, le soir, à la maison, une discussion à ce propos. "Qu'est-ce qui prenait aux Vaufrenard, de se mêler de ce qui ne les regardait pas? La musique! Qu'avait-on, en somme, besoin de la musique, sinon pour faire danser les jeunes gens et tuer le temps les jours de pluie?... Je me mettrais au piano dès mon entrée au couvent, comme maman." Cependant, on fit observer à grand'mère que Mme Vaufrenard avait offert, obligeamment, de me faciliter les commencements, qui sont difficiles: son mari avait une méthode à lui, qui était une grande économie de temps et de peine...

—Et d'argent!...—fit observer grand-père,—puisque Mme Vaufrenard donnerait gracieusement ses conseils!

Comme en mainte autre circonstance, cette considération, d'ordre tout positif, fit céder l'opposition de grand'mère. Elle ne confessait jamais sa reddition; ses opinions étaient sauves; mais elle ne disait plus rien, semblait abdiquer toute responsabilité, et assistait, en étrangère impuissante, à ce qu'elle appelait "les tristes nécessités de la vie."


[III]

De plus en plus, les Vaufrenard furent pour moi des personnages miraculeux, tombés du ciel. Ils ne ressemblaient à aucune figure de Chinon; ils ne parlaient presque pas politique; ils semblaient enflammés pour quelque chose de supérieur même à ce qui, alors, divisait, troublait et soulevait tous les hommes. Je n'avais qu'une notion très rudimentaire de ce que pouvait être la musique, qu'ils vénéraient tant; mais en attendant, je les tenais pour dépositaires d'un trésor mystérieux, incomparable. Il fallut qu'on me menât tous les jours chez eux; eux-mêmes s'habituèrent à m'avoir, de sorte que je continuai pour ainsi dire à habiter notre ancienne maison, à vivre à mes balcons, au-dessus de la citerne et de la vigne de Tondu et du père Sablonneau, ou dans le Clos que M. Vaufrenard arpentait chaque jour, pendant des heures, en poussant des rugissements d'extase.

Je savais bien que notre clos était remarquable; mais je ne l'avais considéré que comme un endroit favorable au jeu de cache-cache, à cause des inégalités du terrain, et des celliers creusés dans le tuffeau; il faut dire aussi, qu'étant encore petite, je ne voyais pas les trois quarts des choses lointaines qui faisaient s'exclamer les grandes personnes. A force d'y accompagner M. Vaufrenard et de l'entendre accumuler les épithètes sur la beauté de Chinon ou des couchers de soleil sur la Vienne, qu'il m'obligeait d'ailleurs à admirer comme lui, en me hissant sur son épaule, je finis par acquérir, si gamine que je fusse, une certaine aptitude à m'émouvoir de la beauté de ces paysages. N'était-ce que l'émotion, si grande et si sincère de M. Vaufrenard, qui me gagnait? et ne m'eût-il pas aussi bien communiqué par là son admiration pour n'importe quoi? C'est bien possible.

Quelquefois, au bout du Clos, où nous nous arrêtions, M. Vaufrenard se mettait à chanter. Il avait eu, paraît-il, une très belle voix, et j'ai su plus tard, qu'étant jeune, il avait chanté, mais chanté, ce qui s'appelle chanté, c'est-à-dire sur un vrai théâtre, à Paris. Naturellement, à Chinon, il ne se vantait pas de cela; cela ne transperça que petit à petit, et, heureusement pour lui, quand sa situation dans la ville fut, grâce au nombre des années, tout à fait assise. Mais il chantait dans le Clos. Ah! que c'était joli! Il semblait ne chanter que pour le beau paysage. C'était ordinairement vers le soir. Et cela me faisait un étrange effet. Je sentais quelque chose dans ma poitrine, qui gonflait, et qui avait l'air de vouloir s'élever hors de moi, en même temps que je voyais l'échine de Tondu se redresser au-dessus de la vigne: Tondu, sensible au chant, lui aussi, Tondu toujours courbé vers la terre, à la voix de M. Vaufrenard, se reposait sur sa pioche et demeurait rêveur...

Mais ce fut quand arriva M. Topfer, vers la fin de juillet, que la musique commença sérieusement chez les Vaufrenard. Nous étions déjà assez liés avec eux; maman, si facile, si bonne, était devenue tout de suite la confidente de Mme Vaufrenard, un peu bavarde et exubérante, et la grand'mère s'était laissé apprivoiser, malgré toutes ses réserves.

M. Topfer était un professeur de violoncelle, ancien camarade de M. Vaufrenard, mais qui paraissait beaucoup plus vieux que lui; il était petit, un peu courbé; il portait une paire de favoris blancs, ronds comme des houpettes à poudre de riz, et il avait en lui quelque chose de plaisant, qui le faisait sympathique sans qu'on démêlât d'où cela venait au premier abord; c'étaient ses yeux bleus, des yeux candides, purs, des yeux de joli bébé. On m'avait promis qu'il m'aimerait beaucoup, et, dès que je le vis, j'en fus très heureuse: ce bonhomme-là était tout à fait à mon goût.

Nous fûmes en effet amis tout de suite. Il m'embrassa et bavarda avec moi, dès les premières minutes, comme si nous nous étions quittés la veille, et il m'appela familièrement "Mougeasson." Mougeasson, dans sa pensée, cela correspondait à l'idée d'une petite fille qui ne reste pas aisément en place. Et cela, hélas! correspondait aussi à cette idée: "Voilà une petite fille que j'aime bien, mais qu'il faudra mettre dehors quand on fera de la musique."

Il n'y a que les gens qu'on aime bien, pour nous faire vraiment de la peine. Ce monsieur Topfer, qui me plaisait tant, fut cause d'un de mes premiers grands chagrins: il me conduisit le plus gentiment du monde à la porte le jour où l'on sortit le violoncelle d'une noire boîte énorme. Et il me dit, le vieux coquin:

—Ah! par exemple, voilà le moment d'aller jouer dans le Clos!...

Il ne plaisantait pas, M. Topfer, lorsqu'il s'agissait de musique!

Il ne fallait pas entendre un bruit, un chuchotement; et il faisait fermer les portes intérieurement au verrou, ce qui était un bien fâcheux système, car si quelqu'un, voulant entrer, les poussait et les heurtait, il faisait plus de bruit que s'il eût ouvert tout bonnement.

La musique, mon Dieu! je ne savais pas encore ce que c'était; mais d'abord, j'étais vexée de n'être pas jugée digne de l'entendre; ensuite, je sus que grand'mère, à la première séance, avait failli se trouver mal parce que M. Topfer, de la pointe de son violoncelle, piquait le parquet du salon. Cela amusait follement ma pauvre maman, qui était pourtant la propriétaire du parquet, mais qui n'avait pas, au même degré que sa mère, la manie conservatrice. Et grand-père, tout en donnant raison à sa femme, comme de juste, racontait à tout venant ses angoisses étouffées, sa terreur lorsque la redoutable pointe, par sept fois,—sept fois!—avant que d'être bien calée, paraissait-il, avait troué le parquet, en y dessinant un disque de la dimension d'une écumoire!... C'était moins l'envie d'entendre la musique que celle de voir la tête de grand'mère, qui me démangeait!

Un jour je parvins à me dissimuler. Par l'intermédiaire de ma famille, les Vaufrenard avaient fait des connaissances dans le pays; ils aimaient à voir du monde, et il y avait bien déjà une vingtaine de personnes réunies dans ce salon. Je parvins à me dissimuler, mais j'avais si peur que je n'osais remuer, et, de l'endroit où j'étais tapie, je ne pouvais voir ni grand'mère, ni M. Topfer, ni le violoncelle. Ce n'était pas de chance. J'attendis patiemment, dans l'espoir qu'on s'agiterait quand le premier morceau serait fini. Oh! j'étais bien loin de me douter de ce qui allait arriver!

Mme Vaufrenard faisait courir ses doigts au trot, au trot, au galop, au galop, sur le clavier du piano à queue; puis elle s'arrêta tout à coup et donna le la: "la... la... la... la!" M. Topfer raclait les grosses cordes de sa basse, qui rendaient un bruit grave, solennel, et il me sembla, je me souviens, que toute ma peau tremblait. Je ne voyais qu'une de ses mains, là-haut, là-haut, qui tournait les clefs d'ébène. Cette main descendit tout à coup et parut courir comme une souris le long du grand manche, et l'on entendit des notes pressées et légères, dans le genre de celles que Mme Vaufrenard tirait du piano. Un arrêt; et puis, la voix de M. Vaufrenard se mêla aux sons du piano et à ceux de la basse. Elle chantait la romance que tout le monde connaît:

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment:
Chagrin d'amour dure toute la vie!...

Ce n'était pas le sens si mélancolique et si vrai de ces mots qui pouvait me toucher, à l'âge que j'avais, mais le son des instruments, la voix, la musique m'avaient bouleversée, et je faisais une figure de l'autre monde. Une dame qui était devant moi et me bouchait tout, s'était retournée, la romance achevée, et disait: "Mais cette enfant est malade!..." Cela signala ma présence. Ma grand'mère, que j'aperçus enfin, dit: "Tu devrais être à jouer dehors, Madeleine!..." Maman me fit sortir en me grondant pour avoir sans doute mangé trop d'abricots dans le Clos. Personne, pas même M. Topfer, n'avait seulement remarqué que je n'avais pas fait de bruit pendant la séance de musique...

Je remontai dans le Clos où se trouvaient les autres enfants: Henriette Patissier, Suzanne Pallu, Yvonne Bridonneau, les deux petites de la Vauguyon et mon frère Paul. Ils ne mangeaient pas d'abricots, mais ils jouaient à un jeu stupide inventé par ce diable de Paul: cela consistait à lancer de loin des cailloux ou des mottes de terre par-dessus le dos toujours courbé de ce pauvre Tondu dissimulé par les cépages. On pariait que jamais on n'atteindrait Tondu, parce que, en effet, Tondu se redressait très rarement; mais il n'eût fallu qu'une fois pour qu'il fût lapidé.

Il se passa alors en moi une chose assez curieuse, c'est que je me trouvais tout à coup plus âgée que ces gamins fous, avec qui je faisais d'ordinaire toutes les sottises sans arrière-pensée. J'étais encore tout émue de ma séance de musique, et ce que faisaient là mon frère et mes petites amies, m'apparaissait inepte et barbare. J'essayai de leur en inspirer de la honte et j'allai avertir Tondu, qui, lui, sourit, bénévolement: quand il travaillait, il travaillait, et n'avait pas souci de ce qui se passait par derrière!... De sorte que ce fut moi qui fus houspillée; on me poursuivit à coups de mottes de terre; on m'enferma dans un des celliers où j'avais cherché refuge. Il fallut, pour me délivrer, l'arrivée des parents qui, après la musique, venaient faire le tour traditionnel du Clos. J'espérais au moins que Paul serait fortement grondé; maman et grand-père mis au courant de ma mésaventure, se disposaient à le sermonner; mais grand'mère prononça que ce qui m'arrivait m'était bien dû et que cela m'apprendrait à me séparer de mes jeunes camarades pour me cacher au salon derrière les grandes personnes. Elle avait peut-être raison, en somme, car ce que j'avais appris, dans ce salon, prématurément, c'était à ne plus être une enfant, et il eût mieux valu, pour moi, jeter des pierres par-dessus le dos de Tondu.

J'avais dix ans, je devais entrer au couvent au mois d'octobre prochain. J'étais comme une de ces poupées que de mon temps on nommait "folies," emmanchées au bout d'un petit bâton et ornées d'une pèlerine à longues dents pointues dont chacune portait un grelot: j'avais bien l'aspect d'une petite écervelée, mais je venais de perdre mes grelots. Est-ce que je ne me payai pas, à ces vacances-là, le luxe de "rêvasser," comme disait grand'mère? oui de rêvasser à mes balcons en regardant la citerne du père Sablonneau, au lieu de m'amuser à cracher dedans!... Et, en regardant, maintenant, dans la citerne du père Sablonneau, il y avait deux choses qui, tour à tour, ou confusément, tournoyaient dans mon esprit: c'était l'air de la romance Chagrin d'amour, avec les beaux sons du violoncelle de M. Topfer, et la voix, si désolée et si ardente de M. Vaufrenard; et c'était la pensée que mon pauvre papa, que l'on ne voyait presque plus, devait être très malheureux.

