RENÉ BOYLESVE

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LE

DANGEREUX

JEUNE HOMME

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Il a été tiré de cet ouvrage

CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES SUE PAPIER DE HOLLANDE

tous numérotés.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright, 1921, by CALMANN-LÉVY.


TABLE

[LE DANGEREUX JEUNE HOMME]
[LES TROIS PERSONNES]
[LA PIÈCE FAUSSE]
[LA NIAISERIE]
[OH! NE CHANTE PAS!]
[LE MAÎTRE]
[LA PARTIE CARRÉE]
[ANALOGIE]
[ÉLOQUENCE]
[NOUS SOMMES FACHÉS AVEC HENRIETTE]
[UNE MAISON COMME IL FAUT]
[ LES FEMMES DE CHAMBRE DE MADAME ABLETTE]
[ LES ANGLAISES DE MADAME ABLETTE]
[L'INTRANSIGEANT]
[LES JEUNES FILLES AU JARDIN]

[LE DANGEREUX JEUNE HOMME]

A Pierre Villelard.

La sœur aînée du jeune Robert ayant épousé, au printemps, un grand industriel de Paris, Robert devait naturellement être invité a passer le mois d'août dans la villa que son nouveau beau-frère possédait à Folleville-sur-Mer, plage à la mode.

—Il ne faut pas se dissimuler, toutefois, dit M. Carré de la Tour à sa femme, que la présence de ton petit frère à la villa Mondésir n'est pas dépourvue de sérieux inconvénients!...

—Lesquels? demanda la jeune femme, stupéfaite.

—Robert à dix-sept ans et demi; il sort du collège: cela n'est rien. Mais songes-tu qu'il a été élevé à Grenoble, que sa famille est très «vieux jeu»...

—Dis donc! sa famille est la mienne. Eh! là!...

—Seulement, toi, tu es femme, et j'ai été près de toi pour t'apprendre à ne pas t'effaroucher, à ne pas t'emballer, enfin à connaître les règles du jeu nouveau...

—Tu crains le danger pour Robert?

—Pas du tout! Je crois Robert dangereux pour nous.

—Je la trouve bonne, par exemple! Un pauvre garçon à peine «dessalé», comme vous dites, au milieu d'une bande de Parisiens déchaînés: et c'est lui qui constitue le danger?

—Tu verras si je me trompe.


Et le jeune Robert fit néanmoins le voyage de Grenoble à Folleville, pour s'installer, ivre de joie, à la villa Mondésir. Il avait été, comme ses contemporains, fort privé d'agréments, ayant terminé ses études pendant la guerre; et il crut, de bonne foi, en arrivant chez son beau-frère, que la paix du 28 juin le transportait, par un de ces effets merveilleux dont on ne s'étonne plus aujourd'hui, dans une planète totalement différente de la vieille Terre où il avait appris à vivre selon des conventions aussi minutieuses que compliquées et tyranniques.

Il se trouva soudainement en contact avec une société qui semblait faite exprès pour séduire un garçon de son âge. L'important était qu'il fût vêtu comme il faut; sa sœur y veilla, y mit le prix; et tout alla à souhait.

—Eh bien! disait celle-ci à son mari, tu vois? Robert n'est étonné de rien; il se met aussi vite que moi au diapason; il se mêle à tous les sports, il connaît tous les jeux: le trouves-tu déplacé?

—Patience! faisait M. Carré de la Tour; «il connaît tous les jeux», c'est bientôt dit. Il y a un jeu qu'on joue du matin au soir, et qui ne s'apprend pas dans l'antichambre, en entrant...

—Lequel donc? et que veux-tu dire? Pourquoi tant de mystère? Et ne pourrions-nous, si quelque embûche est tendue, avertir au moins ce pauvre Robert?

—Avertir un garçon de nos jours!... Mais ils n'en croient que leurs yeux, ma chère amie! On ne s'instruit qu'à ses dépens. Laissons aller les choses.


En attendant, Robert s'en donnait impunément à Folleville.

Il y avait, dans la villa, cinq ou six jeunes filles et des femmes d'une élégance extrême. De sa vie, peu longue il est vrai, il n'avait vu d'êtres aussi joyeux d'exister et aussi libres; et il y a plaisir pour un grand gamin à dépasser, dans la conversation, par la hardiesse et le cynisme, ce qu'on a chuchoté, entre garçons, dans les cours ingrates d'un lycée dauphinois.

Jeunes filles, jeunes femmes étaient vêtues comme des déesses, c'est-à-dire de rien; elles gardaient les jambes nues à la ville comme au bain, et, en soirée, réduisaient encore leur costume à ce point qu'elles n'eussent pas osé se montrer telles pour se jeter à l'eau. Et Robert ne paraissait pas le moins du monde ému de voir sa sœur, jeune mariée, plus sévèrement élevée que lui, exhiber ses bras, ses mollets, son dos et ses flancs avec la même innocente aisance que, jadis, en province, elle découvrait ses salières.

Du marmot au vieux monsieur, tout le monde, à Mondésir, s'adonnait avec méthode à la culture physique; tout le monde se confiait au masseur aveugle comme au pédicure chinois; tout le monde aimait à affirmer qu'il buvait et mangeait rationnellement; tout le monde jouait au tennis, au golf, fréquentait les courses, était assidu au Stade de la Palestre, dansait à qui mieux mieux, montait à cheval, conduisait une auto, faisait en aéroplane des randonnées délicieuses et qui laissaient sur le pays entier l'odeur écœurante de l'huile de ricin.

Au casino du lieu, c'était le délire. Une bande de négrillons échappés du Texas, ayant le diable au corps et, dans les globules du sang, le génie du rythme, formait un orchestre de cauchemar, au bruit duquel trépidaient sur leurs bases les colonnes mêmes de l'établissement. Enfants, fillettes, femmes et grand'mères, emportés par l'irrésistible puissance de la mesure bien frappée et par le cyclone de l'exemple, tournoyaient, se trémoussaient, piétinaient, se désarticulaient, agglutinés deux par deux, comme les feuilles d'or qu'unit jusque dans la rafale l'humidité des sous-bois.

De tout cela, Robert s'accommodait; et, s'il adoptait la planète et le jeu nouveaux, il fallait le demander aux lettres adressées par lui en toute candeur aux vieux parents de Grenoble!

Déjà ces bonnes gens avaient écrit à leur fille, alarmés au possible, et avaient adressé à Robert des sermons auxquels le jeune homme, occupé à jouer, ne comprenait rien, et qu'il ne cherchait même plus à déchiffrer.

Mais M. Carré de la Tour disait à la sœur de Robert:

—Ne t'ai-je pas avertie? Ton frère, en racontant au loin des choses pour lui neuves, fournit l'occasion d'interprétations erronées et fâcheuses. Il faut être bon joueur pour bien juger du jeu. Robert fait ses débuts... Gare à nous!...


Il va de soi que, malgré une franche camaraderie avec toutes les jeunes filles, Robert en avait distingué une, qui était devenue son flirt. Il la trouvait admirable. S'il l'eût connue dans les montagnes du Dauphiné, il eût conçu pour elle une passion romanesque et souhaité de l'aimer éternellement, après s'être attaché à elle par les liens indissolubles du mariage. Mais, à Folleville, il n'avait pas le temps d'en penser si long. Pris dans un courant qu'il jugeait lui-même rapide, dès le lendemain de son arrivée il appelait cette jeune fille Gisèle, comme elle-même le nommait Robert; il marchait avec elle le long des rues, il nageait côte à côte avec elle, en maillot tout comme elle; et, écrivant à Grenoble, il parlait à ses parents de Gisèle, tout court; de telle sorte que ces bonnes gens, d'un autre monde, se demandaient ou si leur fils était fou, ou s'il ne s'était pas lié avec quelque créature de qui il était, par ailleurs, inconcevable qu'il les entretînt.

Aussi en écrivirent-ils, de plus en plus inquiets, à leur fille qui, elle, avait déjà perdu tout penchant pessimiste et leur répondait: «Mais soyez donc tranquilles, la santé est excellente: tout va bien.»

