RENÉ BOYLESVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

L'ENFANT
A
LA BALUSTRADE

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

CONTES
LES BAINS DE BADE (épuisé)1 vol.
LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC1
ROMANS
LE MEDECIN DES DAMES DE NÉANS1 vol.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS1
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES1
MADEMOISELLE CLOQUE1
LA BECQUÉE1
L'ENFANT A LA BALUSTRADE1
LE BEL AVENIR1
MON AMOUR1
LE MEILLEUR AMI1
LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE1
MADELEINE JEUNE FEMME1
LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LESCANARDS1
LE BONHEUR A CINQ SOUS1

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY

J'offre ce livre, avec mes sentiments de gratitude, à mes confrères et particulièrement aux Critiques qui, au milieu de la production contemporaine si féconde, et si riche en éléments de séduction, ont assuré un sort honorable à des ouvrages comme Mademoiselle Cloque et La Becquée, où je me suis imposé la plus grande sobriété d'imagination et d'expression, pour fixer, presque à la manière d'un historien, quelques traits de mœurs d'où se puisse dégager un sens élevé.

J'ose espérer que ceux qu'ont intéressés, dans le premier de ces romans, le tableau de notre vieil esprit d'héroïsme en péril, et celui de l'ingrate beauté du «conservatisme», dans le second, se plairont à reconnaître, dans le présent volume, le conflit muet, douloureux, et fréquent, de l'idéalisme de l'enfance avec les relativités nécessaires ou la comédie de notre vie de relations.

R. B.

L'ENFANT A LA BALUSTRADE

«Il se trouve, dans les trois quarts des hommes, comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.»

SAINTE-BEUVE.

PREMIÈRE PARTIE

I

Je me souviens qu'un matin d'avril ou de mai mon père me fit monter avec lui dans sa voiture pour aller à la campagne chez ma tante Planté.

La remise et l'écurie donnaient sur une ruelle étroite et assez mal entretenue où l'on se heurtait à des charrettes à bras, à des tonneaux et aux appareils de M. Fesquet qui était bouilleur de cru. Il n'y avait donc rien d'attrayant en cet endroit, sauf peut-être une branche d'acacia fleuri dépassant le mur de madame Auxenfants, et la légèreté du ciel de Touraine. Cependant, au moment où le cabriolet s'ébranla dans cette vilaine ruelle, j'eus une singulière émotion heureuse.

Je croyais être rempli d'une substance diffusible et lumineuse qui tendait à s'évader en me suffoquant. Je sentais frémir des ailes destinées à me soulever dans l'air du printemps, au-dessus des petites villes, des routes et des rivières. Dans ce moment, il me sembla que j'embrassais par avance non seulement la promenade que nous allions faire, mais tout un avenir où de grandes choses retentissaient, où je m'élançais avec bravoure, un peu à l'aveuglette, armé seulement de ma joie intime et d'une tendresse débordante.

Qui n'a connu de ces instants d'ardent désir où le cœur franchit le temps, l'espace et toutes les bornes des lois physiques, pour donner foi à je ne sais quel rêve de beauté? Mais je n'étais qu'un enfant: je faisais bon marché des lois physiques et des humaines!

Au tournant de la ruelle, mon père me dit, en me désignant du doigt une grande porte cochère où des pattes de biche étaient appendues:

—La maison Colivaut va être à vendre.

Que la maison Colivaut fût à vendre ou bien non, cela ne représentait pas grand'chose à mon esprit, parce que je ne concevais pas qu'elle pût être autre que nous ne l'avions toujours vue, avec sa madame Colivaut en bonnet blanc à rubans bleus, sa tourelle à clocheton, sa balustrade, son orme et son marronnier, ses jardins en terrasses et son cadran solaire.

Il en était autrement pour mon père, évidemment, car son œil brilla, sa lèvre se plissa avec malice; puis tout à coup il fronça les sourcils et son regard se fixa entre les oreilles de son cheval.

Mais il s'écoula bien du temps avant que la maison Colivaut fût vendue.

J'allai habiter, les trois années du veuvage de mon père, à Courance, chez ma tante Planté[1]. Mon père se remaria. Ma tante Planté mourut. Madame Colivaut vivait toujours, et rien n'était changé à sa maison.

[1] Cette période a fait l'objet d'un roman précédemment paru: La Becquée.

Nous allions voir madame Colivaut au jour de l'An pour lui faire nos politesses, et une deuxième fois, généralement, au fort de l'été, parce qu'elle était sujette à des étouffements que la grande chaleur «rendait critiques», à ce que prétendait le médecin, et l'on croyait lui adresser des adieux définitifs. Mon père, étant son notaire, la voyait plus souvent. L'hiver ou l'été, c'était un plaisir de présenter ses hommages à cette vieille dame: au jour de l'An, elle distribuait des bonbons qui n'étaient pas du pays; à la belle saison, elle vous permettait de passer le temps de la visite dans les jardins.

On disait «les jardins», quoiqu'il n'y en eût en réalité qu'un seul; mais, sur la pente d'une colline, ce jardin se trouvait distribué en terrasses étagées, au nombre de trois, dont la plus basse, qui portait tous les bâtiments et s'agrémentait en parterre, faisait un retour du côté de la ville par un terre-plein à balustrade dominant la grande rue de Beaumont, dans sa longueur, jusqu'à l'église.

De tout Beaumont on voyait la maison Colivaut, les balustres, la vieille porte cochère à pattes de biche, le clocheton, l'orme et le marronnier.

Pour moi, l'attrait véritable de cette maison, c'était le cadran solaire.

Il était situé dans le second jardin. On y accédait par une douzaine de marches dégradées et branlantes où le passage quotidien avait créé un double sentier parmi la mousse. Lorsqu'on posait le pied sur une certaine marche, on la sentait osciller, et l'on croyait entendre le bruit sourd de l'éclat lointain d'une mine. Un prunier de mirabelles étendait ses fines branches au-dessus de l'escalier, et il y avait toujours quelque fruit qui pourrissait à droite ou à gauche, sur de jolis oreillers moussus. Au dernier degré s'ouvrait une large allée bordée de buis épais taillés à hauteur de la main. Cette allée était coupée à angle droit par une autre semblable, et, au croisement, s'élevait le cadran solaire.

Il est bien vain, sans doute, de rechercher les causes de l'attrait qu'exercèrent sur moi, du premier jour que je les vis, cette pierre ancienne, cette petite table d'ardoise portant gravées les heures du jour, ce triangle de métal et cette pointe d'ombre mobile. Je devais me cramponner à l'aide des mains et du menton pour lire l'heure et, en outre, prendre garde d'endommager mes chaussures contre la pierre et de piétiner le persil qui croissait alentour. La table d'ardoise était divisée par une profonde lézarde, et quand mes doigts pesaient contre l'un des bords, une des parties basculait et de petits insectes, trottinant comme des tatous, sortaient de la crevasse et se livraient sur l'ardoise à des girations éperdues. De beaux caractères romains enguirlandaient l'hémicycle des heures, dont j'avais voulu connaître le sens dès la première fois: «Lædunt omnes, ultima necat» (Toutes les heures nous blessent, la dernière nous tue).

Cette inscription mélancolique, gravée depuis plusieurs siècles, autant que la magie du soleil qui venait là complaisamment traduire en chiffres les étapes de sa course, me laissaient l'impression que quelque chose se passait à cet endroit, qui n'était pas tout à fait ordinaire. Ce carré d'ardoise était en relations avec le ciel, et de ces relations une grande vérité triste s'était dégagée, formulée et imprimée là.

Et je serais volontiers demeuré longtemps à contempler ce cadran. Je guettais la pointe d'ombre qui se promenait lentement sur les petites rainures des quarts d'heure, comme si elle eût été la plume de Dieu même, et j'osais espérer qu'elle écrirait peut-être un jour un mot pour moi.

Si, par hasard, quelqu'un montait les marches, je redoutais d'être surpris inerte et désœuvré. Alors je rougissais comme si j'eusse fait mal, parce que j'étais certain que l'on me trouverait ridicule. Et je n'eusse jamais osé dire à personne ce que je pensais, ni parler de mon plaisir. Cependant, à part moi, j'avais ma fierté d'évoquer des merveilles.

C'est dans cette attitude qu'un jour je fus brusquement secoué par quelqu'un qui était venu derrière moi à pas de loup. Ce quelqu'un avait de petites mains de fer qui s'appliquèrent sur mes yeux comme des griffes, tandis qu'une voix qui n'était pas désagréable demandait:

—Qui est là?

Puis elle commanda si impérieusement que je crus entendre cingler un fouet:

—Dites vite qui est là.

Je ne disais rien, parce que je ne savais pas qui était là. Alors on se mit à trépigner si fort que l'on m'égratignait les talons:

—Dites qui est là! Dites qui est là!… Mais dites donc quelque chose, petit sot!