Une grande tendresse pour papa m'envahit, je m'en souviens très bien. Je comptais les jours qui nous séparaient d'une de ses courtes apparitions à Chinon, car il venait rarement, et encore il restait peu à la maison; il y avait grand froid, c'était clair, entre lui et ses beaux-parents. C'était maman, plutôt, qui l'allait voir à Tours, le samedi soir et le dimanche, et je pleurais parce qu'elle ne m'emmenait pas. Maman, surtout quand elle revenait de Tours, défendait son mari; elle disait: "Enfin, c'est un homme qui a eu le courage d'aller jusqu'au bout de ses idées, il a tout sacrifié à ses principes!..." A quoi l'on répliquait: "Oui, sacrifié sa famille, sa femme et ses enfants!..." Puis l'on entendait les mots, toujours les mêmes: "le salut national," "son pays," "la bonne cause..." et d'autre part, le mot qui terminait toutes les discussions: "ruiné, ruiné, ruiné!"

Mon pauvre papa ruiné, comme j'aurais voulu être près de lui pour le consoler! Le consoler, comment? Je ne savais pas trop; en lui disant des choses douces qu'il me semblait que je trouverais si j'étais assise sur ses genoux: en l'embrassant tendrement, tendrement; en refaisant la raie dans ses épais cheveux qu'il ébouriffait dès qu'il se mettait à parler; j'aurais voulu aussi lui faire entendre de la musique; je croyais que le violoncelle de M. Topfer lui eût fait du bien; j'avais même envie de gagner de l'argent pour lui glisser dans toutes ses poches des pièces de cent sous!... Comment gagner de l'argent? Et je rêvais, en regardant les araignées d'eau sautiller dans la citerne, je rêvais à des choses entendues de la bouche des Vaufrenard, à ceci, par exemple: qu'on avait dit à la Patti, toute jeune, qu'elle avait des millions dans le gosier!... Et je rêvais que je serais peut-être—oh! c'était bien pour rendre service à papa!—une grande cantatrice... Et les araignées d'eau, minces et dégingandées, sautillaient à la surface de l'eau profonde, en faisant naître autour d'elles des cercles mobiles, auréoles éphémères qui s'en allaient mourir contre la taie verdâtre fermant à demi, comme une paupière, le gros œil rond de la citerne...


[IV]

C'était donc pour l'automne qui devait suivre ma dixième année accomplie, que mon entrée au couvent, de toute éternité, était décidée. Cette date, d'ailleurs, paraissait être déterminée moins par l'opportunité de commencer des études sérieuses, que par la nécessité de préparer la première communion, ce qui n'aurait su se faire en de bonnes conditions dans une petite ville,—du moins, ainsi pensaient nos familles,—à cause des promiscuités qu'exigent les leçons du catéchisme, et à cause même de la vie de famille, toujours et malgré tout profane, si on la compare à celle des maisons d'éducation religieuse.

Notre situation de fortune était bien modeste. J'ai su plus tard que la dot de maman, qui était de cinquante mille francs, seule, demeurait intacte. Le revenu de ce minuscule capital, joint au prix de la location de notre maison aux Vaufrenard, constituait tout l'avoir de notre budget. Les grands-parents possédaient leur maison et trois petites fermes rapportant plus de tracas que d'argent. Eh bien! l'état d'esprit était tel, chez nous, que l'on se fût condamné au pain sec plutôt que de ne pas confier les enfants aux institutions les plus en renom dans la contrée. Là-dessus, papa était pleinement d'accord avec ses beaux-parents: il était logé comme un étudiant, à Tours, et il essayait, à quarante-huit ans, de s'improviser une clientèle d'avocat, afin que son fils fût élevé au collège des Jésuites et sa fille au couvent du Sacré-Cœur, de tous les pensionnats, les plus chers. Quant à cela, sous aucun prétexte on n'eût transigé. Le point d'honneur le plus ferme, chez nous, et le plus héroïquement soutenu, était d'avoir des enfants "bien élevés."

Je ne sais si personne pourrait, aujourd'hui, se figurer l'importance que notre monde, de sens moral assez fin, accordait à ces questions d'éducation. Parce que les parents d'Henriette Patissier,—gens, d'ailleurs, assez riches,—l'avaient confiée, à Tours, à un couvent de religieuses picpuciennes, des propos aigres-doux avaient été échangés entre la maman Patissier et ma grand'mère, et j'entends encore cette excellente Mme Patissier:

—Nous n'avons pas un nom, madame Coëffeteau, à faire figurer, dans les palmarès, à côté des "de ceci" et des "de cela!" comme il en foisonne au Sacré-Cœur...

—Il ne s'agit pas de cela,—disait Mme Coëffeteau,—mais nos enfants sont dignes, autant que ceux des familles titrées, de recevoir la meilleure éducation!

Parmi la plupart de nos connaissances, on ne concevait pas le parti adopté par les Patissier; on les piquait en leur disant:

—Est-ce que la fille de Coquemar, l'huissier, ne se trouve pas dans la même classe que Mlle Henriette?...

Nous autres, ne tarissions pas en descriptions du couvent renommé où j'allais recevoir la meilleure éducation. On m'y avait menée dès la fin du mois d'août, pour me présenter à la Supérieure. J'en étais restée tout étourdie. Ce couvent était situé à Marmoutier, au bord de la Loire, à environ deux kilomètres de Tours. On y pénétrait par une véritable cour de château princier, puis par une sorte de poterne dans un noir monument gothique; on gravissait un étroit escalier de pierre, dans une vieille tour, et une porte s'ouvrait tout à coup sur un salon immense, au parquet poli comme un miroir, ayant pour tous meubles des chaises de paille, et ouvrant par trois grandes baies sur des jardins coupés de charmilles qui fuyaient à perte de vue.

Maman, qui était simple, en fut intimidée. Elle n'avait point été élevée au Sacré-Cœur, parce que ce n'était pas la mode, encore, dans sa jeunesse. Elle dit à sa mère qui nous accompagnait:

—C'est trop beau.

Mais grand'mère, elle, était flattée, et se redressait, là dedans, de toute sa taille.

On nous fit attendre assez longtemps; maman bâilla. Sa mère lui dit:

—Ma fille!...

J'avais bien envie d'aller jusqu'aux fenêtres, regarder au dehors, mais une si vaste étendue de parquet ciré me faisait peur; en outre, je sentais que m'écarter de mes parents, eût été, ici, d'une liberté inconvenante. Je contemplais deux grands cadres dorés dont on m'avait dit, dès en entrant: "Voilà les tableaux d'honneur!" et deux autres dont l'un contenait un portrait de Pie IX, et l'autre une image coloriée du Sacré-Cœur de Jésus; et je me demandais: "Par où la Supérieure va-t-elle arriver?" car il y avait beaucoup de portes. Une d'elles fut ouverte tout à coup, sans qu'on eût entendu aucun bruit; c'était la plus éloignée de nous, et nous vîmes une religieuse, qui, de si loin, paraissait toute rabougrie, venir à nous. Ma réflexion de gamine fut: "Elle va s'étaler sur ce parquet!" Mais ce fut ma dernière idée de ce genre, car, pendant le temps que la Supérieure mit pour franchir la distance de la porte jusqu'à nous, quelque chose de tout à fait nouveau me pénétrait.

Je ne sais pas pourquoi ni comment. Cela tombait-il des murs de la large pièce quasi nue, cela émanait-il de cette petite femme dont le visage, complètement encadré d'une cornette tuyautée, semblait d'une autre planète par son étrangeté, sa dignité, son air d'idole? Elle avançait à pas menus, les deux mains croisées et cachées sous les manches très amples, et elle nous regardait, en marchant. Je me souviens que lorsqu'elle fut au milieu de la pièce, je vis, en même temps qu'elle, le grand crucifix qui occupait tout le trumeau, sur la cheminée, en guise de glace. Et j'eus encore une espèce de frisson comme le jour où j'avais entendu pour la première fois M. Vaufrenard chanter, au bout du Clos, à la tombée du soir. Ce n'était pas la même émotion, mais c'étaient aussi des choses nouvelles qui m'imprégnaient. Trois ou quatre fois dans ma vie, j'ai senti cela: je me suis trouvée pareille à une éponge qui s'apercevrait que l'eau l'envahit.

Cette chose nouvelle ne me faisait pas peur, ne m'était pas antipathique. Au contraire. Je vais faire une comparaison qui paraîtra bizarre: quand j'étais enfant, j'avais la manie de collectionner des cahiers de papier blanc, bien réglé, et que je jugeais que c'était un massacre de maculer avec des gribouillages. Eh bien, comprenne qui pourra!... ce visage régulier dans la cornette, cette pièce nue, ce parquet reluisant, cette effigie divine, me donnaient l'impression de quelque chose de parfaitement pur et d'impeccablement réglé. Quand on me demanda, après, comment j'avais trouvé Mme de Contebault, la Supérieure, je déclarai, ce qui était la vérité pour moi, qu'elle m'avait fait l'effet de belles piles de cahiers de papier blanc; à quoi il me fut répondu:

—Tu n'es qu'une petite imbécile!

Quant à ce que Mme de Contebault, la Supérieure, dit à grand'mère et à maman, j'étais trop émue pour en avoir gardé le moindre souvenir. Je sais seulement qu'elle me parut extrêmement distinguée, et m'en imposa par cela même beaucoup plus qu'elle n'eût pu faire par des paroles.

J'ai cru remarquer, longtemps après l'époque dont je parle, qu'il y a des tempéraments qui sont subjugués, à première vue, par le spectacle de l'ordre établi; et le curieux est que ce ne sont pas toujours les tempéraments les plus soumis. Je pourrais bien être de ceux-ci. L'image du couvent de Marmoutier et de Mme de Contebault me demeura, pendant le reste de ces vacances, comme la vision d'un monde infiniment supérieur à celui que je connaissais. Tout, à Chinon, me sembla devenu mesquin et misérable, même le Clos, qui n'était pas la dixième partie des jardins de Marmoutier, même la musique chez les Vaufrenard, car Mme de Contebault nous avait fait visiter la chapelle du couvent, où un orgue jouait un air admirable qui semblait tenir anéanties, immobiles comme un troupeau qui dort, une vingtaine de religieuses prosternées. Je m'enorgueillissais déjà de faire partie de cette maison.

Et voilà-t-il pas que je me trouvais prise, presque aussitôt après avoir repassé la porte de Marmoutier, d'un scrupule assez singulier pour mon âge: j'étais assise, dans le fiacre qui nous avait menées là-bas, sur le strapontin, vis-à-vis de maman et de grand'mère, et je faisais une figure si chagrine que l'on me dit: "Voyons! voyons! Madeleine, il ne faut pas te désespérer, tu ne seras pas malheureuse, ces dames ont l'air d'excellentes personnes!..." Je me contraignis quelques instants sans répondre parce que j'avais envie de pleurer, sans savoir précisément pourquoi. Le soir, je tombais dans les bras de maman en lui demandant pardon de m'être, jusqu'à présent, "aussi mal conduite!" Maman n'en revenait pas; elle éclata de rire. Mais, moi, j'étais très sérieuse: mon malaise, à la sortie de Marmoutier, et qui durait encore, l'idée m'était venue tout à coup de l'attribuer à ceci, que ma conduite jusqu'à cette heure et depuis ma première enfance, avait été tout bonnement indigne!

C'était ce Salon nu, au parquet si luisant, cette religieuse aux traits corrects et nobles, c'étaient ces longs corridors, ces jardins déserts, la blancheur et la rectitude de tout cela, qui, par contraste, me faisait paraître médiocre et tortueux tout ce qui n'était pas semblable à cela.

Et je disais à maman, presque en pleurant de honte pour "ma vie passée:"

—Mais maman, songe donc que c'est moi, avec Paul, qui ai fait les rats dans le grenier, il y a trois semaines, souviens-toi... Le pauvre grand-père qui s'est levé!... les pièges qu'il a tendus!... et il était si ennuyé de n'avoir seulement pas pris une souris!... Nous lancions des noix et des haricots secs, à la volée... ça court, ça trotte: pototo! patata!...

Maman riait de tout son cœur:

—Comment! c'était toi? c'était vous, petits gredins?...

J'étais bien sûre de n'être pas grondée par maman; elle ne pouvait pas: elle était trop bonne... et je lui faisais une espèce de confession générale, qui me soulageait. J'avais un besoin à présent, de me conformer à l'esprit d'idéal nouveau qui m'était apparu, même à n'avoir vu les choses que par le dehors, au Couvent du Sacré-Cœur.