Cependant Robert s'était fait, à plusieurs reprises, remettre à sa place par Gisèle, à qui il parlait sans plus de retenue qu'il n'en employait en chacune de ses actions à Folleville.

—Oh! Robert, lui disait-elle, parlez plutôt anglais!

—Pourquoi? faisait Robert, ahuri.

—Parce que, dans cette langue, au moins, vous ne connaissez pas tous les termes...

Robert commençait à éprouver de l'embarras. Mais, comme sa nature n'était pas compliquée et que la fougue de son âge emportait tout le reste, il laissa sans vergogne s'envoler le reste, et demeura avec sa fougue.

Nul n'imagine qu'à la villa Mondésir quelqu'un pût venir au secours d'un jeune homme incertain. A Mondésir, on parlait jeux, danses et sports. Cela remplit très bien les intervalles du temps pendant lesquels on se repose de la fatigue des sports. Et celui qui se fût avisé, dans la conversation, d'intercaler un terme d'ordre moral, eût été aussi antédiluvien que les parents de Grenoble.


Aussi, l'innocent Robert ne crut-il manquer à aucune règle de sport, un soir, après avoir dansé à perdre haleine, en se présentant, comme il en avait le goût très net, à la porte de la chambre où couchait Gisèle. Il avait conservé son smoking.

Il frappa.

On répondit de l'intérieur, sans méfiance:

—Entrez!

Et il entra.

Il n'eut pas le temps de remarquer si Gisèle était en train de faire sa toilette ou bien non; ou, plutôt, il s'aperçut qu'elle n'était pas éloignée de son pot à eau, car il reçut le contenu de celui-ci en plein visage. Et l'eau dégoulina, et inonda son beau plastron empesé et la soie des noirs revers.

Gisèle se tordait de joie à le voir ainsi fait.

—Mais, Gisèle, disait Robert, sous son eau, ce n'est pas gentil. Je croyais que vous m'aimiez!...

—Possible, disait Gisèle, mais je n'aimerai certainement pas un loufoque! Allez, ouste! Vous ne voyez pas que vous mouillez tout chez moi?

Robert ne comprenait pas plus son ridicule que son erreur:

—Mais, enfin! disait-il. Je vous aime, moi! Et qu'ai-je fait?

—Mon petit, vous avez fait ce qui ne se fait pas.


Ah! pensa Robert, jeté dehors par un coup de poing conforme aux prescriptions de la méthode Hébert; il y a donc des choses qui ne se font pas?...

La scène n'avait pas été sans produire quelque éclat, et des portes s'entr'ouvraient dans le corridor éclairé. On vit Robert, les cheveux trempés et lui ruisselant en mèches stupides sur les oreilles. On chuchotait, tout le long du couloir; on pouffait. Le malheureux eût voulu éviter plus que tous autres son beau-frère et sa sœur: ce fut sur eux qu'il tomba. Ils regagnaient, les derniers, leurs chambres. A cet aspect de lessive, le beau-frère eut tôt fait de deviner ce qui était advenu à Robert, et, comme sa femme allait s'attendrir, il lui fit:

—Ça y est!... J'attendais cela. Je vois que ça s'est bien passé.

—Mais, quoi donc?

—Ton frérot vient de prendre sa leçon de choses. Il ne suffit pas d'être «nouveau jeu», il faut connaître les règles du jeu nouveau. Maintenant, il les sait!...


[LES TROIS PERSONNES]

A Émile Henriot.

A la Potinière d'une ville d'eaux, entre midi et une heure, trois messieurs se trouvèrent pressés, et, comme ils causaient là, ventre à ventre, ils convinrent d'aller déjeuner ensemble.

Ils avaient passé la cinquantaine et modifié leur visage depuis peu, s'étant rasés à la manière des générations neuves et ayant rejeté vers l'occiput ce qu'il leur restait de cheveux grisonnants ou gris. Ils étaient nu-tête et en pantalon blanc.

Ils convinrent d'aller déjeuner près de là, sous les arbres de l'auberge à la mode, entre une verte pelouse de la largeur d'un mouchoir et un orchestre excellent. Les automobiles passaient, bruissaient, empestaient; le vent d'est secouait tentes et parasols et rabattait la nappe sur les assiettes. Les trois messieurs, en léger costume d'été, s'installèrent fermement.

De quoi parler, entre quinquagénaires, lorsqu'on mange bien et que le vacarme des machines, uni d'une façon paradoxale aux langueurs de la valse-hésitation, stupéfie vos pensées? De quoi parler, sinon de souvenirs?

Remembrances gaillardes, aventures de régiment, de chemin de fer ou de chasse, l'écume de la mémoire, sont mises en commun tout d'abord; puis, à mesure que l'intimité naît en dépit du tintamarre, et si la musique, par hasard perçue, vient à vous caresser les nerfs, voilà des sources plus limpides qui jaillissent, et vous éprouvez le besoin d'exprimer enfin quelque chose qui compte.

Tout beau! Au premier geste de confidence, l'un des trois hommes, M. de Soucelles, leva la main comme un chef d'orchestre qui arrête net ses musiciens:

—Messieurs, dit-il, nous glisserions trop vite à l'épanchement mensonger qui embellit une aventure dans le temps même que celle-ci prend consistance! Interdisons-nous de toucher à aucune affaire où nous ayons joué un rôle avantageux. Il faut à tout prix, si l'on veut bien dire, limiter son discours. Et que penseriez-vous, pour écarter les vantardises, de raconter exclusivement des mésaventures? Chacun de nous, que diable! connaît bien une femme qu'il ait un jour voulu attaquer, ou qu'il ait attaquée, et sans succès, s'étant heurté, comme dit mon fils, guerrier, «à un bec de gaz»!...

—Ne reste que l'embarras du choix! dit modestement M. Bernereau.

M. Briçonnet, le troisième, se souvint aussitôt d'avoir goûté un amer plaisir, au moins une fois, près d'une femme qu'il eût aimée plus qu'aucune, mais qui était éprise, à la folie, de son mari.

—Oh! fit M. de Soucelles, s'il s'agit d'une amoureuse légitime, à vous l'honneur, ô Briçonnet: la mienne aimait son amant.

—La mienne aussi, dit M. Bernereau.

I

M. Briçonnet laissa passer une soixante-chevaux à échappement libre, dont le bruit, sans proportion avec les capacités du tympan humain, étouffa le «Clair de lune» de Werther; et il allait entamer son histoire, quand trois automobiles, lancées à toute allure, et qui se voulaient distancer, déchirèrent l'atmosphère de leur impertinent klakson. Ces messieurs attendirent avec la résignation touchante des hommes de progrès, qui ont accepté une fois pour toutes les inconvénients de la vie moderne.

Enfin il fut un instant possible d'écouter l'orchestre excellent que les clients de la célèbre auberge payaient cher, et alors M. Briçonnet commença:

—Je jure de dire la vérité, toute la vérité, fit-il en levant la main, comme à la barre, mais je modifie les noms propres et la topographie.

—Ce sera règle admise; opinèrent les deux autres; nous sommes, au moins en cela, de la vieille école, et nous observons quelque discrétion en racontant des histoires de femmes.

—Je vous préviens que c'est une idylle, genre bien passé de mode. Si elle vous ennuie, interrompez-moi. Admettons que mon héroïne s'appelait... madame des Gaudrées. C'est le nom d'une ferme que j'ai possédée en Anjou. Je situe ma pastorale aux environs de Pont-l'Évêque. Messieurs, je fus, un des premiers, invité chez cette personne après son mariage avec un de mes camarades de collège. Nous nous traitions de camarades: Gaudrées était jadis entré en cinquième au lycée Henri IV, alors que j'y faisais, moi, ma philosophie; c'est vous dire que j'étais pour lui un ancien.

—Et que, en cette qualité, vous étiez admis à vous chauffer aux rayons de la lune de miel...

—Des Gaudrées, je vous en ai avertis, était un homme aimé.

—Un vaurien, je parie?

