RENÉ BOYLESVE
La Leçon d'Amour dans un parc
roman
PARIS
ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE
23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
DU MÊME AUTEUR
- Le Médecin des Dames de Néans.
- Les Bains de Bade.
- Sainte Marie des Fleurs.
- Le Parfum des Iles Borromées.
- Mademoiselle Cloque.
- La Becquée.
Il a été tiré de cet ouvrage:
Trois exemplaires sur Chine, hors commerce
et quinze exemplaires numérotés, savoir:
Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3
et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais fabriqué spécialement pour les Éditions de la Revue blanche, de 4 à 75.
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
A Charles Guérin,
Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paraîtra que futile à beaucoup, mais où votre sûr instinct de poète discernera sous le papillonage de mes poupées, quelques-uns de ces grondements du cœur humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, vous en souvenez-vous?—tous deux soudain muets, et la gorge un peu gênée,—lorsque vous veniez de me lire une admirable page du Semeur de Cendres, ou simplement lorsque nous avions parlé, encore une fois, de l'éternel et cher sujet, celui où l'idée divine se mêle à l'amour, à la terre, à l'air du soir.
R. B.
LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC
I
CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE.
Je sais que votre désir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à vous. Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre, où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans qui sont difficiles, de raconter—une fois—ce qu'il me plaira, comme on improvise de jolis contes aux enfants.
Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est toujours ainsi? Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que c'est la fantaisie, aux trésors infinis, qui nous l'offre; mais la vérité, principal aliment du roman moderne, est une matière austère et rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir énormément absorbé, l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair que notre chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de misérables notes de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de former œuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses céréales de France, de vous évoquer l'idée du manteau de prairies et de moissons qui couvre notre beau pays.—Par exemple, je vous avertis, puisque j'adopte le sujet de mon goût, que je me risque à vous raconter une aventure délicate. Oh! comme il est périlleux de raconter une aventure délicate, à une époque où la licence dans les ouvrages romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la liberté d'écrire, tueront,—si ce n'est déjà fait—ce qu'il y avait de charmant à écrire librement, en notre langue, pourvu que l'on fût honnête homme. Plus sûrement qu'un régime oppressif, les excès nous raviront la liberté même; pis peut-être que la liberté même: le goût de parler d'amour.
En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme un écolier qu'on a laissé faire main basse dans un bazar. Ah! mon lecteur, foin des créatures viles, des êtres écœurants, des louches tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il s'agit d'oublier ces misères. Point davantage de personnages impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'idée pure, comme toutes les conceptions des pédants, qui ne participent pas de la gracieuse imperfection des choses créées. Pour moi, je me plais dans la compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses, et qui les commettent, mais avec bonne grâce, d'une allure aisée et naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'œil, sans trop froncer le sourcil.
Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde dans des endroits où l'odorat et la vue courent risque d'être offensés, ni dans ces maisons pauvres et grises où nous puisons nos documents quand il s'agit de fixer l'histoire des mœurs, ni dans ces hôtels somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens tarés, pour peu que l'on tienne à prouver, dès la première page, que l'on est un écrivain sérieux.
Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise, ce qui ne bouleversera probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je ne ferai pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis de m'imaginer que je suis le maître des événements.
II
LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE CORPS PARFAIT; UN MARIAGE.
Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appelé Foulques, de son petit nom, qui épousa une jeune orpheline nommée Ninon, héritière d'un beau château.
Ce château était situé sur la pente d'une de ces douces collines, comme il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait été très bien aménagé, surtout quant à ses jardins, par feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui raffolait des belles allées à la française, élancées en droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches balaient le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement, soumis au ciseau, parés et unis comme une rangée de courtisans, donnent l'idée d'une grande politesse de mœurs, d'une entente parfaite sur les choses primordiales de la vie courante, en même temps que d'une certaine réserve de liberté non dépourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs, ou bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la surprise d'une statue de marbre magnifique et isolée sous les ombrages, ou ayant l'air, à l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le vent; et les terrasses à l'italienne d'où retombent les pampres et les vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades où l'on prend aisément une pose élégante et où l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut point ne pas penser à quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il répandu à profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant depuis le sommet du coteau planté de moulins à vent, jusqu'au bac d'Ablevois, où les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la vallée d'Anjou.
Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car son goût pour les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais il est doux aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous sépare; on l'imagine plus pure et plus séduisante, et l'on a le droit de ne pas douter qu'elle vous eût choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant planté lui-même son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses charmilles moins mystérieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, à parler franc, puisque nous avons une dizaine d'années à passer dans ce château de Fontevrault, je préfère y voir la jeune héritière en sa pleine beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt que de l'y suivre à l'âge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder à avoir une fille qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle sous le rapport de l'intelligence. A ce propos, j'avouerai même que je m'étonne du choix que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta à moins qu'elle ne fût déjà très belle ou, comme on l'a prétendu, son propre sang, née clandestinement de quelque princesse sans doute plus remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramené l'enfant on ne sait d'où, car il était grand voyageur, l'avait fort mal élevée, ce qui est assez naturel, même à un homme de valeur; enfin l'avait tenue chez lui jusqu'à sa vingtième année sans vouloir lui donner un liard de dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa fortune.
Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi, avenant, sans grimaces; un corps potelé, souple, frais, éclatant sous la peau. Mais elle n'avait point de préférence pour aucun des hommes qui demandèrent sa main, et elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui eût imposé. Ces messieurs tirèrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y a beaucoup de caractères heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui que la fortune avait désigné, et lui apporta son château en échange du titre de marquise de Chamarante.
Foulques se trouvait entre deux âges et n'était ni beau ni laid. Il tenait tant de son père que des vignes de Chinon, Bourgueil, Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux, propre à l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu complète qu'au cours de digestions tranquilles et prolongées. Il fut très content de sa femme et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement pour ses propres mesures. Tous deux s'aimèrent pendant plusieurs semaines sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna à la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel était terminée, eut l'aimable idée de faire élever une statuette au dieu de l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc pas trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant à l'occasion son excellent cœur.
III
FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A UN RÔLE TRÈS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RÉCIT.
Ninon confia l'exécution de son projet à un M. François Gillet, de Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son père adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et vint la poser lui-même.
Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des environs, qui vinrent en équipage ou en chaise, selon leur goût ou leurs moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau vint avec son jeune fils. Deux cousins du marquis, MM. de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, amenèrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le baron de Chemillé, habitant Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-même.
Il y avait dans le parc une rotonde d'été à ciel ouvert, au milieu d'un bouquet d'arbres des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade en hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apportée fût à fût de Rome et laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de ruines doublement vénérables, donnait à l'endroit plus de charme et plus d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un demi-pied environ, avec un petit trou fermé d'une cheville de bois. Quand vous ôtiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau de la hauteur de trois toises; mais les conduites étant demeurées longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une malheureuse pluie d'un effet comparable à l'éternuement. La marquise décida que l'on étoufferait la mécanique enrhumée et que l'on placerait à cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de Vénus.