Quand j'y fus entrée définitivement, je fus plus sérieusement conquise.


[V]

Je me trouvai rangée tout de suite au nombre des enfants sages.

C'est assez étonnant: je n'étais pas sage naturellement; il ne faudrait point du tout que l'on me crût une "momie;" l'histoire des rats, chez nous, ne figurait nullement un méfait isolé; mais j'avais tant entendu parler de "bonne éducation," tant entendu prêcher la nécessité d'être "une jeune fille bien élevée," sans avoir compris jusqu'alors, en quoi cela consistait exactement, que, tout à coup, ce couvent, avec son impérieuse rectitude, s'imposait à moi comme un moule pour lequel eussent été préparées, pétries, assouplies depuis dix ans, la matière et la substance mêmes dont j'étais faite.

Je voulais aussi faire plaisir à mon malheureux papa, qui ne cessait de me répéter, chaque fois qu'il me voyait: "Sois sage, fillette!"

Mon Dieu, que je fus donc sage!

Tout ce qui devait être fait, je le fis, scrupuleusement, ponctuellement et, bientôt aussi, machinalement. De tout ce qui ne devait pas être fait, je m'abstenais comme de crimes odieux.

Les premières notes adressées à ma famille furent enthousiastes, bien que je fusse une des dernières de ma classe en composition. Mais la conduite, ici, je le vis aussitôt, dominait le savoir. Mon nom, pour la conduite, fut au tableau d'honneur, dans le Salon dès le premier trimestre. Et pour le congé du jour de l'an, quand mes parents vinrent me prendre au couvent, un "ruban vert" ornait ma poitrine.

Je ne causais point pendant la classe, ni à la chapelle, ni dans les rangs, ni au dortoir, ni pendant les repas, où l'on nous faisait une lecture, ni même pendant les récréations, où il est recommandé de jouer. Aux récréations, je jouais à perdre haleine. Je ne me tenais pas trop penchée sur mon pupitre en écrivant, ni les deux coudes appuyés et les paumes bouchant les oreilles, en apprenant mes leçons; je pris vite l'habitude d'avoir le corps droit comme chez le photographe, en classe, à l'étude, au réfectoire; aux offices, je ne tournais la tête sous aucun prétexte. Je m'habillais et me lavais, le matin, très rapidement, très décemment; le soir j'étais la première au lit. Mon pupitre était ordonné comme un plan de ville américaine; la maîtresse en l'ouvrant, souriait avec béatitude, et elle me disait:

—Dieu vous aimera; aimez-le.

On m'avait aussi conseillé d'aimer Dieu, à la maison, cela va sans dire; mais bien que ma grand'mère et maman fussent fort pieuses, bien que personne ne manquât la messe du dimanche, cette recommandation, je ne sais pourquoi, ne m'avait jamais touchée profondément. "Aimer Dieu," à Chinon, cela se confondait pour moi avec une multitude d'autres préceptes que les parents rabâchent aux enfants, tels que: "Tiens-toi bien... N'appuie pas les coudes sur la table... Allons! réponds, s'il te plaît, quand madame te parle!... Mouche-toi, mon enfant...." ou: "Ne marche pas les pieds en dedans!" On entend cela tous les jours; on s'y accoutume; on finit par s'y soumettre en effet. Aimer Dieu, d'ailleurs, est encore plus facile que tout le reste, et je m'imaginais que j'aimais Dieu très suffisamment. Entre nous, c'était avec froideur. Dieu ne me disait rien de rien. Dieu, c'était la prière du matin et du soir à genoux sur le "renard dévorant une poule" de ma descente de lit, les yeux fixés sur les compartiments du couvre-pied,—le carré où il y a un petit trou percé par les mites, le carré où une araignée a déposé quelques taches de rousseur, etc.,—figures saugrenues où, durant des années, mon imagination puérile se reposait tandis qu'on la croyait au ciel. Dieu, c'était la messe, les vêpres, le salut, pendant le mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu, et la grande préoccupation des menus de table, les vendredis, les Quatre-Temps, le Carême; cela se confondait avec la vie, avec les visites obligatoires, les dîners, les concerts profanes chez M. Vaufrenard: les devoirs religieux s'accomplissaient aussi régulièrement, plus simplement même, avec moins de frais, certes, et moins d'embarras que les obligations mondaines; rien, dans nos relations avec notre église de petite ville, n'était propre à nous donner quelque idée de majesté ou de grandeur; il y avait même, dans la façon dont on traitait le curé, si brave homme, et toutes les choses de l'église,—sermons, musique, pain bénit, baptêmes,—un je ne sais quel laisser aller, un peu familier, une certaine manière "de haut en bas," qui était plus proche de notre attitude vis-à-vis des fermiers, ou des vieux serviteurs, que de celle dont nous honorions les gens "de notre monde." Je n'avais point, étant enfant, conscience de démêler cette nuance un peu subtile, et cependant, je vois, à présent, que je la démêlais très bien. J'aimais Dieu, c'était entendu, comme devait faire un enfant qui a un peu de savoir vivre; mais,—je demande bien pardon de l'irrévérence,—je n'aimais pas Dieu d'une façon très différente de ma façon d'aimer ma vieille bonne!

A Marmoutier, la figure de Dieu m'apparut d'une autre couleur! D'abord, nous eûmes, presque aussitôt après la rentrée, une retraite de cinq jours, avec conférences d'un Révérend Père de la Compagnie de Jésus, brandissant un crucifix à bout de bras, et qui m'ébranla comme une canonnade. Les premiers jours, Dieu me parut immense, impitoyable, foudroyant,—impression nouvelle, terrible, ineffaçable;—je me vis écrasée, mes pauvres petits os broyés et jetés dans un abîme enflammé; je me crus une grande pécheresse pour n'avoir point jusqu'à présent eu connaissance de ces vérités et n'avoir pas plus tôt commencé de faire pénitence et de pratiquer la vertu. Puis, comme la retraite touchait à sa fin, tout cet appareil terrifiant s'abattit et se résolut en douceur et en suavité; le Dieu courroucé sembla se retirer dans le lointain, comme le tonnerre, quand son grand fracas est produit; et, à sa place, ce fut Notre-Seigneur Jésus-Christ, tout indulgence, tout douceur, tout amour. Ah! ce Jésus, comme on nous le peignit charmant! Je n'avais pas eu jusque-là la moindre idée d'un être si beau, si pur et si aimant. Auprès de lui, que tout semblait vulgaire, disgracieux, pitoyable! C'était lui qui régnait ici, dont l'image était partout, dont le cœur débordant d'amour, uni à celui de sa Sainte Mère, était collé ici sur les murailles, sur les portes, les fenêtres, les sièges, les pupitres. Il avait une prédilection pour les enfants sages: j'avais, me disait-on, tout ce qu'il fallait pour lui plaire.

Je n'y tenais pas absolument, tout d'abord, cela même me gênait un peu; je me trouvais bien, toute seule, accomplissant mes devoirs correctement, méritant les éloges et les récompenses et me conformant surtout à cette belle rectitude qui était le caractère de la maison. Jésus n'eût pas fait attention à moi, que je n'en eusse pas moins été sage, appliquée, tendant à me rendre irréprochable. Mais peu à peu je me soumis à cette tendre figure montrant son cœur avec insistance; ce fut, de ma part, presque de la bonté pour elle: je ne voulais pas lui faire de la peine. "Puisque vous le voulez, Seigneur Jésus, eh bien! je vous aimerai comme je pourrai." Et je faisais de très sincères efforts pour atteindre ce but. Je m'exerçais à dire: "Je vous aime! Je vous aime!" Ensuite le remords me prit, parce que je disais à Jésus sans cesse: "Je vous aime," alors que je n'étais pas sûre du tout de dire vrai. Aimer Dieu? Je pensais: "J'aime ma grand'mère, j'aime mon grand-père, j'aime mon frère Paul, malgré ses vilains tours, j'aime celui-ci, j'aime celui-là... Mais ça n'est pas cela; aimer Dieu doit être autre chose! Avec quoi aime-t-on Dieu? Et il faut que je me dépêche, car maintenant que j'ai commencé de lui dire: "Je vous aime," cesser serait l'outrager, et en lui mentant, tout de même, je l'outrage!" J'étais très malheureuse.

Et la plupart de mes petites camarades qui étaient si tranquilles! qui avaient si peu l'air de se tourmenter de cela!...

Il y en avait une, nommée Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, qui avait eu dans sa famille une sainte, une authentique sainte, honorée dans une église de Tours. Elle était très pieuse et je m'imaginais qu'à cause de la sainte, à qui dans ses prières elle eût pu dire: "Ma chère grand'tante," elle possédait des lumières spéciales sur les choses de la religion, ou tout au moins, qu'elle pouvait intercéder pour moi. Elle fut seulement très étonnée de ce que je lui osai dire; elle s'en indigna presque. Comment! Je n'étais pas sûre d'aimer Dieu! mais cela était inouï! Elle me crut possédée du démon, me demanda si je n'avais pas d'attaques. Je lui dis que, de ce côté-là, j'étais très calme. "Ouvrez-vous, me dit-elle, à Mme du Cange,—qui était la Maîtresse générale,—ou à M. l'aumônier, en confession.

M. l'aumônier me faisait moins peur que Mme du Cange, et c'est à lui que je confiai mon tourment. On ne distinguait presque pas sa figure, à travers le grillage du confessionnal, mais je sentis qu'il souriait; c'est en souriant que, de sa voix chuchotante et douce, il me dit:

—Mon enfant, vous êtes une toute pure colombe, et votre angoisse délicate est agréable à Dieu; il vous a choisie pour vous éprouver... Lui, il vous aime, n'en doutez pas.

Pourquoi l'aumônier avait-il souri? C'était donc naïf ce que j'avais été lui raconter là? Je ne voulais cependant pas être prise pour une sotte! Je sortis du confessionnal très mécontente, très irritée. Qu'était-ce que tout cela? Jacqueline-Jeanne, parce que je n'étais pas certaine d'aimer Dieu, me croyait perdue; M. l'aumônier se moquait de moi! Car on ne m'ôtera jamais de l'idée qu'il s'est moqué de moi. Je n'avais pas onze ans; mais on se fait de tels raisonnements à cet âge. Dans le feu de mon tourment, je vainquis ma timidité et courus m'ouvrir à Mme du Cange à qui je racontai tout, mon tourment, les paroles de Jacqueline, celles de M. l'aumônier, son sourire.

Oh! quelle femme que Mme du Cange! Elle était de la plus pure beauté. Même aujourd'hui, après avoir vu bien des femmes jolies, quand je me souviens de son visage, je crois qu'aucune figure ne me parut jamais contenir tant de grâce. Elle n'avait pas du tout ce qu'on est convenu d'appeler la beauté angélique, mais la beauté qui séduit les hommes et qui surmonte la jalousie naturelle des femmes. Et elle possédait ce charme, dans le cercle étroit de la cornette tuyautée et ingrate des Dames du Sacré-Cœur! Qu'eût-elle été, la tête libre et parée du cou et de la chevelure! Elle avait des yeux d'un noir de jais, allongés et profonds, avec des cils d'une longueur qui en doublait l'ombre, et une bouche, Seigneur Dieu! Quand je dis que Mme du Cange me faisait peur, c'est parce qu'elle était trop belle; mais c'était elle qui détenait la direction morale du pensionnat et qui connaissait toutes les élèves, une par une, et jusqu'en les replis les plus secrets de leur jeune âme, Mme de Contebault, la Supérieure, ayant un peu, ici, le rôle de Dieu le Père, qui consiste à gronder dans les fortes circonstances, à se montrer rarement, pour en tirer plus de grandeur, enfin à administrer toutes choses, mais de haut.

Mme du Cange ne rit pas, elle, quand je lui fis ma confidence; elle ne s'indigna pas non plus; elle ne me crut pas possédée du démon. Elle m'affirma que celle de mes compagnes qui m'avait dit cela était une ignorante et que, quant au sourire de M. l'aumônier, il n'appartenait ni à aucune de ces dames, ni à moi-même de l'interpréter, que j'avais pu me tromper d'ailleurs. D'accord avec l'aumônier, elle tenait mon scrupule pour infiniment agréable à Dieu, qui m'accorderait la grâce de l'aimer quand il lui plairait et probablement à l'époque de ma première communion. Mais elle me conseilla de chercher sans cesse le Dieu qui se dérobe...

—Peut-être,—me dit-elle, de sa bouche charmante,—parce qu'il vous a choisie entre toutes!...