Pas même: un rien du tout. Mis à la porte du lycée, il avait, comme on dit, achevé ses études dans une boîte à bachot, rue Lhomond, à Paris, où il ne décrocha, d'ailleurs, jamais aucun bachot. Il possédait une terre en Normandie; il était laid; il n'avait pas l'air plus intelligent qu'il ne l'était. Une jeune fille, belle comme une fée, se toqua de lui lors de la première visite qu'il fit, une fois de retour en sa province. Comme il lui racontait, en parfaite bonne foi, ses échecs universitaires, et qu'il ajoutait: «Je m'en bats l'œil», il paraît que la demoiselle avait estimé cette singulière expression spirituelle au possible, et le jeune blackboulé irrésistible. Qui ne sait, en effet, que de beaucoup moins que rien naissent parfois les très grandes amours?

»Le vieux manoir des Gaudrées reçut bientôt là plus ravissante châtelaine qu'eussent contenue jamais ses murailles élevées sous Louis XIII, s'il vous plaît.

—Ah! vous nous avez avertis que vous défiguriez les lieux; ne trichez pas, je vous prie!

—Je change les noms et me promène à ma guise sur la carte de France, entendu. C'est bien dans une gentilhommière déjà construite au temps de Mansard et de Le Nôtre que j'arrivai, par une soirée d'août de... de quelle année?... Hé! hé! il s'en est bien écoulé plus de vingt depuis lors!...

»L'heureux mari vint me prendre à une petite gare au moyen d'une automobile, véhicule encore rare à l'époque, et en compagnie d'un parent à qui cette merveille appartenait. Je n'avais pas encore l'honneur de connaître madame des Gaudrées. Je l'aperçus de la grille du parc, avant que j'eusse mis pied à terre. Elle se promenait dans l'allée d'un parterre fleuri formant tapis devant la demeure, et elle tenait une haute canne à la main;

»—Ah! sapristoche! m'écriai-je.

»—Qu'as-tu? me demanda mon hôte.

»—Mais, mon vieux, ta femme est une beauté!

»J'entends encore mon ancien camarade ricaner, d'un air fat:

»—Croyais-tu, me dit-il, que j'avais épousé un laideron?

»—C'est bien pourtant ce que tu méritais!...

» Je vous ai dit que ce Gaudrées était laid et bête. Répondez-moi: croyez-vous que de tels hommes puissent être aimés?

—Heu... heu! fit M. Bernereau, j'en ai connu de ce calibre qui ont été cocufiés royalement. Le mari, entre autres, à qui votre histoire me faisait penser soudain, et dont j'aurai sans doute à vous entretenir prochainement.

—N'anticipons pas! s'écria M. de Soucelles. Si vous nous dites que votre Gaudrées fut aimé, nous le croyons, du moins provisoirement; le caprice des femmes est sans bornes, et j'ajouterai que c'est bien heureux pour la plupart d'entre nous.

—Messieurs, je me vois approchant de cette idéale créature dans le petit parterre... J'entends crier le gravier sous mes semelles. Je sens l'odeur des buis à laquelle se mêlait celle d'œillets d'Inde fraîchement arrosés, et qui d'ordinaire ne me plaît pas du tout. Vous dirai-je que c'est un mélange qui, tout détestable qu'il soit demeuré pour ma narine, ne va jamais sans me faire, encore aujourd'hui, quasiment pâmer, par la nostalgie qu'il me communique de ce précieux instant...

—Bref, vous êtes tombé amoureux de votre madame des Gaudrées avant de lui avoir baisé la main!

—Amoureux?... Je ne sais. Il y avait ce sacripant qui me gênait, qui ricanait toujours, et de qui c'est elle qui était amoureuse!

—Elle était amoureuse. Mais le saviez-vous déjà en posant le pied dans le petit parterre?

—Si je le savais! si je le savais!... Laissez-moi parler. Pendant que j'entendais crier le gravier sous ma botte, pendant que je respirais l'odeur du buis et des œillets d'Inde, savez-vous ce qu'elle faisait, madame des Gaudrées?... Oui, oui, elle tournait vers nous son charmant visage? Oui, elle nous souriait? Évidemment, messieurs. Elle tournait son charmant visage vers lui, à lui seul elle souriait! Et ensuite elle se laissait par moi baiser la main? Elle m'adressait un petit mot d'accueil? Parbleu! elle savait vivre. Mais, aussitôt, elle se jetait, je dis, messieurs, «se jetait» à la tête de son époux, et elle l'embrassait, devant moi, de quelle manière? Cyniquement. J'aurais giflé ce misérable.

—Elle l'embrassait, voyons! C'était d'une gentille femme!

—Cyniquement! vous dis-je; je vous dis qu'elle l'embrassait cyniquement. Ce n'était pas en gentille femme, c'était en amante oublieuse de toute retenue.

—En un mot, vous étiez jaloux!

—Et cet imbécile de mari qui continuait de ricaner!... Je ne sus d'ailleurs pas me contenir. Je dis:

«—Ah! de l'amour! Mais songez que je suis célibataire et que j'enrage...»

»Cela fit ricaner de nouveau l'horrible homme aimé.

—Et elle?

—Elle ne sourit pas. Elle me regarda avec de beaux yeux de bête qui ne parle ni ne comprend. Elle avait dans la physionomie quelque chose de farouche et d'innocent. Elle était tellement indifférente à mon malaise, que je ne pouvais lui en vouloir. Sa beauté, messieurs, était étourdissante...

»Ce ne fut même pas elle, maîtresse de maison, mais lui, le monstre, qui pensa à me prier de passer dans ma chambre. Et il poussa la condescendance jusqu'à m'accompagner. Oh! il y avait son avantage. C'était pour me demander:

«—Comment la trouves-tu?»

«J'étais seul avec lui, dans ma chambre; ma taille valait le double de la sienne. La civilisation, messieurs, a du bon, puisque je ne l'ai pas tué.»

Deux autos venaient de s'aborder au carrefour voisin avec un court fracas qui avait mis debout la clientèle du restaurant: les musiciens, distraits, jouaient faux. Il y eut une pause.

—Ce n'est rien, annonça quelqu'un.

Grâce à l'adresse des chauffeurs, l'aile seulement de l'une des voitures était arrachée.

Durant ce temps, M. Bernereau, singulièrement attentif au récit de M. Briçonnet, avait réfléchi:

—Vous nous racontez, cher ami, que votre ancien camarade des Gaudrées était disgracieux et peu propre à recevoir l'amour d'une si jolie personne, mais vous négligez de nous faire le portrait du sire. J'aimerais savoir la couleur de son œil, le dessin de son nez et quel poil il portait. Votre taille était, dites-vous, le double de la sienne: est-ce exact?

—Il faut tenir compte des exagérations ordinaires au narrateur qui s'échauffe un peu. Les quatre cheveux de ce Gaudrées ne m'eussent pas atteint le menton. Voilà comment il convient de rétablir les proportions.

—Parfait, parfait, dit M. Bernereau.

—En quoi le physique de ce cancre peut-il vous captiver? Il était laid et bête, ai-je dit, et cela suffit à mon récit.

—Permettez. Je tiens à m'assurer que la chaleur que précisément vous apportez à votre narration, n'en altère pas la véracité. En outre, les quelques traits de ce Gaudrées—dont je voudrais bien savoir le nom véritable!—me font souvenir d'un certain... J'ai le nom sur le bout de la langue... Mais mon homme à moi était Sganarelle en personne...

—N'essayons pas, observa M. de Soucelles, d'interpréter des souvenirs authentiques comme nous ferions de romans à clef. Quel désir malsain, que de vouloir toujours découvrir une de nos connaissances dans une galerie qu'on nous fait visiter!

—Bon, bon. Continuez, Briçonnet. N'empêche que j'ai connu un certain cornard qui ressemble à votre des Gaudrées jusque par la personne de son épouse...

—Notez, répliqua M. Briçonnet, que si je n'ai pas achevé le croquis du mari, je n'ai pas soufflé mot qui puisse peindre la femme, hormis l'épithète «jolie» qui est la banalité même. Et je vois qu'il faudra m'en tenir là, car nous devons prévoir l'hypothèse d'une curieuse coïncidence dans nos souvenirs. Je confesse que j'éprouverais un mordant dépit si je venais à apprendre que madame des Gaudrées trompa quelque jour son imbécile de mari,... attendu que ce ne fut pas avec moi.

—Continuez, pauvre Briçonnet.

