RENÉ BOYLESVE
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
LES NOUVELLES
LEÇONS D’AMOUR
DANS UN PARC
“LE LIVRE”
9, RUE COËTLOGON, PARIS
1924
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART DE CET OUVRAGE 40 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN DE CUVE DES PAPETERIES DU MARAIS “Violettes de Parme” AU FILIGRANE “LE LIVRE”, NUMÉROTÉS DE 1 A 40 ; 110 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NUMÉROTÉS DE 41 A 150 ET 1100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE PUR CHIFFON BRIGHT WHITE CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE, NUMÉROTÉS DE 151 A 1250, PLUS 50 EXEMPLAIRES SUR CHINE, NUMÉROTÉS DE I A L, CONTENANT CHACUN UN AUTOGRAPHE DE L’AUTEUR, SOUSCRITS PAR M. EDOUARD CHAMPION POUR LA “Société des Médecins Bibliophiles” ET “Les Bibliophiles du Palais”. IL A ÉTÉ TIRÉ EN OUTRE 20 EXEMPLAIRES DE COLLABORATEURS, HORS COMMERCE, SUR DIVERS PAPIERS, MARQUÉS DE A A T.
Exemplaire No
TOUS DROITS DE REPRODUCTIONS RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS
COPYRIGHT BY “LE LIVRE” 1924.
PRÉFACE
Voici une petite suite à celui de mes livres qui m’a fait le plus grand tort. Je la crois d’autant moins destinée à l’atténuer qu’elle est écrite et publiée vingt-deux ans après le coupable ouvrage, et conçue dans le même esprit : exemple d’entêtement dans l’impénitence.
Dans ce livre-ci comme dans celui qu’il complète — sans l’achever, j’espère — comme dans tous les autres que j’ai rendus publics, je n’ai jamais considéré l’opportunité. J’ai donné mes fruits comme un pommier ses pommes et avec la même placide insouciance. Ils se sont nui entre eux et ils ont nui à l’arbre, parce qu’ils sont au premier aspect, très différents les uns des autres. Si celui-ci me fut plus néfaste qu’aucun de ses frères, c’est qu’un hasard a voulu qu’il plût mieux qu’eux, et probablement par son impertinence. Beaucoup n’ont lu que lui parce qu’il se trouvait être le plus répandu. Qu’ils aient arrêté, d’après lui, leur jugement sur l’auteur, c’est un fait psychologique bien ordinaire et qui ne me choque pas plus que ne m’émeut l’opinion qui taxe ce livre d’immoralité. C’est un accident trop ordinaire mais que je dois déplorer au nom de tous les écrivains qui ont des goûts divers à satisfaire et qui les satisfont coûte que coûte. J’ai le goût de moraliser sous la forme du badinage et j’ai le goût non moins vif de le faire sous la forme la plus grave : sous ces deux aspects différents un lecteur un peu fin aurait tôt fait de reconnaître le même homme. En attendant ce lecteur, je continue à m’habiller de sombre ou de clair, selon la couleur du temps.
LES NOUVELLES LEÇONS D’AMOUR DANS UN PARC
Lorsqu’un auteur a écrit un livre qui, par le caprice des dieux, parvient à toucher des lecteurs, il arrive qu’on interroge ce mortel privilégié, au sujet de ses personnages, et lui demande de leurs nouvelles.
Que de gens se sont informés près de moi d’une petite fille nommée Jacquette, que j’avais présentée, — il y a quelque vingt ans de cela, — dans un beau parc situé dans la région d’Anjou, et dans un château appelé Chamarande! J’avais pris soin, à la fin de mon conte, de fournir quelques faits rassurants quant à l’avenir de Jacquette, et même de dire qu’elle fit, en temps convenable, un excellent mariage. Ce n’était pas assez, paraît-il. Certains d’abord y croyaient peu, eu égard à l’éducation fort agitée de l’enfant ; d’autres exigeaient des précisions et des détails ; mais ceux-ci sont gens qui n’ont rien à faire et voudraient qu’on leur racontât indéfiniment des histoires.
Des histoires, et sur Jacquette de Chamarande, j’en possède, à la vérité. Je vais essayer de vous en dire au moins quelques unes.
ALCINDOR
I
Vous souvient-il que cette petite était la fille unique du marquis Foulques de Chamarande et de Ninon, sa gracieuse et trop légère épouse, tous deux, en somme, d’assez bonnes gens, pareils à beaucoup, de qui la conduite était ordinaire, c’est à dire nullement édifiante, mais de qui le souci, exactement semblable à celui de tous les parents, était que leur enfant fût néanmoins fort bien élevée? Dirai-je, pour vous faire plaisir, qu’ils avaient atteint une fin si ambitieuse et que Jacquette avait été tenue à l’abri, par miracle, des exemples fâcheux que la vie offre en abondance aux créatures? Tant d’autres narrateurs, bien plus prisés que moi, se trouveront pour vous endormir avec ces sornettes! Pour moi, je n’accorde aucune foi à cela, et je vous déclare le résultat modeste d’une éducation due à une excellente gouvernante, propre nièce d’un évêque, nommée Mlle de Quinconas, et aux conseils d’un parrain très avisé, M. le baron de Chemillé.
Mais, non moins crûment, je vous dirai que, si éloignée qu’elle fût de la perfection, notre Jacquette, qui était née avec un bon naturel, faisait une digne et aimable jeune fille, aussi étrangère que possible, comme vous allez vous en assurer aussitôt, à toute méchante inclination.
*
* *
Nous l’accompagnerons, si vous le voulez bien, avant son mariage, un beau matin de sa seizième année, dans une des allées du parc dont je ne crois pas avoir eu l’occasion de vous parler. C’en est une qui, partant de la terrasse, au pied du château, s’éloigne, par un biais, de l’allée qui conduit aux fontaines. Elle s’engage aussitôt sous bois, et aboutit, après douze cents pas environ, à un bassin où se reflète la figure moussue du dieu Pan. Celui-ci a le menton velu, le front cornu à peine, et sa lèvre épaisse se durcit pour laisser passer le souffle qui irrite infatigablement un des sept tuyaux de la flûte. Quand la jeune fille a atteint le banc de marbre très usé qui fait face à la divinité de la solitude et des bois, elle s’y assied, contemple le lieu et le dieu avec complaisance, car ils sont beaux ; elle entend siffler le merle qui, sous les ombrages, court comme un rat, ou bien chuchoter le vent dans les ramures touffues ; puis, avec une avidité qui laisse à penser qu’elle n’est venue ici ni pour le joueur de flûte, ni pour l’endroit enchanteur, elle entame une certaine lecture.
C’est la lecture d’un petit livre qu’elle a tiré de son sac à main. L’ouvrage à peine entr’ouvert, en vérité, l’on fait bien peu de cas et de Pan et du bassin, et du merle, et du parc matinal. Tout a fui. Que demeure-t-il? Quelques feuillets de hollande où s’étale une pensée rythmée, et l’âme d’un être charmé qui s’enivre, — on le jurerait, — de poésie.
En effet, par la complicité du vieux baron de Chemillé, son parrain, esprit qui juge toutes choses au rebours du commun, Jacquette a appris à lire la pensée harmonieusement exprimée. Toutefois, la vérité oblige à reconnaître que ce n’est point du bonhomme Chemillé que Jacquette a reçu le goût exclusif, en fait de poésie, pour l’œuvre, figurez-vous, d’un poète nommé Alcindor.