A partir de ce jour-là, Mme du Cange parut bien, en tout cas, m'avoir choisie, elle, entre toutes, du moins entre toutes les petites filles de mon âge, et je me demandais pourquoi. Je sentais son attention attirée particulièrement vers moi, et une attention affectueuse; il ne se passait pas de semaine sans qu'elle me parlât au moins une fois, tout à coup, en passant dans un corridor, ou bien quand elle paraissait dans les jardins, aux récréations; alors elle me faisait, du pouce, un petit signe de croix sur le front, elle me disait: «C'est dommage d'interrompre une enfant qui joue si bien!» et elle me confiait une commission, marque d'estime, qui me signala à mes différentes maîtresses que je n'aurais sans doute guère captivées par ma médiocrité en toutes matières. Et Mme du Cange me dit à plusieurs reprises:

—J'ai promis, mon enfant, à madame votre grand'mère, que nous ferions de vous une jeune fille tout à fait accomplie...

Naturellement, bon nombre de mes compagnes m'avaient prise en grippe à cause de ma faveur près des maîtresses et de la Maîtresse générale. Celles qui me tournèrent le dos n'étaient pas des élèves les mieux notées, mais c'était parmi elles que se trouvaient les deux ou trois «premières» en composition, et j'étais vexée de n'être pas de leurs amies. Elles m'eussent méprisée à cause de mon ignorance! Et j'avais des envies de travailler et de leur montrer, à celles-là surtout, si je n'étais qu'une bête.

Comme on le pense, j'étais adoptée et choyée par toutes celles qui faisaient la cour aux autorités, je voyais autour de moi tout un troupeau de péronnelles qui espéraient par moi obtenir les faveurs de Mme du Cange ou de telle maîtresse près de qui j'avais du crédit, et d'autres aussi qui étaient de fort gentilles fillettes et qui se groupaient autour de moi sans arrière-pensée, mais avec cette docilité qui fait que tant de bonnes gens se mettent à la remorque du premier venu qui semble prendre la tête. Je m'étonne et m'amuse à penser que j'aie éprouvé un premier sentiment de responsabilité devant ces enfants qui me prenaient pour guide. Lorsque les mouvements de ma nature un peu prime-sautière et indépendante m'agitaient à la sourdine, c'est l'idée que j'étais un chef et qu'une quinzaine d'enfants me suivaient, qui m'a retenue prisonnière; je n'osais plus, j'étais engagée dans une certaine voie; à dix ans, j'étais vouée à la sagesse!...


[VI]

C'est là dessus qu'un beau jour Mme du Cange m'arrêta dans le corridor, un samedi soir, veille de grande fête, et me dit que ces dames me jugeaient apte à faire ma première communion, et qu'il était bon pour moi de m'y préparer avec la plus grande piété.

Jamais je n'eus de plus grande démangeaison de me dissiper qu'à cette époque-là. Voilà que j'étais saisie d'une envie folle de parler, de parler au réfectoire, au dortoir, en classe et dans les rangs; j'avais à dire, à dire, et à toutes, à mes amies, à mes ennemies aussi. Il y avait une certaine Gillette Canada, une des deux premières de la classe, qui était fine, comique, amusante au possible, qui faisait constamment rire ses voisines, et était presque toujours punie, mais qui avait une facilité de travail, une mémoire, une vivacité d'intelligence surprenantes. Je l'enviais. Je jalousais jusqu'à son courage à affronter les réprimandes, les punitions, parce que, moi, je ne l'avais pas. Ne pas posséder l'estime parfaite des personnes qui m'entourent m'était, dès cet âge-là, insupportable; mais je me disais: "Que cela doit être bon de casser les vitres, de faire des niches, de causer à sa fantaisie, ou de lancer des fléchettes mouillées au plafond!" On accusait Canada d'avoir le diable au corps. Le charmant petit diable! La coquine de Canada! Elle voyait bien que j'étais jalouse d'elle, avec tous mes rubans, ma sagesse, mes honneurs; et elle sentait, en même temps, qu'elle me plaisait, que j'enrageais de ne pas pouvoir être son amie. Ah bien! en voilà une avec qui je ne me serais pas ennuyée, une journée de sortie, comme avec cette cruche de Jacqueline-Jeanne! Quand Gillette Canada s'apercevait que je la regardais d'un œil songeur et sympathique, elle me tirait une langue longue comme la main, ou bien parfois elle-même me regardait en classe ou à l'étude, et, me désignant mon ruban vert, mon beau et large ruban de sagesse qui me couvrait la poitrine, elle faisait semblant de se cracher au creux de la main et de m'envoyer cela sur mon honorable insigne. Elle avait plus de joie à braver le danger d'être punie et à se moquer de moi, que moi à demeurer confite en mon inertie récompensée.

Je me préparai consciencieusement à la première communion; j'approchai de ce grand jour et le touchai enfin. Nous fûmes prêchées par un Père de la Compagnie de Jésus encore, qui parlait fort bien, mais comme un homme du monde, et ses instructions n'évoquèrent en nous aucune image, aucun sentiment. Je regrettai le premier, le terrible, qui m'eût troublée. Quelques mots de Mme du Cange furent encore ce qu'il y eut de mieux, autant qu'il m'en souvienne, mais je ne peux plus me rappeler ses mots: c'était peut-être son admirable et charmant visage qui me fit croire qu'elle me dirait quelque chose de très bien. Je m'excitai tant que je pus; mon cœur même battait très fort en approchant de la Sainte Table, et, malgré cela, il me semblait que moi, ce qui s'appelle moi, j'étais dans un état ordinaire. Je voulais fermement être toute en Dieu, et je pensais: "Que d'encens! que de paroissiens en cuir de Russie! que de cierges!" et j'avais aussi un peu mal au cœur.

Je n'étais pas satisfaite, quelque chose d'important pour moi me manquait: c'était un idéal.

Alors, je me trouvais un peu désemparée; j'étais tiède; tout me paraissait sans saveur; je n'aimais pas les petites camarades qui m'aimaient; j'aimais Gillette Canada qui me détestait, et peut-être aussi Mme du Cange, mais trop haut placée. Je m'ennuyais. On atteignit pourtant encore assez rapidement les vacances. J'eus toutes les récompenses qu'on accorde aux élèves remarquables par leur absence de tout défaut; pour le reste, je n'étais pas parvenue à être classée parmi les dix premières. Mes parents ne furent pas très contents; mon ruban vert, qui me valait tant de considération au couvent,—sauf de la part de Canada,—était sans aucun effet sur la famille; quand mon frère le vit, ah! quel succès!... Je dus cacher ces deux mètres de moire pour éviter les quolibets et les sarcasmes, et faire comme si je les dédaignais moi-même absolument. Ils étaient portés, par surcroît, sur la note adressée à mes parents, les deux mètres de moire, pour douze francs et je ne sais combien de centimes!

Moi qui comptais sur ces vacances pour reprendre ma vie d'autrefois, je fus bien désappointée. Rien n'était changé à la maison, et cependant, il me semblait que je n'y retrouvais rien en place. Et tout pour moi y était rapetissé, décoloré, tout m'y parut étroit et méprisable. Je n'étais point devenue très pieuse au couvent, n'est-ce pas? Eh bien! je jugeais que se mettre à table sans dire le Benedicite, c'était un peu agir en animaux. Je proposai, le soir, de réciter la prière en commun: "Ce serait mieux," osai-je dire. Mon grand-père se croisa les bras en me regardant: "Mais de quoi se mêle-t-elle?..." Je fus confuse et persuadée que la vie de mes parents était peu digne de chrétiens. Je remarquai, pour la première fois, le dimanche, à la messe, que mon grand-père n'usait pas de paroissien et se tenait presque tout le temps debout. "Mais, c'est inconvenant!" pensai-je. Toute cette malheureuse petite messe, d'ailleurs, me faisait pitié: cette façon de parler qu'avait notre curé de campagne! ces enfants de chœur, mal habillés, et qui jouaient avec les burettes et avec leur petite callotte rouge! ces vieilles dames qui allaient à la Sainte Table sans ordre, et non en rang, comme les dames du Sacré-Cœur, avec des figures de vitrail et des yeux clos! enfin, cette débandade au dernier évangile! ces causeries de chaise à chaise avant d'avoir quitté l'église! quelle misère! Je voulus retourner à la grand'messe. On me jugea folle; les boutiquières, les paysannes, seules, allaient à la grand'messe; est-ce que je prétendais bouleverser les usages? est-ce qu'il est obligatoire d'aller deux fois à la messe? Je ne répliquai que par un petit sourire entendu et dédaigneux, et, à part moi, je disais: "Pardonnez-leur, mon Dieu car ils ne savent ce qu'ils font!"

En si peu de temps, j'avais été gagnée par le couvent bien plus que je ne le croyais moi-même; et tout ce qui se faisait au couvent, qui ne m'enchantait déjà plus, pourtant, quand j'y étais moi-même, me semblait néanmoins fort supérieur à la vie profane. Les gens de Chinon? mais ils étaient pour moi un peu comme ces peuplades sauvages qu'il faut des missionnaires héroïques et barbus pour aller conquérir à la Foi! Le plus curieux était que mon frère, qui n'était qu'un mauvais élève des Jésuites, et un pur vaurien, jugeait de même le monde par rapport à son collège. Il était méprisant; à tout usage local ou familial qu'il voyait, il appliquait un: "Chez les Pères!..." qui flagellait les institutions et les coutumes de son pays.

Me croirait-on si je disais que la musique ne m'était plus de rien? J'entendis chanter, chez les Vaufrenard, et Plaisir d'amour et beaucoup d'autres choses que je sais aujourd'hui fort belles; M. Topfer en vain tira de son violoncelle des sons à faire tressaillir les êtres les plus rudimentaires; je me rebellais, avec mauvaise humeur, contre ce charme qui m'assaillait; l'idée que tout cela n'était que des airs d'opéra, c'est-à-dire propres aux divertissements mondains, et la plupart immoraux, sinon scandaleux, enfin tels qu'un prêtre n'est pas autorisé à les aller entendre au théâtre, suffisait à me les rendre détestables, et je songeais, par contraste, à des Kyrie, à des Pie Jesu, à des Tantum ergo, chantés par nos voix fraîches à la chapelle de Marmoutier, qui ne m'avaient pas émue durant que je les chantais,—pourquoi? je n'en sais rien,—et qui, à distance, et par un besoin de réaction contre notre petit monde médiocre, me semblaient seuls dignes, seuls beaux, seuls admirables, et créaient, par leur seul ressouvenir, une sorte de nostalgie en moi, la nostalgie du couvent.

Ma grand'mère était stupéfaite de me découvrir ces sentiments. De son temps on ne s'avisait pas, pendant les vacances, de penser uniquement à l'année scolaire: elle gardait bon souvenir des religieuses qui l'avaient élevée: bon souvenir, mais froid. Elle disait volontiers: "La vie d'une femme ne commence qu'à la sortie du couvent."

Je revins donc à Marmoutier avec les meilleures dispositions à m'y plaire: cependant, j'ai conscience d'y avoir traîné une année grise, insipide, suivie d'une autre qui ne valut guère mieux. Il me semble que tout était arrêté en moi, le cerveau comme le cœur. J'ai une photographie de moi, prise en ce temps-là, qui montre que j'étais laide et que j'avais l'air bête. Je continuais à être une élève dite "exemplaire," avec des notes de conduite superbes. En composition, je ne gagnai guère qu'une place, et ce fut par une triste occasion: une des premières, une pauvre petite qui avait toujours eu assez mauvaise mine, nommée Michèle de Laraupe, mourut, chez ses parents. Cette disparition soudaine d'une des nôtres, non pas une amie, pourtant, me donna une commotion qui opéra une révolution dans toute ma personne. On chanta, je m'en souviens, une messe des morts, solennelle, à l'intention de Michèle de Laraupe. Cette pompe funèbre, inusitée dans notre chapelle, le chant nouveau pour moi, du Dies iræ, ce catafalque, ces flammes verdâtres, et la place, laissée vide, partout, de notre compagne appelée devant le tribunal de Dieu, me pénétrèrent d'une émotion si profonde et si ineffaçable, qu'un frisson me parcourt aujourd'hui encore à seulement en évoquer la mémoire. Et tout à coup, dans la même semaine, pendant une bénédiction du Saint-Sacrement, je fus envahie par l'amour de Dieu.

