RENÉ BOYLESVE
LES
BAINS
DE
BADE
A PARIS
ÉDITIONS GEORGES CRÈS & Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
1921
LES BAINS DE BADE
Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
LES
BAINS DE BADE
PETIT ROMAN D'AVENTURES GALANTES ET MORALES PAR
RENÉ BOYLESVE
ILLUSTRATIONS PAR
GEORGE BARBIER
RENÉ BOYLESVE
LES
BAINS DE BADE
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE
MCMXXI
Toutes ces illustrations de Georges Barbier ont été gravées sur bois par GEORGES AUBERT.
AVERTISSEMENT AU LECTEUR
Voici un petit conte moral et romanesque qui ne saurait manquer de trouver, pour le moins, de l'indulgence près de tous ceux qui ont du goût pour l'aimable homme que fut Pogge. Ce bon Florentin écrivit des Facéties d'un tour d'esprit assaisonné qui scandalisa bien des âmes «foibles», et encourut les foudres du Concile de Trente; il servit huit papes; mena la vie la plus dissolue; se maria finalement; eut vingt enfants; et sa statue fait aujourd'hui partie du groupe des douze Apôtres au Dôme de Florence. Tout cela n'est pas du premier venu. Mais je souhaite qu'on ait lu de Pogge la relation très courte et délicieuse d'une saison qu'il fit aux eaux de Bade, en Thuringe, à l'issue du Concile de Constance.
Ce récit, sous forme de lettre adressée à Niccolo Niccoli, riche bourgeois de Florence, a été traduit de la façon la plus élégante et publié il y a une vingtaine d'années par M. Antony Méray, sous le titre: Les Bains de Bade au XVe siècle. Pogge, alors secrétaire apostolique et rédacteur des brefs, y raconte ingénument la surprise qu'il eut, au sortir d'une vie rude et agitée—au plus beau temps du schisme,—à trouver, dans cette petite ville, des mœurs si singulières par l'aisance et la bonhomie, qu'il se dut croire transporté au sein de la belle simplicité antique qu'il admirait.
Il paraît que les baigneurs y étaient surtout des gens pleins de santé «en quête de sensations d'amour et de voluptueuses impressions: les amants, les galants, les femmes sensuelles, les stériles…». «Ces gens-là, dit Pogge, n'ont assurément jamais étudié les hautes fantaisies d'Héliogabale: la nature seule les a instruits, si bien instruits qu'ils sont passés maîtres en sciences amoureuses.» Il croit revoir les Jeux floraux de Rome aux bains publics où toutes les femmes sont nues. Mais rien n'est plus divertissant que les bains particuliers où «les sexes sont séparés par des cloisons criblées de petits trous et fenêtres par où l'on passe des rafraîchissements, l'on cause et se caresse de la main selon une habitude favorite… C'est un spectacle bien provoquant, ajoute-t-il, de voir des jeunes vierges, dans toute la maturité de leur jeunesse, montrer leurs formes splendides sous le costume des déesses… Quand elles dansent ainsi, avec leurs légères draperies de lin voltigeant en arrière ou flottant sur l'eau… on leur jette des pièces d'argent et aussi des couronnes de fleurs dont elles ornent leurs jolies têtes en nageant.»
Quelques personnes se laissaient étonner que le témoin galant de passe-temps si gracieux n'en eût point gardé d'autre impression que celle qui est notée dans la lettre trop brève à Niccolo Niccoli. Elles aimaient à supposer que Pogge, calmé par les années et les hautes fonctions de Prieur des Arts et des bonnes mœurs, en sa cité, eût dû éprouver la tentation de revenir sur cette saison charmante; et elles l'imaginaient volontiers piquant quelques fleurs de sagesse parmi le frais feuillage de ces souvenirs badois. Je n'ose me flatter d'être en mesure de rassurer ces bonnes âmes. Une chose manque au plaisir que j'ai d'offrir au public cet opuscule: c'est de n'en pouvoir garantir l'authenticité rigoureuse. Je n'ai trouvé ni manuscrit original ni texte en latin, qui fût la langue de Pogge. J'ai mis la main, en fouillant une bibliothèque de Bourgogne, sur un cahier. Je le donne avec le titre et l'attribution qu'il porte.
Est-ce la traduction d'un texte égaré de Pogge et dont la lettre publiée par M. Antony Méray ne serait qu'un fragment ou qu'un premier jet? N'est-ce que la fantaisie d'un lettré provincial bien informé de la vie badoise et du caractère même de notre bonhomme Florentin? Est-ce une satire des mœurs ou bien des personnalités? N'est-ce qu'un exercice oratoire de quelque membre du parlement de Dijon? Ce monsieur Gerson, le grand Gerson, sans doute, qui assista effectivement au Concile de Constance, devenu ici si énigmatique, si souple, si habile; ce Frère Jérôme, sous qui se voile probablement Jérôme de Prague, rêveur généreux, quasi cynique, berné et brûlé vif; Jean XXIII, corsaire, pape et enfin postillon, comme l'histoire nous l'apprend; Lorenzo Valla; l'hôtelier du Guet-Apens; les trois belles amies; la voluptueuse Lola Corazon y las Pequeñecès; enfin la petite menteuse Véronique, sont-ce les personnages ordinaires d'une banale aventure? sont-ce des états d'esprit? Et la Vérité dont il est si fort question ici, qu'on loue, qu'on raille, qu'on bafoue et qu'on semble condamner finalement, que convient-il d'entendre par là? une chimère particulière au temps où l'auteur vivait, ou la chimère que tous les temps poursuivent? Je ne sais rien de tout ceci. Et, d'ailleurs, un récit vaut par son agrément.
R. B.
Paris 1896.
L'ARRIVÉE A BADE
Mon cher Niccolo,
Le monde étant sens dessus dessous, et les personnes de Nos Saints Pères les Papes aussi embrouillées entre elles que celles de l'Auguste Trinité, je quittai à la sourdine la secrétairerie de Sa Sainteté Jean XXIII, qui était provisoirement notre pontife, et m'échappai du Concile de Constance pour aller prendre les eaux de Bade.
—C'est, m'avait-on averti, une petite ville aimable et de mœurs polies. On dit que la Vérité y a son royaume.
—J'y serai fort dépaysé, toutefois le changement n'est pas pour me détourner.
Bade est situé au pied d'un amphithéâtre de montagnes, et sur le bord d'une rivière assez large et torrentueuse. On y a construit un charmant village pour le service des baigneurs qui y sont en grande abondance. Ils y trouvent des hôtelleries, des divertissements et des promenades, ainsi que toutes sortes d'autres commodités. Pour moi, j'y vis tant de sujets d'édification que je te les rapporterai fidèlement.
J'avais tout juste mis les pieds dans cet endroit, qu'un certain air des visages acheva de m'enlever tout scrupule touchant ma façon de quitter le saint Concile. Et, ayant le goût de la morale, je me permis cette réflexion: «Bien que j'aie lâché son vicaire, je serai plus près de Notre Seigneur ici, parmi des figures honnêtes.» Dans l'instant même, j'aperçus celle d'une demoiselle de la meilleure tournure, qui me plut extrêmement, et, par malheur, ne fit pas dehors trois enjambées, qu'elle était déjà rentrée dans une maison de bonne apparence.
—De quoi, demandai-je aussitôt à l'homme qui portait ma sacoche, cette belle personne est-elle donc vêtue?
—Monsieur, c'est d'une petite chemise de lin que prennent les dames pour aller se baigner.
—Ah! fis-je, j'aurais cru que c'était de l'étole de monsieur l'évêque, qui fait le tour du col sur deux doigts de large, pour s'étaler en tout aux environs du nombril, de la largeur de la main. Croyez-vous que j'aie l'occasion de revoir cette demoiselle?…
Mais je n'eus pas le temps de recevoir la réponse, à cause de l'occupation que me causa l'arrivée de trois autres personnes d'une non moins grande beauté. Elles s'avançaient à notre rencontre et se tenaient par la main.
—Par Bacchus! m'écriai-je aussitôt, je saurai le nom de ces dames et leur serai présenté auparavant que je revoie la figure d'un Souverain Pontife!
Sachez, en effet, mon cher Niccolo, que, de ces dames, deux étaient blondes à la manière de Vénus, souples comme les Naïades de la Mer, et aussi pures en leur contexture générale que le Dôme de Sainte-Marie-de-la-Fleur. La troisième les égalait assurément, et elle avait une chevelure brune et copieuse. Quant à leurs ajustements, j'aurai fait assez pour la place qu'ils tenaient en n'en parlant point.
—Ce sont des dames, me fut-il dit, qui passent ici l'été, et qui sont unies par le plaisir qu'elles y prennent, quoique venues de points bien différents. Celle-ci est madame la Présidente de la Tourmeulière qui est de Dijon, en Bourgogne; et celle-là qui habite la puissante cité de Nuremberg, est madame la Margrave de Bubinthal; quant à votre brune déesse, qui ne connaît la signora Bianca Capella?
—Eh quoi! m'écriai-je, transporté, la personne admirable qui s'avance ici entre mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal, est la signora Bianca Capella dont je me flatte d'être le cousin, et après qui, hélas! mes sens mal disciplinés ont soupiré maintes fois! Et je ne l'eusse pas reconnue à moi seul, à cause d'une différence de costume, notable, à la vérité! Ah! misère que nos sens, mon bon ami, qui, étant esclaves, sont inhabiles à reconnaître ou à deviner intuitivement les faces diverses de leur tyran!
J'achevai ces mots dans les bras mêmes de la signora Bianca Capella qui, me remettant plus aisément que je n'avais fait pour elle, me sauta au cou, m'appela son bien-aimé parent, son mignon cousin, me troubla par ses enlacements au delà de ce que je puis dire; enfin ne me fit grâce que pour me rejeter contre les poitrines de mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal qui me manifestèrent, par les plus douces chatteries, la satisfaction qu'elles avaient, dirent-elles, de toucher, une fois, un bel esprit Florentin.
Bien leur prit d'être si fortement convaincues que je fusse de cette qualité, car j'avoue que je ne leur en donnai point de sitôt les marques. Je me tirai avec beaucoup de gaucherie du cercle trop charmant de mes trois Grâces; les oreilles me tintaient; le sang m'affluait au front; je bégayai dans plusieurs langues; enfin qu'eussiez-vous fait à ma place?
Ces dames ne parurent point prendre garde à ma confusion:
—Nous allons au bain, dirent-elles, avec une grande simplicité; venez-y avec nous: on y a de la compagnie, des desserts et de la musique, et il ne manquera pas à votre arrivée d'y être fêtée convenablement. Vous n'y vîntes jamais? Ah! que faisiez-vous?
