RENÉ BOYLESVE
LA MARCHANDE
DE PETITS PAINS
POUR LES CANARDS
NEUVIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
DU MÊME AUTEUR
| LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS | 1 | vol. |
| LES BAINS DE BADE | 1 | — |
| LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC | 1 | — |
| SAINTE-MARIE-DES-FLEURS | 1 | — |
| LE PARFUM DES ILES BORROMÉES | 1 | — |
| MADEMOISELLE CLOQUE | 1 | — |
| LA BECQUÉE | 1 | — |
| L'ENFANT A LA BALUSTRADE | 1 | — |
| LE BEL AVENIR | 1 | — |
| MON AMOUR | 1 | — |
| LE MEILLEUR AMI | 1 | — |
| LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE | 1 | — |
| MADELEINE JEUNE FEMME | 1 | — |
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1913, by CALMANN-LÉVY.
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY.
Il a été tiré de cet ouvrage
SOIXANTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE,
et
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
tous numérotés.
A
FERNAND VANDÉREM
LA
MARCHANDE DE PETITS PAINS
POUR LES CANARDS
Un abbé saute précipitamment dans une des barques amarrées au petit embarcadère du Lac, et le voilà qui se met à manier les avirons avec une remarquable gaucherie, et qui perd son chapeau, et qui heurte un canot ramenant plusieurs promeneurs; enfin, il pointe vers l'île en ramant à tour de bras. La scène a des allures de sauvetage. Plusieurs personnes semblent s'inquiéter. J'avise une marchande de petits pains qui se trouve là:
—Qu'est-ce qu'il y a donc?
—Oh! dit-elle… c'est monsieur l'abbé qui se fait du mauvais sang, rapport aux enfants qui sont allés dans l'île, à la buvette. D'ordinaire, ils m'achètent chacun deux gaufrettes, une madeleine, avec un verre de coco; mais les enfants, au jour d'aujourd'hui, y a plus moyen de les tenir, il faut qu'ils aillent au plus loin… Celui qu'est encore jeune, il peut courir après… Mais quand une fois l'âge est venu…
Je crois qu'elle s'apitoie sur le sort de l'abbé; mais c'est d'elle-même qu'elle m'entretient déjà. En quatre mots, je sais son histoire. Elle me dit:
—Je ne peux plus tenir sur les jambes; à soixante-cinq ans, si c'est pas malheureux! ma mère qu'en a quatre-vingt-sept, à l'heure qu'il est, et qui va et qui vient, droite comme les fûts de sapins!… Autrefois, je courais après le client: faut le lanciner; il a besoin de ça; autrement il ne s'arrête pas pour demander… Et en plus de ça, point d'estomac dans notre famille: c'est peut-être d'avoir été nourris au pain trempé dans de l'eau; huit enfants, monsieur, d'un père qui gagnait ses douze sous à la journée… Comment ça se fait-il que nous soyons encore huit de vivants?… Nous autres, nous sommes de l'Eure; monsieur connaît peut-être bien, tout près le château à monsieur le comte Baudru qu'est député à présent… même que monsieur Baudru a fait placer un de mes frères dans un grand restaurant comme plongeur… Ah! dame, c'est bien la moindre des choses: on vote pour lui… On s'en est donné du mal, la dernière fois, pour sa candidature contre monsieur Plateau, qu'ils l'appellent, un pur parisien, celui-là… Ah! malheur! ont-ils bu! ont-ils salivé!… Lequel des deux qu'était le meilleur? Baudru? Plateau? Après ça, voilà ce qu'il ne faut pas nous demander à nous autres, le pauvre monde… On vote pour celui-là qu'on croit qui réussira, pas vrai?… Des petits pains tout chauds, madame, mesdemoiselles! voulez-vous du pain pour les cygnes, les canards?… Faites excuse, monsieur, faut que je me déplace, voilà le garde qui s'approche à grands pas…
Elle trottine derrière une institutrice qui pousse devant elle trois fillettes; mais elle les perd, et revient vers l'entrée du sentier conduisant à l'embarcadère. Un homme y est déjà, avec un panier tout pareil au sien, garni de patisseries couleur de miel. Elle fronce les sourcils et passe devant lui en extirpant de ses mauvaises jambes tout le rendement possible. Je la rattrape:
—Hein? Il y a de la concurrence?…
—Ne m'en parlez pas, monsieur! Si ce n'est pas une calamité de voir là un homme valide venir faire le commerce où l'on a déjà tant de peine à tirer une malheureuse pièce de quarante sous, trois francs, les jours de beau temps encore—et ça n'est pas tous les jours!—C'est les protections, voyez-vous, monsieur; mais patience!… qui vivra verra… Le plus fort tuera le plus faible… Monsieur le comte Baudru est bien puissant… Oh! si seulement on était moins craintif!… Mais j'aperçois le brigadier, cette fois: il faut que je circule, bon gré mal gré, c'est le règlement… Mes pauvres jambes!… et quand on pense que ces messieurs, à l'hôpital, m'ont dit: «Dame, ma bonne femme, arrangez-vous pour rester assise, ou c'est la mort…» C'est des varices internes, je demande bien pardon du mot à monsieur, qui m'ont tenue couchée tout l'hiver… Y a pas huit jours encore, est-ce que je n'ai pas cru mon dernier quart d'heure venu?
—Mais, ne pouvez-vous obtenir la permission de vendre assise?
—C'est ça qu'il me faudrait, monsieur voit juste… Pardi, il m'arrive bien quelquefois de m'accroupir de lassitude, sur la bordure en fer, en guise de siège; songez donc, monsieur: depuis midi jusqu'à huit heures du soir à faire le pas gymnastique, mon panier d'un bras, ma cruche à coco de l'autre… Être assise, oui… J'ai bien un papier signé du médecin-chef… En le présentant au brigadier… Le brigadier n'est pas un mauvais homme; il «me cause bien», en passant, sans dureté… Je l'ai là, sur moi, mon papier…
—Eh bien! présentez-le: le brigadier vous fera asseoir!
—C'est bien ce que je me dis: faudra sans doute en venir là si je dois mourir de rester debout… Pardi, la vie, c'est pas qu'on y tienne… D'autres fois je me dis: voilà ma mère qui a quatre-vingt-sept ans; si je dois vivre aussi longtemps qu'elle, c'est-il pas de la lâcheté de s'asseoir à l'âge que j'ai?…
Le concurrent mâle a déjà dû «circuler» avec toute sa marchandise; ma bonne femme, qui ne cessait de guigner sa place, s'y reporte avec rapidité. Je mange une gaufrette pour me donner un prétexte à continuer la causerie qui m'intéresse: évidemment la marchande a une raison de ne pas demander la faveur d'être assise. Elle me dit:
—Ah! si le brigadier me permettait de m'asseoir là! C'est la bonne place…
—Fichtre!… vous allez bien! Mais vous garderiez, vous, assise, la meilleure place, tandis que les autres marchandes, même aux mauvais endroits, on les pourchasse!…
L'idée d'une inégalité ne la choque aucunement. Elle me dit:
—Si mon frère, le cadet, en finissait seulement d'obtenir de monsieur Baudru ce qu'il a en vue, je pourrais peut-être moi aussi me faire recommander de monsieur Baudru… Il a le bras long, à ce qu'ils disent.
—Ah! ah! monsieur Baudru vous obtiendrait d'être assise, et à la meilleure place!
—Si j'étais seulement recommandée au brigadier avant que je fasse ma demande, il y a tout à espérer… Pourquoi pas? Monsieur Baudru, tous mes frères ont voté pour lui comme un seul homme! C'est le tour du cadet à demander, à cette heure; mais il est craintif… Il a pourtant fait écrire, depuis six mois, une fois, deux fois, trois fois. On est sans réponse… Ah! ça n'est pas qu'on soit dans l'inquiétude: monsieur Baudru est un honnête homme; il nous doit ça. Il ne lésinera pas: on l'a nommé.
—Que désire donc votre frère cadet?
—Être placé dans le Bois, pardi, monsieur! Pourquoi donc pas lui aussi bien qu'un autre?
—Et qu'est-ce qu'il fait pour le moment?
—Il attend… Pardi, il aurait bien trouvé du travail au pays; mais, établi là-bas, ça n'est pas un bon moyen pour obtenir ici… Voilà de ça bientôt un an, depuis l'élection de monsieur Baudru, tout juste, que le malheureux garçon est sans place. Où est-ce qu'il était auparavant? Il était au chemin de fer, monsieur; la compagnie l'a mis à pied sous prétexte qu'il s'était trop occupé de politique… Jugez ça, monsieur: faut-il élire un député? faut-il point? et si c'est pas les bons qui s'en occupent, faut-il donc laisser la place aux ennemis du pays?…
—«Aux ennemis du pays!…» vous arrangez bien ce pauvre Plateau: je le connais, savez-vous; c'est un ancien camarade à moi…
—C'est-il vrai Dieu possible, monsieur, que vous connaîtriez monsieur Plateau! On a dit de lui tant de mal!
—Il a quatre petits enfants qui viennent par ici tous les jours; ils sont peut-être de vos clients; lui-même, souvent les accompagne; il a dû vous parler en passant; il n'est pas fier.