Alcindor! Nom flatteur à une oreille de ce temps-là, mais que nulle gloire n’apporta jusqu’à nous… Il faut nous bien garder de conclure que cet Alcindor fût, de ce fait, sans mérite et indigne de l’admiration de Mlle de Chamarande! Je prends sur moi de vous affirmer que c’était un homme inspiré, maître parfait du beau langage français par lui assoupli au rythme de Malherbe et du grand Ronsard, ses ancêtres ; plus habile que Racine en la science amoureuse et ayant trouvé le moyen d’ajouter à la grâce, à la fantaisie, à la raison de La Fontaine ce quelque chose qui ne s’est reproduit que des siècles plus tard et qui descend au fond de nos cœurs, comme le font le souvenir nostalgique, la chimère de l’espérance, le parfum des sous-bois ou des blés mûrs, la vue de la mer mouvante, des crépuscules et de ces belles nuits où toutes choses semblent immobilisées dans une extase sans fin… Voilà quel était Alcindor et quelle était sa vertu. Regardez Jacquette inclinée sur son livre et vous ne douterez pas plus que moi de ce que j’avance ici avec la foi d’un illuminé.
Regardez Jacquette de Chamarande et vous ne douterez guère non plus qu’un si pur poète ne fût, d’abord jeune et de la plus aimable figure, qu’il n’eût la plus jolie bouche d’homme, les dents les plus éclatantes et le regard le plus profond. Accordons qu’il eût le nez ou trop court légèrement, ou trop long, afin de ne pas peindre un portrait de mortel par trop voisin de l’invraisemblable. Mais, en revanche, imaginez, je vous prie, le timbre de la voix d’un garçon qui eut l’honneur de plaire à Mlle de Chamarande au milieu des fêtes de Saumur, au bal des échevins, sous les lustres, à moins que ce ne fût près de telle fenêtre percée dans la muraille épaisse du château, en un recoin ombreux d’où l’on apercevait la Loire, fleuve incomparable, ses longs bateaux plats et ses sables étirés en fuseaux caressés par la lune…
Quels mots furent prononcés en ce lieu, à cette heure, aux oreilles d’une jeune fille qui n’avait jusqu’alors rien entendu de tout à fait tendre adressé exclusivement à elle?
Le fait certain est que, sous les strophes que parcourt Jacquette, assise et absorbée, elle entend aujourd’hui encore la voix du jeune homme, et que sonnets, stances, épigrammes, lais, virelais ou madrigaux, qui lui paraissent tous également exquis, ont pour elle un sens identique, jamais monotone et jamais épuisé. Ah! reconnaissons-le : qu’Alcindor avait de talent!
Lorsque Jacquette a lu un certain nombre de pages, que d’ailleurs elle sait de mémoire, elle repose son regard sur le dieu moussu, qui, lui, jamais ne se lasse de baiser ses chalumeaux, et Jacquette se prend à rêver. Rêve d’amour d’une jeune fille de ce temps là, par un matin de mai, dans la rotonde d’un beau sous-bois, vis-à-vis de Pan, près du bassin d’eau dormante!…
O lecteurs! Dans sa rotonde qui peut-être vous plaît parce qu’elle est d’une époque révolue, Jacquette, elle, ne trouve d’agrément qu’à songer au temps qui n’est plus… Elle songe à la soirée saumuroise… Elle revoit en pensée Alcindor qu’elle n’a pas vu, cela semble probable, depuis de longs mois. En admirant les strophes qu’il écrivit, elle souffre, la pauvre petite! Et n’ayant pas atteint dix-sept ans, elle se dit : « Mon bonheur a été! » Est-ce assez triste, je vous le demande?
Dans dix années, ou bien dans vingt, Jacquette, sondant le temps passé, reconnaîtra que c’est sur son banc, dans la rotonde, en se remémorant l’heure trop brève de Saumur, qu’elle a été la plus heureuse, car, dans le moment même que son poète lui parlait, si beau que fût son timbre, elle n’avait nulle notion de félicité. Ainsi, hélas! notre meilleur temps est celui que nous passons à regretter…
Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer. Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de Chamarande : la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman ; si ce progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie auprès de nous ; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en arrière… Allons, Jacquette, demeurez seule! — aussi bien c’est le sort commun — et tirez-vous d’affaire néanmoins.
II
Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y prend.
Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée, sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit : car un conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons… Ce serait une jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il antique et bon flutiste!
Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le souvenir de ces faits n’est pas indispensable : ce ne vous sera pas chose incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le dévouement auparavant témoigné à la mère.
Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant, descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige, car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève son petit dôme aux pentes granulées ; tout à coup, un mulot, petite tache dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou imaginaire ; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires d’oreilles et de blanches queues de lapins.
C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur, permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée ; mais à en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de ce mur un beau jeune homme… Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le poète Alcindor?
Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence, elle se contente de se montrer : son visage au teint animé, ses cheveux blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle? Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend qu’elle!
Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de provisions, tantôt un écu.
Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien vous le déclarer à présent : elle attend de Cornebille un service en échange.
Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture. Cornebille approche : il tient à la main une courte échelle ; au pied du mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse… Ciel! allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui : un rendez-vous, et d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué, malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément : ne voilà-t-il pas qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là? Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?…
L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire : « Je t’en supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi! » Elle veut dire : « C’est à moi de toucher cette chère écriture… » le balourd se fait un devoir d’appuyer sa lippe sur… ah! sur quoi, mon Dieu!… sur l’écriture d’Alcindor.
Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où le papier maculé a passé. Et il lui arrive — vous le concevez — de s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant!
Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes, et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la passion qui se consume… C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de toutes pièces un amour malheureux : il touche plus sûrement et inspire mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse ; elle s’accommodait peu des songeries vaines ; elle était douée à merveille pour susciter des réalités palpables.
De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé, pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses. Désormais non : Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine, ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir — nous en avons été témoins — une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage. Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement d’une jeune personne de sa qualité.
Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi, hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où l’amour régna tyranniquement…
Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en âge d’être épousée.
Désirez-vous savoir comment les choses se passaient?
Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence, c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde, imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie, — c’est un pyrrhonien — car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette.
Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite ; tout y entre en branle ; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par l’effervescence, les beaux jours d’autrefois : l’on reçoit, l’on donne des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée, danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette.
La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux divertissements, à la danse, à la compagnie ; mais elle boude. Elle aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.
Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande ; Alcindor n’est pas convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu s’engager?
Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur quand elle s’en va à chacun demander :
— Avez-vous lu Alcindor?
Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore — quelques uns le croient — pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle préfère… et elle vous demande anxieusement :
— Avez-vous lu Alcindor?
D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante ; un sourire ingénu s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues : quel mot divin va voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous murmure :
— Avez-vous lu Alcindor?
Quelques uns ont lu Alcindor.
Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays.
La plupart ne l’ont pas lu.
Nul n’est troublé par Alcindor. Un bon poète est toujours flanqué d’un collaborateur vieux et grincheux, qui est le Temps. Il faut avoir peiné pour qu’on vous goûte, car les hommes sont ainsi faits qu’ils apprécient davantage les maux communs comme la boue, que le génie qui brille comme le soleil, et ils estiment un sort ordinaire beaucoup plus qu’une merveilleuse exception. Et Jacquette a une immense pitié pour ces gens qui viennent là, brimballer et bâfrer, reluquer son corsage, aspirer son haleine et qui, les misérables, n’ont pas lu Alcindor!