—Quoi? mesdames, prendrions-nous ce bain côte à côte?
—En doutez-vous, naïf étranger? me dit familièrement mon admirable parente en pivotant sur un pied, autrement dit en faisant la pirouette, ce qui m'offrit le spectacle de sa beauté en toutes les entournures.
Sur ce, voici mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal qui partent d'un bel éclat de rire, sans que j'en voie distinctement la cause; la signora Bianca Capella fait chorus, et toutes les trois s'éloignent en courant, sur le sable fin. Je regarde se rapetisser par la distance leur adorable groupe; j'essaie de retenir le parfum que leur souffle a répandu; je les vois de loin se retourner et me faire de jolis signes de la tête: «Venez donc, venez donc!»
Niccolo, je vous confesserai que l'approche du plaisir me combla souvent de confusion. Mais les grandes surprises peuvent aussi bien vous retirer le sang d'un homme tout à coup. Je cherchai mon petit bagage contenant le texte de la Cyropédie de messire Xénophon et quelque rechange un peu décent afin de me reposer dessus. Car, pour la première fois de ma vie, je me sentais défaillir. Il avait disparu ainsi que l'homme qui le portait. «Je suis volé, me dis-je, et tout ici n'est point encore mené à la perfection.» L'indignation me ranima. J'avisai la première hôtellerie afin de mettre un peu d'ordre dans mes pensées et dans ce qui me restait de vêtements, aussi pour y rédiger ma plainte à monsieur le lieutenant de la police. Dès le pas de la porte de cette hôtellerie, ornée d'une superbe enseigne bien découpée dans le fer: Au Guet-Apens, et dont la naïveté me plut, je reconnus mon homme en train de négocier avec l'hôtelier le contenu de ma sacoche.
—Vous êtes un drôle! prononçai-je en manière de préambule, et lui posant le poing sur le gosier.
Il s'excusa avec force révérences de ne pas entendre ma subtilité.
—Quoi! faquin; vous profitez de ce que je suis en la compagnie des dames pour me dérober ce paquet qui contient toute ma garde-robe, et je vous prends sur le fait d'en débattre le prix contre cet autre, dis-je en montrant l'hôtelier, dont le visage a plusieurs traits communs avec celui d'un brigand que je vis pendre récemment!…
—Monsieur, interrompit l'hôtelier, a le sang prompt des peuples qui voient le soleil d'un peu plus près que ne font les Badois, gens adoucis et réservés. Il est visible que monsieur a eu la malchance de vivre sous les gouvernements et d'ignorer l'enseignement de Frère Jérôme…
—Tudieu! je me flatte de n'être pas né chez les voleurs, et du diable si j'entendis parler de votre Frère Jérôme!
—C'est, monsieur, bien dommage! Il nous apprend la Vérité, d'après quoi il n'y a que des hommes libres et je le serais de garder ce paquet que je tiens à la main, s'il ne me plaisait davantage de le remettre à monsieur, vu sa nouveauté dans la ville et son ignorance des mœurs. Portez, ajouta-t-il, en s'adressant à mon voleur, cet objet dans la chambre qui touche monsieur Gerson d'un côté et de l'autre monseigneur l'Électeur de Bavière…
Les noms de monseigneur l'Électeur de Bavière et de monsieur le chancelier de l'Université de Paris m'induisirent en la pensée que j'avais la berlue de ne me point croire dans le lieu le plus honorable du monde, et, tenant toutefois à porter moi-même ma sacoche, ce fut ainsi que je logeai au Guet-Apens.
L'HOTELLERIE DU «GUET-APENS»
L'air de Bade est tempéré, et la vertu des eaux n'y a point cette violence qui vous contraindrait d'en mesurer l'usage; ce qui fait que l'on y passe presque tout le temps au bain. Vous ne vous étonnez déjà plus que l'on y coudoie à chaque instant des gens vêtus de la façon que j'ai décrite précédemment. Ajoutez que la mésaventure qui m'arriva pour le seul fait d'avoir confié ma sacoche à un porteur, pour peu qu'elle soit le signe de la probité locale, vous incline à concevoir avec indulgence que tout le monde aille ici à peu près nu.
Mais cette coutume a un autre fondement, et c'est qu'elle est symbolique, et donne à entendre que chacun ici s'accorde la faveur, ou se donne la peine,—c'est selon le tempérament—de n'apparaître qu'au naturel. Je ne sais si je me fais saisir comme il faut, et si l'esprit n'a pas besoin de quelque préparation métaphysique pour concevoir qu'un homme puisse se montrer au naturel. Ha! c'est par la raison que notre corruption est profonde!
Vous voilà donc prévenu, mon cher Niccolo. Ne levez pas les bras; ne criez pas au miracle quand vous m'entendrez rapporter quelque propos badois. Le récit de ma première journée a dû vous préparer suffisamment. Pour moi, dès le soir de ce jour, et dès l'instant que je fermai l'œil à l'hôtellerie du Guet-Apens, et soigneusement bordé par mon voleur, entre monseigneur l'Électeur de Bavière et monsieur Gerson, chancelier de l'Université de Paris, j'étais formé à ne me plus laisser ébahir par ce que je pourrais apercevoir de plus étrange. Je rentrerai donc, sans plus de précautions oratoires, dans le vif de l'emploi quotidien de ma saison.
Je brûlais de revoir la signora Bianca Capella, et aussi mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal, sans oublier toutefois la petite demoiselle que j'avais crue couverte, pour tout vêtement, de l'étole de monsieur l'évêque. Il n'y a pas d'impossibilité, pensai-je dès le matin, que ces dames ne soient logées à l'hôtellerie du Guet-Apens, ainsi que plusieurs personnages notables. Cependant j'hésitais à m'en informer par un reste de méfiance contre mon hôtelier et ses valets. Ces gens-là, me dis-je, m'affirmeront tout aussi bien que ces dames sont de l'autre côté de la cloison, pour me faire demeurer ici, car ils sont menteurs en même temps que voleurs. C'était bien mal raisonner.
—On appelle menteurs, me fit observer l'hôtelier du Guet-Apens, les malheureux des pays barbares, à qui la société impose de se faufiler constamment entre mille obstacles ennemis, pour atteindre tel but qui ne peut leur être indifférent. Ils essayent de tourner ces obstacles par la ruse, n'ayant point la faculté de les attaquer de front, ce à quoi ne manquent pas les Badois. Si je venais à croire, pour prendre un exemple frappant, que monsieur fût mieux pour mes intérêts, dans le lit de la rivière qui coule au bas de la fenêtre, plutôt qu'en celui-ci que j'ai gonflé du duvet de mes oies, je ne viendrais même pas dire à monsieur que le feu est en bas et qu'il est prudent de descendre par le bord de l'eau; je prendrais monsieur par la peau du col et je le laisserais rejoindre l'écume des flots par la vertu de son poids spécifique. Personne ne s'aviserait d'y retrouver à redire…
—Tout beau! mon cher hôte, interrompis-je avec vivacité; je me pique d'une pointe de culture, quoique né barbare, et la droiture de votre caractère ne va pas sans me conquérir. Topez-là! s'il vous plaît, et buvons ensemble quelque lippée de vin du Rhin!… Aussi bien je dispose de quelque crédit près de Sa Sainteté Jean XXIII, et si par hasard…
—J'ai beaucoup connu Sa Sainteté durant qu'Elle exerçait encore le métier de forban sur la mer Méditerranée; j'ose me flatter de l'avoir tenue sous mes ordres, ainsi que je le rapportais à ce pauvre monsieur Gerson qui n'a pas encore été introduit auprès d'Elle: et je boirai à sa santé!
Je ne retins plus mon admiration pour un homme qui avait eu le pas sur le Pape issu du Concile de Pise, et bien que ce fût sur le pont d'un navire corsaire; et je me tins honoré de demeurer à l'hôtellerie du Guet-Apens. Même, il arriva que, dans le courant d'une conversation animée et courtoise, je me hasardai à sourire de la singularité de cette enseigne:
—Mais, dit mon hôte, c'est tout uniment négliger l'ironie par quoi vous intitulez par exemple à la Probité, à la Confiance ou à la Grâce de Dieu, vos auberges où l'on est cependant trompé et mis à sac. S'il arrive à monsieur de quitter le Guet-Apens, sans sou ni maille, nous n'en pourrons pas moins, monsieur et moi, nous embrasser sur le pas de la porte ainsi que font deux amis qui ont mené un contrat à bonne fin!
—Comment se portent, s'il vous plaît, monseigneur l'Électeur de Bavière et monsieur Gerson? demandai-je avec un souci que j'avais mal à dissimuler, touchant la chère de la maison.
—Monsieur ne manquera pas de les voir au bain, ils sont en bon état et leur séjour leur est profitable. Monseigneur l'Électeur de Bavière y prend de l'embonpoint, à ce que chacun dit, et s'il est possible, et monsieur Gerson y oublie les retards de son introduction.
Néanmoins, je sus que la signora Bianca Capella et ses jolies compagnes, sans loger à l'hôtellerie, y venaient prendre leur bain communément. Car il y a des bains dans chaque maison; on va de l'un à l'autre; on s'invite; on se rend dans le bain sa politesse.
Voici pour le bain de l'hôtellerie du Guet-Apens. Il faut vous figurer une salle d'aspect honorable, qui a environ vingt-cinq brasses de long sur une bonne douzaine de large, et dont tout le fond est rempli d'eau jusqu'à la hauteur d'un quart de taille pour le moins et d'une taille entière pour le plus; car le sol est accommodé en un double plan incliné qui fait le dos d'âne, et pour la plus grande satisfaction des baigneurs, ainsi que vous le verrez par la suite. On accède à cette salle par deux issues, l'une réservée aux dames et l'autre aux messieurs, et qui sont précisément vis-à-vis, comme si l'on voulait feindre une séparation entre les deux sexes, afin de leur donner plus de joie de se retrouver réunis.
Cependant j'ai cru tout d'abord que l'on ne verrait pas de dames. Il faut vous dire que, pénétrant dans l'eau par l'extrémité de la salle où il y a le plus de fond, on commence par apercevoir quelques nageurs plongeant, soufflant, s'ébrouant dans un tumulte qui vous étourdit. Vous ai-je averti que l'on était vêtu d'une toile de lin, en forme de carré, nouée simplement au col, et qui vire tantôt devant, tantôt derrière, selon le caprice des mouvements? A mesure que l'on avance dans l'eau on commence insensiblement à prendre pied jusqu'à ce que l'on arrive à une sorte de cloison de bois contre laquelle il y a constamment une rangée d'hommes de qui l'on ne voit que le dos, et qui paraissent fort occupés.