Elle tombe assise sur les arceaux de fer de la bordure, relève ses lunettes sur son front; abandonne à terre son panier, sa cruche à coco. Si monsieur Plateau avait été élu, elle aurait pu lui parler tous les jours!… parler à son député!… Sa cervelle chavire.
—Voyez ce que c'est que le pauvre monde, dit-elle: où voulez-vous qu'il aille se renseigner sur celui qui est le bon, sur celui qui est le mauvais?
—Mais je ne dis pas que monsieur Baudru, votre député, soit mauvais; je dis que je connais Plateau, qu'il passe ici tous les jours.
—Oui, oui; vous ne dites pas… vous dites… C'est entendu!… N'empêche que nous autres, avec monsieur Baudru, voilà près de douze mois qu'on attend, le bec dans l'eau, après une place pour mon frère cadet!…
—Mais, qui vous dit, ma pauvre bonne femme, que monsieur Baudru peut disposer ainsi d'une place? et d'une place au Bois-de-Boulogne qui relève de la Ville?
—De la Ville, c'est bien ça; mais, à en croire les on-dit, chez nous, monsieur Baudru serait un homme qui fait la pluie et le beau temps…
—C'est beaucoup dire!
—Oh! tenez, monsieur, j'en aurai le cœur net, puisque je vois bien que vous en savez long sur les uns et sur les autres, et vous avez la franchise peinte sur la figure; j'ai bien entendu dire aussi contre monsieur Baudru… allez!… Il y a un cocher de remise, nommé Grincet, qui ne s'en prive pas… Voyons! c'est-il vrai, oui ou non: il y en a qui vont jusqu'à soutenir qu'il n'est pas républicain!…
Elle prononce le mot «républicain» d'une voix assourdie et comme s'il s'agissait d'un terme fatidique, surtout propre à ouvrir toutes les portes. Je me tais. Elle reprend, très anxieuse:
—Il y en a qui disent qu'il est républicain, d'autres qui soutiennent qu'il ne l'était que sur ses affiches: allez donc voir, nous autres, le pauvre monde, à qui croire là-dedans?
—Mais, je ne sais pas plus que vous ce qu'est en réalité monsieur Baudru: sans voter avec le gouvernement…
—Il ne vote pas avec!… Il n'est pas du côté du gouvernement!… Voilà bien ce que je m'étais laissé dire!… Et comment être prévenus de ça, nous autres? moi qui ne vois quasiment point de mes yeux à lire l'imprimé, et mon frère qui n'achète point de journal de peur d'être vu par un mouchard en train de lire celui qu'il ne faut pas!…
Elle se relève; le sang lui monte au visage; elle rajuste ses lunettes, se flanque de son panier et de sa cruche de coco; et elle vocifère:
—C'est donc ça, qu'il ne fait rien pour nous: pardi! il n'est pas du côté du manche!… Ah! Grincet avait raison de dire à mon frère cadet: «Mon vieux, tu peux te taper avec La baudruche!…»
Et elle ajoute:
—Alors, pourquoi qu'ils l'ont élu, s'il n'est pas puissant?…
Deux fillettes ont puisé à même le panier pendant que la marchande parlait; la fräulein demande un «ferre de gogo»; la bonne femme les comble de politesses, de saluts, de mots sucrés, veut leur faire accepter une demi-tablette de chocolat par-dessus le marché. Quand elles sont parties, elle me dit:
—Ça ne serait pas les demoiselles à monsieur Plateau, par hasard?
—Non.
L'abbé revient avec les deux jeunes gens qui tiennent eux-mêmes les avirons, cette fois, plus adroitement que leur précepteur. La marchande sur ses mauvaises jambes se précipite vers l'embarcadère en même temps que deux de ses collègues plus agiles; les gamins, impitoyables, qui, en virant, ont été témoins du match des marchandes, jettent quatre sous dans le panier de celle qui est arrivée bonne première.
Le soir tombe en peignant de rose les beaux troncs rectilignes des pins; contre le miroir étincelant du lac, je vois la silhouette affaissée de ma vieille, qui me paraît agrandie de tout ce qu'elle signifie à mes yeux, depuis le dernier quart d'heure écoulé: confiance éperdue, espoir insensé, candeur du «pauvre monde».
LE GARDIEN DES CHANTIERS
Chaque soir, quand la nuit tombait, avant de me décider à allumer la lampe, je n'avais qu'à mettre le nez à la fenêtre: j'étais sûr de voir poindre vers la rue du Bouquet-d'Auteuil le vieux gardien de chantiers et son chien. Il ne passe à cette heure-là presque personne, et le bonhomme et son chien, réguliers comme la chute du jour, avançant doucement avec l'ombre dans la ruelle silencieuse, étaient devenus pour moi comme une personnification du soir qui vient à pas de loup, on ne sait pas d'où.
Je savais bien où ils allaient. A cinquante pas de chez moi, un immeuble était en construction. Le gardien arrive au moment où les ouvriers vont quitter le chantier; c'est lui qui pose sur la palissade la porte mobile, facile à enlever d'un coup d'épaule, mais qui constitue, en vertu d'une fiction, l'inviolable clôture, et communique à toute velléité d'entrée incongrue la qualité d'effraction. Le gardien est muni d'un revolver, et il doit posséder un chien capable d'annoncer et de réprimer une tentative d'escalade: dans les limites du domaine confié à leur vigilance, les gardiens de chantiers exercent les droits de propriétaires. Ce sont de pauvres bougres généralement incapables de travail et à qui des certificats de bonne vie et mœurs ont procuré l'avantage de passer les nuits à la fraîcheur des moellons et des plâtres, moyennant une rétribution de trois francs.
La construction avait commencé à l'automne. Les jours étant assez longs encore, je voyais mon bonhomme assis derrière sa palissade à claire-voie, à côté de son fidèle chien; et aussi longtemps qu'une lueur crépusculaire tombait du ciel, il lisait attentivement des paperasses. J'avais envie de faire sa connaissance.
Un soir, je me permis de couper sa lecture:
—Eh bien, mes compliments!… vous avez de bons yeux…
Le chien bondit, hérissa son échine et m'assourdit de ses aboiements. C'était un braque à poil roux, jeune, un assez beau chien; son maître l'apaisa en lui prodiguant, avec douceur et même avec une tendresse touchante, le nom de «Baladin». Je répétai, moi aussi: «Baladin!… Allons, tout beau, Baladin!»
—Ah! ah! dis-je au bonhomme, il s'appelle Baladin?
Le vieux parut me savoir gré de lui parler de son compagnon. Dans ce premier entretien, il ne fut question que de Baladin. Un chien de deux ans et demi, de bonne garde,—j'en avais bien la preuve!—et «amical», avec cela, «friand», par exemple! Il fallait l'avoir à l'œil en passant «devant chez les restaurateurs». Il le tenait d'une fruitière de la rue Lepic qui l'allait noyer, encore aveugle, sur le pas de sa porte, dans un arrosoir. Il l'avait eu pour rien: la peine de le prendre en passant; mais le lait que le cabot lui avait coûté, pour remplacer la mère, c'était un prix! Il l'avait payé, son chien, en somme, disait-il, et, à cause de cela, il le sentait mieux à lui.
La seconde fois, ce fut à ce brave animal que je m'adressai tout d'abord:
—Ah! ah! bonsoir, Baladin!… Comment vas-tu, mon vieux Baladin?
Et je dis au gardien:
—C'est un ami, n'est-ce pas? Avec un chien on n'est pas seul…
Le vieux abandonna lentement ses papiers et me dit:
—Sans lui, c'est la vérité, la vie me serait moins gentille.
Je ne pus me retenir de sourire à cette épithète de «gentille» accolée à la vie d'un miséreux de soixante-dix ans réduit à veiller la nuit dans les plâtras. Mais il sortait de l'hôpital, où il avait bien cru laisser sa peau, et la lumière du jour, et la «belle étoile», comme il disait, et qu'il devait, en effet, connaître, l'invitaient à prendre tout en beau. Il avait redouté, en outre, d'être obligé d'aller garder un chantier à Saint-Denis, où les vols sont fréquents, où il avait dû faire feu, une nuit. «Ce n'est pas pour moi que je crains», disait-il; et, regardant son chien avec amour: «Voilà de ça huit ans, ils m'en ont étranglé un, nommé Finaud.» Au contraire, il appréciait Passy, tranquille, son air salubre et son eau excellente; depuis six semaines qu'il y veillait, sa santé s'était rétablie.
—Et puis, vous habitez sans doute le voisinage?
Non, non! Il habitait Ménilmontant; il faisait le trajet à pied, deux fois par jour, avec Baladin. La distance était pour lui peu de chose; il s'agissait de partir à temps. «Il est vrai, ajoutait-il, qu'il y a la chaussure… Mais jusqu'ici, pour être juste, je n'en ai pas manqué.»
