RENÉ BOYLESVE

MON AMOUR

PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3

DU MÊME AUTEUR

CONTES

LES BAINS DE BADE (épuisé)1 vol.
LA LEÇON D’AMOUR DANS UN PARC1 —

ROMANS

LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS1 vol.
SAINTE-MARIE-DES-FLEURS1 —
LE PARFUM DES ILES BORROMÉES1 —
MADEMOISELLE CLOQUE1 —
LA BECQUÉE1 —
L’ENFANT A LA BALUSTRADE1 —
LE BEL AVENIR1 —
MON AMOUR1 —

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Hollande.

Published, october fifteenth nineteen hundred and seven.
Privilege of copyright in the United States reserved, under the Act approved March third, nineteen hundred and five, by Calmann-Lévy.

ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY
E. GREVIN, SUCCr

A
HENRI DE RÉGNIER

MON AMOUR

Ne pense qu’à charmer ton cœur…

Mimnerme.

Avignon, 15 avril.

J’ai dû m’arrêter à Avignon pour compléter un rapport sur les tableaux de la vieille école de Provence. J’ai pris, ce matin, à la tête du pont du Rhône, un tramway bancroche et famélique et je suis allé sonner à l’hospice de Villeneuve. Une petite sœur avenante et proprette m’a mené à la salle qui sert de musée, et a bien voulu me laisser là, seul. J’ai écrit, une heure durant, dans une paix délicieuse, notamment sur la figure réaliste, vivante, fine, presque spirituelle, si gracieuse, si près de nous et cependant si belle, d’une « Vierge couronnée » d’Enguerrand Charronton.

Il y a une beauté doucement familière et tout humaine, que je ne dis pas que l’art grec n’a pas connue, mais que nous ne connaissons pas dans l’art grec, et que les Français ont excellé à rendre, principalement dans leur sculpture, avant la Renaissance. Cette Vierge a un front large et haut, plein d’esprit, de minces sourcils et des yeux allongés, une bouche fine, assez grande et qu’embellit la mystérieuse moue, l’expression essentielle peut-être du visage humain, la moue que fait l’enfant encore simple, la moue que nous donnent le sommeil, la pensée, la mélancolie et la mort.

Je note pour moi-même, et comme coïncidence curieuse, que cette figure d’une femme qui a vécu vers le milieu du XVe siècle, ou bien cette conception d’un peintre, est le portrait de madame de Pons.

Avignon, 16 avril.

Je ne manquerai pas de dire à madame de Pons que j’ai vu son portrait au petit musée de Villeneuve-lez-Avignon. Elle ne manquera pas de me faire observer, avec ce demi-sourire attristé, — qui est bien celui de la « Vierge couronnée », — que c’est une manie assez commune de découvrir des ressemblances contemporaines dans toute figure encadrée. Oserai-je lui dire qu’il est moins commun de reconnaître, entre un Père éternel et un Fils, un peu gênés par les ailes éployées d’un Saint-Esprit, et entourés d’une légion d’anges et de bienheureux, la figure d’une femme du monde chez qui l’on dîne, et de ne pas la trouver comique ?… En effet, laquelle de ses pareilles eût supporté une telle compagnie ?… Mais cela pourrait être pris pour un compliment, pour un certain compliment grave, et que je ne ferai pas, je le sens bien, parce qu’il est trop juste, ou parce que l’on sentirait trop que je le crois juste…

J’ai passé la journée à Vaucluse. Quel paysage ! quel lieu de retraite pour un grand esprit farouche ! Quel vase où cultiver un superbe amour ! C’est large et c’est nettement limité. On a de quoi s’y gonfler le cœur pour un objet unique et précis. C’est âpre, et il y a aussi des reposoirs de tendresse. Le vaste enclos rétrécit le ciel, mais c’est pour qu’on y puisse bondir plus droit et plus haut. La géante coupée des rocs à pic a la rigueur du destin, mais la petite vallée d’eau gazouillante et d’herbe fraîche baigne et caresse la chair de l’homme au pied du terrible mur. J’imagine le prisonnier de cette gigantesque cellule : quand il va se heurter pour s’y briser à ce roc de deux cents mètres, et perpendiculaire, véritable bout du monde, pour peu qu’il s’arrête un instant et regarde en arrière, le voilà radouci et ramené à l’espérance par la vue de cette lointaine colline semi-circulaire, où de jolis gradins illusoires, faits de végétations parallèles, ont l’air de lui offrir une évasion facile. Tout semble organisé là pour faire durer un beau supplice. Je me suis penché sur le trou profond d’où jaillit la Sorgue, par intermittences, en tourbillons furieux ; aujourd’hui tout était calme ; sous la voûte écrasée par l’épouvantable rocher, il n’y avait qu’un lac d’encre… et la menace perpétuelle de l’irruption soudaine.

J’ai pensé à cette « inondation de passion » dont parle Pascal.