Ce ne fut pas une lumière éclatante, un réveil brusque, une surprise; non, et je m'en aperçus à peine. C'est plus tard, quand je pus réfléchir au changement opéré en moi, que j'en ai pu placer le début au moment de cette bénédiction. Je faisais jusqu'alors le geste d'adorer l'hostie rayonnante exposée sur l'autel: ce jour-là, je me prosternai comme si un poids énorme me pesait sur les épaules, et je sentis que quelque chose dans ma poitrine, mon cœur peut-être, semblait fondre et m'inonder d'une chaleur douce et délicieuse. Et quand la sonnerie nous invita à relever la tête, j'aurais voulu rester plus longtemps prosternée; et je n'avais pas d'autre désir que de demeurer là, abîmée, en disant, non des lèvres, mais intérieurement, par toute mon âme: "Mon Dieu!... mon Dieu!..."

Je ne crus pas tout d'abord à ce qui était arrivé en moi; je ne me dis pas du tout: "Voilà ce que l'on m'avait promis, ce que j'ai tant souhaité;" non; je ne me fis aucune réflexion, mais, peu à peu, l'heure de la prière et de toute station à la chapelle fut attendue par moi et me procura une intense et magnifique joie. J'adorais Dieu. J'avais l'impression d'une grandeur, d'une puissance et d'une beauté sans égales, et qui était là, véritablement là, et mon bonheur était de m'anéantir, sans formuler de prière, mais en disant ou pensant: "Mon Dieu! mon Dieu!..."

Mme du Cange, à qui rien n'échappait, me dit, à l'époque de cette crise, en m'arrêtant, selon sa coutume, ces simples mots: "Mon enfant!.. mon enfant!..." sur un ton qui s'accordait si parfaitement avec celui dont je disais, moi, au pied de l'hostie: "Mon Dieu! mon Dieu!..." que je pus croire que c'était Dieu qui me répondait par sa bouche. Je n'eus rien à dire à Mme du Cange, pas plus qu'à Dieu; elle me prit une main dans ses deux mains; ses beaux yeux plongèrent dans les miens; elle se mêlait par là à mon bonheur nouveau; et moi, je laissais, silencieusement, mon bonheur se révéler à elle; et elle était si ravie de sentir qu'enfin ce bonheur m'était échu, qu'elle sourit; pour la première fois, devant moi, la gravité de son merveilleux visage se détendit, ses lèvres découvrirent ses dents pures, et elle me quitta, elle s'en allant, d'un côté, dans ce long corridor solitaire, moi de l'autre,—deux âmes heureuses.

Alors ma vie s'emplit: l'idéal dont j'avais eu tant besoin, je le touchais! Celui-ci dépassait tout; on n'en imagine pas de plus haut, de plus beau; et lui-même contient tous les autres: les merveilles de la nature et de l'art, c'est lui; la musique, c'est lui; la beauté morale, c'est lui!

Je recouvrai une humeur égale et bonne, je sentais en moi une allégresse, une ardeur inconnues, et il me semblait que je devenais comme une fée douée de facultés surprenantes et d'un pouvoir anormal sur les choses. Il n'y avait en réalité rien d'anormal ni de surprenant, mais quantité de portes s'ouvraient, comme d'elles-mêmes, dans ma cervelle, qui, jusque-là, étaient demeurées closes; le rayon magique qui les ouvrait, c'était ce grand contentement intérieur.


[VII]

Vers cette époque, Mme du Cange vint me demander un jour en pleine classe. Je sortis, très émue, car jamais pareille chose n'était arrivée. Aussitôt dans le corridor, Mme du Cange me dit qu'il se pourrait que Notre-Seigneur m'eût choisie pour une douloureuse épreuve et qu'il s'agirait alors pour moi de montrer que je savais déjà ce qu'est la résignation chrétienne. Je pensai immédiatement à mon cher papa, et je dis:

—Papa?... je suis sûre?...

—Votre papa, en effet, est très malade, mon enfant, et monsieur votre grand-père vous attend au salon...

Tout à coup, me voilà en pleurs; aveuglée à ne pouvoir me diriger, je n'apercevais pas Mme de Contebault au bout du corridor. Mme de Contebault me dit simplement:

—Ma chère petite enfant, vous allez monter au dortoir changer de robe, parce que monsieur votre grand-père est autorisé à vous emmener pour plusieurs jours...

Ce "ma chère petite enfant" m'apprit que mon pauvre papa n'était pas seulement très malade, mais qu'il était mort. Jamais la Supérieure n'employait des termes si tendres. Alors j'eus une crise de chagrin, folle. Je pleurais, je pleurais; Mme du Cange dut me conduire par la main, me soutenir pour me faire monter au dortoir; je ne voyais plus rien, j'étais incapable de m'habiller; je me souviens de la sœur converse, attachée à la lingerie, qui se mit à pleurer presque autant que moi. Et Mme du Cange, au pied du lit, nous parlait des souffrances de Notre-Seigneur, pour que, en comparaison, les nôtres parussent plus légères.

Grand-père était au salon. Il me dit qu'il était venu, et non pas ces dames, parce qu'elles étaient plus utiles à la maison que lui. Je sanglotais toujours, et il ne trouva rien pour me consoler, ni dans la voiture, ni dans le train qui nous conduisait à Chinon, car c'était là que mon pauvre papa en avait fini avec ses peines.

Mon pauvre papa! Et dire que, bien que je fusse si certaine qu'il était mort, tant que personne ne m'avait dit: "Il est mort," je conservais un secret espoir de m'être abandonnée au pessimisme!... Eh bien! non, je n'avais pas vu trop noir!... Mon pauvre papa était couché dans la chambre de maman; il avait encore sa jolie et bonne figure, presque pas plus pâle qu'elle ne l'était ces dernières années, et ses cheveux gris ébouriffés comme s'il venait d'y passer la main en parlant. On se répétait les paroles qu'il avait prononcées pendant une sorte de délire, le mot qui revenait sans cesse à ses lèvres était "la France," "la France livrée... la démagogie... la société chrétienne..." Et il avait dit encore, comme autrefois: "Vous n'êtes pas logiques... vous ne pensez qu'à votre bien-être présent..." Enfin, tout le monde rapportait que ses dernières pensées avaient été pour moi qu'il chérissait particulièrement, et qu'il avait dit: "Ma consolation est que Madeleine sera bien élevée!"

Et, au milieu de mon grand chagrin, cette pensée dernière et ce souhait essentiel de mon père mourant, me hantèrent et me communiquèrent je ne sais quel triste courage. Il me semblait qu'avec l'âme héroïque de mon père, tout ce qu'il y avait pour moi de beau et de solide en ce monde avait croulé, que Dieu seul me restait, mais que j'avais un rôle à jouer, une tâche de tout premier ordre à accomplir... Qu'était ce rôle, qu'était cette tâche? Personne ne m'en avait fourni la définition. Ce but demeurait vague pour moi, car dans ma famille, comme au couvent, on ne m'avait jamais parlé que d'une chose, et c'était celle-là même que mon père, en mourant, semblait considérer comme suffisante: "Madeleine sera bien élevée!..."

Être une jeune fille bien élevée...

Tout était donc là; c'était un modelage qu'il s'agissait de laisser exécuter sur soi plutôt que d'accomplir soi-même, car on ne vous demandait point, en somme, d'initiative; on la redoutait même; et lorsqu'on vous avait donné ainsi la figure qu'il convient d'avoir, tout devait aller comme sur des roulettes dans la vie, pour une jeune fille et pour une femme.

Je me souviens d'avoir pensé à cela, en conduisant mon pauvre papa au cimetière, car une grande douleur vous gratifie de quelques années de plus, tout à coup.

Nous suivions un chemin, entre des murs; il faisait un temps gris et froid; j'entendais, à côté de moi, maman qui sanglotait; et je me disais: "Tout est perdu, oui, tout est perdu, mais il faut que je sois une jeune fille bien élevée..."

C'est dans ces dispositions que je rentrai au couvent. Ma piété, qui était née dans l'appareil funèbre de la pauvre petite Michèle de Laraupe, fut tout naturellement favorisée par le plus grand deuil qui pût m'affliger. Pendant des mois, je ne pensai qu'à l'âme de mon père, et je m'abîmai en prières pour son salut. Et il me semblait, d'autre part, que, par une conduite tout à fait exemplaire, j'accumulais quelques mérites qui lui pouvaient profiter. Être docile et pieuse, n'était-ce pas ce qui constituait essentiellement la jeune fille bien élevée?

Ma docilité et ma piété, accrues par mon malheur, m'attirèrent plus de tendresse de la part de ces dames et d'un grand nombre d'élèves. Le visage même de Mme de Contebault, la Supérieure, si serein, si imperturbable, s'adoucissait et se fondait à mon approche. Il y avait, dans le regard de Mme du Cange, comme une entente secrète avec quelque partie de moi que j'ignorais moi-même; ce regard fin, pénétrant et charmant semblait m'avoir trouvée et me connaître, moi qui ne me connaissais pas. Je m'abandonnais à lui, en toute confiance; j'avais un grand besoin d'être aimée.

Et que n'eussé-je pas fait pour être aimée davantage de ceux qui voulaient bien m'aimer déjà! Pour Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'aimait, je redoublais de ferveur; pour toutes ces dames qui m'aimaient, je redoublais de docilité!

En classe, il est vrai, je n'étais toujours pas brillante, mais personne ne songeait à me le reprocher; mes maîtresses elles-mêmes, touchées de ma conduite, paraissaient toutes admettre que j'avais mieux à faire que de battre mes petites camarades en géographie ou en calcul. Dans notre division, c'était une chose bien connue: il y avait Gillette Canada qui était la plus intelligente, et il y avait Madeleine Doré, qui "était une perfection."

Plusieurs de mes petites amies avaient tenu à honneur de me faire connaître à leurs familles. Avec la permission de mes parents, j'avais été présentée, au salon, aux père, mère, frères et sœurs de Jacqueline-Jeanne de Charpeigne, celle qui avait eu une sainte dans sa famille. Et, comme mes parents, à moi, ne venaient qu'assez rarement de Chinon, on m'avait autorisée à "sortir" avec Jacqueline-Jeanne. Ses frères, au nombre de cinq, dont l'aîné avait quinze ans, étaient, comme le mien, chez les Pères, et telle était l'excellence de ma réputation, que les Charpeigne faisaient aussi "sortir" Paul, en toute confiance. Je tremblais que ce garnement de Paul ne commît quelque sottise énorme, selon sa coutume, et je ne sais en vérité pas comment cela n'arriva pas. Il était le plus âgé de nous tous, et il s'ennuyait beaucoup au milieu de tout ce monde-là, je crois. Jacqueline-Jeanne avait encore deux sœurs aînées, d'un autre lit, qui étaient mariées, fort laides toutes deux, et avaient chacune deux bébés. Le plaisir de ces jours de sortie consistait à aller, après déjeuner, faire un tour en ville sur le mail, tous ensemble, y compris les nourrices, et aussi les deux maris des sœurs aînées, qui étaient officiers de chasseurs à cheval, et M. de Charpeigne, le papa: dix-sept ou dix-huit personnes!... Après quoi, on entrait généralement dans une église, s'agenouiller cinq minutes, puis on envahissait la boutique de Roche, le pâtissier de la rue Royale.

La première fois que je sortis avec Jacqueline-Jeanne, nous étions allés tous, en masse, à la chapelle de Saint-Martin où la sainte avait son portrait, à côté d'un autel. C'était une grande toile, fumeuse, à peine éclairée par la lueur de quelques cierges, où l'on discernait une femme agenouillée sur la dalle, et dont la tête, extasiée, se révélait seule, en lumière. Jacqueline me tenant la main, et Mme de Charpeigne nous poussant doucement par derrière, nous nous étions approchées du portrait, pendant que toute la famille et mon frère Paul s'agenouillaient sur les prie-Dieu.

Jacqueline-Jeanne et sa mère, en m'indiquant du doigt la vénérable parente, prononcèrent en même temps ce simple mot:

—Voilà!...

Et cela était dit sur ce ton qu'on emploie en indiquant à un saint-cyrien les effigies de Turenne ou de Bonaparte: "Voilà!..." c'est-à-dire: "Vous êtes de la partie, jeune homme: voyez par cet exemple où l'on peut aboutir!"

Et nous étions restés, agenouillés là, tous, le temps qu'eût pu durer une visite chez une grand'tante âgée, un peu cérémonieuse.

