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LE
BEL AVENIR

DU MÊME AUTEUR
——

CONTES:
LES BAINS DE BADE (épuisé)1 vol.
LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC1 —
LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LES CANARDS1 —
LE BONHEUR A CINQ SOUS1 —
ROMANS:
LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS (épuisé)1 vol.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS (épuisé)1 —
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES1 —
MADEMOISELLE CLOQUE1 —
LA BECQUÉE1 —
L’ENFANT A LA BALUSTRADE1 —
MON AMOUR1 —
LE MEILLEUR AMI1 —
LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE1 —
MADELEINE JEUNE FEMME1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays y compris la Hollande.


RENÉ BOYLESVE
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE

LE
BEL AVENIR

[Illustration: C · L]
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3


LE BEL AVENIR


«Pour que la vie soit bonne à regarder, dit Zarathoustra, il faut que son jeu soit bien joué; mais, pour cela, il faut de bons acteurs. J’ai trouvé bons acteurs tous les vaniteux: ils jouent et veulent qu’on aime à les regarder... Auprès d’eux j’aime à regarder la vie,—ainsi se guérit la mélancolie.»

NIETZSCHE

I

A Nouaillé, près de Poitiers, vivait, il y a bien vingt ans, madame veuve Dieulafait d’Oudart, avec son vieux père M. Lhommeau et son fils Alexis, que l’on appelait communément Alex.

M. Lhommeau était un ancien conseiller à la Cour de Poitiers, un «épuré» comme on nommait alors ceux de ces messieurs qu’avait frappés la réforme de la magistrature. C’était un homme d’une probité héréditaire et inattaquable; son savoir était limité, mais suffisant et teinté de littérature, non pas toutefois contemporaine, cela va sans dire: ces gens-là n’avaient pas l’audace de démêler par eux-mêmes l’ivraie du bon grain, mais, parmi les œuvres que le temps a triées, ils en adoptaient sérieusement quelques-unes; ils s’intéressaient à l’histoire, à la philosophie, et vénéraient l’antiquité tout en bloc; ils avaient de la conversation; ils avaient l’esprit libéral et souvent même de l’esprit. A la fois par nécessité économique et par dépit d’abandonner une fonction qu’il honorait depuis quarante ans, M. Lhommeau vendit son petit hôtel de la rue Saint-Porchaire, quitta la ville et se retira dans une maison de campagne que possédait sa fille, à cinq ou six kilomètres de l’octroi.

La veuve aimait fort cette propriété qu’elle tenait de son mari, le commandant Dieulafait d’Oudart, tué au premier engagement de l’expédition de Tunisie. Nouaillé se composait de trois petites fermes, de quelques prés d’un maigre revenu, et d’une grosse maison bourgeoise de la fin du XVIIIᵉ siècle, à laquelle deux pigeonniers ventrus, coiffés d’éteignoirs, jouant assez bien la tour, donnaient un certain air de château. Il y avait des mascarons à physionomies expressives au-dessus des portes et fenêtres; des balcons forgés; à la muraille, un gnomon ferme encore, sur un cadran solaire aux trois quarts effacé. Les lucarnes étaient modestes, le toit un peu bas, mais couvert d’ardoises, particularité remarquable au milieu des demi-cylindres de brique dont sont toutes godronnées les toitures du Poitou. Le rez-de-chaussée, à l’intérieur, avait conservé d’assez bonnes boiseries; le jardin, simple et plat, était dessiné à la française: il avait des charmilles, de longues allées de tilleuls, des buis taillés, des bassins, une châtaigneraie. En s’y promenant par un vent d’ouest, on entendait, affaiblis, les roulements de l’école des tambours. Et ces menus détails et circonstances faisaient Nouaillé plus précieux à madame Dieulafait d’Oudart: elle y retrouvait un peu de Versailles, où elle avait habité les premières années de son mariage.

Un landau familial, deux tranquilles chevaux qui vous menaient à Poitiers en vingt minutes, des domestiques anciens et fidèles, un chien couchant et deux bassets, pour qu’Alex pût tirer le lapin et le perdreau, rendaient l’exil rustique fort supportable, et la vie de M. Lhommeau, de sa fille et de son petit-fils y eût coulé paisiblement, s’il n’eût été question, chaque jour et à toute heure, de l’avenir incertain d’Alex.

Alex ne manifestait aucune disposition particulière. Sans doute eût-il suivi la carrière paternelle, si madame Dieulafait d’Oudart, épouvantée par le sort tragique du commandant, n’eût déclaré à son fils, achevant alors sa troisième, qu’il ne serait pas militaire. Alex n’objecta rien à cette décision. Il apprécia ce qu’elle contenait de bon, et c’est qu’elle le dispensait de l’effort qu’eût nécessité le concours de Saint-Cyr; et il acheva ses études plus mollement qu’il ne les avait commencées, point du tout dans la queue de la classe, à vrai dire, jamais non plus dans la meilleure moitié, ni mal noté ni félicité, échappant à toute réprimande, bien vu de tous et emportant en somme l’estime de ses maîtres, grâce à une vertu qui, pour n’être pas brillante, en vaut d’autres, il faut bien le croire: ce garçon était «sympathique».

—C’est un don des fées, disait à madame Dieulafait d’Oudart son vieux notaire, maître Thurageau, fiez-vous donc au coup de baguette que votre cher Alex a reçu en naissant, et ne vous tourmentez point tant de l’avenir. Voulez-vous que je prenne monsieur votre fils dans mon étude? Il se formera à la pratique des affaires sans perdre un seul cours de droit...

—Et après, Thurageau?

—Après?... Eh bien, mon Dieu, si, comme je le suppose, vous avez peu de goût à le faire entrer dans la magistrature nouvelle, nous lui achèterons une étude!...

—Avec quoi? grand Dieu!... Nous ne sommes pas riches, mon cher Thurageau, vous le savez mieux que personne!...

—Alex aura Nouaillé, un jour. Ce n’est pas une fortune, mais c’est un gentil lopin de terre, une demeure agréable et même séduisante. Avec cela, un nom qui sonne bien et la bonne mine du jeune homme, eh! parbleu, il n’en faut pas plus pour nous garantir...

—Tout beau! tout beau! je vous entends. Je ne veux pas faire de mon fils un oisif, et encore moins un coureur de dot!...

Les paroles du notaire ne furent pas écoutées. Madame Dieulafait d’Oudart éprouvait l’invincible besoin de relever la médiocrité des premières études de son fils au moyen du lustre que confèrent les diplômes conquis à Paris. Son cœur se déchirait à la pensée de se séparer de son fils, mais nulle douleur n’eût payé trop cher une satisfaction d’amour-propre. Le grand père Lhommeau, lui-même, avait été reçu docteur en droit à Paris; il parlait fréquemment de son séjour au Quartier latin: c’était du temps des grisettes, de la pipe et des pantalons de nankin, et ces six ans passés sur la colline Sainte-Geneviève laissaient au bonhomme la nostalgie d’un paradis perdu.

Madame d’Oudart possédait à Paris une amie, nommée madame Chef-Boutonne, avec qui elle entretenait une correspondance régulière et chez qui elle descendait les années d’Exposition universelle. Les Chef-Boutonne avaient deux enfants: une fille mariée et un fils de l’âge même d’Alex, ce qui peut-être contribuait à maintenir entre les deux anciennes compagnes de couvent un lien sans cesse raffermi par les mille alertes que causent aux mamans la santé et les incidents d’école, assez semblables, que l’on habite le Poitou ou Paris. Un des soucis constants de madame Dieulafait d’Oudart avait été qu’Alex ne se laissât pas distancer, dans la course aux diplômes universitaires, par le jeune Paul Chef-Boutonne. Hélas! Alex avait échoué à la seconde partie du baccalauréat ès lettres. O dur aveu à faire aux Chef-Boutonne!

Un an après, le jeune Chef-Boutonne était bachelier ès sciences, alors que le tardif Alex décrochait, non sans peine, un parchemin de l’an passé! Madame d’Oudart, qui, prudemment, avait tu à son amie qu’Alex renonçait aux sciences, échangea avec Paris le correct télégramme: «Reçu», qui, à n’y pas trop regarder de près, clôturait décemment, à la même heure, les études secondaires des deux jeunes gens.

Alex eut une occasion de revanche, car Paul dut faire un an de volontariat, tandis que le «dispensé de l’article 17» n’eut qu’une période de deux mois; mais il passa le reste de l’année à se reposer des fatigues du service militaire.