—Messieurs, je ne me trouvais pas le seul hôte au manoir des Gaudrées. En descendant, après m'être habillé pour le dîner, je rencontrai sur le perron, pendant qu'une cloche sonnait à toute volée, une respectable dame, mère de mon ancien camarade, puis une fille de quelque trente années à qui l'on en eût bien donné quarante: mademoiselle des Gaudrées, et, en outre, le parent qui nous avait amenés, depuis la gare, en auto, et que nous ferons répondre, si vous le voulez bien, au nom de vicomte d'Espluchard, parce que ce vocable me vient à l'esprit. Il était cousin de madame des Gaudrées, la jeune. C'était un gaillard...

—Diable! s'écria M. Bernereau.

—Bernereau, vous êtes insupportable. Vous aurez la parole quand votre tour sera venu.

—Bon, bon! fit Bernereau, mais pour moi, l'histoire se corse.

—Parbleu! dit Briçonnet, vous tenez un cousin un peu «costaud», vous imaginez d'emblée une jeune femme perfide, et vous nous voyez déjà bernés, le mari... et moi-même! Cependant vous n'attendez pas de moi le plat fait divers! Je vous ai annoncé une idylle. C'en est une. Elle est, par définition, sans complication ni surprise. Elle a seulement un témoin malheureux; c'en est toute la particularité.

—J'aurai la parole, dit Bernereau. Très curieux, votre début, très curieux!

—Ce vicomte d'Espluchard, reprit M. Briçonnet, ne manqua pas de m'apparaître sous le jour où le voit pour l'instant Bernereau. Je n'avais pas, moi, le programme que vous tenez entre les mains et qui annonce une simple idylle, et je regardai du plus mauvais œil ce tiers aux larges épaules. La jeune madame des Gaudrées à laquelle il faut bien donner un petit nom: admettons Hélène, allait et venait sur la pierre grise et moussue de cette terrasse qu'ornaient des géraniums et qu'embaumaient des résédas. Elle répandait elle-même un parfum qui me parut nouveau. Et, contemplant la grande pelouse où un ruisseau serpentait, les ormes magnifiques qui l'encerclaient, une statue rustique et délabrée parmi des roses, j'eus, pendant que la cloche annonçait si joyeusement le dîner, un moment de bien-être dont la qualité, après tout, un peu commune, était relevée de je ne sais quelle âpre saveur.

«En prenant place à table, la jeune madame des Gaudrées, ou Hélène, qui n'avait pas prononcé une parole, qui paraissait encore timide, regarda son mari. Oh! je voudrais vous faire entendre, messieurs, tout ce qui peut être contenu dans ce «regarda son mari». Elle regarda son crétin de mari d'une façon qu'aucune amoureuse, à ma connaissance, n'employa jamais pour faire à son amant le plus passionné des aveux. Avez-vous été aimés, messieurs? Cela arrive. Moi-même, je crois bien l'avoir été une fois en ma carrière. Ni vous ni moi n'avons été regardés comme cela! Ne protestez pas; il n'est pas possible que nous ayons été regardés comme cela!...

—Hé là! et pourquoi, s'il vous plaît?

—Cela se saurait! Quelque témoin se fût rencontré qui m'eût rapporté cet exceptionnel épisode de votre histoire et de l'Histoire. Quelqu'un vous l'eût dit de moi, si pareille aubaine m'était advenue.

—Et sous cette œillade, que faisait le mari?

—Il mangeait son potage, le regard absorbé par l'image d'un coq aux couleurs vives ornant le fond de son assiette de faïence. Sa femme le regardait, non pour correspondre avec lui, mais pour son plaisir personnel: elle l'admirait, elle l'adorait...

—C'était peut-être, dit Bernereau, pour laisser croire à son entourage, pour vous faire croire à vous, qu'elle l'adorait. Le manège est classique. Il s'agissait, ce soir-là, d'éviter qu'un nouveau venu pût soupçonner une intrigue avec le d'Espluchard.

—Ouais! Sachez que madame des Gaudrées était sans hypocrisie avec son cousin d'Espluchard. Ce fut même sa liberté d'allures avec d'Espluchard qui nous tira de l'embarras que crée dans un petit groupe la présence d'amoureux transis. Elle avait avec ce beau garçon une intimité qui datait de leur enfance commune; entre elle et lui rien de contraint, rien de guindé. Grâce à lui—qui, ma foi, était un homme agréable—la glace fut assez vite rompue, et la jeune maîtresse de maison montra un enjouement qui s'accordait avec sa plantureuse jeunesse.

—Ouais! dirais-je à mon tour, fit M. Bernereau.

—C'est entendu, Bernereau; vous suivez votre idée. Moi, je suis la belle des Gaudrées, et je vous avertis loyalement, dussé-je enlever du piquant à mon récit, qu'elle ne me mène pas du tout où vous prétendez aller.

—Je vous arrête, excusez-moi, dit l'entêté Bernereau. Vous vous êtes abstenu de nous donner aucun détail physique sur votre héroïne. Je vous avoue qu'il m'est impossible de m'intéresser à une femme sans savoir si elle est brune ou bien blonde.

—Elle était brune. Vous voilà bien avancé!

—Ah! fit Bernereau.

—Vous croyiez, Bernereau, avoir identifié mon Hélène des Gaudrées. Dites-moi: avez-vous connu une femme aimant, mais aimant par goût fondamental et exclusif, la pêche à la ligne?

—Pas personnellement, non.

—Eh bien! j'ai l'honneur de vous informer que le goût fondamental, exclusif, de madame des Gaudrées, à part celui qu'elle avait pour son triste mari, était la pêche à la ligne.

—Oh!

—Vous êtes dépisté. Je continue. Ce goût me fut révélé au cours du premier repas. Il fallait bien que la conversation tombât sur les passe-temps ordinaires que l'on pouvait s'offrir au manoir. Là, le vicomte d'Espluchard dit familièrement:

«—Les patrons pêchent à la ligne, les invités font ce qu'ils peuvent.»

» Et madame des Gaudrées la vieille mère, et la vieille fille mademoiselle des Gaudrées, jetèrent un coup d'œil attendri sur le couple qui, tout le long des jours, prenait en commun un plaisir innocent. J'avais cru tout d'abord qu'il s'agissait d'une plaisanterie; mais je me souvins qu'antérieurement à son mariage, cet animal de des Gaudrées m'avait un jour confié, au milieu d'une conversation sur les préoccupations politiques et sociales, que, «quant à lui, il se fichait de tout, pourvu qu'il pût s'asseoir sur la berge d'une rivière poissonneuse». Le bandit avait eu la veine non seulement d'épouser une femme jolie et amoureuse, mais une femme possédée du même étrange fanatisme que lui!

» Vous ne direz pas que c'était comédie, attitude destinée à nous donner le change: pendant la quinzaine que je passai au manoir, notre admirable Hélène pêcha à la ligne à côté de son mari, et seule à côté de son mari; elle pêcha à la ligne le matin et l'après-midi sans relâche. Le couple était à la pêche quand nous descendions prendre notre premier déjeuner, le matin. Il nous quittait après le repas de midi pour aller à la pêche. Il ne se laissait revoir de nous qu'à la tombée du jour. Rappelez-vous que la jeune madame des Gaudrées m'était apparue dans son petit parterre, une longue canne à la main: c'était un bambou divisé en trois fragments s'avalant l'un l'autre: une magnifique canne à pêche.

—Et que faisait, s'il vous plaît, le vicomte d'Espluchard?

—Le vicomte d'Espluchard fut tout bonnement mon grand secours. Le vicomte d'Espluchard, ainsi que je vous l'ai dit, possédait une automobile, et son bonheur consistait à faire des randonnées par toute la région. Il m'offrit une place à côté de lui, dès le premier jour. Parfois il emmenait galamment la vieille mère et sa fille. Ces dames le bénissaient.

—Ah! dit Bernereau, et le soir, dites-moi un peu, que faisiez-vous au manoir?

—Le vicomte était aussi bon musicien qu'homme de sport. La vieille fille, chose curieuse, jouait du violon de façon remarquable. Tous deux nous exécutaient des sonates.