—Quand donc mangez-vous? Je ne vous vois point faire votre petit fricot…
Il attendait pour cela que la nuit fût venue; il allumait des «brindilles» qui l'éclairaient bien suffisamment en réchauffant sa soupe, mais il utilisait le jour, jusqu'à la dernière lueur, pour la lecture. Il s'instruisait. Je lui avais vu entre les mains des journaux. Sa logeuse lui donnait L'Humanité; une certaine comtesse, dont il avait gardé l'hôtel lui faisait remettre La Croix par son concierge; la contradiction entre les idées de ces feuilles lui échappait, ou il ne faisait allusion à ce désaccord qu'avec un certain dédain; dans les journaux, quels qu'ils fussent, il cherchait des faits divers, et il leur préférait de beaucoup les fascicules d'une publication sur l'astronomie. L'astronomie était son affaire; voilà un sujet qui lui plaisait. «Ça n'est pas mesquin, disait-il, et puis ça porte l'homme à penser…» Il choisissait ses termes; il avait, comme certaines gens du peuple, la coquetterie du beau langage. Pour le moment, les jours s'écourtaient; il ne pouvait consacrer que peu de temps à sa lecture. J'avais remarqué qu'il possédait une petite lampe:
—Par économie, me dit-il, je n'allume que contraint et forcé; d'ailleurs, il faut compter avec ces canailles de courants d'air…
Ce bon vieux me gagnait tout à fait. Pour n'avoir pas l'air ému, je lui adressai une question banale:
—Comment vous appelez-vous?
—Loriot, Henri-Théodore-Auguste…
Et, selon l'habitude des pauvres, il porta aussitôt la main à la poche intérieure de sa veste, afin d'«exhiber ses papiers». Je protestai: je ne demandais son nom que pour savoir comment l'appeler tant qu'il serait mon voisin. Mais il n'était pas homme à interrompre un geste commencé; je dus lire.
—Tiens! vous êtes médaillé militaire?
Il secoua la tête:
—Oh! oh!… Solferino, ça ne me rajeunit pas!
Pour me raconter son histoire, il donna le coup d'épaule à la porte mobile, car il n'était pas à l'aise pour me parler à travers la claire-voie, et il s'avança dans la rue encore obscure, jusque sous le quinquet allumé qui signalait le chantier. Il avait une figure assez fine, des cheveux blancs et drus, coupés ras, un œil intelligent, avec je ne sais quoi de jeune ou de timide qui me déconcertait un peu. Deux choses me gênaient en lui, qui n'en faisaient peut-être qu'une: ce regard, si vif pourtant, et qui, je ne sais pourquoi, me donnait l'idée de quelque étoile à l'éclat brouillé par un tumulte atmosphérique, et l'obstination à me parler la tête découverte, avec une déférence exagérée. J'avais remarqué aussi qu'il cirait les chaussures du maître compagnon et se montrait serviable aux maçons même. Le moindre goujat le traitait de haut. Cependant tout, en lui, marquait qu'il n'avait pas passé sa vie dans une situation inférieure.
En effet, il m'apprit qu'il avait eu de beaux jours; il avait été entrepreneur, concessionnaire de la Ville. «C'était un temps, disait-il, où l'on ne brassait pas les affaires aussi en grand qu'aujourd'hui, mais où il y avait plus d'honneur dans les traités…» Un moment était venu où plus de «malice» était nécessaire; il confessait son défaut: il manquait de méfiance; il ne se tenait pas sur le «qui vive!» On avait dû l'étriller ferme. Il disait tout à coup: «mes malheurs», sans les spécifier davantage. «C'était un temps, disait-il encore, où l'on ne se relevait pas aussi effrontément qu'aujourd'hui…»
Son besoin de se confier était évident, mais il avait une peur de chien battu qu'on abusât de sa confiance. Bien des soirs, il me parla de «ses malheurs» avant de me confesser qu'il avait fait faillite. Et la sueur lui perlait au front, au moment où il prononça ce mot, et il regardait autour de nous comme un animal aux abois, comme s'il eût craint que Baladin lui-même n'allât aboyer le déshonneur de son maître.
Il avait une telle foi en la tare que certains mots comportent, qu'il traînait depuis l'événement son existence comme un galérien marqué au fer; il acceptait le mépris des hommes et trouvait que la vie était encore «gentille» de permettre à un failli non réhabilité de contempler, la nuit, les étoiles, et de faire deux fois par jour, et sans manquer de chaussures, le trajet de Ménilmontant à Passy, en compagnie d'un chien «amical».
*
* *
Un soir d'hiver, le père Loriot, par extraordinaire, n'arriva pas à l'heure. De ma fenêtre, j'explorai la rue, et de droite et de gauche; l'apparition quotidienne de mon pauvre vieux et de son chien Baladin me manquait; les becs de gaz s'allumaient; les maçons quittaient le chantier; je vis le maître compagnon faire comme moi, les mains en lunette d'approche, vers la rue du Bouquet-d'Auteuil. La curiosité me prit, un peu d'inquiétude aussi, et je descendis dans la rue, simulant la flânerie, pour avoir le droit de dire au maître compagnon:
—Le gardien est en retard…
—Sacré vieux traînard! dit le maître compagnon, en voilà un qui ne se soucie pas que je manque mon train des Moulineaux!…
—Ah! osai-je observer, c'est qu'il ne prend pas le train, lui…
Le maître compagnon eut un sourire: il me jugeait «original» et un peu «rigolo» parce que je m'intéressais à son gardien de nuit. Il dit, haussant l'épaule:
—C'est quelqu'un qui lui aura joué encore une de ces bonnes farces, histoire de plaisanter: le vieux est sans défense…
—C'est un bien brave homme, obligeant, ponctuel, pas veinard, et point sot, ma foi: j'ai plaisir à bavarder avec lui…
Le maître compagnon se mit à se tordre, puis, soudain sérieux, il me regarda de biais, se demandant si je me moquais de lui.
Mais, à ce moment, nous vîmes, sous le premier bec de gaz, notre père Loriot arriver, clopin-clopant, tricotant des guiboles et tirant au bout d'une ficelle quelque chose comme un paquet. Il était hors d'haleine; il n'avait point son Baladin avec lui: ce qu'il tirait était un sale chien barbet. Il nous aborda avec sa politesse ordinaire, chapeau bas, balbutiant des paroles d'excuses, tout en se précipitant à l'intérieur du bâtiment pour cirer les chaussures du maître compagnon. Celui-ci l'arrêta rudement:
—Inutile, j'ai fait votre ouvrage… Qu'est-ce qu'est donc arrivé avec votre chien?
Mais, sans attendre la réponse, le maître compagnon prenait sa course vers la gare afin d'attraper son train.
Et le pauvre bonhomme demeurait là, tirant toujours par la corde l'affreux barbet qui voulait s'enfuir, et tenant son chapeau à la main.
—Mais couvrez-vous donc, sacrebleu! vous allez attraper la mort.
Le froid piquait, et le vieux avait tant trotté dans sa journée que la sueur lui ruisselait sur les tempes. Je pénétrai avec lui dans le chantier pour qu'il se mît au moins à l'abri. Aussitôt sous un toit, il ôta encore son chapeau. Il avait envie de parler, mais l'émotion, la fatigue l'étranglaient, et, sans doute aussi, une sorte de prudence excessive, comme son humilité vis-à-vis de tous. Je lui dis:
—On vous a volé votre chien?
—Je n'accuse personne, dit-il; il y a sans doute plus pauvre que moi…
—Plus pauvre, ce n'est pas une raison pour vous prendre votre chien, que diable!… Mais comment un chien de la force de Baladin ne s'est-il pas défendu?
—L'animal a son faible, comme l'homme: Baladin, monsieur, c'était un chien à se laisser séduire par la gourmandise…
—Les traiteurs, le long de votre trajet?… Mais ne pouvez-vous faire une enquête dans les gargotes?
—Ce n'est pas les traiteurs qui m'ont pris Baladin.
—Mais on dirait que vous savez qui vous l'a pris…
—Je n'accuse personne… Ah! si j'avais seulement vingt années de moins, et si je n'avais pas eu mes malheurs!…
—Père Loriot, vous savez qui vous a pris Baladin!
Ah! le satané bonhomme, avec sa circonspection et sa servilité, qu'il était donc agaçant aussi! Il détourna la conversation et me parla du barbet qu'il était allé acheter aux Batignolles, pour trois francs; encore le chien avait-il la gale.
Sur le cas de Baladin, il désirait ne pas s'étendre.
Cela, c'était tout de même un peu fort! Être aplati au point de se laisser voler, sans murmurer, son dernier bien, son seul ami, son chien Baladin! Ah! c'est à moi que la moutarde montait au nez. C'est moi qui voulais revoir Baladin! Nous faillîmes nous fâcher. J'offrais au père Loriot de prendre l'affaire en main; je me faisais fort de lui avoir son chien. Et puis, sacré tonnerre! je l'aimais, moi, ce Baladin; et si lui, Loriot, ne tenait pas plus que cela à son chien, c'est qu'il n'était qu'un rien du tout! Je le lui dis à la face. Mais le père Loriot se laissait maltraiter par moi comme par les maçons: qu'il ne fût qu'un rien du tout, il y avait beau temps qu'on l'obligeait à le croire!…
Nous ne parlions plus de Baladin; le barbet se familiarisait; on traitait sa maladie; mais quand le bonhomme regardait cet avorton de roquet galeux, je croyais voir un nuage de poussière ternir ses yeux encore jeunes, et je devinais qu'une douleur muette, un regret ineffaçable, un deuil profond du cœur, minaient à la dérobée le pauvre vieux gardien. Il dépérissait et fondait comme un bonhomme de neige. Tout ce qui lui restait d'innocent et de puéril se fanait. Jamais il n'atteindrait les longs jours qui lui devaient permettre de reprendre ses fascicules d'astronomie! Sans doute, les courants d'air étaient moins vifs sur la lumière de la petite lampe, car l'immeuble avançait, mais les soins du barbet absorbaient les économies du père Loriot, et, pis que cela, je crois qu'il n'avait plus envie de lire…
*
* *
Il disparut, lui aussi, comme Baladin.