Là-haut sont les restes d’un château où fréquenta Pétrarque ; en bas est le lieu où fut sa petite maison. Au fond de cette vallée, il s’emplissait d’amour et d’ambition ; quand son âme allait déborder, il fuyait, et courait le monde : — un ermite et un agité, mais l’un et l’autre frénétiquement et le cœur haut placé toujours.

Je suis resté là, assis, longtemps. Par un sentier, je voyais monter des touristes. J’ai vu une femme donnant la main à un petit enfant. Elle était grande, avec des yeux à paupières lentes, et les traits des bustes antiques ; elle avait cet air réservé et ce pas de panathénées, religieux, rythmé, dont la seule indication sur un marbre me touche. Ne fut-ce pas ainsi que le poète vit Laure ?

Paris, 22 avril.

En arrivant à Paris, j’apprends que la porte est rigoureusement fermée chez les Pons.

— Que se passe-t-il ?

— Rien de bon… ou plutôt…

— Quoi ?

— Cela dépend ; c’est selon le point de vue…

— Celui du mari ou celui de la femme ?

— Ah bien ! je n’hésite pas à choisir mon point de vue.

— Ni moi.

— Je vous en félicite.

Personne n’ignore, sauf sa femme, que Pons se ruine depuis deux ans avec une fille qui a déjà perdu T… et D… Depuis plus longtemps, madame de Pons est délaissée de son mari, sinon maltraitée par lui, ce que quelques-uns ont affirmé, mais ce qu’a toujours dissimulé la discrétion un peu hautaine de cette femme rare et irréprochable. Tout ce que l’on connaît de la situation, jusqu’à présent, c’est par les propos cyniques du mari ; madame de Pons est certes fort éloignée de croire qu’aucun même des familiers de la maison puisse être informé de ce que vaut son mari. On a soutenu qu’elle l’aimait : c’est l’opinion de ceux qui lui ont fait la cour.

Aujourd’hui on dit que Pons aurait fui. Je suis impatient de savoir le sort de cette pauvre femme.

23 avril.

Le bruit est confirmé. Madame de Pons aurait appris, à onze heures du matin, par le valet de chambre, que monsieur n’était pas rentré de la nuit et qu’il avait laissé sur sa table une lettre pour madame.

On dit que, l’avant-veille, le misérable aurait eu l’audace de demander à sa femme ses bijoux : « Ma chère, ils ne sont pas en sûreté ; on cambriole, le jour comme la nuit : permettez que je les enferme dans le coffre-fort… » Il a emporté les bijoux, et la fortune avec.

28 avril.

Madame de Pons s’est retirée rue du Bouquet-d’Auteuil, chez madame Delaunay, sa mère. J’y suis allé tantôt. On ne cache rien, sauf le rapt des bijoux. Madame de Pons n’a pas paru. On a parlé de divorce ; la mère serait d’avis de déposer une demande, mais la fille s’y oppose. On prétend — mais est-ce vraisemblable ? — qu’elle aurait dit :

— Il reviendra. Je l’attendrai.

L’aimait-elle donc ?… Oh ! le chenapan !

2 mai.

Pons est parti avec Gaby Brewster, sa maîtresse. Bon pour une promenade aux lacs italiens ou une dernière semaine de Biarritz ! Cette fille-là le ramènera à Paris.

On dit, chez le notaire Lavergne, que les trois quarts de la dot de madame de Pons sont du voyage. Madame Delaunay, la mère, n’est guère riche. Est-ce que la pauvre femme, à trente ans, se verrait frustrée de tout ?

On ne parle que d’elle. Je ne puis penser qu’à elle.

Je souffre pour elle ; mais je ne me dissimule pas que j’éprouve une certaine satisfaction d’avoir acquis, par cet événement public, le droit de penser à elle, et de le dire.

3 mai.

Pons était de bonne famille, bien élevé, mais vulgaire. Il n’était pas sot ; mais, sans culture, ancien cancre au collège, rebelle aux examens, il portait trois ans de caserne. On l’avait mis dans l’industrie : il gagnait plus d’argent que nous tous et méprisait nos diplômes et nos goûts ; il ne se plaisait pas avec ceux qui se plaisaient avec sa femme, et ceux qui aimaient à causer avec sa femme ne trouvaient rien à lui dire, à lui. Sur combien d’entretiens n’a-t-il pas pesé chez lui-même, à sa table, de tout son poids d’illettré, de balourd, de fabricant fermé à toute idée du monde moral ! Sa femme nous tirait d’embarras avec un tact, une promptitude, une simplicité à faire croire qu’elle n’avait pas remarqué la sottise ou que nous-mêmes avions pu nous tromper. Jamais elle ne parut choquée par le rustre, mais pas une fois elle ne manqua de dissiper l’effet de la maladresse. Si, dans la causerie, nous paraissions trop oublier son mari, elle nous rappelait qu’elle était sa femme en disant : « mon mari », ou bien en l’interpellant : « Amédée !… »

C’était un gaillard blond, ni beau ni laid. Il est parti. Bon voyage !

5 mai.