III
Un personnage a le don d’irriter Jacquette en ces journées et ces nuits de liesse. C’est un garçon qui n’a pas lu Alcindor, et qui émet la prétention de posséder, sur la poésie, des lumières. De fait, il sait par cœur les grands maîtres du genre et, récitant leurs plus fameux passages, il y met une telle intonation que l’on est bien contraint de se persuader qu’il apporte en matière d’art quelque goût. Le pis est que ce damné amateur de vers s’accorde avec le baron de Chemillé de qui la compétence ne fait doute pour personne, mais qui, lui non plus, — notons le détail : — n’a jamais lu Alcindor…
Ce personnage est un certain M. de Fontcombes, nullement mal fait de sa personne à vrai dire, mais de qui les relations avec Jacquette ont commencé par les mots suivants, aussitôt faite la présentation :
— Vous aimez les poètes, m’a-t-on dit, monsieur. Et quel est, à votre sens, le plus grand parmi eux, s’il vous plaît?
— C’est celui, dit M. de Fontcombes, qui saura convenablement vous chanter, mademoiselle…
Sur cette fadaise, Jacquette lui faussait immédiatement compagnie.
Délicieuse Jacquette! Elle n’eut jamais, peut-être, de génie féminin plus pur que dans le moment où elle attendit qu’un homme un peu informé de la poésie, lui dît que le plus grand poète était Alcindor!…
Oui, il y eut un court instant durant lequel cette fraîche âme attendit cela. Une foi si complète et si jeune ne vous touche-t-elle point?
Quant à moi, je ne saurais rien vous dire de Jacquette qui pût la peindre plus complaisamment.
Mais, par exemple, M. de Fontcombes en eut pour sa platitude. Il ne rencontra plus Jacquette sur ses pas, de la nuit entière.
Depuis lors, quand elle le voyait de loin, elle n’eût pas su dire si elle avait envie de pouffer ou de prendre la fuite. Elle ne faisait ni l’un ni l’autre, mais il lui perlait entre les cils ces sortes de larmes qui sont des pleurs de rage.
Elle évitait M. de Fontcombes dans la mesure du possible, ce qui n’était pas assez, à son gré. Et cela n’empêche qu’il lui demeurait un dépit précisément de cette répugnance, car enfin M. de Fontcombes connaissait et aimait les poètes, ce par quoi il se différenciait de la plupart et, s’il n’avait pas, d’emblée, cité Alcindor comme le plus grand des poètes, après tout, n’en avait-il nommé aucun autre…
En vérité, ceci était à considérer.
Et M. de Fontcombes qui venait là, lui, assidûment, dans l’unique but de faire sa cour à Jacquette, se demandait avec angoisse en quoi il avait pu tant lui déplaire par un compliment banal, un peu niais peut-être, mais en somme pareil à la plupart des compliments.
Rien ne se perd, dans le monde comme dans la nature ; et il va de soi que l’éloignement éprouvé par Mlle de Chamarande pour le jeune Fontcombes devint thème à conversations et à papotages.
Le fait eut pour Jacquette un inconvénient imprévu d’elle ; c’est qu’il jeta contre ses jupes une quantité de petits sots et pieds plats qui ne valaient pas Fontcombes et qui, eux, n’avaient lu ni Alcindor ni aucun poète, et à qui il était évident qu’on ne ferait jamais lire ni un poète pour le comparer à Alcindor, ni Alcindor.
Ninon s’émut. Mlle de Quinconas fut en butte à de sévères remontrances : elle qui avait élevé Jacquette, que diable! ne devait-elle pas pénétrer ses secrets? La vénérable et encore aimable gouvernante reçut semonces sur semonces, non seulement de Ninon, mais du marquis Foulques qui commençait lui-même à s’agiter.
Mlle de Quinconas, bien qu’elle eût fait l’éducation de Jacquette, ne surprenait pas la plus légère esquisse des mouvements de son élève. A son avis, Jacquette était encore une enfant ; on lui devait faire plus de plaisir, disait-elle, au lieu de lui présenter des Fontcombes, en lui donnant une belle poupée ou quelque chatte noire, telle qu’était, par exemple, jadis, la « Belle Zébutte ».
On voit que si l’innocence se trouve parfois au cœur d’une jeune fille, sous quelque forme insoupçonnée, elle s’épanouit plus sûrement et majestueusement chez une personne quadragénaire, fût-elle munie de tous ses brevets.
Seulement, le marquis, lui, se fâcha rouge. Il se fâcha d’abord contre la gouvernante — c’était dans l’ordre ; — et si elle n’eût possédé encore de ces appas qui toujours firent fléchir les hommes autour d’elle, je crois qu’il l’eût renvoyée à son vénérable oncle l’évêque. Mais il fit comparaître Jacquette. Et, l’attendant dans une petite pièce où il lui avait donné rendez-vous, il ne se contenait pas ; il pestait, et disait tout haut qu’il en avait assez de ces sauteries et festoiements nocturnes et d’ailleurs coûteux, où l’on conviait plus de freluquets que de femmes, et que, par ailleurs, cette austérité hypocrite qui avait envahi la maison, par le fait de la présence d’une jeune fille, commençait à lui peser aux épaules, et qu’enfin M. de Fontcombes était d’âge, de tournure, de famille et de fortune convenables en tous points. Au surplus, c’était ce jeune homme qu’il avait choisi pour son gendre et il le voulait comme tel.
Et ce fut, Dieu me pardonne, à peu de chose près, ce qu’il répéta à sa fille, lorsque celle-ci eut pénétré, fort décente et la mine soumise, dans la petite pièce où M. son père l’attendait en marchant de long en large, faisant trembler les girandoles.
Cette histoire se passait en un temps où les enfants ne répliquaient pas. Aussi Jacquette ne fit pas entendre sa voix dans le lieu où le marquis Foulques avait cru devoir la sermonner. Elle ne versa pas même une larme, car elle savait que l’attendrissement n’était pas le propre de son papa et qu’il était bien sot de se meurtrir les yeux en pure perte. Elle sortit dès qu’elle jugea que la harangue paternelle était terminée ; et, ayant descendu les degrés qui vous déposent sur la terrasse, elle fit là quelques pas et s’enfonça non dans l’allée qui conduit au dieu Pan, joueur de flûte, mais dans une autre, symétriquement opposée et beaucoup plus longue et conduisant en droite ligne jusqu’à la balustrade qui domine d’un peu haut la large coulée de la Loire.
Ce n’était pas pour prendre un bateau et se faire conduire à Saumur! La rébellion n’était point en son cœur, car son cœur était tout rempli d’autre chose. L’amour a une telle vertu, qu’en vérité il adoucit tout. Celui qui l’a ne se perd point en pensées attristantes touchant l’avenir ; et la menace des pires maux, fût-ce de celui d’être privée de l’amour, ne vous empêche pas de savourer les délices de l’amour présent, qui semble absorber tout l’avenir.
Cette terrasse de Loire était retenue par une balustrade d’au moins un quart de lieue de longueur et qu’avait fait jadis construire, en son temps, M. Lemeunier de Fontevrault, le grand-père de Jacquette, bon amateur de jardins. A des intervalles réguliers, mesurés au souffle de la langoureuse Ninon en sa jeunesse, des lieux de repos étaient là ménagés, où il était loisible de s’asseoir à l’ombre arrondie d’un laurier. Et la délectation de la vue était alors sans pareille : d’une part, la haute futaie du parc dense et moutonneuse comme une forêt ; de l’autre, les rives si molles du fleuve à chevelure de roseaux, les îles et leurs saulaies argentées, les barques à grandes voiles rectangulaires que gonfle un air attiédi, les grèves sablonneuses semblant inviter des déesses au bain ; par-delà les clochers de villages, la bleuâtre silhouette du château de Montsoreau, vaporeuse ; et, lorsque l’atmosphère était bien purgée de brouillard, en sens inverse et plus loin encore, les tours et tourelles de la ville qui contenait Alcindor…
Voilà le lieu où vint se réfugier Jacquette après l’algarade. Elle y tire de son sein les billets du poète. Elle a dans sa pochette le livre des poésies. Elle relit ce qu’elle a lu cent fois, et puis ses yeux se portent sur la surface des eaux courantes, à tel endroit où, certain jour, prévenue à temps, elle a vu paraître Alcindor sur un bateau qui, faute de vent, se faisait tirer par des chevaux allant le pas, à la queue-leu-leu, sur le chemin de halage.
Jour béni! Oasis dans son histoire d’amour! Une demi-heure durant, elle a vu Alcindor…
Il était à l’avant du bateau, tout de noir vêtu, comme un petit abbé,… à la distance de cent toises, il a tiré respectueusement son chapeau. Elle a vu, peu à peu, sa taille grandir ; il lui a paru et plus haut et plus beau aussi que tout le monde ; et quand le bateau a passé devant elle, le poète a salué de nouveau, puis salué encore au moment où il allait la perdre de vue.
Il a aperçu qu’elle portait la main à son cœur, d’une quasi imperceptible manière, et même, un court instant, le doigt à sa lèvre…
Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître ; et il a fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et muet passage.
O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus cruelle privation!…
Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château, où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi tous les autres hommes?
Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses paroles même ne lui appartiennent plus ; tout cela est féal et serf du marquis et de la marquise de Chamarande ; mais Jacquette pense qu’il y a quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu : c’est son cœur.
Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle, l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.
J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle retient…
IV
On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète Watteau ; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du Nord où se passa — vous en souvenez-vous seulement? — l’épisode de Châteaubedeau ; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée ; on voit aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons ; entrer, sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte ; on entend mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les couloirs les soubrettes pincées ; les cuisines regorgent de victuailles ; un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il anime, essoufflé et tirant la langue.
Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre la chaleur du jour ; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et exhalent d’excessifs parfums ; les grosses mouches, heureuses ou ivres, se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane.
Que c’est joli, que c’est émouvant, — y avez-vous pensé? — une bergère ou un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains, résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore, à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est jamais reconnaissant?
La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum. Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas ; elle s’est assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il y eût eu là du monde ; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la persienne ; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie sur les pelouses ; on entendait aussi un petit cœur battre ;… il faisait à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa… Et Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe.
Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue, sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor.
Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique.
Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons ; ils étaient nombreux et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et, comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical, quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous, sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor. Et elle brûlait de les interroger.
Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le gravier, et les chevaux fatigués hennir.
La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette, se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala, entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions, étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux.
C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père de quatre enfants ; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne, aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à l’excès ; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus, l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre en ses propos ; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à se rappeler seulement ceux de sa jeunesse.
Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années ; mais n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de sa fin… Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est toujours rempli.
J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler librement.
Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine, ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière piqué sur une tige acérée, — étrange façon! — afin qu’elle parût, sa carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée.
Lorsque M. de Fontcombes se présenta — ah pardieu, qu’il était bien mis! — il fut certainement très stupéfait de voir Mlle de Chamarande lui faire le plus bienveillant accueil.
Que l’on me laisse ajouter qu’une chose me confond plus encore que le remplacement précipité des hommes par les hommes, c’est la substitution, chez la femme la plus pure, d’un sentiment feint à un sentiment vrai. Je ne m’accommoderai, pour ma part, jamais, de ce miracle qui s’opère sans l’intervention d’aucun saint, et je ne serais pas plus confondu de voir ressusciter un mort.
Ce n’est pas un bel habit qui eût eu le pouvoir magique d’influencer une fille comme Mlle de Chamarande! Cependant elle fit, je vous le garantis, un tout à fait tendre sourire à M. de Fontcombes. Le marquis Foulques et Ninon qui, ni l’un ni l’autre, n’enfermaient une âme compliquée, en furent aussitôt pleins de joie et virent les noces pour la Saint-Jean prochaine. M. le baron de Chemillé, dont l’œil ne perdait aucun détail de l’action, sourit aussi, mais d’une autre manière.
Et le beau M. de Fontcombes n’eut pas plutôt aperçu la complaisance de Jacquette, qu’il donna aussitôt dans le panneau. Tous les hommes sont ainsi dupés très aisément. Leur fatuité en est la cause première et, après, vient un manque surprenant de finesse. Et toutefois, n’imaginez pas que ce garçon fût un sot : pour un homme de sa qualité, avoir les goûts qu’il manifestait ne me semble pas chose commune. Au lieu de parler de la pluie et du beau temps, d’un potin imbécile, ou de ces mille et une niaiseries dont une bonne compagnie s’entretient, il trouvait, à propos de tout, des pentes insoupçonnables par où glisser à ce merveilleux sujet de la poésie qui, à son gré, faisait le plus noble ornement de la création. Il disait communément, quitte à se faire maltraiter, que les gens de la meilleure naissance ne sont pas capables de discerner le ton de l’horizon ni de dire si un pays est beau, si la rivière est sinueuse et le temps seulement chaud ou froid, pour peu que tel sensible génie n’ait pas pris la peine de naître avant eux et d’attirer leur attention sur ces points en en fixant la valeur dans une langue excellente.
— Vous ne parleriez point d’aurore et point de la lune, point des îles et point de la mer redoutable, point des prairies ni des ruisseaux, que dis-je? vous ne sauriez même pas parler d’amour, mesdames, affirmait-il devant Jacquette, si, avant nous, n’avaient pas su chanter Homère et Virgile, le Grec sicilien Théocrite aussi, et notre Racine…
On voulait qu’il se moquât et jetât à poignées des paradoxes pour séduire : et s’il ne venait à personne de se fâcher, c’est qu’on avait l’assurance que de ce qu’il disait il ne croyait rien. Jacquette à part soi, le trouvait fat. Les prétendus poètes qu’il nommait, elle les détestait, sans qu’elle les connût d’ailleurs le moins du monde, et elle eût préféré, affirmait-elle, entendre parler engrais, vignobles ou fenaison. Mais elle souriait agréablement, ne fuyait point le disert Fontcombes et semblait même prendre un plaisir assez vif à l’écouter dialoguer sur ses sujets favoris avec M. de Chemillé qui, lui, se déclarait aux anges, pour avoir trouvé un homme érudit et de bon goût.
On mangea et l’on but, puis l’on s’éparpilla afin de contempler les splendeurs du couchant sur les coteaux et sur la rivière, M. de Fontcombes quittant peu la jeune fille et l’abreuvant de sujets sublimes. Quand on remonta vers le château, les chandelles étaient allumées : cela faisait un spectacle féérique dans la nuit ; et, de loin, on discernait les violons venus de Saumur et d’Angers, qui préludaient à la danse par des airs italiens ou des compositions du maître de chapelle.
Alors le bal commença, ouvert par M. de Fontcombes avec Mlle de Chamarande.
Au beau milieu d’un pas, pinçant sa jupe d’une main, agitant de l’autre son éventail, et souriant à ravir, Jacquette dit à son cavalier :
— Monsieur, je vous déteste.
— Pourquoi? demanda Fontcombes, sans manquer un de ses effets.
— Parce que vous parlez poètes comme ferait un maître d’école, un ignorant, sinon un âne bâté.
— Oui-da! fit M. de Fontcombes, tendant à cet instant le jarret ; l’opinion, mademoiselle, est plaisante!…
— Si elle vous plaît, monsieur, ce n’est pas que j’y tienne, car j’ai peu souci de cela, bien au contraire.
— Encore, de grâce, veuillez vous expliquer, mademoiselle. Je ne me pique pas d’être savant ; je dis qui j’aime et ce que j’aime. Enseignez-moi, je vous prie.
— Je le ferai, monsieur. Il n’est besoin de posséder des légions de poètes : un seul les contient tous.
— Ah bah! mademoiselle, et lequel, s’il vous plaît?
— Monsieur, vous avez la bouche pleine d’Homère et de Virgile et de maints autres barbons très antiques ; dites-moi : avez-vous lu Alcindor?
— Alcindor?… répéta M. de Fontcombes.
— Alcindor.
— Je n’entendis jamais prononcer un tel nom.
— C’est enrageant, monsieur! Et comment ne vous détesterais-je point, avec votre fausse science et votre goût prétendu? Alcindor, sachez-le, est le plus grand des poètes. Voilà ce qu’il vous eût fallu me dire, avant toute chose, monsieur, s’il entrait en vos desseins de me plaire…
— Pour vous plaire, mademoiselle, que ne suis-je prêt à dire!
— Il faut penser ce que vous me direz.
— Ah! que j’ai grande envie d’être du même sentiment que vous! Et comment ne pas l’être? Mais voilà… Où dénicher, je vous prie, les œuvres complètes d’Alcindor?… En quel siècle vivait ce génie?
— Mais, au vôtre, monsieur!
— Il est vivant! s’écria M. de Fontcombes. Diable!… Et vous le connaissez peut-être?
— Ces hommes-là sont toujours trop loin de nous… Les connaît-on?
— Serait-il du pays?
— Son œuvre seule importe. Elle est là…
— Où?
— Là, sur la cheminée… C’est un tout petit livre. Je vous le prête… à une condition…
— Laquelle?
— C’est que vous me le rendiez vite et m’en parliez doctement.
Car une idée était venue à Jacquette, malgré son humeur contre M. de Fontcombes, c’était que, puisque — comme tant d’autres, hélas! — ce connaisseur en poètes ignorait le meilleur poète, après tout, peut-être que, le connaissant, il l’admirerait… Aventure à tenter! Et, pour peu que celle-ci fût heureuse, voilà que tout à coup Jacquette se prendrait à désirer de revoir M. de Fontcombes, ce qui ferait bien grand plaisir à la famille.
Et la famille, en attendant, s’émerveillait du changement survenu en Jacquette. Jacquette, en effet, ne jouait même plus la comédie : elle s’intéressait tout de bon à M. de Fontcombes, — oh! dans la seule mesure où elle escomptait qu’il pourrait l’entretenir d’Alcindor.
Et à supposer, pensait-elle, que ledit Fontcombes admire médiocrement Alcindor — le bellâtre est assez sot pour cela! — il était peut-être du moins la seule personne qui eût chance de consentir à lui parler du poète, ne fût-ce que par amour d’elle ou par convoitise de sa main. Et de cette humble chose : une parole touchant le poète, elle serait encore contente plus que de quoi que ce fût. Oui, dans son beau château, au milieu d’une soirée brillante dont elle était la lumière, la noble Mlle de Chamarande, aux pieds de qui chacun était incliné, ne caressait plus, en vérité, qu’un si pauvre désir!
La fête nocturne qui fut, en effet, somptueuse, se termina donc à souhait, au point de vue des parents : Jacquette faisant la cour à Fontcombes, Jacquette ne s’intéressant qu’à Fontcombes, attendu que celui-ci était devenu l’objet de sa seule espérance.
Mais cette espérance n’était pas celle qu’entretenait la famille.
V
Le vieux baron de Chemillé comblait de tendresses sa filleule, et Jacquette l’aimait, non seulement parce qu’il lui faisait des cadeaux, mais parce qu’il ne lui disait pas les mêmes choses que tout le monde.
Elle l’allait visiter quelquefois, accompagnée ou non, dans la maison qu’il habitait à l’orée du village. Cette demeure, convenable à un esprit philosophique, vous a été décrite en temps et lieu. J’y reviendrai, car elle me plaît mieux que le château de Chamarande, croyez-m’en, et je donnerais — à condition qu’on me les eût offertes — les magnificences, les tours, les toitures, les allées, fussent-elles d’eau, les terrasses, fussent-elles à balustrade, et la ribambelle de marmitons et de cochers de celui-ci, pour les trois petites pièces et le jardin de curé, dont se composait l’habitation du vieux parrain. Elles étaient, ces pièces, encombrées de livres rangés en de vastes armoires ; et, çà et là, parmi les paperasses, s’érigeaient des figures de marbre ennoblissant le modeste lieu jusqu’à le transporter aux rivages de la Grèce ou dans cette Rome que rappelaient des gravures, d’après M. Poussin, accrochées aux murailles.
Le baron se laissa reconduire là, le surlendemain de la fête, par Jacquette, et il lui demanda si, toute grande fille qu’elle était, il ne lui arrivait point encore de bavarder avec Pomme-d’Api.
— Elle n’entend rien, depuis qu’on l’a mise à la retraite dans sa vitrine.
— C’est bien dommage! dit le baron.
— Pourquoi, mon parrain?
— Parce que c’était une poupée qui avait autrefois l’oreille fine et qui saurait aujourd’hui nombre de choses que le commun ignore…
— Elle en serait bien avancée! dit Jacquette.
— Elle, non, peut-être. Mais vous en éprouveriez, vous, ma filleule, parfois, beaucoup de soulagement.
— A-t-on donc tant besoin de parler?
— Le roi Midas parlait même aux roseaux!
— Pour leur dire qu’il avait des oreilles d’âne!… cela valait la peine.
— Quand le cœur bat un peu vite, dit le baron, cela vous démange plus que l’envie de divulguer la forme de ses oreilles!
— Ah! dit Jacquette.
Elle demeura songeuse. Elle eut peur que son parrain ne lui fît un sermon, et elle dit :
— Pomme-d’Api? je lui ai raconté beaucoup : elle ne m’a jamais répondu.
— Vous croyez cela, ma filleule, s’écria en se levant M. de Chemillé. Détrompez-vous : je ne vous ai pas donné autrefois cette poupée pour m’amuser ni pour vous fournir un jeu saugrenu!… Ouvrez la vitrine où Pomme-d’Api se repose ; interrogez attentivement votre fille, mademoiselle, et que le diable m’emporte si elle n’est pas apte à vous donner bon conseil…
Jacquette prit congé de son parrain, un peu intriguée, et se demandant si le vieillard se moquait. Avant de le quitter, elle se retourna pour lui demander, et c’était bien la centième fois :
— Avez-vous lu Alcindor?
— Non! mademoiselle, fit le baron, et je ne suis plus d’âge à lire du nouveau.
Alors Jacquette revint au château, dépitée et fort en colère.
Cependant, ce que son parrain lui avait dit de l’ancienne poupée la taquinait et, aussitôt arrivée, elle courut à la vitrine, s’assura d’y être seule et se trouva nez à nez avec Pomme-d’Api assise sur son pal.
Elle n’adressa point la parole à la poupée, malgré le désir qu’en avait eu M. de Chemillé ; cela, décidément, n’était plus de son âge, ou plutôt, partageant le sentiment général, elle croyait ceci indigne d’elle, bien que la plupart des grandes personnes auxquelles elle s’adressait d’ordinaire ne fussent mieux en état, soit de l’entendre, soit de lui répondre, que ne l’était Pomme-d’Api. Mais, à la vérité, Jacquette avait coutume de regarder Pomme-d’Api à la légère ; or, parce que le baron lui en avait parlé le matin, elle la considéra plus attentivement et elle eut tôt fait de s’apercevoir que Pomme-d’Api présentait en un point de sa personne un aspect inusité ; elle portait entre deux de ses fins doigts raides et étalés en patte d’oie un tout petit billet, de l’épaisseur d’un fétu.
Vous vous doutez que Jacquette fut prompte à ouvrir la vitrine et à arracher le papier soigneusement plié. Et elle lut, sur celui-ci, d’une écriture qui n’était pas celle du baron, qui n’était pas celle d’Alcindor, ces quatre méchants vers mirlitonesques :
Aimer à l’horizon
C’est déraison
Seul est amour ce que l’on touche
Avec sa bouche…
Nulle signature. Etrange communication. Le parrain de Jacquette entendait lui faire transmettre par cette voie ce qu’il n’avait pas voulu lui dire, de peur sans doute d’être entraîné à trop en dire. Mais donc, M. de Chemillé savait son aventure et, en outre, la désapprouvait?…
Jacquette fut de ceci extrêmement troublée. Elle renferma la poupée dans sa cage de verre.
Aimer à l’horizon
C’est déraison!…
Et, quoiqu’elle n’eût point voulu lui parler, elle ne put s’empêcher de lui dire :
— Ah! ma pauvre Pomme-d’Api, tu ne sais pas ta chance d’avoir, toi, un cœur de son.
VI
Quoi qu’il en fût, la prochaine visite de M. de Fontcombes était désirée au château ; désirée par les parents qui, on le sait, étaient pressés ; désirée par Jacquette avide d’entendre prononcer par quelqu’un, voire par n’importe qui, le nom chéri d’Alcindor.
M. de Fontcombes ne se fit point attendre. Il vint, une après-midi, sans s’être fait annoncer, car il se trouvait que ni marquis ni marquise n’étaient là et que Jacquette étudiait, seule au clavecin, avec Mlle de Quinconas.
Jacquette ne fit aucune difficulté pour recevoir le jeune homme. Elle l’accueillit au lieu même où elle était, flanquée d’une gouvernante tout à coup devenue si discrète qu’on ne savait où la prendre malgré ses formes opulentes et qu’on la cherchait à droite quand elle était à gauche, et qu’on la croyait toute proche alors qu’elle était passée dans la pièce voisine, trottinant sur le bout des mules, et légère comme ces duvets tombés des peupliers, en juin, et qu’un courant d’air emporte. Tant et si bien que Jacquette dit au beau jeune homme :
— Heureusement que j’ai près de moi Pomme-d’Api, assise sur une tige de fer, et, en outre, emprisonnée sous sa vitrine, car je me croirais un peu seule à vous faire honneur, monsieur…
— Qui est cette Pomme-d’Api? demanda M. de Fontcombes.
— C’est ma poupée, monsieur, car j’ai été jeune.
— Je le crois aisément à vous voir, dit M. de Fontcombes.
— Oh! il ne faut pas juger sur la mine. N’est-il pas vrai, Pomme-d’Api?
Elle semblait sérieusement interroger sa poupée, en haussant le ton, à cause de la cloison de verre. Elle se retourna vers M. de Fontcombes :
— Pomme-d’Api dit que oui, monsieur.
M. de Fontcombes contemplait Jacquette avec ravissement. Il lui dit :
— Vous êtes délicieuse, mademoiselle…
— Ah! C’est sans doute à cause des aménités que je vous ai débitées lors de notre dernière entrevue?…
— Je vous déplais donc tant, pour mon malheur?
— Peste, monsieur, si vous me déplaisiez, ce serait déjà quelque chose…
— On n’est pas plus cruelle.
— Monsieur, avez-vous lu Alcindor?
— Comme vous m’en aviez prié, fit M. de Fontcombes.
— Et c’est tout ce que vous me dites de lui?
— Alcindor, puisque Alcindor il y a, ne manque pas de qualités, mademoiselle ; mais le grand cas que vous faites de lui, en le plaçant au-dessus des Anciens et des Modernes, me rend difficile la tâche de parler de cet auteur raisonnablement.
— Autrement dit, vous n’aimez pas cet auteur?
— Je n’ai pas dit cela, mademoiselle, mais seulement…
— Il n’y a pas de « seulement », monsieur!… Voulez-vous faire un tour de jardin? j’ai besoin d’air…
Ils descendirent au parc en prenant l’allée d’eau qui est la plus convenable à fréquenter lors d’une visite cérémonieuse, et ils étaient accompagnés de la gouvernante qui se tenait derrière eux, à une distance respectueuse. M. de Fontcombes semblait embarrassé ; il se refusait à faire un compliment banal du splendide endroit, à s’extasier sur la beauté du ciel, tout comme à dire quoi que ce fût, qu’il ne pensait point, touchant les auteurs.
Comme il savait quasi tous les beaux vers par cœur, il se mit tout à coup à réciter ce passage du vieux Corneille où Psyché demande si l’on peut être jaloux d’un parent. L’Amour répond :
Je le suis, ma Psyché, de toute la nature!
Les rayons du soleil vous baisent trop souvent ;
Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent :
Dès qu’il les flatte, j’en murmure, etc…
M. de Fontcombes disait ces vers merveilleux avec sentiment et en communiquant à son expression toute la révérence dont ils étaient dignes.
— C’est fort beau, dit Jacquette.
Alors M. de Fontcombes poursuivit ; et il se faisait écouter. Mlle de Quinconas même, se rapprocha, ayant compris qu’il ne s’agissait point de conversation intime et personnelle. Et le jeune homme répandait les strophes harmonieuses entre les deux femmes.
Comme on arrivait à l’escalier flanqué de deux socles dont l’un porte un vase au bas-relief de satyres, M. de Fontcombes, qui parcourait par sa belle mémoire tous les siècles de la littérature française, mit en valeur le dernier tercet d’un sonnet qui fit rougir et pâlir Jacquette.
Elle s’arrêta au bord de la première marche et demanda :
— Monsieur, savez-vous de qui est ce que vous dites si bien?
— A part nos grands auteurs, mademoiselle, du diable si je me souviens de ceux qui firent tous les vers que je débite! Je les retiens comme l’éponge l’eau…
— Ah! c’est très bien, monsieur.