La caisse qui le contenait fut menée à bras jusqu'à la rotonde, et le sculpteur, homme vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, cogna dessus avec prudence et pendant longtemps, forçant les planchettes à bâiller une à une, comme font les écaillères avec leur petit couteau solide et ébréché.
Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait les narines des personnes qui le regardaient, toutes rangées en rond, dans l'attitude de gens qui assistent à un baptême.
Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des minces copeaux frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'œuvre allât sortir de là-dedans, elle n'en doutait plus.
M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en s'épongeant le front avec sa manche de chemise, et prévint que, s'il se trouvait là de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il avait profité de son éloignement de l'Académie pour tailler dans le marbre une figure libre. Dès lors, chacun eut peur de voir apparaître une horreur, et l'on piétina d'impatience.
Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, soupesa, tira à lui, mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa et présenta son ouvrage.
Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu de l'attribut viril semble encore l'ignorer et hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une femme, Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l'exquise particularité de cette figure était qu'au lieu de fixer le but où va voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières basses, regardait avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de son joli ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage.
Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations et des «oh!» et des «ah!» à croire que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir l'Amour, était à cent lieues de se douter qu'il pût être ainsi fait. Au bruit, les domestiques eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des servantes craintives s'arrêter en rougissant derrière les fûts de la colonnade. Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son éventail d'une main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées, criant au scandale, menaçant d'aller chercher le curé.
Ninon semblait la moins courroucée et, comme elle était d'une grande sincérité, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal à représenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit à rire de bon cœur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait déjà à l'image inacadémique, et la grosse belle Mme de Châteaubedeau lui trouvait de la ressemblance avec son petit garçon.
Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie de parler depuis longtemps, s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne:
«Quant à moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqué cette statuette de l'Amour d'un signe éclatant—jusqu'à choquer même—qui montre bien qu'il ne s'agit pas là d'une amusette, mais d'un dieu redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amènerais là et je lui dirais: «Voilà, en vérité, celui que les menteurs ont partout figuré sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes avec des rubans à la patte. Or vous détournez la tête: sa première vue vous épouvante. Que fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par surprise, au bord d'un chemin, à la brune? Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le doigt court et spatuleux de la brute, l'œil oblique et le prompt jarret du lâche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un sanguinaire…—c'est le chérubin secret auquel tout homme ouvre plus volontiers qu'au plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à qui toute femme est exposée à sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de ses enfants…»
«—Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce à Dieu, bon nombre de femmes qui ont trouvé à l'amour une autre figure que celle-là, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer. Mais si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous caché dans l'ombre ce vilain démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand jour, comme un objet propre à frapper d'horreur? Exposer la jeunesse à l'émotion de la rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la brune, me paraît moins cruel que de l'avertir, dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt portée à croire, Monsieur, que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins pénible…»
M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon continuèrent à parler au moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur discours, car les dissertations morales m'ennuient énormément.
Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards péroraient, Foulques avait demandé à boire, et que le saumur pétait à rendre jalouse la mousqueterie française?
Après quoi, des hommes entrés dans l'eau, les jambes nues, étranglèrent les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette, et l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive qu'ils étalaient à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère qui confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet lui-même, ayant retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux bourrelets verdâtres quand il eut achevé sa besogne, et plus d'une dame les lui eût essuyés, si elle eût osé.
IV
D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE VIENT LE RÉCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON, ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'ŒUVRE, COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ DE LE CROIRE.
Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser, agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau pure et courante où elle se baignait volontiers, au coucher du soleil, avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau et Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait à retenir loin de là son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune Châteaubedeau, celui qui ressemblait à l'Amour.
Autour de la margelle fut déposée une épaisse couche de sable fin pris dans le lit de la Loire, et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de l'eau.
J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Châteaubedeau ne soit point jolie à voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était forte. Ce serait une erreur. Assurément elle avait perdu ce qu'on est convenu d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré mal gré trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet âge, de qui les charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. Cela menace de tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin. Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas nécessitées rigoureusement,—ce qui est le cas,—rien ne me serait plus aisé que de vous prouver que Mme de Châteaubedeau tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de ces grandes femmes si bien proportionnées qu'aucune de leurs parties, qui, considérées à part, semblent de dimensions inusitées, n'expose à la critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent préférée par exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix ans plus jeune, qui était petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garçon? M. de la Vallée-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donné maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter toute ambiguïté touchant les grâces réelles de cette belle femme. C'est que je serais si fâché de vous avoir donné à considérer au bain une femme mal faite ou défraîchie!
Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont toutes jeunes, que vous savez déjà quelques particularités de l'une d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connaître cette petite merveille physique de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne je n'ai pas envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche, onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces bêtes, dont l'échine serpentine recherche le frôlement d'un pied de la table à l'égal de la caresse de votre main? Leur grâce les sauve, mais c'est donc qu'il en est besoin.
Les voilà couchées, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et dans ce lieu charmant, à l'heure où le soir marche à pas de loup dans les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le présent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère d'yeux qui aient contemplé les bassins d'un vieux parc sans évoquer un tableau de ce genre, et les aveugles eux-mêmes le voient lorsqu'ils entendent prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau. Entendez-vous comme moi le vent léger dans les feuillages qui fait lever la tête à la plus peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un pied nu soulève et qui retombe en grésillant, ayant laissé sa poudre d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se déchire là-haut comme une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? la cime heureuse d'un érable tout frémissant? la grosse perle d'eau qui coule à regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant éclatant apparaît comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lèvent, effarouchées, courent à leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, à l'abri des colonnes.
Proche de là, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une compagnie de musiciens et une chaumière rustique où s'abriter en cas de pluie. Elle aimait les concerts à la nuit tombante, aussitôt poussé le dernier cri d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la musique et à la contemplation du jeune Amour. Parfois même, elle restait seule ici, s'asseyait à portée de ses traits, et la crainte fictive de la blessure de l'enfant pubère l'alanguissait de longues heures durant.
Elle regrettait que son mari passât ses journées à la chasse, répandît une si forte odeur et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux et l'imaginait près d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rêver plus jeune et plus beau.
Voilà le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis-à-vis de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais que cette noble décence à quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle me plaît infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier. Quand j'ai entrepris de faire connaître une créature vivante, il me semble qu'étouffer la source de désirs secrets qui bouillonne et murmure dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut à lui retirer ce sang mouvant et chaud qui la différencie des figures de cire, d'ailleurs admirables, que l'industrie fournit abondamment.
Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée des femmes oisives et jeunes que la solitude, l'été et le bonheur des choses font fermenter souvent jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter un désir que l'on n'avoue pas à son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncés, narines fermées, souffle haletant, moue des lèvres pareille à celle que les artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire?
Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas caché qu'elle avait été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue de cette intelligence robuste qui parfois supplée à cet inconvénient. Malgré cela, je suis convaincu que si la Providence n'eût pas tant tardé à lui accorder la fillette qui devrait être née depuis longtemps pour que mon conte fût bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. A défaut de cela, voilà ce qui advint:
Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une; et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les lèvres du marbre.
Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse, regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose, en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la sublime imbécillité de la terre…!»; puis il va plus loin répandre le même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la plus innocente et la plus enfantine en apparence.
Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais délicat relief qui valait tant de piquant à l'œuvre de M. Gillet.
La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main, se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle; ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit, emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des châtaignes.
«—Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous casser les dents!»
C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise.
V
LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE.
Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées.
Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était content des services de cet homme et se montrait généralement paternel avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière, qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors, faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul œil, car il louchait affreusement.
Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille.
Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune chevalier Dieutegard.
Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi…» Et il partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement.
Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi, la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait l'entrée. Le chevalier porta la main à son cœur en traversant un petit potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme, attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil. Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait.
Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et tout continua à aller au château comme devant.
Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va comme cela, et il n'y a rien de plus.
Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de la Vallée-Chourie; les deux belles-sœurs ne se quittent pas, et M. de la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant, maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux mœurs d'une maison étrangère. Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux jolies soubrettes, ses œuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût excessif à moraliser.
Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue? Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du petit Châteaubedeau.
C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue.
Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela! La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces femmes-là par le cœur!
Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui. Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet d'amour.
Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle et lui riaient de tout leur cœur. Parfois Thérèse se retournait et lui donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir pourquoi.
Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages», sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que l'un et l'autre séduiront de tout temps.
Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames s'employèrent à préparer la layette.
Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle, contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres: «Comment! point d'enfant encore!… Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des éblouissements.
Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la manière d'élever sa progéniture.
Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette.
VI
IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX EXEMPLES D'AMOUR.
Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir, sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne point encore se décourager.
Jacquette commença par vider très gloutonnement les grosses bonbonnes que sa nourrice Marie Coquelière,—cette grosse femme qui craignait le sorcier Cornebille et qui a accouché une seconde fois depuis que nous avons parlé d'elle,—tirait à discrétion de son corsage; et elle suçait quelquefois le bout du doigt paternel, venu là, en passant, faire toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir où en est le niveau. A cet âge-là, elle n'était pas plus agréable à fréquenter que les autres nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir à vue d'œil.
La voici, au bout des lisières, qui trottine sur ses jambes de poupée, lancée en avant, ou virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort. Elle aime à voir, à la cuisine, tourner la broche des rôtis par un marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais, dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas; les vaches dans une grande salle voûtée et tendue de toiles d'araignées; les carrosses des la Vallée-Chourie et des la Vallée-Malitourne, dont les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à conduire sa marraine à la messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu'à la Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents bateaux plats que mènent tantôt une voile gonflée, tantôt des chevaux percherons attelés à la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc, soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, où l'on s'amuse à attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au départ de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de vous, chargé d'une voiture, d'une couple de bœufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par leurs pis brimballants.
Jacquette joue en liberté sur les pelouses inclinées, dans les régions du jardin privées d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des hurlements de petit porc au dos rose qui va à la foire. Alors Marie Coquelière s'élance sur la pente, soutenant à deux mains ses mamelles; elle s'accroupit, relève le rouleau de fanfreluches et sait très bien tirer, de la toilette un peu tassée, mille plis nouveaux à coups de chiquenaudes.
Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil, qu'elle voit au bout de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille, et qui vivement se sauve à l'autre bout dès qu'elle va mettre la main dessus. Elle possède déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète, les grands jours. On lui montre à faire la révérence lorsqu'elle rencontre par hasard Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, qui lui en impose énormément; déjà elle sait rendre le salut aux pages, de l'air de dire: «Bonjour, gamins».
Son nom, ses cris, son babillage se perdent l'été dans l'immensité des avenues ombreuses et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors et les pièces sonores de Fontevrault.
Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous décrive le château? Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque scène porte avec elle son atmosphère et son décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres détails ce que chacun de mes personnages voit en même temps qu'il agit, mais, si je vous peignais en dix pages un château, je devrais en emprunter les matériaux à quelque manuel d'archéologie, et vous sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une forêt d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour accommodée en colombier et surmontée d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais s'éloigner jusqu'à perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'allée descendant aux fontaines, que distinguaient-elles du château? Un pan de muraille grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du château, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'était une grosse masse qui s'élevait tout droit en l'air, ensuite parce que l'on avait toujours peur d'être grondées pour être en retard.
Dans l'intérieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna dès sa plus tendre enfance: premièrement les anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, armes parlantes, étaient brodés au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait le tour des pièces en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se mettaient à tourner lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la tour du Nord, où l'on montait par un escalier de pierre en colimaçon et très étroit, pour atteindre de petites chambres dallées où il fallait déchirer de la main les échevaux de soie grise et molle que tendent les araignées; mais, une fois là, elle grimpait sur un escabeau et considérait le pays lointain, qui semblait toujours très joli, pincé entre le cadre étroit des meurtrières; la Loire y ressemblait à un ruban d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'épingles d'or, quand c'était l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes bêtes, grosses comme les pucerons des rosiers, et, à l'horizon, une ville de la dimension d'un écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les peupliers sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous d'elle les pages jouant à la paume sur la terrasse. On entendait leurs cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour; mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas.
Et ce que Jacquette préférait à tout cela, c'était d'écouter aux portes, parce qu'elle avait remarqué que l'on coupait certains mots en deux lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses souliers à talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le bec-de-cane, l'autre en arrière, au creux de la taille, frétillant comme la queue d'un roquet.
VII
A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE.
A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant.
Figurez-vous qu'après un si long temps,—que vous pouvez d'ailleurs mesurer à la taille de Jacquette,—Mme de la Vallée-Chourie venait seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins.
Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une maladresse extraordinaire en tous ses gestes,—d'où le surnom de Malitourne,—chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté, s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part, quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau.
Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait scandale, et on la mettait à la porte.
Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et qui bouleversa la situation:
«—Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.»
On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres, il les noya.
Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale.
Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée, des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard.
«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un homme!»
«—Et de Jacquette?»
«—Une femme, cela va sans dire.»
M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il referma celle-ci d'un coup sec:
«—Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient n'est pas capital…»
Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait.
«—Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune fille!…»
«—Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les œillères que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme elles vont… La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui: il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de l'amour.»
«—Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle de la vie lui fournira, d'après votre méthode.»
«—Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour, tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame! bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la poitrine d'un homme, pourvu que le cœur s'en mêle. La pudeur! elle renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.»
«—Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine; vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens. Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!—Dieu me pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux Cerfs!…—Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée, uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,—ce qui, peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,—enfin parce que je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un peu sensible, que d'être témoin de ces chocs…»
«—Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce des mots à faire dresser les cheveux.»
«—Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron.
«—Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?»
Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un célèbre dans le pays; mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne y avaient été élevées, on n'en disait point de bien. Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, à partir de l'âge nubile, et vêtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les yeux baissés, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant d'enlever celle-ci, et vous arrachait de même au sortir de l'eau, après avoir repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun moment le corps ne pût apparaître à nu, que les mains ne fussent tentées d'en frôler les contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le même usage était pratiqué, disait-on, par les religieuses, et, grâce à lui, un homme avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze mois durant.
«—Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son sexe?»
«—En crevant le sac, à la suite de graves désordres: un certain nombre de ces dames et plusieurs élèves nobles accouchaient.»
On en revint à l'idée première, qui était de donner à Jacquette une gouvernante.
«—De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chère enfant sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilité à couvert.»
On avisa le marquis de ce projet. Foulques fronça d'abord le sourcil, comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait à paraître rouler mille objections dans sa tête. Puis il jugea le projet convenable.
La difficulté était de trouver la gouvernante, car on ne connaissait personne qui fût apte à remplir cette fonction.
Mme de Châteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais ruinée par le Système, et dont elle savait le plus grand bien quant à la science et à la moralité.
Le marquis Foulques haïssait les figures ingrates et décrépites; il les prétendait néfastes à la jeunesse, et pour rien au monde n'eût consenti à ce qu'une d'elles respirât au chevet de sa fille. C'est pourquoi il avait tout d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement qu'à l'ordinaire, au seul mot de gouvernante.
«—Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par une duègne. Ces vieilles sottes inculquent à l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont des manies invétérées et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur arrive fréquemment de répandre une aigre odeur.»
Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de Quinsonas réunissait précisément le double avantage d'offrir des dehors agréables et une docilité parfaite aux exigences des familles touchant les méthodes d'éducation. Elle était la propre nièce et filleule de Mgr l'évêque d'Angers, et vivait présentement dans une petite ruelle avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente servie par la munificence épiscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une personne pleine de mérites, suffit à gagner le cœur excellent de Ninon, qui ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à Mme de Châteaubedeau.
Il fut sensible pour tout le monde que la maîtresse de M. de la Vallée-Chourie avait aujourd'hui tiré la famille de la situation la plus difficile.
La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tête, s'avisa, le soir, de faire observer à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti bien promptement.
«—Croyez-vous?» dit Ninon.
«—Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est connue, en somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui a rendu elle-même son intervention nécessaire par les désordres de sa conduite.»
«—Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la tête…»
VIII
ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE.
La gouvernante arriva un beau jour de septembre, à la tombée de la chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoyé, tout exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé.
Les hôtes du château étaient cachés dans une grande pièce aménagée en lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'œil sur la Quinsonas au moment où elle mettrait pied à terre. Seules, Ninon et Mme de Châteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avança dans la cour, en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombés, avec leur coque épineuse à demi éclatée, dans les petites rigoles, entre les pavés ventrus; et, arrivé au porche d'entrée, il regarda sur la route de Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaçante, à cause du soleil qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'où l'on augura que la voiture était en vue et que le marquis se souvenait du portrait avantageux que Mme de Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante.
Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci était aussitôt par terre, très simplement, très vivement, avant que Foulques fût là pour lui présenter la main.
L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue était quelconque. Cependant M. de la Vallée-Malitourne,—qui n'avait rien vu parce qu'on l'avait posté près de la porte, en sentinelle,—ayant ouvert, avec la malchance qui le caractérisait, juste de façon à se trouver nez à nez avec Mlle de Quinsonas, réapparut en se baisant le dessus de la main et disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui fût. Son frère Chourie se précipitait et dessinant dans l'espace une ample circonférence:
«—Quel derrière!» s'écria-t-il.
Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui l'on trouvait du même coup d'aussi grandes qualités aux antipodes, eût contre elle toutes les femmes présentes.
On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu surannés quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situés au rez-de-chaussée, vis-à-vis un petit parterre, au couchant, bien planté et tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, pour lui faire honneur, cela va sans dire, et lui énumérer tout de suite et point par point ses instructions.
Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle seule, un si grand remue-ménage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, après avoir vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait avec précaution dans les sentiers étroits garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre les bordures de buis, puis jetait un regard en arrière pour voir la trace de ses chaussures, pareille à un semis de points d'exclamation. Elle piqua tout à coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-même, comme un toton, clignant de l'œil toutes les fois qu'elle passait en face d'un rayon de soleil qui venait par l'allée des fontaines et semblait mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientôt les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut à imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault était bondée de pots de confitures de groseilles et elle eût bien voulu y regarder de plus près mais c'était difficile. Alors elle trouva le temps long et s'ennuya.
Les pigeons exécutaient autour du château la dernière ronde du jour, et le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumière s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas menu d'un chat qui se brûlait les pattes au bord du toit, en courant sur les rigoles de plomb échauffées.
Jacquette en revint toutefois à son idée, qui était de regarder par les fenêtres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rêvant, au coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime particulière parce qu'il affectionnait les étangs, les fontaines et le bord du fleuve, hantés, au dire de sa nourrice, par des génies redoutables, et elle le soupçonnait de commercer avec les fées.
Il interrompit sa promenade à la prière de sa jeune amie et pénétra dans le parterre en enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre dans le fossé à demi comblé et de se dresser au long de la muraille, avec Jacquette sur les épaules, à l'endroit où une giroflée croissait entre les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait de part et d'autre, et ce serait une jolie façon de faire un peu connaissance.
Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice d'enfant, et Jacquette, ayant essuyé la semelle de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé à Fontevrault pour fournir le ton exact des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit se tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la soie et s'établirent le plus fermement possible de chaque côté du col. Le chevalier serrait prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante.
Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée des fontaines, les marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se reflétaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque tempe, elle distingua les moulins brodés sur les tentures, puis du linge blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guéridon portant la boîte à poudre, et soudain Thérèse, la femme de chambre, qui parut et disparut, tirant à soi le linge qui courait après elle, dans cette pièce assombrie, comme un fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans doute. Enfin il fut possible de reconnaître Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi dissimulée par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergère à oreillettes, toute coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait pudiquement à deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis, s'adossant au siège incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer ses caleçons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur son père.
—Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans penser à mal, le chevalier Dieutegard.
Elle le pria de la déposer à terre et, quand elle fut dans le fossé, lui raconta fidèlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il regrettait d'avoir servi d'instrument à ce spectacle.
—Pourquoi donc? dit-elle.
—Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder dans une chambre à coucher où des personnes des deux sexes sont assemblées.
—Ah! fit Jacquette.
IX
CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À LA FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ PARFAITE.
Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante; elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui pesait:
«Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que les enfants ne doivent pas entendre?»
«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries?»
«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abbé Pucelle?»
«Pourquoi avez-vous giflé papa?»
Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations sans sourciller et dit que les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de leçon, se garder de chercher au delà, et surtout de mettre l'œil aux fenêtres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par avance en enfer, grillée comme une côtelette.
Jacquette se montra un peu désappointée, car elle avait pensé qu'on lui donnait une gouvernante pour s'éclairer sur ce qui se passait communément autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelière n'eût pas suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la nourrice savait des histoires de fées et se soumettait à ses trente-six mille volontés.