—Les amoureux, durant ce concert, ne vous gênaient-ils plus?

—Ils ne nous gênaient pas, en effet. Des Gaudrées se prétendait sourd à tout instrument; il sortait; il allait, disait-il, se dégourdir les jambes dans le parc. Vous pensez: il était assis depuis le petit matin «sur la berge de la rivière poissonneuse!»

—Et sa femme?

—Sa femme l'accompagnait.

—Ah!

—Madame des Gaudrées, mère, disait:

«—Nous avons connu Hélène jeune fille; elle adorait la musique...

«—Et aimait-elle la pêche à la ligne? demandai-je.

«—Elle n'y avait jamais songé, me répondit en souriant la vieille dame.»

—Ah! ah! fit Bernereau.

—Qu'avez-vous à faire: «Ah!» et «Ah ah!», Bernereau?

—Moi? je marque, simplement.

—Mais, observa M. de Soucelles, quand donc aperceviez-vous la belle madame des Gaudrées de qui vous vous êtes dit si entiché?

—Hélas! nous ne la voyions guère qu'aux repas, un peu avant, parfois, et aussi un peu après, et puis le dimanche à la messe. Son mari était fort pieux.

—Et elle?

—Elle l'était devenue.

—Ah! ah! ah!

—Bernereau!

—Je marque, mon bon ami, je marque.

—En quoi vous importe ce détail? Ce n'est pas la première fois qu'une femme embrasse en même temps que l'homme qu'elle aime tout ce que celui-ci peut aimer!

—Ce n'est pas la première fois; mais, dans le cas présent, cela m'intéresse.

—A votre aise, Bernereau! J'en reviens à la question posée par M. de Soucelles et qui correspond à ce qui, moi, m'intéressait le plus dans l'affaire: effectivement, nous voyions trop peu Hélène des Gaudrées. Mais, soit aux repas, soit ailleurs, quand elle ne regardait pas son mari, la voir, seulement la voir, était, je l'avoue, un délice. Le son de sa voix aussi m'enchantait; ses formes me remplissaient d'admiration; et il n'y avait pas jusqu'à son regard, même avili par l'usage qu'elle en faisait, qui ne me causât un sombre ravissement...

—Le cousin sportif, lui, à tout cela, était indifférent?

—Vous devinez qu'au cours de nos nombreuses sorties en voiture et de nos déjeuners dans les auberges, je n'allai point sans faire part à mon compagnon des attraits exercés sur moi par sa cousine. Il me dit:

«—Vous êtes comme les freluquets qui bourdonnaient autour d'elle avant son mariage.

«—Elle a dû être fort courtisée?

«—Énormément!

«—Comme vous dites cela! En seriez-vous étonné?

«—Moi, me répondit le vicomte, ça m'a toujours paru drôle, vous comprenez, parce que j'ai joué avec elle gamine...»

«Je suis convaincu que d'Espluchard était sincère.

—Mais, sapristi! que faisait-il là?

—Il était cousin. Il faisait là de l'automobile et de la musique comme il en eût fait ailleurs. Il jouait le rôle de boute-en-train. Et la vieille dame le favorisait. Fort bel homme, séduisant, il faisait fi de la galanterie. J'eusse voulu quelques mois d'intimité avec lui pour être autorisé à lui dire que la passion de sa cousine me semblait baroque et était irritante, mais, il me dit un jour, à propos d'une autre aventure amoureuse:

«—Ces choses-là sont toujours risibles.»

«Voilà quel était d'Espluchard. Si j'ajoute que mademoiselle des Gaudrées, trente ans passés et plus laide que son frère, était folle du personnage, cela ne vous offrira rien d'étonnant ni qui vous puisse captiver.

—Si fait! s'écria Bernereau, et rien ne peut m'intéresser davantage.

—Du diable si je comprends le jeu de Bernereau.

—Qu'importe! Je marque. Allez, toujours.

—Bernereau, observa M. de Soucelles, est un vieux chien de chasse. Il tient la piste. Laissons-le.

—Le diable m'emporte, reprit M. Briçonnet, si j'ai désigné mes gens de façon qu'on les reconnaisse.

—Ah! si vous les travestissez complètement, c'est malhonnête... Écoutez: vous nous jurez, sur l'honneur, que la jeune madame des Gaudrées était brune?

—Je le jure, et je vois que cela vous chiffonne. Toutefois, je m'en vais vous conter une alerte qui va vous remplir de joie. Attention!... Une nuit, messieurs, une nuit d'été splendide...

—Oh! oh! ah! ah!... firent les deux auditeurs.

—Une nuit d'été splendide, chacun étant remonté en ses appartements, je ne pouvais me résigner à me coucher, tant le parc était beau sous la lune, et tant l'odeur des fleurs du parterre—qui ne rappelait, à cette heure, je ne sais pourquoi, ni les buis ni les œillets d'Inde—me montait au cerveau et soulevait la tempête en mes sens. Lire? impossible. Rêver ne fut jamais mon fait. Nous avions entendu de la musique toute la soirée, et, par extraordinaire, Hélène des Gaudrées était demeurée, au salon afin d'écouter le concerto de Beethoven que le vicomte et la belle-sœur avaient spécialement répété. Et, au cours de cette audition, j'avais regardé l'admirable Hélène allongée... Enfin j'étais à ma fenêtre ouverte. Le silence était parfait, c'est-à-dire rompu par les bruits légers sans lesquels il n'a guère de goût. J'entendis un poisson déchirer la plane surface du cours d'eau très lent. Puis, tout s'assoupit. Beauté, béatitude... Un rossignol chanta dans les grands ormes. De nouveau, le silence. Un rossignol répondit, plus lointain. Le vol de velours d'un oiseau de nuit amollit l'air immobile. Une bouffée de parfums s'éleva jusqu'à mes narines: résédas ou bien héliotropes... C'en était trop: je fis le geste d'enjamber l'appui de ma fenêtre. Elle ouvrait à un mètre du sol. J'allais m'élancer dans cette nuit enchanteresse. Je suspendis soudain mon mouvement; et voici pourquoi. J'avais vu une chose remuer. Une forme plus claire que la nuit avait bougé là-bas et elle semblait courir vers l'extrémité de la pelouse, au delà du ruisseau. Mon dos se hérissa. Je réfléchis. «Suis-je dupe, me dis-je, des apparences, ou bien le jouet des charmes de la nuit? Voyons: ce que j'ai aperçu a trop de sveltesse pour être d'une fille de chambre ou de campagne...» Je n'y pus tenir: me voilà enjambant la barre d'appui; et j'entends mes deux pieds à la fois, comme une masse de plomb, écraser les tiges frêles et odorantes des résédas.

»Une femme était dans le parc, traversait en courant une portion de la pelouse privée de l'ombre des ormes; elle s'y cachait donc, à moins qu'elle ne folâtrât, telle une nymphe. Cette femme, gui pouvait-elle être, sinon Hélène des Gaudrées?

»Hélène des Gaudrées folâtrait, la nuit, comme une nymphe des fontaines et des bois? ou bien elle gagnait quelque endroit furtivement? Mais, furtivement, pourquoi?... Ah! messieurs, j'eus une émotion. Sur-le-champ mon parti était adopté de savoir ce qu'il en était, coûte que coûte.

»Mes pieds, lourds en tombant de la fenêtre, étaient devenus élastiques et sans poids. Je ne m'entendais pas avancer dans les régions ombreuses, mais ce que je percevais très bien, c'était les battements de mon cœur. Sottement, à l'étourdie, je me heurtai au ruisseau. Il gazouillait entre les roseaux qui m'avaient empêché de voir son reflet sous la lune. C'est que, pour le traverser, il n'existait pas trente-six ponts! Je dus exécuter un long détour afin de franchir une passerelle en me maintenant à couvert. A peine avais-je touché l'autre rive, que le bruit d'un rire m'atteignit: une pluie de perles en plein visage. Le rire ne provenait pas d'une femme éloignée de moi; et, à n'en pouvoir douter, c'était le rire d'Hélène des Gaudrées.

»M'avait-elle vu? Se moquait-elle de moi? Ou bien poursuivait-elle, enivrée, son jeu plaisant de déesse nocturne?