Et, d’un geste de future maîtresse d’un si riche domaine, elle montra, avec sa canne, la grande pelouse des jardins bas où murmuraient les fontaines. M. de Fontcombes admira comme il convenait, car le lieu, vraiment, était magnifique. Puis il offrit la main à Mlle de Chamarande pour descendre. Alors elle lui dit à l’oreille :
— Eh! Monsieur, c’était d’Alcindor!
— Quoi donc, mademoiselle?
— Mais le sonnet, vertubleu! dont vous avez cité quelques vers.
— C’est ma foi fort possible. Au cours de ma lecture du petit volume, ce sonnet me sera demeuré…
— C’est qu’il vous plaît, monsieur?
— Evidemment, mademoiselle.
Des mots furent échangés en face du satyre à la queue pointue qui avait été le proche témoin, à une époque déjà reculée, d’autres scènes par quoi avait semblé vouloir s’exprimer la malignité du monde. Ne dirait-on pas que ce lieu, au centre du parc de Chamarande, est celui où le sort capricieux bifurque ou, autrement dit, nous joue des tours de sa façon?
Je le croirais volontiers pour ma part ; car Jacquette, qui avait fermement arrêté de ne pas conduire M. de Fontcombes aux endroits où elle avait coutume de songer à Alcindor, Jacquette qui avait évité — non pour l’étiquette, croyez-le, mais par un parti pris délibéré — de prendre soit sa chère allée conduisant au bassin de Pan, soit l’allée longue qui s’orne de la balustrade, du côté de la Loire, Jacquette n’hésita pas à incliner, par les fontaines, vers cette admirable promenade à balustres et à reposoirs de lauriers, où nous l’avons vue l’autre jour. Et pourquoi?
C’est qu’avec M. de Fontcombes, désormais, il est possible de parler d’Alcindor.
Contre le mur de soutènement des jardins hauts, étaient exposés au midi les célèbres espaliers de Chamarande : pêches, brugnons et chasselas, que toutes les guêpes du pays picoraient jusqu’à rendre gorge. Les raisins n’étaient pas à maturité, mais les pêches avait mis à l’étal leur velours cramoisi et répandaient un parfum combiné avec celui de la lavande et du thym surchauffés. Les lézards couraient sur le tuffau gris, montraient leur petite tête au col palpitant, hors des trous, ou seulement leur longue et fine queue taillable au sécateur comme une tige nouvelle. Les papillons semblaient des fleurs jetées au-devant des promeneurs par des mains invisibles.
— Le retrouveriez-vous dans votre mémoire, monsieur?
— Quoi donc, mademoiselle?
— Mais, le sonnet!
— Ah! le sonnet d’Alcindor?
— Nul autre, assurément!
— Je vais essayer, mademoiselle.
M. de Fontcombes retrouva le sonnet d’Alcindor. Celui-ci était bon, ma foi. Et l’honnête amateur de vers le reconnut. Jacquette triomphait.
— Il est excellent, s’écriait-elle.
— J’en tombe d’accord.
— Admirable!…
— Je n’y contredis pas.
— Gageons, monsieur, que vous en possédez d’autres!…
— D’autres?…
— Mais d’autres vers du même auteur! Pas de ceux du grand Turc, j’imagine!…
M. de Fontcombes en retrouva, çà et là. Un moment, il s’arrêta non seulement de dire, mais de marcher, et il fit :
— Tiens!…
— Quoi, monsieur, qu’avez-vous?
— Mais c’est très bien, mademoiselle!
— L’allée? la pelouse? les fontaines? l’espalier? les pêches?…
— Les vers d’Alcindor.
— Ah! fit-elle en sautant plus haut que les genoux de M. de Fontcombes.
— C’est la première fois, dit celui-ci, que je remarque qu’un poète vivant…
— Mais, ils ont tous été vivants, monsieur, vos poètes, vos grands maîtres, vos Anciens et vos Modernes! Je pense qu’ils n’ont pas composé leurs ouvrages dans le royaume des Ombres! Et vous eussiez attendu que celui-ci eût passé le Styx pour admirer ses vers! Vous vous moquiez de moi, avouez-le?
— Non pas, mademoiselle, mais il arrive aux femmes…
— De se tromper par amour, n’est-ce pas? Mais l’amour est aussi ce qui éclaire et illumine, ce qui fixe notre attention sur un point que nous n’eussions, sans cela, qu’effleuré. Et je me méfie de votre raison sèche pour admirer bien : il y faut notre cœur, monsieur, et tous nos sens désordonnés, s’il vous plaît, pour mordre à même ces fruits et en extraire tout le suc, alors que vous ne voyez, en passant, qu’une tache intéressante…
Et elle mordait un abricot tombé à terre, et elle montrait à son compagnon la pulpe tranchée du fruit où les dents laissaient leur marque régulière et par où s’égouttait le jus succulent.
— Souventes fois, vous errez, vous autres femmes, dit M. de Fontcombes ; mais il est vraisemblable que sans votre ardeur goulue mille choses manqueraient d’être révélées.
Il discutèrent jusqu’à ce qu’ils fussent remontés à la grande allée des balustres, et là, ils s’assirent entre les lauriers, à l’endroit où Jacquette avait été un jour saluée de loin par le poète passant lentement sur son bateau. Elle ne raconta point cet épisode de sa vie secrète à M. de Fontcombes ; mais elle parla de Lui, ouvertement de Lui, à M. de Fontcombes.
Celui-ci était redescendu des régions sereines de la poésie et, comme il ne lui avait pas fallu longtemps pour se sentir épris de Mlle de Chamarande, il écouta, entre les lauriers et devant la triomphante vue, des aveux qui comblaient la jeune fille d’un indicible contentement et qui le torturaient, lui, de façon fort cuisante.
VII
Alors il arriva cette chose inattendue, que c’était Jacquette qui réclamait à cor et à cris M. de Fontcombes, et que c’était M. de Fontcombes qui se faisait un peu prier pour venir. Si fort que soit l’agrément qu’une personne nous procure, il n’est jamais plaisant d’entendre celle-ci vous parler passionnément d’une troisième.
Cependant, M. de Fontcombes était d’une telle civilité! Outre cela, il aimait sincèrement la poésie, les poètes, et c’était sans mentir qu’il goûtait aujourd’hui Alcindor. Il l’eût pu haïr, certes, mais telle est la vertu de la poésie qu’elle ne tolère point un sentiment défavorable à l’homme qu’elle vous oblige d’admirer.
Et, quand M. de Fontcombes, un peu malgré lui, venait au château, Jacquette accourait au-devant du jeune homme, et sans le moindre souci de lui être importune, étalait des plans de campagne destinés à créer autour du chef d’Alcindor l’auréole d’une jeune gloire.
La famille se réjouissait ; on se relâchait de toute surveillance ; on laissait le soupirant libre à Chamarande comme chez lui ; on considérait l’aimable couple qu’il formait avec Jacquette dans les salons ; on l’appréciait sur les terrasses ; on l’admirait sous les marronniers ; ou bien Ninon, avec attendrissement, montrait au marquis les deux enfants penchés sur l’eau dormante d’un bassin dans quoi les deux têtes bien assorties, côte à côte, semblaient, en se mirant, déjà s’aimer, tandis qu’en fait les yeux de ces jeunes gens, un peu hagards, cherchaient au fond de l’eau, comme à d’autres moments dans les nuages ou l’azur céleste, des combinaisons excessivement compliquées.