Paul devait «faire son droit»; Alex aussi! La cordialité des deux mères se répandit en effusions de tendresse.

«Et est-ce que ce cher Alex ne viendrait pas prendre ses inscriptions à Paris?—Si! si! il irait à Paris...»

Les Chef-Boutonne habitaient rue de Varenne, non loin du Quartier latin, où se logerait naturellement Alex; Alex fut pour ainsi dire confié aux Chef-Boutonne: la table de famille lui devait être une sauvegarde contre les inconvénients du restaurant; et une ou deux soirées par semaine dans un salon, un antidote contre le poison des cafés, brasseries et autres lieux funestes aux étudiants dépaysés.

Le grand-père Lhommeau disait, il est vrai:

—Quand je suis parti pour Paris, en 1845,—ce n’est pas hier!...—je n’y connaissais absolument personne. J’ai mangé, six années durant, à la gargote, et mené la vie de l’étudiant de province qui «passe l’eau» moins souvent que ses examens: je ne m’en suis pas porté plus mal.

—Si vous ne connaissiez personne, à Paris, en 1845, répliquait madame Dieulafait d’Oudart, votre petit-fils a aujourd’hui sur vous un avantage considérable: les Chef-Boutonne ont de très belles relations dont ils ne pourront manquer de faire profiter Alex, et, de nos jours, c’est par là, plus encore que par le mérite, qu’on arrive.

Les premiers temps du séjour d’Alex à Paris furent marqués par une recrudescence de termes tendres et chaleureux dans les lettres de madame Chef-Boutonne. Les expressions ne suffisaient pas à louer «ce beau jeune homme, dont les grâces naturelles et l’excellente éducation faisaient la conquête de tout le monde... Et, avec cela, point sot du tout!...»

—Eh bien! interrompait le grand-père Lhommeau, croyait-elle trouver en lui un imbécile?

—Voyons, papa, ce n’est pas cela que veut dire Eugénie!...

—Ah!... Et que veut-elle dire, Eugénie?

—Écoutez la suite: «Qu’il travaille, et je lui prédis un très gentil avenir.»

—Eh bien! faisait M. Lhommeau, j’entends ce que veut dire Eugénie..., puisque Eugénie il y a... Eugénie dit qu’Alex est, à ses yeux, bien entendu, plus joli garçon qu’intelligent:—et d’un!—qu’il ne fiche rien:—et de deux!—et qu’enfin, à supposer qu’il se mette un jour à bûcher comme un nègre, on lui procurera peut-être, avec la haute protection des Chef-Boutonne, une petite place de dix-huit cents francs dans un ministère... Voilà, ma belle, ce que dit Eu-gé-nie.

—Mais, mon pauvre papa, je ne comprends pas que vous ayez l’esprit aussi pointu pour peu qu’il s’agisse des Chef-Boutonne! Je connais Eugénie, je l’espère, puisque nous avons vécu côte à côte sur les mêmes bancs, à la pension; je l’ai revue bien des fois depuis notre mariage, et je l’ai trouvée toujours la même femme pleine de sens, un peu autoritaire, mais dévouée, excellente mère...

—Justement!

—Que voulez-vous dire?

—Madame Chef-Boutonne a un fils, n’est-ce pas? Tu as un fils, n’est-il pas vrai?

—Eh bien?...

—Son fils et le tien entrent en même temps dans cette période critique qui doit décider de leur avenir, de leur vie.

—Sans doute!

—Eh bien, vous ne pouvez pas être l’une pour l’autre des amies.

—Allons donc! Mais j’aime énormément madame Chef-Boutonne! Mais j’ai beaucoup d’affection pour son fils!... Ah çà! me croiriez-vous jalouse parce que Paul a passé un bachot de plus qu’Alex?... Eh! qu’est-ce que cet enfant aurait fait d’un bachot ès sciences, Seigneur Dieu!... Moi, jalouse à propos de Paul Chef-Boutonne! Mais, papa, vous n’avez donc pas regardé sa photographie? un avorton, un nez en pied de marmite, un menton de galoche! Paul Chef-Boutonne! mais Alex l’écraserait dans sa main!

—Parfait! faisait M. Lhommeau, je constate qu’en effet, ma fille, tu n’es pas jalouse.

—Ah!

—Mais, la maman de cet «avorton» de Paul pourrait être jalouse, elle!...

—Pourquoi donc?

—Eh!... Quand ce ne serait que parce qu’Alex est de taille à écraser Paul dans sa main!...

Madame d’Oudart sourit.

—Oh! les mamans!... dit M. Lhommeau.

II

Cependant la correspondance de madame Chef-Boutonne fléchissait: Alex y était célébré en termes moins pompeux; puis il cessa de l’être; bientôt, on l’y nomma tout juste. Et madame Dieulafait d’Oudart de se monter la tête, et d’écrire à son fils, et de le supplier de fournir sur-le-champ l’explication du mystère. Alex répondait:

«Les Chef-Boutonne? Ils me rasent.»

La maman, alarmée, télégraphiait aussitôt:

«Explique-toi.»

Par télégramme, Alex répondait:

«Raser: contraindre quelqu’un à vous écouter en lui tenant des discours ennuyeux. Lettre suit.»

Madame d’Oudart fut aux abois; le bon papa Lhommeau ne pouvait s’empêcher de rire:

—Lorsque j’étais à Paris, en 1845, à l’Hôtel des Grands Hommes, livré entièrement à moi-même, je n’ai pas manqué de commettre des bêtises, mais j’ai évité les excès où m’aurait infailliblement entraîné l’instinct de réaction qui anime la jeunesse contre les sermonneurs.

—Si Alex s’aliène les Chef-Boutonne, il est perdu! Il n’arrivera que par eux.

On reçut la lettre d’Alex:

«Demandez!... l’affaire de la rue de Varenne!... la rébellion d’un étudiant en droit!... L’anarchie au sein des familles!... avec la complainte des victimes!... Demandez!»

C’était afin que l’on crût entendre la voix du camelot ébruitant le scandale.

Feignant de copier sur un journal de quartier un fait divers «sensationnel» sous la rubrique banale: O tempora, ô mores! l’étudiant en droit écrivait à sa mère:

«Dimanche dernier, monsieur et madame Ch...-Bout..., paisibles rentiers du quartier de la Croix-Rouge, réunissaient à table leurs convives hebdomadaires, à savoir leur fille, madame Beaubrun et son mari, un des plus distingués auditeurs à la Cour des comptes, le distingué M. Paul Ch...-Bout..., leur fils, quelques fidèles amis ramenés d’Argenteuil par le maître de la maison, qui est un fervent de la voile, et enfin un jeune provincial nommé Alex Dieul... d’Oud... originaire du Poitou,—circonstance atténuante à l’inqualifiable ignorance de nos mœurs dont a fait preuve cet énergumène imberbe...

»Nul n’eût pu croire, à l’urbanité témoignée à celui-ci par monsieur et madame Ch...-Bout..., que le blanc-bec s’était déjà, par trois fois durant le mois, dérobé à leurs agapes dominicales. Oui, par trois fois—mais qui sondera l’ingratitude de notre jeunesse dorée?—l’insensé n’avait pas craint de fouler aux pieds la gracieuse invitation lui réservant une place à table, tous les dimanches de l’année!... Est-ce à l’École de droit—que fréquente, dit-on, notre écervelé,—que l’on apprend à interpréter librement les textes, à méconnaître le sens des termes de notre belle langue française, et à ne pas traduire «invitation» par «obligation péremptoire»? Est-ce au pied de la chaire de Cujas que l’on apprend à recourir à des subterfuges dignes d’un vagabond de l’école primaire, pour se soustraire aux obligations contractées?...»

Et, poussant plus loin encore ce style de troisième page, sans pitié pour la crédulité provinciale, Alex racontait, en un déplorable amphigouri, comme quoi «l’énergumène imberbe» avait un peu vertement répliqué aux allusions aigres-douces trop souvent faites à son absence; qu’il en était résulté un sermon en trois points, écouté d’ailleurs avec calme et politesse et qui eût mis fin à l’incident si, par hasard, la jeune madame Beaubrun n’avait été prise de fou rire pendant que sa mère prêchait, et n’avait, par là, pu laisser entendre non seulement qu’elle innocentait le coupable, mais que celui-ci pouvait bien avoir eu comme elle envie de rire.

Madame d’Oudart n’eût pas eu plus d’émoi si elle eût appris que son fils avait failli à l’honneur ou joué sa fortune. Elle prit le train, arriva à Paris, courut chez les Chef-Boutonne avant qu’Alex fût seulement avisé de son voyage.

Elle faillit se jeter aux pieds de son amie qui, la voyant couverte de poussière, la figure défaite, et dans une attitude à fléchir la justice elle-même, l’embrassa en l’assurant qu’il n’y avait eu que négligence et boutade de gamin, que l’indulgence était tout acquise à Alex pourvu qu’il revînt comme par le passé à la maison.

—Je cours le chercher!...

Elle se fait conduire rue Monsieur-le-Prince, à l’Hôtel Condé et de Bretagne.

Elle ignore ce qu’est l’hôtel meublé. Dans un couloir étroit, désert, obscur, où elle se heurte à la marche d’un escalier et à la personne sordide d’un garçon, elle croit avoir fait erreur:

—Pardon! je me trompe certainement, ce n’est pas ici qu’habite monsieur Alexis Dieulafait d’Oudart?

—Si, madame.

C’est là qu’habite Alex!... Et il affirme qu’il se trouve bien!

—Auriez-vous l’obligeance de lui dire qu’une dame le demande. Je vais l’attendre au salon.

Le garçon allume un bec de gaz: une pauvre flamme vacille au centre de la lyre et éclaire tout à coup le visage stupide du garçon.

—Monsieur Alex?... il n’est pas chez lui.

—A quelle heure rentrera-t-il?

—Ah! dame, ça!...

Ils se regardent, le garçon et la mère, tous les deux, nez à nez, sous la lyre. Lui commence à soupçonner qui elle est; elle craint tout à coup d’apprendre des horreurs qu’elle ne précise pas, n’imagine même pas, des horreurs!... Et ils n’osent plus rien dire.

En elle veille cependant la bourgeoise ordonnée. Son œil inspecte, son sens critique s’exerce malgré elle.

—Heu!... je parlais tout à l’heure d’attendre au salon; mais où est-il le salon?... Il n’y en a même pas. Et si quelqu’un... quelqu’un de comme il faut, veut parler à ces messieurs, il faut monter, alors?

Le garçon la considère, d’un air stupide.

—C’est bon, dit-elle, veuillez prévenir mon fils que je passerai demain dans la matinée.

Elle allait s’éloigner, mais elle revient:

—Ah!... qu’il n’aille pas s’inquiéter, au moins: dites que je suis ici de passage et que tout va bien.

La voilà dans la rue, vexée d’avoir trahi son ignorance des mœurs d’une des petites villes parisiennes: ce n’est pas à huit heures du soir, non vraiment, qu’on voit un étudiant à son hôtel! Ce garçon l’a dévisagée, comme il eût fait d’un être exotique ou fabuleux dont la présence en pareil lieu n’est pas signalée par les voyageurs... C’est donc dans ce taudis qu’habite Alex? ou plutôt, où vit-il? puisqu’on ne peut savoir à quelle heure il est là? Lorsqu’on met son fils au collège, de quels détails ne s’enquiert-on pas? et l’on veut visiter les salles d’études, les dortoirs, les réfectoires, l’infirmerie, les cuisines. Et quand le jeune homme est formé, presque accompli, tiré des mille difficultés de l’adolescence, vous l’envoyez à Paris, seul, libre, avec de l’argent dans son gousset: il choisit un galetas, un nid à vermine et à filles, dont le gardien a la discrétion des hôtels borgnes!...

Elle n’avait jamais évoqué l’image de la vie d’Alex à Paris. Il s’y portait bien, il s’y plaisait, il y dépensait beaucoup d’argent: pouvait-elle croire qu’il y manquât du confortable qu’il exigeait à la maison? Elle n’a l’esprit ni étroit, ni timoré, ni pudibond, et la voici tout à coup, hantée de cette vision de «Babylone», terreur des vieilles souris de province qui n’ont jamais quitté leur trou.

Il ne lui reste qu’à retourner chez son amie qui a insisté pour qu’elle descendît chez elle. Pourquoi donc s’en éloigner en allant jusqu’au boulevard? C’est qu’elle espère qu’un hasard lui fera rencontrer son fils. Cependant, quand elle aperçoit la foule de jeunes gens qui peuplent les terrasses, elle n’ose lever les yeux, de peur d’y reconnaître Alex,—en quelle compagnie? Dieu le sait!—Ombre discrète, elle frôle les murailles sur le trottoir opposé; et le murmure de la jeunesse, atténué, arrive à elle, comme le déferlement de la mer sur une plage étrangère, et lui donne un frisson. Le choc clair des soucoupes, la vulgarité des voix, des termes inusités pour elle, et jusqu’à la corne des tramways la font tressauter, comme, à Nouaillé, les claquements du fouet des paysans. Tout à coup, un cri féminin aigu impose un demi-silence, puis un terme ignoble, stercoraire et définitif, issu d’un gosier de femme, s’étale et salit l’atmosphère...

Madame d’Oudart monte le boulevard. Ce sont les mêmes terrasses, les mêmes murmures, les mêmes éclats, le même hoquet nauséabond du sous-sol des restaurants à prix fixe. «Il est là dedans, se dit-elle, et il préfère cela à la salle à manger des Chef-Boutonne!...» Elle croise des étudiants mal mis, joyeux, ouvrant, comme de jeunes chiens, des bouches pleines de dents pures; d’autres gourmés, sanglés, coquets, avec des faux cols trop hauts, des chaussures trop pointues, des cigares trop gros, des chapeaux trop luisants. Qu’elle sent bien qu’ils ne sont pas, ici, ce qu’ils sont dans leurs familles! Ce sont, pour la plupart, des garçons assez bien élevés et fort timides, et qu’une jeune fille ferait rougir; ils affectent là des airs tranchants, cascadeurs, ou de messieurs très expérimentés. L’un d’eux s’est retourné, derrière elle, à bonne distance, et a crié:

—Ohé! la mère Rabat-joie!

Mais elle connaissait le Quartier latin! Elle y était venue maintes fois! Oui, mais sans l’envisager comme un lieu qui contient son fils. Tout est divers, tout est changeant, selon l’être qu’on chérit.

La nuit tombe sur le jardin du Luxembourg. La sombre masse des feuillages s’y fait pesante comme un nuage orageux; au loin, là-dessous, un tambour bat la retraite et chasse les couples amis de l’ombre: on les voit un à un sortir, quelques-uns enlacés, par la grille à demi fermée où un jeune fantassin en faction joue le rôle de l’ange à la porte du Paradis terrestre.

Le long de la haute grille du jardin, à cette heure, on voit encore beaucoup d’amants. Entre les hampes de fer, aux dernières lueurs du crépuscule, apparaissent les nefs ogivales des allées couvertes, le marbre des fontaines, de blanches statues, des bosquets, des miroirs d’eau, le lourd palais: décors de féerie. Le parfum des fleurs et de la terre arrosée, le silence d’un espace immense et clos au milieu de Paris, et jusqu’au sec battement disproportionné de ce tambour unique faisant le vide en un si long dédale d’amour, tout cela compose un grand attrait qui retient les pas: il y a des gens qui s’arrêtent, les narines et les yeux ouverts au charme des jardins.

III

Madame d’Oudart arriva fort troublée chez les Chef-Boutonne. Elle dut avouer qu’elle n’avait pas rencontré Alex. On sourit. Rien n’était plus normal que de n’avoir pas rencontré Alex. Mais Paul Chef-Boutonne, lui, était là: on savait où le rencontrer, lui... On avait souri. Sans malice ni disposition aucune à interpréter les sous-entendus, madame d’Oudart se jugea humiliée, et elle regretta son zèle: que n’avait-elle averti de son voyage Alex; et que n’avait-elle commencé par le voir!...

—Paul, dit madame Chef-Boutonne, est d’une exactitude minutieuse: à midi et à sept heures, il est là.

—Hélas! les pauvres étudiants sont bien obligés de sortir pour prendre leurs repas au restaurant.

—Ils sont obligés de sortir, mais non de rentrer. Devinez, chère amie, combien Paul nous réserve de soirées par semaine! Quatre, au moins; j’y tiens essentiellement: c’est le soir qui entretient le goût de la vie de famille. Quand il sort, j’en suis prévenue, et il ne me laisse pas ignorer où il va.

—Je sais, dit madame d’Oudart, que votre fils est un garçon exemplaire.

—Oh! n’exagérons rien! Il est seulement ponctuel, ordonné, travailleur; et c’est être raisonnable, tout bonnement. Je vois en lui un jeune sage: je le proposerais comme modèle à son propre père...

—Eh mais!...

—Ah! par exemple, il est plus tendre que son père ne le fut jamais. Et quant aux attentions, aux prévenances... au prix de ce qu’est ce garçon-là, sa sœur ne fut jamais qu’une mazette!...

—Eh mais! que disais-je donc!...

—Oh! tout cela n’est rien. Nous le formons. Qui vivra verra... Tiens!... nous parlions d’elle: voici sa chère petite sœur.

Madame Beaubrun, «la chère petite sœur», venait, après le dîner, souhaiter le bonsoir à sa mère. Elle portait une grossesse avancée, qui altérait à peine la grâce maligne de son visage. Madame d’Oudart pensa: «C’est elle qui a eu le fou rire à la répartie d’Alex...» Et elle se sentit de l’amitié pour elle.

On échangea quelques compliments; on faillit oublier Paul. Cependant, au cours de la conversation, madame Chef-Boutonne eut vite appris à son amie que Paul était inscrit à la fois à l’École de droit et à celle des Sciences politiques; que, malgré ce cumul, il ne négligeait point d’aller dans le monde; qu’il dînait chez quelques-uns de ses professeurs, et qu’il dansait à ravir. On laissait entendre qu’il n’était pas tout à fait étranger à certaine comédie de société qui avait emporté «le plus franc succès» il y a une huitaine, chez la vicomtesse de X... Le numéro du Gaulois, par hasard, était encore sur la table: on donna à lire l’entrefilet.

—Oh! que c’est bien! dit madame d’Oudart; mais comment le cher enfant trouve-t-il le moyen de faire tant de choses?

Madame Chef-Boutonne présenta les deux mains vides, à la manière du prestidigitateur qui va accomplir un tour inouï:

—Vous ai-je dit que, deux fois par mois, il fait une conférence à Grenelle?

—A Grenelle!

—En plein quartier ouvrier. Il enseigne aux jeunes gens des ateliers les principes de l’économie politique.

—Pauvre Paul! dit sa sœur, il a été reconduit un jour, non à coups de pommes cuites, mais de journaux socialistes chiffonnés en bouchon!...

—C’est affreux!

—Cela ne lui arrivera plus: maman lui salit sa jaquette avant son départ, et désormais il ne se hasarde à parler que des matières contenues dans les cours qu’il a suivis lui-même... Figurez-vous, madame, qu’un grand voyou s’était avisé de l’interrompre pour lui demander d’expliquer la loi d’airain...

—La loi d’airain! s’écria madame d’Oudart avec une touchante exclamation d’ignorance.

—On n’avait pas encore traité le sujet à l’École!

—J’avoue modestement que si l’on m’interrogeait là-dessus!...

—Mais, vous, du moins, chère madame, n’enseignez pas l’économie politique!... Eh bien, mon frère l’a apprise avant ses camarades de cours, la loi d’airain! elle était commentée dans les journaux bouchonnés!...

—Quelle enfant terrible tu fais! dit madame Chef-Boutonne. Paul est plus indulgent pour toi.

Madame d’Oudart félicita le jeune Paul de son désintéressement et de son courage:

—Car, enfin, ces conférences, où vous vous exposez, ne sont pas rétribuées, j’imagine...

Madame Chef-Boutonne confia à son amie:

—Pour la vingtième leçon, on nous a promis les palmes...

Paul recevait les louanges et les taquineries avec une égale humeur: non qu’il se plaçât au-dessus de ce que l’on disait de lui, mais parce qu’il était avant tout un garçon bien élevé. On le pouvait juger du premier coup totalement dépourvu d’esprit, de personnalité et d’initiative. C’était un mécanisme fonctionnant bien, sous la constante impulsion d’une mère. Il était quelconque, exagérément. Dieu! que l’on devait le trouver comme il faut! Qui donc eût-il choqué? A qui eût-il déplu? Il savait vivre; il était poli; il ne s’embarrassait ni de la timidité, qui paralyse, ni du goût de choisir, qui crée les jalousies. Par exemple, il savait graduer l’affabilité de ses phrases banales selon la condition officielle des personnes ou leur mérite reconnu. Il vénérait les gens en place, il estimait les auteurs à succès; il admirait les femmes en raison du nombre de leurs admirateurs. Le but unique et net de la vie était, pour lui, de dîner tous les soirs en ville et de lire son nom, le lendemain, environné de plus beaux noms, dans les «carnets mondains». Il n’était donc pas ambitieux, ni fat, ni sot absolument: il avait la juste notion des limites de sa capacité, ce qui n’est pas commun; il n’aspirait pas à briller par lui-même, ni à éclipser qui que ce fût, mais à graviter, en qualité de satellite nommé et classé, autour de quelque soleil parisien.

—Il arrivera jeune, dit à demi-voix madame Chef-Boutonne, et mon intention est de le marier de bonne heure.

—Ah! ah! fit madame d’Oudart, et vous songez déjà à quelqu’un, je parie!

La mère couveuse glissa vers son poussin un regard orgueilleux et câlin, et fit:

—Chut!...

Paul—comme une fillette stylée qui entend parler d’adultère—passa dans la pièce voisine.

Sa sœur, riant sous cape, suivait le manège.

Madame Chef-Boutonne toucha d’un doigt la manche de son amie:

—Il a conduit le cotillon, cet hiver, avec une certaine jeune fille qui ne lui est pas indifférente...

—Bravo!... Et il y a indiscrétion?...

—Pas à vous, chère amie: mademoiselle de Saint-Évertèbre.

—Ou-uuuu!... tous mes compliments!

Ces dames achevèrent la soirée en s’entretenant des Saint-Évertèbre, dont le nom, dans leur correspondance, avait été déjà échangé. Leur fortune était belle; ils habitaient un hôtel, avenue d’Iéna, et possédaient, dans la vallée de l’Indre, un château par eux construit, à trente-trois tourelles et clochetons.

—Autant de grelots à leur marotte! opina madame Beaubrun.

—Ma fille, tu ne respectes rien.

M. Chef-Boutonne rentra. Il avait dîné à l’air libre, aux Champs-Élysées: sa nature apoplectique avait, par ces chaleurs, l’aversion des clôtures. Il fut surpris de rencontrer là madame Dieulafait d’Oudart et s’informa de la santé d’Alex de qui le nom sembla celui d’un personnage lointain, tant on avait, ce soir, parlé de Paul.

M. Chef-Boutonne était un homme replet, à figure puérile, gonflée par l’oisiveté et les mets fins. Tout, en lui, était bonhomie, rondeur et plénitude. Il était dépourvu de tous dessous psychologiques, et, les idées qu’il avait, comprimées en si compacte matière, s’échappaient sans crier gare. Alex lui était sympathique, et il allait de nouveau s’enquérir de lui. Mais sa femme le coupa. Cependant il continua de penser qu’Alex lui était sympathique, et il demanda à madame d’Oudart pourquoi son fils ne se décidait pas à venir faire du yachting, le dimanche, à Argenteuil avec lui. Il émit son idée, une fois, deux fois, et la ressaisit encore. Madame Chef-Boutonne montrait à son amie des aquarelles signées de Paul. Car Paul faisait aussi de l’aquarelle, «en se jouant».

—Oh! mais, comme c’est parfait!

—Il a un talent assez minutieux.

Paul, réapparu, sous le prétexte de porter la lampe, hasarda quelques propos touchant la peinture et les peintres. Il usait de ce style béat qui sert à louer les hommes de talent par l’étalage de leurs vertus domestiques, ou la description de leur home, dans les magazines destinés aux femmes. Il n’en eût point nommé qu’il n’eût pu qualifier de «membre de l’Institut», ou de «parfait homme du monde», et il croyait fermement avoir parlé peinture quand il avait fourni des anecdotes sur les peintres.

M. Chef-Boutonne, le papa, n’aimait que la peinture militaire.

Il dit à madame Dieulafait d’Oudart:

—Moi, j’aurais fait de lui un cuirassier.

—De qui? lui demanda sa femme.

—Je parle du jeune Alex: il est bâti!...

—L’intelligence, d’ailleurs, dit madame Chef-Boutonne, joue aussi un grand rôle dans la guerre moderne... Paul, raconte-nous donc l’épisode des manœuvres de l’Ouest.

Paul raconta l’épisode des manœuvres de l’Ouest, qui n’indiquait pas qu’il eût le moins du monde fait preuve d’intelligence, mais qui ramenait l’attention sur lui.

Madame Dieulafait d’Oudart tombait de sommeil: elle fit mine de se retirer.

Paul se précipita, alluma un flambeau, ouvrit la porte et baisa la main de madame Dieulafait d’Oudart qui, en embrassant son amie, ne put manquer de lui dire:

—Votre fils est charmant.

IV

Le lendemain, au matin, il fut convenu que madame d’Oudart irait prendre son fils à l’hôtel, et l’amènerait déjeuner rue de Varenne, en signe de réconciliation.

Elle se rendit donc de nouveau rue Monsieur-le-Prince, à l’Hôtel Condé et de Bretagne, qui lui avait paru, la veille, de peu engageant aspect. Il y avait, à mi-chemin de l’entresol, un «bureau» fermé par une porte vitrée, et dans cette porte un vasistas s’ouvrait derrière un rideau d’andrinople; par là, une femme forte et barbue émergea de la pénombre: c’était madame Taupier, la patronne. De son repaire, et sous l’andrinople, madame Taupier, dès la veille, avait dû voir la mère de son pensionnaire, car elle dit, la bouche en cœur, en l’apercevant:

—C’est pour monsieur Alex, n’est-ce pas, madame? Ayez donc la bonté de monter vous asseoir: on va le prévenir.

Ce disant, elle touchait une corde poisseuse pendant au milieu de la cage d’escalier et qui mit en branle une cloche au cinquième étage: tout l’immeuble en fut en trépidation.

—Vous êtes la maman, madame, je vois ça: monsieur Alex est votre portrait vivant. Quel joli garçon! et aimable, et intelligent, et tout!... Je l’ai dit, madame, à bien des personnes: c’est son pareil que j’aurais voulu avoir comme enfant, lui et pas d’autre. Je suis sans enfant, telle que me voilà, madame, et bien au regret, malgré tout le tintoin qu’on a avec... mais, quand on en voit de gentils, ça vous fait gros cœur de n’en pas avoir au moins un bien à soi... A présent, quel garnement est-ce qu’il aurait fait, le pauvre chérubin? attendu que le père n’aurait jamais été qu’un chenapan; un chenapan, oui, madame, et qui m’a plantée là, un beau matin que je dormais encore innocemment et à poings fermés... Voilà le garçon qui va vous dire, madame, si votre jeune homme est réveillé.

Et elle criait:

—Joseph! c’est cette dame qui est venue hier soir à la brune; voyez donc si le 19 peut recevoir.

—Les jeunes gens, dit madame d’Oudart, sont volontiers paresseux.

—Mon Dieu, madame, il ne faut point les incriminer. Nous voilà au mois de juin: c’est les examens qui commencent à les talonner; on s’en aperçoit à la bougie. La jeunesse, ici, est plutôt du soir que du matin.

Les relations de madame Dieulafait d’Oudart avec son fils ressemblaient par quelques points à celles de maints amants de nos jours qui, s’aimant tendrement et profondément, n’oseraient jamais ni le dire, ni se le dire, par une certaine pudeur des mots. Ils eussent bien ri l’un et l’autre, en s’entendant proférer, comme au théâtre ou dans les feuilletons, ces cris: «Ma mère!—Mon fils!...» Leurs élans étaient arrêtés par un sens assez fin de ce que le geste a de superflu et de mensonger, si souvent; ils lui préféraient ce sourire silencieux qui dit tant de choses et qui dit même: «Ah mais! ah mais! nous nous emballerions très bien! Constatons-le. Il suffit...» Et ils s’embrassèrent, sans exclamations. Alex dit:

—Ah bien! c’est raide d’entrer comme ça chez un monsieur seul!

Il avait coutume de taquiner sa mère, comme un vieux camarade, et d’user d’expressions où un témoin non averti eût cru découvrir un manque de respect.

Elle lui dit, d’emblée, la raison de son voyage; mais elle ne la lui dit pas bien, parce que son alarme expirait en présence de son fils. Ce n’était pas la première fois qu’elle observait sur elle cette curieuse recomposition d’équilibre à la seule vue de la jeunesse radieuse d’Alex.

La tristesse de la chambre d’hôtel contrastait avec la belle mine du pensionnaire. Rideaux, papiers, carpettes et miroirs, plafond, parquet, toutes les faces de la pièce multipliaient un motif de lamentation, imprécis d’abord, mais dont la fadeur loqueteuse vous prenait à la gorge. Deux chromos ineptes prétendaient orner la muraille. Sur la table, parmi faux cols, cravates, gants et manchettes: un petit service, en verre d’un bleu sordide à vous dégoûter par avance du jaunâtre samos qu’il contenait; ni cahiers, ni livres, pas même une écritoire; quelques photographies de femmes, seules, décelaient le locataire «au mois», non «à la nuit».

Madame d’Oudart ne savait trop si le spectacle était comique ou désolant.

—Et où travailles-tu? dit-elle.

De son plus parfait sérieux, Alex fit un pas vers le lit; de ce lit il rabattit la couverture et explora, d’une main, les replis du drap et de la laine.

—Que fais-tu là? demanda sa mère.

—Patience! dit-il, en fouillant sa couche.

Il s’étendit sur le lit, à plat ventre, et, le bras allongé dans la ruelle, pêcha triomphalement un tome broché de Baudry-Lacantinerie, Droit civil, fort molesté, sinon par l’étude, du moins par l’incommodité des lieux où l’on en usa.

—Voilà! dit-il. Est-il assez «culotté»!...

—Tu travailles dans ton lit!... Mais tu mettras le feu à tes rideaux.

—Le feu! Pas de danger: regarde la sale bougie! elle coule et ne brûle pas...!

—Alors tu te tires les yeux. Malheureux enfant, tu t’aveugles!...

—Non. Je dors.

Et il se mit à rire. Elle le contemplait: elle le trouvait bien portant. Il avait le teint moins hâlé qu’en province, sa peau semblait plus fine, ses jolies moustaches blondes étaient d’une longueur!... Il les portait, d’instinct, comme son père, un peu tombantes et légèrement retroussées aux extrémités, qui étaient pareilles, au grand jour, à deux petites mèches allumées. Il avait des yeux bleus d’une pureté d’enfant; le nez aquilin à peine. Ses cheveux trop droits, «en baguettes de tambour», comme disait sa mère, le sauvaient de la beauté bête.

—Eh bien, et dans la journée? demanda la mère.

—Dans la journée? mais on n’a le temps de rien faire!

—Comment!

—Je t’assure.

—Voyons! explique-moi.

—Il n’y a pas à expliquer. Veux tu passer la journée avec moi à Paris? Tu verras! Rien à faire, je te dis, rien à faire.

—Tu ne peux pas louer une chambre convenable, ou même un petit appartement, avec l’argent que je te donne, Seigneur Dieu! et t’enfermer pour étudier?... Qu’est-ce que tu fais de ton argent?

—L’argent? ça n’existe pas! c’est du sable dans la main, de l’air dans un cornet de papier: ffft!... ploc!... ni ni, fini: retourne ma poche!... Veux-tu compter ce que tu as dans ton portemonnaie? Bon! Tu passes la journée avec moi, comme c’est convenu? Bon! Et nous ne faisons rien que d’aller et venir: pas de commissions pour la province, pas de petits achats extraordinaires... C’est entendu?... Eh bien, tu me donneras ce soir ce qu’il te restera... Oh! tu n’y perdras pas beaucoup!

—Forban!... Et je t’écoute!

—Dis donc, maman, ce n’est pas tout ça: tu m’emmènes déjeuner chez Foyot! Est-ce le plaisir de te voir? Je me sens, ce matin, précisément, un appétit vorace.

—Mais, mon chéri, nous déjeunons chez les Chef-Boutonne!

—Oh!

—Quoi?

—La guigne!...

—Comment! la guigne?... Je dois vous réconcilier. Je suis venue pour cela, uniquement; et nous n’avons que le temps: j’ai un billet d’aller et retour.

—Je dis bien: la guigne!... Impossible, hélas! de rompre le pain de cette chère famille: j’ai un cours à une heure tapant.

—Tu as un cours?...