Un soir, je vis apparaître, au bout de la rue, un autre vieux dépenaillé, et un autre chien; ils s'arrêtèrent au chantier, à côté de chez moi. Me voilà aussitôt dans la rue. J'interroge le maître compagnon, qui n'avait jamais compris que je pusse avoir du goût pour le père Loriot.
—Eh bien, dit-il, quoi? on n'est pas éternel!
En rentrant chez lui, ce matin, le père Loriot avait piqué son attaque.
Je me tus pour n'avoir pas l'air ridicule, car mes yeux se mouillaient. Et j'avais envie de dire: «Le pauvre vieux!… le pauvre vieux!…»
Le maître compagnon parlait:
—Heureusement que la logeuse a eu le nez de m'avertir à temps sur le chantier; sans quoi, qui c'est qu'aurait été de faction, cette nuit? C'est Bibi!
Et il riait bruyamment d'avoir échappé à une telle corvée. Je voulus tout de même dire un mot du père Loriot:
—Pour moi, le bonhomme s'est rongé du regret de son chien… sans compter que sous ce vol il y a un mystère…
Le maître compagnon haussa une épaule et dit, dédaigneusement, en allant prendre son train des Moulineaux:
—Celui-là qu'a volé le chien au père Loriot… le père Loriot savait bien qui c'est, et son adresse, et tout: seulement, c'est quelqu'un qu'avait sans cesse la menace à la bouche de révéler aux architèques et entrepreneurs que le vieux avait fait de mauvaises affaires…
MESDAMES DESBLOUZE
Je viens d'apprendre, par un journal local, la mort de mademoiselle Radegonde de Saint-Quenain, à Poitiers, et je me souviens que, lorsque j'étais élève des Pères, je passais mes jours de «sortie» chez madame de Saint-Quenain, rue du Gervis-Vert, en compagnie de Radegonde qui devait être âgée de vingt à vingt-quatre ans quand j'en avais de douze à seize, comme son frère Raoul, mon camarade de classe. Je revois cette maison de la rue du Gervis-Vert, à droite, en venant de la rue d'Orléans, un peu passé la tourelle à pignon… On descendait trois marches, et madame de Saint-Quenain nous recommandait de nous essuyer les pieds; l'entrée, étroite et longue, était obscure, ne prenant jour qu'à l'autre extrémité, sur le jardin, par une porte à vitres de couleurs du plus discordant assemblage. Raoul, aussitôt dans ce couloir, s'adonnait à un grand tapage, autant pour faire enrager sa sœur Radegonde et la voir, par la porte entre-bâillée du salon, les mains sur les oreilles, le «pif» en avant, disait-il, que pour annoncer notre présence aux dames Desblouze qui habitaient le second étage. Les dames Desblouze ne répondaient pas à ce vacarme, car elles étaient d'une discrétion extrême. Alors nous filions au jardin et lancions du sable, des mottes de terre, voire de petits cailloux contre les fenêtres du second, jusqu'à ce que se montrât, sinon madame Desblouze, la mère, du moins sa fille Armande.
Armande apparaissait, derrière la vitre si c'était l'hiver, ou en s'accoudant à la barre d'appui, si la température le permettait; et, invariablement, en même temps que nous recevions son sourire de bon accueil, nous l'entendions, ou bien nous voyions ses lèvres articuler: «Oh! les vilains!… oh! les vilains garçons!…»
*
* *
Les dames Desblouze étaient deux pauvres femmes très malheureuses. Nous savions qu'elles avaient eu leur fortune engloutie dans un désastre financier qui venait de ruiner beaucoup d'honnêtes gens; à la suite de quoi M. Desblouze était mort. De plus, madame Desblouze se trouvait affligée d'une maladie, nous ne savions laquelle, qui nécessitait une opération dont les frais plus que la chose elle-même la terrorisaient. La mère et la fille restaient presque sans ressources; un parent, habitant Paris, dont elles parlaient souvent, avait promis de «faire quelque chose» pour Armande au moment de son mariage; mais Armande, du même âge à peu près que Radegonde, et quoique beaucoup plus jolie qu'elle, ne se mariait toujours pas.
Armande et sa mère ne recevaient pas tout à fait l'hospitalité de madame de Saint-Quenain, mais elles étaient logées chez elle à meilleur compte que nulle part et elles ne se trouvaient ni aussi isolées ni aussi humiliées qu'elles l'eussent été dans un appartement correspondant à leurs ressources, et, comme madame Desblouze se plaisait à le répéter, elles jouissaient de la vue sur le jardin.
Ce jardin se composait d'une bande de terre large comme la maison, ce qui n'était guère, longue trois fois autant, et qu'emprisonnaient de hauts murs; ses allées, en ligne droite, étaient garnies, comme celles de tout jardin qui se respecte, de ces petits galets roulants qui préservent de la boue et exaspèrent le pied des promeneurs; un cordon de buis bordait quelques-unes d'entre elles, d'autres étaient séparées des plates-bandes par des touffes ou «bouillées» d'oseille où se dissimulait une tortue nommée Amalazonte, charme de cet endroit.
Madame Desblouze ne disait-elle pas qu'une de ses «distractions» consistait à suivre, de sa fenêtre, à l'aide d'une lorgnette de théâtre, ancienne et sans emploi, les lents déplacements d'Amalazonte?… Au bout du jardin était une tonnelle avec un banc de bois et une statuette de Notre-Dame de Lourdes dans une niche en fer blanc. Les heures tombaient dans cet enclos du haut de la cloche des Frères des Écoles chrétiennes dont l'Établissement était situé dans le voisinage, et le brusque éclat des récréations, à intervalles réguliers, déchirait la quiétude.
Ce jardin, que nous ne voyions qu'aux jours de congé, nous semblait magnifique et l'asile de la gaieté et du bonheur.
Je me souviens qu'un jour, à peine franchie la porte du collège, dans la vieille rue des Feuillantines, madame de Saint-Quenain nous dit:
—Ce n'est pas moi qui vous reconduirai ce soir, mes enfants; l'abbé Dardennois a bien voulu se charger de venir vous prendre à la maison…
—Ah!
Madame de Saint-Quenain prit une figure singulière où il y avait de la joie secrète et du mystère.
—Ces demoiselles vont en soirée, dit-elle, je dois les accompagner.
Tout ce que nous pûmes tirer d'elle jusqu'à mi-chemin, fut que la soirée avait lieu chez madame de Porcheton, que c'était une réunion tout intime, mais que néanmoins ces demoiselles étaient sens dessus dessous à cause de leur toilette.
—Je vois ça, dit Raoul, on va leur présenter un type.
—Un type! s'écria madame de Saint-Quenain; mon enfant, tu ne respectes rien; en outre je te trouve indiscret.
—Mais pour laquelle est-ce? demanda Raoul, qui ne se laissait pas décontenancer.
—Je ne te comprends pas.
—Je dis, maman: «pour laquelle est-ce?» Est-ce Radegonde qui aurait enfin trouvé une poire?
—Allons, Raoul, assez! je te prie. Tu as un esprit déplorable et un langage qui me fait honte.
La vérité, nous la connûmes aussitôt arrivés à la maison. C'était chez madame Desblouze que l'on s'occupait des toilettes. Nous y fûmes en quatre enjambées. Tout le petit appartement n'était qu'un atelier de couture. Madame Desblouze et sa fille, qui coupaient et cousaient elles-mêmes leurs robes, avaient acquis une grande adresse, et Radegonde aussi bien que madame de Saint-Quenain en usaient. Pour le moment, les dames Desblouze étaient à genoux, les lèvres hérissées d'épingles qu'elles piquaient à l'envi au bas d'une robe, du bleu ciel le plus tendre, d'où émergeait une Radegonde méconnaissable et les bras nus. Ce détail, dont on s'aperçut aussitôt que nous fûmes entrés, fit pousser des cris aux trois femmes, et l'on s'empressa de couvrir d'une serviette les bras de Radegonde où j'avais eu toutefois le temps de discerner une peau rougeaude et grenue. A part cela et son nez long, mademoiselle de Saint-Quenain était passable. Elle ne dissimulait point une grande agitation, elle bavardait, riait, criait, faisait aujourd'hui beaucoup plus de bruit que son frère.