C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit à lire, à compter autrement que sur ses doigts, à connaître à fond la vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une manière un peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait fait jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prières du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre par cœur un petit traité de morale composé par Mgr de Trélazé, évêque d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot à mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être sauvé. Elle jugeait tout commentaire superflu, périlleux pour l'élève et pour le maître plus encore.
L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas devenait une longue personne à déhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux côtés de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps, de la pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que l'antiquité nous fournit.
On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni qu'elle fût laide, ni qu'elle fût sotte, ni qu'elle fût intelligente. Instruite par l'adversité à apprécier l'aubaine d'une place avantageuse, elle cultivait elle-même une prudente neutralité et vivait dans la crainte d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas à sa soif, car toute sa personne indiquait qu'elle était gourmande et portée vers la satisfaction de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique peu harmonieux, n'étaient point vulgaires; elle avait l'œil vif, ces lèvres rouges et charnues que Malitourne avait remarquées à la porte de la lingerie et dont les dents les plus irrégulières n'arrivaient point à rompre la séduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allègrement des seins pesants qui eussent excédé un buste ordinaire.
Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut montée sur jambes, apprécièrent la discrétion de sa tenue, et, malgré les hommages que les hommes lui rendaient, se rallièrent à elle, tant elle semblait les recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre un compliment, laissait tomber une œillade dans son corsage comme en un puits perdu, et arrêtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant l'air d'attraper des mouches.
Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise, voire celle de Mme de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent entièrement sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille à ce point de vue-là, qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le fameux esclandre qui avait motivé l'intervention d'une nièce d'évêque: la petite allait et venait dans le château, dans les corridors, les jardins, à l'office ou à table, et il semblait à tous que les influences les plus fâcheuses dussent être paralysées par la seule présence de la gouvernante.
De toutes les personnes de la maison, Jacquette était celle qui l'appréciait le moins. Elle apprenait à mentir et à dissimuler pour le plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée à l'escalier qui mène aux jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes à son cou, sous le prétexte qu'elle avait oublié son mouchoir, la passementerie à parfilage ou le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt fait de mettre une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle escomptait le train de derrière alourdi, et, quand elle savait ne plus figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleuâtre au bout de la longue allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui la rencontrait essoufflée, elle feignait l'émotion et disait que sa gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au pied du grand vase où il y a des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque côté»; et elle lui faisait porter des élixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui, en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans cesse d'être compromise.
X
ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN PUR AMOUR.
Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu à table et qui nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de Châteaubedeau avait dû pour le moins en tirer fortement vanité. L'idée était venue à quelqu'un de le donner pour amant à Ninon! Et par le hasard de la présence d'un petit perroquet, cette idée était maintenant si répandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thérèse, qui aimait caresser Châteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, il n'avait pas hésité à glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée sans feu». Dieutegard, enclin aux interprétations chagrines croyait au feu, mais non Thérèse.
Cette fille servait la marquise de trop près pour ignorer qu'elle n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez, Ninon, qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne de la maison qui se conduit le mieux.
Thérèse se prêta donc à l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit drôle de Châteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait à l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante.
Elle le laissa monter derrière elle, un matin, sans trahir un geste de dépit ou de jalousie; Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait dans les parties protubérantes, ce qui faisait souffler la malheureuse sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas crier.
On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy à vignettes rouges séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau de se faufiler derrière la toile et de s'y tenir coi jusqu'à ce que la marquise vînt à sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre sous un prétexte qu'elle saurait dénicher, la finaude.
Avant de se cacher, il huma les petits pots épars sur le marbre, toucha les peignes, enfonça le nez dans la poudre et se rougit les lèvres. Il était plus ému qu'il n'eût voulu le dire et éprouvait le besoin de faire beaucoup de choses, successivement ou confusément, plutôt que de rester tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez à nez avec la marquise, il ne savait rien exactement. Il était prêt à tout, mais ignorait à quoi. Il ne débutait pas dans les entreprises; aucune de ses prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-là. Il imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous dérobe votre montre au gousset, vous met le feu à la perruque, ou vous coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait surtout racontant l'exploit à Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi, duquel on narre un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines.
Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de l'œil au trou de la serrure, qu'une clé posée tout de guingois rendait impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; il écouta et entendit Ninon qui ânonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: «ê… ô… ê… ô… bulu… bulu… bulu…»; puis, la cuillerée de chocolat passée, la marquise articula: «Bougresse! que c'est chaud!…» Thérèse murmurait des excuses; Ninon s'emportait et évacuait de ces mots particuliers à l'humeur du réveil et qui s'allient si peu avec la pureté universelle du matin. Quand Ninon eut mangé, elle poussa un petit «han!» de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air frais par la serrure.
Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau qui, surpris, tombe à la renverse.
«—Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son lit la marquise.
«—Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine à retenir un éclat de rire; «c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la marquise avait sans doute laissé ouvert.»
«—Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui saute à bas de son lit et accourt, tandis que Thérèse pousse le garnement derrière la toile, comme un paquet de linge.
Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura là, un moment, debout. Elle avait l'œil brouillé encore, et elle se grattait à travers la chemise qui montait et descendait du genou à mi-cuisse, selon les mouvements de la main.
Châteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleçons soyeux et parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait marcher, là, tout près, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui trouait le visage d'une bergère assise élégamment sur une gerbe de blé écarlate.
Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle semblait faire fi des mules tenues à la main par Thérèse.
Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située au fond du cabinet, et revenait face à Châteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude, notamment dans la région abdominale, comme on fait d'un fruit pour en éprouver la maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois le sol; son angoisse était répétée sur le visage de la fidèle Thérèse. Tout à coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard s'éclaircit, tandis que la femme de chambre, rassérénée, posait les mules sous les talons de sa maîtresse.
On entendit un bruit pareil à celui qu'un enfant produit en soufflant, les lèvres serrées, dans une bouteille vide, sans en boucher hermétiquement le goulot. Thérèse hocha la tête et dit avec compétence:
«—Autant de perdu.»
La marquise, d'un mouvement de dépit, envoya promener les deux mules, et ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets et des cuisses.
«—Madame la marquise reconnaîtra, dit Thérèse, que j'avais prévenu Madame la marquise que c'était le jour de sa rhubarbe.»
Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuyés contre les joues, rougissait et dardait un œil cruel. Thérèse lui conseilla de se cogner sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette méthode toute mécanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter, la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre, par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de quérir au bout de la pièce.
Enfin la méthode Goubin fut couronnée de succès, et Thérèse, se penchant avec intérêt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait à Madame la marquise, elle eût juré que Madame la marquise avait rendu des noix grollières.
Ceci fait, elle poussa prestement le meuble béant, jusque sous la tenture de Jouy, selon un dessein assurément prémédité et dont Châteaubedeau sentit toute la malice à son endroit. D'accroupi qu'il était, il se releva d'un bond et pinça si fort le bras de la pauvre fille qu'elle cria.