Nous ne nous sommes pas trouvés nombreux, tantôt, chez madame Delaunay. Madame de Pons n’était pas là, d’abord. Au bout de dix minutes, j’ai vu remuer la tapisserie qui forme portière sur le petit salon, et une main a touché la bordure. Madame de Pons a paru. C’était la première fois qu’elle se montrait, depuis l’événement. Son visage était reposé ; elle a parlé comme de coutume, sans tomber toutefois dans l’affectation de vouloir ignorer ce qui est. Elle a dit gentiment :

— Donnez-moi des nouvelles, je ne sors plus guère…

Elle a eu un mot assez raide. A sa mère qui ne se rappelait plus la date d’un petit fait, elle a dit :

— Maman, voyons ! c’était la veille du départ d’Amédée.

On a un peu frissonné. Mais le mot n’était pas prémédité ; il correspondait à sa pensée, simplement : Amédée est parti à telle date, personne ne l’ignore ; pourquoi ne point dater du départ d’Amédée ? Elle le nomme Amédée : s’en étonne-t-on ? Mais c’est qu’il a nom Amédée : elle ne va pas l’appeler « ce goujat ! »… Tout de même, cela signifie qu’il n’est pas mort, qu’il n’est pas supprimé. Il est parti, mais sa qualité de mari subsiste : le règne d’Amédée continue.


La voix de madame de Pons, il me semble qu’elle suspend le mouvement, la circulation, dans ma poitrine : tout s’arrête en moi, pour entendre.


Quand sa longue jambe remue sous la soie légère, j’éprouve une espèce de frémissement qui me rappelle celui que certaines choses d’art m’ont causé. Ce n’est cependant pas d’admiration que je suis ému, et je ne crois pas que ce soit de désir…


Elle m’a dit :

— Eh bien, ce voyage d’Avignon ?

C’est moi qui l’avais oublié… Est-ce que son malheur m’aurait troublé plus qu’elle-même ?


Avignon ! c’est juste… Mais voilà que maintenant je ne trouve plus que la « Vierge Couronnée » ressemble à madame de Pons… Est-ce que la « Vierge » a cette cendre épaisse de cheveux blonds ? est-ce qu’elle a dans ses yeux clairs et minces cette honnêteté ? est-ce qu’elle a cette bouche ?… Ah ! ah ! ah ! cette bouche, est-ce qu’elle l’a, la pauvre « Vierge ? »…

6 mai.

Il y a des âmes délicates. Il serait curieux qu’il y en eût eu, et qu’il n’en subsistât pas une ! L’affinement, dont on nous parle, consiste-t-il à vivre, à aimer comme les bêtes ?…

Ce n’est point le scrupule religieux ni l’enchaînement au devoir d’épouse qui créent la plus belle pudeur de la femme, car la servitude volontaire enlève une certaine grâce, mais c’est ce goût qu’un être qui se sent libre a pour soi-même, pour la propreté, si j’ose dire, de son vêtement, pour l’élégance achevée de sa personne. Tous les traités de morale ou d’amoralisme n’y feront rien : la prétendue liberté des mœurs n’y fera rien : la plupart des femmes sont nées monogames. Leur instinct les voue à un seul homme ; leur prédisposition à ne subir qu’un mâle, un maître unique, est plus forte que leur penchant à l’amour. Elles peuvent faillir à cette vocation d’unité, mais interrogez-les : de leur aveu profond, leur idéal était là.

20 mai.

En me promenant dans Paris, j’ouvre les yeux comme un étranger, comme un enfant.

Quelqu’un est en moi. Un nouveau venu ? pas tout à fait. Quelqu’un arrivé de fort loin, qui se tenait coi, provisoirement, gênant un peu, sans doute, mais ignorant de la langue et taciturne. Il sait la langue, à présent, et il parle : il faut tout lui dire. Il est curieux, insatiable. Je fais pour lui le guide dans Paris ; moi-même, il me faut tout réapprendre. Et il a des opinions : il m’étonne, il me contredit, il me bouleverse. C’est qu’il s’impose !

Est-ce un autre que moi ? est-ce moi ? Tout est nouveau, tout est changé.

Depuis quand ? pourquoi cela ? Ah çà, que s’est-il passé ?

Voilà : il y avait un homme qui, aimé ou non, digne ou non, était là, tenant un rôle, intime peut-être, public, en tout cas, de mari. Cet homme est devenu indigne, aux yeux de sa femme, je veux le croire, aux yeux de la société, assurément. C’est tout.

Et ce qui germait en moi est éclos, et pousse, et m’envahit.

Il y a des choses que je ne regardais pas. Je ne regardais pas l’eau de la Seine, les nuages sur le ciel, les canards au Bois de Boulogne. Je regarde tout cela, j’y vois des merveilles, et j’ai l’assurance que je suis seul à les y découvrir. J’ai envie de dire à tout le monde : « Que vous êtes sots ! vous ne voyez donc pas ?… » Et j’ai envie de parler, longuement, d’expliquer tout ce que je vois. C’est que je projette sur toutes choses son image. C’est partout son image que je vois.

21 mai.