Elle nous dit que madame de Saint-Quenain la croyait ignorante de ce qui se tramait, mais que le secret avait été dévoilé par Suzanne de Porcheton qui accompagnait sa mère lorsque l'entrevue s'était décidée. Madame de Saint-Quenain avait fourni le chiffre de la dot et tous les tenants et aboutissants, «jusqu'à l'âge», disait bravement Radegonde en éclatant de rire. C'était une soirée organisée strictement pour elle. «Soyez sans crainte, avait dit madame de Porcheton, je n'inviterai pas une jeune fille qui puisse lui nuire;… d'ailleurs…»
—Mais! fîmes-nous, Raoul et moi, d'un seul élan, et Armande?…
Armande sourit mélancoliquement; sa mère hocha la tête et dit:
—Armande est garantie par le chiffre de sa dot… qu'on ne m'entendra jamais prononcer, dit-elle, avec un sourire délicat, charmant, qui révélait combien elle avait dû être jolie, combien sa fille lui ressemblait, et quelle devait être, à toutes les deux, leur secrète douleur.
Elle ajouta:
—C'est madame de Saint-Quenain qui a eu la gentillesse d'exiger qu'Armande accompagne son amie.
—Oh! dit aussitôt Radegonde, je ne serais jamais allée à cette soirée sans Armande!
Raoul, esprit positif, s'informa:
—Mais, le type?…
—D'abord je te prie de ne pas l'appeler comme le premier venu, il paraît que c'est un monsieur tout à fait bien.
—Un prince?…
—Des princes, on t'en souhaite!… Il est d'excellente famille, et gagne, dit-on, beaucoup d'argent.
—Ce qui veut dire qu'il s'appelle Tartempion, qu'il n'a pas le rond et qu'il fait des affaires louches…
—Oh! tiens, tu es exaspérant! et puis fais-moi le plaisir de descendre: ce n'est pas la place des garçons là où il y a une jeune fille qui essaie!…
Elle piétinait; la serviette se déplaça, et nous revîmes son bras grenu.
Ce fut une bien amusante journée. On était un peu contraints en présence de madame de Saint-Quenain qui n'admettait pas la plaisanterie, mais on se rattrapait dès qu'elle avait le dos tourné. Raoul disait à sa sœur:
—Tu quittes la maison, comme de juste, et ça se trouve joliment bien: où est-ce que j'aurais logé, moi, l'année prochaine, quand je vais être étudiant? Je prends ta chambre comme cabinet de travail.
—Tu prendras ce qu'il te plaira, je m'en moque… Et d'abord, mon bonhomme, rien n'affirme que tu seras étudiant l'an prochain: il y a un examen à passer…
—Ni que, toi, tu seras mariée, ma vieille: tu passes ton examen ce soir!…
Le soir, nous tremblions que l'abbé Dardennois ne vînt nous prendre avant que nous n'eussions vu ces demoiselles entièrement parées. Elles furent en avance, heureusement, car elles avaient passé tout le jour à se coiffer et pomponner. Cet animal de Raoul était assommant; il voulait à toute force me faire dire laquelle des deux je préférais. Et je me souviens à ce propos que j'éprouvais une impression singulière et qui m'étonnait: je savais bien, depuis longtemps, que je préférais Armande, qu'elle était cent fois mieux que Radegonde, et je regardais ses bras dont la peau était si fine et si pure; mais pour Radegonde avaient été tous les frais; Radegonde avait des boucles dans la chevelure, un petit décolleté, et une des robes de Peau-d'Ane, tandis que la pauvre Armande Desblouze pouvait vraiment passer pour sa demoiselle de compagnie: je crois que j'ai partagé ce soir-là le sentiment général,—celui de madame de Saint-Quenain qui n'avait pas l'ombre d'un doute sur la supériorité de sa fille; celui de Radegonde; celui de la bonne madame Desblouze dépourvue de toute arrière-pensée; celui d'Armande elle-même, en extase devant son amie et devant la robe, son propre ouvrage; celui de Clarisse, la cuisinière, qui joignait les mains d'attendrissement en regardant sa jeune maîtresse.—Raoul, lui, était de parti pris. Ma conviction fut que mademoiselle de Saint-Quenain était la plus belle.
Lorsque l'abbé sonna, Radegonde s'enfuit comme si elle eût été le diable.
*
* *
Aussitôt au collège, il va sans dire que nous n'eûmes aucun souci du résultat de la soirée. Raoul, à cause de son tempérament indiscipliné, était condamné à l'internat le plus sévère, tout comme les élèves dont les familles habitaient au loin. Pour qu'il vît sa mère dans le courant du mois, il fallait une circonstance extraordinaire: que madame de Saint-Quenain fût appelée parce que son fils avait commis quelque insigne sottise, ou que lui-même lui donnât l'alarme, sachant qu'elle ne venait jamais au parloir sans être munie d'une livre ou deux de chocolat. Mais, pour le jour de l'An, je devais prendre mes cinq jours de vacances rue du Gervis-Vert; on me ramenait seulement le soir coucher au collège. Et nous trouvâmes la maison bouleversée.
Mesdames de Saint-Quenain faisaient des têtes longues et jaunes, affreuses à voir; elles recommandèrent à Raoul de leur épargner ses habituels cris d'animaux.
—Mais pour avertir le second?…
—Il faut laisser le second en paix.
Oh! oh! cela était dit sur un certain ton qui n'admettait aucune réplique et qui nous avertissait suffisamment qu'il y avait du froid avec les dames Desblouze. Événement inouï, presque invraisemblable.
Le souvenir de la soirée nous revint. Mais, sur la soirée, motus! Impossible d'arracher là-dessus une parole ni à madame de Saint-Quenain, ni à Radegonde.
Cependant Radegonde, c'était très apparent, enrageait de l'envie de parler. Dans l'après-midi, au retour d'une promenade au jardin de Blossac, après avoir échangé avec madame de Porcheton, à la porte du pâtissier, quelques mots qui nous parurent d'une sécheresse inaccoutumée, et pendant que madame de Saint-Quenain était à la caisse, Radegonde dit à son frère:
—Tu sais que l'histoire de la présentation, c'était une plaisanterie…
—Une plaisanterie?…
—Oui. Tu avais voulu me faire parler; moi, j'ai voulu me payer ta tête…
Elle allongeait son «pif», en disant cela, et elle faisait des yeux de mouton coupé de son troupeau. Elle n'était pas belle, pour le moment, Radegonde!
—Ah! tu as voulu te payer ma tête!… dit Raoul. Et ta toilette, c'était pour le roi de Prusse? Et la brouille avec les Desblouze et avec les Porcheton, c'est une plaisanterie?… Moi, dit-il, on ne me la fait pas: je sais ce qui s'est passé.
—Tu sais?… comment?… par qui?…
—Ça y est! Tu vois bien que tu es prise, ma pauvre fille.
Elle n'était pas difficile à prendre. Raoul me pinça le bras pour avoir un témoin bien éveillé, et me dit:
—Regarde un peu la tête que va faire ma chère sœur.
Et, se penchant à son oreille et m'obligeant à entendre, il lui dit:
—Ce n'est pas toi qui as fait la conquête du monsieur, c'est Armande.
Radegonde devint rouge comme une brique. Son frère fit:
—Ksss!… Ksss!…
D'un mouvement instinctif et puéril, cette grande fille allait se réfugier dans le giron maternel, mais madame de Saint-Quenain comptait sa monnaie, et, l'opération achevée, nous poussa dehors.
Ces dames nous faisaient toujours marcher en avant, de peur que notre tenue dans la rue fût défectueuse, et elles préféraient suivre à trois pas en arrière notre allure folle, plutôt que de nous exposer à commettre dans leur dos quelque excentricité. De temps en temps, exténuées, l'une ou l'autre nous criait halte.
Madame de Saint-Quenain avait encore plusieurs courses à faire rue du Commerce; nous pataugions dans la boue entre des boutiques éclairées, foisonnant de victuailles; nous croisions de nos camarades, comme nous en casquette à bande de velours violet; nous saluions tous les prêtres; l'idée des vacances nous possédait et tournait pour nous la moindre chose en sujet d'allégresse.
A la première station, madame de Saint-Quenain, d'un ton à nous casser les jambes:
—J'aurai un entretien avec vous, en rentrant.
Et cela même nous amusa. Ce qui comblait Raoul de joie, c'est que sa sœur avait «rapporté» déjà, si vite! D'où il tirait prétexte à des vengeances. La guerre avec Radegonde était son jeu favori.
Aux gamins que nous étions, la vérité historique sur la soirée, la présentation et la brouille même n'importaient guère. Mais nous étions très intrigués d'avoir vu, pour un seul mot, écumer Radegonde.
Raoul regardait sa mère à la dérobée, chemin faisant, afin d'augurer de sa figure ce qui nous attendait en rentrant.
—Maman va éclater, pour sûr, me dit-il, elle est gonflée.
Mais, en arrivant, rue du Gervis-Vert, nous nous trouvâmes presque nez à nez, devant la porte, avec madame de Porcheton qui s'arrêta court et dit à madame de Saint-Quenain:
—J'allais vous demander quelques minutes d'entretien…
Raoul me pinça le bras, à me faire crier; il était aux anges; c'était sa mère qui, à notre place, allait y être de son «entretien»!
Madame de Saint-Quenain s'enferma seule avec madame de Porcheton. Vingt minutes plus tard, elle la reconduisait en causant le plus cordialement du monde. Et elle la reconduisait non pas à la porte, mais au petit escalier qui, près de la porte, menait à l'appartement de madame Desblouze. Et, ce qui était plus fort encore, elle montait avec elle cet escalier. Ah! ça, toutes deux n'allaient-elles pas demander à madame Desblouze aussi un «entretien»?