—Jette les yeux, je te prie, sur cette feuille officielle: «Mardi, une heure, droit administratif...» Je ne suis pas un garçon à rater un cours de droit administratif pour une petite solennité mondaine. Il est bon que la famille Chef-Boutonne s’en tienne pour avertie. On a sa dignité!

—Alex!... Mais c’est qu’on ne sait pas s’il se moque de vous ou bien non!... Écoute-moi: tu n’as pas un camarade qui puisse te prêter ses notes de cours?

Alex fit un signe négatif: la transaction était manifestement impossible.

—Où sont-elles, tes notes de cours? Montre-les-moi.

Alex indiqua son front et dit:

—Là!

—Oh! oh! toi, tu es un farceur!... Mon Dieu, mon Dieu! ces jeunes gens! Mais ce sont des diables! A quel âge est-ce donc que vous êtes sérieux?... Voyons, grand gamin, tu me parlais d’aller déjeuner chez Foyot: tu ratais aussi bien ton cours!

—Il se peut!... Mais, écoute: nous pouvons, à nous deux, nous satisfaire d’un sobre et court repas...

—Nous devons déjeuner chez les Chef-Boutonne!

—Maman!... un sobre, et court repas, à nous deux, comme des amoureux, et qui se cachent...

—Pourquoi «qui se cachent»?

—Qui se cachent des Chef-Boutonne!

—Ah! mon Dieu! s’ils apprenaient que nous sommes là, à quatre pas de chez eux!... Non, non, Alex, ce n’est pas possible; une fois pour toutes, je te prie de ne pas me faire perdre la tête: ce n’est pas possible.

Une heure plus tard, la mère et le fils entraient furtivement au restaurant Foyot, après avoir fait porter, par le garçon de l’hôtel, un mot d’excuse aux Chef-Boutonne et promis leur visite seulement pour l’après-midi.

Au restaurant, elle tremblait de contentement, d’inquiétude, d’amour et de peur, comme une jeune pensionnaire enlevée. Elle savait bien que escapade était folle, tout opposée au but de son voyage, et de nature à embrouiller davantage les liens fragiles avec sa précieuse amie; mais elle ne résistait pas au plaisir de ce grand gamin chéri.

V

Madame d’Oudart, bien qu’ayant fait, dans l’après-midi, sa visite, était revenue à Nouaillé plus tourmentée qu’avant le voyage de Paris. M. Lhommeau, son vieux père, s’obstinait, lui, à ne voir rien d’alarmant dans la situation de son petit-fils.

—Supprimons Paul, disait-il, et Alex est un simple étudiant en droit, comme je l’ai été moi-même en 1845, à l’Hôtel des Grands Hommes, aussi inconfortable que l’Hôtel Condé et de Bretagne... du diable si j’y ai fait attention!... Il emploiera à achever ses études le temps qu’il faudra: quelle mouche vous pique? Eh! pardieu, c’est le plus beau temps de la vie. La liberté, La jeunesse!... les promenades du dimanche à Robinson!... Saprelotte! que n’ai-je été un cancre et fait durer cela quinze ans!

Madame d’Oudart n’était pas assez informée pour répondre à son père que toutes choses vont plus vite aujourd’hui qu’elles n’allaient en 1845 et que la lutte est d’année en année plus âpre entre les jeunes gens destinés à occuper des places honorables; mais un exemple avait frappé ses yeux: celui de madame Chef-Boutonne, plus au fait qu’elle des nécessités du jour, plus riche qu’elle incomparablement, et incomparablement mieux fournie de relations influentes, et qui, cependant, s’acharnait à la réussite de Paul—déjà travailleur et docile—avec la ténacité, la régularité et l’énergie de l’acrobate domptant les muscles et le squelette du pauvre petit condamné au tour de force ou à la mort.

Entre Paul et Alex, une rivalité se trouvait établie: c’était pour la mère d’Alex une préoccupation nouvelle dans sa vie, une phase du développement des enfants qu’elle n’avait pas prévue et qui se présentait à elle tout à coup. «Supprimer Paul»? Ah! que non! Paul existait bel et bien. Et les relations avec les Chef-Boutonne? Mais c’était là-dessus que, bon gré mal gré, l’avenir d’Alex était fondé!

Tout son Nouaillé, dès le lendemain, parla à madame Dieulafait d’Oudart un langage inaccoutumé. Une si grande paix régnait sur le petit domaine! C’était le temps de la moisson: un métayer fauchait le seigle sur la côte; un chaud soleil dorait les abricots; et, de sa fenêtre, elle voyait aux espaliers les grosses joues congestionnées des pêches; les trois chiens gambadaient au pied de la maison; sous les épais ombrages jaunis, le râteau sur le gravier frais faisait un bruit de perles. Délicieux et paisibles moments! Que n’avait-elle laissé Alex continuer ses études à Poitiers, comme le lui conseillait le notaire! on l’eût marié dans le pays et elle eût vu, dans quelques années, de beaux enfants jouer sur la pelouse. C’eût été la tranquillité, une saine joie, et que d’heures amères épargnées!... la présente, entre autres: madame Dieulafait d’Oudart ne méditait-elle pas de quitter Nouaillé, ses fermes, son jardin, son vieux père, pour s’en aller là-bas, dans ce Quartier latin traversé hier, contribuer de ses mains à détruire la choquante inégalité entre son Alex et Paul Chef-Boutonne?...

Elle n’osa pas encore confier son projet à M. Lhommeau; mais elle s’en ouvrit à une femme qui était sa protégée, presque sa créature, et qui possédait sa confiance.

VI

C’était une ancienne petite ouvrière qui travaillait autrefois chez M. Lhommeau. La famille l’avait mariée à un cultivateur intelligent nommé Lepoiroux qui venait de prendre à bail une des fermes de Nouaillé. Moins d’un an après, une épidémie de variole emportait Lepoiroux presque dans le même temps que sa femme accouchait d’un garçon. Les angoisses de l’épidémie, le malheur du fermier, la naissance du petit contribuèrent à augmenter l’intérêt que les Dieulafait d’Oudart portaient à leur protégée. Comme on ne pouvait lui conserver le domaine, on lui acheta un petit fonds de mercerie à Poitiers, que d’ailleurs on alimenta plus que ne fit la clientèle. L’enfant, appelé Hilaire, parut bien doué; il fut placé par madame d’Oudart chez les frères des écoles chrétiennes, où ses progrès furent si sensibles que la veuve Lepoiroux osa faire observer à sa bienfaitrice qu’il serait regrettable,—au dire de certaines personnalités qu’elle nommait «ces messieurs»,—qu’un «pareil sujet» n’apprît pas le latin. Alex Dieulafait d’Oudart, de deux ans plus âgé qu’Hilaire Lepoiroux, était alors au collège des Pères jésuites et apprenait le latin.

On consulta, on délibéra. Le directeur du pensionnat des frères, lui-même, opina que le jeune Hilaire avait des facultés d’assimilation et surtout une application naturelle au travail qui lui permettraient sans aucun doute de «se distinguer» dans les études secondaires. Madame Lepoiroux ne laissa point tomber les paroles du cher frère, et elle sut en faire un si fréquent et si adroit usage que les protecteurs du jeune Hilaire Lepoiroux se crurent tenus, en conscience, de ne point priver ce garçon de la lumière des «humanités». Ils se refusaient, toutefois, à payer la pension, onéreuse, au collège des Pères. Contre le lycée de l’État, de prix plus abordable, il existait, à Poitiers et dans leur monde, une prévention nettement exclusive. Que faire? Madame d’Oudart se le demandait, lorsque la veuve Lepoiroux lui confia qu’Hilaire était, somme toute, d’une dévotion très vive, et qu’il n’éprouverait, ma foi, nulle répugnance à entrer dans les ordres si les Révérends Pères consentaient à l’élever gratuitement, parmi leurs «élèves apostoliques». Hilaire Lepoiroux fut donc au même collège qu’Alex Dieulafait d’Oudart, il eut les mêmes maîtres, connut les mêmes langues, eut quasiment le même uniforme, à une douzaine de boutons d’or près, enfin ils ne furent guère séparés que par une affaire de chocolat.