»Je m'arrêtai; je demeurai figé comme un bronze. A ce moment, il est hors de doute, messieurs, que je me suis attendu à voir surgir la silhouette du vicomte.

—Enfin!...

—Oui, Bernereau, je l'avoue, je me souviens même parfaitement que je prononçai, et quasi tout haut: «Eh bien, c'est un peu raide!...»

»Tout à coup, je vis, à quatre pas de moi, non point une silhouette, mais deux. Il est vrai qu'elles étaient enlacées de manière si étroite qu'on les pouvait réduire à l'unité. Quant à les identifier, bernique. Je retenais mon souffle. Ah! que c'était peine superflue!

»Le baiser échangé, une voix, la voix du rire de perles, me dit, mais me dit du ton posé d'un propriétaire qui fait sa tournée au potager:

«—La belle nuit, monsieur Briçonnet!»

»Et, Hélène des Gaudrées suspendue au bras de son mari, nous remontâmes tous les trois, en parlant de petites choses quelconques, jusqu'au manoir.

»Au moment de me quitter, l'homme heureux dit à sa femme:

«—Il faudra absolument marier ce garçon-là...»

»Ils ne m'ont pas marié. Je les quittai deux jours après. Jamais je n'ai voulu les revoir.

M. Briçonnet croisa les mains sur le bord de la table en regardant tomber dans sa tasse le café qu'on lui servait. Et il demeura pensif tandis que les petites bulles blondes agglomérées à la surface du liquide, se séparant, changeaient de groupe, et fuyaient vers les bords.

A quoi on connut qu'il avait fini.

—Je demande la parole, dit M. Bernereau.

—C'est convenu.

—Messieurs, je vous prie de m'excuser si je manifeste un si grand désir de ne pas laisser se refroidir l'intérêt de l'aventure Briçonnet, mais celle-ci est pour ma propre histoire un excitant tout particulier; c'est elle d'abord qui me l'a fait choisir entre tant d'autres, et j'oserais presque dire qu'elle lui sert de préambule...

Il alluma son cigare, en tira quelques bouffées, et parla.

II

—Messieurs, la difficulté que j'éprouve en commençant, est de me conformer à la règle qui veut que nous donnions à nos personnages des noms supposés. Je ne suis pas un romancier; je n'ai aucune imagination. J'aimerais, je l'avoue, conserver a mon héroïne ce nom de «madame des Gaudrées» auquel nous sommes déjà accoutumés.

—C'est impossible! s'écria Briçonnet, c'est inconvenant à l'égard de mes propres souvenirs. Eh! sais-je de quel opprobre vous allez charger vos personnages? En outre, c'est tendancieux, car par là vous favorisez votre thèse de l'identité entre ma brune et votre blonde!

—Soit, dit Bernereau. Dire qu'il va me falloir baptiser tout mon monde! J'ai envie d'appeler ces gens-là Un, Deux, Trois, etc.

—Non, non! cela est disgracieux, cela ne parle pas à l'esprit.

—Je donnerai donc à ma Dulcinée le nom d'un hameau où j'ai pris hier un bol de lait et qui s'appelle les Noullis.

—Va pour madame des Noullis!

—Vous savez, messieurs, que je me suis, comme le vicomte d'Espluchard, beaucoup occupé d'automobile, surtout dans les débuts de ce sport. Mon histoire se place un peu plus tard que celle de Briçonnet. Pour moi «le siècle avait deux ans». C'était après ce qu'on nomme en termes d'automobilisme «l'année de Berlin», à savoir lors du grand «Circuit de Vienne», un fameux tournoi international où notre industrie tenait le premier rang. Je suivais avec un vif intérêt les épreuves. Nous étions, sur le chemin de feu l'Autriche-Hongrie, un certain nombre de Français. Pendant la toute première partie du voyage vertigineux, j'avais fait la connaissance d'une jeune femme tout à fait selon mon goût, une «sportive» que nulle difficulté du raid n'avait privée de son heureuse humeur. Je n'ai pas rencontré depuis lors une femme animée à ce degré de l'ivresse du mouvement. Elle ne conduisait pas elle-même, il est vrai, car cela n'était guère encore d'usage chez les dames, mais il lui suffisait d'être en voiture pour se déclarer satisfaite. Jolie? Ah! messieurs, à tel point que, jusque sous les horribles lunettes, elle vous eût séduits, dès le premier abord.

—Grande? fit M. Briçonnet.

—Briçonnet, vous nous avez caché la taille de madame des Gaudrées; je réserve celle de madame des Noullis. Vous savez déjà que cette femme séduisante était blonde; elle était blonde comme les blés. D'instinct, j'avais été attiré vers elle, et cela, dès le premier relais. Je la perdis au second, mais le troisième jour, durant la traversée de la Suisse, je reconnus ses cheveux d'or sur le bord de la route. La voiture qui la portait était en panne. Les pannes, fréquentes à cette époque, étaient l'occasion de maints épisodes romanesques. Je stoppai, et offris mes services. Par hasard, ils ne se trouvaient pas superflus. On travailla donc; on causa; puis, comme on se lavait les mains dans l'eau glacée d'un torrent, on se présenta.

»Madame des Noullis avait pour mari un homme ni grand ni petit, ni bien ni mal. Je regrette de ne vous point offrir un mari aussi affreux que celui qui exaspéra Briçonnet... Les Noullis étaient accompagnés d'un autre couple, celui-là composé d'un homme évidemment beaucoup mieux que M. des Noullis, et d'une personne nettement disgracieuse, à figure de chèvre; et c'est à cause de ce détail que je les appellerai, si vous n'y voyez pas d'inconvénients, monsieur et madame de la Biquerie. Je leur octroie la particule pour ne pas demeurer en reste sur le précédent narrateur.

»Je ne m'occupai pas beaucoup de toute cette Biquerie, mais je fis aussitôt la cour à madame des Noullis qui, sur ma foi, ne fut pas décourageante.

»Une fois remis en marche, nous ne nous perdîmes presque pas de vue. Je voyageais seul avec un mécanicien qui put, à plusieurs reprises, donner un coup de main à mes nouveaux amis, ces messieurs n'étant point secondés. Des Noullis était maladroit et paresseux; la Biquerie, lui, très rompu à toutes les exigences de l'automobile, mais ayant oublié quelques outils indispensables, lors de sa première étape, à Dijon. Ma grande surprise fut, à un relais, de trouver madame des Noullis les mains à la pâte, si l'on peut s'exprimer ainsi en parlant d'une femme qui a retroussé ses manches sur ses bras charmants, qui a endossé la salopette ouvrière, et qui, penchée sur le capot béant, tripote et tourne les écrous à l'aide de ses petits doigts noircis et poisseux, qui de plus, au moment où je fais halte, quelques pas derrière sa voiture, crie à son mari d'un ton résolu: «Allons, ouste! tu n'y entends rien!» A la vérité, elle et la Biquerie étaient seuls dignes d'entreprendre un voyage de cette sorte; eux seuls le paraissaient apprécier. Quand j'arrivais avec mon mécanicien, madame des Noullis n'acceptait pas toujours volontiers de se faire suppléer dans sa tâche, mais elle se montrait aimable, extrêmement. Je passe sur des incidents de route où vous verriez, entre autres choses, s'accroître mon intimité avec l'adorable blonde, mais qui allongeraient inutilement mon récit.

»A Vienne, nous descendîmes, les Noullis, les la Biquerie et moi, au même hôtel. On était au milieu de juillet. Il faisait une chaleur accablante. Ces messieurs, qui dormaient mal la nuit, se rattrapaient le jour. Ce n'était pas que je n'eusse grand besoin de faire comme eux, mais j'étais agité à l'excès par la présence, si proche de moi, de madame des Noullis, et je m'évertuais à découvrir le stratagème qui me permît un rapprochement plus étroit encore. Il devenait évident que nous nous entendions, elle et moi, à merveille. Nous nous entendions si bien, que j'en vins, un moment, à me demander si la belle n'était point femme légère! ou,—que j'étais donc jeune!—si elle ne me laissait point voir trop innocemment que j'avais fait sa conquête. Tout marquait que j'étais tombé au sein d'une famille honnête: de petits hobereaux d'excellente éducation, l'esprit tourné plutôt en arrière qu'en avant. Le mariage des la Biquerie ne remontait qu'à une date récente, puisqu'ils disaient faire leur voyage de noces. Couple mal appareillé, comme vous l'avez vu, ils tenaient aux Noullis bien avant leur union, elle étant la sœur aînée de Noullis et lui,—oui, mon cher Briçonnet,—le propre cousin de mon très gracieux flirt.