A la sortie, mon frère Paul, qui s'était tenu aussi patiemment que toute la famille, vint à côté de moi et psalmodia:

—Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!... Sainte Madeleine Doré, priez pour nous!...

Et les cinq gamins, frères de Jacqueline-Jeanne, qui l'environnaient, de pouffer de rire. Puis Paul dit seulement:

—Sainte Madeleine Doré!...

Et les autres répondaient en chœur:

—Priez pour nous!...

Jacqueline-Jeanne gourmanda fortement ses cinq frères, mais elle ne pouvait elle-même s'empêcher de rire. On me vénérait, oui; mais, dans le secret, toute cette jeunesse se moquait de moi.

Ma famille, à moi, appréciait diversement les résultats de ma conduite excellente. Maman, sans façons, trouvait que j'avais besoin de me "dégourdir" un peu. Grand-père, quand il était chez les Vaufrenard, souriait, je le sais, de mon zèle; une de leurs paroles m'avait frappée: "On a fichtre bien le temps d'être sage!..." Mais quand il était vis-à-vis de sa femme, il ne l'osait contredire, et grand'mère se montrait satisfaite à l'extrême de la "jeune fille modèle" que j'étais, au dire de toutes ces dames. Elle tirait surtout son plus vif orgueil des attentions dont j'étais l'objet de la part des "meilleures familles" de mes compagnes, et particulièrement des Charpeigne. Cette famille, si digne, si nombreuse, le saint rayonnement qui l'auréolait, les compliments éperdus qu'elle faisait de moi, soit au salon du couvent, soit par correspondance, tournaient positivement la tête à ma pauvre grand'mère, et quoiqu'elle eût toujours eu, dans son affection, une préférence marquée pour mon frère, elle concevait à présent pour moi une sorte d'admiration dont j'étais flattée, et qui me rapprochait d'elle.

Depuis que mon père était mort, bien qu'on l'eût tant contristé dans ses dernières années, on honorait et on exaltait sa mémoire, ma grand'mère surtout; et l'on m'apprenait et la dignité de sa vie et les sacrifices qu'il avait faits; on voulait que je fusse fière de lui, et l'on m'affirmait que, s'il eût vécu, il eût été fier de moi. Je me souvenais bien que mon père était d'accord avec sa belle-mère sur l'éducation des filles. J'étais donc dans la bonne voie, malgré les hochements de tête et les mots couverts entendus chez les Vaufrenard, malgré le rire blagueur de mon frère et de la marmaille des Charpeigne, malgré les quolibets que ne m'épargnaient pas, au couvent même, et Gillette Canada et la bande des fortes têtes de la classe, et au salon, les dimanches, maints frères et cousins d'élèves qui "se payaient" mes rubans de sagesse et mes médailles. Toute cette "ferblanterie," comme disait Paul, se heurtait, et produisait, à chacun de mes mouvements, le bruit d'un galérien secouant ses chaînes, et ne suscitait, pas, à mon naïf étonnement, l'applaudissement du monde entier; les messieurs, les jeunes gens, des mamans elles-mêmes, en nous voyant au salon, ne se montraient préoccupés que de notre coiffure et de la façon, le plus souvent désastreuse, dont nous seyait notre infortunée robe d'uniforme: "Oh! cette natte!... Mais on ne vous permet donc pas de vous relever les cheveux en casque!... Si seulement elle avait la nuque découverte!... Comment! on n'autorise pas de glaces plus grandes que cela!... Et cette batterie de cuisine qu'elle porte sur la poitrine, la pauvre fille, est-ce qu'elle s'en sert pour boire et manger?... Et en récréation, pour jouer, accroche-t-elle son bazar à un arbre?..."

J'avais quinze ans, je me développais beaucoup, je crois que je commençais à n'être plus trop laide, et cela m'agaçait que l'on se moquât de la façon dont j'étais accoutrée. J'en vins à redouter l'heure du salon, les jours de sortie, les mois de vacances où les gens et leur vie me semblaient si différents de ma vie et de moi-même. Je me retournai avec plus de ferveur vers l'intérieur du couvent et vers Dieu. Je devins de plus en plus pieuse: M. l'aumônier et Mme du Cange même y durent mettre le holà.

M. l'aumônier me gourmanda pour mon ardeur immodérée, et m'infligea comme pénitence de ne pas m'approcher du confessionnal plus d'une fois par mois. Je ne pus lui dissimuler que j'étais terrorisée de rester tout un mois avec mes péchés sur la conscience. Et encore une fois, je vis qu'il souriait quand il me dit: "Allons! allons! mon enfant, n'allez pas vous imaginer que vous commettiez de bien gros péchés!..." Mme du Cange me dit qu'il fallait en toutes choses avoir de la mesure, "même dans la perfection," ajouta-t-elle.

Je ne comprenais pas cela. Qu'il fallût s'arrêter, même dans le plus beau chemin, voilà qui dépassait mon entendement. J'osai objecter à Mme du Cange:

—Mais, madame, et les saints?...

—Les saints, dit-elle, il faut les tenir pour nos modèles; mais c'est une présomption orgueilleuse que de vouloir atteindre à leur perfection; sachons rester modestes...

Les excès qu'on me reprochait me rappelèrent ceux dont on avait fait grief à mon pauvre papa, de son vivant, tout au moins. Lui aussi, il avait été trop loin: il avait perdu le sens de la mesure; il avait donné sa fortune pour sa cause, c'était "un emballé," comme disaient de lui ses beaux-parents. Depuis sa mort, il est vrai, son "emballement" passait pour admirable. Pour les saints, il devait en être de même... On les avait sans doute traités d'insensés, du temps qu'ils accomplissaient cela même qui, après coup, les avais mis sur les autels.

De si grandes vertus, il ne convenait pas de les imiter tout à fait...

Ah! cet incident avec l'aumônier et Mme du Cange fut une de mes plus vives contrariétés de jeunesse. J'étais tentée de m'écrier, comme papa, naguère: "Vous n'êtes pas logiques! La sainteté, l'héroïsme, la vertu, qui sont le fond de ce qu'on nous enseigne, eh! bien, eh! bien, il ne faut donc les atteindre que dans une certaine mesure? Ce sont des mots dont la beauté nous fouette, et en pleine course, est-il possible vraiment qu'il nous faille nous arrêter tout à coup?..."


[VIII]

Je vis venir les vacances de cette année-là sous un jour assez singulier: le plaisir que je me promettais était d'être plus libre qu'au couvent de m'abandonner à cette grande piété que, pourtant, l'on m'avait inspirée au couvent même. J'espérais, du moins, avoir plus de facilités à la maison pour dissimuler mes divines joies, car je n'allais pas jusqu'à croire que l'on me permettrait de me singulariser! A la maison, comme au couvent, je commençais à comprendre,—quoique personne n'en formulât le précepte,—qu'il fallait, avant tout, ne pas s'éloigner de la commune mesure, et demeurer, autant que possible, pareille à tout le monde.

Mais, à la maison, qui est-ce qui m'empêcherait de faire de longues prières dans ma chambre? et, grâce à la complicité de ma vieille Françoise, qui est-ce qui s'apercevrait qu'en allant chez les Vaufrenard, par exemple, je faisais un petit détour par l'église Saint-Maurice?

Maman vint me prendre, accompagnée de grand'mère qui voulait toujours parler elle-même à ces dames, à la Maîtresse générale, à la Supérieure, pour se rendre un compte exact des progrès de mon éducation. Je vis à sa figure, après divers colloques, que l'on était même plus content de moi qu'on ne voulait bien me le dire, et que, si l'on me reprochait quelque chose, c'était uniquement mon excès de zèle. Ma grand'mère pensait certainement: "Oh! oh! voilà un défaut qui tombera de lui-même..." Maman me complimenta, elle, sur ma bonne mine: c'était ce qui l'intéressait le plus. Je demandai des nouvelles de Paul, qui faisait sa première année de droit à Paris. On me répondit d'une drôle de façon, maman en souriant à demi, grand'mère en redressant la tête d'un air de justicier: Paul, il allait bien; oui, oui, il allait bien!... Cela suffit à m'intriguer et ne m'apprit rien de mon frère. Dans le train, nous ne pouvions d'ailleurs pas parler de nos affaires personnelles, car nous nous trouvions avec plusieurs personnes de Chinon parmi lesquelles était un jeune homme que je ne connaissais pas et qui me regarda tout le temps d'une façon fort gênante. Je ne comprenais pas du tout pourquoi il me regardait; et je croyais très sincèrement que c'était en se moquant de moi parce que j'étais mal coiffée, mal habillée. Mon embarras était grand, je me sentais rougir, je m'agitais pour donner quelque prétexte à mes couleurs; mais je sentais toujours le regard de ce garçon passer et repasser sur moi, comme le rayon du soleil qui entrait, disparaissait et revenait, dans ce compartiment, nous caresser les genoux, selon les sinuosités de la voie. Je sus, quand nous fûmes descendues, par quelqu'un qui le reconnut sur le quai de la gare, que ce jeune homme était le fils d'un notaire de Richelieu; il avait une figure agréable, mais il m'avait bien incommodée. Je dis à maman:

—Ce garçon est tout à fait inconvenant! Il a une façon de vous regarder...

Cela la fit rire, tout simplement. Grand'mère, qui m'avait entendue, dit:

—Les jeunes gens, de nos jours, sont en effet très mal élevés; mais une jeune fille doit baisser les yeux et ne pas s'apercevoir de leur audace.

Moi, j'en revenais à mon idée:

—Mais, enfin, qu'est-ce que j'ai sur moi de ridicule? est-ce cette robe qu'on a fait teindre?... c'est mes cheveux, je parie?...

Maman disait, en souriant encore:

—Qui est-ce qui te dit que tu as quelque chose de ridicule?...

Et me voilà, à peine arrivée à la maison, préoccupée de ma toilette et de ma coiffure!

Dès le premier soir, au lieu de consacrer, comme je me l'étais promis depuis longtemps, une ou deux longues heures à la méditation et à la prière dans ma chambre, savez-vous à quoi j'employai ma liberté nouvelle? à chercher une manière de disposer mes cheveux qui ne s'éloignât pas trop de la mode! J'avais des cheveux blonds très abondants et assez longs pour que je pusse m'asseoir sur leurs extrémités quand ils étaient dénattés; il m'était, dans ces conditions, à la fois très facile d'en tirer parti et très difficile de ne point effaroucher ma grand'mère dont je savais les austères principes sur la décence d'une jeune fille bien élevée. Je fus, quant à moi, très satisfaite de la coiffure que j'obtins; très dépitée, rétrospectivement, que quelqu'un eût pu remarquer ma ridicule coiffure de pensionnaire:—un filet, y pensez-vous! un filet, horreur d'autant plus monstrueuse qu'il est plus copieusement garni! le mien était affreux...—et enfin très anxieuse de savoir ce que dirait le lendemain ma grand'mère. Je m'occupai aussi de mes robes. Nous étions en grand deuil, on avait fait teindre toutes mes anciennes robes; j'en essayai deux ou trois et m'aperçus, à mon grand désappointement, que les corsages étaient de beaucoup trop étroits: alors, avant que l'on y remédiât, il faudrait donc garder ma robe d'uniforme?... Enfin, je me mis en prière, au pied de mon lit, mais je pensais à ma robe d'uniforme et je me promettais de ne pas poser le pied hors de la maison tant que mes autres corsages n'auraient pas été ajustés. Et puis, je tombai de sommeil.

Le matin, même histoire devant la glace, avec mes cheveux; et la maison sens dessus dessous à cause des corsages!

—Comment! tu t'es tant développée, depuis Pâques!

—Regardez-moi ces bras et cette poitrine!...

Ma grand'mère disait cela sur un ton alarmé que j'attribuai à la triste nécessité qui semblait s'imposer de renouveler mon trousseau. En effet, ce soudain "développement" tombait mal à propos.

Mon frère Paul, pour sa première année d'études à Paris, avait fait des dépenses immodérées. Ce n'était pas sans peine que l'on pouvait lui fournir une pension de deux cents francs par mois; or, sous les prétextes les plus divers, il en avait arraché près de cinq cents, en moyenne! Cinq cents francs par mois, c'était fou, sardanapalesque. Je crois que l'on devait, là-dessus, depuis longtemps discourir, à la maison; mais grand'mère avait décidé que l'on ne tiendrait aucune rigueur au jeune étudiant prodigue, en ma présence, de peur que je ne vinsse à soupçonner mon frère d'avoir une mauvaise conduite et à me faire des idées sur ce qu'est la mauvaise conduite d'un jeune homme. C'est Paul lui-même qui m'informa de ces subtiles précautions. Et il m'informa, le misérable, de bien d'autres choses.