En effet, les élèves dont les parents en autorisaient la dépense croquaient, à leur goûter, du chocolat de la Compagnie coloniale; de moins fortunés se contentaient du «Planteur»; mais les élèves apostoliques mangeaient, eux, leur pain sec. Que de sournoises allusions madame Lepoiroux ne risqua-t-elle point! On la prenait peu au sérieux; on riait d’elle. Sans chocolat, Hilaire bûchait comme quatre: il faillit rattraper Alex, car celui-ci redoublait deux classes tandis que l’autre en sautait une. Même, un état fébrile en résulta chez les deux mères, vite aperçu et dissipé par la sagesse des Révérends Pères, qui sut, à temps, rétablir le respect des distances sociales. Alex avait déjà un an de Paris, avait fait son service militaire, allait, au mois de juillet, soutenir son premier examen de droit, lorsque Hilaire achevait sa philosophie.

Madame Lepoiroux, malgré un naturel plaintif et des tendances quémandeuses, avait pu n’être pas importune à madame d’Oudart et même se rendre constamment agréable à elle en se proclamant éperdument sa chose. Madame d’Oudart prisait par-dessus tout le dévouement: il était sa vertu, et elle le voulait autour d’elle. Lorsqu’elle avait lieu de douter de quelque fidélité, elle se promettait d’entretenir de sa peine Nathalie Lepoiroux; et elle avait trouvé parfois réconfort dans le bon sens un peu rude et principalement dans la volonté vigoureuse de cette fille du peuple.

Un dimanche, après-midi, madame Lepoiroux vint à Nouaillé, clopin-clopant, ayant fait à pied, par la chaleur de juin, six kilomètres, et néanmoins aussi sèche qu’un bois de lit. C’était une femme à faire feu au soleil plutôt qu’à transpirer. Elle était toute osseuse; elle portait le grand nez poitevin, fort en narines, rocheux comme le pays, mal équarri du bout. On disait qu’elle avait des yeux de tortue, parce qu’ils étaient petits, clignotants, enveloppés de paupières fripées, et aussi parce qu’elle semblait douée de l’étrange pouvoir de les retirer soudain et de souhaiter brusquement le bonsoir à la compagnie, après avoir fureté, à droite, à gauche, avec prudence, malignité, vivacité tour à tour et lenteur, dissimulant mal d’arrière-pensées de gourmandise.

Elle avait fiché sur ses maigres cheveux une haridelle de chapeau sans brides, qui brimbalait à chaque pas, et n’adhérait à son chef que par une grâce miraculeuse. Son buste de femme de peine inclinait fortement en avant; et elle marchait très vite, comme pour éviter qu’il tombât.

—Vous avez été inspirée en venant aujourd’hui, ma chère Nathalie! lui dit madame d’Oudart, du haut du perron. J’ai du nouveau à vous raconter.

—C’est donc comme moi, ma chère dame, et, pardi! ça n’est pas le cas de dire: «Tout nouveau est beau...»

—Que vous est-il arrivé? un malheur?

—Pour ne point trahir la vérité, madame d’Oudart, il ne m’est rien arrivé, à moi—eh! bonnes gens! que voulez-vous donc qu’il arrive à une malheureuse de ma catégorie?—mais c’est rapport à Hilaire. Voilà... Mais j’ai si grand’peur de vous causer du désagrément!...

—Quoi? qu’y a-t-il encore? que lui manque-t-il?

—Il ne lui manque rien, sûr et certain: vous l’avez assez comblé de vos bontés, vous, madame, et aussi les bons Pères, on ne l’oublie pas...

—On ne l’oublie pas!... C’est bien le moins que vous puissiez faire!

—On ne l’oublie pas... laissez-moi m’expliquer, madame d’Oudart... Je veux seulement faire entendre que, quoi qu’il arrive, ça n’est pas la reconnaissance qui fera défaut de notre côté.

—Ah çà! Nathalie, où voulez-vous en venir?

—Eh bien! madame d’Oudart, puisque vous me tortillez comme un linge de lessive, pour m’extraire l’eau du corps, voilà: ça n’est pas dans les idées d’Hilaire d’entrer dans les ordres.

—Patatras!... Et il n’aurait pas pu nous en avertir plus tôt?

—Ç’aurait été bien difficile! songez donc! voilà un garçon qui court sur ses vingt ans: il n’a pour ainsi dire pas eu le temps de penser à l’avenir... A présent, voilà les bons Pères qui viennent lui dire le sort qui l’attend, et qu’il s’agit de quitter famille, pays, bienfaiteurs, et de s’en aller en Angleterre, à Cantorbéry, qu’ils appellent cet endroit-là, et pour quoi faire, ma chère dame? pour balayer, sauf votre respect, les cabinets, pendant trois ans, avec toute l’instruction qu’il a dans la tête...

—Mais ce sont des épreuves par lesquelles les plus savants de ces messieurs ont passé: il s’agit d’obtenir de tous les membres de la compagnie un entraînement parfait à l’obéissance, à la discipline. C’est quelque chose, si vous voulez, de comparable au service militaire.

—Mais, ma chère dame, il ne faut pas nous parler de service militaire, puisque, si mon garçon reste laïc, il n’en aura pour ainsi dire point, de service militaire, à faire, attendu que par le malheur de la mort de son pauvre père, il a la chance d’être dispensé... C’est tout avantage... Mais ça n’est pas seulement ça: savez-vous, madame, ce qu’ils veulent faire de lui, le cher mignon, après qu’il aura balayé les choses que je vous ai dit, et en Angleterre, qui pis est! Ils veulent faire de lui un confesseur de la foi, et qu’il aille au fin fond de la Chine, des pays à ne pas croire qu’il y en a de pareils, où il portera la parole de l’évangile, pour se faire, en récompense, empaler, ma chère dame, au bout d’un bois pointu!... C’est-il pour cela, voyons, qu’ils me l’ont nourri, vêtu, instruit, depuis dix ans?

—Mais, ma chère Nathalie, nous avons toutes nourri, vêtu et instruit de notre mieux nos enfants; cependant, demain, la guerre peut nous les prendre et les envoyer aussi en Chine, où le même sort les atteindra, qui sait?...

—Oh! mais, en ce cas, il y a du canon pour se défendre, d’abord; et puis on peut revenir avec la médaille militaire!

—Les missionnaires gagnent le ciel, ils meurent pour Dieu.

—Taratata!

—Beaucoup échappent au péril... Et, d’ailleurs, la plupart des membres de la compagnie n’y sont pas exposés. On a voulu avertir Hilaire qu’une fois ses vœux prononcés il devait être prêt à tout. De surprise, en tout cela, il n’y en a point: on vous a découvert loyalement le revers de la médaille, Nathalie, quand votre fils, de son plein gré, a voulu entrer chez les Pères.

—A distance, on a beau faire, on n’aperçoit point le grumeau.

—Eh bien! vous me mettez dans une jolie posture vis-à-vis des Pères! Quelle figure vais-je faire, s’il vous plaît, moi?... après les avoir chargés d’élever gratuitement un enfant qui, aussitôt ses parchemins en poche, leur tire sa révérence!

—Cela ne vaut-il pas mieux que de jeter plus tard le froc aux orties?

—Et après? après, ma belle, qu’allez-vous faire de lui, je vous prie?

—Oh! nous n’en serons pas embarrassées: savant comme il est!...

—Nous n’en serons pas embarrassées! je vous trouve admirable!... Sachez, Nathalie, que la vie est très difficile, à l’heure qu’il est, très difficile. Savant! savant!... On rencontre partout plus savant que soi; et je me suis laissé dire que les plus capables ne sont pas toujours ceux qui gagnent la partie. J’arrive de Paris, je sais de quoi il retourne. Eh bien! telle que vous me voyez, je vais être obligée, pour prêter main forte à mon fils, d’aller me fixer près de lui.

—Vous nous quittez, madame d’Oudart! C’est-il Dieu possible?

—C’est de cela que je comptais m’entretenir avec vous... mais vous me coupez la respiration avec vos histoires d’Hilaire!...

A la nouvelle que sa providence était capable de quitter Nouaillé, madame Lepoiroux fut d’abord épouvantée. Le sol était craquelé sous ses pas; tout appui habituel vacillait à ses yeux, se dérobait sous sa main; elle voyait un abîme. Elle accusa ce maudit Paris qui pompe le meilleur de la province, pour en faire quoi? Dieu le sait! «Les beaux produits qu’il nous rend!...» Et elle citait le fils un Tel, revenu du Quartier latin malade «à ne pas oser nommer les médicaments qu’il lui faut»; un autre y était mort; un troisième, bien connu, y avait, en deux ans, fait vingt mille francs de dettes, etc., etc... Mais elle s’aperçut rapidement qu’elle était maladroite, que ces terribles exemples stimulaient, au contraire, le zèle d’une mère qui ayant décidé que son fils ferait ses études à Paris, courrait elle-même le rejoindre d’autant plus vite qu’elle le saurait menacé davantage. Et d’ailleurs quelque chose, en la cervelle de madame Lepoiroux, se déclencha brusquement: l’abîme fut soudain couvert; et tout ce qui était de Paris s’embellit par magie. Les avantages d’un séjour à Paris pour madame d’Oudart, qu’elle les discernait donc bien! Elle les énuméra dans leur ordre; elle en cita qu’on n’avait pas prévus. Oh! oh! décidément elle avait eu tort, en premier lieu, de se laisser influencer par son intérêt propre, qui était évidemment de conserver sa protectrice auprès d’elle; mais l’intérêt bien compris de ce cher monsieur Alex était d’avoir sa maman près de lui.