—Fichtre! dit Briçonnet.

—C'est ainsi, cher ami. Oui, mes figures et les vôtres coïncident de telle façon que j'en suis même un peu gêné: ne vous ai-je pas averti que j'allais prendre la suite de vos affaires?...

—Elles étaient bonnes, observa M. de Soucelles, et c'est cette succession qui vous amusait: comment se fait-il, Bernereau, que vous ne paraissiez pas précisément triomphant?

—C'est qu'à mesure que je vous fais toucher davantage les rapports entre l'un et l'autre récit, les objections qu'on peut opposer à leur coïncidence exacte se présentent et s'accumulent dans mon esprit. Bizarre phénomène: avant de prendre la parole, j'étais sur de nouer mon épisode au précédent: je parle à présent; je donne à Briçonnet lui-même la croyance que je tiens son propre fil, et voilà que je sens que, pour la moindre effilochure, ma prétention première est rompue. Mais elle n'est qu'accessoire dans l'affaire... Je poursuis. Il faisait chaud, disais-je, et je cherchais mon stratagème... Voici celui que je crus délicat et du dernier fin.

»Mon agitation m'ayant mené, durant les heures torrides, jusqu'au musée de peinture, j'avais eu la surprise de trouver, dans ce vaste et magnifique monument, de la fraîcheur. J'en fis la confidence à madame des Noullis, ne doutant guère qu'elle ne saisît l'occasion à la fois d'échapper à la fournaise et de passer deux heures en ma compagnie. A ma stupeur, elle fit exactement comme si elle n'avait pas entendu ma proposition. Ce n'était pas une femme si facile! C'était une provinciale timorée, soumise aux convenances, et qui témoignait hardiesse et même témérité en présence des siens, quitte à redevenir petite pensionnaire dès qu'elle avait hasardé le pied hors de ses fortifications naturelles.

»Je renonçai à la fraîcheur des pinacothèques, et ne gagnai même pas à cette abstention cinq minutes de tête-à-tête avec ma délicieuse mijaurée. Comment donc employait-elle les lourdes heures de l'après-midi? Car elle prétendait ne pas dormir.

»A peine madame des Noullis avait-elle reçu le renfort de son mari, de sa belle-sœur ou de son cousin, elle redevenait avec moi coquette, mais d'une coquetterie que j'estimais regrettable en tant qu'elle était, d'une part, excessive en vérité, et, d'autre part, sans but. Cette femme n'allait-elle pas, un de ces jours, me demander de m'accompagner au musée? Je fus autorisé à le croire. Comme elle ne s'y décidait point, ce fut moi qui lui en osai faire publiquement la proposition. Surprise, explosion, scandale! La belle-sœur ébaubie; le mari riant jaune; la dame elle-même empourprée, et pudique tout de bon. Le cousin seul demeurait impassible. Mais, en chœur, les quatre fossiles m'accusèrent de faire montre d'une immoralité «babylonienne». Cependant les aguichements de madame des Noullis à mon endroit déconcertaient le cynique débauché que l'on voulait que je fusse. Beaucoup de puérilité, en somme, comme vous voyez; un peu de ridicule aussi; mais, messieurs, quelle femme!...

»La vie presque commune avec la provinciale tribu n'était pas très aisée, car si mon idole, tout en m'attirant, me repoussait, elle aboutissait, par son manège, à rendre des Noullis ombrageux. Un exemple: j'avais pris le parti, non pas tout désintéressé, de me rendre, seul, au musée, durant les heures trop chaudes. Madame des Noullis ne vint jamais au musée, cela va de soi; mais elle ne consentit pas une fois à monter en voiture pour le Prater, entre cinq et six, avant que je ne fusse rentré à l'hôtel et en état de faire la classique promenade viennoise avec la tribu. Tout exprès, je me mettais en retard; je me faisais attendre. On m'attendait. La tribu enrageait; madame des Noullis piétinait. J'arrivais, d'un pas lent; j'affrontais allégrement l'impatience générale: n'étais-je pas le monsieur sans qui madame des Noullis refusait d'aller au Prater?

»Remarquez que la question de la promenade au Prater s'aggravait du fait qu'en mon absence une seule voiture eût suffi. A cause de moi, deux voitures étaient nécessaires. Et il y avait dispute quotidienne, avant de monter, touchant la répartition des personnes, dispute qui se terminait non moins régulièrement par loger M. des Noullis et sa laide sœur dans un carrosse, madame des Noullis, son cousin et moi dans un autre.

»La famille me maudissait; mais celle qui consentait à se dire mon flirt tenait bon; et, comme aucun des trois autres membres ne se fût privé d'elle, l'on en passait finalement par le caprice de la belle. Le frère et la sœur dévoraient leur dépit dans leur voiture à deux chevaux, et m'envoyaient à tous les diables. Vous m'entendez bien. Or, quand nous nous trouvions tous réunis, soit chez un pâtissier, soit au restaurant, de quoi supposez-vous qu'il était question? Mais du retour vers la mère patrie avec moi, du retour imminent, d'ailleurs, du long parcours en automobile, dont on fixait les étapes, soit dans le Tyrol, soit en Bavière, soit en Alsace-Lorraine, en me consultant bénévolement, et avec déférence, sur chaque halte, attendu qu'il semblait inconcevable que ce retour pût s'effectuer sans mon aide!

»Un soir, au Kahlenberg, une colline dominant la ville, où nous allions dîner pour goûter un peu d'air, je me trouvai accoudé auprès de madame des Noullis à une balustrade rustique. Des Tziganes jouaient derrière nous, furieusement, à briser leurs chanterelles. La nuit était superbe; la famille quasi écartée. Je fis à l'objet de mes amours une solennelle déclaration. Ah! était-ce enfin cela qu'il fallait à cette Célimène soumise au formalisme? Elle ne fit pas un mouvement, son visage demeura sans expression aucune. Alors, prenant la chose en souriant, je simulai que je frappai à un guichet: «Pan, pan!» Elle prononça un mot allemand que nous avions eu l'occasion de lire et d'entendre en maint endroit: «geschlossen», c'est-à-dire «fermé». Je grommelai en m'efforçant d'imiter un public mécontent. A la descente du Kahlenberg, nul souvenir de l'incident; aménité habituelle à mon égard, et coquetteries provocantes, comme si de rien n'était.

»Le lendemain, à midi, dans la grande cour du Hofburg où nous nous traînions, en désœuvrés, pour entendre l'aubade que donnait à l'empereur la musique de la garde, et comme la chaleur s'annonçait pire encore, je dis à madame des Noullis en la regardant d'une manière plus impérative que suppliante:

«—Je vais passer une fraîche après-midi au musée.»

»Elle adopta un air sérieux; puis elle sourit avec une grâce inoubliable qui pouvait être autant ironie compatissante qu'espèce de promesse.

»Et j'allai au musée, ce jour-là, en un si parfait espoir de la rencontrer, que, ne la rencontrant, au bout d'une heure, dans aucune des salles à température exquise, je revins, dépité, à l'hôtel, par la plus grande chaleur du jour.

»Et je me souviens que, dans l'escalier qui conduisait au deuxième étage occupé par nous, je m'arrêtai aux avant-dernières marches afin de m'éponger le front et de me remettre un peu la figure en ordre, de peur de paraître ridicule à madame des Noullis si un hasard voulait que je la rencontrasse avant d'atteindre ma chambre.

»Dans l'instant où je posais le pied afin de me livrer à cette opération d'homme épris, je la vis, elle, tout entière: ses cheveux blonds, sa nuque, sa taille, et un kimono soyeux sous les plis duquel elle m'était déjà précédemment apparue... Et, tout entière, reconnaissable à ne pouvoir s'y méprendre, je la vis entrer dans une chambre qui n'était ni la sienne, ni celle de son mari, ni celle de monsieur, ni celle de madame de la Biquerie... Rassurez-vous! ce n'était pas non plus la mienne.