Madame Delaunay nous a retenus, quelques-uns, à dîner. Allons ! ce n’est pas un deuil ; la vie n’est pas interrompue ; madame de Pons ne porte aucune trace apparente de l’événement ; nous avons passé d’un appartement dans un autre ; la présence de la mère est plus douce que celle du mari, et les convives vont être triés peu à peu : l’atmosphère se purifie ; le sens de la causerie est plus délié ; et jusqu’à la contrainte, presque subtile, que nous impose la blessure de cette jeune femme, communique à notre petit groupe un certain air qui me plaît. Un homme sensible et fin y goûterait un rare plaisir, à la condition de n’être pas amoureux.

Mais l’amour est turbulent, taquin, satirique ; il est tout nerf et muscle, et il bouscule volontiers les gens assis paisiblement et devisant en cercle. J’ai envie de mordre, de dire des mots qui fassent mal à quelqu’un, et de marcher, comme un gamin, sur un pois fulminant, au milieu de la réunion sereine. Puis cela passe, et je demanderais pardon de mes velléités d’incartade.

Elle m’a dit :

— Vous êtes méchant. Que c’est laid !

D’autres fois, je me jetterais au cou de n’importe qui ; j’embrasserais tout le monde ; tout le monde, oui, mais non pas elle… A elle, j’aimerais, en m’inclinant très bas, à lui baiser pieusement ses petites mules, pas plus… Quand j’ai, devant elle, ce désir, je me couvre les yeux et le front avec la main, car il me semble qu’il est écrit en feu sur mon visage.

23 mai.

Mon amour est d’une jeunesse qui m’étonne. On dirait qu’il manque de précédent et qu’il a à inventer de toutes pièces sa tenue et sa conduite futures. Il ne s’est pas encore exprimé, il n’a pas attaqué ; ce n’est pas du tout l’amour qui fonce sur l’objet. Il a des énervements et des langueurs. Tantôt il s’imagine heureux, — c’est bien facile ! — et il est ivre ; tantôt il a la vision d’obstacles insurmontables, qui l’épouvantent : alors il se suicide et agonise théâtralement, sans qu’il ait éprouvé ses forces.

6 juin.

Je suis parti inopinément pour un petit voyage archéologique en Bourgogne. A mon retour, je trouve un mot de madame de Pons, vieux de quatre jours, et me priant à dîner le lendemain. Je cours expliquer mon absence.

Elle m’a reçu. Elle m’a dit qu’elle éprouvait le besoin que ses amis ne s’éloignent pas d’elle, même pour huit jours, sans la prévenir ; qu’elle s’appuyait sur eux, que, l’un d’eux manquant, c’était une brèche à la rampe de l’escalier, tout à coup, et que cela lui « pinçait le cœur ». Elle a porté la main à sa poitrine, a pris une bribe d’étoffe entre deux ongles et l’a tortillée : la marque en est demeurée visible au drap, le temps de ma visite. Elle m’a dit :

— Vous comprenez ?

Je comprenais que c’est une femme qui sent sa vie brisée et à qui les amitiés fidèles sont pour le moment le plus efficace secours. Me trouvant pour la première fois seul avec elle depuis son malheur, je remarquais combien l’événement l’avait affectée. Elle me l’avouait à sa manière : en me disant combien elle tenait à nous, elle confessait combien son mari lui manquait. Mais manquait-il à son amour ? ou manquait-il à sa vie de femme du monde ?… Comment savoir ? Elle-même distinguait-elle ?

Elle est sensible à la négligence de quelques hommes qui se montrent moins depuis qu’elle habite chez sa mère. Ce sont ceux qui, chez elle, autrefois, étaient du groupe de son mari plutôt que du sien. Je m’efforçai de lui faire entendre que ce n’étaient pas ceux-là ses meilleurs amis, à elle : ils ne l’estimaient pas à sa valeur ; elle-même, avec eux, n’échangeait point de propos qui comptent. Tout de même, elle les regrette ; elle ne veut pas avouer qu’elle préférait les uns aux autres, bien que, évidemment, elle les préférât. Elle regrette surtout sa maison, son salon. Il est possible qu’elle ne regrette son mari qu’en tant qu’il était celui qui lui donnait un nom, une situation dans le monde.

En me parlant, le cœur gros, de ces chagrins-là, elle glissait peut-être à de plus graves confidences. D’une chiquenaude, je l’y pouvais pousser ; mieux même, en jouant un rôle passif, je voyais une femme s’attendrir et me révéler d’un coup ce que j’eusse fait campagne pour découvrir. Mais je l’arrêtai.

Lâcheté de ma part ? Je ne sais. Crainte d’apprendre un secret du cœur redoutable ? C’est possible. En vérité, je ne pourrais dire qui m’ordonna de faire dévier la conversation. Quel que fût le secret du cœur, favorable ou non à mon sentiment, j’en pouvais profiter, car celui qui a reçu une confidence s’élève au-dessus de celui qui l’a faite, et je me haussais de quelques degrés dans l’intimité de la femme que j’aime. Mais je fus si sec, je parus si étranger à son désir d’effusion que, d’elle-même, madame de Pons s’arrêta court et me dit :

— Voyons ! causons archéologie…

A peine hors de chez elle, dès mon premier pas dans la rue, voici l’attaque de désespoir, avec la reconstitution de ma visite à madame de Pons, telle qu’elle aurait pu être. Et mille petites circonstances de cet entretien, détails réels, que je n’invente pas, dont j’ai été témoin, mais que ma conscience, occupée ailleurs, a négligés, se représentent à moi avec la netteté d’une hallucination.

Son entrée dans le petit salon, mon émoi !… Ses entrées ébranlent en moi un monde ; je porte tout un peuple en alarme. C’est son regard qui m’imprègne d’abord, puis je vois la couleur de sa robe, le relief d’un genou, celui de la poitrine, puis ses cheveux dans la lumière, puis sa bouche éclatante et pure, sa main à baiser, en même temps que son parfum m’atteint et m’enveloppe dans une nuée dont je crois discerner et toucher la molle vapeur. Mais le son de sa voix rafle tout, toute ma sensibilité est à lui.

J’ai donc été vis-à-vis d’elle, seul à seule, par un hasard qui peut ne se pas présenter de nouveau. Jamais je n’ai été aussi certain qu’elle eût besoin d’affectueuses paroles, jamais invitation plus douce ne me fut faite à les lui dire ; jamais je n’éprouvai plus débordante envie de causer tendrement avec elle ; jamais les mots ne me fussent venus, sans doute, meilleurs, plus inspirés, jamais occasion ne s’offrira de les dire plus à propos ! Et non seulement je n’ai rien dit, mais, de ma vie, je ne parus plus indifférent. J’eusse écouté la première venue, une mendiante dans un square, une prostituée narrant son infortune : je n’ai pas fait à madame de Pons l’honneur de seulement l’entendre.

Je me repentirais moins d’une mauvaise action que de la sottise que j’ai commise. Quand on aime bien, ne dirait-on pas que c’est la première fois qu’on aime ?

7 juin.

Je me souviens d’avoir aimé ! Cependant, si je songe à madame de Pons, avoir aimé me paraît puéril. Chose curieuse : je ne songe pas à être l’amant de madame de Pons ; si je le suis un jour, la force des choses aura déterminé ce dénouement ; je n’ai pas l’intention de hâter ce dénouement ; cependant je suis au désespoir si je viens à m’aviser que je m’en éloigne… Mon sentiment est d’une essence plus fine que ceux que j’ai éprouvés. Quel est-il donc ? Je n’en sais rien ; mais je sens en moi, profondément, je sens que le brutal Amour des carrefours, celui qui préside tout nu à l’union des sexes, s’en rit ; je l’entends, le gavroche : il m’appelle « aristo » !

Même jour.

A d’autres moments, le souvenir de la sottise que j’ai commise en mon tête-à-tête avec madame de Pons me revient sous un autre aspect : il me donne de la fierté. J’ai sacrifié le plaisir de manifester mon sentiment à la joie hautaine de garder mon sentiment tout en moi. Ma bouche a voulu taire mes intérêts immédiats : qui sait si elle n’a pas obéi à l’ordre obscur de la partie de mon âme la mieux éprise et, en définitive, la plus sûre gardienne de mon amour ? L’amour a des façons et un langage secrets qui nous échappent à nous-mêmes ; quand nous croyons qu’il a agi maladroitement, peut-être plaide-t-il avec la plus sûre éloquence, et l’âme à qui il s’adresse et que nous jugeons pour nous perdue, il l’a gagnée, c’est possible !

15 juin.

La maison qu’habite madame Delaunay, rue du Bouquet-d’Auteuil, a un petit jardin, de quoi faire environ vingt pas de long en large, où il y a l’amorce d’une allée de charmes très ancienne, qu’un mur et des constructions modernes ont coupée. Elle part, la belle allée, et aussitôt l’on est au bout. Jusqu’où menait-elle autrefois ?… De plus fortunés que nous se sont promenés là-dessous, sans compter leurs pas ; ils avaient devant eux l’espace, l’attrayant espace, qui est comme une garantie, une sécurité : l’image du temps que la destinée nous concède. Sous de longues charmilles, on était moins pressé : on avait le loisir de penser ; on laissait mûrir et tomber à son heure un grave aveu ; des couples partis d’ici timides encore ont pu là-bas, là-bas, au fin bout de l’allée ancienne, se toucher la main, et les lèvres à leur retour, ayant dit tout ce qu’il fallait pour qu’ils en vinssent là, décemment… On ne sait pas ce que nous avons perdu, avec les longues allées des jardins ! En rognant tout, on nous a fait le souffle court ; nous nous hâtons : nos conclusions sont prématurées et nos amours trop tôt cueillies ont goût de vert.

Nous avons évoqué, ce soir, dans le petit jardin de madame Delaunay, les gens, ceux qui sont connus et ceux qui n’ont pas de nom, qui firent ici jadis une plus longue promenade que la nôtre. C’était, au XVIIIe siècle, le parc de M. de la Popelinière : le jeu est facile, agréable et mélancolique. Sous ces arbres. Rameau composa ; La Tour y vint en voisin ; Vanloo, Chardin et Pigalle en amis, le maréchal de Saxe en triomphateur ; Duclos y causa ; Rousseau y distribua des pommes à d’humbles petites filles, et le maréchal de Richelieu y aima la maîtresse de la maison.

— Voilà bien des années, dit madame de Pons, que nous connaissons ces six arbres alignés au fond du petit jardin de maman : nous n’avons jamais songé qu’ils aient pu faire partie d’autre chose que de ce bout de jardin !…

J’ai offert de rechercher les vieux plans du château de Boulainvilliers et des dépendances, afin d’y retrouver la charmille :

— Non ! non ! s’est écriée madame de Pons, imaginons-la ; comme c’est plus joli !

Cependant elle s’est intéressée soudain au jardin voisin, où des marronniers et des ormes chargés d’années font une forêt de verdure vingt fois grande comme le jardin de madame Delaunay. Le mur est bas, un banc s’y adosse : elle a grimpé sur le banc ; je l’y ai suivie ; nos regards ont pénétré ensemble dans l’ombre du sous-bois profond. Un petit lac reflétant la lueur d’un bec de gaz, un vase blanc, un marbre, seuls, gardaient quelque apparence ; un chat s’enfuit et fit plonger des grenouilles ; peu à peu nous discernâmes une muraille de lierre, les arcades d’une orangerie, une chaumière rustique ; au bord de l’eau, un saule. L’air était calme ; nous fîmes taire madame Delaunay et quelques amis qui bavardaient ; on entendait, par intervalles, dans les nuées du feuillage, un oiseau frissonner. Je dis :

— Curieuse !… curieuse !…

Elle me toucha, d’un doigt, le dessus de la main, puis elle porta à sa bouche — sans arrière-pensée, certes ! — l’extrémité de ce même doigt et fit :

— Chut !…

Pour la mieux voir, je descendis du banc. Elle avait une robe de foulard, à ramages, et la relevait, de la main gauche, en arrière, jusqu’à la cheville ; en se haussant, elle pliait la fine semelle des souliers vernis ; du salon, une lampe, au travers d’un abat-jour rose, la caressait d’une lueur de veilleuse.

Je lui tendis la main, pour qu’elle mît pied à terre : elle sauta. Un instant, court, presque inappréciable, je l’ai soutenue, elle, tout son corps, par sa main, entre mes doigts…

16 juin.

On parle de vitesse : trains électriques, transatlantiques, automobiles : mais la rapidité de la fuite des jours ! « Hier… » « le mois dernier… », « l’an passé… », « il y a dix ans de cela, mon pauvre vieux !… » paroles de voyageurs ! Et nous attendons demain, la semaine prochaine et la future année avec impatience. Nous ne vivons pas, nous sommes sans cesse sur le point de vivre : « Quand la maison sera bâtie… » « Quand nous serons tirés d’embarras… » « Quand ma santé sera meilleure… » ou bien : « Quand les jours seront longs !… » — O amour de l’été prochain !

Et le moment présent ? On n’a pas le temps de le saisir. C’est un éclair qui éblouit. On dit : « J’y repenserai ce soir… » Mais ce serait du passé déjà ; et d’ailleurs le sommeil vous surprend. Il n’y a qu’espoir et souvenir.

Cependant, j’attends mercredi prochain…

Je me fais une image de ma vie : c’est une personne qui marche, un bras tendu, en tâtonnant, non sans un certain effroi, tandis qu’elle tourne la tête en arrière avec un sourire attristé, avec la nostalgie du chemin parcouru.

22 juin.

Ce soir, rue du Bouquet-d’Auteuil, on a parlé littérature, romans, et, plus particulièrement, de ce goût, qui est à la mode, et qui consiste à se laisser vaincre, subjuguer, anéantir par le plus modeste phénomène naturel. Un parfum : on est ivre ; une couleur : on est ébloui ; un son : l’on tombe en syncope !

— Ne serait-ce pas, a demandé quelqu’un, qu’il n’y a plus d’émotions véritables, et que, par faiblesse, un auteur recourt précipitamment au geste ou à l’expression extrêmes, auxquels les émotions réelles les plus fortes n’aboutiraient elles-mêmes qu’exceptionnellement, avouez-le !

— Me sentir défaillir, dit madame de Pons, ne me semble pas tant que cela un plaisir ; j’aime bien, au contraire, constater que je suis un peu la maîtresse chez moi. Si je vois une belle chose, je m’en sens plus fière et plus forte ; la musique, même celle qui m’émeut jusqu’aux larmes, loin de me faire tomber, me redresse, me donne de la force, m’élève. Ce goût d’anéantissement, cet appétit de mort me sont étrangers, et même hostiles…

Madame Delaunay juge, elle, que se pâmer à tout propos est indécent ; mais elle aime assez qu’en son récit un auteur lui indique nettement les sentiments qu’il désire qu’on éprouve…

— C’est que, dit-elle, ces messieurs sont souvent difficiles à lire, et, s’il y a de « l’embrouillamini », je m’y perds…

— De sorte que, maman, dit en souriant sa fille, si tu lis : « La situation était tendue à se rompre », tu le crois, sans que tu t’en sois aperçue en tournant les pages, et, si l’auteur te dit que « les pierres mêmes du chemin en eussent été attendries… »

— Je pleure, dit la bonne madame Delaunay, ma parole d’honneur !…

29 juin.

Madame de Pons m’a dit :

— Vous avez un secret. Allez-vous vous marier ?… Je suis curieuse, vous savez !…

J’ai eu l’air si naïvement étonné qu’elle m’a dit aussitôt :

— Ah ! non, je me suis trompée ; ce n’est pas cela…

Ma gorge s’est encore fermée ; je n’ai rien ajouté, pas même un mot sur sa gentille curiosité.

Quelquefois je regarde sa main, uniquement sa main. Je la regarderais des heures… Est-ce que je sais seulement si elle est jolie ? C’est sa main… Litanies ! métaphores ! épithètes même ! quels jeux, indignes du vrai amour ! Il a peu souci de belles images celui qui meurt du besoin de répéter qu’il aime.

2 juillet.

Mon amour s’élève ; je monte avec lui. Je m’en aperçois à mon dédain croissant pour toute vulgarité. Je suis sur le vaisseau en pleine mer ; je suis dans le ballon qui plane… Comment se fait-il que l’amour qu’on a pour une femme vous exhausse au-dessus de vous-même ?

Qu’est-ce qui m’embellit ? Est-ce l’espoir, qui, par moments, me tourne la face vers le soleil ? Est-ce la grande douleur de ne pas espérer, plus fréquente que l’espoir ? Est-ce la dignité de l’être que j’aime ? Est-ce moi seul, en aimant, qui produis le fard dont je me sens tout paré ? Vaines questions ! Pour moi, j’ai assez que mon âme soit embellie.

Je vais d’instinct aux poètes ; non pas à ceux qui parlent d’amour. Je cherche une émotion sœur de la mienne, c’est-à-dire une espèce de beauté, mais qui ne soit pas la mienne, c’est-à-dire l’amour : en vérité, toute peinture de l’amour me déplaît.

La musique m’ennuie ou m’exaspère ; mais, l’autre jour, la Sonate à Kreutzer tout à coup m’a comblé. Le plaisir qui m’a envahi est de même essence que celui que je désire et attends. A l’andante, cette chose qui, depuis quelque temps, me soulève la poitrine de bas en haut me suffoqua : cela voulait fuir par ma gorge ; et j’aurais dû quitter la salle, si je n’avais osé pleurer.

Hier, j’ai prié madame de Pons de nous jouer au piano la Sonate à Kreutzer. — Elle la sait à merveille et la joue bien. — J’ai vu madame de Pons qui jouait la Sonate à Kreutzer ; mais la Sonate à Kreutzer, je ne l’ai pas entendue. La sonate peut avoir des affinités avec mon émotion amoureuse ; mais, côte à côte au point de se choquer, l’amour tue l’art même.

Je ne m’étais pas aperçu que madame de Pons m’avait regardé ; elle s’est levée soudain et m’a dit :

— Mais, mon cher, il faudrait au moins écouter !

Elle est bien fine ! Que ne devine-t-elle pas ? Suis-je assuré de lui cacher quelque chose ?

3 juillet.

Mon sentiment, comme un parfum, enivre ma mémoire de souvenirs charmants. Tout ce qui fut heureux dans ma vie se groupe et fait cortège à mon amour. Ainsi nos heures se tiennent par la ressemblance de leur visage : les belles s’assemblent entre elles pour chanter et danser, et les méchantes pour grincer des dents ou gémir. Si l’on voit l’une d’elles, on voit toutes ses pareilles, presque infailliblement, et point les autres.

Il ne fait aujourd’hui ni chaud ni beau ; mais quel temps fait-il dans mon cœur ? Je viens de revoir tout à coup un soir d’août au bord du lac de Côme, et je me souviens avec mignardise des plus petites choses que j’y ai vues et pensées. Il y avait au-dessus de Bellagio une lune pleine et superbe, et l’eau colorée par son reflet miroitait sous la brise avec un entrain endiablé. Je me plaisais à vouloir que cette eau fût prise soudain d’une belle ardeur pour la lune et que chaque flot combattît pour conquérir la grosse joufflue indifférente. Ces petits flots luttaient en une mêlée mortelle, ils tuaient et ils étaient tués pour l’amour de la lune ; mais incessamment l’armée bariolée recevait des renforts nouveaux qu’une même frénésie animait, et la tache lumineuse, tantôt agrandie par les renforts, tantôt réduite par un combat funeste, avançait petit à petit sur le lac, vers moi qui pensais :

« Mon Dieu ! mon Dieu ! est-il bien possible que la plus grande volupté de l’homme soit de mourir pour ce qu’il aime ! »

Même jour.