A l'issue de la double visite de madame de Porcheton à madame de Saint-Quenain et à madame Desblouze, revirement complet, situation retournée bout pour bout, visages détendus, pas la plus petite souvenance de «l'entretien» que l'on devait avoir avec nous, autorisation de faire du bruit au dîner, excellente humeur, et tout à coup ce propos, qui éclate après le potage:
—Eh bien! ma foi, il se pourrait que la petite Desblouze eût trouvé chaussure à son pied…
—Ah!
—Ah!
—Ce serait un grand bonheur, dit Radegonde, non pour moi qui y perdrais ma meilleure amie…
—Ce serait surtout une puissante consolation pour la pauvre madame Desblouze dont la terreur est de mourir sans avoir casé sa fille, dit madame de Saint-Quenain.
Et ce matin même, au déjeuner, il y avait interdiction sur les noms d'Armande et de sa mère!… Que diable madame de Porcheton avait-elle apporté tantôt avec elle?
Madame de Saint-Quenain commença un récit:
—Il y avait à la soirée des Porcheton un monsieur assez comme il faut à qui mademoiselle Desblouze a su plaire… Quand je dis «assez comme il faut», je ne dis pas un homme dont nous nous fussions contentées s'il se fût agi de Radegonde, car il n'est ni très jeune ni sans défaut; il a trente-sept ans sonnés, les tempes grisonnantes, et qui pis est, madame de Porcheton vient de m'apprendre qu'il est marié…
—Comment!… marié… mais alors?
—Entendons-nous: son mariage est sur le point d'être annulé en Cour de Rome…
—J'aurais moins de répugnance pour un veuf, dit Radegonde.
—Ma fille, il faut bien te garder de parler dédaigneusement de ce parti, quel qu'il soit, puisqu'il s'offre à ton amie Armande qui n'est pas en situation de faire la petite bouche. Cet homme est de famille excellente, affirme madame de Porcheton—qui, il est vrai, n'était pas informée, il y a un mois, du mariage et de l'instance en annulation!…—il gagne honorablement et largement sa vie, paraît-il, quoi qu'un peu trop lancé, pour mon goût, dans les affaires; enfin il fait preuve de sentiments désintéressés, puisque, parmi d'autres jeunes filles infiniment plus mariables à tous points de vue que mademoiselle Desblouze,—qui l'auraient éconduit, c'est possible, mais enfin qu'il eût pu courir la chance d'obtenir en les demandant,—il demande mademoiselle Desblouze.
—Et Armande, fîmes-nous presque en même temps, Raoul et moi, qu'est-ce qu'elle dit de cela, la pauvre Armande?
—Armande est enchantée de tout ce qui peut faire le bonheur de sa mère. Madame Desblouze pleure de joie. Elle n'espérait pas pouvoir jamais marier sa fille… C'est depuis que j'ai bien voulu accompagner madame de Porcheton chez elle… Car, mes enfants, il faut vous le dire, ces dames se tenaient, depuis plusieurs semaines, vis-à-vis de nous, sur une certaine réserve… N'ont-elles pas eu la naïveté de m'avouer qu'elles craignaient que nous ne vissions pas ce mariage d'un bon œil!… Et pourquoi? mon Dieu!
—Me voyez-vous jalouse, s'écria Radegonde, et à cause d'un homme déjà marié… qui sait?… bigame peut-être!…
—Il n'est pas exact de dire «un homme marié», ma fille, puisque encore une fois, le mariage de cet homme est annulé…
—En instance d'annulation, maman; pas si vite! Sa femme, qui ne veut pas se séparer de lui, a interjeté appel… j'ai retenu les termes…
—Tu es calée! dit Raoul. Oh! toi, quand une affaire t'intéresse!
—Elle m'intéresse à cause d'Armande, c'est bien naturel; personnellement, tu penses que je ne m'en soucie guère!
—Depuis que tu sais que le prétendant est marié!… ou en instance de tout ce que tu voudras… enfin avec un de ces fils à la patte qu'on n'est jamais tout à fait sûr de casser…
—Raoul! dit madame de Saint-Quenain, tu es blessant pour ta sœur.
—Pourquoi est-ce qu'elle se défend d'être jalouse?
—Parce qu'Armande et sa mère ont eu, je te l'ai dit, la naïveté de laisser entendre qu'elles pouvaient nous mécontenter en écoutant les propositions de ce monsieur… Ce sont de pauvres femmes, et je ne leur en veux nullement…
Raoul se tut devant sa mère, mais Radegonde continuait à pester d'une façon plus «naïve» que celle de mesdames Desblouze; et son frère, sous la table, lui allongeait des coups de pied, et faisait «Ksss! ksss!» selon son incurable manie de collégien.
Et dans la soirée, les dames Desblouze descendirent. Si nous n'avions rien su de la «réserve» qu'elles avaient observée depuis un mois, nous aurions eu de la peine à croire qu'il s'était passé quelque chose entre le rez-de-chaussée et le second étage. Pourtant, à y regarder de près, il y avait de part et d'autre un empressement, une aménité, de plusieurs degrés supérieurs à la moyenne connue, et Armande ainsi que sa mère, montraient une mine chiffonnée, pâlie, fatiguée, comme les petites filles qui se sont fait un gros chagrin et, tout en riant, ont encore quelques soubresauts de la poitrine et les yeux trop facilement humides.
Mesdames de Saint-Quenain entamèrent carrément l'éloge du prétendant que l'on appelait le «jeune homme». Elles le trouvaient «distingué, intelligent, fort bien de sa personne, jeune encore,» et juraient qu'il «portait la bonté sur sa figure». Armande avouait qu'elle le trouvait bien. Madame Desblouze, pour tout ce qui était de l'homme qui avait choisi sa fille et la voulait épouser pour elle-même, sans fortune, était d'un optimisme éperdu. Lorsque Armande disait sur un ton d'angoisse: «Mais, ce premier mariage?…» sa mère nous stupéfiait par la connaissance qu'elle semblait avoir acquise de la procédure ecclésiastique; elle avait eu trois conférences avec M. l'abbé Dardennois, docteur en droit canon, tout fraîchement revenu de Rome, qui, exprès pour elle, venait d'obtenir une entrevue avec le R. P. Pascalin, «le bras droit de monseigneur» disait-elle; elle se croyait autorisée à compter sur son influence pour l'issue du procès qui allait se plaider incessamment. Nous ne comprenions pas très bien, à l'âge que nous avions, les subtilités d'une affaire d'annulation en cour de Rome, d'un jugement déjà prononcé, au dire du «jeune homme», d'un appel interjeté par l'épouse, etc., etc., et nous les comprenions d'autant moins qu'on en tenait les motifs à demi secrets. Qu'avait-elle fait, l'épouse qui se cramponnait ainsi à son mari récalcitrant? Nous ne devions jamais le savoir. On parlait constamment d'une «erreur»; ce mariage avait été une erreur; c'était une chose établie; et la cause du mari était juste, cela ne faisait doute pour aucune de ces dames ni pour M. l'abbé Dardennois.
Le bonheur de madame Desblouze était touchant jusque pour nous, vauriens. A sa façon de s'exprimer, à son optimisme béat, à son exubérance si peu coutumière, on devinait de quel poids avait été pour elle le grand souci des mères, la terreur de ne pas marier sa fille; et l'on devinait non moins clairement le supplice enduré, pendant quatre semaines de bouderie silencieuse, par ces deux obligées des Saint-Quenain, en conflit tout à coup avec la susceptibilité jalouse et l'amour-propre piqué de leurs bienfaitrices. Car enfin, l'aventure était d'une clarté trop évidente: le «jeune homme» avait été destiné à Radegonde et le sort voulait qu'il eût été séduit par Armande. Le «jeune homme» devait être un bon parti; et, jusqu'au jour où venait d'être révélée la sorte de tare du mariage à dissoudre, ni les Saint-Quenain n'avaient pu dissimuler leur mauvaise humeur, ni les Desblouze leur désolation de la mauvaise humeur des Saint-Quenain; et celles-ci, jugeant soudain le mariage non regrettable pour elles et excellent pour Armande, la détente presque trop rapide affolait de joie les pauvres femmes.
Je me rappelle avoir entendu, ce soir-là, madame Desblouze confier à madame de Saint-Quenain, comme le terme suprême de ses heureux espoirs:
—Et je pourrai me faire opérer à l'automne!…
Il eût fallu être bien cruel pour ne pas former des vœux en faveur du dénouement que souhaitait madame Desblouze. Nous commencions, nous qui ne faisions que nous amuser de toutes choses, à nous laisser prendre de cœur à l'aventure d'Armande. Derrière madame et mademoiselle de Saint-Quenain qui me reconduisaient coucher au Collège, par une assez douce soirée d'hiver, nous marchions, Raoul et moi, scandant le pas, et traduisant notre préoccupation, de la façon la plus rudimentaire et la plus gosse:
—L'épous'ra!
—… pous'ra pas!
—L'épous'ra!
—… pous'ra pas!