On le serait à moins, car cette cloison est percée d'une infinité de trous, les uns de la dimension d'un œil, les autres assez grands pour y passer la main et le bras, quelques-uns même pour y loger la tête tout entière, ce qui ne saurait manquer d'être l'occasion des plus plaisantes facéties. Vous soupçonnez que les dames sont de l'autre côté de cette cloison et de ces trous.
Je pense que je vous ai peint suffisamment notre petit appareil aquatique pour que vous ayez bien nette l'image de ces messieurs employés contre les planches à regarder les dames, à leur adresser des compliments ou à les caresser au passage, selon une mode qui est d'ici et que je juge excellente. Étant tout juste sur la crête du dos d'âne, ils ont de l'eau à peine jusqu'aux genoux, ce qui, dans l'occasion, me permit d'aviser aux environs et à trois pouces de la fesse gauche d'un personnage bien râblé, la marque d'un coup de bâton qui me fit souvenir d'une façon assez véhémente, d'une correction que j'administrai naguère dans une portion exactement correspondante de mon ami Lorenzo Valla, à l'occasion d'une perfidie par lui commise à l'endroit de mes travaux helléniques.
Il n'y eut point de hâte de voir les dames qui me détournât d'examiner cette marque. Et j'eusse vu à trois pouces de la fesse ici présente, mon propre sceau apposé que je n'eusse pas éprouvé davantage la certitude que c'était bien monseigneur Valla que je contemplais à l'envers.
Notre galantin avait précisément passé la tête dans un de ces trous de conversation, et le ciel eût croulé auparavant qu'il modifiât sa posture. Je lui baillai prestement un croc-en-jambe, et me hâtai de le soutenir dans mes bras de peur qu'il ne se démît le chef.
—Sans le secours de Pogge, prononçai-je insidieusement, c'en était fait de la chère tête du seigneur Valla!…
A peine avais-je dit mon nom, que j'ouïs retentir un double cri, celui du seigneur Valla, et un autre. Mais Valla se remettant, et une fois le col dégagé:
—Pogge! Pogge! s'écria-t-il, qui a dit que mon excellent ami Pogge fût ici?
Et nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre. Telle est la vertu de ces eaux. Pour ce que j'eusse pu voir par les trous, et pour la personne de qui était le cri, je ne me sens pas le courage de vous en parler aujourd'hui, tant mon émotion fut violente.
LOLA CORAZON Y LAS PEQUEÑECÈS
Ce cri était de ma maîtresse qui, ayant fui Constance à mon insu, goûtait ici de paisibles transports près de mon bon ami Lorenzo Valla.
—Adorable Lola Corazon y las Pequeñecès, dis-je à cette traîtresse Espagnole, quand j'eus passé la tête par le défaut de la cloison que Valla laissait vacant, oserai-je vous demander, non pas la raison, délicieuse enfant! mais le goût qui vous écarta du saint Concile et de moi-même?
Ce fut de la façon qu'une Sirène vous jetterait son cri, que cette créature de séduction me bailla réponse. Elle nageait avec une grâce accomplie, et le dôme de sa croupe voguait à la surface des eaux.
—A cause, dit-elle, que la sensualité est trop forte dans les réunions œcuméniques!…
Je me rengorgeai à ces mots qui sont flatteurs pour un secrétaire pontifical, et lorsqu'ils viennent d'une personne de qui l'on fut amoureux excessivement. Et je fis signe à Valla qu'il n'était pas de trop dans notre colloque et pouvait entendre à sa guise. Lola poursuivit:
—Il eût fallu plus de trois cents couvents d'Andalousie et un nombre triple de courtisanes Romaines, à seule fin que tous vos cardinaux, vos prélats, vos protonotaires et vos collègues, ô petit Pogge, en la secrétairerie et aux brefs, nous laissassent le souffle au moins une heure du jour; au lieu que…
—Lola! m'écriai-je, vous avez parlé de cardinaux, de protonotaires, et Dieu me damne! jusque de la secrétairerie devant qui je me targuai plusieurs fois de l'exclusif privilège de toucher des appas…
La belle Espagnole me couvrit la voix, d'un bel éclat de rire, et une sorte d'éblouissement de dépit empêcha que je fusse assuré d'ouïr que Valla l'imitait. Mais, ayant vu, par un des mouvements d'ondine qu'elle faisait, l'épaule nue et le teton de la traîtresse, je ne pus que lui dire:
—Petite Lola! je vous aimerai néanmoins!
Et elle vint, toute humide, se presser contre mes lèvres. Puis, hors de l'eau, suffisamment pour que fussent visibles tout en plein ses nobles hanches, elle dit qu'elle allait nous danser un pas, qu'elle exécuta en effet, tant bien que mal, à cause de l'eau qui lui rendait les jambes un peu lourdes. Lorenzo Valla et moi la regardions l'un et l'autre, avec admiration et attendrissement.
La vivacité de ces rencontres, mon cher Niccolo, m'avait retenu de faire attention au reste du public qui animait cette salle de bain. Ce ne fut qu'après la sérénité qui me vint d'avoir trouvé ma chère Lola Corazon y las Pequeñecès, que j'éparpillai ici et là mes regards à loisir.
On me croira quand je dirai qu'il n'y a à Bade que des femmes très bien faites, puisque aucune autre ne consentirait à se montrer sans plus d'artifice que l'on n'en admet ici. Il n'y a donc pas une de ces baigneuses qui ne soit aimable à voir, et qui, s'y exposant presque à toute heure, n'acquierre je ne sais quel agrément nouveau, en des gestes et des manières que l'on ne voit nulle part ailleurs.
Je fis promptement la connaissance de ces dames, grâce à l'entrain que mit Lola à me parer de qualités que ma modestie ignorait. On voyait que la chère enfant avait du bonheur à me retrouver, et que, si tout un Concile lui semblait pesant, le seul Valla n'était point son affaire. Toutes ces jolies personnes se mouvaient, caquetaient, chantaient, dansaient, se becquetaient, se lissaient les cheveux, se caressaient au passage les épaules et les flancs; faisaient mille grâces et gentillesses. Leur habit est le même que le nôtre, avec cette différence qu'il est plus fin et plus léger, en sorte que, n'étant retenu qu'à l'endroit du col, il est flottant sans cesse à la surface de l'eau; telle une fleur aquatique dont la tige plongeante serait le corps de Vénus. Elles firent cercle devant l'endroit où j'étais et me donnèrent un accueil favorable, bien qu'elles n'aperçussent que mon visage, et que j'eusse l'air assez malhabile et contraint, par mon trou de cloison, en tout pareil par l'inélégance au malandrin qu'on met au pilori. Mais je pris texte de cette coïncidence pittoresque pour les faire sourire au cours de mes compliments. Elles m'invitèrent au pique-nique que l'on allait donner; et je ne m'étais pas retiré de la cloison, qu'elles y venaient toutes appliquer leurs beaux yeux pour voir comme le nouveau venu était fait par ailleurs.
Enfin tout alla bien. Je m'aperçus alors que des galeries, placées à mi-hauteur des murs, se garnissaient, ici de musiciens, et là, d'un grand étalage de personnages de distinction. C'était pour la plupart de forts seigneurs allemands, replets et montés en couleur. En outre, j'y vis le comte de Warwick, trois évêques, quatre abbés et plusieurs autres nobles, chevaliers et clercs, docteurs en théologie et en décret, tous en grand appareil. Enfin, l'on me signala monseigneur l'Électeur de Bavière, qui a une bedaine de la contenance de quatre ou cinq outres, et monsieur Gerson qui, au contraire, est petit et malingreux, quoique fort disert et savant homme. Sans compter force autres que je ne saurais vous énumérer.
Il y avait, dans les groupes, un petit homme à nez de fouine qui se faufilait en sautillant et sur qui on se retournait avec des marques de gaieté, si bien que je ne doutai pas que ce ne fût un bouffon. Mais voilà qu'il mit ses mains en cornet sur sa bouche, et qu'il lança d'une maigre voix de fausset, libertine et gaillarde: «Lola! belle Lola, etc., etc…» criait-il, employant des termes que j'abrège à cause de leur impudicité. Je me dressai soudain et le rouge me monta au front. On me dit qui était le personnage; et je tairai son nom, car c'est celui d'un pape déposé, et il y en a tant que vous ne saurez démêler qui était celui qui s'enflammait sur des parties de Lola que je ne croyais connues que de Valla et de moi. Il est vrai que j'oublie le Concile!… Néanmoins je m'élançai vers cette galerie; empoignai ce bout d'homme; et, lui ayant fait sentir un toucher plus rude que celui qu'il implorait de Lola Corazon y las Pequeñecès, je le balançai un peu de temps au-dessus du bain des dames, et finalement l'y lâchai à la grande surprise et hilarité de tous.
Vous n'avez pas vu, mon cher Niccolo, de spectacle plus divertissant que celui de toutes ces personnes superbes, y compris Lola ma maîtresse, et celle de Valla… et du Concile… et du pape déposé, s'ensauvant telles les filles de Niobé, de ce paquet tout brodé et fourré de menu-vair, qui se débattait dans l'eau avec le dépit et la répugnance d'un chat.
Valla surtout était dans l'admiration de ce que j'avais fait; il me prit les mains; m'embrassa; prononça plusieurs fois le nom de Lola en l'honneur de qui j'avais jouté assez courtoisement.
—Pour moi, ajouta-t-il, je ne l'eusse point fait… Non que je nie que votre acte ait de la beauté; mais dans un milieu que la vertu des eaux adoucit, et où il est d'usage établi que l'on ne montre que son sentiment tout net, dégarni de vaine ornementation…
—Eh quoi! fis-je en tenant la main haute du côté de ce maraud, voulez-vous dire que je n'aie mouillé ce faux pape que pour le plaisir de la galerie et non pour l'amour de ma… de notre chère Lola Corazon y las Pequeñecès?
Je crus que j'allais réduire Lorenzo Valla à quelque chose de moins volumineux que mon pontife qui, sorti de l'eau, s'égouttait, piteux et ratatiné! Mais nous ouïmes à ce moment la douce voix des dames par les trous de la cloison.
—Holà! messieurs les deux amis! Venez donc de grâce! On va donner le pique-nique!