Le satané Paul! Déjà l'année précédente, Paul, à peine sorti de chez les Pères, n'avait plus de religion et ne se conduisait pas mieux que le jeune Patissier, par exemple, ou le jeune Mingot, qui étaient au lycée. Et, à la maison, on ne s'en alarmait pas, il semblait que ce fût dans l'ordre. Moi, j'avais essayé de lui adresser des remontrances, il m'avait traitée de "cruche, imbécile, idiote;" j'avais commis l'imprudence de rapporter toutes chaudes ces expressions à grand'mère, notre juge ordinaire, et c'est moi que notre juge avait déboutée et condamnée aux dépens... A la fin des vacances, n'y avait-il pas eu aussi une histoire que l'on m'avait cachée tant qu'on avait pu, et que je n'ai, en effet, comprise que plus tard? Paul était tout simplement l'amant de la femme du percepteur, une grosse dondon de quarante-cinq ans, qui avait des enfants du même âge que lui! Toute la ville parlait de l'aventure. Le pauvre percepteur était venu, aux abois, trouver mon grand-père, et des conciliabules avaient été tenus à la maison, les domestiques couchés, à des onze heures du soir!... C'était le percepteur, seul, qui avait ennuyé mes grands-parents, non pas l'aventure de Paul; et ils disaient de leur petit-fils, en souriant, et avec indulgence, même devant moi: "Le gredin!"

Qu'avait-il fait, une fois lâché en liberté, et à Paris, "le gredin?"

On l'avait envoyé à Paris, pour la même raison qu'il avait été élevé précédemment chez les Pères et moi au Sacré-Cœur, parce que c'était ce qui se faisait de mieux. Il eût tout aussi bien pu mener à bout ses études de droit à Poitiers par exemple, et à meilleur compte.

Il brûlait de raconter ses fredaines. On eût juré que c'était pour les raconter qu'il les avait accomplies. Je vis, d'ailleurs, tout de suite, qu'il me tenait, cette année-ci, pour quelqu'un, et non plus pour la "môme négligeable" que j'avais été jusqu'alors. Il m'avait saluée, dès le lendemain de mon arrivée, et en regardant mes cheveux et ma taille, d'un certain juron familier qui était une manière de me manifester sa considération.

Ah! j'aurais autant aimé ne point mériter sa considération, car il me narra des histoires écœurantes. Le langage et les aventures d'un étudiant du quartier Latin, et qui brode! on juge ce que cela pouvait être pour une pensionnaire comme moi. Je le dis très franchement, et sans pose, cela me fit l'effet du mal de mer; c'était quelque chose d'absolument nouveau, d'inconnu, d'insoupçonné, et de tellement vilain et de tellement malpropre, que mon estomac se soulevait de dégoût. Me voyant faire la grimace, il en conclut qu'il m'"épatait," et son récit y gagna plus d'audace encore, et son langage fut plus salé et plus cru. Il ne m'épargna rien, je le crois; mais j'avais tant de mal à comprendre, que bien des choses m'échappèrent. Ce que je retins des confidences de mon frère, c'est que tous ces gamins avaient non seulement une maîtresse, mais plusieurs, et même beaucoup, et c'est qu'une femme pouvait appartenir à un grand nombre d'hommes... Cela dérangea un certain ordre qui régnait dans ma cervelle encore fraîche et me causa une sorte de douleur que je ne peux comparer qu'à celle que j'éprouve encore aujourd'hui quand je suis témoin d'une injustice flagrante. C'est assez curieux. Le mépris de ces étudiants pour les pauvres filles, l'absence de tout sentiment dans des liaisons qu'on appelle amoureuses, oh! que cela me parut abominable! Qu'est-ce que cela dérangeait donc en moi, puisque je n'avais jamais pensé à l'amour?

Je me rappelle que nous étions dans le jardin de mes grands-parents, sous une tonnelle, quand Paul donna, ainsi, à une jeune fille parfaitement bien élevée, sa première leçon de choses.

Nous étions assis sur un banc, très vieux et vermoulu, d'où je m'étais levée déjà plusieurs fois, croyant qu'il croulait sous moi. Paul fumait une cigarette et arrachait de la main les feuilles d'un pampre qui garnissait le treillage en losange. Tout d'un coup, je me sentis prise d'un gros chagrin; mais d'un chagrin comparable à celui que j'aurais eu si l'on m'avait annoncé la mort d'une amie, et je me mis à pleurer, à sangloter. Paul me dit:

—Qu'est-ce que tu as? tu es folle!...

Je ne savais pas au juste ce que j'avais. C'était le paquet de toutes les choses que mon frère venait de m'apprendre qui m'oppressait, m'étouffait. Je lui dis:

—Ce n'est rien, ce n'est rien; il ne faut pas faire attention, je suis une sotte...

—Essuie-toi les yeux, me dit-il, on va croire que c'est moi qui t'ai fait pleurer.

—Tranquillise-toi: je dirai que c'est la fumée de ta cigarette.

Il s'en alla aussitôt fumer plus loin, et je m'essuyai les yeux. Nous devions aller, une heure après, chez les Vaufrenard, où il était convenu que je leur montrerais, ainsi qu'à M. Topfer, ce que j'avais appris en fait de piano. Bonne préparation pour une audition! je ne serais seulement pas capable de faire mes gammes. Par surcroît, ma grand'mère vint me trouver dans ma chambre, afin de me renouveler ses recommandations sur la tenue que je devais adopter dans le monde. Mon Dieu! dois-je me souvenir des soins excessifs de la pauvre bonne femme! Elle écrasa de ses propres mains mon chignon haut, comme on les portait alors, qui, à son dire, avait "des allures provocantes." Le flot de mes cheveux fut reporté en arrière, sur les tempes et sur le front: il fallait bien qu'il se logeât quelque part! Ma coiffure n'en était pas plus mal, et, du moment que cela tranquillisait grand'mère!... Ce ne fut pas tout: elle trouva moyen de m'abattre la poitrine! J'en souris quand j'y songe. Elle avait longuement ruminé cela: elle avait fait préparer par Françoise deux bretelles assorties à mon corsage, et elle me fit cadeau d'une ceinture de cuir ayant appartenu à maman, qui devait servir à tenir ces bretelles parfaitement tendues, comme des sangles, sur la gorge. Le résultat obtenu ne fut pas celui qu'on en attendait, mais grand'mère, en agissant d'une manière quelconque, avait rendu le calme à sa conscience.


[IX]

En quelques années, les Vaufrenard avaient fait de nombreuses connaissances à Chinon, et ils étaient tellement agréables, disait-on, d'abord parce que, chez eux, on ne parlait à peu près jamais politique, ensuite à cause de leurs matinées musicales, que l'on venait chez eux, même des environs, presque tous les jours, et surtout le dimanche. Et puis, c'étaient des Parisiens, et puis il s'était trouvé que quelques autres Parisiens qui habitaient, l'été, des châteaux de la région, avaient dîné avec eux, ici ou là, durant l'hiver, et il n'en fallait pas plus pour qu'ils devinssent fervents amis pendant les vacances. Un hasard et notre malheur faisaient que nous possédions dans notre maison le groupe le plus attrayant qu'une petite ville de province pût souhaiter.

Je vis, dès le début de ces vacances, que grand'mère qui s'était tenue si longtemps sur une prudente réserve, avait dû baisser pavillon du jour où il avait été établi que les Vaufrenard possédaient des relations nombreuses, et même de brillantes. C'était bien heureux pour maman qui, avec son veuvage et sa triste situation de fortune, aurait été très isolée; pour le grand-père, c'était l'aubaine inespérée: il renaissait. Il était même moins docile, moins soumis à l'autorité de sa femme; il arrondissait d'éloquentes périodes pour lui opposer parfois des arguments, et je remarquai, pour la première fois, qu'il usait même d'une certaine ironie, courtoise, mais non pas sans piquant, pour la taquiner sur telle ou telle de ses intransigeances.

Il y avait, à ce propos, une anecdote que l'on racontait, à la dérobée, et que savait mon frère. Un roman faisait alors grand bruit et avait pénétré jusqu'au fond des provinces; c'était un livre intitulé: Monsieur, Madame et Bébé; il passait pour extrêmement hardi; on s'en chuchotait des passages et l'on s'en laissait scandaliser avec un parfait entrain. Ce qui rendait ce livre plus brûlant à Chinon qu'ailleurs, c'est que son auteur, Gustave Droz, était propriétaire, non loin, sur l'autre rive de la Vienne. Grand'mère, sans connaître l'ouvrage, déclarait que c'était une abomination, qu'un gouvernement qui tolérait de pareilles publications précipitait la France vers un nouveau Sedan; que ce qui restait d'honnêtes gens devrait brûler une telle paperasse en place publique, et elle avait juré qu'en tous cas, ce bouquin n'entrerait jamais, elle vivante, dans la maison. Grand-père savait le roman par cœur. Cela faisait un assez grave sujet de dispute. Or, qui présentait-on à grand'mère, un beau jour, chez les Vaufrenard? L'auteur de Monsieur, Madame et Bébé: Gustave Droz! Un homme charmant, plein d'esprit, du meilleur monde: il était environné de compliments et d'hommages. Il s'extasiait sur le goût des Vaufrenard qui leur avait fait choisir une habitation si délicieuse. On disait: "Mais la maison appartient à la famille Coëffeteau!" et toutes les félicitations de se retourner vers Mme Coëffeteau, ma grand'mère. Trois jours après, Mme Coëffeteau se vantait partout d'avoir fait la connaissance de Gustave Droz; et elle disait du livre: "C'est un peu leste, mais c'est d'un homme fort distingué."

Grand-père disait à sa femme: "Ah! ma chère amie! si le diable avait seulement des gants et un peu de savoir vivre, vous risqueriez quelque parcelle de votre âme entre ses doigts fourchus!..." ce qui la mettait dans tous ses états.

Je fus très étonnée, en arrivant, cette année-là, chez les Vaufrenard, de m'apercevoir qu'on ne me regardait plus comme le "mougeasson" d'autrefois. Voilà-t-il pas, tout à coup, ces messieurs pleins d'attentions pour moi! et d'une amabilité! et d'une prévenance! Et des "mademoiselle" par-ci, et des "ravissante jeune fille" par-là! C'en était comique, surtout de la part d'un tas de chenapans qui ne m'avaient seulement pas dit "merci" trois mois auparavant, lorsque je leur servais le café, le sucre, ou quand je courais chercher les mantilles de leurs femmes. Qu'est-ce qu'il y avait de changé? Mon corsage avait gonflé, mes cheveux étaient disposés à peu près selon la mode.

J'en voulus d'abord à ces messieurs, puis, après tout, leurs gentillesses me furent agréables. Par mes mérites, et alors que je n'étais pas plus bête qu'aujourd'hui, je n'avais compté pour rien; sans frais aucun, on me disait à présent charmante, intelligente; on s'empressait autour de moi.

Alors, et immédiatement, grand'mère prit ombrage. Notre visite fut écourtée, et nous n'étions pas de retour à la maison qu'elle me disait:

—Tout beau!... tout beau!... ma chère enfant; il faut être prudente et réservée... Une jeune fille, hélas! a tôt fait de se compromettre!... La coquetterie...

—Mais, grand'mère, je suis habillée avec des défroques d'il y a deux ans!... ça ne m'a coûté que le fil et les aiguilles... Et, est-ce que j'ai été coquette?...

—Je ne dis pas cela! Je ne t'accuse pas, ma chère enfant. Je t'avertis afin que tu te tiennes sur tes gardes. Tu es si jeune encore!... Ta mère, avant vingt ans, n'avait pas l'air d'une femme!

—Mais, grand'mère, si je suis plus grande que maman, ce n'est pas de ma faute.

—Je ne dis pas cela non plus!... Tu ne vas pas prétendre que je te reproche de grandir et de t'habiller, j'espère! Je te préviens que le monde est méchant, pervers, sans indulgence, et qu'il est rempli d'embûches: c'est au moment où il vous flatte qu'il faut se méfier de lui davantage...

—Mais, grand'mère, si on apprend le piano, le chant, les bonnes manières, c'est pour plaire?...