*
* *
Le lendemain, qui était le jour de l'An, nous fîmes je ne sais combien de sottises dans le corridor aux vitres de couleur et dans l'escalier conduisant chez mesdames Desblouze. Le vent était à l'indulgence, et il venait chez madame de Saint-Quenain des visites qui la retenaient au salon avec Radegonde.
Nous étions dans l'ombre du corridor, à chaque coup de sonnette, le corps tapi dans une embrasure, le nez seul dépassant le plan de la muraille, lorsque nous reconnûmes la voix de madame de Porcheton qui demandait madame Desblouze, et celle de la bonne qui indiquait le petit escalier. Nos deux têtes s'avancèrent, mues par un même ressort, et nous vîmes un monsieur qui entrait derrière madame de Porcheton et gravissait la première marche de l'escalier; c'était le «jeune homme», le «monsieur», le «type», l'«homme marié», le «bigame», disait cet animal de Raoul.
En un clin d'œil, nous prîmes connaissance du personnage. Il était grand; c'était un assez bel homme; mais comme il avait les cheveux gris, nous autres, à seize ans, nous le trouvions un peu vieux; il portait une jolie moustache; il avait incontestablement très bon air.
Nous nous mîmes à imaginer l'émotion, là-haut, au second, après le coup de sonnette, quand Armande «le» reconnaîtrait.
Nous attendîmes, l'oreille au guet, que la visite fût terminée. Elle fut courte, étant, comme il convenait, toute de cérémonie. Au premier bruit, nous étions à notre poste d'observation. Une!… deux!… nos têtes se penchèrent, nous croyions que nos yeux nous sortaient de l'orbite. Cette fois nous vîmes le monsieur en pleine lumière, car c'était lui qui ouvrait la porte de la rue; il tenait son chapeau haut de forme à la main, il était vêtu d'une pelisse; il laissa sortir madame de Porcheton, se couvrit et monta lestement les trois marches.
Nous étions disposés à le trouver «très chic».
Pour raconter notre aubaine, Raoul surmonta l'aversion qu'il avait à entrer dans le salon de sa mère pendant les visites. Quand Radegonde fut témoin de notre enthousiasme pour le «jeune homme», elle riposta du bout des lèvres:
—… Le «jeune homme»!… le «jeune homme» d'une quarantaine d'années…
—Ah! dit Raoul, c'est toi qui l'as appelé «le jeune homme», avant la présentation et en nous donnant son âge!
Madame de Saint-Quenain fit publiquement l'éloge du «jeune homme», qu'elle avait aperçu, disait-elle, à une soirée chez madame de Porcheton. Le bruit se répandit rapidement que mademoiselle Desblouze se mariait. Et toutes les fois que quelqu'un annonçait: «Mademoiselle Desblouze se marie», il était rare qu'il ne se trouvât pas là un amateur de jeu de mots, pour ajouter en clignant des yeux: «Mademoiselle Desblouze se marie…, si le mari se démarie!…» Cette phrase remportait partout le succès d'une observation très spirituelle.
*
* *
Je me souviens qu'un dimanche de janvier, au retour d'une promenade de notre «division», et comme nous passions, trois par trois, en longue file, dans la rue Saint-Porchaire, madame Desblouze et sa fille, sortant de l'église et n'osant traverser nos rangs, attendaient que notre flot fût écoulé, pour traverser la rue. Je les saluai, en «piquant mon fard» parce qu'autour de moi toutes les jeunes têtes avaient été attirées, comme par un aimant, vers la beauté d'Armande. Le même phénomène avait dû se produire autour de Raoul. Le Père de la Roquette, notre surveillant, vint immédiatement s'enquérir du motif qui avait pu susciter un double centre de perturbation dans les rangs. Je lui dis que je venais de saluer deux dames qui habitaient chez les Saint-Quenain.
—N'est-ce pas cette jeune fille, dit le Père, qui doit épouser un monsieur dont le mariage?…
Le Père, lui-même, était déjà informé de ce qu'il y avait de particulier dans le projet de mariage Desblouze!
*
* *
A notre sortie suivante, Armande nous parut beaucoup plus jolie que de coutume. Était-ce parce qu'autour de nous une dizaine de nos camarades l'avaient jugée belle? C'est possible, mais je crois qu'il y avait vraiment quelque chose de changé en elle. Elle semblait heureuse. Le «jeune homme» que l'on appelait maintenant par son nom: «monsieur Claudion» ou «monsieur Pierre», venait, nous dit-on, tous les quinze jours rue du Gervis-Vert, bien qu'il dût pour cela faire le voyage de la Rochelle. Radegonde disait, en parlant d'Armande: «Elle a toutes les chances, et par-dessus le marché, elle est sûre d'être aimée pour elle-même!» M. Claudion plaisait à Armande, c'était tellement apparent que nous en étions jaloux, Raoul et moi, sans savoir d'ailleurs aucunement pourquoi. Elle ne parlait plus que de lui; elle ne pouvait plus se contenir. Madame Desblouze, elle, ressuscitait à miracle, et, bien qu'on fût encore dans l'incertitude quant à l'issue du procès, rien n'entamait sa confiance absolue en une conclusion conforme à ses désirs. Elle disait: «Que voulez-vous! dans notre situation, faire un mariage sans aucune anicroche, ce serait trop beau; le bon Dieu ne veut pas nous accorder un sort privilégié; mais, patience! il nous permettra de triompher des obstacles.»
*
* *
Je n'ai aucune mémoire d'une sortie à l'époque du Carnaval ni de la Mi-Carême. Pour les vacances de Pâques, je pris le train et passai la dizaine de jours dans ma famille jusqu'à la dernière minute autorisée, de sorte que je ne sus rien des événements de la rue du Gervis-Vert, bien qu'au Collège je visse Raoul tous les jours; mais nous étions ainsi faits, que cette histoire qui nous intriguait dès que nous avions pénétré chez madame de Saint-Quenain, aussitôt franchie la loge du Frère portier, s'effaçait devant nos innombrables petites préoccupations de collégiens. Ce ne fut guère que dans la première semaine de mai, que nous nous retrouvâmes plongés tout à coup au cœur de l'aventure. Les histoires, comme les chats, sont attachées aux lieux, aux habitations; on les quitte, on les retrouve. Dès que j'apercevais le pignon de la rue du Gervis-Vert, je m'informais avec empressement d'Armande Desblouze.
—J'espère, nous dit ce jour-là madame de Saint-Quenain, que nous allons en avoir fini bientôt avec ce roman…
L'humeur n'était pas très bonne, au rez-de-chaussée. On y sentait une lassitude d'entendre perpétuellement parler mariage, amour, projet d'avenir; de chez les déshéritées du second, tombait sans répit une pluie paradoxale de mots de bonheur. En y faisant de brèves allusions, madame de Saint-Quenain haussait les épaules.
—Madame Desblouze est insensée, disait-elle; tant qu'un homme n'est pas libre de tous liens, une mère n'accepte pas qu'il fasse la cour à sa fille… Que le mariage vienne à manquer ou plutôt que l'autre demeure indissoluble—au point de vue religieux s'entend—la situation d'Armande sera délicate…
Radegonde enchérissait:
—Il lui restera une ressource: épouser un homme divorcé.
—Tu es dure, lui fit observer son frère.
—Ce n'est pas moi, dit Radegonde, qui ai trouvé cette solution, ce sont des parents que madame Desblouze possède à Paris, et qui la lui ont laissé entrevoir.
—Et que dit madame Desblouze de cette solution?
—Madame Desblouze est bien loin de songer à une telle extrémité; madame Desblouze voit tout en rose.
—Est-ce curieux! et chez une femme qui a eu tous les malheurs imaginables!…
Je crois que ce qui confondait le plus mesdames de Saint-Quenain et leur entourage, c'était ce besoin de croire au bonheur, qui avait envahi un beau jour les Desblouze vouées pour tout le monde à l'infortune. Le salut entrevu dans leur geôle, fût-ce par la plus modeste ouverture, elles s'étaient précipitées, quittes à s'écraser à l'étroite issue. M. l'abbé Dardennois, qui avait pris en main la cause de l'annulation, défendait madame Desblouze en toute son attitude, il fallait le reconnaître, et il disait qu'une foi si parfaite ne saurait manquer de trouver sa récompense.
Aussitôt après le déjeuner, nous courûmes au jardin où des lilas et des cytises étaient en fleurs et où il y avait aussi des coucous jaunes et des violettes. Il faisait un temps admirable; nous appelâmes à grands cris Armande qui s'accouda sur la barre d'appui et nous parut avoir une si belle poitrine! Tout en elle avait certainement embelli, avec l'amour et avec l'espoir serein qu'elle cultivait depuis quatre mois à côté de sa mère. Raoul la menaça, si elle ne descendait pas au jardin, de lui jeter la tortue Amalazonte qu'il torturait en la balançant au bout d'une ficelle, comme un encensoir.