Nous entrâmes, Lorenzo Valla et moi, du côté des dames. Quelques seigneurs également priés nous imitèrent. On avait disposé sur l'eau de petites tables flottantes. Les galeries étaient bondées d'un monde élégant qui nous regardait avidement. Les musiciens préludaient de leurs cors et violons. Nous commencions de nous lutiner et de rire à nos tables mouvantes; et, faisant un retour bref sur ma mémoire, je me prenais à croire que je n'avais connu jamais de femmes aussi admirables et gracieuses, ni goûté de moment plus doux, quand nous vîmes émerger de l'onde, radieuses et leur petit carré de lin rejeté sur l'épaule, la signora Bianca Capella avec mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal.
LE PIQUE-NIQUE
A la vue de ces trois beautés, je crus pour la seconde fois de ma vie, mon cher Niccolo, que votre Pogge allait défaillir. Car on n'imagine point de groupement aussi efficace sur l'âme et sur tous les sens, que celui que forment la signora Bianca Capella avec mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal. Je vous ai dit ce qu'elles étaient quand je les rencontrai dans une des rues de Bade; eh bien! apprenez qu'elles me parurent plus admirables dans ce bain, dans le voisinage d'un grand nombre de personnes fort jolies et jusque même de Lola Corazon y las Pequeñecès.
Vous pourrez me suspecter de complaisance à l'endroit de ma belle cousine, pour qui personne à Florence n'ignore, hélas! ma passion constante et retenue. Mais pour ces deux nobles amies, vous ne sauriez douter de la peinture que j'en ferai, par ce qu'il serait au moins extraordinaire que l'on se pût enflammer jusqu'à l'aveuglement en faveur de trois ou quatre personnes à la fois. Et jugez s'il vous plaît de ma sincérité par l'hésitation que j'ai à seulement les dépeindre aussi touchantes que je les vois.
Il fut d'abord bien évident, au transport de notre cercle aquatique et aux applaudissements de la galerie, que tout le monde rendait à nos trois grâces les égards qui conviennent à des divinités. Mais comment vous rendre ma confusion dans l'instant même de ce premier tumulte, quand je vis ces majestés venir à moi, incontinent, les bras levés, et m'embrasser avec autant d'aisance et de ténacité qu'elles l'avaient fait dans la rue de Bade et dans la seule présence de mon voleur. Les événements s'étaient succédé avec une telle rapidité depuis vingt-quatre heures, que je n'avais guère eu le loisir de repenser comme il convenait au bon goût de cette triple étreinte. La signora Bianca Capella, en la renouvelant, m'en rendit le sens aussi clair qu'il l'est que son illustre mari est cocu, ou le sera, pensais-je, devant que le soleil ne soit couché.
—Çà! mon beau cousin, dit-elle, étant à Bade pour ne faire qu'à ma guise, il me plaît de vous y montrer que je vous aimai dès Florence. Las! je ne vous en laissai rien paraître, non plus que je ne le ferai dès que je serai rentrée dans cette ville. Mais si vous êtes constant, vous me retrouverez chaque année dans le paradis que voici, et où je serai, si vous voulez bien, votre maîtresse, concurremment avec cette jolie Espagnole, et avec mes deux chères amies, qui, unies à moi par les liens de la beauté et par de communs penchants, se sentent assez naturellement portées vers vous, petit Pogge!
L'assemblée applaudit ce discours qui n'avait point été, comme vous pensez, chuchoté à l'oreille avec toutes les sortes de mines confuses que prennent nos maîtresses, dans les villes, quand, par hasard, elles vous disent leur pensée toute nue. La signora Bianca Capella se tenait bellement devant moi, et en un lieu de notre plan incliné où l'eau ne lui allait guère au-dessus des chevilles, ce qui donnait à son dire je ne sais quelle vertu incisive. Elle parlait avec une voix ferme et résolue, ses beaux bras fort à l'aise, et la musique de son organe communiquait une vibration légère à son sein qui est ample à souhait, ainsi que je vous l'ai marqué, je crois bien; mais je veux ici en comparer la fleur, à savoir la petite rosace de volupté, à ces capucines veloutées qui n'ont pas tout à fait la couleur de la bure, ni tout à fait la couleur des lèvres chaudes d'un sang opulent, mais un mélange agréable de ces deux choses qui n'ont point l'air de se pouvoir concilier. Si j'insiste sur cet objet, c'est que, l'ayant à la pensée, je ne puis point m'en détacher, et je n'y parviendrai, je le vois, qu'en passant aux parties de mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal correspondantes à celles-là mêmes de ma chère Bianca Capella. Et je ne vois guère que des roses comme il y en a dans votre petit jardin de Fiesole, qui vous puissent donner l'approchant. Toutefois, je dirai que madame la Margrave y a un peu plus de finesse et que la Bourguignonne y est si bien épanouie que l'on croirait qu'un peu de soleil s'y est laissé prendre au beau piège.
Les doux accords des violons me couvrirent la voix dans le moment que j'essayais de rendre la galanterie à ces dames. Les mets et les vins étaient servis sur les tables flottantes; nous commençâmes à faire honneur au pique-nique. Les personnages des galeries ne se lassaient pas de jeter des fleurs aux dames de leur goût; et, comme il en tombait jusque dans les bouches et dans les verres, c'était une occasion à taquineries, à récriminations et à diverses vivacités de gestes ou de langage qui entretenaient le mouvement, l'humeur et le jeu décents.
Je ne sais comment monsieur Gerson pouvait faire pour rédiger ses notes avec la méthode et la sagacité qui lui sont coutumières, dans le milieu de ce brouhaha élégant. Il était accoudé sur un coin de la balustrade et ne voyait pas plus son incommodité qu'il ne prenait garde aux signaux de vingt baigneuses de noble entournure et éprises de sa renommée.
—Quel est donc, me demanda madame de la Tourmeulière, ce petit avorton qui a le ventre d'une sarigue, et qui se fait étancher auprès de votre monsieur Gerson, lequel n'est point non plus fameusement joli?
—Madame, dis-je, c'est son ex-sainteté X. que le Concile de Pise déposa au bas de la chaire pontificale, et moi-même au fond de cette vasque. Il ne pèse pas un fétu. Vous le voyez qui grelotte de l'aventure, en même temps qu'il brûle pour la gentille Lola Corazon y las Pequeñecès.
—Il serait plaisant, pour le moins, qu'une personne qui reçut, monsieur, vos faveurs, s'allât accointer à une trogne aussi peu ragoûtante!… Je veux revoir cette petite Lola avec qui je partagerai vos caresses…
—Hélas! madame, la voici, dans l'instant, fortement retenue par les baisers de monseigneur l'Électeur de Bavière: c'est un bien puissant personnage. Et je vais me voir dans l'obligation de recourir à de la politesse pour tirer Lola de ses augustes embrassements, ce qui, dans ces cas, n'est pas ma manière accoutumée…
—J'aime toutes vos manières, dit madame de la Tourmeulière en s'arrangeant de façon que la magnificence de son épaule et le parfum de sa blonde aisselle m'imprégnassent d'une force divine.
—Ainsi donc! et quand il m'en coûterait la vie, madame, je dépouillerai monseigneur l'Électeur de Bavière d'un fardeau qu'il porte allègrement, comme il est visible.
La nouvelle se répandit aussitôt de ce que j'allais faire. La plupart n'y ajoutèrent aucune foi. Quelques-uns néanmoins pensèrent au traitement que j'avais infligé au pape; mais celui-ci était si mince! Il n'y eut pas jusqu'à monsieur Gerson qui, apprenant mon nom et ma qualité, ne levât le nez de sur ses tablettes et ne déplorât que quelqu'un qui l'eût pu servir en son introduction près de Jean XXIII, s'allât si gaillardement exposer à la mort. Lorenzo Valla se passait la main sur la marque qui est à trois pouces de sa fesse gauche. Je ne songeais qu'à toutes mes belles maîtresses.
Les violons se turent. On n'entendit plus que de maigres chuchotements. Et l'on se tassait pour m'ouvrir le chemin de monseigneur.
J'abordai ce prince résolument, tout en me couvrant le plus décemment que je pus de mon carré de lin:
Haut et puissant seigneur, prononçai-je, cependant qu'il écartait sa face rubiconde des lèvres de la superbe Espagnole, votre altesse sérénissime me comble d'honneur en daignant boire à la coupe où j'ai coutume d'abreuver ma soif très infime. Néanmoins, j'oserai, monseigneur, réclamer de votre munificence le recouvrement immédiat de cet objet précieux!
Le prince accueillit ma démarche par un ricanement qui lui faillit décrocher la mâchoire. Quelques personnes de la galerie l'imitèrent, esprits faibles et augurant mal.
—L'hilarité de votre excellence, repris-je avec le ton pacifique de quelqu'un qui va rapporter une anecdote, me fait souvenir de la belle humeur de Sa Sainteté Innocent VII, dans le moment qu'on la vint avertir de prendre précipitamment la route de Viterbe qui était celle par où l'on s'éloignait de la papauté. Nous crûmes que notre bon maître allait se démettre la rate… Et il le fit en effet, mais ce fut en détalant, peu après, sur cette route…
Monseigneur l'Électeur de Bavière, qui soutenait d'un bras ma maîtresse, la laissa choir tout à coup, en portant la main vers l'endroit de son épée. Vous pensez qu'on n'a point d'épée à Bade où chacun n'use que de ses forces naturelles. Ce seigneur fut fort dépité de ne se point sentir de lame au flanc, et divers sentiments se succédèrent sur sa figure, durant qu'il lisait sur la mienne que je n'en avais qu'un bien net. Personne ne rit plus.
Que dis-je? Le prince se résolut à ce parti finalement; mais sans sarcasmes, et tout en gentillesse. Je m'avançai prendre à ses pieds la voluptueuse Lola et, l'emportant dans mes bras, je chantai sur mon chemin et en plusieurs langues, la louange de ces eaux de Bade qui, mettant tout à nu, ne font pas d'exception pour la couardise des Grands.
Lola fut grondée par madame de la Tourmeulière qui, cependant, lui passait le dos de la main sur la gorge. Une dame de Paris que l'on n'avait point vue encore, pas même monsieur Gerson, pour qui elle était venue, n'hésita pas à faire honte de sa conduite à la pauvre petite, et dit que, pour elle, elle ne la toucherait point seulement avec des pincettes.
—Holà! mesdames, dit Lola en pleurant, je ne puis point, en vérité, me retenir d'être portée vers ces messieurs!…
On l'embrassa et la consola, d'autant plus que personne ne pouvait nier qu'elle eût les hanches les plus belles du monde.
FRÈRE JÉRÔME
Je vins à m'informer du gouvernement de la ville. On me répondit qu'il n'y en avait point.