Il s’agissait d’écrire à tel ou à tel, de parler à tel autre ; d’obtenir de quelque influent personnage qu’il portât le nom, jusqu’à Paris. M. de Fontcombes y consentait, jugeait la démarche faisable, mais il la voulait exécuter avec simplicité et modération en évitant tout air de protection suspecte ; Jacquette ne discernait pas l’hyperbole de la louange, voulait qu’on allât vite et que, par exemple, on fît dire à la Cour que la province tout entière ne jurait que par Alcindor.
On en vint à joindre Mlle de Quinconas à l’entreprise, sous le prétexte que son vénérable oncle, Mgr de Trélazé, possédait des accointances avec l’Académie. Mlle de Quinconas fut ébaubie d’être appelée à se mêler au jeune couple pour lequel elle croyait sa présence gênante. Toute une semaine, ne la vit-on pas inséparable de Jacquette et du nouvel ami, et chuchotant avec l’une et l’autre jusqu’à les heurter de son buste avantageux?
Il arriva une chose plus curieuse que toutes celles que j’ai précédemment rapportées : c’est qu’un certain jour de la semaine où Jacquette devait, le matin, prendre l’allée qui mène au Dieu Pan, puis courir comme une biche à travers bois, jusqu’à Cornebille, Cornebille l’attendit en vain sous les restes de son moulin ruiné. Cornebille blotti à la manière d’un insecte, sous la pierraille, tenait sur son cœur le pli, le pli naguère tant désiré. Mlle de Chamarande ne vint pas, car ce rendez-vous-là, elle l’avait tout simplement oublié!…
Elle l’avait bel et bien oublié parce que M. de Fontcombes devait venir cette matinée, de très bonne heure, afin de donner les dernières instructions à Mlle de Quinconas qui prenait le coche pour Angers et s’en allait parler de « l’affaire » à son saint oncle. Et, en effet, la matinée se passa pour Jacquette, comme presque tous les jours d’ailleurs, de la façon la plus propre à retenir l’attention d’une jeune fille. Songez qu’il s’agissait de faire comprendre à la gouvernante ce dont on la chargeait! D’abord on avait dû faire un choix subtil entre les poésies d’Alcindor, lesquelles n’étaient point toutes, il s’en fallait, de nature à lui conquérir les complaisances d’un évêque, en premier lieu, et, en second, des Quarante! Quelles délibérations! Combien de lectures et combien d’examens laborieux du texte, ce qui était à la fois épineux à l’extrême et amusant au possible, M. de Fontcombes, avec un esprit et un talent d’imitation rares, se mettant tour à tour à la place et de Mgr de Trélazé et de Mlle de Quinconas, en son entrevue projetée avec ce dernier, et de tel personnage de la Compagnie de qui il avait ouï dire, mais qu’il n’avait point l’honneur de connaître. De telles séances étaient désopilantes et ne comportaient point de fin. Souvent on retenait M. de Fontcombes à souper, et on le faisait reconduire en carrosse, avec une petite suite trottinant aux flambeaux.
Ajoutez qu’il avait fallu aussi copier ces textes, simuler en somme qu’Alcindor n’était qu’inédit, à cause toujours de ces dangers qu’eût offerts le texte intégral! M. de Fontcombes en personne était indispensable à ce soin, à cause du discernement et aussi de la belle écriture qu’il avait.
A tant éplucher le texte d’Alcindor, M. de Fontcombes parfois s’arrêtait, suspendait la diction ou la plume, regardait Jacquette de côté et retenait mal une moue bien comique. Il estimait que, somme toute, la langue d’Alcindor n’était pas si bonne. Et il osait désormais en faire juge Jacquette.
— Qu’en pensez-vous, mademoiselle?
— Ma foi, disait Jacquette, pour cette pièce-ci, vous avez raison.
Alors, M. de Fontcombes s’échauffait.
— Cette pièce-ci, en vérité, je croirais prudent de la supprimer, non comme impertinente, cette fois, mais comme banale, reprochable du point de vue de la syntaxe et, en outre, comme trop platement imitée d’une épigramme que je vous traduirai demain…
— Il la faut supprimer, disait tranquillement Jacquette.
A ce jeu, finalement, il subsistait un mince bagage des poésies d’Alcindor. M. de Fontcombes rayait, rayait, déchirait… Ou bien il passait le feuillet à Jacquette qui, sans mot dire, sans s’émouvoir, et sans protestation aucune, elle-même déchirait et jetait au panier.
Mlle de Quinconas, témoin ordinaire du travail, et de qui la perspicacité n’était cependant pas brillante, en vint à remarquer :
— Hola! Monsieur, mademoiselle, prenez garde que c’est pour trois petites feuilles — et je le sens : demain, pour une — que j’irai entreprendre le voyage d’Angers!…
M. de Fontcombes et Jacquette se regardèrent et sourirent, puis se mirent à rire tout à fait.
Et ils résolurent de délibérer.
— Allons à l’air, dirent-ils, on y a les esprits plus frais.
Ils allèrent dans le parc et égarèrent la gouvernante.
Convenait-il, en effet, de faire entreprendre à celle-ci un voyage d’une semaine pour si peu de chose? Sur le fait de donner congé à la gouvernante ils furent toutefois aussitôt d’accord :
— Cette pauvre fille, dit Jacquette, a compté s’octroyer quelques vacances et il y a si longtemps qu’elle n’a eu le plaisir de voir son cher oncle…
— On n’aime point, dit M. de Fontcombes, quand on réfléchit peu, revenir sur un projet qu’on a fait.
Cependant Jacquette gardait un souci :
— Il ne faudra pas, dit-elle, sous prétexte que nous allons manquer d’un chaperon, vous croire obligé, pour revenir, d’attendre qu’il soit de retour?…
M. de Fontcombes répéta malicieusement pour son compte :
— On n’aime point revenir sur un projet qu’on a fait!…
— Quand on réfléchit peu!… dit Jacquette.
— Fût-ce quand on réfléchit, fit en souriant M. de Fontcombes, et j’avais formé, je l’avoue, le projet de revenir…
— Mais qu’aurons-nous à faire désormais? demanda Jacquette.
— Voilà justement la question! dit M. de Fontcombes, et nous n’aurons sans doute pas trop d’une semaine à passer dans le tête à tête pour nous le demander.
VIII
Quand Mlle de Quinconas fut partie pour la ville d’Angers, les deux complices à qui incombait la responsabilité de ce voyage éprouvèrent d’abord un vif besoin de gambader, sauter et folâtrer tout à leur aise ; puis, et presque aussitôt, ils furent gênés et pour ainsi dire confus de se trouver l’un et l’autre seuls et en vis-à-vis.
M. de Fontcombes crut rompre le malaise en poursuivant tout uniment la conversation des jours derniers, à savoir en parlant de belles-lettres, sinon de tel auteur en particulier. Et Jacquette écoutait tout ce qu’il lui plaisait de dire, avec une grande complaisance.
Elle écoutait si bien qu’elle ne prit seulement pas garde qu’ils s’engageaient, ce beau matin, dans l’allée du bassin de Pan, d’où elle avait soin de s’écarter jusque là, on s’en souvient, quand elle était avec M. de Fontcombes.