Ninon, qui se trouvait à califourchon sur un bassin de faïence rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante, fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du page au moment où il se mettait debout. Elle démêla la farce et, comme elle n'était point femme à se troubler pour la présence d'un homme dans sa chambre, elle dit seulement «Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, ses lèvres rougies, et il n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il était penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine figure, son éponge souillée d'une eau saumâtre.
Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond, que je vous ai raconté cette scène, mais bien pour que vous croyiez davantage à mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne, que «nous avons beau nous monter sur des échasses, encore faut-il marcher de nos jambes, et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous assis que sur notre derrière». Les marquises, même dans les contes, sont sujettes à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma part, le goût des nobles récits; j'avoue n'être tout à fait heureux que lorsque le ton se hausse et qu'une belle gravité se répand sur ma page; mais je ne puis m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien vivre un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une de ses petitesses.
Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent misères du corps et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui qui s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? Le parler de tous les jours m'émeut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la poésie, comme tout art, doit s'élever vers le ciel sous peine d'être reniée des hommes à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol d'un talon ferme.
Et vous allez voir tout de suite comme la chaise percée de Ninon va nous éclairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses.
Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant, grommelant, tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis qu'abîmé par la marquise, raillé par une femme de chambre!
Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rôdait toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Châteaubedeau, Dieutegard fut tenté de fuir et également tenté de s'approcher, de lui parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes, il était dévoré de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidité l'entraînait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine défaite, Châteaubedeau ne sortît du lit de la marquise. Il lui souhaita donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander.
L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lassé des jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, en gonflant de grosses joues.
«—Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.»
Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau ajouta:
«—Peste soit des alcôves!»
Dieutegard ne bronchait pas.
«—… Avec leurs poudres et leurs parfums…»
«—Qui a des poudres et des parfums?» dit enfin le chevalier.
Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit les deux pouces aux aisselles et cracha loin.
«—Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soupé!»
Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que l'autre la mêlât au nombre des femmes. Mais Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net de Ninon et raconta que cette femme insatiable ne pouvait se résoudre à se séparer de lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette intime. Il dit avec une grande précision tout ce dont il avait été témoin effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité.
Mais, par le merveilleux privilège de l'amour, le chevalier ne retenait rien des réalités décevantes dont un balourd affligeait une personne chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait encore plus haut dans la région imaginaire où il avait coutume de l'honorer.
Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la peur, mais par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il endommageait ce garçon aimé d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de ce sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt après des détails nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, même de cette manière.
La voix de la marquise, au-dessus de leurs têtes, fit fuir Châteaubedeau et retint au contraire le chevalier. Cette voix se répandait sur toute sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il avait l'idée que, si elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler d'expressions de tendresse, c'était par suite d'un malentendu qui ne saurait tarder à être dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans cesse repossédé par l'espérance.
XI
LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API.
M. le baron de Chemillé arriva un matin avec un paquet sous le bras, et demanda où était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leçon sous les charmilles, et il l'aperçut en effet, en même temps qu'il entendait un petit son de voix aigrelet maintenu sur la même note, puis interrompu soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mécanique, si vous voulez bien, dont le mouvement serait gêné à intervalles égaux par un méchant grain de sable. En avançant, le baron observa que Jacquette, qui marchait à côté de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard, environ toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de Quinsonas une langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-même son pas, pour ne point empiéter sur le temps consacré à l'étude, et s'assit sur le premier banc. Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa tabatière et s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume.
«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de donner à ma filleule une poupée, car j'estime que la figure de carton peinturluré qui est enfermée là-dedans sera plus profitable à cette enfant que quatre demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un précepteur, c'est une amie, ou, à défaut, une bonne, mais à qui elle puisse parler à cœur ouvert. La femme ne se développe qu'autant qu'elle peut épancher les petites affaires de sa tête et de son cœur, et elle ne s'ouvre tout à fait qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle ne ment point. Il est inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous écoute et nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées ne nous entendent point: c'est pourquoi nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait pas cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses impressions et sa pensée; elle apprendra par là qu'elle a des impressions et une pensée, autrement dit prendra conscience de soi-même, ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la forme. Car, contrairement à beaucoup d'esprits distingués, je suis porté à croire que rien n'existe, même au plus profond de notre intimité, tant que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à la lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait fort loin. Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou à sa filleule, sans plus.»
Le baron remit sous son bras le paquet et s'avança vers ces demoiselles au moment où Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour être incapable de citer dans leur ordre les trois vertus théologales.
«—Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible, «je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est née.»
«—Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas mariée?»
«—C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une poupée.»
«—Ah! dit Jacquette, voyons-la.»
«—Quel nom allez-vous lui donner?»
Jacquette répondit sans hésiter, comme si ce nom eût été choisi de toute éternité:
«—Pomme d'Api.»
«—C'est un nom qui lui va bien», opina Mlle de Quinsonas, «car elle a joliment bonne mine.»
«—Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de naître; les petits lapins sont bien plus rouges que cela… Quand est-elle née, mon parrain?»
«—Heuh!… Hier au soir, à la brune.»
«—C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal à boutonner ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au château.»
«—Oh! pourquoi cela?» dit le baron.
«—Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles!»
«—Méfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente.»
«—Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda Jacquette.
«—Rien du tout.»
«—Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente?»
«—L'intelligence ne consiste pas à avoir appris beaucoup, mais à être apte à tout deviner.»
Jacquette fut très contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle s'amusa beaucoup à la gronder et à la battre. Elle la prenait sans cesse en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât était une curiosité sans répit. Pomme d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur toutes choses, et, comme les enfants ne doivent rien connaître, ce n'était pas une sinécure que de faire entendre raison à cette poupée.
«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu dois continuer à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes, tu ne dois m'interroger que depuis la création du monde jusqu'à Noé, parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant à ce qui est des personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas idée de l'énormité que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font avec leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, leurs yeux en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit de faire entre elles les plus grosses malpropretés. Je ne sais pas ce qu'elles font; mais aux précautions qu'elles prennent pour nous le cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'être une poupée, toi, tu resteras toujours honnête… Tu me demandes s'ils sont tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de douze ans, sauf M. le Curé et Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemillé! C'est à ce point que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne de t'avoir eue d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu as des odeurs de graillon!»
XII
MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET EXÉCUTENT UNE OPÉRATION ÉTRANGE, CRUELLE ET DÉLICATE.
Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un très mauvais œil la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis du petit dieu impudique augmentèrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de courir dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne demandait qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. Elle se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de Fontevrault le respect des beaux ouvrages d'art,—quoique, entre nous, elle n'y entendît goutte,—et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tête, le souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés, où elle avait éprouvé une si vive tentation d'approcher du Cupidon pubère.
«—Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait Mme de Matefelon. «—Allons donc! avait répliqué le baron de Chemillé qui se trouvait toujours là au moment voulu, c'est une solution disgracieuse.» Et il fournit l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation de Mme de Matefelon: établir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il était de mode d'en avoir dans les anciens jardins français.