—Ah! fis-je; j'aurais dû m'en douter par ce que j'ai vu déjà. Mais j'aperçois d'ici un Hôtel de Ville magnifique, et le renom du Conseil de Bade est venu jusqu'à moi…
—C'est bien possible; il en était ainsi, en effet, mais Frère Jérôme a changé tout cela.
—Ah! çà, vous n'avez à la bouche que le nom de ce Frère Jérôme; je suis curieux de savoir qui il est.
—Il prêche la Vérité.
—C'est quelque fou, prononçai-je en manière de confidence personnelle. Et, comme c'était le dimanche, je poursuivis mon chemin pour aller à la messe. On m'informa qu'il n'y avait point de messe.
—Bah! vous voulez rire! et il serait plaisant à un secrétaire apostolique de n'aller pas à l'office un dimanche, et si près du saint Concile!
—Il n'est pas si ridicule que nous n'allions point où ne nous portent pas nos sentiments véritables; et vous-même, monsieur, qui avez passé la nuit dans les orgies, fourniriez plus de matière à plaisanter en allant ce matin embrasser les autels. Pour ce qui est du saint Concile, Frère Jérôme en a fait plusieurs gorges chaudes.
—Ce sont autant d'actions téméraires!… Ainsi ce Frère Jérôme vous a couché par terre votre église et votre gouvernement, et c'est aussi à lui sans doute que je dois de n'avoir pu joindre monsieur le lieutenant de la police. Qu'a-t-il donc laissé debout?
—La Vérité.
—Ha! Il paraît que Pontius Pilatus sortit du prétoire avant que d'avoir écouté de Notre-Seigneur ce que c'était que la Vérité. C'était un homme prudent, mais peu curieux. Pour moi, j'interrogerai Frère Jérôme. Où loge-t-il, s'il vous plaît?
—Justement dans l'Hôtel de Ville, dont aussi bien nous n'avons plus que faire.
—J'entrerai, dis-je, d'autant plus volontiers dans ce beau monument, que c'est là que je vis une petite personne qui ne fit pas trois enjambées dehors, quoique vêtue d'une façon qui me séduisit aussitôt, et de qui, enfin, le souvenir ne peut pas du tout me quitter.
Ce Frère Jérôme m'intriguait davantage depuis que je le savais logé dans l'Hôtel de Ville, qui est un fort bel édifice, haut, et peint convenablement, au dedans comme au dehors. Le bon Frère, me disais-je, est un homme dont les façons ont de la singularité, et à qui il en cuira tôt ou tard; mais, à coup sûr, il est ingénieux et ses affaires ont prospéré. J'espère bien aussi que je vais apercevoir cette petite qui est la première que j'aie vue à Bade, et avant un grand nombre de choses pleines d'intérêt.
On me dit que, pour le moment, Frère Jérôme présidait une assemblée.
—Eh quoi! vous avez encore des assemblées?
Mais on me prévint que celle-ci était de pur agrément et composée des personnages qui avaient tenu des postes considérables du temps du gouvernement; que, d'ailleurs, on n'avait rien trouvé qui valût les assemblées, pour la récréation. Celle-ci est une réunion, me fut-il dit, qui emporte tous les suffrages de la foule, et l'on s'y presse comme au spectacle.
En effet, je ne tardai pas à remarquer qu'une partie de la salle, disposée en gradins, était couverte d'un monde attentif et varié. J'y reconnus quelques-unes de mes nouvelles amies, les unes vêtues, les autres non, selon que l'on fait ou ne fait point sa cour à l'apôtre de la Vérité, qui est l'ennemi du fard. A l'ensemble, il était visible que le Frère Jérôme était assez populaire; c'était chagrinant pour quelqu'un qui a la façon d'approcher le cœur de l'Église, mais c'était réjouissant à la vue. Monsieur Gerson, qui était là, disait à tout venant qu'il avait beaucoup plus de monde à ses disputes de Sorbonne; mais je veux que ce savant homme soit reçu demain par le Saint-Père s'il a devant sa chaire un plus beau coup d'œil.
—Ah! vous voilà! fit une voix que je reconnus pour celle de madame de la Tourmeulière.
—Ha! fit madame de Bubinthal, cependant que déjà mon admirable cousine Bianca Capella me pressait contre son sein. Et j'allai me blottir dans leur petit coin parfumé.
—Mesdames, dis-je, il fallait la circonstance qui me vaut d'être tapi contre vos belles personnes pour me consoler d'avoir manqué la sainte messe!
—Vous y ajouterez tout à l'heure, m'assurèrent-elles, la qualité du divertissement.
Il est charmant au possible. Figurez-vous, rangés en cercle sur des tréteaux, en guise de comédiens, une cinquantaine de Badois bedonnants, bouffis et couperosés, l'air jovial et la langue alerte, et jurant le plus solennellement du monde de ne point parler que conformément à la Vérité! Frère Jérôme les préside. C'est un homme sec et haut; il a de la beauté; il ne se départit point de son sérieux; mais son esprit est pauvre; et il paraît convaincu.
Un à un, et selon une méthode que monsieur Gerson critiquait déjà sur ses tablettes, il presse de questions ces hauts seigneurs. Il n'y a presque point de réponse qui ne soulève les exclamations de l'assistance; et, bien que l'on soit formé, dans ce lieu, à l'audition de choses extrêmement fortes, il semble, à chaque fois qu'un de ces gros Badois ouvre la bouche, que l'on n'a encore rien ouï d'approchant; ce qui est une erreur comparable à celle que nous font commettre souvent nos sens en faveur de l'objet contemplé le plus nouvellement.
Je fus gagné tout de suite par la narration d'une petite aventure telle qu'il s'en passa plusieurs dans la seigneurie d'une cité que je connais bien, mais ne nommerai point, à cause que je la tiens pour chère et respectable; et il est bien heureux que l'affaire ait été étouffée, car la déconsidération, qui est la décrépitude des gouvernements, germe aisément dans les esprits médiocres; et l'on dit que ce sont ceux du plus grand nombre. Ici, l'on s'enorgueillit de la grandeur du forfait, du moment que l'on en a connaissance. Tout le monde se délecta, sur nos gradins, du ragoût de l'anecdote, et le seigneur qui en fut le héros, étant fermier de la gabelle, se pourléchait ainsi qu'il eût fait d'une bonne fortune.
Nous entendîmes ensuite un vieillard de l'aspect le plus vénérable, et qui dit avoir trempé dans une sédition si ancienne que personne n'était seulement assuré qu'elle eût eu lieu. Mais il donna tant de détails et cita les noms d'un si grand nombre de familles badoises dont les rejetons étaient là et tenus pour issus de lignée sans tâche, que l'on se promit de consulter les vieux cahiers de famille, et les haines séculaires commencèrent de renaître sous les cendres refroidies. Chaque discours était suivi de louanges à la Vérité, composées par Frère Jérôme en langage vulgaire.
Le plus amusant fut que le nom de mon ami Lorenzo Valla se trouva mêlé en une affaire moins antique et qui ne valait pas mieux. Il était là précisément, et dans le giron d'une dame Parisienne, venue pour monsieur Gerson, et qui avait fait fi, dans le bain, de la conduite de l'adorable Lola Corazon y las Pequeñecès; et comme il faut ici montrer la vraie figure que l'on a, mon Valla en fit une qui n'avait guère de tournure. Quand la dame mijaurée qui le bécotait, pour le moment, d'une manière démonstrative, ouït que son bon ami avait consommé toutes sortes de viols au préjudice d'une famille, avant que de la voler d'une forte somme, moyennant quoi il l'avait expédiée à l'étranger, toute bâillonnée encore et émue, et sous la sauvegarde de monsieur le lieutenant de la police, enfin, si bien que, de ce beau coup, il était attribué à Valla la paternité de trois enfants pauvres et de l'âge le plus tendre, de qui l'on demandait le rapatriement;—quand cette dame, dis-je, ouït cette manifestation de la Vérité, elle fut prise soudain de nausées et de vomissements, après quoi elle écrivit sans plus tarder à son mari qu'elle l'avait trompé pour la dernière fois, dût-elle être courtisée par monsieur Gerson en personne, si Dieu voulait qu'il terminât la rédaction de ses notes. Je ne sais si le résultat fut bon pour ce mari qui, étant demeuré assurément dans l'ignorance qu'il était malheureux, pouvait bien n'être pas curieux d'apprendre qu'il avait fini de l'être. En tout cas, on eut lieu de le déplorer vis-à-vis des trois demoiselles en qui Valla avait produit ces ravages et ces fruits, qui jouissaient de la paix dans un couvent de religieuses et s'en virent chassées incontinent au seul su de leur fécondité. Quant à Valla, outre qu'il était souillé par le soulèvement du cœur de sa maîtresse, il sortit se rongeant les ongles; et il courbait l'échine au niveau de la bassesse.
Ce scandale fut accueilli par de vifs applaudissements. Là-dessus Frère Jérôme se leva, et je vis que tout le monde, et jusqu'à mes jolies voisines, se passaient le petit bout de la langue sur le museau, comme font les gourmands, dans les repas, quand viennent les mets sucrés.
—Qu'est-ce à dire? fis-je en me penchant pour baiser Bianca Capella, moitié sur le bras, moitié sur les pentes extrêmes de son beau sein tout à nu; car l'essence aromatique qui montait de ces dames animées me laissait parfois l'esprit dans une sorte de paresse.
—C'est à dire, fit mon admirable cousine, que, ces vieux messieurs ayant achevé les traits historiques, Frère Jérôme va porter la lumière en mille recoins du temps présent, car il y en a, bien que tout se fasse suffisamment au jour.
—Frère Jérôme excelle, dit madame de la Tourmeulière, en ces petites explorations hardies, où fleurissent dans la nuit quasi noire, ainsi que des fleurs rares, les derniers secrets badois. Il y met un tact!…
—C'est un homme de bien du mérite, ajouta madame de Bubinthal, et je le range parmi les saints;… avez-vous vu comme il a la main belle?
—Je baiserais le bas de sa robe, s'il en portait seulement une! lança une dame.
—Toutefois, dit une autre, avouez qu'il lui sied de n'en point porter!
—Ah! comment ne pas aimer la Vérité?
D'UN HOMME COMPLÈTEMENT NU
L'honorable hôtelier du Guet-Apens me dit:
—Voici un homme qui ne loge point chez moi et qui va complètement nu. Je le soupçonne de n'avoir pas reçu le baptême.