»Je restai là, sidéré, mon mouchoir à la main et le front ruisselant. Je poussai un juron, et puis, tout à coup, bondis jusqu'à ma chambre dont j'eus soin de ne pas fermer la porte, afin de rester attentif au moindre bruit du corridor. Je me lavai, me changeai, venant à tout instant à ma porte entr'ouverte, risquant un œil au dehors, jusqu'à la chambre numéro 125,—hundert fünf und zwanzig—dont je me répétais mentalement le chiffre, en français et en allemand, je ne sais absolument pas pourquoi.

»J'étais depuis beau temps remis en état, essuyé, lavé et habillé pour la promenade au Prater, quand, à la suite de nombreuses alertes dans le corridor, je vis de nouveau madame des Noullis qui regagnait tranquillement sa chambre. Elle me tournait le dos et ne me vit point. J'étais tout habillé pour la promenade. Je m'apprêtai à descendre, ne tenant pas outre mesure à éclaircir un mystère probablement banal. Mais, comme je passais devant la chambre numéro 125,—hundert fünf und zwanzig,—j'en vis sortir... M. de la Biquerie.

»Je regardai encore une fois, involontairement, le numéro 125,—hundert fünf und zwanzig,—et je dis au beau cousin:

«—Tiens, vous avez changé de chambre?»

»Il ne me dit ni oui ni non, et poursuivit son pas tranquille et mesuré dans le corridor. Ah! j'eus tout loisir d'aller réfléchir dans le hall, car je m'étais mis en une folle avance sur l'heure de la promenade.

»Vous jugez que ma dignité me commandait de battre en retraite et par le plus court? Messieurs, c'est faire injure à la puissance de séduction de madame des Noullis. Une heure après les petits événements que j'ai rapportés, consentez à me voir assis, je vous prie, dans une voiture à deux chevaux, en compagnie des personnages que j'avais vus l'un et l'autre sortir de la chambre numéro 125. Je me niais à moi-même un dépit atroce, mais que sa grandeur précisément rendait apte à atténuer ses propres ravages.

»Vous me voyez donc sur la banquette, à côté de madame des Noullis et vis-à-vis de M. de la Biquerie, bons cousins. Nul motif de rien modifier à nos attitudes respectives. Madame des Noullis me demanda:

«—Eh bien, faisait-il frais au musée?»

»Et elle continua avec moi son habituel et galant manège. J'y répondis en badinant, avec une ardeur que fouettait ma fièvre. Mais du galant manège je comprenais désormais l'abominable malignité.

»Toute la question était pour moi de décider si je continuerais à me prêter au jeu, ou si j'attendrais une occasion propice à montrer que je l'avais découvert. Entre nous, il est vraisemblable que j'eusse prolongé l'état d'expectative, moitié pour le plaisir de contempler plus longtemps de beaux yeux, moitié pour le ragoût de constater jusqu'à quel bas usage une femme pouvait domestiquer un quidam. Oui, sans doute, j'eusse honteusement temporisé, si, le soir même, sous des traits surprenants, la divinité protectrice des familles ne m'était apparue.

»Nous avions à peine réintégré nos cellules, après l'échange des «bonne nuit», dans le corridor, que j'entendis frapper à ma porte. Ho! Ho!...

»Je me précipitai. Je vous laisse à deviner qui frappait à ma porte... Non. Vous ne brûlez pas...

»C'était madame de la Biquerie.

»Madame de la Biquerie, émue, hésitante à la fois et résolue, roulant des yeux, portant la main à son cœur, son mouchoir à ses yeux avant que la pluie en tombât, enfin plus laide que jamais, venait m'exposer qu'il n'échappait ni à elle, ni à son cher mari, ni à son frère, que je me livrais avec la trop charmante des Noullis à un divertissement dangereux. A croire ma visiteuse, la jeune des Noullis était une femme qui avait semé jusqu'ici le bonheur autour d'elle, qui avait choisi son mari entre cent soupirants, contracté par conséquent un mariage d'amour, et donné l'exemple de la plus touchante tendresse. M. des Noullis souffrait, paraissait-il, de voir sa femme bien-aimée se livrer à de petites «excentricités de voyage» qui, hélas! étaient de nature à leurrer un étranger (à qui le disiez-vous, ma belle!...). M. des Noullis n'eût pas voulu, par une intervention personnelle, donner de l'importance à ce qui n'en saurait avoir, aussi la sœur, compatissante avait-elle pris sur soi de me venir avertir, «quitte à se compromettre», prononça-t-elle sérieusement, assurée qu'elle était qu'un galant homme de ma sorte renoncerait à jeter la perturbation en une famille aussi exemplairement unie...

»Cette dernière expression allait me faire pouffer au nez de madame de la Biquerie, quand je pensai que rien n'était plus exact que les termes employés par elle, attendu que c'était pour que le contact demeurât plus intime et parfait entre les membres de sa famille, que madame des Noullis s'était servi de moi comme chandelier.

»Je reconduisis donc poliment jusqu'à ma porte madame de la Biquerie en lui faisant grâces et salamalecs et lui jurant que sa «famille exemplairement unie» ne me retrouverait plus sur son chemin.

»Et en effet, le lendemain, dans la matinée, je quittai Vienne avant qu'eût ouvert l'œil aucun Biquerie, aucun Noullis.

»Vous vouliez une mésaventure. La mienne est cuisante.

—Elle ne l'est pas que pour vous! dit M. Briçonnet, car elle prouve que mon Hélène des Gaudrées, deux ans après mon séjour en son manoir, avait bel et bien un amant.

—Rien n'est moins certain que cette dernière proposition, dit M. Bernereau, et malgré de remarquables coïncidences. Songez que jamais je n'entendis parler d'une vieille mère, et que la musique ne parut pas un moment tenir quelque place dans les préoccupations de mes Biquerie. Outre cela, qu'une femme s'élance des bras de son mari en ceux de son cousin, voilà qui ne dérange rien aux lois de la nature, mais qu'elle passe du goût éminemment sédentaire de la pêche, à la frénésie de la locomotion rapide, quelle entorse à la logique! Les goûts ne sont-ils pas une des rares choses stables du monde? On les apporte en naissant, on les tient de famille, et on les transmet à ses héritiers.

—Heu...! heu!... fredonna M. de Soucelles.

L'Amour est enfant de Bohême
Qui n'a jamais—jamais connu de loi.

—Reste que votre héroïne était blonde, dit M. Briçonnet.

—Et la vôtre du plus beau brun.

—Je paierais l'addition pour acquérir le droit de restituer à ce personnage son nom véritable!

—Moi aussi.

—Moi aussi, dit M. de Soucelles, piqué lui-même. Eh bien! ajouta-t-il, je propose: la paiera, l'addition, celui qui, par inadvertance, laissera découvrir le véritable nom.

—Levons les masques! s'écrie M. Briçonnet.

—Je m'y oppose, déclara M. Bernereau, l'usage du pseudonyme est plus délicat.

—Il est vrai que nous nous imposons une contrainte ridicule, dit M. de Soucelles. Nous sommes des barbons, des gens d'un autre âge. Nos fils riraient bien de nos subtiles cachotteries!

—Il y avait jadis des rideaux à l'alcôve, dit M. Bernereau, aujourd'hui l'on juge plus sain de n'en mettre même pas au lit.

—Allons! allons! Soucelles, que la vieille discrétion française ne vous porte point jusqu'à esquiver un troisième récit qui nous est dû.

—Ah! le mien ne vous fournira pas, vraisemblablement, la lumière demandée, et il y a peu de chances que vous y reconnaissiez aucune de vos figures. Je vous transporte jusqu'à nos jours, ou du moins jusqu'à avant-hier, en pleine guerre; et mon héros est un tout jeune homme, encore à l'heure qu'il est. Car nous n'avons point, après tout, prêté le serment de ne raviver que nos sujets d'amertume personnels...

III

—Ce garçon, vingt-cinq ans, lieutenant dans l'infanterie, médaillé militaire...