Ce mot soulagea le diable qui m'écorchait, car il ouvrit ses mains de fer. Ce diable était une fillette, plus âgée et plus grande que moi, et qui, malgré son agression, me parut élégante et jolie. Lorsqu'elle vit le masque de clown, taché de rouge et de blanc, que ses doigts m'avaient fait, lorsqu'elle me vit si décontenancé, si ennuyé de ce qu'elle avait osé me dire, elle en fut aussitôt tout émue et m'embrassa. Elle m'embrassait avec le même emportement qu'elle avait mis tout à l'heure à me crever les yeux. Elle m'appelait son «ami chéri» et voulait absolument se faire pardonner ses violences. C'est moi qui fus confus; j'étais fort sensible aux caresses; je lui dis que je m'appelais Riquet; elle me dit:

—C'est moi Marguerite Charmaison.

Je la parai immédiatement de toutes les magnificences conçues dans mes rêveries. Son ardeur, ses élans et, tour à tour, sa grâce et ses câlineries achevèrent de m'éblouir.

II

A mon grand chagrin, je revis rarement Marguerite Charmaison, parce que j'habitais encore la campagne, tandis que ma jeune amie, qui était la fille d'un député de Paris, ne venait à Beaumont qu'aux vacances, voir la grand'maman Charmaison. Sa mère, très parisienne, aimait mieux les plages; son père, absorbé par la politique et le goût des arts, partageait son temps entre ses électeurs et l'hôtel Drouot.

Moi, j'étais à Courance avec mon grand-père et ma grand'mère Fantin, qui vivaient là, modestement, d'une petite rente que ma tante Planté leur avait léguée. Ils se félicitaient que mon père n'eût pas la place de me loger chez lui à Beaumont, ce qui l'obligeait à me laisser auprès d'eux.

Je ne fréquentais point d'enfants. Le pays n'était pas très beau; mais l'habitude de m'y promener seul ou silencieux, autrefois, aux côtés de ma tante Planté, qui ruminait toujours de graves affaires, avait fait naître en moi, dès cet âge, je ne sais quel contentement à revoir sans cesse les mêmes allées de noyers, les mêmes bois de sapins, les mêmes prairies; à respirer la même odeur en passant devant la porte ouverte d'une grange, dans une cour de ferme ou à la lisière de tel bois; à entendre le bruit du vent dans les chênes ou dans le feuillage des pins. Mes idées d'enfant se mêlaient à ces choses accoutumées comme, chez les enfants des villes, elles se mêlent à des visages; et je revenais à la maison avec la satisfaction que l'on a après avoir causé avec quelqu'un. Oh! tout cela ne me disait pas des choses transcendantes; je ne savais même pas ce que cela me disait, mais je me souviens très bien que mon cœur était léger, léger, et comme soulevé. C'est ce qui était cause, probablement, que lorsqu'on me parlait de Dieu, par exemple, je le voyais passer au-dessus des blés et au travers des sapins sous la forme d'un souffle,—si l'on peut dire,—d'un souffle doux et fort qui emporte le cœur et donne envie de pleurer.

Les paysans, les fermiers me saluaient au bord des chemins, ou, de loin, au milieu d'une vigne, redressaient l'échine, portaient la main à leur casquette et restaient un bon moment tout debout, à me regarder passer. C'est qu'ils voyaient encore à côté de moi l'image de ma tante Planté, avec qui ils m'avaient si souvent rencontré. Je sentais que ce n'était pas moi seul qu'ils regardaient; cela me rendait sérieux et me faisait courir quelquefois un frisson. Quelques années auparavant, on m'avait encore regardé comme cela parce que j'avais perdu ma mère, et partout où je me montrais, les yeux semblaient attirés par le vide que sa mort avait creusé à côté de moi.

A mesure que nous grandissons, nous traînons ainsi un cortège d'ombres apparent pour les yeux amis, et qui d'année en année s'accroît, mais aussi s'allège en proportion, grâce à la brièveté des mémoires.

Une ou deux fois par semaine, je rencontrais sur la route la voiture de mon père, qui venait nous faire visite. Il arrêtait son cheval et me faisait asseoir entre sa femme et lui.

J'étais prévenu contre cette femme par ma grand'mère, qui ne l'aimait pas, d'abord parce qu'elle lui rappelait péniblement sa fille; ensuite parce qu'elle était née en Amérique, quoique d'une famille française; enfin parce qu'on la jugeait trop jolie pour être ce qu'on appelle en province une femme comme il faut. Je ne parvenais pas à avoir pour elle une complète indifférence, parce que j'aimais sa jeunesse et sa figure et parce qu'elle sentait délicieusement bon. J'avais vécu parmi des vieillards, et j'étais naturellement attiré par sa fraîcheur. L'embarras que j'éprouvais à la voir provenait de la difficulté de lui donner un nom.

Mon père m'avait ordonné de l'appeler «maman»; ma grand'mère me l'avait défendu: «Donne-lui tous les noms que tu voudras, m'avait-elle dit; mais celui-là, jamais! entends-tu bien, jamais! On n'a qu'une maman; la tienne est au ciel: raison de plus pour lui réserver ce nom dans tes prières… Mon Dieu! mon Dieu! si elle t'entendait, de là-haut, le donner à une autre!…» Dans son bonnet noir, elle faisait une tête si extraordinaire, en disant cela, qu'elle me communiquait une religieuse terreur. Je ne savais pas du tout quel parti prendre. Au lieu de dire à mon père: «Bonjour, papa,» je l'embrassais lui-même sans rien dire; puis j'embrassais sa femme, autant que possible en riant très haut, pour faire du bruit. Cela ne réussissait pas toujours. S'il me faisait observer: «Eh bien! on dit bonjour…» je disais: «Bonjour.—Bonjour qui?—Bonjour, papa.—Mais, à elle?—Bonjour… ou… ou…» Dieu! que j'étais malheureux! Et le supplice recommençait si elle me faisait un cadeau, ce qui arrivait souvent, car elle désirait conquérir mon amitié. Il fallait dire merci.—«Merci qui?…» J'en ai encore la chair de poule!

III

Mon père nous arriva un jour à Courance avec l'air d'un homme qui apporte une bien bonne surprise. Il n'était pas assis qu'il nous dit:

—J'ai acheté la maison Colivaut.

—Vous avez fait une sottise!

Grand'mère lui lança cela d'un trait, avant de prendre le temps de déposer ses lunettes, ce à quoi elle ne manquait point d'ordinaire, lorsqu'il s'agissait de choses importantes. Mon père, qui était plein de son sujet et qui étouffait d'en parler, répliqua:

—Soit! n'en parlons plus.

Et il se leva comme pour aller faire un tour de jardin.

Cependant grand'mère enrageait d'avoir des détails. Elle alla jusqu'à la porte, dans le dessein de barrer le chemin à son gendre; mais lui-même, après avoir gagné la porte, en était revenu, car il espérait bien qu'on allait parler.

Tous les deux se promenaient de long en large. Mon grand-père était assis à une petite table de jeu et faisait des réussites. Lui, n'était pas nerveux et ne se mettait pas aisément martel en tête. Après deux minutes de silence qui parurent longues, grand'mère s'arrêta devant son placide mari:

—Eh bien! dit-elle, tu as entendu?

—Qu'est-ce que j'ai entendu, ma bonne amie?

—Tu ne pourrais pas nous accorder un peu d'attention? Ton gendre dit qu'il a acheté la maison Colivaut!

—Inutile! inutile! dit mon père. Ma chère belle-mère prétend que j'ai commis une sottise: enterrons cette affaire.

—Enterrons-la, dit grand-père.

Cela lui était bien égal; il se remit à ses cartes. Il disposait sur le tapis de drap vert ses petits paquets en piles; il flattait du bout des doigts ses narines velues et l'extrémité de son nez en cerise, puis retournait un des bristols flexibles avec l'intérêt d'un bébé qui ouvre une boîte de jouets. Grand'mère frappa la table en son milieu, du plat de la main, et les cartes sautèrent.

—Casimir! mais c'est insensé! veux-tu me faire l'honneur d'écouter, oui ou non?

—J'entends bien, ma bonne. Nadaud dit: «Enterrons cette affaire.» Mais quelqu'un qui n'est pas enterré, là dedans, c'est madame Colivaut. Elle vivante, vous n'habiterez pas sa maison, que diable!

—Il y a promesse de vente entre madame Colivaut et moi, dit mon père; l'engagement, synallagmatique, est conditionnel. «Au décès de madame Colivaut», porte l'acte.

—Mais, malheureux! dit grand'mère, vous ne voyez donc pas que vous allez vous mettre tout le pays à dos?