—Ah! m'écriai-je en élevant les bras, ce sont des charges bien pesantes pour un seul homme! Car, outre qu'il y a de l'étrangeté à ne pas venir loger tout droit au Guet-Apens, ainsi que je le fis moi-même, aller tout nu n'est pas décent, puisque la personne que j'ai vue le moins vêtue ici—et je voudrais encore la revoir!—en avait grand comme l'étole de monsieur l'évêque. Mais que cet homme ait manqué le baptême, je n'y peux croire…
—Il y a mieux! reprit mon hôte qui s'échauffait sur son homme nu; sans me rappeler quelqu'un de précis, cette tournure, ces façons, ne sont pas étrangères à mes souvenirs… Cet homme aurait seulement un haut-de-chausses et je gage que je le reconnaîtrais, car j'ai dû lui serrer la main.
—Il ne me reste pas de doute que cet homme nu soit un chenapan, prononçai-je à part moi, en m'élançant sur ses traces qui tendaient justement du côté d'un de mes rendez-vous. Pour moi, fis-je quand je l'eus dévisagé d'un peu plus près, cet homme dépourvu même d'un carré de lin ne me rappelle aucun chrétien absolument. D'ailleurs, je remercie Dieu de me tenir éloigné de pareilles connaissances, bien que je sois l'ami de Lorenzo Valla et de l'hôtelier du Guet-Apens; que j'aie touché récemment un pape déposé et monseigneur l'Électeur de Bavière et qu'enfin je sois entré dans les bonnes grâces de Frère Jérôme qui sent le fagot à plein nez!
Je me tenais à une petite distance, n'aimant point importuner, de mon naturel, et encore moins me mêler de ce qui n'est point mon affaire. L'homme nu entra dans une rue assez déserte et avisa quelqu'un qui portait sans méfiance deux petits sacs de monnaie de la contenance d'environ cent ducats. Il n'eut que le temps de lui poser la main à l'endroit du gosier, et se logea les deux petits sacs sous l'aisselle. J'admirai sa dextérité et vis que le pauvre porteur, étendu dans le ruisseau, avait la pâleur de la mort.
Tout en suivant l'homme nu, je rendais aussi justice à la finesse de mon hôtelier qui avait soupçonné que ce misérable était sans sacrements.
J'allais déboucher sur une place ornée en son milieu d'une fontaine d'eau vive où des jeunes filles badoises emplissaient paisiblement leurs cruches, et devisaient avec des poses assez avenantes. Notre homme les effaroucha un peu par le défaut de son carré de lin, mais davantage par l'excès des propositions qu'il leur fit tout incontinent. Les voyant s'écarter craintives, il en empoigna une si violemment par son bavolet à la fois et par le petit foulard qui lui couvrait les épaules, que l'un et l'autre cédèrent et découvrirent une chevelure abondante en même temps qu'une gorge pure et savoureuse. Elle jeta les hauts cris. Il laissa paraître le petit sac qu'il avait sous l'aisselle, et il eût peut-être mené à bout ce marché scandaleux si, à la tête de quelques honnêtes gens, je ne me fusse précipité au secours de la jolie infortunée à qui je laissai mon adresse pour le cas où elle serait dans la nécessité.
Mon satyre s'était réfugié dans une maison malhonnête où je m'interdis de le suivre pour ce que, premièrement, je ne suis point du service de monsieur le lieutenant des bonnes mœurs badoises—Dieu veuille qu'il y en ait un!—et, secondement, dans la crainte de trouver en cet endroit l'occasion de faillir à mes rendez-vous, ou simplement de manquer d'y faire honneur. Mais, comme il y avait, tout en face, une taverne où coulait un fort tonneau de cervoise, je jugeai que mon intervention violente en faveur d'une jeune fille valait bien que je me désaltérasse, ce que je fis copieusement.
Cependant des exclamations bruyantes et de forts éclats ne tardèrent point à me faire lever la tête du côté de la petite maison d'en face.
—Hé! hé! fis-je à mon aubergiste, il y a de la gaieté par ici!…
—Hélas! monsieur, me dit cet homme en branlant la tête, et sous forme de dicton:
Mieux vaut derrière de catin
Que devant de boutique à vin!
—Non pas! répliquai-je, quand ils se touchent de si près!
En effet, l'on descendit de la maison commander force chopes de cervoise et de vins de Constance et du Rhin. Les éclats augmentèrent et je commençais de délibérer si je n'irais pas tout de suite faire compliment à l'hôtelier du Guet-Apens pour la raison de sa vue perçante, et voir du même coup si la jeune fille de la fontaine ne s'était point trouvée déjà dans la nécessité; ou bien si je n'irais point d'abord à l'un de mes rendez-vous. Il faut, me dis-je, faire tout le possible. Réglons toujours notre écot!
—Çà! monsieur, vous plaisantez, dit mon homme au dicton, en me remettant dans la main mon obole misérable: je suis payé dix fois par l'occasion de la petite fête qui se donne en face, dans ce moment-ci. Si cela peut engager monsieur à diriger par ici sa promenade…
—Vous êtes rempli d'honnêteté, ne pus-je me retenir de faire observer à ce brave homme, et j'espère que je reviendrai en effet. Mais il faut que je sache que celui qui règle toute cette ripaille et ma menue dépense est un sacripant, un hérétique et un voleur de grand chemin, pour que je me retire d'ici sans me faire de scrupule!…
Je ne pouvais point m'enlever de la mémoire la vue du beau teton qui avait montré le nez sous le foulard et par-dessus les lambeaux d'un gentil bavolet, par le fait de ce brutal débauché à qui, toutefois, je suis redevable d'avoir bu assez plaisamment et avec économie. Je voudrais retrouver cette jeune fille, me dis-je, et ne fût-ce que pour la dédommager de son fichu et de son bavolet. Je n'avais point rejoint l'hôtellerie du Guet-Apens que je tombai précisément sur cette jolie personne qui s'y dirigeait tout droit.
—Hélas! monsieur, dit-elle le cœur gros, vous avez parlé de nécessité, et, dites-moi, n'en est-ce une pour une pauvre fille de devenir riche, principalement quand elle y a tous les droits, ainsi que le lui a dit ce monsieur de tantôt, qui, ayant beaucoup d'argent sous le bras, ne peut manquer d'être honnête, quoique ardent et peu vêtu!…
—Aussi, ma chère enfant, pensais-je précisément vous couvrir d'un superbe bavolet et d'un fichu…
—Ha! monsieur, dit-elle, je ne suis guère en peine d'un bavolet et d'un fichu, et je sortirais au soleil le cul nu comme un enfant qui naît, pour un seul petit sac propre à tenir sous le bras!…
Elle avait tant de sincérité dans ses paroles qu'elle les allait porter à exécution, et elle se découvrait. Je la suppliai de garder de la décence, et la menai promptement dans mon logis. Cette petite est de la plus grande beauté et de l'usage le plus satisfaisant. Finalement, je lui exposai ce qu'il y avait de touchant dans la communauté d'un sort défavorable qui la conduisait dans mes bras à cette heure, et voulait que je ne fusse qu'un secrétaire apostolique, sans bénéfices et rétribué dérisoirement.
—Ah! soupira-t-elle, bien vous a pris, à vous, d'être gentil de figure et d'avoir le commerce agréable, car autrement je ne me serais point échangée que contre un petit sac tel qu'en avait tantôt ce monsieur. Et, à propos, le poursuivîtes-vous loin?
—C'est un homme, lui dis-je, à qui il ne faut seulement pas penser, sous la peine du plus grand péché!
Et je la congédiai sur quelques bonnes paroles.
J'allais gagner mon rendez-vous, plus posément, à la vérité, que je ne l'eusse fait une heure auparavant, quand je heurtai mon hôtelier qui se tenait pour lors les côtes et menaçait de se démettre la mâchoire.
—Il n'y a pas tant sujet de rire, lui fis-je observer, quand votre ville contient un malfaiteur qui pue la potence à cinquante brasses à la ronde, pour les sens un peu aiguisés, qui fit passer tantôt un chrétien de vie à trépas, avec plus de facilité que je ne me mouche, et faillit mettre à mal, la seconde d'après, et sur le bord d'une fontaine, la belle personne que vous voyez d'ici s'en aller en se dandinant sur ses hanches robustes!
—Ha! ha! ha! s'écriait cet homme, comparable pour le moment à un possédé; eh! c'est de cela tout justement que j'ai du mal à me remettre, car j'ai trouvé dans ma mémoire qui est ce personnage…
—Et qui est-il, je vous prie, en plus d'un grand coquin?
—Je ne le dirais point, quand je lui verrais commettre les plus hauts forfaits!
—Oh! oh! fis-je en moi-même et m'éloignant de mon hôtelier hilare et mystérieux, voilà qui nous présage quelques incidents badois avec quoi occuper nos loisirs hors du bain… Mais je dois voir ma petite Lola Corazon y las Pequeñecès auparavant que d'aller à différents rendez-vous, et je gage qu'elle m'attend avec impatience.
Ce disant, j'étais parvenu sous les fenêtres du logis qu'occupe l'adorable Espagnole, à l'enseigne parlante: Sauve qui peut! C'est sur une place fort proprette, et il y a, contre le mur, de la vigne et du chèvrefeuille pendant jusque sur les vitres et près de petits pots de fleurs bien soignés. Je m'arrêtai un instant à considérer ce décor éminemment convenable à contenir une si parfaite créature, et tous mes sens furent réveillés par cette vue et par le parfum de la maison.
Toutefois, je ne fus pas peu surpris d'entendre à l'intérieur un train en tous points semblable à celui de la petite maison qui m'avait valu de boire à bon compte plusieurs chopes de cervoise. La différence était que la voix de Lola se mêlait à celui-ci, bien que je ne sois pas en état d'affirmer sur le Saint Évangile qu'elle n'ait point tenu dans l'autre sa partie. Enfin, je crus que le jour du Jugement était arrivé quand je distinguai la voix de l'homme nu. Par la Madone! mon cher Niccolo, mon sang ne fit qu'un seul tour et j'étais déjà contre la porte que je défonçai d'une poussée. Ciel et Terre! Lola tutoyait l'homme nu, et les propos qu'elle avait marquaient qu'elle était de longtemps la maîtresse de ce bandit en même temps qu'elle était la mienne, et, hélas! celle de Lorenzo Valla, et du pape déposé et de tout le Concile, sans compter monseigneur l'Électeur de Bavière. Elle se hâta de couvrir de son beau corps celui du misérable que j'allais transpercer d'outre en outre; et ne voyant plus que la figure de celui-ci,—telle est la vertu du masque dont nous peut couvrir la pure nudité,—je le reconnus aussitôt.