Un maître jardinier de Chinon apporta des dessins à choisir; on adopta le plus compliqué, et le petit bois inextricable fut planté le prochain hiver.
On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connaître le secret du labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journée dans un dédale d'allées et de contre-allées sans issue. Le système de clôture fut efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à triompher de la difficulté, et elle ne retourna plus jamais au bassin.
Mme de Matefelon prit un jour à part la gouvernante et lui confia ses angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle tremblait que sa filleule ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse allée et ne tombât sur la statue «narguant le ciel d'un geste obscène qu'une femme ne saurait imiter», telles étaient ses expressions.
Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, une campagne non dépourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager autant que possible l'œuvre d'art, rendue par cette opération aussi inoffensive à contempler qu'un saint Sébastien, par exemple, bien que les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent beaucoup trop, à son gré, de la nature.
A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et d'un filet à papillons pouvant servir à donner le change sur leurs intentions, si elles étaient rencontrées, destiné en réalité à recueillir les «pièces» à l'instant de leur chute, afin qu'elles ne s'égarassent point dans le bassin pour en être exhumées quelque jour à la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes, si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici.
C'était le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures dans la rosée en trottinant par l'allée des fontaines, comme des dames qui vont à la messe. Mme de Matefelon étant sèche de nature, ayant de grands pieds et une forte idée morale, allait plus vite; Mlle de Quinsonas, malgré sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien, et elle était partagée entre l'appréhension des risques de l'escapade, et le désir de voir et toucher de près l'objet qui méritait une entreprise si romanesque.
Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à droite, au lieu de descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous une charmille taillée en voûte, qui vous menait fort loin; après quoi on pénétrait dans un bois de chênes où la direction était repérée au moyen de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de Petit Poucet; là commençaient insensiblement les fourrés d'ormes, d'abord clairsemés et libres, puis épais et taillés, enfin s'entr'ouvrant en une allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, se mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements.
Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitôt arrivée sous le bois de chênes; elle portait la main à son cœur, ouvrait la bouche plus qu'à l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour gagner un banc aussi éclatant de blancheur que les petites lunes, et que l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, à cause de ce bout de queue blanche qui sautillait en s'éloignant comme un morceau de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas son sujet, parla de cette sorte de malignité d'esprit, propre aux artistes, et qui semble les pousser tous à violenter la morale dans leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point qu'il est peu d'hommes ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'œuvre, qui ne porte, en sa vie et en ses travaux, la marque de cette possession démoniaque.
A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises images chez son oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du Manuel. Et comme elle était peu familiarisée par son éducation première avec le langage travesti des libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans les cartons de l'évêché, en termes crus à vous faire dresser les cheveux. La vieille dame ne savait où s'en mettre, et elle crut devoir prendre la défense de ces messieurs ecclésiastiques, qui parfois préfèrent souiller leur propre appartement d'immondices, plutôt que de les laisser dans la rue, exposés à corrompre des yeux innocents.
Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du filet à papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces «esprits de malignité» qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait ses belles lèvres humides, et son regard rejoignait quelque rêve de la nuit, interrompu par la croisade.
Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'élevait, et l'on reprit son chemin. Aussitôt engagés dans le labyrinthe, on apercevait la statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées dans l'épaisseur des arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le bras dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux qui n'arrivaient point à gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour que de dos. En vérité, ce travail avait été très bien fait. Et, à tout touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destinés à vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettèrent bien d'avoir été en chercher un si loin, dans le bois de chênes. Vous devinez qu'elles avaient donné du premier coup dans le piège, le banc du bois de chênes n'étant fait que pour vous éloigner du labyrinthe. A combien d'autres pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un incident surprenant, qui faillit avoir des conséquences plus fâcheuses encore, ne se fût produit sous leurs pas incertains.
Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantôt chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu'à presque le toucher avec le bambou, mais rejetées par derrière par trois pas de plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans l'une des fenêtres de verdure comme on le ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante observa que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la vue et dit que de telles illusions se produisent fréquemment lorsqu'on s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé à son tour, elle fut témoin du même phénomène. Mlle de Quinsonas hasarda l'œil de nouveau et poussa un cri. Le «quelque chose de roux» était une tignasse humaine. Cette tignasse humaine grossissait à chaque apparition nouvelle. Au bruit, elle s'arrêta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait. Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba. Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le banc voisin.
La tignasse humaine, c'était Cornebille.
Que venait faire Cornebille, à cette heure, en plein cœur d'un parc où la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela, sur le lieu même où sa présence malencontreuse lui avait valu ce malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard. Toujours est-il que la figure qu'il présentait n'était pas pour faire bien augurer de ses intentions. Son aspect était misérable, ses vêtements troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, son visage décharné, ses yeux, déjà disgracieux par leur défaut naturel, dévorés d'un terrible feu.
Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre se fût penché avec des gestes de bonté vers deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, au lieu de profiter de cette circonstance pour se sauver à toutes jambes, ce qui, il me semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un malfaiteur. Cornebille donc les secourut, en commençant toutefois par la plus jeune. Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui eût fait feu à frotter du bois, et, tout en se livrant à cette besogne charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutôt, demandant à ces demi-mortes de ne point trahir son secret.
Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses traits, dès qu'elle put ouvrir l'œil, et elle l'appela par son nom pour l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses genoux. Cette attitude rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandèrent à l'homme:
«—Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?»
Cornebille n'expliquait rien et continuait à implorer de ces dames qu'elles gardassent le secret.
«—Mais que faites-vous là?» répétaient-elles.
Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hésiter sur le choix des allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe lui était familier et furent en même temps très étonnées de trouver en si bon état un endroit à peu près abandonné, et depuis si longtemps, par la marquise. Le marbre du Cupidon était pur et luisant comme au premier jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe le tapis de sable, pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, sans doute, eût été beaucoup plus beau livré aux seuls soins de la nature; mais Mme de Matefelon était fort sensible à cette propreté, et elle la faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, qui ne l'eût peut-être point vue, occupée qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du jeune Amour.
La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa mission. Elle dit à Cornebille:
«—Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je révèle votre présence dans le parc; c'est très bien: quoique je ne comprenne absolument rien à l'intérêt qui vous pousse à entretenir cet endroit aussi net qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce mystère. Je me tairai donc, à condition que vous me rendiez le petit service d'atteindre le piédestal de la statuette, selon le moyen que vous possédez, puisqu'elle est si bien époussetée. Je vous confierai cet outil et guiderai moi-même votre travail.»
Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit ce qu'on exigeait de lui. Il demanda s'il s'agissait là d'un ordre de la marquise. Mme de Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en présence de la gouvernante, répondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il préférait que l'on trahît son secret. Il se redressa en prononçant ces mots, et sa physionomie, d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, ma foi, d'une certaine beauté, tant il était ferme et respectueux dans toute son attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un écu de six livres. Il demanda si c'était Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent, pour prix des services rendus nuitamment à l'endroit préféré de Mme la marquise. On lui répondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit que c'était son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour un hâbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allât.