—Comment! parce que j'achète une maison, n'ayant pour m'abriter qu'une bicoque! parce que, n'ayant pas l'emplacement d'un cabinet de toilette pour ma femme, ni d'une chambre pour mon fils, je me rends acquéreur d'un immeuble!… Eh parbleu! que l'on dise ce que l'on voudra. J'use du droit qui appartient à tout citoyen d'acheter, quand il est en état de payer; et de plus j'accomplis un acte de salubrité pour mon ménage. Qui sait si l'obscurité, l'humidité de ma maison actuelle, n'ont pas été la première cause d'un malheur que nous déplorons les uns et les autres, n'est-ce pas? Rappelez-vous le médecin qui soignait votre fille: «Si elle avait pu être transportée à temps au grand air…» L'a-t-il dit? ne l'a-t-il pas dit, le jour même des obsèques? Fichtre! Je n'ai pas envie de recommencer. Quant à mon enfant…

—Oui, oui, tout cela est très bien, dit grand'mère; mais avez-vous songé aux Plancoulaine?

—Que le diable emporte les Plancoulaine!

—Non, mon ami, non, le diable n'emportera pas si aisément les Plancoulaine. Pour commencer, vous le premier, ne sauriez briser avec monsieur Plancoulaine, sans perdre du jour au lendemain les trois quarts de votre clientèle, composée de la bourgeoisie, qui se réunit chez lui tous les jours, et de la noblesse, qui, après l'avoir dédaigné quand il était maire, sous l'Empire, lui fait les doux yeux aujourd'hui que nous possédons un savetier à la tête du conseil municipal. En second lieu, votre femme ne se passera pas de la société qu'elle rencontre chez les Plancoulaine, qu'elle ne rencontrera pas ailleurs, retenez bien ce que je vous dis, parce que l'on ne se voit que chez eux, parce qu'ils ne permettront pas que vous voyiez qui que ce soit hors de chez eux, et parce qu'ils sont assez forts pour imposer leur volonté. Or, vous savez que M. Plancoulaine guigne cette maison pour son neveu Moche, depuis dix ans. Il me l'a dit cent fois: «Je n'ai pas d'enfants, madame Fantin; la consolation de mes vieux jours, ce sera d'avoir mon neveu Moche à trois enjambées de chez moi, au lieu de me donner la peine de faire atteler si je veux embrasser les fillettes.»

—Vous comprenez que si, pour éviter à Plancoulaine de faire atteler, je dois me condamner, moi et les miens, à vivre en un trou de taupe!…

Grand'mère lui dit d'un air narquois:

—Et c'est votre ami Clérambourg qui vous a conseillé cet achat?…

—Clérambourg est la prudence même: il ne m'a caché aucun des inconvénients de l'affaire.

—A la bonne heure!… Eh bien! mon cher, vous aurez Clérambourg lui-même contre vous!

—Clérambourg contre moi!…

—C'est moi qui vous le dis.

M. Clérambourg était le prédécesseur de mon père en son étude, et son plus cher ami. C'était un homme d'une vertu à toute épreuve et qu'on ne prenait point en défaut.

—Tout cela est bel et bien, dit mon père, mais n'empêche que je sois seul à juger comme il convient du prix de la santé de ma jeune femme et de l'opportunité de faire une place à mon enfant près de moi. Ce sont là de ces résolutions contre lesquelles tous les raisonnements échouent.

Du coup, grand'mère devint rubiconde. Par surcroît de malheur, le maudit achat de la maison Colivaut la priverait de son petit-fils. Elle l'avait prévu; mais c'est autre chose de se l'entendre dire.

J'étais accoutumé depuis mon plus bas âge à assister en témoin solitaire aux scènes de famille. Je savais en reconnaître de loin les signes avant-coureurs, comme un paysan annonce la pluie. Cependant je n'entendais pas les premiers bruits du désordre sans être secoué d'un tremblement. Alors j'invoquais le secours de je ne sais qui, en tout cas, d'une puissance favorable que je croyais volontiers près de moi; et il se produisait un phénomène imaginaire qui peut être figuré à peu près comme ceci: deux mains complaisantes se liaient derrière moi en formant un siège suspendu, suspendu à quoi? j'aurais été bien en peine de le dire, mais sur lequel je m'asseyais solidement. Aussitôt, le tabouret s'enlevait et allait se fixer, non pas à une hauteur extraordinaire, mais suffisamment hors de portée des gestes de ceux qui s'allaient chamailler, comme qui dirait sous la corniche, par exemple, de préférence dans une encoignure. En vérité, je restais bien au milieu de la bagarre; mais je voulais ne pas y être. C'est ainsi que parfois, dans les rêves, on parvient à dominer un cauchemar… Et, de là, je regardais, comme d'un balcon, une scène qui a lieu dans la rue.

Grand'mère blessa immédiatement son gendre dans la partie la plus sensible de l'amour-propre, en lui disant que sa femme n'était pas capable de prendre soin d'un garçon de mon âge.

Il n'y avait pas grand mal; le fait, assez vraisemblable, n'était guère méchant. Mais mon père n'entendait point sa belle-mère parler de sa femme sans qu'il flairât de machiavéliques embûches sous l'expression la plus anodine. Et dans ce que lui-même disait de sa femme, grand'mère soupçonnait des sarcasmes ou pour le moins des allusions défavorables à la mémoire de son premier mariage.

Toutefois, elle ne s'était jamais permis une appréciation aussi libre. Mon père bondit comme un chevreau. Il fit l'éloge de sa femme; il énuméra de nombreuses qualités que j'ai oubliées; à la fin, elle était un ange.

—Eh bien! dit grand'mère, est-ce que l'autre était moins parfaite?

Cependant elle avait naturellement de l'ordre dans l'esprit; elle revint au sujet, mais non pour le traiter posément, hélas!

—Voulez-vous savoir pourquoi elle n'est pas capable de prendre soin d'un enfant? le voulez-vous?

Il haussa les épaules.

—Je me suis rarement trompée, toutes les fois qu'il s'est agi de juger une femme, et j'ai pour cela un pronostic. Eh bien! votre femme a gardé pendant quinze jours, quinze grands jours, sur sa robe de tarlatane… là, là, en plein sur l'estomac… une tache! Ça crevait les yeux… Ça n'est rien, je le sais, ça n'est rien! Mais une femme qui a gardé pendant quinze jours une tache là n'ira jamais voir si votre enfant a changé de chemise ou pris son bain de pieds.

Mon père trépignait; il claquait des doigts; il voulait fuir, et il voulait rester aussi pour confondre l'audace de sa belle-mère.

Il saisit un argument qui était d'usage courant dans la famille:

—Parlons de savoir élever les enfants! quand votre grand dadais de fils, à quarante ans sonnés, végète encore à Paris et n'est pas fichu de gagner sa vie!

Le fils «qui ne gagnait pas sa vie» était la tache de ma grand'mère. Il n'était point en son pouvoir de la nettoyer. On la lui avait si souvent reprochée qu'elle la voyait en effet sur elle-même, et elle s'humiliait, à chaque fois, comme sous une peine originelle, inexplicable, mystérieuse et, à cause de cela, respectée.

Le grand-père s'était levé; il époussetait, à coups de chiquenaude, les revers de sa redingote, où tombait de ses cheveux blancs une neige légère, et il disait tantôt: «Nadaud!» et tantôt: «Célina!» en s'adressant à son gendre ou à sa femme, comme il l'eût fait à de petits chiens qui vont déchiqueter, en jouant avec trop d'entrain, le tapis de la table.

Mon père s'écria:

—Mais je ne sais pas ce que je fais là! Je me demande pourquoi je vous écoute!… Allons, mon petit, dit-il en se dirigeant vers moi, va faire ton paquet, je t'emmène…

—Où ça? cria grand'mère.

—Mais chez moi, parbleu! Après ce qui s'est dit ici!

—Vous ne ferez pas ça!

—C'est ce que nous allons bien voir!

Ma pauvre grand'mère avait à ce moment-là tout près de soixante-dix ans; la passion la soulevait, mais la fatiguait vite. La menace soudaine de son gendre acheva de l'ébranler. Elle voulut courir à la porte et dire sans doute: «Vous me passerez plutôt sur le corps!» mais son corps même lui manqua. Ses joues devinrent blêmes, ses yeux chavirèrent. Elle dit:

—Mais ce n'est pas possible! ce n'est pas possible!

D'autres paroles pressées lui emplissaient la bouche sans produire plus de bruit qu'une grappe de bulles de savon qui crève; mais de sa main maigre et tremblante, autrefois jolie, elle décrivait dans l'espace comme quoi c'était impossible que l'on m'emmenât. Mon père n'avait pas de place chez lui; il venait de dire qu'il n'avait pas de quoi installer un cabinet de toilette pour sa femme. Quand elle put parler, elle dit:

—Vous voulez donc la mort de cet enfant? Je la connais, votre maison, c'est un taudis, une cave: des pièces sans jour, une cour sans un rayon de soleil… J'y vois encore ma pauvre fille, dans son fauteuil, cherchant de l'œil un coin du ciel! Je l'entends: «Grand comme ça! si je voyais grand comme ça de bleu, il me semble que je pourrais guérir!»

Elle abondait, sans y prendre garde, dans le sens même des premières paroles de son gendre, et elle s'étonnait de le voir tout à coup souriant et arrondissant le bras et tendant la main pour recueillir comme la manne les choses sensées qu'elle disait enfin. Quand il jugea la provision suffisante, lui-même l'arrêta doucement:

—Là! là! dit-il, tout beau!… Nous sommes d'accord; c'est ce que je voulais vous faire constater dès en arrivant: ma maison est mortelle, et, n'ayant pas le choix, j'ai donc bien fait d'acheter la maison Colivaut… Vous l'avez dit, vous l'avez dit! Maintenant, je vous avouerai, entre nous, que je ne suis pas fâché de vous laisser Riquet encore, provisoirement, parce qu'il nous eût vraiment gênés dans notre boîte. Mais, Dieu merci, la question a été posée et même tranchée, et vous avez le temps de vous préparer à le voir habiter avec moi dès que j'entrerai en jouissance de la maison Colivaut.

Grand-père, qui sentait que c'était fini, dit plaisamment:

—Comment se porte madame Colivaut?

—Mais, dit mon père, couci-couça… On redoute pour elle les chaleurs.

—Tranquillisez-vous, le journal nous prédit un été torride.

IV

Le dimanche, nous nous rendions grand-père, grand'mère et moi, à la messe de Beaumont. Puis l'on déjeunait chez mon père, et, l'après-midi, l'on se rendait, avec tout ce qui avait un nom dans la ville, chez les Plancoulaine.

On privait les enfants d'aller chez les Plancoulaine lorsqu'ils n'avaient pas été sages. Je ne saurais dire au juste ce qui attirait dans cette maison, car madame Plancoulaine avait au menton la barbe d'un pâté de ménage qui moisit; elle embrassait trop fort et trop longuement, et n'offrait que du «raisiné», une confiture épaisse et fadasse que l'on puisait dans des jarres de grès; enfin M. Plancoulaine était quelque chose comme un ogre.

Rien ne vaut contre les faits et les habitudes: c'est chez les Plancoulaine qu'on allait, chez eux que l'on se rencontrait, chez eux que l'on avait plaisir à se voir.

Le déjeuner chez mon père n'exerçait pas la même fascination; d'ailleurs, il était d'institution récente. On s'était imposé, d'un commun accord, cette occasion hebdomadaire de se réunir,—comme il arrive parfois dans les familles,—afin d'échapper à la tentation de ne se point réunir du tout. Et cette institution ne remontait pas plus haut que l'époque de la grande querelle survenue à propos de «la tache». Mon père n'ayant pu se tenir de rapporter à sa femme les propos de grand'mère, il y avait eu, à la première entrevue entre les deux femmes, une algarade qui avait dû, au bout d'une heure, s'apaiser et se terminer par des concessions réciproques ou des excuses, scellées d'une invitation à déjeuner. Cela se passait au milieu de la semaine.

—Voulez-vous demain? avait proposé la jeune femme.

—Attendons jusqu'à dimanche, avait dit grand'mère, bien des choses se tasseront d'ici-là.

On avait remis le déjeuner au dimanche.

On s'y trouvait un peu contraints, la mésintelligence fondamentale demeurant la même, malgré les plus loyaux efforts à la dissimuler.

Je m'en tirais, quant à moi, à assez bon compte, depuis l'heureuse inspiration qui m'avait permis un beau jour, d'inventer un nom à donner à la femme de mon père. Pour un cadeau qu'elle m'avait fait, j'avais dit encore et comme toujours: «Merci.» D'ordinaire, c'était mon père qui m'objectait aussitôt, d'un ton impératif: «Merci qui?…» Cette fois, elle-même me dit, d'une voix douce, en approchant de ma bouche sa joue parfumée: «Merci qui?…» Mon cœur battit; je crus, certes, commettre un sacrilège vis-à-vis de la mémoire de ma mère; mais un terme moyen, un terme qui me paraissait ménager les exigences des uns et des autres, m'était venu, et je m'en servis. Je dis: «Merci, petite-maman.» Elle courut en faire part à mon père, qui fut ravi, m'embrassa et n'appela plus sa femme, dans ses rapports avec moi, que du mot composé que j'avais trouvé pour ne pas dire «maman». Néanmoins, devant ma grand'mère, je trouvais «petite-maman» encore un peu fort et trop rapproché du mot qu'elle m'avait défendu d'employer, et je disais «petite-mère», par une nuance subtile.

V

Un dimanche, nous trouvâmes mon père très agité. Il nous confia que le bruit du contrat passé avec madame Colivaut était répandu, bien qu'il eût essayé de le tenir secret jusqu'à la mort de la vieille dame.

—Et la santé de madame Colivaut, dit le grand-père, est toujours excellente?

—Excellente.

—Ah! ah! dit grand'mère, je vous ai averti, dès le premier jour, que vous auriez des ennuis; vous avez paru faire fi de mes prévisions.

—On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes!

—Que voulez-vous dire?

—Oh! rien de particulier… Je parle de la méchanceté des hommes, c'est une façon de dire: il y a de fières canailles!

—Que s'est-il donc passé?

—Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.

—Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches plutôt… Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire: les autres suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce qu'ils font.

Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient plus que rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.

Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:

—Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.

—Déjà? fit mon père.

—Vous ne dites pas déjà, d'habitude. Vous êtes le premier à blâmer votre jeune femme lorsque sa toilette la met en retard.

—Mais il n'est pas deux heures.

—Nous verrons chez les Plancoulaine monsieur Charmaison, dit petite-maman; je l'ai aperçu ce matin à la messe de huit heures avec ces dames.

—Cet iroquois-là va à la messe? dit grand'mère.

—Oh! pas à Paris, à cause de ses électeurs, mais ici, à cause de sa mère.

Grand'mère n'appelait jamais M. Charmaison que l'iroquois. Il était député radical avancé, d'une part,—quelques-uns insinuaient qu'il avait failli se compromettre dans la Commune,—et, d'autre part, distingué de sa personne, de goût cultivé et homme du monde. Quelque chose de la méfiance de grand'mère à son endroit rejaillissait sur mon amie Marguerite.

Marguerite Charmaison était élevée à la manière libre, c'est-à-dire qu'on ne lui imposait aucune morale, aucune religion, aucune étude. Elle s'élevait elle-même, pour ainsi dire, et à sa guise. C'est une petite, disait-on, qui tournera mal. Deux ans auparavant, déjà, ne voulait-elle pas entrer au théâtre parce qu'elle avait vu jouer Mounet-Sully! Elle débitait chez les Plancoulaine des tirades de Corneille et de M. de Bornier. Et elle portait dans un carnet une photographie rognée du célèbre comédien en Œdipe, les yeux crevés et sanguinolents, horrible. «Comme cela, confiait-elle en montrant cette terrifiante image, on ne dira pas que c'est l'acteur et non l'art qui me plaît.» Elle avait quatorze ans à peine! Mon admiration pour elle atteignait le délire.

Mon père alla plusieurs fois à son cabinet, sous le prétexte qu'il avait entendu entrer des clients. Petite-maman sonna la bonne pour lui demander s'il était entré des clients: il n'était entré personne, sauf le maître clerc Coqueugniot.

Nous étions tous prêts et debout, attendant le départ. Impatientés, nous passâmes dans la cour où l'on montait à l'étude des clercs et au cabinet, par un escalier extérieur.

De la fenêtre du cabinet sortaient des nuages bleuâtres qui allaient s'évanouir dans le feuillage d'une glycine. On appela. Mon père parut aussitôt: il était chez lui, tout seul, debout et fumant un cigare.

—J'y vais, je vous suis. Une minute.

—Il est là, il n'a rien à faire; il ne fait rien, dit sa femme. Il ne travaille pas en fumant et il ne fume presque jamais. Quand il allume un cigare, c'est qu'il est énervé.

—Mais qu'a-t-il donc?

—Est-ce que je sais? Cette satanée maison…

—Ah! dit grand'mère, c'est bien pour vous qu'il l'a achetée! Ma pauvre fille est morte dans celle-ci, elle…

—Je pense que vous ne me reprochez pas de n'en avoir pas encore fait autant?

Oh! sapristi! elles ne pouvaient pas échanger trois idées sans se prendre de bec! que c'était donc ennuyeux! Heureusement, mon père descendit et nous partîmes.

VI

A ranimer seulement ce souvenir, l'odeur de nos rues de petite ville, le dimanche, me revient en bouffées que l'éloignement seul rend agréables. Ces rues étaient bondées de paysans exhalant l'ail et le vin, piétinant le crottin, imprégnés de l'atmosphère de l'étable à bœufs. Ils se tenaient au carrefour, en une masse immobile et impénétrable qui envahissait aussi toute la place de la Mairie, dominée par la statue hautaine d'Alfred de Vigny, dont le noble et pur profil de bronze n'évoquait absolument rien, à personne.

On attaquait cette foule par les bords, en longeant les maisons afin d'y prendre un point d'appui; encore butait-on dans les colliers de cuir de l'étalage du bourrelier, dans les seaux de fer-blanc ou les sacs de graines, gras, bondés, boursouflés, fermés étroitement par une cravate de chanvre qui gaufre la toile en nombril d'andouillette. Je voyais les enfants de mon âge se faufiler dans cette forêt humaine en s'agrippant aux pantalons des paysans et s'orientant avec un instinct de sylvains entre les troncs cagneux de velours côtelé. Mais ma grand'mère disait invariablement, avant de pénétrer dans le fort de l'assemblée: «Gare les puces!» et j'évitais avec soin les contacts rustiques.

On ne retrouvait ses aises que lorsqu'on avait atteint le magasin élégant de madame Virevolière, où ces dames se fournissaient de tout ce qu'elles ne faisaient point venir de Paris; et l'on arrivait sans trop de difficulté jusqu'à l'église, après avoir respiré les émanations de la charcuterie à droite, de la pharmacie à gauche, et le parfum du bois de noyer chez le marchand de sabots. Après cela venaient des maisons bourgeoises: celle de la vieille madame de Grébauval, que l'on saluait à sa fenêtre, du colonel Flamel, de maître Courtois, le confrère de mon père, que l'on évitait de regarder s'il se trouvait par hasard dans sa cour.

Nous ne fréquentions point M. Courtois, bien entendu, les deux notaires vivant à couteaux tirés; et il était une des rares personnes que l'on ne rencontrât chez les Plancoulaine qu'au 1er janvier. C'est qu'ayant été autrefois leur notaire, il avait été supplanté par mon père dans cette qualité avantageuse. A l'écart des Plancoulaine, M. Courtois ne pouvait voir beaucoup de monde à Beaumont. Sa clientèle était rurale; il possédait des propriétés et jouait au gentilhomme campagnard.

M. Courtois avait deux enfants jumeaux, de mon âge. Quand nous nous croisions dans la ville, les jumeaux et moi, nous ne manquions pas de nous toiser, du chapeau à la chaussure, comme des femmes. Huit fois sur dix, à la suite de cet examen, les jumeaux échangeaient une réflexion qui les faisait rire, et je rougissais. J'eusse été fier vis-à-vis d'eux, cependant, à cause de l'étude de mon père, qui passait pour supérieure à l'étude Courtois; mais j'étais seul: ils étaient deux; de plus, ils montaient à cheval.

Il paraît que M. Courtois était précisément dans sa cour au moment où nous passâmes, ce jour-là. Mon père le dit à sa femme, avec mystère, quatre pas plus loin. Il n'avait pourtant pas tourné la tête, mais il avait vu son ennemi. Je surpris ses paroles, et d'un mouvement involontaire, je me jetai en arrière pour voir la porte par où mon père avait vu M. Courtois sans remuer la tête. J'aperçus alors mon grand-père et ma grand'mère, demeurés derrière nous. Grand'mère se composait, elle aussi, une figure, par solidarité de famille, en passant devant la maison Courtois: elle abaissait les coins de la bouche et, raidissant la taille, portait l'œil à quinze pas. Mais mon grand-père était bien avec tout le monde; il ne se gêna point pour regarder dans la cour, et il allongea un grand coup de chapeau à M. Courtois. Mon père disait en ce moment à sa femme:

—Je l'ai vu, comme je te vois, dans sa cour: il mettait ses gants.

—Non?…

—Il mettait ses gants!… J'ai été prévenu par lettre anonyme: nous allons nous rencontrer là-bas nez à nez.

—Ah! c'est donc cela!… Tu ne pouvais pas parler plus tôt?…

—Je ne croyais pas; j'attendais des preuves… Il met ses gants, je l'ai vu; nous l'avons sur les talons. S'il va chez les Plancoulaine aujourd'hui, c'est qu'il y est convoqué; s'il y est convoqué, c'est qu'on me nargue. Ma petite, il n'y a pas à se le dissimuler, nous faisons aujourd'hui notre dernière visite aux Plancoulaine.

—Oh! tu te laisses monter la tête: tu crois ce que t'a dit ta belle-mère!…

—Toute la ville le sait déjà!… Tu ne lis donc pas sur les figures?

VII

Nous arrivions à l'ancienne porte de la ville par une ruelle obscure qui serpente entre de vieilles maisons à colombage, et l'on prenait jour tout à coup en face du pont en dos d'âne qui relie Beaumont au faubourg, au milieu d'un paysage large et charmant.

Ce pont, qui n'a été restauré que d'un côté,—duquel ce n'est pas la peine de parler,—a conservé, de l'autre, son parapet de pierre, muni de bornes, et qui s'en va tout zigzaguant et offrant de commodes refuges triangulaires au-dessus de ses longs brise-glaces pointus. A peine y a-t-on fait quelques pas, que l'on ne peut s'empêcher de s'arrêter pour regarder de loin le spectacle amusant des laveuses qui battent leur linge en bavardant, le long d'une berge savonneuse, de l'abreuvoir jusqu'à l'antique mur de boulevard soutenant le jardin du curé. Cette belle muraille robuste et ventrue a été couronnée sous Louis XIV d'élégants balustres, comme ceux de la maison Colivaut, qui s'ornementent aujourd'hui de vignes vierges et d'églantiers sauvages. Enfin, c'est la rivière, large, noire et profonde, baignant des jardins puis des prairies à perte de vue, et dont, là-bas, un double cordon de peupliers s'empare, comme de rigides soldats, pour l'obliger à faire un détour. Et quel joli coteau! tout feuillu de chênes dont les têtes rondes dessinent puérilement sur le ciel une ligne de demi-lunes qui vont s'apetissant, s'apetissant jusqu'à vouloir entrer, dirait-on, sous le porche d'une église de village située tout exprès au fond du tableau.

A droite du pont, c'est le quai; il mène aux écluses et à la fabrique. Il est bordé par un long mur de soutènement où s'appuie un jardin que cache une allée de tilleuls. Ce sont les tilleuls de chez madame Charmaison.

C'est là, pendant que mon père se sentait si méchamment atteint par le premier engagement de l'affaire Colivaut, que me réapparut, après des années d'absence, celle qui m'avait surpris quand elle était fillette, au cours de mes réflexions devant le cadran solaire. Je ne la reconnus pas tout d'abord.

Derrière une haie vive, soigneusement taillée, on voyait, sous les tilleuls, un corsage bleu, une gerbe de cheveux blonds, un chapeau de paille très vaste, dont les bords ondulaient, au gré des pas, sous une couronne de bleuets.

Je m'arrêtai pour regarder de loin cette jeune fille, et je demandai qui elle était. Petite-maman me dit:

—Mais c'est Marguerite Charmaison!

Nous gravissions lentement l'échine du vieux pont. Il faisait un soleil éclatant. Ces dames s'abritaient sous leurs ombrelles; on clignait des yeux. Sur le quai, contre le long mur du jardin Charmaison, une bonne femme pliée en deux, un grand mouchoir à carreaux bleus sur son bonnet, poussait une petite voiture à bras.

Il y a des moments où les choses les plus ordinaires nous frappent, on ne sait pourquoi, et semblent nous dire: «N'oubliez plus nos formes, ni nos couleurs, ni l'assemblage que par hasard nous faisons.» Je ne crois pas avoir jamais ouvert les yeux sur un paysage qui m'ait plus séduit que ne le fit la vue de ce long mur ensoleillé, de cette charrette à bras, de l'ombre des tilleuls et de Marguerite Charmaison vêtue de bleu, qui marchait doucement, tenant un livre à la main.

Petite-maman ajouta:

—Oh! vous ne pourrez plus jouer avec elle: elle est bien trop grande et trop sérieuse… Pendant que j'y pense, qu'on ne lui parle plus de Mounet-Sully, ni de réciter des vers, cela la met dans tous ses états.

Cette parole me causa du chagrin, parce qu'il y a toujours un sentiment de tristesse à apprendre que quelqu'un a changé d'idées.

Au bout du pont s'étalait le faubourg qu'il fallait traverser pour arriver chez les Plancoulaine par le parc. Les familiers coupaient au plus court, par une ferme donnant accès sur la cour des communs. Il y avait à se faufiler dans un corridor sombre, sentant le grain, où l'on dérangeait des poussins qui se sauvaient en pépiant; et, au débouché, une mère poule pattue, entourée du fort de la couvée, grommelait dans ses bajoues. C'est par là que nous entrâmes, selon notre habitude. Mon père dissimulait mal son émotion. De ce qui allait se passer, avant une heure, dépendait sa fortune.