Et vous eussiez trouvé, mon bon ami, la pierre dite philosophale ou l'élixir propre à dissoudre les bois d'un cocu, plus tôt que le nom de cet homme:
C'était Sa Sainteté Jean XXIII.
Telle est la misère de notre humaine nature, et fût-ce du plus éminent parmi nous, pour peu qu'au courant d'air badois le dernier voile de la convention soit soulevé!
LE SOUPER
J'arrivai chez mes belles amies, en état de grand essoufflement, à la suite de mon affaire de l'homme nu. On m'avertit qu'elles étaient encore à la toilette.
—C'est, dis-je, par ma foi, une occupation qui me tiendra éloigné de ces dames à mon grand regret. Néanmoins, je me reposerai, en les attendant, de plusieurs émotions violentes. Et j'avisais un siège qui me semblait propre à cet effet, quand j'ouïs plusieurs voix qui lançaient mon nom confusément d'un cabinet voisin:
—Pogge! petit Pogge! eh quoi! nous ne voulons pas être privées un seul instant de votre compagnie; mais, comme nous sommes à barboter dans les eaux de la toilette et dans mille petits soins, nous vous allons faire bander les yeux et amener parmi nous!
Elles n'avaient point fini de parler qu'une petite servante, de qui je n'eus pas seulement le temps de regarder le museau, me passa sur les yeux un épais foulard de soie et me mena par la main dans une pièce qui sentait extrêmement bon. Ce furent tout de suite de grandes exclamations; puis je sentis trois bouches bien fraîches se poser successivement sur mes lèvres, sans que je pusse toutefois distinguer nettement de qui était chaque baiser, par la raison que je ne les avais pas suffisamment éprouvés. On me gronda, me fit honte d'être si peu avisé.
—Çà! mes mignonnes, revenez donc, je vous prie, et j'y aurai, je gage, plus de discernement à cette fois!
Car aussi bien j'avais négligé d'y mettre la main.
—C'est tricher, dirent-elles, cependant que je recevais par le moyen du sens tactile des notions de ces personnalités diverses.
—Ah! par madame la Vierge, je veux que l'on me coupe la main droite, et d'un bon couperet effilé, si ceci n'est pas à ma belle cousine, et cela à madame de la Tourmeulière qui est sans pareille par cet endroit, et il n'y a qu'à madame de Bubinthal que je puisse ceindre la taille de mes deux mains.
—Ho! firent vivement chacune de ces dames, comme si mes compliments ne les eussent point satisfaites.
—Pardieu! mesdames, si les Grâces eussent été pareillement accomplies chacune, il était bien superflu de les établir au nombre de trois; et Dieu lui-même nous fournit l'exemple de quelqu'un d'ingénieux, à n'en pas douter, et qui ne fut bien content de soi que lorsqu'il se put compter soi-même jusqu'à ce nombre qui contient, j'en suis assuré, quelque vertu secrète…
—Est-ce à dire que si nous n'étions toutes les trois réunies, nous ne représenterions à vos yeux rien qui vaille?
—Hélas! mes yeux sont présentement emprisonnés d'une façon bien importune et je supplie qu'on les dégage.
—Nenni, nenni!
Je fis quelques vaines tentatives; je luttai de la main contre des bras d'une excessive douceur, ce qui détourna la conversation qui commençait d'avoir de petits points embarrassants vis-à-vis de mes trois maîtresses et valut mieux pour l'oubli de mes fatigues que tous les sièges de la maison.
—Mesdames, fis-je aussitôt que je pus souffler, si l'hypocrisie n'était si fortement réprouvée par la Sainte Église, je serais tenté de la classer parmi les vertus théologales…
—Fi! ce que vous dites là, monsieur, est bien affreux! Eh! mais, s'il vous plaît, à qui vîtes-vous de l'hypocrisie si aimable? ajoutèrent-elles d'un air piqué.
—Tout beau! tout beau! ce n'est pas à Bade assurément! Et c'est, dis-je, parce que je viens de voir quelqu'un qui, ayant lâché toute hypocrisie, passa soudain de sujet d'édification à celui du plus grand scandale!
—Mais, observa l'une de ces dames, vous connaissez par Frère Jérôme que ce n'est pas ici la coutume de demeurer masqué?
—Pardieu! madame, il reste à s'entendre sur ce qu'on entend par ce mot, et si l'on est masqué lorsque l'on couvre sa nature véritable comme on le fait à Venise, par exemple, et un peu partout,—et si communément que l'apparence se fait plus familière que la réalité,—ou bien lorsque l'on met son visage tout à l'air, comme c'est ici l'usage. Diverses circonstances m'inclinent à penser que le meilleur masque est d'aller tout nu.
—Tout nu! prononcèrent d'une même voix ces dames sur un ton d'alarme et dans le temps qu'elles se précipitaient du côté des bahuts dont je respirai la bonne odeur de linge embaumé de pommes de paradis. Je distinguai bien aussi qu'un grand cri retentissait dans l'antichambre. Cependant je priais que l'on m'enlevât mon bandeau de soie, ayant besoin de toutes les forces de ma vue dans le cas d'une alerte. Mais il était fortement assujetti et je continuais à me démener comme un beau diable au chevet d'une nonne, en faisant: Qu'est-ce? qu'est-ce?
—C'est… c'est, firent-elles, que, pour accoutumé que l'on soit de n'aller ici vêtu que d'un petit carré de lin, il y a quelque soudain malaise à s'apercevoir que l'on n'a pas celui-ci… et… et, maintenant, nous l'avons!
—Ah! traîtresses! ah! pendardes! que n'ai-je reçu d'un sorcier le don de seconde vue, pour l'occasion où la première est embarrassée si mal à propos! Mais qui donc a crié si fort dans l'antichambre? on eût dit d'un chat à qui l'on coupe l'usage de son privilège naturel…
—Ha! fit quelqu'un, je gage que c'est cette petite sotte de servante qui est du pays, et ne nous parle depuis tantôt que d'un homme nu qu'elle rencontra!
Je ne pus retenir une exclamation.
—Eh! quoi! voici que vous vous écriez vous-même à la façon de cette servante?
—Mesdames, j'allais précisément vous entretenir de cet homme nu…
—Où est-il? qui est-il? firent à la fois la signora Bianca Capella ainsi que mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal.
Ce disant, elles m'enlèvent mon bandeau, et je m'aperçois qu'elles ont revêtu pour le souper l'habit qui me pouvait être le plus agréable après la détermination de n'en point du tout revêtir: à savoir un petit carré, à la mode de Bade, mais qui, au lieu d'être de lin, était d'une belle soie assez fine et colorée à plaisir. Je crus découvrir un parterre de fleurs, et je vous confesserai que je vis mieux. Enfin, je recueillis tous mes sens qui n'étaient que trop dispos au dispersement, et je les employai au soin de raconter de mon aventure ce qui ne m'en parut point passer les bornes de la bienséance. Ceci nous prit une partie du souper, et je bénissais mon homme nu de me donner l'occasion de prendre pacifiquement ma réfection, nonobstant le feu de mes trop belles hôtesses; et l'on entamait déjà des gelées de couleur; et j'avais bu, pour le moins, une quarte de vin, quand madame de Bubinthal, qui était la seule à ne me pas toucher de près, me faisant vis-à-vis, se pencha quasiment sur la table, en sorte que ses pieds taquinaient le dossier de son siège. Elle dit qu'elle se sentait envahie par la tendresse.
—Pour l'homme nu? fis-je en manière d'ironie.
A ce mot, la servante, à qui je n'avais point pris garde, laissa choir la desserte et s'affaissa privée de l'usage de ses sens.
—La qualité de cet homme, poursuivait toutefois madame de Bubinthal, n'est pas pour déparer un bel ensemble de vertus!
Elle m'avait joint, en se glissant parmi des compotes et des pâtisseries, et me flattait le menton du bout de ses doigts menus. Ce que voyant, madame de la Tourmeulière, qui était à ma gauche, et la signora Bianca Capella, à ma droite, se mirent en position de me caresser les cheveux et le visage. Nous nous rapprochâmes tous sensiblement et bénîmes le ciel badois qui nous valait le loisir d'exprimer avec tant de liberté la chaleur de nos inclinations.
Je ne sais comment il se fit que, dans l'embarras de nos mouvements divers, qui sont toujours plus précipités vers la fin des repas qu'au début, ces petits carrés de soie fine et de belle couleur, que je me prenais à considérer philosophiquement comme les derniers remparts de la convention qui n'était point ainsi tout à fait abolie à Bade, quittèrent le col de mes amies et devinrent je ne sais quoi et je ne sais où, mais sans laisser l'obstacle le plus médiocre entre ma vue et la matière substantielle de ces trois beautés. Comment se fit-il donc néanmoins que ma vue se troubla au point que je m'imaginai voir soudain une mêlée furieuse de ces beaux bras, de ces beaux tetons, de ces beaux cheveux, enfin de toutes les ardeurs de ces personnes admirables, et qui n'avait d'égale que les célèbres luttes guerrières que l'antiquité nous rapporte? J'en conclus cependant, et peut-être à la légère, que mes maîtresses étaient munies d'un secret venin de jalousie qui les mettait aux mains dès l'instant qu'elles étaient au véritable naturel, ce qui n'a pas lieu trop souvent, même à Bade, et il en faut louer Dieu!
Un seul homme est bien faible contre trois femmes qui s'avisent de manifester leur opinion sincère: et je n'osais toucher à toute cette mouvante beauté. Je les exhortais à la paix par des paroles qui tombaient comme de l'huile sur le feu. Leur échauffement, en outre, répandait une odeur de confusion qui me rendait assez malpropre à tout effort, et j'allais me mettre à verser des larmes à cause de ce que j'apercevais sur ces dames, d'emplacements magnifiques qui petit à petit se maculaient de horions. Un grand bruit vint tout à coup de la rue, qui arrêta tous les mouvements, à quoi vous reconnaissez qu'il était violent.
Nous vîmes alors la servante, qui était évanouie, se relever d'un bond, courir à la fenêtre, l'ouvrir, crier: «C'est lui!» et se précipiter dans la rue.
Elle avait reconnu l'homme nu qui passait à la tête d'une bande de forcenés.
J'aurais aimé, vu le tumulte de mes maîtresses, à me retirer en même temps que cette petite, qui ressemblait à s'y méprendre à la jeune fille au foulard et au bavolet. Mais je pensai qu'elle s'était rompu les os en tombant par la fenêtre.
DANS LES BRAS DE MES BELLES AMIES
L'effroi qui nous vint du vacarme de la rue réconcilia mes trois maîtresses qui se vinrent incontinent blottir à l'entour de mon col en poussant mille cris d'oiseaux qui auraient ouï derrière un buisson une conversation de vénerie.