—Allons! est-ce que tu vas te permettre de raisonner, à présent?... A-t-on jamais vu?... Est-ce que c'est cela qu'on vous enseigne au Sacré-Cœur?... Ta mère, mon enfant, sache-le, ne s'est jamais permis une observation!... "Plaire!... plaire!..." Je vous demande un peu!... Sans doute, il arrive un moment où une jeune fille doit plaire, c'est lorsqu'elle est en âge de se marier, ce qui n'est pas ton cas; encore est-il suffisant qu'elle plaise à celui qui sera son mari!...

—Ah! oui, mais cet oiseau-là, comment le connaît-on?...

Maman ne pouvait s'empêcher de rire quand je discutais comme cela avec sa mère, parce que je disais ce qu'elle avait sans doute eu, bien des fois, envie de dire; mais, de son temps, c'était impossible. Et alors c'était contre elle que grand'mère se retournait, puis elle me disait:

—Tu vois, tu vois ce dont tu es cause: c'est ta mère qui paie pour ton incroyable audace!...

Et elle soupirait douloureusement, la chère bonne femme. Pour elle, avec mes "observations," c'était la société, le pays tout entier qui "fichait le camp."

Ces messieurs ne me firent pas de compliments sur mon jeune talent de pianiste; à la vérité même, ils me firent honte: j'avais quinze ans passés, que diable! Mais ils étaient d'accord pour me trouver des dispositions très particulières.

—Quel est donc votre professeur, là-bas?

—Mais, c'est Mme de Saint-Jean-d'Angély!

—Eh bien! Mme de Saint-Jean-d'Angély s'entend à professer le piano comme un savetier!—s'écria M. Vaufrenard qui perdait complètement le sens de la mesure dès qu'il s'agissait de musique.

Il interpella grand'mère.

—Voyons! madame Coëffeteau, voulez-vous, oui ou non, que votre petite-fille devienne une musicienne?

—Une musicienne! une musicienne... sans doute!—s'écria la malheureuse femme—Est-ce que Madeleine a besoin, pour cela...?

—Enfin!—interrompit M. Vaufrenard,—voulez-vous qu'elle joue du piano comme de la serinette, où seriez-vous flattée qu'elle eût du talent?

Ma grand'mère pensait certainement à ma mère qui n'avait pas de talent. Quant à elle, elle se méfiait du talent, parce qu'il porte à l'indépendance, ce qui, dans son esprit, était la pire des choses. Mais elle n'osait répondre à ces deux messieurs, très enflammés, très irritables et très compétents en matière musicale. M. Topfer affirmait que j'avais "des doigts et de la tête, tout ce qu'il fallait pour faire en cinq ou six ans un vrai talent," mais il fallait me mettre entre les mains d'un professeur "qui ne fût pas un âne."—Pauvre Mme de Saint-Jean-d'Angély!—La question fut agitée à la maison. C'est la dépense supplémentaire d'un professeur "de la ville" qui était aussi à considérer, surtout avec la menace qu'étaient pour notre bourse les "études" de Paul! Mais ces messieurs furent d'une ténacité qui m'étonna: avais-je donc tellement de dispositions? Tous deux s'imposèrent presque, et ma grand'mère dut consentir à m'envoyer chaque matin, une heure ou deux, chez les Vaufrenard.

Le mois d'août était tellement chaud que personne ne songeait à faire des promenades; à dix heures du matin, Françoise et moi, nous rasions les murs pour bénéficier d'un peu d'ombre, puis, une fois la grille ouverte, chez les Vaufrenard, nous dégringolions sous les arbres frais où l'on avait toujours peur de rencontrer des couleuvres; et, dans le grand salon au parquet piqué, les persiennes à demi fermées laissant passer un rayon qui étincelait, avant d'entrer, en frappant le feuillage luisant d'un grenadier en caisse, ces messieurs, tantôt l'un, tantôt l'autre, quelquefois tous les deux, s'acharnaient à m'initier à leur art.

Ils avaient pour la musique une passion exclusive, et éprouvaient l'un comme l'autre la démangeaison de faire du prosélytisme; ils semblaient craindre qu'après eux, personne ne goûtât plus la qualité de leur immense plaisir; sur combien d'enfants n'avaient-ils pas essayé d'agir! sur mon frère Paul, avant moi, sur les jeunes Bridonneau, sur Mlle Patissier, sur les deux petites de la Vauguyon, sur les six enfants des Pallu.

M. Topfer avait eu tous les malheurs imaginables; on le citait comme un exemple de certaines cruelles destinées, et il avait traversé ses adversités, non pas insensible, mais en puisant comme un divin secours dans les sons magnifiques de son violoncelle et dans une espèce d'extase où je l'ai vu souvent quand il entendait au piano une sonate de Beethoven. C'était un bonhomme un peu brusque de façons, avec un cœur tendre. Il vivait sans cesse sur la défensive, car il croyait,—avec quelle raison!—en voyant une personne nouvelle, qu'elle n'allait pas aimer la musique qu'il aimait ou qu'elle allait lui vanter celle qu'il avait en horreur, et de cela il souffrait un perpétuel martyre.

La façon dont ces deux bonshommes me parlèrent de la musique m'emballa. Leur musique, autrefois, m'avait touchée intimement; mais je reste convaincue que, quel que soit l'attrait des choses elles-mêmes, c'est la parole qui nous gagne tout à fait. Un mot juste, dit à temps, a la vertu de fixer une impression pour toujours; c'est le mot qui illumine, ou si l'on veut, c'est lui qui échauffe, et rend possible l'empreinte. C'étaient les paroles de Mme du Cange qui m'avaient le plus troublée au couvent; c'étaient ses deux petits mots, prononcés dans le corridor: "Mon enfant!... mon enfant!..." qui avaient assuré ma ferveur religieuse. Ce fut l'initiation passionnée de M. Topfer qui réveilla en moi l'enthousiasme de mes toutes jeunes années pour la musique, et ce fut cette clarté particulière de méthode, qui manque rarement aux hommes épris de leur art, qui m'aida à me débrouiller rapidement dans les rebutants débuts. En deux mois de vacances, mes deux maîtres firent de moi une musicienne, non pas exécutante, assurément, mais déterminée, ardente, partie, définitivement partie vers un but qui me paraissait beau, qui ne contrariait pas mon idéal religieux, qui l'augmentait plutôt en se confondant avec lui. J'entrevis la possibilité de vivre dans ce monde dont les premiers échos m'avaient tant choquée, en m'y créant un refuge sacré, une oasis toujours suave, quels que dussent être les dégoûts que le sort me réservait.

Oh! ces deux mois de vacances, si mal commencés, je les revois toujours. Ils ont été la période la plus satisfaisante de ma vie pour mon âme, pour mon esprit, pour mon cœur; plus satisfaisante que ma période exclusivement religieuse, oui, parce qu'il y a en moi, et, malgré tout mon "besoin d'idéal,"—comme on ose à peine dire,—il y en moi un individu positif qui pressentait, même en adoration devant l'autel, que ce ravissement-là était un luxe dont la vie ne s'accommode pas communément. La musique me donnait, m'avait dit M. Vaufrenard, une valeur personnelle; et l'idée de valoir par moi-même m'inoculait je ne sais quelle force nouvelle. Mais M. Topfer disait: "Ah! par exemple, il ne s'agit pas d'être une tapoteuse!..."

Le cher homme que M. Topfer!

Quand je me séparai de lui, le premier jour d'octobre, il fut très ému; il crut devoir m'adresser un petit discours, surtout afin de me prémunir contre la musique médiocre; et il me parla des grands maîtres. Ce qu'il me dit était au-dessus de mon âge, et je n'en ai rien retenu que la figure de petit homme à favoris blancs qu'il avait, lui, un peu à la manière de César Franck, et son frais petit œil bleu, son œil d'enfant. Il était pourtant bien possédé par son sujet; c'est pour cela sans doute qu'il oubliait mon âge; il me disait des choses et des choses sur Mozart, sur Rameau, sur Bach; puis il passa à Beethoven, mais s'arrêta aussitôt comme si un sanglot étouffé lui eût obturé la gorge: que voyait-il? que pensait-il? tout ce génie divin lui apparaissait peut-être, et il en était écrasé; il répéta seulement: "Beethoven!" en élevant un doigt, et son petit œil bleu, d'enfant, se mouilla. Cela, je le compris; c'était le mieux qu'il pût faire pour moi.


[X]

On avait consenti à remplacer Mme de Saint-Jean-d'Angély par un professeur de Tours, nommé M. Bienheuré, un homme très doux, très aimable et qui jouait joliment bien, quoiqu'il eût presque toujours très chaud quand il arrivait à Marmoutier, ayant fait presque deux kilomètres à pied, et il s'épongeait le front pendant un quart d'heure. Il me fit beaucoup travailler. Même en son absence, j'étudiais pendant certaines récréations et une grande partie de la journée des jeudis et des dimanches. Dès les vacances de Pâques, j'étonnai M. Vaufrenard; aux grandes vacances, je tremblais d'émotion à l'idée du plaisir que j'allais causer à M. Topfer.

Mais, en arrivant à Chinon, je trouvai ma famille très agitée. J'avais remarqué, à Pâques, leur air tout chose et une certaine préoccupation d'économies qui m'avait laissé supposer que mon frère Paul faisait des siennes à Paris. Je sus, à peu près par tout le monde,—quoiqu'en principe, et sur l'ordre de grand'mère, cela dût m'être tenu absolument caché,—que monsieur mon frère avait fait dix mille francs de dettes. Dix mille francs! à prélever sur la pauvre petite dot de maman qui avait été respectée par mon père au milieu de ses grands sacrifices pour le pays!... Par une chance relative, on avait eu vent de son emprunt, grâce à son correspondant à Paris. Le prêteur était de Tours même; Paul était mineur, il est vrai; mais la somme avait été livrée et consommée, il avait fallu la rembourser. Grand-père était dans une fureur noire; lui, si calme, d'ordinaire, je ne l'avais pas soupçonné de se pouvoir monter ainsi: devant moi, qui étais toujours censée ne rien savoir de la conduite scandaleuse de mon frère, il prophétisait notre ruine, à tous les deux, à nous tous, et il se voyait obligé, quant à lui, à bêcher les vignes. D'une longue semaine, l'indignation ne cessa pas; je ne savais où me mettre: j'avais grande envie de courir chez les Vaufrenard, mais la grand'mère prétendait ne plus voir personne, sous prétexte que la ville devait savoir que notre fortune était écornée, et elle disait qu'elle savait bien de quelle façon on allait nous regarder dans la rue: elle avait passé par là quand mon père avait dû abandonner sa maison! Paul, lui, était encore à Paris, retenu par ses examens.

On ne lui avait pas soufflé mot de l'affaire, de peur de le troubler devant ses examinateurs. Alors, comment savait-on qu'il avait déjà mangé les dix mille francs? C'est que le prêteur avait fourni la preuve qu'ils n'étaient qu'un remboursement de sommes antérieurement avancées par un bas usurier. Cela devait dater de son installation à Paris; c'était le prix des aventures à moi contées l'année précédente. Tout portait à faire croire qu'il avait à présent creusé de nouveaux précipices!

Mon Paul arriva enfin, précédé d'un télégramme: il était reçu. Ah! bien lui en prit de n'avoir pas échoué cette fois! Mais il était reçu. On pourrait dire à chacun dans la ville: "Paul est reçu!" Les grands-parents s'apaisèrent; ils ne pensaient plus qu'à répéter: "Paul est reçu!" c'était presque de la gloire. Pour une si vive satisfaction, on lui eût pardonné tout et le reste! Grand'mère sortit; elle se montra dans la rue, avec son petit-fils; il était reçu! Nous allâmes enfin chez les Vaufrenard. Quant aux reproches, grand-père lui-même prononça: "Remise à huitaine!"


[XI]

M. Topfer n'était pas encore arrivé d'Angers. Moi qui avais eu si peur de l'avoir manqué! Mais ne point le voir me fut une grande déception. Je sus qu'il avait eu une forte attaque de goutte et qu'il achevait une saison à Contrexéville. Ce ne fut donc qu'à M. Vaufrenard que je pus montrer mon "talent." On me fit jouer un peu; presque tout le monde me complimenta, mais non pas M. Vaufrenard. Je pensais: "Je suis sûre qu'il n'ose pas se prononcer en l'absence de M. Topfer, oh! le lâche!..." On me pria de me mettre au piano une seconde fois; il y avait bien une vingtaine de personnes dans le salon; elles me firent un vrai petit succès; un grand jeune homme, qui me tournait les pages et que je voyais ce jour-là pour la première fois, me dit d'une voix émue: