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[Grenouilleau]
[Ce bon monsieur...]
[Le gardien de chantiers]
[L’individu]

LA
POUDRE AUX YEUX

DU MÊME AUTEUR:
CONTES
LES BAINS DE BADE (épuisé).
LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC.
ROMANS
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS.
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES.
MADEMOISELLE CLOQUE.
LA BECQUÉE.
L’ENFANT A LA BALUSTRADE.
LE BEL AVENIR.
LE MEILLEUR AMI.
A PARAITRE EN MAI 1909:
LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE.

René Boylesve

LA POUDRE
AUX YEUX

PARIS
LES BIBLIOPHILES FANTAISISTES
1909

Ce volume a été tiré à cinq cents exemplaires numérotés à la presse.

Justification du tirage: 90

LA
POUDRE AUX YEUX

Cette nouvelle a déjà paru en librairie sous le titre: Petits Bateaux pour Seringapatam. Nous la donnons ici avec une fin différente et un texte entièrement revu.

R. B.

I

J’AI bien connu M. Quinqueton, il y a une trentaine d’années, du temps que j’allais, tout petit, voir mes grands-parents à Vendôme. M. Quinqueton habitait une maison de très simple apparence, rue Rochambeau, et était juge de paix. Je me souviens particulièrement, dans cette maison, d’immenses placards qu’ouvrait une certaine bonne à tout faire, nommée Mᵐᵉ Pacaud, pour y prendre des confitures de groseilles. Un de ces placards contenait un portrait à l’huile, dépourvu de cadre et représentant un homme blond avec une barbiche et un œil inspiré. On disait que c’était «le portrait du poète». On ne lui faisait point d’honneur; «le poète» était un frère de M. Quinqueton, mort à Paris pendant la Commune, on ne savait trop comment; peut-être ne tenait-on pas à le savoir.

M. Quinqueton avait un fils appelé Prosper, qui mangeait avec moi la confiture et jouait dans un bout de jardin grand comme la main, mais où passait un de ces innombrables petits cours d’eau qui baignent si gracieusement les pieds de Vendôme. Ce ruisseau sortait d’une voûte obscure et grillagée retenant au passage la paille, le foin et des objets divers. Prosper et moi construisions des bateaux, en bois quand on pouvait, en papier de journal quand on était pressé; nous les lancions à une extrémité du jardin et allions les recueillir à l’autre, mais en nous querellant dans le trajet, parce que je l’effectuais en courant au plus court, tandis que Prosper, qui prétendait s’embarquer pour des contrées lointaines, perdait un temps précieux à expédier des télégrammes, à se procurer des sommes folles au guichet d’une banque imaginaire, à faire enregistrer de fantastiques cargaisons. Il s’arrêtait au premier poirier qui représentait pour lui la mer Rouge, et tombait exténué sur un banc rustique qui n’était ni plus ni moins que la station au nom splendide de Seringapatam! Vous pensez bien que j’étais arrivé depuis longtemps et que j’avais déchargé mes vaisseaux quand Prosper en était encore à faire des embarras à Seringapatam.

—Qu’est-ce que c’est, Seringapatam? demandais-je à Prosper. Es-tu sûr, au moins, que ça soit sur un fleuve navigable?

—Seringapatam! s’écriait-il, en se gonflant tout entier; et la façon dont il magnifiait ce mot impliquait réponse à tout.

M. Quinqueton sortait au bruit de nos disputes. C’était un doux homme, veuf, très confiant et très bon. Il ne voulait nous contrarier ni l’un ni l’autre, et cherchait un terrain d’entente avec l’expérience que pouvait lui fournir sa fonction de juge. Il était d’une grande impartialité, ce qui agaçait également les deux plaideurs, dont l’un voulait surtout que l’autre eût tort.

—Voyons, monsieur Quinqueton! qui est-ce qui est arrivé le premier?

—C’est vous, Francis.

—Mais, papa! répliquait Prosper, c’est idiot. Il court sur ses deux jambes, il saute par-dessus le banc et il est arrivé!

—Qui est-ce qui t’empêche d’en faire autant?

—Ah! bien, alors, si on ne peut plus s’amuser!...

—Mon enfant, me disait M. Quinqueton, vous n’avez donc pas de plaisir à naviguer sur les océans, à pénétrer dans les Indes?

—Mais, sacristi, monsieur! il n’y a pas d’océans ni d’Indes, puisqu’il n’y a qu’un poirier et un banc.

—Il n’y a pas d’océans ni d’Indes! s’écriait Prosper; mais, mon pauvre vieux, regarde donc comme je suis fatigué!...

En effet, il suait à grosses gouttes, à force d’avoir piétiné. M. Quinqueton appelait Mᵐᵉ Pacaud, afin qu’elle épongeât le front du voyageur. Et Mᵐᵉ Pacaud, la serviette à la main, disait avec admiration:

—Parlez-moi d’un enfant aussi intrépide!

M. Quinqueton venait quelquefois dîner chez mes grands-parents. On le taquinait parce qu’il n’entendait pas malice et parce qu’il faisait volontiers étalage de «ses propriétés du Saumurois». M. Potu, notamment, un ami commun, qui avait la prétention qu’on ne lui en fît point accroire, empêtrait souvent M. Quinqueton en le pressant de dire avec exactitude en quoi consistaient ses «propriétés du Saumurois». J’en tirais prétexte à faire enrager Prosper, lors de notre prochaine partie de transports maritimes.

—Tu te donnes un mal insensé pour aller jusqu’à Seringapatam, lui disais-je; pourquoi ne t’arrêtes-tu seulement pas dans tes propriétés du Saumurois?

—Pourquoi je ne m’arrête pas dans mes propriétés du Saumurois?

—Oui! C’est parce que tu n’en as pas!

Cependant M. Quinqueton allait bel et bien une ou deux fois l’an dans le Saumurois; il en rapportait le plus clair de ses revenus et plaçait à Vendôme même un vin blanc réputé nectar. Peut-être était-il capable d’exagérer l’importance des «propriétés», mais c’était pour donner plus de valeur à son cru.

—Alors, disais-je à Prosper, tu y as été, toi, dans les propriétés du Saumurois?

—Si j’y ai été!...

—Fais voir combien c’est grand.

Nous étions sur une promenade publique que l’on nomme à Vendôme «la Montagne» parce qu’elle est située sur une éminence d’où l’on domine agréablement la ville et les environs.

Prosper embrassait l’horizon du regard et faisait la girouette avec son bras tendu:

—C’est plus grand que tout ça!

—Oh! mais tu es archimillionnaire?

—Pourquoi?

—Parce que ton père dit que c’est tout vignes. Ça doit rapporter. Papa en a, lui, trois carrés grands comme le toit de la sous-préfecture; il en tire, «bon an, mal an», deux mille francs. Calcule!... Et puis, écoute-moi, mon vieux, ce que tu me dis là, ça n’est pas possible, parce que la vigne, c’est sur des coteaux, c’est penché: il peut y en avoir long, mais il n’y en a jamais si large que ça.

—Oh! avec toi, il faut toujours voir les choses telles qu’elles sont. Tu es assommant!

II

Plus tard, lorsque le goût de jouer et de nous quereller fut passé, et lorsque nous étions, Prosper et moi, de petits messieurs pleins de suffisance, en tenue de collégiens, je me rappelle avoir vu un pauvre M. Quinqueton tout en feu. Il était des premiers à faire renouveler par des «cépages américains» ses vignobles atteints du phylloxera. Les deux mots «cépages américains» retentissaient aux dîners, comme autrefois les «propriétés du Saumurois». M. Potu se moquait beaucoup de M. Quinqueton à cause de sa confiance aveugle en ces racines étrangères dont les journaux disaient merveilles, mais qui n’avaient, en somme, jamais encore porté de fruits sur notre sol. M. Quinqueton poussait le zèle jusqu’à dévaster lui-même ses vieux plants de vignes inattaquées, sous le prétexte qu’ils ne sauraient manquer d’être phylloxérés l’an prochain et que mieux valait faire dès aujourd’hui peau neuve.

Le fait donna raison à l’initiative de M. Quinqueton, puisque ses compatriotes durent l’imiter peu à peu; mais il reste à savoir si M. Quinqueton se lança dans cette entreprise avec la hardiesse du sage, c’est-à-dire muni d’informations contrôlées, appuyé sur des formules, ou bien avec la témérité d’un homme épris de ressources paradoxales et crédule aux panacées. Comme la plupart des vignerons qui le suivirent, à prudente distance, il est vrai, n’eurent qu’à s’en louer, M. Quinqueton jouit à Vendôme du prestige de l’initiateur heureux, sans que l’on sût d’ailleurs nettement ce qui était résulté des opérations pratiquées dans «ses propriétés du Saumurois».

A cette époque-là, M. Quinqueton me demandait, comme on fait aux potaches:

—Eh bien! jeune homme, à quoi nous destinons-nous?

Et il me regardait entre les deux yeux, de l’air d’un profond penseur. Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’il disait:

—Prosper, lui, oh!... oh!...

—Ah! ah!... Et qu’est-ce qu’il veut faire, Prosper?

—Je n’en suis pas embarrassé. C’est un garçon qui fera son chemin!

Je répétais à Prosper:

—Dis donc! ton père prétend que tu feras ton chemin.

—Eh bien?

—Quel chemin?

—Oh! oui... Toi, il faut toujours mettre les points sur les i... Mais, d’abord, le chemin qu’il me plaira.

—Tu as de la chance!

—Je suis fils unique, n’est-ce pas?

—Ça, c’est exact. Et ton père ne mendie pas son pain.

—Et je compte me la couler douce.

—Est-ce que tu resteras à Vendôme?

—Cette farce!... Tu ne m’as pas regardé!...

—Et où est-ce que tu iras?

—Mais à Paris! mon bibi!... oh! la, la! tu retardes!... Veux-tu l’heure?...

L’exhibition était-elle préméditée? Il tirait de son gousset un chronomètre.

—Mazette! tu as une montre en or!... avant ton bachot... Moi...

—Moi, papa est un amour.

III

J’avais perdu de vue depuis bien des années M. Quinqueton et son fils, par suite de la mort de mes grands-parents, qui nous éloigna de Vendôme, et j’avais oublié, je l’avoue, et mon ami Prosper et son amour de papa, lorsqu’un de ces hasards que l’on s’obstine à dire extraordinaires, et qui sont ce qu’il y a de plus commun dans la vie, vint me rappeler «les propriétés du Saumurois».

Je venais de me marier, et présentais ma femme à de vieux amis que nous avons à Chinon. Chinon est le plus joli pavillon du jardin de la France. Quand on y va, on y voudrait vivre, et ses petites rues où Jeanne d’Arc a passé et qu’ornent encore des pignons et des fenêtres en ogive par où, un jour, des yeux ont vu monter au château le cortège qui ouvrait la plus pure des épopées, ses petites rues vous donnent le goût des vieilles demeures charmantes et paisibles dont la pierre effritée ou le bois vermoulu inspirent la nostalgie enivrante des temps écoulés. Bon sens, simplicité et belle humeur, c’est ce que nous chantent toutes ces chères vieilleries françaises; elles disent aussi la soumission au réalisme de la vie, le fin sourire aux billevesées. Charmantes gens aux veines de qui coule le sang du très avisé Rabelais! Figures éclaircies par l’incomparable vin! Palais flattés par la saveur du pain de seigle et du fromage de chèvre, et dont la voûte retentit des plus gentilles et des plus réjouissantes expressions de la plus belle langue du monde! Et vous enfin, bonne vieille au bonnet tourangeau, que nous avons vue, dans une pièce obscure d’une maison penchée sur le côté, dans la rue Saint-Maurice, et qui battiez des mains avec un petit enfant en chantant:

«Pan, pan, pan!
Je vous mets vos gants.
Pan, pan, pan!
Quelqu’un vous attend.
Pan, pan, pan!
Rue du Puits-des-Bancs!»

Oui, c’est vous, grand’mère et petit enfant de Chinon, plaisante image se présentant à la suite de quelques séductions confuses, qui nous avez arraché le cri: «Restons dans ce pays!»

Une demi-heure après, nous montions en voiture, suivions la route qui longe la Vienne jusqu’à son confluent avec la Loire, à Montsoreau, et nous arrêtions là, sur la pente du coteau où tournent les ailes de moulins à vent, non loin des ruines du château célèbre, en face d’un fleuve de sable et d’eaux languides, pour visiter une maison du temps d’Henri IV: «La Gloriette, à vendre ou à louer, avec clos et cellier.»

La maison nous ravit; le prix qu’on en demandait était modeste. Nous revînmes le lendemain à Montsoreau pour voir Mᵉ Camus, le notaire. Il nous énuméra les «joignants»: au nord, Baillavoine (Jean-Nicolas); à l’est, Arnault, (Adolphe), dit le Boitoux; au sud et à l’ouest, Quinqueton (Pierre-Prosper).

—Quinqueton, Pierre-Prosper?

—Oui, Monsieur.

—N’est-ce pas M. Quinqueton, de Vendôme?

—Lui-même, le juge de paix.

—C’est bien cela... Ah! par exemple! c’est comique... Ce bon M. Quinqueton!... Et moi qui ne pensais pas à lui! Mais, en effet, nous sommes en plein Saumurois!... Et comment va-t-il?

Le notaire pinça les lèvres pour comprimer un sourire à ma question familière.

—Monsieur, dit-il, je ne saurais vous dire.

—Ah! pardon! vous n’êtes peut-être pas le notaire de M. Quinqueton?

—Si fait; mais M. Quinqueton ne m’entretient pas de sa santé.

—Il ne vient donc pas ici?

Le notaire se tourna vers son maître clerc:

—Depuis combien d’années le sieur Quinqueton n’a-t-il pas comparu?

Le clerc roula son porte-plume entre les paumes de ses mains, leva les yeux au loin; il compulsait les dossiers dans sa mémoire.

—Quinqueton? fit-il. Quinqueton... attendez!... Quinqueton (Pierre-Prosper), Ballureau (Jacques), dit Cudasne, prêt sur hypothèque... 88... 89? 89, c’est l’année de l’Exposition. Je le vois encore ici. Ça fait sept ans.

—Il n’est pas venu ici depuis sept ans!

—Exactement.

—Mais, autrefois, ne venait-il pas plus souvent?

—Deux fois par an, ponctuellement.

—C’est curieux! Et depuis ce prêt...

—Cet emprunt. Le prêteur est Ballureau (Jacques), dit Cudasne.

—Ah! fis-je, surpris et inquiet tout à coup, le prêteur est Ballureau dit Cudasne?... Je vous demande pardon, maître Camus! J’ai beaucoup connu M. Quinqueton, vous comprenez!

—Passons-nous aux servitudes de l’immeuble dit la Gloriette?

—Mais certainement, maître Camus.

IV

Ce léger mystère touchant M. Quinqueton troubla ma joie de l’acquisition de la Gloriette. Je m’informai de lui dans le pays. Beaucoup de cultivateurs l’avaient vu autrefois.

—Un bien bon et bien excellent homme, monsieur!

—Il a ici un beau domaine?

—Eh! pardi! c’est selon...

—Mais le vin de votre coteau est renommé; il se vend cher...

—Cher? c’est comme on l’entend; les années sont «traîtres»... Et son fils à m’sieu’ Quinqueton, il doit être dégourdi, à cette heure?...

C’était à moi de répondre. J’interrogeais un autre:

—M’sieu’ Quinqueton? un homme qui avait le cœur sur la main;... de l’amour-propre, par exemple!

—Il a du bien?

—Il en a.

—Mais il paraît qu’il n’y met plus les pieds?

—Ça, c’est la pure vérité.

—Comment expliquez-vous?...

—Expliquer! mon cher monsieur, expliquer!... J’avons seulement pas été deux ans à l’école!...

A un autre!

—M’sieu’ Quinqueton, oh! oh!... Fallait le voir du temps du phylloxera: il aurait retourné le pays comme une descente de lit! En a-t-il arraché! en a-t-il planté!... Et des bâtiments! et des pressoirs, en veux-tu en voilà! sous prétexte que l’«américain» allait décupler la récolte!

—Et le résultat de l’«américain» a été trompeur?

—Il a été trompeur et il ne l’a pas été...

—Mais dans le cas de M. Quinqueton?

—Eh! pardi, le cas de M. Quinqueton est pareil aux autres, allez...

—Le pays n’est pas endetté?

—Endetté? c’est-il donc qu’il l’est, endetté, m’sieu’ Quinqueton, que vous voulez dire?

—Ce n’est pas moi qui le prétends.

—C’est des on-dit! rapport à ce qu’il se cache. On ne le voit plus. Il était faraud!... Y a-t-il longtemps que vous avez vu son garçon? Oh! son garçon! Quand il parlait de lui, on voyait l’eau qui lui montait à la vue; il vous regardait au travers d’une ondée, parole d’honneur! Tenez! quand il disait comme ça: «C’est le meilleur sujet du lycée de Vendôme!» y a pas à dire non, la voix lui gargouillait dans le gosier.

—Dites-moi, les affaires de M. Quinqueton sont mauvaises?

—Oh! oh! c’est selon...

—On m’a dit que son bien était hypothéqué.

—Oh! alors, si on vous l’a dit, vous en savez autant que ceux-là qui vous l’ont dit... Et moi, donc, à cette heure, voilà que j’en sais aussi long comme vous...

Je fus pris du remords de n’avoir pas conservé de relations avec ce pauvre M. Quinqueton. Lui avais-je seulement fait part de mon mariage? Aussitôt mon retour à Paris, j’envoyai une lettre de faire part au juge de paix, sans lui annoncer, bien entendu, mon achat de la Gloriette, ce qui eût été l’aveu que je connaissais ses déboires.

Je reçus de M. Quinqueton sa carte accompagnée d’un énigmatique assemblage de mots dont l’un était pour le moins étrange. Sous le nom de M. Quinqueton et sa fonction: «juge de paix», une main ferme avait écrit:

«Heureux et fier de tout ce qui peut rappeler Tristan de Mélisande, adresse ses compliments au jeune couple

Je me livrai à des supputations afin d’établir approximativement l’âge que pouvait avoir atteint M. Quinqueton; tous mes calculs aboutissaient à lui donner la soixantaine. Il fallait écarter l’hypothèse de la sénilité. Mais M. Quinqueton serait-il devenu fou à la suite de la mévente des vins succédant aux frais considérables de la réfection des vignobles? Cependant sa carte portait «juge de paix», et, d’ailleurs, un notaire aussi méticuleux que Mᵉ Camus ne m’eût point dit «juge de paix» si M. Quinqueton eût été révoqué ou démissionnaire.

«Tristan de Mélisande!» En quoi, justes dieux! pouvais-je bien avoir rappelé un Tristan de Mélisande à ce bon M. Quinqueton? Jamais ces syllabes euphoniques et manifestement étrangères à tout état civil n’avaient frappé mes oreilles. Qui était Tristan de Mélisande? Quel rapport pouvais-je bien posséder avec Tristan de Mélisande? Enfin, en vertu de quel sortilège ma lettre de faire part était-elle douée du pouvoir d’évoquer un Tristan de Mélisande?... Je demandai à ma femme si elle n’avait point dans sa famille quelque Tristan de Mélisande?... Elle n’en avait point, mais elle eut une inspiration:

—C’est un nom de toqué, dit-elle; pour moi, le fils de votre M. Quinqueton doit faire de la littérature...

—Bravo! ça y est!... Tristan de Mélisande enveloppe d’arabesques gracieuses l’humble réalité de Prosper Quinqueton! Ce mélodieux pseudonyme et un métier d’imagination sont la conséquence logique des embarquements pour le banc de bois, qui était la cité asiatique de Seringapatam!

Cependant je reçus une lettre qui était, elle, la conséquence logique de l’acte de politesse accompli par moi envers M. Quinqueton, et qui laissa en suspens notre dernière hypothèse.

Elle était signée tout bonnement: «Prosper Quinqueton,» et ne faisait allusion à rien moins qu’à Tristan de Mélisande. Prosper m’appelait: «Mon vieux Francis,» me complimentait de l’heureux événement que son papa venait de lui apprendre, puis s’égayait au souvenir de nos jeunes années et m’appelait «sa vieille branche», puis m’entretenait «d’une large entreprise de vulgarisation» qu’il avait faite récemment, qui lui avait coûté les «yeux de la tête», puis s’assombrissait et confessait qu’il avait «quelques petits trous à combler par-ci par-là», puis entonnait un hymne en l’honneur de l’esprit positif et ordonné qu’il m’avait toujours connu et qui ne saurait manquer de me valoir une «brillante situation», puis me priait de lui envoyer cent francs.

En post-scriptum: «Motus à papa!»

Mon Dieu! il y avait mille manières plus délicates de répondre à ma lettre de faire part! Mais, précisément, pour que Prosper les eût toutes négligées et eût choisi celle-ci, il fallait qu’il y fût contraint par la nécessité. Ma femme, qui s’intéressait à son voisin de campagne, fut touchée; peut-être aussi tenait-elle à éclaircir l’énigme du «Tristan de Mélisande». Nous délibérâmes: enverrais-je le secours demandé, ou irais-je moi-même à l’adresse indiquée par Prosper: «53, rue Hégésippe-Moreau»? Voyons!... Prosper devait avoir passé trente-cinq ans... garçon... Paris... embarras d’argent prolongés, sans doute, depuis le premier emprunt de son père—affaire Quinqueton (Pierre-Prosper) et Ballureau (Jacques), dit Cudasne.—J’allais tomber dans un faux ménage sous les toits, avec enfants, c’était probable. Peut-être Prosper préférait-il que je ne connusse pas de si près sa misère... Lui-même, sachant mon adresse à Paris, n’était pas venu, honteux sans doute d’être mis comme un pauvre.

—Allez toujours jusque chez le concierge, me dit ma femme.

—C’est juste.

—Ah! Et puis, qui est-ce qui vous empêche de demander: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan de...»

—Parfait! Entendu.

Je cours rue Hégésippe-Moreau. Le 53 est une maison de bon aspect. Une forte odeur d’ail se dégage de la loge, mais il y a un essuie-pieds à l’entrée, un tapis à l’escalier.

Je préparais mon: «Vous n’auriez pas ici, par hasard, un M. Tristan de...» mais un instinct de convenances, plus profond que nos volontés, guide nos paroles, et je dis, en poussant la porte de la loge:

—M. Prosper Quinqueton, s’il vous plaît?

Une voix du Midi, joyeuse, résonna.

—Hé! à l’entresol-e donc-que!

—A l’entresol! Ah! très bien... Mais, dites-moi, madame, croyez-vous que je puisse le déranger?

—Hé! pourquoi donc-que?

—C’est que je ne connais pas ses habitudes... Est-ce qu’il est seul?

oui!

Croyant à une occasion de causer, la concierge avait quitté son fourneau aux vapeurs odorantes, et sa face réjouie s’offrait à mon service. Je crus devoir en profiter pour être agréable à ma femme:

—Et M. Tristan de Mélisande?

La face de la concierge s’arrondit comme une lune; dans cette lune, une autre s’ouvrit: je vis toutes les dents et la langue jusqu’à la luette. Et il sortit de là, comme un jet d’air comprimé:

le méme!

Je fis l’étonné. La concierge riait de tout son cœur; quand elle put articuler à nouveau, elle dit:

—Cé dé fanntésies!

Je pressai, à l’entresol, un petit masque japonais qui mettait en branle une sonnerie électrique. Un pas d’homme se fit entendre. Mon cœur palpitait un peu, je l’avoue, à l’idée de retrouver tout à coup mon camarade Prosper, que je n’avais pas vu depuis quelque vingt ans. A la vérité j’avais aussi une crainte, que venaient de m’inspirer la maison d’aspect confortable, le tapis, le bouton électrique, l’entresol au lieu de la mansarde: la crainte de rencontrer, en la personne de Prosper, un intrigant ayant tenté de me refaire, circonstance désobligeante.

Je vis un homme que je reconnus aussitôt, non qu’il me rappelât le jeune Prosper, mais bien le juge de paix Quinqueton. Il était grand comme son papa et d’aspect doux et débonnaire; il avait deux ou trois fils blancs dans la moustache, la figure longue, mais agréable; il était décoré des palmes académiques.

Je dus me nommer, car il ne me reconnaissait pas. Alors il s’écria, me prit les mains, fut réellement ému, presque aux larmes. Il m’appelait: «Mon pauvre Francis!... ah! mon pauvre vieux!... ah! sacré bougre!» Il me scrutait le poil et l’habit. «Ah! mon pauvre ami!... Mais c’est que tu n’as pas changé, non!»

—Cependant tu ne me reconnaissais pas.

—Depuis le temps!

—Comment va ton père?

—Papa? Très bien. Ah! dame! il se décrépit un peu, on n’est plus de la classe!...

—Et toi?

—Eh bien!... moi...

—Voyons! lui dis-je, tu as donc perdu ta position?

Il eut la physionomie d’un aveugle à qui l’on parle de la lumière. Je compris qu’il n’avait jamais eu de position.

—Voilà, dit-il. Mon père m’a toujours fait une petite pension, même très convenable. Je reconnais que j’ai été des privilégiés du sort. Il m’a dit, en m’envoyant à Paris: «J’ai confiance en toi; travaille, tu arriveras. Je ne veux pas t’influencer; suis tes goûts. Écoute-moi bien; je sais ce que c’est que la vie: un garçon ne réussit pas du jour au lendemain. Je te donne six ans, sept ans, dix ans au maximum, parce que, Dieu merci, je ne suis pas encore sur la paille et puis t’aider; mais il ne faut pas compter sur la fortune... Va, débrouille-toi, en attendant, avec trois cents francs par mois. Maintenant, mon garçon, je vais te confier une chose: le jour où tu viendras dire à ton bonhomme de père: «Papa, je gagne ma vie; mettez vos trois cents francs de côté»,—eh bien! ce jour-là, je serai content de toi.»

—Et qu’as-tu fait, une fois à Paris?

—Mon cher, le temps passe avec une rapidité vertigineuse!

—On a à peine le loisir de prendre la résolution de travailler!...

—Tu ne crois pas si bien dire! J’allais tous les mois à Vendôme. Dans le train, en partant de Paris, je me suis quelquefois demandé: «Ah ça! qu’est-ce que j’ai fait depuis mon dernier voyage?» Ce que j’avais fait? Mon vieux, tu me croiras si tu veux, en voilà le détail. Aller et retour Vendôme égalent trois jours, au bas mot, et à la condition encore qu’il n’y eût pas une petite occasion de rester là-bas, pour un dîner, pour un mariage, pour une sauterie chez les Potu, ou simplement pour faire plaisir à mon pauvre papa. Retour à Paris: la journée passée avec les camarades qu’on a lâchés depuis trois, quatre ou cinq jours, c’est bien le moins! le soir, petite noce inévitable si l’on veut se conserver quelques relations amicales. Lendemain: grasse matinée, cela va sans dire; puis réflexion sur ce que l’on fera. Bonne résolution: j’écrirai demain à Un Tel et à Un Tel. Pour cela, voir Tel autre et puis Tel autre auparavant, afin de savoir par quel bout prendre Un Tel et Un Tel; coût: deux, trois, quatre journées. Puis attendu rendez-vous d’Un Tel et d’Un Tel. Vu diverses personnes influentes, par hasard, dans l’intervalle. La guigne! rendez-vous tombés même jour, même heure. L’un d’eux raté: c’était le bon! Et ainsi de suite. Ajoute de nombreux amis, parce que trois cents francs par mois constituent une petite fortune par rapport à la quantité des citoyens qui sont dans la purée; ajoute cafés obligatoires, balades du dimanche, petits services rendus, etc., qui m’obligent à retourner à Vendôme toucher ma pension, en fraudant de quarante-huit heures... Et voilà!...

—Les mois s’écoulent...

—Et les années!... un ouragan qui passe!

—Tout de même, tu t’aiguillais bien, je suppose, vers une direction déterminée?

—Mon cher, il y a une carrière qui mène à tout. Autrefois, on disait que c’était le droit; aujourd’hui, c’est le journalisme.

—Tristan de Mélisande!...

—Tu as vu mon pseudonyme?

—Heu... heu...

—Tu m’obligerais, si tu l’as vu, en me disant dans quel endroit... Oh! ce n’est pas pour moi! C’est pour mon père. Quand un journal parle de moi, je le lui envoie avec le passage souligné au crayon bleu; il est si heureux! Ne ris pas, c’est une douce manie à lui. Mon nom imprimé le flatte; il fait circuler la remarque chez ses amis, au cercle. Ah! c’est à Vendôme que je suis célèbre!... Mais, au fait, qui t’a dit que Tristan...?

—C’est ton père... un mot sur une carte.

—Tu vois! il ne peut pas se tenir d’apprendre à tout le monde que son fils a un nom dans la presse. Je m’aperçois que c’est par sa carte seulement que tu connais mon pseudonyme?

—Je lis si peu!

—Ah! mon pauvre vieux, qu’on a de mal à se répandre!... Ils sont là un tas de bonzes et de sinistres farceurs qui tiennent tout; c’est le canon qu’il faudrait pour les déloger!

—Et qu’est-ce qu’a publié ce Tristan de Mélisande?

—Publier! te voilà bien! Mais publier, te dis-je, est impossible. Publier est un monopole. Ils m’amusent avec leur «publier». Publier, c’est avoir un journal, un éditeur. Si j’avais publié, mon cher, je serais célèbre: j’ai là, dans la caboche, la matière à faire péter votre civilisation!... Publier! peuh! je dirige un bout de revue: tiens, si tu veux que j’inscrive ton nom comme membre fondateur, en première page?... Publier!... non, mon vieux, non, tant qu’un monsieur qui détient la place de chroniqueur dans un des trois premiers journaux du matin n’est pas crevé, et qu’on ne s’est pas assis dans son fauteuil en jouant des poings...

—Des poings! Mais encore faut-il avoir manifesté quelque part une certaine compétence?...

—Tu retarderas toujours, toi. «Du toupet! entends-tu? du toupet et encore du toupet!» a dit Danton, si je ne me trompe. En voilà un lascar qui connaissait les mœurs de la République! J’ajouterai: «et des relations,» ce qui facilite la montée à l’assaut.

—Tu t’es fait des relations?

—Je connais tout le monde. Tiens! ce pauvre père Quinqueton en était tout baba. Il est venu ici, il faut le dire, pendant l’Exposition. Le nombre de personnes auxquelles je l’ai présenté, fabuleux! Des directeurs de journaux, des hommes politiques, un ministre, et des cabots, et des actrices de la Comédie française, des gens du monde, même. Il en était fourbu, rendu, vanné. Il me disait: «Prosper, je n’aurais pas cru ça, je te l’avoue. J’ai passé ma vie à Vendôme au milieu de gens distingués, mais je n’avais pas compté que je serrerais la main à tant «d’illustrations». Je l’avais fait habiller, coiffer, chausser et ganter dans une maison pseudo-anglaise qui me fait un petit tant pour cent: il était superbe! Tous les soirs au théâtre, à l’œil! comme de juste, et aux répétitions générales! et des coups de chapeau, et des clins d’œil, et des poignées de mains!... «Qui est-ce?—C’est Un Tel!—Tu le connais?—Comme ma poche!» Un émerveillement; un rêve. Le bouquet: au 14 Juillet, pendant qu’il était là, j’ai eu les palmes.

—Le couronnement d’une carrière, pour beaucoup.

—Alors, devant cela, qu’est-ce que tu veux qu’il dise, papa?

—Pauvre papa!

—Non! point «pauvre papa»; il a chanté, au contraire, comme le vieillard Siméon, son Nunc dimittis, et s’en est allé à Vendôme, où il repasse en sa mémoire ces brillants jours de fête.

—Prosper, je te sais gré de ta franchise, mais enfin tu me permettras bien, à défaut de reproches, de te dire que tu es resté le petit garçon avec qui j’ai joué: tu te montais la tête, tu la montais à ton père, à Mme Pacaud; tu croyais aller aux Indes; tu faisais presque croire que tu y étais allé.

—Tout est illusion.

—Non! pas ton état présent.

—Mon état présent? Mais ne va pas t’imaginer!... Mon cher, je suis tout simplement à la veille d’obtenir la plus belle situation. Il va se créer à Paris...

—Ah! ce n’est pas créé!

—Toi aussi, tu es bien resté le même!... Eh bien! non, ce n’est pas créé. Mais il n’y a pas que ce qui est créé qui mérite considération; il y a ce qui sera créé demain. Toutes les grandes entreprises sont fondées sur la confiance en un état de choses qui n’est pas, mais qui sera par le fait même qu’on se met en branle. Donc il va se créer à Paris un journal destiné à amener une véritable révolution dans la presse, un journal...

—Passons.

—Soit. Mais tu admettras que, le temps aidant, le pouvoir, l’autorité, bref, l’assiette au beurre, change de mains... Une génération chasse l’autre, ou plus pacifiquement, la remplace. Ce journal est fondé par des hommes de mon âge, des camarades, des amis. Nous avons intéressé à la chose des capitalistes connus, sûrs, en dehors des bandes interlopes; ce sont des banquiers, des industriels, des agriculteurs même, que, pour la plupart et entre parenthèses, nous tutoyons... Et, à ce propos, puisque te voilà, tu me permettras de te donner une preuve d’amitié en te laissant cette petite feuille où tu verras les avantages réservés aux souscripteurs...

—Je te remercie, Prosper.

—Nous n’acceptons pas le premier venu!... Eh bien, mon ami, dans cette grande, immense affaire, ma place est assurée, taillée à ma mesure, et, tu m’entends bien, je me considère comme y étant déjà assis, et les pieds dans ma chancelière...

—Sinon les coudes au guichet de la caisse!...

—Tu es dur. Évidemment je n’en suis pas à passer à la caisse; et c’est ce qui te prouve le sérieux de l’affaire: il ne s’agit pas pour ces messieurs de nourrir la basse pègre du journalisme et de se laisser assiéger par tous les claquedents de la littérature. La tenue sous laquelle se présente l’entreprise nous oblige, cela se conçoit, à une certaine décence dans la manière de manifester nos appétits. Je n’ai pas pu frapper à cette porte avant d’en avoir acquis régulièrement tous les droits, sans quoi je n’aurais pas pris la liberté de solliciter de ta vieille amitié la petite avance...

—N’en parlons pas.

—Si, si! je te dois même des explications. Je te dirai qu’il m’est interdit de m’adresser à mon père. Écoute-moi; c’est une petite histoire. Papa m’avait donc donné dix ans au maximum pour me débrouiller à Paris. Ce n’est pas lui qui m’aurait jamais fait observer que la dizaine était écoulée; mais, tout de même, il est propriétaire, il a de l’ordre dans ses affaires, et je me disais: il y pense, et il sera content le jour où je lui confierai: «Je gagne ma vie.» Alors, voilà! Un jour que nous nous promenions, bras dessus, bras dessous, à Vendôme... c’était après l’Exposition... mon pauvre papa était si glorieux d’exhiber à la ville et à la banlieue mon ruban violet; il avait recueilli tant de compliments!... comme nous passions sous la porte Saint-Georges, que tu connais, une des curiosités de la ville, je ne sais quelle mouche m’a piqué; spontanément, sans la moindre préméditation, je me dis tout à coup: «Il faut que je fasse un grand plaisir à papa.» Instantanément, je lui presse le bras, je me penche à son oreille, et je lui susurre la phrase que j’avais sur la langue depuis dix ans: «Papa, je gagne ma vie, etc.» Mon cher, il n’a pas soufflé mot, tant ça l’a estomaqué. Mais après quatre pas, voilà qu’il se retourne vers la porte monumentale, et il prononce avec un brin d’emphase qui sent son cru: «Cette porte, mon fils, sera notre arc de triomphe!...» Le coup avait porté. Puis il m’a dit, plus simplement, une minute après, en me serrant la main: «Tu es un honnête garçon.» Eh bien! tu le croiras si tu veux, je n’ai pas regretté mon mouvement.

—En effet, tu es un honnête garçon. Et, depuis lors, comment vis-tu?

—D’expédients de toutes sortes... J’ai toujours eu une belle écriture; je passe une partie de la nuit en copies... J’ai été typographe... J’ai été contrôleur au théâtre des Batignolles... J’ai eu un petit emploi aux Pompes funèbres... Mon ruban m’est avantageux.

—Tu as dû perdre bien des amis?

—Je m’en suis fait d’autres: il y a une certaine commisération, chez les gens de lettres, pour les pauvres bougres...

—Mais tes amis influents?

—Toutes les fois que j’ai obtenu un semblant de secours ou de place, c’est à de presque aussi gueux que moi que je l’ai dû.

—Suis-je indiscret, Prosper? tu me parais garder un lourd loyer...

—Si mon père venait à Paris!... Qu’il soit témoin de ma déchéance, non! non! J’aime mieux m’imposer des sacrifices et sauvegarder les apparences. Il parle sans cesse de revenir ici; il y reviendra; je ne sais ce qui le retient. Mon «petit entresol» est un de ces leitmotiv qu’il emploie volontiers, tu te souviens; il le connaît; il se le représente. «Et qui as-tu reçu, là, dans ce fauteuil Voltaire? parle, mon garçon!...» Je dois citer un nom; j’en cite un, ou deux, ou davantage!

—Tu continues à aller à Vendôme comme par le passé?

—C’est mon bonheur et c’est mon supplice. Lorsque j’ai eu un emploi, la difficulté était de m’absenter, et j’en ai perdu plusieurs pour avoir manqué du courage de me priver de Vendôme. Vendôme est cause que je meurs de faim; mais Vendôme me donne à manger quand j’y vais. Y demeurer, toutefois, m’est interdit, sous peine de culbuter le château de cartes où ma réputation est assise. Te l’avouerais-je? Tu vas te moquer de moi, mais tant pis! J’ai du plaisir, là-bas, à vivre au milieu du songe que Vendôme se fait de moi-même. Là je comprends, jusque pour l’homme sans mérite, la bonne odeur de l’encens; et quelque chose de mes intimes convoitises en est satisfait. C’est peut-être odieux, ce que je t’avoue là, ou ridicule; mais je n’en suis pas à ça près...

—Et qui voit-on encore à Vendôme?

—Les Potu, toujours. Ils ont marié leur fille aînée, la belle.

—Autant que je m’en souvienne, le père Potu n’était pas un bonhomme à s’en laisser conter?

—Ils sont pour moi pleins de sympathie, je t’assure. La seconde fille est fort intelligente...

—Et dans les «propriétés du Saumurois», y vas-tu?

—Mon père, depuis longtemps, semble s’en désintéresser.

—Prosper, il est temps que je te quitte. Puisque tu as été si sincère avec moi, dis-moi, mais là, sans ménagements, puis-je m’employer à chercher aux embarras de ta situation une solution pratique?

—Que tu es drôle! Mais, mes embarras sont tout momentanés! La solution pratique, elle est toute trouvée: c’est celle dont j’ai eu l’honneur de t’entretenir. Avant trois mois, le journal tirera à cent mille exemplaires, et tu seras remboursé du prêt que j’ai sollicité de ta complaisance... Que dis-je? remboursé au centuple! si tu veux bien abandonner un instant tes instincts de misonéisme et de provincialisme arriéré, et profiter de l’avantage tout amical que je t’offre de couvrir la première émission...

—Merci, encore une fois, Prosper; je ne manquerai pas d’y songer. Mais, dis-moi, ton père n’est pas engagé dans l’affaire du journal?

—Papa est un terrien: il ne croit qu’à la vigne et au blé. Mais je ne désespère pas de le convertir à l’évidence. Ah! il est clair que si j’apportais les capitaux ou seulement portion des capitaux de mon père; que si je t’amenais, toi, avec la part que tu es libre de te tailler dans le gâteau, ma situation au journal serait étayée d’autant!...

—Eh bien! adieu, Prosper.

—Adieu, mon vieux, et merci, en attendant!...

V

Prosper fut invité à venir à la maison, tout à son aise et sans cérémonie. Il ne vint jamais. Il m’écrivit qu’une affaire de la plus haute importance l’appelait précisément à Vendôme. Une autre fois, c’est un emploi qui l’enchaînait. En compensation, il m’envoyait la Revue qu’il dirigeait, «sous les auspices du plus haut patronage». Des noms pompeux s’étalaient en effet sur la couverture, sinon au sommaire. Et Prosper me faisait part, obligeamment, d’une innovation qu’il venait d’introduire: c’était d’adjoindre aux «membres fondateurs» une série de «membres bienfaiteurs» qui, moyennant un versement de cent francs, auraient droit à avoir leur nom inscrit en première page.

Ce fut tout ce que je sus de la famille Quinqueton avant de retourner, moi aussi, dans «mes propriétés du Saumurois».

La Gloriette se trouva aménagée au mois d’août, non pas d’une manière très confortable, car c’était une bien vieille bicoque, mais de manière à y jouir paisiblement d’un air pur et d’une vue large et simple; c’est le propre caractère du pays.

Les pièces étaient carrelées en briques, les cheminées étaient de taille à rôtir un veau à la broche, les solives apparentes et grossières, le plafond si élevé que des toiles d’araignées résistaient aux têtes de loup les mieux emmanchées. Mais nous avions de grandes fenêtres à meneaux avec des sculptures naïves et des nids d’hirondelles, des lucarnes hautes comme le toit, un toit haut comme la maison, et des girouettes imitant le sifflement du merle et le miaulement des chats dans la nuit.

Au pied d’une terrasse aux balustres noircis par les pluies séculaires, les toitures d’ardoises et les cheminées du village, pressées, cahotées, brinqueballant comme les coiffes de paysannes qui dégringolent un chemin creux, s’en allaient tomber dans la Loire. La Loire, splendide en sa paresse étalée, léchait de longs bonbons de sable rose entre les peupliers disproportionnés de ses deux rives, portant ici un bateau plat, plus spacieux que la place de l’Église, et là-bas un autre semblable, réduit aux dimensions d’un sabot. A droite, au loin, c’est la Vienne aimable, qui arrive de Chinon à travers les prairies, sous les saules; en face, la Vallée d’Anjou plane et feuillue, que l’été avancé couvre d’or; à gauche, les coteaux qui portent le vin.

Quelles journées! quels soirs délicats passés à respirer l’odeur des pêches d’espalier d’un verger situé au-dessous de notre terrasse, ou bien à regarder la lune tendre sa blanche lessive sur la Loire!

Une saveur paysanne se mêlait par instants à l’arôme des fruits mûrs, et aussi des bribes presque insaisissables de la fumée des fours où l’on cuit le pain.

Quand nous montions à nos chambres, nous n’étions pas las de regarder la calme campagne. Un moulin à vent aux ailes à demi déchirées, énorme insecte nocturne, semblait garder les vignes de M. Quinqueton. Nous nommions ce moulin, entre nous, «l’Hypothèque». Le terme barbare, l’étrangeté de l’objet et l’horreur de la chose signifiée nous rappelaient la situation équivoque de mon vieil ami de Vendôme. Comme un dragon ailé, «l’Hypothèque» se tenait immobile à l’entrée du trésor, mais frémissant au plus léger souffle; et quand ses longues antennes bougeaient, la lune étant basse, le compas de leur ombre au loin, entre les lignes rigides des échalas, avait l’ouverture d’un pas d’homme.

—Brrr! faisait ma femme à côté de moi.

—Quoi donc?

—Ce pauvre monsieur!...

—Eh bien?

—L’Hypothèque le mangera!

Septembre vint; les raisins mûrirent; on commença à parler des vendanges. Des chariots passaient fréquemment sur la route, accompagnés d’une étrange mélopée sur deux ou trois notes graves: ils transportaient des fûts vides. Le village retentit bientôt de coups de maillet sur des caisses sonores, curieux prélude des fêtes de Bacchus; sous chaque hangar, en chaque cour, un homme cerclait des tonneaux; enfin, l’air du pays fut imprégné d’odeurs nouvelles: celle des raisins meurtris, douce et sucrée; celle des pressoirs, des celliers, humide et moisie, et de l’acidité des cuves bouillantes et de la saveur âpre et traîtresse du vin nouveau.

Personne ne vendangeait les vignes de M. Quinqueton.

On s’en inquiéta. Le maire dut faire protéger la récolte.

Or, un soir, une ombre fut signalée dans le clos Quinqueton. Il était dix heures environ, la lune était à son déclin, mais les étoiles brillaient. On distinguait une forme humaine qui avançait entre les ceps, d’un pas inhabile, et marquant, du bras droit, une sorte de mesure aux temps réguliers, comme eût fait quelqu’un comptant les pieds de vigne. C’était une femme. La clarté incertaine trompait sa marche et nous la voyions enfoncer tout à coup, ou culbuter contre une motte de terre. Elle disparut derrière un groupe de pêchers en plein vent. Nous fûmes très intrigués. Qui était cette femme?

C’était Mme Pacaud; je l’appris dès le matin par un mot du notaire, qui me mandait en même temps, en ma qualité de «mitoyen», que la vendange Quinqueton allait être vendue «debout» et la terre par autorité de justice.

—C’est fait! dis-je à ma femme; vous savez, la grande bête au clair de lune, l’Hypothèque?... Elle mange le pauvre monsieur!...

Au soleil du matin, je vis, par ma fenêtre, Mme Pacaud dans les vignes. Elle n’était déjà plus très jeune, il y a vingt ans; elle n’avait pas changé beaucoup; à la lorgnette, je la reconnaissais bien.

J’allai au-devant d’elle. Elle me prit pour le clerc du notaire. Je lui dis:

—Mais non! je suis le petit Francis, qui jouait autrefois avec Prosper.

Ma rencontre ne lui plaisait point: je vis l’embarras de sa figure. Tout un drame y fut apparent: la surprise, la crainte d’être bernée, l’examen attentif de ma personne, l’envie de se donner le plaisir de me reconnaître, de parler des temps anciens, la curiosité de savoir comment j’étais là, puis le rappel de quelque nécessité supérieure qui lui interdisait sans doute de parler.

—Je ne veux point vous gêner, madame Pacaud; j’avais seulement l’intention de vous souhaiter le bonjour et de vous demander des nouvelles de M. Quinqueton...

—Il va bien.

—C’est l’essentiel. Je ne vous demande pas de nouvelles de Prosper: je l’ai vu à Paris.

—Nous savons ça, M. Prosper nous l’a dit. Ah! bien! si je pensais me trouver nez à nez avec M. Francis dans le Saumurois!...

Elle était émue, Mme Pacaud. Ma présence inopinée, mais plus encore le poids écrasant du silence qu’elle était tenue d’observer, la suffoquaient. C’était une bonne femme de soixante-cinq ans environ, aux traits ordonnés, à la figure honnête. Elle portait la coiffe de Vendôme et était vêtue avec une extrême propreté.

—Eh! mon Dieu! voilà comment on se retrouve, madame Pacaud. Le monde est si petit! Mais aussi pourquoi venez-vous si matin à trois enjambées de chez moi?...

—A trois enjambées? Vous habitez donc ici! fit-elle, sans cacher son effroi.

—J’habite, madame Pacaud, le grand pigeonnier que vous voyez là.

—Un Parisien! vous voulez rire, M. Francis!...

—Venez déjeuner avec moi, madame Pacaud, je vous montrerai mes titres de propriété.

Je sentais bien que par là je la poussais dans ses derniers retranchements. Étant propriétaire voisin, j’étais destiné à apprendre la vente, et sur l’heure. Il était vain désormais d’essayer de me taire la détresse de son maître. La fin du drame se joua dans son regard affolé; puis la joie de parler noya un moment sa douleur même.

Son premier cri fut:

—Vous ne direz rien à M. Prosper!

—Je vous le promets, madame Pacaud.

—Eh bien! c’est des «mentis», tout ce que je vous ai dit!... Oui. Et d’abord M. Quinqueton ne va pas bien.

—Sa santé?

—Sa santé, et puis tout. Pour commencer, monsieur a eu une congestion.

—Ah!

—Faut être juste, c’est de sa faute!

—Comment! de sa faute?

—Si monsieur n’avait pas été si cachottier, le malheur ne serait pas arrivé.

—Expliquez-vous!

—Oh! je vois que je vas être obligée de vous en dire davantage. Une fois qu’on a commencé, c’est comme à confesse, il n’y a pas, il faut fureter dans les coins jusqu’à ce qu’on ait déclaré le plus petit péché... Monsieur Francis, nous avons passé par des histoires, allez!... M. Quinqueton est ruiné!

Après ce mot, ses bras, ses traits et l’animation de son regard tombèrent: elle ressemblait à une femme qui voit descendre le cercueil de son petit dans la fosse. Mais elle reprit:

—Je m’aperçois que je commence par la fin!... C’est parce que c’est le principal et que ma langue ne l’a pas retenu. Je ne l’ai jamais dit encore à personne. Vous ne le répéterez pas à M. Prosper, au moins!...

—Comment! Prosper ne sait pas?...

—Il ne faut pas que M. Prosper le sache: monsieur en mourrait.

—Bah!