VIII

Il nous dit, plus tard, qu'il avait remarqué au valet de chambre un air goguenard; était-ce bien exact? Toujours est-il qu'il n'y eut rien d'insolite dans la façon dont monsieur et madame Plancoulaine nous accueillirent. Madame Plancoulaine m'embrassa avec plus de chaleur que je n'en eusse demandé. M. Plancoulaine avait le visage cramoisi, ce qui lui était assez ordinaire, surtout après les repas, et il venait de déjeuner avec le curé de la Ville-aux-Dames, fort buveur et mangeur, qui avait plus de couleur encore que son hôte. Nous trouvâmes aussi un musicien de Paris que l'on disait célèbre, qui venait passer six semaines chaque été, et que l'on appelait M. Théodore.

Le neveu Moche, celui pour qui M. Plancoulaine convoitait la maison Colivaut, avait aussi déjeuné là. C'était un homme veuf, grisonnant, quelconque, vivant à l'ombre de son puissant oncle, comme un jeune homme en tutelle; il était flanqué de deux filles sans agrément, que l'on continuait d'appeler «les fillettes» depuis plus de vingt ans.

Presque en même temps que nous, arrivèrent, par le jardin, les Capdevielle, le directeur de la fabrique, sa femme, leurs cinq filles, l'institutrice et l'Anglaise. Comme nous étions encore debout, dans le petit salon, nous nous portâmes jusqu'au perron pour le plaisir de les voir descendre d'un break à deux chevaux où des bras émergeaient par-dessus les têtes, immobiles comme des échalas, parce qu'ayant de loin fait des signaux ils ne trouvaient plus place dans cet amas de corps, tant on était tassé. C'était le bonheur de M. Plancoulaine, qui n'avait pas d'enfants, de voir des familles nombreuses, et il estimait la santé, la gaieté, l'exubérance. Les cinq petites Capdevielle, habillées toutes de même, en percale blanche, coiffées de capotes de toile d'où leurs cheveux débordaient en boucles, rappelaient les brochettes d'enfants de Kate Greenaway. Leur mine était éblouissante. On leur avait déniché une institutrice bien incapable d'enseigner quoi que ce fût qu'elle n'eût elle-même appris mot à mot et par cœur, car on la déroutait en lui citant les sous-préfectures par ordre d'importance au lieu de l'ordre alphabétique, mais qui aimait les petites follement; un geste, un mot des babies lui arrachaient des éclats de rire à couvrir le tapage des cinq sœurs. L'Anglaise, plus réservée, écoutait attentivement tout ce qui se disait, afin d'apprendre la langue.

Ce furent des embrassements, des cris. M. Plancoulaine, colosse attaqué seulement aux jambes par la goutte, saisissait chaque petite Capdevielle à la taille et l'élevait au niveau de sa moustache, qui piquait la chair fraîche des joues et faisait pousser aux Kates Greenaways des glapissements de renard pris par la queue, sans les fâcher, du reste, car elles demandaient parfois à recommencer, pour crier plus fort. Alors, le musicien, M. Théodore, sortait.

Mon père fut heureux de voir arriver M. Clérambourg, son grand ami. M. Clérambourg était, de l'avis commun, aussi sage que M. Plancoulaine était irritable et violent. Tous les deux, hommes d'âge, étaient, dans la ville, des autorités; mais l'un dominait, grâce à son salon et à sa colère.

Le juge de paix, M. Gantois, et sa femme entrèrent peu après, tandis que le curé de la Ville-aux-Dames s'en allait chanter les vêpres. Puis vint le colonel Flamel, bel homme, fine tournure, ancien officier aux guides: Solferino, Mexique, pieds gelés à Sébastopol, poitrine trouée à Gravelotte, démissionnaire lors de la mort du prince impérial; âme loyale et fidèle. Il dépassait d'une bonne tête le jeune docteur Troufleau toujours en longue redingote noire et en chapeau haut de forme, une tenue bien incommode pour la saison, et qui le distinguait de tous ces messieurs; mais il tentait par là, disait-on, de balancer l'effet de sa jeunesse, difficilement conciliable avec l'autorité scientifique.

Ce jeune Troufleau avait la chance de se trouver par hasard seul médecin à Beaumont, qui fournit un contingent de malades à nourrir deux docteurs, et il eût été le plus heureux des hommes s'il avait réussi à s'y marier convenablement. En six mois il s'était vu refuser trois jeunes filles du pays, ce qui lui créait vis-à-vis des familles, quand elles étaient obligées de recourir à ses soins, une situation délicate. Par contre, des familles lui faisaient la tête s'il ne songeait pas à les honorer d'une demande qu'elles eussent d'ailleurs écartée, à cause de son âge et de son manque de fortune. Les Plancoulaine, entre autres, s'indignaient qu'il ne courtisât pas l'une des demoiselles Moche. On lui conseillait d'épouser hors du pays. Mais cela n'eût-il pas passé pour bravade? Et le pauvre garçon était trop occupé pour battre le département en quête d'une femme. A ses jolis yeux doux, on devinait en lui un cœur tendre à qui la solitude pesait; il semblait toujours malheureux, avec sa redingote longue et son tuyau de poêle, comme un monsieur susceptible du cerveau et qui est sorti sans mouchoir.

On entendait le sable grésiller dans les allées du parc, un ordre donné au cocher, le cliquetis des gourmettes, des pas sur le perron, et l'on voyait des gilets blancs apparaître contre les sombres tapisseries du petit salon; des femmes, des jeunes gens, des enfants suivaient: c'étaient les châtelains des environs. On causait tout de suite chevaux, vignobles, constructions, impôts, chasse ou politique. Nous vîmes s'avancer lentement la vieille madame Charmaison, que soutenait son fils le député. Je fus horriblement intimidé quand Marguerite s'approcha.

Il vint encore bien d'autres personnes, mais je n'en finirais pas si je nommais tout le monde.

Quand on était réuni dans le grand salon, madame Plancoulaine considérait cette affluence avec un ravissement dans toute sa physionomie, et l'on savait qu'elle pensait au goûter.

Offrir à goûter était le but de la vie de cette femme excellente. Elle eût offert à déjeuner et à dîner, si sa fortune le lui eût permis. A défaut, elle distribuait du raisiné à quatre heures.

Ce n'était pas une gourmandise de manger ce raisiné, mais il faut avouer que le nombre et l'entrain des convives sont d'un attrait plus grand que les plus fins repas. Que l'on se figure une salle entièrement garnie, telle une bibliothèque, de rayons qui supportaient, côte à côte, des récipients de formes variées,—car tout bocal, tout bol, toute terrine, toute soupière, tout saladier, toute urne, entrés dans la maison, finissaient en pot de raisiné,—coiffés d'un turban de papier lié d'une ficelle et remplis jusqu'aux bords de cette matière très propre à étendre sur le pain, composée essentiellement de jus de fruits, de poires, de coques et de pépins de raisin: c'était l'office, ouvert à deux battants sur la salle à manger.

Quand l'heure était venue, on passait là, en foule; on contemplait ces réserves de nature à soutenir un siège, et quelque galant de ces messieurs en complimentait la maîtresse de maison. Rosalie, la bonne, montait sur une courte échelle, atteignait le pot que son rang destinait à être entamé, s'en écrasait la poitrine, enfin, redescendant avec quelque majesté et non sans accrocher le bord de sa jupe à quelque tête de clou, déposait le raisiné sur la table, au milieu d'un peuple attentif. Madame Plancoulaine elle-même, ayant décoiffé le pot, y enfonçait une cuiller de bois de la largeur d'une de nos mains. On trépignait, on criait, on riait; quarante bras tendaient des tartines. Alors madame Plancoulaine, se rengorgeant, remerciait Dieu d'avoir fait le monde.

IX

Mon père fut successivement interrogé par plusieurs de ces messieurs qui se postaient devant lui ventre à ventre, avec un air de confidence, et à qui il semblait répondre évasivement, en levant les sourcils très haut, dirigeant loin son regard et écartant les deux bras. Et la double ride profonde qu'il portait à la racine du nez se creusait. On lui parlait de la maison Colivaut.

J'aperçus M. Clérambourg, toujours informé de tout, qui opposait à une question sans doute indiscrète une main rigide, tendue en écran, tandis qu'il fermait les yeux dans l'attitude du Génie gardant le secret de la tombe. M. Plancoulaine et le neveu Moche s'imposaient une réserve dont ma famille s'effraya.

Pourtant, un signe de bon augure était que le Courtois n'avait pas paru. Qu'il eût mis ses gants dans sa cour, c'était possible; mais qu'il se dirigeât vers ici, en somme, cela demeurait incertain.

Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous sentaient une atmosphère orageuse et, en le faisant remarquer, propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard qu'usant de la grande liberté que sa beauté et son talent de musicienne lui avaient acquise près du maître, elle s'était levée pour aller lui demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon père l'avait retenue:

—Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrère. Je veux tenir jusqu'au bout: attendons.

En attendant, je m'étais créé, moi aussi, mon angoisse. Voilà: je n'avais pas dit bonjour à Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui dire bonjour; je ne le faisais pas. Et à mesure que je tardais, ma démarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite était passée près de moi sans me voir; mais peut-être m'avait-elle vu depuis. Peut-être aussi me méprisait-elle comme trop petit. Elle était si jolie et si grande!