Armande et madame Desblouze descendirent. Leur bonheur les rendait moins timorées. Autrefois, quelles sollicitations, quelles invitations en règle ne fallait-il pas pour les décider à mettre le pied au jardin! A présent, elles parlaient aussi avec plus d'assurance et plus d'entrain. Je pensais en les regardant et les écoutant: «Elles sont maintenant comme des femmes ordinaires.» Et ma pensée de collégien contenait l'émerveillement de la métamorphose qui s'accomplit soudain chez ceux qui cessent d'être assujettis par l'indigence. Dans leur ivresse, peut-être allaient-elles un peu loin, les pauvres femmes, ou se pressaient-elles trop, et par là il était possible qu'elles fussent inconsciemment irritantes, mais après avoir été si tristes, si abîmées, si dénuées, et à tel point dépourvues de toute espérance, pouvait-il leur venir à l'idée qu'un événement heureux et d'ailleurs commun, parût désobligeant aux yeux de quelqu'un?
On alla s'asseoir sous la tonnelle, dont le treillage en losange mal garni encore par les pampres naissants, filtrait agréablement les rayons du soleil; quelques oiseaux piaillaient dans un jardin voisin, plus feuillu; un homme bêchant la terre, éternuait à grand bruit; toutes sortes d'insectes bourdonnaient, et on entendait par-dessus les hauts murs, chez les Frères des Écoles chrétiennes, un chœur de voix d'enfants s'exerçant déjà pour la célébration de la Fête-Dieu. C'était une heure exquise; nous restions, et le turbulent Raoul lui-même, sous la tonnelle, avec ces dames, parce que la grâce d'Armande nous charmait.
Notre imagination de seize ans était pleinement d'accord avec son épanouissement, avec ses espérances, avec son bonheur. Tant qu'elle ne parlait pas trop directement de son M. Claudion, nous ne voyions qu'elle, jeune fille, jolie, heureuse et répandant autour d'elle je ne sais quel rayonnement et quel parfum. Nous prêtions l'oreille, comme des enfants, à ce qui se disait, mais il nous semblait que rien n'avait d'importance, sauf la beauté, l'allégresse d'Armande. Et cependant, les choses qui se disaient devaient compter, hélas!
Madame de Saint-Quenain disait à madame Desblouze:
—Eh bien! ma chère amie, puisque je vous vois en si grande confiance dans l'avenir et que vos projets consistent à suivre votre fille à La Rochelle, moi, je vais vous demander de me fixer sur un point. Voilà un grand garçon, dit-elle en désignant son fils, qui va, je l'espère, ne pas trop tarder à entrer à la Faculté de Droit; je devrai le loger chez moi, ce sera un jeune homme, et vous savez que je n'ai à lui donner qu'une pièce vraiment exiguë: quand puis-je compter sur votre appartement?…
Je vois encore la figure sans ombre aucune de madame Desblouze, son sourire ingénu, sa foi en le bonheur prochain, qui l'illuminait. Son ivresse, au sortir de tous ses désastres, était telle, qu'elle en oubliait de témoigner quelque regret des trois petites pièces qu'elle allait quitter, et, ne voulant songer qu'à une chose heureuse, elle ne songeait pour le moment qu'à la joie de pouvoir répondre à madame de Saint-Quenain en comblant le désir exprimé par elle.
Madame de Saint-Quenain dit, en pesant ses mots:
—C'est une chose entendue?
—C'est une chose entendue, répondit madame Desblouze.
Et elle parla avec la même tranquillité heureuse de l'opération qu'elle devait aller se faire faire à la clinique du docteur Dumarais.
—Après cela, dit-elle, de deux choses l'une: ou bien je n'aurai plus jamais besoin d'appartement… ou bien je m'envole passer le temps de ma convalescence auprès de «mes chers enfants…»
Le chœur, chez les Frères des Écoles chrétiennes, entonna le Tantum ergo; et, par une habitude commune à nous tous, nous laissions descendre et ondoyer sur nos têtes, en nous taisant respectueusement, ces beaux et lents accords religieux, dans le jardin paisible. Quelque chose de céleste paraissait se mêler à la nature en fleurs et à une minute enchanteresse de pauvres âmes humaines.
Nous entendîmes sonner à la porte d'entrée. Les deux jeunes filles, simultanément, rajustèrent leur coiffure. Presque aussitôt Clarisse parut. Elle marchait très gauchement dans l'allée bordée d'oseille, en introduisant, je ne sais pourquoi, un des coins de son tablier sous sa ceinture. Elle s'arrêta, un instant infinitésimal, parce qu'elle avait aperçu la tortue, puis, en arrivant à la tonnelle, elle tira de sous son tablier devenu triangulaire, un papier bleu: c'était un télégramme pour madame Desblouze. Chacun s'agita pour avoir l'air de s'occuper à autre chose, pendant que madame Desblouze ouvrait avec la difficulté coutumière, en le déchirant, le télégramme; et pendant qu'elle lisait, il n'y eut personne qui ne jetât à la dérobée, sur son visage, un regard vif comme l'éclair.
Elle le relut, et, comme il était déchiré, elle en rajusta les morceaux bout à bout, ce qu'on fait quand on espère qu'un autre sens pourrait résulter d'une disposition des mots différente. Son visage n'avait rien reflété d'extraordinaire. La bonne demeurait là; elle demanda s'il y avait une réponse. Madame Desblouze dit que non. Et tout à coup elle eut l'air empêtré comme un être qui ne se trouve plus dans son élément; le sang se retira de ses joues qui diminuèrent de volume. Madame de Saint-Quenain s'écria: «Mais, qu'y a-t-il, ma bonne amie?» Armande se précipita sur le télégramme, et, elle, en un instant, elle fut par terre. Nous étions bêtes comme tout, Raoul et moi; nous n'avions jamais vu une femme perdre connaissance; au lieu de la secourir, nous restions là, pétrifiés; nous n'osions pas non plus trop toucher à une jeune fille, surtout à celle-ci. Madame de Saint-Quenain nous dit: «Mais relevez-la donc, grands dadais!» Puis, par une contradiction singulière, presque aussitôt elle nous cria: «Allons! allez-vous-en!… allez-vous-en, tous les deux!…» Nous nous en allâmes, pendant que, je le suppose, on dégrafait le corsage d'Armande.
Sur le sens du télégramme, sans en avoir été informés, nous étions fixés: tout espoir d'annulation était perdu, c'était clair.
Clarisse nous dépassa, courant à grandes enjambées vers la maison chercher de l'eau de mélisse.
Nous nous réfugiâmes au salon, un peu penauds, ne sachant que dire. Mais la jeunesse est si déconcertante, que nous jouions, Raoul et moi, à saute-mouton, quand madame de Saint-Quenain entra, la tête haute et disant à sa fille:
—L'ai-je prévu? l'ai-je assez répété? Qu'est-ce que je n'ai cessé de dire sur ce fameux projet de mariage?
Je fis, pour ma part, des efforts pour arrêter ma pensée sur le malheur effroyable, incalculable en ses suites, qui venait de foudroyer les pauvres dames Desblouze. Mais nos seize ans regimbaient contre toute idée de désespoir. Nous ne pouvions pas nous attrister profondément. Nous entendîmes jusqu'au soir, sans protester, les airs quasi victorieux que ne cessa d'entonner madame de Saint-Quenain qui voulait absolument avoir tout prophétisé dès le premier jour, qui, si on l'avait écoutée, etc., etc… Raoul était sans verve du moment que les événements ne tournaient pas contre Radegonde.
Le soir, pourtant, un malaise nous prit à l'idée de rentrer au Collège sans avoir salué nos malheureuses amies. Mais, comme nous montions, Raoul me fit observer:
—Qu'est-ce que nous allons dire, si elles se mettent à pleurer?
Alors nous allâmes, par le jardin, voir. Il faisait doux, elles étaient peut-être à la fenêtre, nous pourrions leur dire adieu sans être obligés de parler.
La soirée était délicieuse, les fenêtres au second étaient ouvertes. Nous ne vîmes personne à la barre d'appui, mais, en écoutant, il nous vint un bruit de sanglots qui nous fit fuir et nous laissa décontenancés et muets jusqu'à la porte du Collège.
*
* *
Par une rouerie du sort, vraiment assez maligne, nous qui oubliions si vite cette aventure, aussitôt loin de la rue du Gervis-Vert, nous fûmes privés de la sortie de juin parce qu'en pleine étude Raoul me lança un billet qu'il venait de recevoir de sa sœur et dans lequel elle s'empressait de l'informer que, malgré l'événement, il pouvait compter occuper dès la fin de juillet le petit appartement des Desblouze. Il y avait «des drames», écrivait-elle; la famille riche, de Paris, qui fournissait quelques subsides aux deux femmes et qui même s'était engagée à constituer à Armande une petite dot de vingt mille francs en cas de mariage, avait réédité, d'une façon même un peu vive, son opinion touchant le divorce et le mariage civil: «ces institutions étant faites pour qu'on en use» et pouvant parfaitement sauver «certaines détresses sans issue». Madame Desblouze, d'accord avec sa fille, avait simplement répondu que, si sa santé le lui permettait, toutes deux, avant l'automne prochain, seraient «établies couturières».
«C'est une bonne réponse, disait Radegonde, et le mot «couturières» doit joliment faire bisquer les parents qui, à Paris, mènent grand train… Mais, comme madame Desblouze et Armande sont résolues à mettre leur projet à exécution, nous ne pouvons pas, nous autres, tolérer dans la maison un établissement commercial: elles quitteront donc dès le mois prochain.»