Madame d’Oudart s’étonna de la voir sitôt conclure:

—Tout bien pesé, ce n’est encore qu’à Paris qu’on arrive, à ce que prétendent ces messieurs.

—Quels messieurs?

—Eh! mon Dieu! les uns et les autres, ma bien chère dame!... Sans être curieuse, on n’est pas sans prêter l’oreille à ce qui se dit dans la rue, surtout quand on a un garçon.

Ce fut madame Dieulafait d’Oudart qui dut se rendre à l’une des maisons occupées par le collège récemment disloqué des Pères pour y traiter de la vocation d’Hilaire Lepoiroux. Elle dut, pendant près d’une semaine, rebondir d’une maison à une autre, car les victimes des «décrets» se dissimulaient, et l’on croyait toucher un jésuite alors qu’on ne tenait qu’un abbé. Lorsqu’elle fut enfin en présence de l’authentique préfet des études, celui-ci l’écouta sans mot dire. Elle dut répéter l’aveu pénible. Le Père ne manifesta aucune surprise et dit: «Madame, voici trois ans que nous avons l’assurance que le cher enfant nous échappe.» Elle tomba des nues.

—Comment!... mais sa mère même l’ignorait!...

—Nous le savions, dit le Père.

Ce fut tout. On exigea seulement qu’Hilaire fît une retraite pour demander à Dieu de l’éclairer sur le caractère irrévocable de sa décision; à la suite de quoi, Hilaire déclara que sa décision était irrévocable, et fut viré des rôles de la compagnie au budget de madame Dieulafait d’Oudart.

VII

Là-dessus vint le mois de juillet: c’était l’époque de l’examen d’Alex, attendue avec angoisse, malgré le grand-papa optimiste, qui soutenait n’avoir jamais vu que de fieffés crétins ajournés aux premiers examens de droit... Eh bien! le grand-papa fit erreur, car Alex fut ajourné. Lui-même en fit l’annonce, sans vergogne, et télégraphiquement! de sorte que, par les employés des postes, la ville en put être informée.

Madame d’Oudart utilisa du moins ce désappointement en prenant son vieux père à témoin de la nécessité où elle était d’accompagner, à la rentrée, son fils à Paris, afin de surveiller sa vie, qui se dissipait en pure perte.

—Et le jeune Paul, demanda M. Lhommeau à sa fille, a-t-il passé ses examens?

—Paul? fit madame d’Oudart, eh! que nous importe Paul?... Vous n’avez, papa, que le nom de Paul à la bouche!...

Paul Chef-Boutonne était reçu aux examens de droit, et reçu, en outre, aux examens de l’École des Sciences politiques; madame d’Oudart le savait.

Elle se rendit chez son notaire, et s’ouvrit à lui du dessein qu’elle avait de s’installer à Paris. Maître Thurageau pencha la tête sur l’épaule et poussa ses lèvres rasées en avant, les contracta, les festonna, à faire croire, en vérité, qu’il allait, par là, pondre un œuf.

La cliente vit bien la grimace, et n’y trouva rien de comique. A un millier de francs près, le redoutable Thurageau avait présent à l’esprit l’état de la fortune des Dieulafait d’Oudart, et il faisait ce cul-de-poule-là depuis deux années environ, c’est-à-dire depuis qu’Alex était jeune homme, et chaque fois que la maman venait toucher des coupons, et aussi, hélas! écorner quelque titre de rente.

Le notaire voulut lui citer des chiffres. Elle improvisa de ses deux mains un paravent et, derrière cette cloison, pour moins entendre encore, elle détourna la tête.

—Ce qui est fait est fait, dit-elle. Il y a des nécessités contre lesquelles toute raison est vaine... Il faut, vous le voyez bien, que mon fils parvienne à se créer une situation, y devrais-je consacrer le dernier lopin de ma terre.

Elle était résolue, en effet, à y consacrer son dernier lopin; mais son instinct conservateur se révoltait contre un attentat à la fortune, qu’elle tenait pour criminel: elle voulait le commettre en se le cachant à elle-même, et elle tâchait de l’ignorer. Ne considérait-elle pas aussi son excessive complaisance pour Alex comme une passion qu’elle ne dompterait pas? et toute folie accomplie pour Alex ne lui semblait-elle pas, en une partie ombreuse de sa conscience, être bénie par un Dieu inconnu, magnifique et puissant,—non pas celui de la sagesse courante,—et de qui il était bien vain de parler au notaire?

Thurageau lui énuméra quelques prix d’appartements à Paris: il avait là les feuilles des agences; il la renseigna sur la cherté de la vie.

—Ma décision est prise, dit-elle.

—Ah! voilà qui me dispense de vous conseiller de ne la pas prendre.

Et elle quitta l’étude, à la fois misérable et heureuse, comme une femme, déjà coupable d’intention, qui vient de confier son trouble à un confesseur, et court au péché.

VIII

Alex vint en vacances. Sa seule vue dissipa les nuages.

—Il a bonne mine! dit la mère.

M. Lhommeau sourit, amenuisa ses yeux, rassembla trois doigts de la main et décocha dans l’espace une sorte de baiser; puis il dit, frappant du pied:

—Cré coquin!

La mère comprit bien que cela signifiait: «Vive la vie! Vive la jeunesse et la beauté!» Elle s’écria:

—Bravo, papa!

Elle battait des mains, rajeunie elle-même un instant, et oubliant ses soucis.

On fit une promenade au jardin, avant le dîner. Les chiens reconnaissaient le jeune maître: leurs aboiements éveillaient l’écho des rochers et répandaient dans le pays un air de fête. On alla voir à l’écurie le cheval qu’Alex montait; on revint au parterre et descendit au potager, que souvent, en secret, chacun aime davantage.

Jeannot, le jardinier, promenait sur les laitues la double ondée des arrosoirs. Par une porte à claire-voie donnant sur la campagne, on aperçut quatre fillettes du fermier voisin, pressées en masse compacte, et qui regardaient dans le jardin pour voir M. Alex. On leur dit bonsoir, on leur parla; elles demeurèrent immobiles, toutes noires, et faisant une sombre moue, un peu pareilles à des idoles de bois contre les nuages embrasés du couchant. C’était cette heure du soir, bienfait du ciel, qui inspire au cœur de l’homme la prière, ou donne le champ à tous les rêves charmants. La terre mouillée élevait son parfum maternel, et les bruits commençaient à s’isoler et à retentir. Le long d’un cordon de pommiers nains, madame d’Oudart souhaitait qu’une jeune femme exquise, de très bonne famille, et riche, de préférence, offrît ici, un jour, le bras à son fils chéri; M. Lhommeau, vieillard aux vœux plus courts, désirait ardemment que les fruits mûrissent bien; Alex, entre les buis taillés, voyait danser les formes variées des plaisirs de l’amour. Une cloche, annonçant le dîner, dispersa les désirs lointains.

Alex accueillit favorablement le projet de sa mère; elle et lui employèrent une partie des vacances à faire des plans d’installation, comme deux fiancés. Madame Chef-Boutonne, informée, s’offrit à louer l’appartement. On ne manqua pas de s’attendrir sur le sort du grand-père Lhommeau qu’il fallait laisser seul à Nouaillé. Mais les vieillards, comme si la lumière menaçait de leur être ravie du jour au lendemain, s’attachent aux lieux connus, à la configuration familière des murailles; et M. Lhommeau déclara qu’il serait le gardien de la propriété, qu’il expédierait les fermages: beurre, poulets, œufs et légumes, ainsi que les fruits du jardin, particulièrement les pommes et les poires, dont la culture et la cueillette sont une science que ne possédait certes pas cet «imbécile de Jeannot».