Mon désarroi s'embrouillait davantage. Je me disais: «Il est trop tard maintenant; je n'ai plus qu'un parti à prendre: c'est de me dissimuler, de m'anéantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je ne l'avais pas vue depuis quatre ans.»

J'étais caché derrière madame Capdevielle, de qui le dos formait un large abri. Une idée me vint: elle n'était pas belle. Je désirai que ce que redoutait mon père se produisît, qu'il y eût un esclandre à propos de la maison Colivaut, que l'on se fâchât et que nous disparussions d'ici à jamais. Cela, oui, certes, plutôt que d'être un niais aux yeux de Marguerite Charmaison!

Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison et, plus haut, un bout de nœud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle fût si différente, que lui était-il arrivé?

Puis je pensai que si rien de grave n'éclatait avant quatre heures, j'étais perdu, car à l'heure du raisiné il me faudrait, coûte que coûte, me faire reconnaître de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces grandes tristesses qu'on ne ressent plus, après ces enfantillages, qu'à l'âge d'homme, lorsque la seconde timidité, celle de l'amour, vous stupéfie. Et, dans ma détresse, mes yeux étaient attirés par le mesquin spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit à petit se mouillait! De telles misères se mêlent souvent aux préoccupations les plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc à vignettes. Ces vignettes étaient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de blé jaune entremêlées à des faucilles violacées. Au travers du tissu, se discernaient le bord brodé de la chemise et la peau nue formant vallée au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appelé mon attention stupide vers le dessous du gros bras matelassé insuffisamment. Au-dessous du matelas, une source s'épandait parmi les faucilles et les gerbes de blé, et je considérais d'un œil de poule le progrès lent, mais perpétuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.

Tout à coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole des cinq petites Capdevielle. Elles se tenaient par la main et glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les sièges, semant le bruit et la terreur. M. Plancoulaine était indulgent à ces sautes de jeunesse et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement était plus fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe; elle m'emporta comme un fétu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur les pieds de dames qui disaient nous trouver charmants; je manifestais une grande allégresse de me sentir arracher les bras; j'ouvrais la bouche, et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison!

Mes relations avec Marguerite Charmaison étaient brisées! Ou bien elle était devenue trop sérieuse et trop belle pour se souvenir de moi; ou bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu ouvrir la bouche en imbécile au milieu d'une farandole de gamines.

J'allai tomber sur les genoux de ma grand'mère, où j'espérais enfouir ma confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que petite-maman, inspirée par le charivari, s'asseyait au piano et entamait une bacchanale d'Offenbach d'un rythme infernal, qui relevait les petites Capdevielle et dix autres enfants; ceux-ci m'enlevaient de nouveau, et voilà la farandole relancée à travers les groupes. J'y perdais la tête, quand soudain nous nous arrêtons comme si la foudre eût frappé l'un de nous. Petite-maman a suspendu son jeu. Tous les visages sont interdits. Et j'aperçois M. Plancoulaine debout, plus rouge qu'après son déjeuner, frappant du pied le sol et répétant d'un ton de tonnerre:

—Nom d'une boutique!… On ne s'entend plus ici!

Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il était quinteux, autoritaire et terrible, mais la jeunesse le métamorphosait en agneau.

Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.

Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de l'avoir interrompue. Tous les enfants se réfugiaient dans le giron de leurs parents. Un grand silence suivit.

C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout le monde. Les plus déterminés de ces messieurs n'étaient que roquets auprès de ce tyran de village.

Aussitôt, telle une sœur de charité après le combat, madame Plancoulaine vint droit à nous, nous cajola, mon père, sa femme, mes grands-parents et moi; nous dit que l'heure du goûter approchait, et qu'en raison de la chaleur elle avait fait préparer aujourd'hui des citronnades. Elle s'ingéniait à pallier les vivacités de son mari, et elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger presque impunément.

Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas à tous, avec candeur ou malignité d'hôtesse: «Ce sont ceux-là que le trait a frappés?»

X

Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que «ces petits messieurs étaient servis». Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la compagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tête du cortège pour passer à la salle à manger. Je boudais, j'avais envie de pleurer: je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon père pour donner le bras à une petite Capdevielle. Mon père lui-même attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrît le bras à sa femme; et il était de toute évidence que ces messieurs la délaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du maître, qui fermait seul la marche, à cause de sa jambe goutteuse. Mon père se disposait à conduire lui-même sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et maladroit, qui était demeuré seul en un coin, se présenta et nous sauva.

Nous atteignions l'entrée du petit salon. Des pas sur le perron, des voix hésitantes et le frottis soigneux et prolongé de semelles sur le paillasson décelèrent une visite inaccoutumée. On distinguait, au travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournèrent la tête; des couples, intrigués, s'arrêtèrent. Une main s'introduisit, saisit le cordon du store, tira: il se forma un boudin vert qui grossit en s'élevant rapidement, et nous vîmes, en plein soleil, le domestique Pierre; derrière lui, M. Courtois et ses fils.

Ils s'inclinaient avec déférence, avec embarras, devant notre cortège passant, en gens qui viennent une fois par an et que l'apparat gênerait moins que la familiarité même des coutumes de la maison.

Un ton de voix, un mot les métamorphosa d'intrus en héros de la fête. M. Plancoulaine jeta par-dessus nos têtes l'accueil chaleureux:

—Ah!… Courtois!

Rien de plus. Tous sentirent à quel point Courtois était le bienvenu.

Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et étouffa les jumeaux sous les baisers. On leur avait commandé d'être aimables: ils rendaient les baisers à qui mieux mieux, en mordant à même les joues velues de la dame.

L'un d'eux m'aperçut; il pinça la manche de son frère. Dès lors, entre les groupes, je rencontrai constamment leur regard.

Ils avaient déjà mangé leur tartine de raisiné quand j'obtins la mienne, après toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle eût cinquante ans sonnés. Encore madame Gentil, la femme du receveur de l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard à dessins blancs, essuya-t-elle mon raisiné presque aussitôt qu'il me fut servi. La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied d'homme de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en disant:

—Petit imbécile!

Au même moment les jumeaux se faufilaient en pouffant: ils avaient dirigé sur ma tartine un fort projectile, mais visé juste.

Madame Plancoulaine vola au secours de madame Gentil. Elle avait plongé la corne d'une serviette dans la carafe, et elle débarbouillait la grosse hanche comme une figure de jeune morveux. Ma grand'mère arriva et se confondit en excuses près de madame Gentil, qui lui dit:

—Ce n'est rien du tout, madame; surtout, ne grondez pas ce cher mignon.

Mon père allait se mêler de l'affaire. Je le voyais volontiers s'approcher; je voulais lui dire: «Mon pauvre papa, nous sommes malheureux tous les deux.»

Il n'était plus qu'à trois pas de moi, lorsqu'il vira sur les talons. De l'autre bout de la pièce, M. Plancoulaine l'avait appelé:

—Nadaud!

Sur les dressoirs, les verreries avaient frémi.

Contre la grande fenêtre, on voyait là-bas M. Plancoulaine, son neveu Moche et Courtois. L'organe tonitruant avait encore une fois dominé le concert des bavardages; on l'entendit, durant l'instant de silence, avant que mon père eût eu le temps d'obtempérer à l'ordre; et cela fut dit haut et de loin, à dessein, afin que nul n'en ignorât:

—Nadaud!… J'aurais un service à vous demander: il s'agirait de faire transporter mes papiers de votre étude en l'étude de Maître Courtois: cela pourrait être exécuté sans délai?

—Demain, à la première heure, dit mon père; permettez que j'aille m'y préparer sur-le-champ…

Il s'inclina, fit signe à sa femme de le suivre; grand'mère entraîna son mari, et nous sortîmes. Madame Plancoulaine fut sur nos traces:

—Comment! vous vous retirez si vite! Allons! allons! qu'est-ce qu'il y a? Un malentendu, j'en suis sûre…

Mon père salua sans mot dire. Grand'mère, qui était une vieille amie de madame Plancoulaine, soupirait, sans oser prononcer une parole imprudente.

Mon père passa un doigt dans son faux col, et j'entendis le petit bouton de nacre qui se brisait: un des morceaux tomba sur le perron.

Il avait de la peine à respirer. A cinquante pas, il se retourna. Il avait espéré que son ami Clérambourg le suivrait.

XI

Mon père prétendait, quand nous rentrâmes en ville, que l'on nous regardait d'étrange façon.

—C'est ton col qui bâille, lui dit sa femme.

Il réappliquait de la main les pointes de son col, puis il essayait de les contenir sous le menton, en baissant la tête.

—Ne baissez donc pas la tête, lui dit sa belle-mère; on ne manquerait pas de dire que vous avez l'air d'un chien qu'on a fouetté.

Il était assez vraisemblable que le bruit de notre mésaventure nous avait précédés, Courtois ayant dû faire grand bruit de sa convocation chez les Plancoulaine. Et nous sentions déjà, dirigé contre nous, ce venin des foules qui perle aux dents des hommes assemblés, friands de blessures fraîches: instinct des basses-cours, qui précipite les animaux, bec en avant, sur celui qui s'est laissé arracher trois plumes.

Mon grand-père soutenait que l'incident était sans importance et que tout s'arrangerait pour le mieux.

Le soir tombait; les paysans avaient regagné la campagne. La place et le carrefour étaient libres. De loin nous apercevions l'orme, le marronnier et le clocheton de la maison Colivaut, au-dessus de la balustrade et des grandes portes à pattes de biche; cela formait un joli décor d'aspect ancien qui fermait la rue montante, comme une toile de fond.

—Baste! dit grand-père, quand vous serez le maître là dedans, vous leur ferez la nique à tous!…

Il y avait quelque vérité dans ces paroles, car celui qui réussit dans son entreprise est toujours fort. Le malheur présent de mon père était d'avoir accompli un acte audacieux vis-à-vis d'un compétiteur puissant, mais plus encore un acte inachevé et stérile tant que vivrait madame Colivaut.

Sa taille se redressa; il enfonça un pouce sous l'aisselle du gilet; il envoya au diable son faux col. Il caressait du regard les balustres, le clocheton et les ombrages; ses pas étaient plus légers; l'air soulevait les basques de sa jaquette; il se laissait porter vers sa maison.

Au carrefour, il fallait se priver de cette vue, car nous tournions à droite. Il hésita, voulut parler, se retint, tourna avec nous. Cependant, après quelques pas:

—Il serait peut-être convenable, dit-il, d'aller prendre des nouvelles de cette pauvre madame Colivaut.

Le grand-père, la grand'mère et la petite-maman se regardèrent, puis évitèrent de se regarder. Un air de secrète complicité les unit; un même vent les poussa à s'enquérir de la santé de madame Colivaut.

Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon père sonna à la porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut. En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire à côté de celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus méchant homme de Beaumont.

Le spectacle, c'était nous: mon père, que la ville savait acquéreur de la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles de la moribonde.

Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.

L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.

Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame était même, pour le moment, dans le jardin du haut.

—Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!… à la bonne heure!… ah! ah! dans le jardin du haut!

Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries, les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon, çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.

Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main. Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous, toute coquette.

Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir, et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.

Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie et le rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que le soleil était couché. Elle rit de bien bon cœur.

Elle redescendit avec nous au parterre. Madame Robert portait les noisettes dans un pli de sa jupe relevée; ce fut mon père qui soutint madame Colivaut sur l'escalier des mirabelles. Lorsqu'elle posa le pied sur la marche branlante qui rendait un bruit sourd, elle fit:

—On dirait qu'on met le pied sur une dalle funéraire.

On croyait madame Colivaut traversée d'une pensée funèbre; mais elle ajouta:

—C'est le tombeau de mes illusions!

Et elle se remit à rire comme une fillette. Elle était tout à fait de bonne humeur. Elle nous mena jusqu'à la terrasse dominant la ville, sous l'orme et le marronnier. Sa manie n'était-elle pas de jeter bas ces arbres fameux! Elle y pensait aussitôt que la santé lui était rendue.

—Ils gênent les voisins, disait-elle; madame Auxenfants et monsieur Fesquet ne cessent de se plaindre de l'humidité et des moustiques que leur vaut ce feuillage épais… Mais ce n'est pas cela: j'ai l'intention de construire ici un pavillon.

—Construire un pavillon! s'écria mon père.

—Oui, dit-elle; quand ce ne serait que pour embêter madame Auxenfants et monsieur Fesquet, en ayant l'œil sur eux!…

C'était de cela qu'elle avait envie, et non d'abattre ses arbres.

Elle avait fait ses plans; elle les montra à ma famille.

Mon père tremblait qu'elle ne les fît exécuter. Pour peu qu'elle eût quinze jours de bons, elle en était capable. La chute des arbres, surtout, était la perte de la propriété. Mais, dans le contrat passé avec la vieille dame, la valeur du terrain était seule entrée en ligne de compte. Comment s'opposer à la profanation d'accessoires de pur agrément?

J'étais demeuré au bord de la balustrade, pendant qu'on examinait les plans du «pavillon».

Dans la lumière de perle d'une belle journée mourante, la grande rue sinueuse, égayée de hauts pignons, serrée à la taille par d'anciennes bicoques à encorbellement où se balançaient encore des enseignes, dévalait sans se presser vers l'église. De rares passants troublaient la paix du soir. Je vis remonter jusqu'au carrefour le break de la famille Capdevielle, les Gantois, madame Gentil, pour moi d'humiliante mémoire, et le docteur Troufleau.

Au café, sur la place, assis sur un banc, comme chez eux, et fumant la pipe, les conseillers municipaux de Beaumont, fidèles à cette assemblée du soir, prenaient l'absinthe: c'étaient Chaigneau le bourrelier, Tiffeneau le confiseur, Goulard dit La Chique et surnommé encore Cincinnatus, M. Phébus, Soupe, marchand de vin, et le maire, savetier, Ferraingailleur. Ils causaient haut; ils discutaient des destinées de la France. En face d'eux, sereine, verdâtre, la statue de bronze du poète les regardait sans fatigue et sans ironie, comme un étranger descendu dans la ville.

Au pied de la statue, des chiens flairaient de petits tas d'ordures, restes du marché aux volailles; pareil à une balle de caoutchouc, un chat traversa la rue, poursuivi par un fox à la queue coupée. Puis, de la maison d'Hiver le pêcheur, sortirent, au milieu d'éclats de rire, les demoiselles Tiffeneau, deux jeunes filles brunes, et mademoiselle Bouquet, leur amie, blonde, qui était très belle. Elles se donnèrent le bras et montèrent doucement vers la terrasse en chantonnant un air de romance. Elles passèrent sous mes yeux et tournèrent, suivant la rue qui, après les jardins Colivaut, menait à la campagne.

Je n'étais pas en âge d'avoir de grandes pensées, mais ces calmes heures des soirs d'été, quand la comédie du jour s'est jouée, m'ont de tout temps paru d'un prix inestimable.

DEUXIÈME PARTIE

I

A la campagne, l'écho de la rupture avec les Plancoulaine nous fut apporté par les fermiers, par le boucher, par le facteur. De leurs propos amphigouriques on pouvait retenir que le pays faisait grand bruit de cette affaire et que, dans la première semaine du moins, beaucoup de personnes nous étaient favorables. «Voyons! N'a-t-on pas le droit de se loger où l'on veut?… Ah bien! s'il fallait écouter les rodomontades d'un vieux grognon!… Maître Nadaud avait joliment bien fait de ne pas se laisser intimider par les Plancoulaine!… On dira qu'un homme qui veut une maison à son goût a toujours la ressource de construire; mais un notaire ne peut habiter loin du centre de la ville; or, au cœur de Beaumont, pas un mètre carré n'était vacant, hormis la maison Colivaut.»

Les Plancoulaine et leur clientèle n'avaient pas eu le temps de parler. Lorsqu'ils parlèrent, l'opinion vira. Alors les fermiers, le boucher, le facteur n'osèrent plus rien dire devant nous.

Les choses durent prendre une fort mauvaise tournure, car mon père, lorsqu'il venait à Courance, paraissait accablé; et le dimanche, après la messe de Beaumont, grand'mère, signalant l'attitude des gens à notre égard, disait: «Oh! j'ai déjà vu ces yeux-là quand mon mari faisait de mauvaises affaires!…»

Elle fut sensible à l'infortune de son gendre, quoiqu'elle l'eût prévue et qu'elle ne cessât de faire valoir ses pronostics. Il fallut qu'elle fût par lui bien attendrie, un jour, pour lui dire, d'elle-même, parce qu'il avait témoigné le désir de m'avoir près de lui comme consolation:

—Prenez-le.

Il avait maintenant une pièce où me loger, la meilleure de la maison, le salon:

—Nous n'y recevons plus personne!… avait-il dit.

Il me fit monter dans son cabriolet. Ma grand'mère pleurait. Mon grand-père, toujours plein d'à-propos, déclama:

Laissez les roses au rosier,

Laissez les enfants à leur… père!

En arrivant à Beaumont, nous trouvâmes la petite-maman allongée sur le canapé et jouant à lancer sa mule mordorée, du bout du pied, sur une étagère. Elle avait des loisirs démesurés depuis qu'elle n'allait plus chez les Plancoulaine; l'ennui l'alanguissait, et elle s'improvisait des divertissements de fillette. Elle vint à nous en sautant sur son bas à jour. Mon père courut à la mule, sans sourire, et il rechaussa le pied rapidement.

Mon père avait un goût poussé à la manie: c'était celui de l'ordre.