RENÉ BOYLESVE
LE
MEILLEUR AMI
— ROMAN —
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Il a été tiré de cet ouvrage
TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
tous numérotés.
A
MARCEL BOULENGER
LE MEILLEUR AMI
« C’est une vieille histoire qui reste toujours nouvelle, et celui à qui elle vient d’arriver en a le cœur brisé. »
Henri Heine (Intermezzo).
J’évite ordinairement de passer par cette avenue Raphaël qui me rappelle trop de souvenirs. Un hasard m’y a mené tantôt ; j’accompagnais un ami ; nous causions ; je levais les yeux à peine ; pourtant je crois bien avoir aperçu la pelouse du tennis, le tramway qui grince en tournant vers la Muette, et le jeu de bagues. Tout à coup, nous sommes arrêtés par un sol boueux, creusé d’ornières dégoûtantes, et mon compagnon me dit :
— Tiens ! c’était là l’hôtel des Chanclos !… bon Dieu ! comme tout passe !…
Il fallut donc s’arrêter là, d’abord pour tourner la boue, et puis pour voir ce qui est maintenant à la place de l’ancienne habitation des Chanclos. Une sorte de palais monumental a dévoré le joli hôtel du baron de Chanclos et son voisin, celui de la princesse V*** ; et les arbres admirables des deux parcs, ces beaux platanes, ces marronniers, ces vieux ormes tordus, ces érables d’argent, dont le feuillage se diversifiait si gaiement même avant l’automne, un boulingrin solennel et plat en a rasé la forêt, la gaieté, la fantaisie colorée et l’agréable ombrage, pour découvrir, en noble perspective, au bout du jardin français, une fontaine, elle aussi monumentale, et copie de Versailles. Enfin, il ne reste rien du passé, que nos souvenirs ; et, puisque sous notre régime de bouleversements rapides, la chose écrite seule a quelque chance de se faufiler entre les décombres et les murs nouveaux, je veux essayer d’évoquer à la place de ce qui est aujourd’hui, ce qui n’est plus et qui, il n’y a pourtant pas de cela dix ans, était la jeunesse, la vie charmante, la plus riante promesse d’avenir. « Bon Dieu ! comme tout passe !… »
C’est la voix de Bernerette de Chanclos qui me frappe avant toute chose au moment où je me penche sur ce trou déjà obscur qu’est une dizaine d’années en arrière. Je l’entends, sous les marronniers garnis de feuilles nouvelles… C’était une voix qui, vers la quinzième année, avait pris je ne sais quel timbre à la fois argentin et grave, laissant, après coup, une résonance comparable à celle de certains angélus frais et mélancoliques, qu’on n’entend que dans la campagne à la tombée du jour : quand Bernerette avait parlé, comprend-on cela ? ce n’était pas fini ; elle avait projeté dans l’atmosphère quelque chose d’exquis, et qui voletait ou demeurait là, en suspension, comme des vapeurs ou des parfums. Et cette voix n’était pas juste dès que l’on essayait de l’employer pour le chant, c’est assez étrange ; et Bernerette avait, en outre, un petit défaut de prononciation, un besoin de manger quelques syllabes, comme si elle eût été pressée, la pauvre petite, et comme si les mots lui eussent paru trop longs pour le peu de temps qui lui était donné. Ce défaut-là pouvait bien être un charme. J’entends cette voix sous les marronniers !… J’arrivais, en familier de la maison, et Bernerette me criait de loin :
— Henri ! Henri ! il y a du nouveau : nous nous costumons le 23 !
Tout est fini. La voix joyeuse qui a résonné ainsi sous les marronniers ne résonnera plus nulle part ; et les marronniers qui en ont arrêté les vibrations pour les garder plus délicieuses, sont dépecés et brûlés. Oh ! la petite torture subtile et savante qu’est un instant précis d’autrefois qui apparaît en fantôme !
Je me souviens qu’après m’avoir annoncé la soirée, Bernerette empoigna un bout de chien loulou nommé Joë, qu’elle avait, et, le tenant par les pattes de devant, elle lui fit faire prestement trois tours de ronde. Je voulus être de la partie ; je saisis une main de Bernerette et une patte de Joë, et nous tournâmes jusqu’à ce que le chien se fâchât.
J’avais vingt-cinq ans, Bernerette dix-neuf. Je n’étais pas trop gai de ma nature ; elle non plus ; mais la perspective d’un bal costumé a des vertus qu’on cherche en vain à approfondir : notre désir d’être ou de paraître différent de ce que nous sommes suffit peut-être à en expliquer l’attrait considérable chez la plupart des femmes et des hommes.
Elle se mit aussitôt à me parler de ce bal costumé et me dit que sa mère avait invité et fait inviter « des quantités de gens », jusqu’à des inconnus, pour danser. Elle sourit finement en disant « des inconnus », parce qu’elle avait un goût, peut-être excessif, de l’imprévu, de la chose nouvelle, et je la taquinais là-dessus quelquefois :
— Vous êtes lasse de vos amis, Bernerette ; vous en voudriez d’autres !…
— Non ! disait-elle. Mais le prince Charmant, dame ! pour qu’il se présente, il faut bien que les portes soient ouvertes !
Elle ne songeait pas le moins du monde à me faire mal, en disant cela. Hélas ! je ne prétendais pas à jouer jamais le rôle de prince Charmant : il y avait si longtemps que j’étais l’ami de Bernerette ! A présent, quand je recueille les souvenirs de ce temps-là, je m’aperçois que moi, j’aimais Bernerette. Mais je ne le croyais pas. On peut aimer sans savoir qu’on aime : c’est que, pour nous cacher un sentiment inopportun, l’esprit recourt à des ruses merveilleuses. Dépourvu du bandeau qui m’aveuglait, est-ce que j’aurais pu approcher Bernerette deux fois la semaine sans faire la figure d’un jeune homme aspirant à sa main ? La main de Bernerette, non vraiment, je n’y pensais pas ! Je n’étais qu’un petit avocat, débutant et quelconque. Mademoiselle de Chanclos était ce qu’on appelait encore dans ce temps-là un « très beau parti ». Aussi il fallait voir comme j’avais le cœur léger, comme je badinais, riais, soulevais les épaules lorsqu’il s’agissait de ces passions auxquelles on fait allusion dans les saynètes et dans les pièces de vers fameuses que l’on récite dans les salons ou que l’on chante au piano ! D’être jamais épris, moi, ah ! non, je ne courais pas risque que l’on me suspectât ! Pour moi-même comme pour tout le monde, ah ! que j’étais donc un garçon tranquille !…
Comme Bernerette disait avoir choisi pour elle, à ce bal, le costume de la Finette de Watteau, je m’écriai :
— Bravo ! vous me donnez une idée !
— Laquelle ?
— Je serai, moi, l’Indifférent !
Madame de Chanclos descendait à ce moment les marches du perron ; elle m’entendit et dit :
— Voilà qui vous ira bien.
Et le bal eut lieu le 23. Je ne le vis guère. J’y fus de très mauvaise humeur et le quittai rapidement. C’est ce soir-là qu’il m’apparut que je n’avais de vrai plaisir qu’auprès de Bernerette. Bernerette se prodiguant à tous ne fut pas à moi deux minutes. Elle avait beaucoup de succès avec son toquet, son pli Watteau, sa guitare ; il y avait ce qu’on a raison de nommer un monde fou ; des jeunes gens nombreux, des danseurs en quantité suffisante ; et la Finette, c’est-à-dire la grâce, la fantaisie, l’esprit, la chanson qui fait rire et pleurer, passait et repassait des bras d’un mousquetaire encombrant à ceux d’un long imbécile d’arlequin ; des bras d’un Incroyable à ceux d’un Roméo ; des bras d’un nègre authentique, en roi mage, hideux, à ceux d’un magnifique lancier de Nemours, beau, svelte et grand garçon, qui vint à moi, après un quadrille, et me dit en me tendant la main :
— Mes compliments, mon cher, tu es joliment bien dans la maison : nous avons causé de toi tout le temps, mademoiselle de Chanclos et moi…
Je n’avais pas reconnu en lui un ancien camarade de lycée, Claude Gérard. A peine avions-nous échangé quatre mots, qu’une Junon le réclamait, et je vis que plusieurs femmes le suivaient des yeux. Peu après, Bernerette valsait avec un homme masqué par une tête de veau. Je m’en allai. Devina-t-elle, je ne sais comment, ma retraite ? La voilà qui échappe à ce monstre et qui court à moi :
— Henri ! Henri ! vous partez ?
Je remontai quatre marches pour la saluer. J’étais heureux qu’elle me retînt. Quand je fus près d’elle, elle posa sa main près de sa bouche, pour parler bas, et moi je souriais niaisement parce qu’elle s’apprêtait à ne parler qu’à moi seul. Elle me dit, pour moi seul en effet :
— Qui est-ce, dites, le lancier avec le plastron jaune ?… il vous connaît ; nous avons parlé de vous tout le temps !…
— Il se nomme Claude Gérard.
— Je le sais, parbleu ? On me l’a présenté, peut-être ! mais qui est-ce ?
— C’est un joli garçon !
— Vous faites exprès de me faire enrager. D’ailleurs, ce que je vous demande là, je m’en moque, vous pensez !… Alors, vous vous en allez, Henri ?
— Oui.
— Allons vous n’êtes pas gentil !
Je lui dis adieu : je descendis quelques marches ; mais elle demeurait penchée sur l’escalier. Je pouvais bien croire qu’elle était fâchée de me voir si tôt partir. Alors je me retournai vers elle et lui souris encore aussi niaisement que la première fois. Tout à coup, je sentis comme un démon qui m’obligea de dire à Bernerette :
— Je vous donnerai des détails sur Claude Gérard !
— Ah ! fit-elle.
Et je vis dans son œil que c’était cela même qu’elle attendait, penchée sur la rampe.
— Mais, dites-moi tout de suite, reprit-elle, c’est un jeune homme qu’on peut recevoir ?…
— Sans travestissement ? Mais oui, Bernerette !
Elle n’insista plus pour me retenir ; elle quitta l’escalier et disparut.
Je rentrai chez moi à pied, par le plus long. Je marchai beaucoup, cette nuit-là. Dieu ! qu’il faisait beau sous ces allées du Ranelagh, voûtes de verdure, silencieuses et profondes ! Comme un petit hôtel, environné d’un jardin, a l’air de bien dormir !… Les maisons, dans la rue, le passant les frôle, il les touche et il semble un peu qu’il leur marche sur les pieds ; mais derrière ces grilles, ces haies de fusains et ces plates-bandes gazonnées, sombre velours si pur, les petits hôtels ont un sommeil abrité, heureux, et qui fait du bien au passant. Leur paix et la fraîcheur nocturne me retinrent, — je le croyais du moins, — et je fus près d’une heure à faire les cent pas dans le Ranelagh.
Et puis, quelques journées passées, du travail, des soucis d’autre sorte atténuèrent le malaise de cette soirée. Je ne pensais pas trop aux mousquetaires, aux arlequins, aux nègres ni au lancier de Nemours, lorsque, avant même d’avoir revu Bernerette, je me trouvai nez-à-nez, sur le boulevard des Capucines, avec l’ex-lancier en personne, Claude Gérard. Il m’aborda avec bonne humeur et franchise :
— Ah ! bien, mon vieux, la drôle de chose ! On reste dix ans sans se croiser seulement dans la rue, et voilà deux rencontres dans la même semaine !…
— La vie a plus de fantaisie que les hommes.
— Te souviens-tu du père Passereau ?
C’était notre commun professeur de rhétorique. Et les souvenirs de lycée affluèrent. Nous fûmes, sans nous être aperçus du chemin, sur la place de la Concorde. Gérard ne me dit mot de la soirée du Ranelagh ; je n’y fis moi-même aucune allusion ; il semblait bien aise de me revoir ; il parlait avec abondance et sans m’ennuyer, je l’avoue ; je jugeai tout de suite qu’il était demeuré le brave garçon que j’avais connu sur les bancs. Il était vraiment joli homme ; je le voyais bien au regard des femmes qui allaient à lui comme les papillons du soir à la lumière ; mais lui ne semblait pas y prendre garde ; il n’en tirait aucune vanité ; il était accoutumé, sans doute, à ces hommages muets des inconnues ; peut-être en était-il las.
Comme nous inclinions vers le boulevard Saint-Germain, en face du Palais-Bourbon, une jeune femme, d’une beauté célèbre, portant une des premières toilettes printanières, passa dans une victoria découverte et donna à mon compagnon, le temps que les chevaux ralentissaient au tournant, ses yeux splendides ; tout autre homme en eût été affolé. Je ne pus me retenir de le lui faire remarquer. Il sourit. Je lui dis :
— Tu sais qui est cette femme ?
Il ne le savait pas. Je la lui nommai. Il me dit :
— J’ai une amie que je te présenterai si tu me fais l’amitié de venir un soir dîner chez moi sans cérémonie.
Est-ce que l’appréhension que j’avais eue lors du bal costumé n’était pas absurde ? Voyons ! Pour deux simples questions de Bernerette : « Ce jeune homme, quel est-il ? Et peut-on le recevoir ? » voilà mon esprit et mon cœur en campagne, et je passe une nuit blanche à marcher comme un homme trahi !… Que ce jeune homme eût plu à Bernerette, quoi d’extraordinaire à cela ? D’autres jeunes gens, à ma connaissance, déjà précédemment avaient plu à Bernerette. Quant à Claude Gérard, il ne m’avait même pas parlé d’elle ; les femmes lui étaient assez indifférentes ; il avait une maîtresse qui les devait éclipser toutes, c’était évident. J’allais la connaître.
Je dînai au Ranelagh avant d’aller chez Claude Gérard. Là, il ne fut parlé que de la soirée, mais de Claude Gérard à peine. On l’avait trouvé bien ; il avait fait honneur au bal costumé, oui, mais d’autres jeunes gens aussi. Allons ! ce n’était pas celui-là encore qui « nous » ravirait Bernerette ! Et je pensais ce « nous » un peu comme l’eussent fait monsieur ou madame de Chanclos, peu pressés, cela va sans dire, de marier leur enfant unique. Ce fut d’un ton bien dégagé, vraiment, que je dis à Bernerette, pour m’acquitter de ma promesse :
— Je vais vous donner les quelques détails annoncés sur ce monsieur Gérard !…
— Donnez ! dit-elle.
— Eh bien ! c’est un auditeur au Conseil d’État : il est sérieux, intelligent, de bel avenir…
— Tant mieux pour lui !
— De famille provinciale… fortune modeste, au moins d’apparence, mais…
— Que voulez-vous que cela me fasse ?…
— Ses mœurs sont pures, autant que j’en ai pu juger en me promenant avec lui, pour vous complaire, de la Madeleine à l’Odéon…
— Merci mille fois !
— Ah ! j’oubliais : officier de réserve, 2e dragons…
— Mais je m’en moque !…
— Bon ! Très bien. Ne parlons plus de lui.
— Ah ! vous savez que maman l’a réinvité ?…
— Parfait !
— Qu’avez-vous ?…
— Rien du tout.
Elle paraissait plus animée que de coutume ; elle parlait beaucoup ; elle sautait dans les allées du jardin, comme cinq ou six ans auparavant, lorsqu’elle était encore une fillette. Que le pauvre Joë fut donc bousculé !
Il y avait une chaumière rustique au fond du jardin, que l’on éclairait le soir au moyen d’une grosse lanterne vénitienne arrondie en ballon et de la couleur d’une orange. Assis dans des fauteuils d’osier, monsieur et madame de Chanclos, quelques amis et moi, nous regardions jouer Bernerette et son chien.
— Je ne sais pas ce qu’elle a, dit sa mère.
— Elle est jeune, dit un ami de la famille.
Je reverrai longtemps cette danse à la lueur orangée de la lanterne. Je la trouvais insolite, quoique Bernerette eût coutume de s’agiter ainsi parfois avec le pauvre Joë, et il n’y avait pas si longtemps, n’avions-nous pas dansé, Bernerette, Joë et moi-même, à l’annonce de « la soirée du 23 » ! Il ne faut qu’un peu de mélancolie pour voir plus profondément dans les scènes d’apparence ordinaire. Je n’en manquais pas sans doute, et il me sembla que Bernerette, en s’agitant, abandonnait tous les mouvements de la jeunesse insouciante et pure ; elle secouait ses bras, ses jambes, son jeune corps si souple, et j’en voyais tomber un à un les derniers gestes puérils, qu’une grâce, une langueur nouvelles remplaçaient à mesure en embarrassant peu à peu l’enfant métamorphosée en femme. Je me souviens d’un rien : après avoir sauté sur la pelouse, par-dessus Joë, elle porta la main à son sein qu’elle avait senti vibrer, et aussitôt elle fut un peu gênée et s’assit. Ses tempes étaient moites, ses beaux cheveux d’un blond d’or penchaient d’un côté, et elle les empoigna pour les remettre d’aplomb. A ce moment, je vis pour la première fois sous ses yeux une presque inappréciable cernure dont la courbe alliée au dessin du nez donnait à sa physionomie un air de gravité surprenant ; et son bras levé, sa gorge saillante et sa bouche entr’ouverte me troublèrent.
J’allai quelques jours après chez Claude Gérard. Ah ! la singulière émotion que la mienne ! Est-ce que je haïssais ce Gérard ? Est-ce que je n’éprouvais pas un certain plaisir à l’approcher, à le connaître ?
Il habitait un petit appartement, rue de Vaugirard, entre la rue Bonaparte et le musée du Luxembourg, dans une maison vieillotte, à porche vénérable et belle cour. On grimpait tout en haut. Une bonne proprette m’introduisit dans le « bureau de monsieur », bureau, ma foi, fort bien, avec bibliothèque vitrée contenant la rigide collection du Dalloz, pendule familiale de zinc doré, photographies de gens intègres et de professeurs en robe ; des codes partout, et la Gazette des Tribunaux. Quel sérieux ! Non, rien, rien vraiment, d’un séduisant jeune homme de vingt-sept ans !
Claude parut et me dit aussitôt :
— Que je t’avertisse : motus, devant mon amie, sur la soirée chez les Chanclos… A propos, ces gens sont bien gentils : ils me bombardent d’invitations… Pendant que nous sommes seuls, donne-moi un avis : dois-je accepter ?
— Drôle d’avis ! n’es-tu pas d’âge à savoir ?…
— Je veux dire tout simplement : « Est-ce une maison où l’on se rase ? »
— Ce n’est pas non plus une maison où l’on s’amuse. Le père et la mère, tu as pu en juger, même sous le travestissement, ne sont pas ce qu’on appelle de « joyeux fêtards ». On lit chez eux la Revue des Deux Mondes, et l’on fait maigre le vendredi.
— Tu comprends, dit-il, moi, si je vais dans le monde, j’aime que ce soit pour me détendre un peu.
Je souris, non sans inquiétude. Qu’appelait-il « se détendre », puisqu’il vivait librement chez lui, en garçon, avec sa maîtresse ?
Deux jeunes gens entrèrent : l’un était son collègue au Conseil d’État, l’autre un élève de l’École des sciences politiques. Ni l’un ni l’autre, pas plus que Gérard, d’ailleurs, n’avaient cette attitude gourmée ou fate que l’on prête volontiers à ces messieurs des doctes écoles ou des corps imposants de l’État : ils semblaient d’assez gais compagnons même, mais ils mirent une sourdine à leurs propos et rectifièrent leur tenue quand la jeune femme, qui jouait ici le rôle de maîtresse de maison, entra. Ils la connaissaient ; lui serrèrent la main. On me présenta :
— Isabelle !
Isabelle n’était ni jolie ni très jeune. C’était une femme menacée d’embonpoint, les cheveux teints, la figure et la bouche assez fraîches. On ne savait si elle était timide ou guindée ; elle ne semblait pas à son aise ; et les deux amis et Gérard lui-même avaient je ne sais quoi de bien compassé depuis qu’elle était là. On se fût cru chez un ménage bourgeois, où la femme, peu habituée au monde, fait cent efforts pour donner à entendre qu’elle sait vivre. Jamais repas ne fut plus digne, jamais propos ne furent plus décents et plus mesurés. Je fus tenté plusieurs fois de dire à Gérard : « Les Chanclos, non, non ! ne sont pas une maison où l’on se rase. » Car je comprenais qu’il s’y fût « détendu ». On était chez eux beaucoup plus libre que chez lui.
Quantité de sujets de conversation évidemment gênaient Gérard et Isabelle. Le nom d’un certain café du quartier Latin, jeté par moi, répandit un froid ; le nom d’un bal public parut disgracieux à entendre ; enfin, il n’y avait pas jusqu’à ce merveilleux jardin du Luxembourg, qui s’étalait non loin de là et dont l’on voyait par la fenêtre un angle de verdure, qui ne rappelât sans doute quelque mystère douloureux au ménage. Il y eut un soulagement quand, de retour dans la glaciale bibliothèque, ces messieurs du Conseil d’État et de l’École des sciences politiques abordèrent des questions d’ordre administratif. J’eus un aparté avec Isabelle.
Comment avais-je gagné sa confiance ? Elle me laissa entendre qu’elle menait plusieurs vies superposées, dont la plupart dissimulées soigneusement à Gérard. Aucun des amis de Gérard, j’en eusse juré, n’ignorait ce que j’apprenais là. Isabelle avait un besoin inextinguible de narrer sa propre histoire à tout venant. Et d’ailleurs, prenant ainsi les devants, et vous gagnant par ses confidences, elle obviait aux rapports qu’un ami étourdi peut faire : « Tiens ! j’ai rencontré l’autre jour Isabelle avec un grand brun », ou bien : « Ah çà ! Isabelle a donc de la famille à Saint-Germain ? » Mais elle n’était point du tout habile ; elle ne gouvernait pas le moins du monde sa parole ; elle savait son défaut, et c’est à cause de cela qu’elle adoptait devant Gérard cette tenue austère, ces propos neutres, cette attitude de personnage officiel, qui nous avaient incommodés pendant la première partie de la soirée, mais qui ne semblaient pas déplaire à Gérard, car si Gérard aimait à se « détendre » chez les autres, il était flatté que l’on pût dire que chez lui, même en ménage irrégulier, on se tenait très comme il faut.
Je ne causais pas depuis trois minutes avec Isabelle, qu’elle me disait avoir perdu un enfant qui aurait aujourd’hui sept ans, que ce pauvre petit s’appelait Gustave, qu’il était si joli que son père aurait certainement fait tôt ou tard pour lui ce qu’il n’aurait pas fait pour la maman :
— Oui, monsieur, il me l’avait promis ; c’était bien dans son idée de régulariser… Là-dessus, pan ! voilà cette malheureuse scarlatine…
Le chagrin d’Isabelle durait encore ; elle s’oubliait ; je crus qu’elle allait pleurer et j’en étais un peu gêné, car Gérard, ou les deux amis tout au moins, n’allaient pas manquer de penser qu’Isabelle me parlait déjà de son petit. Elle soupçonna ma crainte, elle me dit :
— Claude le sait ; je ne lui ai rien caché… Même qu’il m’a proposé, le Jour des Morts, de m’accompagner sur la tombe, au cimetière Montparnasse. Ça, non, je ne l’ai pas voulu. Pensez donc, si le père avait eu, lui aussi, l’idée d’y aller !…
— Et il l’a eue probablement, puisqu’il aimait tant son fils !…
— Oui, oui, monsieur, il l’a eue, vous pouvez m’en croire. Il n’a pas tenu toute sa parole, non, et en cela, il est fautif, mais je ne laisserais pas dire de lui que ce n’est pas un homme de cœur, et bon, et généreux…
Évidemment Isabelle n’avait pas cessé toutes relations avec le père de son enfant. Isabelle me dit, sans plus de transition :
— Pour ça, Claude n’en sait rien, par exemple. Il est d’un jaloux ! Quoique l’autre ne soit plus de la première jeunesse…
— C’est que Claude vous aime !…
— Oh ! de ce côté-là, dit-elle, je n’ai pas à me plaindre ! Et voilà bientôt quatre ans que ça dure… Un si joli garçon !
Elle parut réfléchir, hésiter un instant, puis elle me dit :
— Il a été en soirée avec vous, je le sais. Il ne m’en a rien dit, comme de juste, mais ce n’est pas de ces choses qui nous échappent, à nous. Il avait pris trop soin de recommander le silence à la concierge… Quand je suis arrivée ici, — je viens le mercredi et le samedi — ce qu’il avait fait était écrit sur toutes les figures…
Sur un signe de Gérard, Isabelle se leva pour remplir machinalement ses devoirs de maîtresse de maison ; elle offrit de la bière, et la discussion sur les matières administratives fut interrompue entre Claude Gérard et ses deux amis. Claude me prit à part à son tour et me demanda :
— Comment la trouves-tu ?
— Mais, charmante !…
Je descendis avec les deux amis. Dans la rue, celui de ces jeunes gens qui n’était encore qu’élève de l’École des sciences politiques envia le sort de Claude : c’était une chance de posséder une maîtresse si correcte. L’auditeur de première classe au Conseil d’État souleva l’épaule et dit que cette liaison était au contraire déplorable et qu’elle ruinerait l’avenir de Gérard.
— Cette liaison n’est pas éternelle, hasardai-je en riant.
L’auditeur avança les lèvres et me regarda de biais. Je repris :
— Gérard n’est pas esclave ; il a une maîtresse qu’il voit deux fois par semaine, bon ; mais, entre temps, il sort, il est libre ; il commence à aller dans le monde…
— Avec quelles précautions ! quelle abondance de cachotteries ! Sa soirée costumée a été l’escapade nocturne d’un collégien, d’un gamin qui s’échappe par la fenêtre !
— Elle ne lui a causé que plus de plaisir : il recommencera.
— Mais le plaisir qu’il éprouve à fuir en cachette vient de ce qu’il se sent prisonnier !…
Et l’auditeur au Conseil d’État prophétisa :
— Gérard épousera Isabelle !
Je ne pus m’empêcher de rire. Le plus jeune de ces messieurs fit comme moi et s’écria :
— Et l’autre ?…
L’auditeur au Conseil d’État ne broncha pas, car il ne me croyait pas informé. Je dis alors, moi aussi :
— Oui, en effet, et l’autre ?…
Il fut surpris un instant, me regarda, comprit qu’Isabelle m’avait parlé dès la première entrevue comme elle l’avait fait sans doute à lui-même. Il dit :
— L’autre ?… Eh bien, oui, ce sera alors probablement notre devoir d’avertir Claude qu’il n’est pas le seul amant d’Isabelle, et alors…
— Alors, dit le jeune homme, il faudra bien qu’il rompe avec sa maîtresse.
— Alors, dit l’auditeur, il rompra avec nous et il épousera sa maîtresse !
Le paradoxe était amusant. Le chemin de ces messieurs et le mien étant le même, nous ne nous séparâmes pas que je n’eusse entendu toute l’idylle du beau Claude et d’Isabelle.
Il l’avait rencontrée dans un café du quartier Latin, celui-là précisément dont le nom, prononcé par moi pendant le dîner, avait paru si malséant ; un des amis, présent ce soir, l’accompagnait et avait été témoin des premières paroles échangées. Isabelle portait alors le deuil de son petit garçon, et ses cheveux blonds, sous le crêpe, lui donnaient un certain air de belle jeune veuve, et de dignité douloureuse, destinés à séduire définitivement le correct et sérieux Gérard. La conquête, toutefois, avait été un peu trop facile, et de ceci un ami avait été témoin, mais Gérard aujourd’hui niait cette particularité, et il disait à son ami : « J’ai voulu me flatter ; tu ne sauras jamais ce que j’ai eu de fil à retordre. » Elle avouait la perte d’un enfant, se disait mariée d’abord, puis, quelque temps après, donnait à entendre qu’elle n’avait été que fiancée à un jeune officier d’infanterie de marine, parti inopinément pour le Tonkin, d’où il n’était pas revenu… Par malchance, Gérard la rencontrait la même semaine dans le jardin du Luxembourg, au côté d’un monsieur qui lui tenait la taille enlacée.
L’ami qui racontait cela souriait.
Bernerette était informée que je devais revoir Gérard dans l’intervalle de deux de mes visites au Ranelagh. J’affectai de ne point parler de lui avant qu’elle-même ne m’y invitât. Elle ne se pressa pas. Le dîner et une bonne partie de la soirée se passèrent sans qu’elle fît mine de se souvenir du « lancier de Nemours », et je me disais à part moi : « Faut-il qu’elle mette tant d’application à dissimuler l’intérêt qu’elle prend à lui ! » Et, en même temps, je pensais : « Mais c’est ma réserve, à moi, qui est suspecte ! Pourquoi, puisqu’on sait ici que j’ai dîné cette semaine avec Gérard, pourquoi est-ce que je tarde tant à dire simplement : « Je l’ai vu ; j’ai dîné avec lui. » Si Bernerette est fine, elle est en droit de supposer de moi : « Il est jaloux. » Parlons donc ! Non ! je ne pouvais pas parler.
Un moment, s’agita entre nous la question de savoir quel jour avait eu lieu la première d’une pièce aux Variétés, où j’assistais, où monsieur et madame de Chanclos n’assistaient pas. Je n’ai aucune mémoire des dates, je dis :
— C’était vendredi.
Bernerette me dit :
— Non. Vendredi, vous dîniez chez monsieur Gérard.
Je convins qu’elle avait raison.
Je dus aussi pâlir un peu, car je surprenais sous ce petit front la pensée qui ne l’avait pas quittée de la soirée : « Il a dîné vendredi chez monsieur Gérard, il va nous parler de lui… Tiens ! il ne nous parle pas de lui… Ah çà ! va-t-il nous parler de lui… » Et enfin : « Attends un peu, mon bonhomme, je vais t’obliger à nous parler de lui ! »
En effet, je fus acculé à un mensonge assez humiliant ; je dis :
— A propos !… et moi qui oubliais…
D’avance, j’avais calculé l’effet déplorable de ce raccrochage maladroit, mais c’était aussi la seule façon de ne pas donner d’importance à ma réserve sur le dîner chez Claude Gérard. Je vis la cernure bleuâtre sous les yeux de Bernerette, qui fut dessinée par une main invisible, rapidement, dans le temps qu’il faut pour tracer deux virgules.
Enfin, je puis me rendre cette justice que je parlai de Claude Gérard en termes suffisamment neutres, comme la prudence le commandait, — car enfin il ne s’agissait pas d’enflammer la pauvre Bernerette, — mais qui ne pouvaient que transmettre une opinion très favorable de l’impression que la soirée passée chez lui m’avait laissée. Nous sommes tellement rompus aux usages, qu’ayant tu complètement la présence d’Isabelle dans l’intérieur de Gérard, je croyais fermement avoir dit, en conscience, tout ce que je savais de lui. Bernerette me laissa parler et dit :
— Et sa maîtresse ?
Les parents sursautèrent. Je n’étais pas peu embarrassé. Mais Bernerette ne se troubla guère :
— Oh ! fit-elle, madame de Lansacq a assez parlé d’elle, je peux bien me permettre…
— Qui ça, madame de Lansacq ? hasardai-je dans l’espoir de détourner l’esprit de Bernerette.
— La Belle-Hélène du bal costumé !… Oh ! vous n’avez pas eu le temps de la voir, vous… Une folle !… elle est toquée de votre ami Gérard ; elle le suit ou le fait suivre ; elle connaît tout ce qui le concerne… Tantôt, ici, elle n’a parlé que de lui, de son entourage ; voulez-vous que je vous en donne la preuve : la maîtresse de votre ami se teint…
— Ma fille, s’écria madame de Chanclos, je t’interdis absolument de tenir un pareil langage !…
M. de Chanclos, qui gâtait sa fille, ne pouvait s’empêcher de sourire. La maman, pour innocenter Bernerette, dit elle-même :
— Elles sont quatre ou cinq ici, figurez-vous, qui, depuis notre soirée costumée, n’ont en tête que ce monsieur Gérard ; naturellement, Bernerette ne peut se boucher les oreilles… Je trouve que les femmes de nos jours ont vraiment peu de retenue ; et il est difficile de garder une jeune fille à l’écart !…
Bernerette me regarda dans les yeux :
— Étonnez-vous donc, dit-elle, que nous soyons intriguées par ce monsieur Gérard !
En effet, à peine maintenant avais-je la moindre raison d’en être étonné. Bernerette pouvait fort bien ne s’intéresser à lui que parce qu’elle voyait quatre ou cinq femmes préoccupées de ce joli garçon ; et je me souvins qu’elle les avait vues préoccupées de lui dès la fameuse soirée, et dès la première heure, puisque, avant même que j’eusse quitté le bal, plusieurs de ces dames se disputaient Gérard.
Je me mis à appréhender la première soirée où je me rencontrerais avec Gérard chez madame de Chanclos.
Mon appréhension fut désordonnée, exaspérée et je pourrais dire hallucinée. J’imaginai d’avance ce qui se passerait. Je le vis. Je me découvris jaloux, de la jalousie la plus ordinaire, accompagnée de toute sa queue de médiocrités.
Pourquoi ne m’étais-je pas cru jaloux plus tôt ? Parce que je le redoutais trop ! Et toutes mes facultés s’employaient à détourner de là ma pensée ; mais, par une rouerie de la destinée, voilà qu’un motif se présentait de pouvoir croire que Bernerette n’était pas amoureuse ; sur une aussi belle perspective, j’ouvrais toutes grandes mes fenêtres et à force de me complaire à voir que Bernerette pouvait n’être pas amoureuse, je découvrais que je l’étais, moi, bel et bien !
A dessein ou non, aucune des quatre ou cinq ardentes amies de Claude Gérard ne se trouva invitée. Nous étions une douzaine de personnes à table ! Gérard se trouvait assis entre la maîtresse de maison et une femme jeune encore, non pas laide, mais, comme on dit, « de tout repos ». Bernerette était en face de lui ou à peu près ; j’étais voisin de Bernerette. Pour la première fois je m’aperçus que je m’efforçais de lui plaire. Je voulais retenir son attention ; je lui parlais plus que de coutume ; je triais mes sujets et mes mots ; je pestais de n’être pas un fascinateur. Pourtant, si ma conscience à ce moment m’eût crié : « Mais tu veux la séduire ! » j’aurais répondu à ma conscience elle-même : « Ce n’est pas vrai ! » Je ne croyais pas vouloir séduire Bernerette ; je croyais, de bonne foi, faire une belle action en la mettant à l’abri du séduisant Gérard !
Mon supplice commença. Je remarquai, à plusieurs reprises, que Bernerette n’avait pas entendu mes paroles, pas compris mes finesses, ou bien qu’elle avait répondu à moitié, sans nul souci de compléter une phrase commencée, enfin comme si d’elle à moi l’échange était sans importance. Elle ne regardait pas Gérard, non ; elle n’affectait pas non plus de ne pas le regarder, non. Elle ouvrait tout à coup de grands yeux en se tournant vers moi. Et je me disais : « Elle s’étonne ou s’ennuie parce que je lui parle tant et si bien ; elle se demande : « Mais qu’a-t-il, ce soir ? » Elle découvre mon jeu ; elle en est stupéfaite ou irritée ; elle se moque de moi ou elle me plaint !… » Elle m’écoutait par politesse ; elle ne prêtait l’oreille — c’était bien naturel — qu’à ce qui venait du nouveau venu, de ce joli garçon assis en face d’elle et de qui on avait fait, depuis trois semaines, une espèce de héros de roman d’amour. Je me méprisais pour essayer de détourner cette enfant d’un attrait si simple et si fatal. Mais je trouvais à présent la beauté de Gérard commune, vulgaire et même niaise ; ce qu’il disait me semblait épais ; quand il ne parlait pas, je l’accusais de se laisser admirer. Le souvenir de la bibliothèque de notaire, de la pendule en zinc doré, de la petite soirée solennelle, me le rendait à présent ridicule ; et je pensais aux aventures de sa maîtresse Isabelle, à l’ami qui, en les racontant, se moquait un peu du pauvre Gérard…
Je ne sais ce qu’il dit, pendant un moment que nous étions silencieux, à la jeune femme, sa voisine ; elle sourit. Et je vis que Bernerette aussi souriait, du même propos évidemment. Comment avait-elle fait pour l’entendre ?
Je fus alors paralysé, et ne dis plus rien. Bernerette ne parut pas observer que je me taisais ; son voisin de droite était un vieillard qui, d’un autre côté, parlait fort haut de la « loi Falloux ». Gérard, lui, ne semblait pas du tout faire attention à Bernerette.
Après le dîner, madame de Chanclos me dit :
— Il est délicieux, votre ami, délicieux !…
Plus tard, passant près de moi, elle me glissa à l’oreille :
— Vous savez que sa voisine est conquise !
Jusqu’à une femme « de tout repos ».
En me parlant de lui tout le monde disait : « Votre ami. » On me complimentait de son Conseil d’État, de sa jolie figure, d’un mot qu’il avait dit et de ce qu’il avait plu à madame Une Telle !…
Et lui, indifférent ou dédaigneux, qui ne s’amusait pas, c’est probable, me recommandait en me pinçant la manche :
— Quand tu fileras, fais-moi signe !
De sorte que je ne terminai pas cette soirée sans « mon ami ». Nous partîmes ensemble ; ensemble nous allâmes, je m’en souviens, à une taverne de la rue Royale, et « mon ami » ne me lâcha qu’à ma porte.
Seul avec lui, je n’éprouvais, je l’avoue, aucune répugnance. Il était tout à fait bon garçon, intelligent aussi, sans rien d’original dans l’esprit, mais sans rien non plus qui fût fâcheux. Et puis, il me parut bien que les Chanclos n’étaient pas pour lui le monde où « se détendre » ! De Bernerette, il ne me fit pas mention.
Mais il me pria instamment, dans le cas où je verrais Isabelle, de lui taire ce dîner comme la soirée précédente.
On atteignait la fin de mai, les beaux jours ; madame de Chanclos recevait dans le jardin, plus familièrement qu’en hiver, et, quoique je fusse, en qualité d’ami ancien, dispensé des visites, j’allais maintenant à ses samedis. On n’y vit point Gérard de tout un mois. Le premier samedi, on parla fort de lui ; les « Quatre ou cinq » étaient là, et on les nommait maintenant les « Cinq ou six », car il convenait d’ajouter à leur nombre par taquinerie, et peut-être bien par vraisemblance, la vertueuse voisine du dernier dîner. Il était très apparent, ce samedi-là, que la famille de Chanclos se prévalait d’avoir revu et possédé tout un soir le beau Gérard, tandis que les « Quatre ou cinq » en étaient encore à leur soirée du 23 ! Mais on attendait Gérard. Tout le monde allait donc goûter sa présence en commun.
On fut privé de lui. On l’excusa. Quelques cœurs, je le crois, battirent, le samedi suivant, et, pour une maison un peu sévère, comme l’était celle de madame de Chanclos, et où le sujet de la galanterie occupait rarement le premier plan, ce fut un fait assez remarquable de voir chacun sourire à l’entrée des « Cinq ou six » à bon droit suspectées de venir un peu pour lui.
On parla peu de lui, toutefois, car on avait commencé à soupçonner, ici et là, des susceptibilités ; en outre, comme il ne venait point, les « Quatre ou cinq » triomphaient de mesdames de Chanclos et de la « cinq ou sixième », car le beau Gérard décidément faisait peu d’honneur au dernier dîner.
Quant à moi, je vis Gérard la semaine suivante, car je lui devais une politesse. Il vint dîner avec moi et quelques amis et, incidemment il dit :
— Il faudra pourtant que je « me fende » d’une visite au Ranelagh !
— C’est la moindre des choses.
— Oh ! dit-il, on a excusé ma négligence, j’ai déjà reçu une autre invitation !
— Compliments !
Il ajouta, en confidence :
— Un peu « collant » le Ranelagh !
On l’avait invité de nouveau. On le voulait avoir à tout prix.
Il n’était pas malaisé de discerner, à cet acharnement, une cause bien vulgaire : le pur amour-propre froissé. Mesdames de Chanclos ne se résignaient pas à paraître négligées vis-à-vis de leurs amies ; c’était une rivalité mesquine. Mais quel jeu périlleux que ces rivalités-là pour une jeune fille qui y prend part ! Mais à ce jeu, le cœur de la pauvre Bernerette ?… Le danger — si danger il y avait — devenait, par ce jeu, cent fois pire que ce qu’il y eût pu être par la présence et même par l’assiduité de Gérard. Oh ! ce cœur de Bernerette, que faisait-il en tout cela ?
Personne ne m’avertit, au Ranelagh, que Gérard avait été réinvité. Personne ne confessa qu’il avait refusé. Car il refusa. Je le sus, en même temps que quelques-unes des « Cinq ou six », en visite, sous les marronniers, un après-midi humide du mois de juin ; je le sus par lui-même, car il vint, enfin, ce jour-là, s’excuser de n’être pas venu depuis six semaines.
On le jugea très occupé, et de toutes sortes de façons, très pris, et de bien des côtés !… Ces dames, entre elles, échangeaient des clins d’œil. On se moquait de madame de Lansacq qui tirait vanité de savoir qu’il avait une maîtresse aux cheveux teints, comme si la Pompadour était toute l’histoire de Louis XV !… A peine Claude était-il parti, qu’une légende se forma, absurde et regrettable, où le nom d’un conseiller référendaire au Conseil d’État, qui venait d’épouser une femme beaucoup plus jeune que lui, était mêlé. Je ne pus m’empêcher d’intervenir et d’affirmer que Gérard, entre autres qualités, avait celle d’être loyal et fidèle. Du diable si, en disant cela, je pensais faire autre chose que m’élever contre un odieux potin.
Je compris aussitôt que Bernerette m’en savait un gré dont je l’aurais bien dispensée. Elle me regarda d’un air reconnaissant, et puis, dès qu’elle put me tenir à part, elle me dit :
— C’est bien de prendre la défense de ses amis !
Que Gérard fût fidèle, en effet, cela pouvait contrister les femmes intéressées à ce qu’il ne le fût pas, au moins à sa maîtresse, mais cela, au contraire, plaisait à une jeune fille. Pourtant cela signifiait qu’il aimait sa maîtresse, qu’il était, par conséquent, peu disposé au mariage ? N’importe ! cela plaisait à une jeune fille. Cela signifiait pour elle, j’imagine : « C’est un homme tendre et qui s’attache » ; et, pour une jeune fille, un homme n’est pas attaché indissolublement à sa maîtresse ; il reste tendre, et il s’attachera de nouveau à sa femme.
On me pria de dîner au Ranelagh ; Bernerette fut avec moi trop gracieuse. Elle se montra plus douce que de coutume, plus attentive à me plaire ; et il y avait dans ses façons, dans sa parole, dans sa voix qui m’émouvait tant, enfin jusque dans le plus insignifiant de ses gestes, une chaleur d’oiseau, une câlinerie, un roucoulement de tourterelle. Nous étions en tout petit comité ; nous parlâmes très librement de maintes choses : point du don Juan, car enfin c’eût été dépasser les bornes ! Nous semblions revenus aux réunions d’autrefois, à celles qui avaient précédé « la soirée du 23 », mais avec une Bernerette moins enfant et ayant, à s’être faite femme, infiniment gagné en grâces. Qui donc n’eût juré, ce soir, que c’était moi qui recueillais tout l’avantage de cette exquise métamorphose ? A tout propos, elle s’adressait à moi ; elle me demandait mon goût pour une robe d’été, pour un poney qu’elle allait avoir à la campagne, mon opinion sur une saynète où l’on voulait lui donner un rôle : « Si vous la trouvez trop bête, disait-elle, vous comprenez, je n’y figurerai seulement pas ! » Elle m’emmena dans sa salle d’étude à propos d’un portrait de moi qu’elle avait fait, l’automne dernier, au pastel, et qu’elle désirait retoucher. Elle me fit poser, en lumière, sous la lampe, le pastel calé à côté de moi ; sur la grande table en désordre, elle déplaçait le pastel et me déplaçait ; sa petite main touchait mon front et ma joue ; son jeune bras frais, nu jusqu’au delà du coude, à tout instant me frôlait le visage ; elle me tint un moment la tête entre les deux paumes de ses mains, en me regardant dans les yeux, sa tête charmante s’approcha à quatre doigts de ma bouche ; j’entrevis l’ivresse qui eût été la mienne, si elle m’eût aimé, et si je l’eusse vue venir ainsi, animée et heureuse, vers mon baiser ! Elle me dit :
— Oui, je le savais bien ! quelque chose m’avait échappé en vous !…
— Quoi donc ?
— La bonté. Vous êtes bon, Henri, vous avez de la bonté plein la figure !
J’eus, en tout cas, la bonté de sourire, car je n’en avais guère envie.
Puis elle me lâcha, remit le pastel au tiroir. Nous redescendîmes, et elle fit part à tous de la découverte de ma bonté. Je fus sur le point de lui demander grâce.
Cette soirée, qui parut à tous agréable, me fut plus dure que celle même où Gérard était là. Plusieurs fois mon instinct me pressa de fuir ; mais je sentis bien que déjà je n’avais plus le courage d’abréger la douleur qui me venait de Bernerette.
Si j’avais moins aimé Bernerette, qu’il m’était donc facile d’écarter de moi des coups plus pénibles, en me retirant de l’aventure à temps ! Je prétextais un voyage ; je ne reparaissais qu’en décembre au Ranelagh ! Sans moi, intermédiaire encore indispensable, point de Gérard au Ranelagh !… C’était pour moi tant mieux, tant mieux aussi pour le cœur de Bernerette !
Je ne prétextai pas de voyage, ah ! que non ! Je demeurai à Paris aussi longtemps que la famille de Chanclos elle-même. Et je m’arrangeai pour ne pas m’éloigner trop d’elle pendant la période des villégiatures. La tendresse amicale dont m’enveloppait depuis quelque temps Bernerette, le comprend-on ? c’était tout de même de la tendresse ! Bernerette amoureuse d’un autre, c’était tout de même Bernerette !
Elle ne parlait plus de Gérard. Madame de Chanclos avait cessé de recevoir ; on quittait dans ce temps-là Paris de bonne heure : les « Cinq ou six » étaient dispersées ; et il n’était guère admissible d’inviter quelqu’un qui ne fût pas tout à fait des familiers de la maison. Le beau Gérard, on l’avait pour longtemps perdu de vue. Deux ou trois jeunes gens, un cousin de Bernerette et moi, nous nous retrouvions tous les huit jours, quelquefois plus souvent, dans le beau jardin du Ranelagh. Bernerette avait rajouté de la bonté au pastel. J’avais avec elle de fréquentes causeries, où je remarquais qu’elle me parlait plus qu’autrefois d’elle-même ; elle disait à tout instant : « Je pense… Moi, je suis ainsi… Si je vous confessais que… » Et surtout : « Au fond de moi ! »
« Au fond de moi !… » Me l’a-t-elle répété ! c’était un inconscient appel à l’accompagner au fond de son cœur ! C’est là qu’elle demeurait à présent, je le voyais bien ; elle ne voulait pas le dire, mais elle avait élu domicile dans le sous-sol obscur où elle caressait une pensée constante, inavouée ; et après en avoir beaucoup ou joui ou souffert dans la solitude, elle avait bien envie de faire faire à quelqu’un ce qu’on appelle le tour du propriétaire. Ah ! Bernerette ! Bernerette ! ne devinai-je pas vos secrètes demeures ? Et ce muet manège m’inspirait une telle compassion que j’en oubliais parfois ma sourde rage de jaloux, et je n’avais de moments paisibles, et, ma foi, presque agréables, que ceux où je me sentais plein de pitié pour elle.
Elle me devina, tout au moins elle soupçonna ce dernier sentiment chez moi, et me répéta un jour, en me touchant la main, ce qu’elle m’avait déjà dit :
— Vous êtes bon !
C’est un fait assez curieux, que je consentais bien à compatir à sa misère secrète, tant que nous restions là-dessus silencieux. Mais à cette légère allusion qu’elle y fit, je ne sais quoi regimba en moi : non, non ! je ne voulais pas avoir l’air de dorloter avec elle l’image de Gérard ! Et je protestai :
— Assez de bonté, Bernerette ! Vous vous trompez, je vous jure !
Elle eut presque peur. Après quoi, dès que je la vis troublée et malheureuse à cause d’un mot que je lui avais dit, ce fut moi qui faiblis, et j’aurais commis toute bassesse pour qu’elle se rassérénât, la chère petite !
Elle ne saisissait pas, bien entendu, tant de nuances sentimentales, et elle me cajolait de nouveau pour que je fusse « son ami », disait-elle. Ah ! l’ami que j’étais !
— Si je vous perdais !… me dit-elle aussi un jour.
Et une question qu’elle voulait provoquer peut-être, m’effleura les lèvres : « Vous êtes donc malheureuse, Bernerette ? » Mais je ne posai pas la question. Je ne fus pas bon, cette fois-là.
Puis arrivèrent, dans la première semaine de juillet, de grandes chaleurs ; la famille partit précipitamment pour la mer, parce que Bernerette semblait fatiguée. Sa mère me confia :
— Elle devient taciturne, elle si gaie, si ouverte !…
Je la rassurais ; je lui disais :
— Non, non. Nous avons encore bavardé beaucoup, l’autre soir…
Mais les yeux de Bernerette s’enfonçaient ; une ombre les envahissait. Les Chanclos avaient une petite villa à Dinard, où ils allaient chaque année. On me demanda :
— Vous verra-t-on par là ?
Je dis :
— Mais oui ! mais oui !
Et l’idée me vint aussitôt de faire une excursion à Jersey.
J’allai à Jersey par Granville et j’en revins au bout de peu de jours par Saint-Malo, où l’on est presque à Dinard. Il n’y avait pas trois semaines que je n’avais vu Bernerette : elle était méconnaissable. J’en fus tellement frappé que je ne pus cacher mon impression à sa mère. Madame de Chanclos croyait que le mer lui était mauvaise. Mais la mer lui était favorable les années précédentes ! Eh bien, et le médecin ? Le médecin voyait là une crise physiologique : Bernerette s’était beaucoup développée cette année, trop vite ; il en était résulté une fatigue de l’organisme, et maintenant elle maigrissait. Tout le monde avait vu cela, comme le médecin.
Bernerette m’accueillit avec une joie presque compromettante : on eût pu croire que c’était moi de qui l’absence la faisait souffrir ; et, à la façon dont les parents m’entourèrent, je me demande s’ils ne pensaient pas à ce moment que leur fille m’aimait. Que n’auraient-ils pas fait pour lui être agréables et sauver sa santé ! On jugea Saint-Malo trop loin ; on voulait m’avoir à Dinard. Je tins cependant pour Saint-Malo d’où je venais chaque jour en barque.
— Mais si vous chaviriez ! me dit madame de Chanclos, du même ton que sa fille, peu de temps auparavant, m’avait dit : « Si je vous perdais !… »
Nous reprîmes nos causeries avec Bernerette. Elle lisait, depuis qu’elle était à la mer. Imagine-t-on ce que son père lui avait permis de lire, en fait de romans « convenables » ? La Princesse de Clèves et Dominique ! Je lui dis :
— Lisez n’importe quoi, excepté cela.
Peu après, elle m’annonça :
— Vous savez, je les ai lus tout de même.
D’ailleurs, les deux romans l’avaient également ennuyée. Elle jouait au tennis ; elle était très courtisée, car sa langueur lui donnait un grand charme. Elle s’obstinait à prendre des bains de mer : Dieu ! qu’elle était jolie, coiffée d’un petit foulard bleu d’azur, d’où s’échappaient des cheveux blonds qui faisaient les rebelles !… Et jamais, non, pas une fois, le nom de Gérard ne fut prononcé entre nous. Une des « Cinq ou six » était à Dinard ; elle dit un jour, à la villa, en décrivant un certain Anglais, champion au match de tennis :
— Figurez-vous un Claude Gérard blond.
Bernerette ne sourcilla pas, ne chercha pas à voir l’Anglais. Je m’en assurai. Elle le vit une fois, par hasard, et ne dit rien de lui, n’eut pas un trait qui bougea.
C’était bien ce qui pouvait arriver de plus grave. Qu’il eût donc mieux valu qu’elle parlât de Gérard à tort et à travers !
Nous fîmes, un beau jour, le merveilleux petit voyage de la Rance. On prend un bateau à Saint-Malo le matin, on remonte le cours de cette rivière sinueuse aux bords de verdures déchiquetées, on va visiter Dinard, on revient le soir, et la nuit vous prend à demi échoués, faute d’eau, à marée basse. On attend, anxieux, entre des prairies et des arbres, le secours indispensable de la mer ; enfin on perçoit son bruit de cavalerie lointaine, et aux dernières lueurs du crépuscule, on la voit accourir, comme à un rendez-vous, à un relais ; elle supplée la rivière tarie et vous remporte à cet estuaire admirable où l’on voit d’un coup, au sortir des ténèbres, les feux de Saint-Servan, de Dinard et de Saint-Malo.
Sur le pont, à l’avant, Bernerette et moi, assis l’un près de l’autre, quand l’obscurité fut tombée, quand la mer, longtemps attendue, eut soulevé notre bateau sur ses eaux vigoureuses, quand un bien-être indéfinissable nous eut engourdis, quand l’odeur de l’air salin mêlé aux parfums de la campagne nous eut grisés, nous sentîmes tous les deux que des minutes inoubliables s’écoulaient. Nous avancions, nous avancions dans l’ombre ; des ormes tordus, des peupliers frais et frissonnants, des meules de foin semblaient courir ; l’air nous fouettait comme une averse ; on n’entendait que le bruit sourd et régulier de la machine et la friture de l’eau coupée par l’étrave du vapeur ; chacun, instinctivement respectueux de ces belles heures, se taisait ; on désirait que le voyage durât longtemps, longtemps ; et l’on savait que l’arrivée dans l’estuaire lumineux était plus magnifique encore que le voyage. Nous avions eu tant d’intimité, Bernerette et moi, depuis quelques semaines, tant de plaisir commun aujourd’hui, une si voluptueuse entente dans ce voyage nocturne, qu’elle put, sans que je m’en étonnasse, me prendre la main. Je la lui abandonnai un court instant. Ma complaisance fidèle lui laissait croire que je suivais sans cesse son rêve secret, en ami dévoué. Je le suivais bien, mais d’une autre manière. Ah ! fallut-il qu’elle en fût possédée, et obsédée, et toute gonflée, de son rêve ! Elle me dit, ma main dans la sienne :
— Henri ! Henri ! dites-moi, où croyez-vous qu’il soit, en ce moment-ci ?…
Je ne lui répondis pas ; je retirai doucement ma main. Elle ne m’en demanda pas plus, d’ailleurs ; son cœur trop plein avait crevé ; c’était fait.
Dans le silence, dans la nuit, se prolongèrent nos émotions, à tous deux. Je fus content qu’elle ne pût pas voir ma figure qui, malgré une si forte préparation, ne manqua pas d’être secouée, et de son côté elle put croire que je ne la voyais pas pleurer. Et, lorsqu’elle fut un peu calmée, elle soupira, se pencha vers moi et murmura :
— Quelle confiance ai-je en vous pour vous en avoir tant dit !
Je souris parce que son énorme aveu avait tenu en une petite syllabe : il. Elle crut que mon sourire était encore de bonté, et je vis bien qu’elle n’avait pas un seul instant soupçonné mes émotions véritables. A l’extrémité où je m’étais laissé entraîner, je ne pouvais plus compter de sa part sur aucune pitié, elle ne me ferait désormais grâce de rien, l’atroce petite amoureuse !…
Nous arrivions dans l’estuaire ; je remarquai tout haut comme il était beau ; je nommai les feux ; c’était une ressource opportune, cela me donnait quelque contenance et m’excusait de ne rien dire.
J’eus malgré moi, de la rancune contre Bernerette. Que nos sentiments sont étranges parfois ! Celui-ci me surprit. Je méditai à ce propos toute la soirée, en me promenant, solitaire, sur les remparts de Saint-Malo. Comment pouvais-je en vouloir à Bernerette à cause de son aveu ? Je connaissais son secret ; j’en suivais, jour par jour, depuis plusieurs mois, la marche souterraine. J’avais, qui plus est, accepté tacitement le rôle d’ami muet des choses de son cœur ; autrement dit, son aveu m’était fait depuis longtemps, puisqu’il s’était laissé deviner ; la formule seule de l’aveu manquait ; eh bien ! elle avait été prononcée enfin ! Voilà tout. Mon étonnement, mon mécontentement me découvrirent les résignations hypocrites du cœur. Je me croyais résigné ; ma raison seule l’était ; mais la passion, le noyau sauvage que n’atteignent pas les opérations de culture pratiquées à l’épiderme ou dans la pulpe du fruit, projetait un jus amer qui me donna un moment la nausée. Je vis qu’en ses profondeurs, ma passion, cette bête, elle, espérait toujours.
Et puis il fallait aussi tenir compte de l’effet magique de la formule. On a beau dire, tout ce qui reste inconsacré par le « verbe » est presque négligeable, et l’amour, quel qu’il soit, a besoin, pour avoir vie, du traditionnel « je vous aime ». Bernerette, par un détour délicat, il est vrai, m’avait donc dit : « Je l’aime ! »
En une soirée, sur les remparts de Saint-Malo, et en une nuit, à l’Hôtel de Chateaubriand, je dus recommencer à envisager la réalité face à face, et me cheviller une résignation plus profonde et plus solide, comme si depuis deux ou trois mois, en vérité, je n’avais rien fait !
Rancune, raison, résignation ! Je devais partir deux jours après le voyage de la Rance ; j’en restai huit à Dinard.
Le premier jour, avec la fermeté, l’orgueilleux courage d’un stoïcien, j’affrontai Dinard ; et tout ce qui eût pu m’arriver de douloureux par Bernerette eût été reçu par moi avec l’ivresse du martyre. Mais le hasard voulut qu’il ne m’arrivât rien, rien de désagréable ; Bernerette joua au tennis, prit son bain, fut courtisée, et se montra gentille avec moi, comme à l’ordinaire. Nulle allusion à l’énorme aveu.
Et les jours suivants, j’espérais qu’elle ne me reparlerait plus jamais de Gérard, plus jamais de son amour ! Cela me paraissait improbable ; mais je me disais : « Elle n’a pas repris ce sujet dès le lendemain de l’aveu, alors que c’eût été si facile… Il lui faudra maintenant un nouvel effort pour rouvrir une porte qui n’a cédé une première fois qu’à la pression de circonstances tout extérieures… Enfin, elle ne me parlera peut-être jamais plus de cela !… »
Et un autre jour, encore, je pensai : « Ne serait-il pas possible qu’elle oublie Gérard ? » Je promenai beaucoup ce refrain sur les remparts de Saint-Malo : « Ne serait-il pas possible qu’elle oublie Gérard ?… »
Enfin, quand je quittai Dinard et Saint-Malo, Bernerette me fit des adieux tout à fait tendres, puis elle me mena dans une encoignure et me dit :
— Vous tâcherez de ramener votre ami au Ranelagh cet hiver ?
Ce fut moi qui rougis. Elle n’eut pas encore la moindre idée d’avoir pu me peiner ; elle plaisanta même à cause de ma rougeur :
— Oh ! dit-elle, aurai-je commis une inconvenance ?
Puis il y eut des poignées de main, des adieux répétés, une fausse sortie par le jardin, une fausse sortie par la plage, et des offres d’aller un peu me conduire, et des mots d’aimable tristesse qu’inspirent les séparations. Par-dessus la barrière, en présence de ses parents, Bernerette me cria :
— C’est juré ?
J’entendis sa mère qui demandait :
— Quoi donc ?
Je fis signe, en souriant, que j’avais compris, moi, et que c’était juré.
J’avais laissé Bernerette en bien meilleure santé qu’elle n’était lors de mon arrivée à Dinard. Le sort a de ces ironies : j’apportais à Bernerette un peu de la présence de Gérard, parce qu’elle avait confiance que par moi elle pouvait être rapprochée de lui ! Trois semaines après mon départ, je recevais une lettre de madame de Chanclos qui me donnait de mauvaises nouvelles de sa fille : elle ne me cachait pas son regret que je fusse si tôt parti de Dinard, puisque avec mon séjour là-bas avait coïncidé une véritable résurrection de la pauvre enfant. Et l’on pouvait voir, dans cette lettre, que Bernerette n’avait point fait de confidence à sa mère, et — ce qui était plus grave et plus douloureux pour moi — que sa mère était en voie de commettre une cruelle confusion. Je devinais la confusion à ceci, que cette lettre d’une mère qui décrivait l’état inquiétant de sa fille n’était pourtant pas une lettre affligée. Madame de Chanclos avait cru découvrir finement la cause du mal dont souffrait sa fille : des allusions à mots couverts, et quasi riantes, y étaient faites. C’est ce demi-sourire qui m’était le plus pénible. Elle croyait, connaissant la cause, posséder le remède, et elle semblait me dire, d’un ton beaucoup plus chaud que de coutume : « Mon ami, il ne tiendra qu’à vous !… » Oui, oui, j’apprenais maintenant que si Bernerette m’avait aimé, on me l’eût bien volontiers donnée !
La situation devenait intenable. Un tel quiproquo ne pouvait durer. Que Bernerette ne parlait-elle à sa mère ! Mais je savais bien que l’amour-propre l’en empêchait : elle n’avouerait jamais son amour pour un jeune homme qui n’avait pas seulement paru la remarquer. Mais elle m’avait bien fait, à moi, son aveu ? Oui, mais j’étais, moi, l’intermédiaire indispensable pour que ce jeune homme un jour la remarquât… Ah ! Bernerette ! Et je vous aimais tout de même !
Dans le moment d’exaltation que me valut la lettre de madame de Chanclos, j’éprouvai le besoin de voir tout de suite Gérard. Qu’allais-je lui dire, si je le rencontrais ? Je n’en savais rien ; mais un mouvement de chagrin, de dépit, de colère contre la destinée, un besoin de me cogner la tête contre les murs ou de me jeter dans une crevasse me poussait à voir Gérard le plus tôt possible. Voir Gérard était bien pour moi la chose la plus détestable en ce moment-ci : je la voulais à toute force ! Je sentais si bien ce qu’eût fait, dans ma situation, un homme ayant vécu quelques siècles plus tôt ! Courir sus à Gérard qui, en définitive, ne m’était de rien ; le détruire. Gérard supprimé, consoler Bernerette ! Que les temps sont changés, si l’instinct qui gronde au dedans de nous est le même !… Enfin, je voulais voir Gérard.
Je me rendis chez lui. Il était en province, et dans sa famille, au moins jusqu’à la fin d’octobre. Je m’en revins par le jardin du Luxembourg où les feuilles jaunissaient et tombaient dans les allées presque désertes. J’habitais dans les environs de ce magnifique jardin ; j’y venais rarement. Je remarquai ce jour-là combien il était favorable à la promenade de l’homme attristé et énervé que j’étais, et j’y revins plusieurs jours de suite. Un après-midi, j’y rencontrai sous les platanes qui ombragent le monument de Delacroix, Isabelle, à qui, ma foi, je ne pensais guère.
Elle me confirma que Gérard était absent pour quelque temps encore. Mais elle avait bien d’autres choses à me dire : n’avait-elle pas failli se marier ?
— Avec le père du pauvre petit ? lui dis-je.
Pas du tout ! Avec un jeune homme sur le point de s’établir et qui la voyait fréquemment chez sa tante — car elle habitait chez sa tante. — Ce jeune homme aimait Isabelle depuis quatre ans, paraît-il, le sournois ! et il n’avait fait sa déclaration que la semaine dernière !
— Il est bien, vous savez ! dit-elle.
— Pas mieux que Claude, je suppose ?…
— Claude est un beau garçon, je ne dis pas non ; mais il y a aussi bien que lui. D’abord, je vous dirai entre nous, que, pour ma part, je suis plutôt portée pour les blonds…
— Eh bien ! mais, ce mariage ?
— Je n’ai dit ni oui ni non ; c’est une affaire, comme vous pensez, qui a de l’importance ; il s’agit de l’avenir pour moi. J’ai écrit à Claude…
— Ah ! Que dit-il de cela, Claude ?
— Vous pensez que ça lui a mis la puce à l’oreille ! Il n’en dort pas, à ce qu’il m’écrit… Oh ! n’allez pas le plaindre, surtout : il se rattrapera, n’ayez crainte, ce n’est pas un garçon à se faire périr par les mauvais traitements… Malgré ça, il voulait revenir de suite ; mais il a son père qui ne plaisante pas, à ce qu’il paraît, le père Gérard, quand il s’agit de rentrer à Paris avant l’heure. Savez-vous combien il m’en écrit ? Seize pages ! Tenez, les voilà.
Je dus me défendre pour ne pas lire les seize pages de Claude, car Isabelle était flattée évidemment des marques d’amour qu’elles contenaient. Elle avait, d’ailleurs, un invincible besoin de parler, de consulter les uns et les autres ; elle me dit :
— Il y a aussi le père du petit…
— Mais oui !
— Je ne l’oublie pas, fit-elle naïvement, et, à vous dire la vérité, c’est celui-là qui me donne le plus de tintouin dans cette histoire ; non pas pour lui précisément, mon Dieu, non, mais à cause de ce pauvre petit chérubin qui est là-bas, au cimetière… Vous allez être de ceux qui se moquent de moi, parce que je me fais des scrupules, eh bien, tant pis ! Il y a quelque chose qui me dit que j’aurais dû épouser son père et pas d’autre…
— Vous auriez fait une bonne maman, Isabelle !
— Ne m’en parlez pas ! dit-elle.
Et la voilà aussitôt toute en larmes. Il n’y avait qu’un sentiment chez Isabelle, c’était l’amour de son petit mort.
Cette rencontre ne me fut pas inutile, mais elle doubla mon embarras ; elle me découvrit ce qui menaçait Gérard ; sa maîtresse, somme toute, lui avait écrit : « Épouse-moi ou j’épouse le jeune homme blond. » Qu’allait-il faire ?
Et que devais-je faire, moi ?
En conscience, avant que ce benêt ne prît un engagement irréparable, ne devais-je pas, pour Bernerette, essayer de retarder sa décision tout au moins jusqu’à ce qu’il pût revenir, au Ranelagh, revoir une jeune fille qui se mourait d’amour pour lui, l’entendre, lui parler, entendre ses parents qui, alors informés, sans doute, lui tiendraient peut-être le langage dont me gratifiait par erreur madame de Chanclos, dans sa dernière lettre ? Mais retarder sa décision, comment ? Si j’eusse reçu encore ses confidences ! Mais je n’avais que celles de sa maîtresse… Était-ce moi, à présent, qui allais assumer le rôle ingrat de dénonciateur, prévu par l’un des deux amis avec qui j’avais dîné chez Gérard ? Je me rappelai les paroles de l’auditeur de première classe : « Ce sera probablement notre devoir d’avertir Claude », et l’objection opposée par le même : « … Et alors… il rompra avec nous et épousera tout de même sa maîtresse. » Il ne s’agissait pas d’aboutir à ce que Gérard m’envoyât au diable ! Je n’avais non plus aucun titre suffisant à tenter de lui rendre un service de cet ordre ; mais je pensai à son collègue, à son ami, l’auditeur de première classe. J’avais oublié son nom ; je le retrouvai en consultant la liste du Conseil d’État ; j’eus son adresse. Je courus chez lui et par bonheur je le rencontrai. Sans lui livrer le secret de mademoiselle de Chanclos, je pus lui confier une partie de mes perplexités et de mes désirs, et il en retint, je pense, ce qu’il pouvait en être tiré de très favorable à l’avenir de Gérard, son ami. Il me promit son concours, et, entre autres mesures urgentes, de se rendre au Luxembourg afin de tenir d’Isabelle même la confidence qu’elle ne saurait manquer de lui faire, à première vue. Là-dessus, il pourrait dire à son ami : « Tu ne vas pas l’épouser, j’espère !… » et la suite. Quelques jours après, il avait l’obligeance de m’annoncer qu’il avait parlé à Gérard, car Gérard était revenu précipitamment à Paris, rappelé par les velléités matrimoniales de sa maîtresse, et, d’ailleurs, assez monté contre elle à ce propos. L’ami avait profité de ces dispositions, me disait-il, et Gérard était sorti de chez lui, stupéfait, incrédule encore, mais disposé à enquêter lui-même, tout prêt à rompre brutalement avec Isabelle.
— Ce n’est pas fait ! ajoutait l’ami.
Dans la semaine, je reçus moi-même la visite de Gérard. Je crus qu’Isabelle m’avait accusé de traîtrise ou que l’auditeur de première classe, par oubli de nos conventions, avait parlé de moi. Point du tout. Gérard avait trouvé chez lui ma carte et s’excusait de n’être pas venu me rendre ma visite plus tôt, ayant eu, disait-il, de petits tracas ces jours derniers. D’un signe des sourcils, je lui donnai à entendre qu’il ne serait pas importun en me narrant ses tracas ; mais il ne me les conta point et se contenta de me dire, avec un léger sourire satisfait :
— Tout est arrangé.
Alors je crus pouvoir lui demander des nouvelles d’Isabelle. Il me dit qu’elle allait fort bien et que même il allait profiter de ce qu’il était revenu à Paris plus tôt que de coutume pour faire avec elle un petit voyage.
Grand Dieu ! était-ce un voyage de noces ? Le mot m’en vint sur les lèvres. Ah ! ne valait-il pas mieux que cette sottise fût accomplie rapidement, tout de suite, — que m’importait le sort de Gérard ! — et que Bernerette se trouvât contrainte à se résigner avant d’avoir espéré davantage ?
Mais je me crus obligé de dire à Gérard :
— On te verra, cet hiver, au Ranelagh, j’espère ?
Il fit un geste évasif.
— Écoute, lui dis-je, ce n’est pas une plaisanterie : il y a cinq ou six femmes qui sont folles de toi !…
Il sourit bonnement, mais sans fatuité, et dit lui-même :
— Cinq ou six femmes !…
Soudain, quelque main invisible et cruelle me tordit l’estomac ; je me sentis rougir et puis pâlir ; je me sentis possédé par une force ennemie de moi-même, mais autoritaire, irrésistible, et je dis :
— Je ne te parle que de celles qui sont mariées !…
Ah ! Bernerette, avais-je assez fait pour vous ?
Gérard rit de bon cœur en montrant, sous sa moustache noire, ses dents magnifiques ; et il me serra la main.
Et madame de Chanclos qui m’écrivait pour m’inviter à la campagne ! Et M. de Chanclos qui ajoutait quelques lignes pour m’inciter à prendre part aux plaisirs de la chasse ! Et Bernerette qui griffonnait dans un coin de la lettre : « Venez ! venez ! BERNERETTE. »
Le supplice continuait pour moi, plus irritant de jour en jour. Je dois avouer des mouvements d’impatience et d’agacement qui faillirent me décider à entreprendre, moi aussi, un voyage — non pas de noces, en vérité ! — mais long et lointain et par lequel je fusse tenu à l’écart des Chanclos obséquieux, de la trop cruelle Bernerette et de celui que je ne pouvais m’empêcher de nommer, à part moi : « Cet imbécile de Gérard. » Comme je n’osais maudire la famille de Chanclos, c’était contre Gérard que se concentrait ma mauvaise humeur, et l’excès de son aveuglement me faisait bondir : ne venais-je pas d’apprendre par l’auditeur de première classe que Gérard, après avoir procédé lui-même à une enquête, après avoir vu Isabelle au Luxembourg, au bras d’un autre, et après qu’elle avait menacé d’en épouser un troisième, venait d’annoncer à son collègue au Conseil d’État qu’Isabelle était innocente et qu’il était avec elle en meilleurs termes que jamais ?
« Quel imbécile, que ce Gérard ! » disais-je en me promettant de fuir résolument tout motif d’esclavage. « Quel imbécile, que ce Gérard ! » répétais-je encore, quelques jours après en faisant ma visite… pour fuir l’esclavage ? pense-t-on, pour éviter d’être « imbécile » comme Gérard ?… non : pour aller rejoindre la famille de Chanclos et Bernerette !
Car je m’étais soudain donné, pour les aller rejoindre, un motif irréfutable, à savoir, qu’il était de mon devoir d’honnête homme et d’ami, d’essayer, pendant qu’il en était peut-être temps encore, de détourner Bernerette de Gérard. Franchement, ne devais-je pas à cette petite de l’éclairer sur la situation et sur l’état d’esprit de « cet imbécile » ? Je le devais.
Et je le fis, aussitôt mon arrivée en Touraine, où les Chanclos habitaient, l’automne, une vieille gentilhommière nommée la Tourmeulière, située près de Langeais, flanquée d’une tour ventrue et ornée de lucarnes dans le style d’Azay-le-Rideau. Je le fis, sans attendre seulement le lendemain, dès le soir de mon arrivée, sous une charmille magnifique dominant la vallée de la Loire.
Marchant dans cette belle allée assombrie, à vingt pas en avant de monsieur et de madame de Chanclos et de quelques hôtes, seul avec Bernerette, je lui parlai de son Gérard comme si ce sujet nous était à tous deux familier. Et elle avait à ce point l’habitude de penser à Gérard à côté de moi, et de me tenir pour l’ami de sa pensée muette, qu’elle ne manifesta ni surprise, ni joie excessive à m’entendre tout à coup toucher sans précautions le sujet secret qui, depuis six mois l’étouffait.