Une fois seules, elles se regardèrent, ou, pour être plus exact, Mme de Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de vue le but précis de la croisade.
La marraine de Jacquette considérait les ravages que la statuette eût pu produire sur l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si grand sur une personne déjà mûre et de vertu éprouvée. Elle en fut fortifiée dans son dessein et conçut par là même le moyen de le réaliser.
Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer cette eau et faire à elles deux l'ouvrage.
«—Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me détournerai et prierai Dieu qu'il bénisse notre entreprise.»
Nous imiterons la discrétion de la vieille dame, bien que plusieurs puissent regretter à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau que je découvrirais en ce moment ferait un hors-d'œuvre au cours de mon récit.
Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrés sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle attrapa adroitement le marteau, quoique bien émue, à plusieurs titres, car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle poussa un gros soupir et chercha la position la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle l'eut trouvée, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon l'excitait du rivage et tendait à bout de bras le filet.
«—Courage, Mademoiselle Dieu vous voit!» lui cria-t-elle.
Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui était pieuse et pudique, fut gênée; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillât de larmes.
Enfin, saisissant à pincée le relief, elle l'abattit d'un coup sec, comme fait un maître d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second coup suffit à l'achèvement de l'œuvre. Les tristes débris creusèrent la gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon.
Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en regardant la blanche petite plaie de son ventre, souriait, soit du néant d'un endroit naguère si riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de ces femmes.
XIII
LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT SOUVENT LES SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES.
Revenons à l'affaire de Châteaubedeau.
Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut saisie d'un éclat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de Châteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M. de la Vallée-Chourie sous la main, dépêcha celui-ci aux nouvelles. La mère du coupable fut donc informée promptement et résolut de se montrer très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement qu'une chose, à savoir que son fils n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont elle eût été fière.
Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas l'événement, à sa façon. Marie Coquelière allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux; Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup de pied au derrière de Fleury pour lui apprendre à parler quand c'était l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en retard et, après un coup d'œil satisfait à son équipage, s'éloignait allègrement du côté des bois de Bourgueil.
Mme de Châteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses regrets et son désir de punir son fils sévèrement. Elle avait si peur qu'on ne la priât de retourner à sa terre, qu'elle se hâta d'indiquer elle-même le châtiment le plus pénible à l'amour-propre du jeune homme, et c'était de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir.
L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une petite pièce située tout en haut de la vieille tour du Nord, non point tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrières, d'aspect rébarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques huguenots.
Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le tenant par les poignets, car il eût envoyé promener toute autre personne, et à cette époque c'était une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il faut dire que Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu élevé, car elle eut beaucoup de mal à grimper jusqu'au haut de la tour, par un escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, la malheureuse, de marcher à reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa mère, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un véritable cul-de-plomb à traîner.
Tout le domestique mâle suivait pour prêter main-forte, le bon Fleury en tête, portant la main à son endroit meurtri, mais néanmoins goguenard, mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait à châtier, et traitant volontiers de «fameux luron» le page qui avait eu le front de tâter la peau de la marquise.
La porte de la geôle était munie d'un judas où tout le monde se haussa pour voir le prisonnier, dès que les gros verrous furent tirés. Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques pas de danse sur le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher par les meurtrières, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage, disposé contre la muraille une cruche à eau et un petit siège de bois à trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de donner à ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on déjeuna tranquillement, malgré l'absence du marquis et de Chourie partis pour la chasse.
On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frappé à la porte, vint prévenir la marquise que le jeune Châteaubedeau faisait un grand vacarme dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrières, à donner à croire qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres tombaient dans la cour des communs; l'une d'elles avait atteint à la tête un petit de Marie Coquelière qui braillait comme un damné dans l'enfer. Ces dames voulurent aussitôt voir le pauvre petit blessé et jouir en même temps du coup d'œil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord.
Marie Coquelière tenait entre ses jambes le moutard barbouillé de mûres jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatière et d'où sortaient sans répit des beuglements assourdissants. La mère prévoyante lui appliquait sur la tempe une pièce de deux sols fermement liée avec un mouchoir, dans le but d'empêcher la chair de se soulever en bosse.
L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, où tous les gens du château, abrités de leur mieux, étaient réunis et regardaient comme un prodige céleste la mince fente de muraille d'où s'échappaient, à intervalles presque égaux, des cailloux de la grosseur du poignet, lancés vigoureusement et qui, suivant une trajectoire invariable, frappaient les vitres des écuries, où l'on entendait les chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible de les secourir sous ce feu.
Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre, mieux valait un châtiment incomplet que les dégradations de ce forcené. Mme de Châteaubedeau joignait ses lamentations à celles du jeune Coquelière et envisageait avec angoisse la nécessité de hisser de nouveau jusque là-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point.
Fleury revint, un œil poché, les doigts en sang, un grand couteau pointu à la main. On crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en soufflant, qu'au contraire il avait arraché à celui-ci le présent couteau, moyennant lequel le «luron» dégradait un pan de muraille récemment restauré en petit appareil, lorsqu'on avait coiffé la tour d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier réduit à ses seules mains, on pouvait espérer la paix. Marie Coquelière pansa le pauvre Fleury. Et à mesure que l'on considérait les linges blancs dont s'enveloppaient les deux premières victimes de Châteaubedeau, une sorte de considération naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour, mettait tout le château en émoi.
On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,—dont je ne parle pas souvent parce que leur conduite privée me déplaît,—furent les premières dans l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse belle maman elle-même, à son corps défendant, y allèrent. On gravissait malaisément et une à une les marches étroites, peu éclairées, et les pieds enfonçaient dans la fiente des colombes, ou écrasaient comme des grains de millet les petites crottes desséchées des souris. Soudain l'une des deux belles-sœurs poussait un cri parce qu'elle avait touché un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait senti un baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas qui geignait parce que M. de Malitourne la pinçait, dans les sombres passages.
Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa malchance? Voilà-t-il pas qu'après que tout le monde eut mis l'œil au judas et contemplé Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart redescendaient faute d'intérêt, Châteaubedeau s'avise qu'il est épié par la grille traîtresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer un tour fameux qui demeure inscrit dans les mémoires. Il ne se frappe pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche à eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète ouverture.
C'était Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intriguée, captivée même, on peut le dire, et qu'elle s'était appliqué les deux mains en œillères, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour elle.
Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le spectacle, fut très surprise de la voir s'écarter du judas si vivement et la figure trempée comme une lessive. Précisément, la gouvernante venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant rien, disait-elle, que tirer de sa poche son étui à chapelet. Le liquide coulait en trois grosses larmes inégales et dorées, le long de la porte du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dépit, tamponnait à l'aide de son mouchoir sa gorge abondante, où de minces ruisselets charriaient la poudre.
«—Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'étui à chapelet.»
Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la trouva sur la figure humide et décomposée de la pauvre gouvernante. Quatre à quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui dégringole en spirale dans le colimaçon.