Je leur donnai plusieurs raisons tirées de la logique et propres à les rassurer touchant le danger que courait la ville de Bade par le fait de ces Vandales; cependant, j'avisais quelques moyens sérieux de nous mettre à l'abri de leurs torches, brandons, piques et armes de toute nature.
—Le plus sûr, opina madame de la Tourmeulière, qui tenait quasi clos ses beaux yeux mourants, serait de nous aller loger tous les quatre sous les courtines du lit de notre chère Bianca Capella, qui est le plus grand et le plus moelleux de la maison, et de nous y tenir soigneusement bouchées les oreilles, comme on le fait pendant l'orage.
On ne trouva rien à reprendre à une proposition d'une ingénuité si gracieuse et on l'exécuta sur-le-champ d'un commun accord. Et il faut avouer que les idées d'une apparence si modeste ont souvent de l'à-propos et de l'efficacité, car à peine avions-nous rabattu les étoffes sur notre groupe tendrement uni, que la notion du péril badois avait fui à cent lieues de nos esprits et de nos sens.
—L'amour, dit soudain madame Bianca Capella, est le premier de tous les biens.
—Reste à savoir, madame, comment vous entendez l'amour, dont le sens est complexe…
—Je l'entends, dit-elle, comme je le fais!…
—En ce cas, madame, fis-je en m'inclinant, c'est le premier de tous les biens; et mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal contiennent la source vive du deuxième et du troisième de tous les biens…
—Ah! mais!… Ah! mais!… réclamèrent tout d'une voix la Présidente et la Margrave.
—… C'est que, continuai-je, en m'adressant toujours à mon admirable cousine, c'est qu'il est bien évident que ces dames ne le font point comme vous…, tout à fait;… en sorte que voici déjà trois sortes d'amour qu'il y aurait fruit et agrément à classer comme il convient, auparavant que de répondre, madame, à votre postulat, d'une manière un peu philosophique…
—Voulez-vous signifier par ce ton plaisant, dit madame Bianca Capella, qu'il n'y a point de moyen de se mettre d'accord dans la discussion sur le sujet de l'amour?
—Non pas! madame, mais je veux donner à entendre tout bonnement que l'on ne discute jamais que les points sur lesquels on est assuré par avance de ne pouvoir pas tomber d'accord; et que l'amour nous offre une occasion sans comparaison de tâter préalablement si l'on peut y tomber.
—Bravo! bravo! firent à la fois les trois belles amies.
—Pardieu! mesdames, j'ai idée que la conversation fut donnée à l'homme par manière de superfétation, et dans le but de combler les vides qui se creusent, en vertu de sa faiblesse, entre ses actes, lesquels sont seuls agréables à Dieu.
—Ha! ha! dit en riant madame Bianca Capella, les conversations du genre de la vôtre, mon beau cousin, et qui tendent si droit à l'accomplissement de belles actions, doivent être aussi agréables à Dieu!…
Notre entretien fut coupé. Combien de circonstances dans la vie où un silence si sagement et si vite amené produirait de beaux fruits, en épargnant à notre ouïe grand nombre de sottises!
Madame de la Tourmeulière aimait à jouer, de son joli pied blanc, avec les mouches qui voltigent dans l'air jusqu'au cœur de la nuit, quand l'éclat des lumières les éveille. Je m'étonnai tout à coup de voir une si vive clarté par le défaut des courtines et le joli pied de madame de la Tourmeulière se livrant parmi cent bestioles à son divertissement favori.
—Par la Madone! fis-je en me dressant sur mon séant, les bourgeois de Bade ont mis cette nuit-ci du bois sec en leurs cheminées, et je renifle une odeur de roussi comparable à celle qui dut venir du diable la première fois que l'on lui flamba les mollets!
Nous nous précipitâmes à la fenêtre. Ces dames, de qui l'esprit était tourné d'une manière avantageuse, battaient des mains dans l'espoir de quelque fête vénitienne organisée à l'improviste.
—Ah! mon Dieu! s'écrièrent-elles, avec surprise, voici l'Hôtel de Ville qui brûle aussi aisément qu'une bourrée de bois mort!
—Heureusement, fis-je, que les citoyens badois sont prompts, agiles et remplis de courage, et ils auront tôt fait d'enrayer cette catastrophe abominable. Voyez-les d'ici qui grimpent par les fenêtres et jusque sur les toits, se suspendent aux poutres et à la poulie des lucarnes au péril de leur vie, enfin emportent les femmes et les jeunes filles entre leurs bras vigoureux!…
—Holà! fit observer madame de Bubinthal, de qui la vue était perçante, m'est avis qu'ils ont moins de mérite que vous ne le pensez, mon bel ami: regardez-moi, je vous prie, ceux-ci qui sont là-bas dans le voisinage de la fontaine qu'éclaire en plein l'incendie! Si c'est là leur façon de sauver les femmes et les jeunes filles, je m'en veux aveugler les yeux pour le reste de ma vie!
En effet, nous distinguâmes des scènes regrettables autour de la fontaine où j'avais vu durant le jour mon homme nu marchander misérablement la vertu des demoiselles badoises. Je n'eus pas de surprise à le reconnaître lui-même au milieu de la bande de forcenés qui était passée sous nos fenêtres à la fin du repas. Et l'eau qui coule par le tuyau de cette fontaine durant l'espace d'un demi-siècle ne suffirait pas à lessiver la honte qu'y déposa ce personnage à figure patibulaire et diabolique. Je passerai toutefois sous silence les plus vilaines actions que je lui vis commettre, à présent que vous connaissez qui il est et de quelle dignité il est revêtu.
Sachez seulement que nous lui vîmes mettre le feu à plus de douze maisons hormis l'Hôtel de Ville qui était déjà à moitié consumé, et cela fait, et à la faveur du tumulte, briser, piller, voler le mobilier et le trésor des habitants, étrangler enfants, hommes et vieillards et emporter sous le bras le corps des femmes évanouies, avec autant de facilité que je le vis faire des deux sacs de monnaie par quoi il débuta, sous mes yeux, dans les forfaits.
Madame Bianca Capella opina que cet énergumène était à coup sûr un grand criminel, mais qu'il avait une ardeur assez louable, à son gré.
—Ma bonne amie, lui dis-je, priez Dieu qu'il vous en épargne le feu, car cet homme-ci ne peut rien toucher qui ne soit immédiatement dévolu aux flammes de l'enfer.
Mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal poussèrent un profond soupir en même temps que ma superbe cousine, et elles dirent qu'à la vérité il était bien dommage qu'il en fût ainsi, car la grande activité est méritoire, et parmi des résultats bien différents, comme il était visible à cette heure, elle en produit de très heureux…
—Voulez-vous, dis-je, que je fasse signe à l'homme nu afin qu'il se presse de venir de ce côté-ci avec toute l'ardeur et les brandons qu'il a, et que, ayant mis le feu à votre gentille maison, il vous voiture jusqu'au bord de la fontaine?…
—Brrr!… brrr!… firent-elles en se trémoussant comme des chattes; et elles se vinrent suspendre à nouveau alentour de mon col.
—Ce n'est pas, dirent-elles, que nous tenions précisément à ce que cet homme nu vienne ici avec ses brandons; mais nous livrerions volontiers notre gentille maison au pillage et aux flammes de ce satyre pour que vous lui ressembliez par quelque côté!…
—Tudieu! fis-je, mesdames, il me vient par instants des nausées de la nature abandonnée à ses déportements naturels; je me prends à douter de la qualité du parfum qui vient de vos cheveux et de vos épaules, et j'ai dessein de quitter Bade pour réintégrer le saint Concile!…
Ce disant je rompis le cercle immodeste de ces bacchantes et m'échappai par la fenêtre, fort courroucé des blessures que souffrirent cette nuit les bonnes mœurs et la décence badoises.
—Ah! ah! ah! le pauvre petit! criait-on derrière moi, il n'est point capable d'allumer le flambeau de l'amour autant de fois seulement que cet homme nu incendia de maisons!
Et mettant leurs mains en cornet sur leurs bouches, mesdames Bianca Capella, de la Tourmeulière et de Bubinthal appelaient à grands cris ce vampire, en dépit de tout sentiment pudique.
LA PELOUSE
L'air était frais et léger. Je me promenai dans la ville et je fis la remarque que plusieurs maisons notables y fumaient encore (notamment l'Hôtel de Ville où je vis naguère si bien logé Frère Jérôme) et qu'un grand nombre d'autres avaient été enfoncées et mises au pillage. Je considérai la probabilité qu'à la suite de mon absence de l'hôtellerie du Guet-Apens, je n'y retrouvasse point ma sacoche ni de quoi remettre de l'ordre dans mon habit; ceci pour le cas où l'hôtellerie fût encore debout. Pour le cas contraire, qui était vraisemblable, autant valait m'aller étendre au bord de l'eau où il y a une pelouse beaucoup plus sûre et rapprochée que mon lit. Et, nonobstant mille embarras dont la vie est remplie, je rendis grâce à Dieu avant que de fermer l'œil. Cette pelouse a une tendre déclivité qui va jusques à la rivière, joli cours d'eau un peu vif, mais limpide et permettant que l'on s'y baigne, ce que l'on fait couramment dans la bonne saison. Je dormis un temps assez convenable, si j'en juge par la hauteur qu'occupait le soleil quand je le vis en m'éveillant brusquement au sein même de la rivière, et d'une façon malhonnête et désagréable. Mon premier sentiment, quand je me sentis plongé dans cette humidité, fut que j'y avais été amené petit à petit par le moyen des mouvements que l'on exécute durant le sommeil qui suit les fortes agitations. Mais je vis, hors de la pelouse, décamper plusieurs personnages dont j'avisai principalement un, qui portait, à environ trois pouces de la fesse gauche, la marque de mon ami Lorenzo Valla, ainsi que je l'observai finement, quoique de loin. Au surplus, je ne tardai pas à être informé par la chère petite Lola Corazon y las Pequeñecès qui était parmi eux et qui, n'ayant pas eu le loisir de fuir aussi rapidement que ces messieurs, s'était résolue soudain à passer de mon parti, et se tenait accroupie au bord de l'eau, bien jolie comme à l'habitude, et son petit carré de lin posé je ne sais où.
—Vous n'êtes point mort? fit-elle, avec simplicité, en me voyant gigoter dans le courant.
—J'en suis bien aise, par ma foi! puisque je vous revois, petite Lola, et quoique fâché de contrarier les desseins de…