Aucun de ceux qui sont restés fidèles à madame de Pons ne lui fait la cour. Ceux qui la lui ont faite, autrefois, étaient du parti de son mari, et ils la connaissaient mal.

Hubert, qui vient tous les huit jours à Auteuil, m’a dit, en sortant :

— C’est une femme qu’on adore, mais l’aimer ne serait pas drôle.

— Pas drôle ?…

— Je m’entends.

Hubert est peu commun, fort lettré, homme de goût ; mais il aime le paradoxe.

Il me dit que ce qu’il estime surtout dans la compagnie de madame de Pons, c’est qu’elle le repose agréablement, intelligemment, de la compagnie des femmes qu’il fréquente.

— La plupart de mes amies, me dit-il, ne sont pas loin de me rappeler ce qu’étaient, il y a dix-huit ans, les demoiselles altérées auprès desquelles nous faisions au quartier latin nos débuts de galanterie. Elles sont incomparablement mieux mises, j’en conviens ; leurs parfums et leur linge sont autrement fins, et les milieux où nous les rencontrons sont élégants au lieu de sordides ; l’avantage à passer des unes aux autres est évident ; mais la transition a été si douce qu’on a pu la remarquer à peine. Et, ma foi, ne l’aurait-on pas aperçue, qu’il n’y aurait pas inconvénient, la conversation, de part et d’autre, étant à peu près la même par les sujets traités et par la façon libre dont on les traite. Nous avons plus d’esprit qu’à vingt ans, c’est vrai, pour quelques-uns… Ces pauvres filles nous recevaient à des tables où l’on buvait en jouant aux dominos ou à la manille ; aujourd’hui, c’est le bridge. Elles ne recevaient pas indifféremment tous les hommes ; elles adoptaient et se disputaient entre elles leurs clients, boudaient ceux-ci, tiraient la langue à ceux-là et choisissaient leurs amants parmi cette sélection : c’est le monde. Boire ou jouer n’était pas le but de la clientèle des brasseries, car elle l’eût pu faire ailleurs à meilleur marché, mais s’asseoir à côté d’une femme qui vous accordait, une ou deux nuits par semaine, la faveur de partager sa couche. Ceux qui s’accoudaient à ces tables se savaient amants d’une même femme, ou aspirant à l’être ; ils savaient leur jour et leur heure, et n’en montraient à peu près pas de jalousie : c’est notre indulgente société à la mode.

— Elle vous plaît cependant !

— Rien n’est amusant comme un monde où la vie amoureuse est facile, variée, sans danger. Et ces femmes sans retenue, sans passion désobligeante, et « entraînées » par l’habitude des intrigues, sont des maîtresses bien commodes. Je me plais parmi elles, parce qu’elles sont élégantes, vivantes, et, j’oserai le dire, parce qu’elles sont à la mode… Je me plais parmi elles parce que je suis presque jeune encore et que ces femmes-là, généralement peu déformées par la maternité, sont baignées, massées, assouplies, charnues comme des courtisanes… J’ajouterai qu’elles ont plus de naturel, plus de spontanéité et de piquant en leur esprit borné que mainte femme d’un monde plus cultivé. Enfin, que diable ! ce sont de délicieuses petites bêtes…

— Mais lorsque vous serez vieux et qu’elles ne seront plus jeunes ?…

— Ah !… j’accorde que tout être qui se ride ou blanchit n’a de charme qu’autant qu’il a su mettre dans sa vie quelque chose au-dessus de sa sensualité, et que ces femmes-là ne sauront jamais porter de cheveux blancs…

— Connaissez-vous dis-je, à Hubert, une lettre de Flaubert à George Sand, datée de 1871, après la guerre ? Il y attribue notre faiblesse à ce qu’alors, en France, tout était faux : « Faux réalisme, dit-il, fausse armée, faux crédit et même fausses catins. On les appelait marquises, de même que les grandes dames se traitaient familièrement de cochonnettes. »

— Il y aura bientôt quarante ans de cela !

— J’avoue ma répugnance pour la confusion des genres.

— Je vous comprends si bien, me dit Hubert, que je vais, comme vous voyez, chaque semaine chez madame de Pons.

— Oui, mais vous, vous allez aussi ailleurs !…

Un mot d’amoureux exclusif — non pas d’amant — m’a échappé. Il est vrai que j’ai dit cela à Hubert en souriant. Comme je le haïrais s’il n’allait que chez madame de Pons !

4 juillet.

Je crois… je ne sais sur quoi m’appuyer pour prétendre cela, mais je crois que madame de Pons ne pense pas trop à son mari. Elle pense à la situation un peu anormale que le départ de son mari lui a faite, mais il est apparent — à quoi ? grand Dieu !… à quoi ?… peu importe ! — il est apparent que le règne d’Amédée, s’il continue, n’est pas pesant. Enfin, elle n’a pas la figure d’une femme qui pleure l’homme aimé : voilà !… On pouvait admettre, les premiers temps, qu’elle se composait une figure ; mais le masque, aujourd’hui, serait tombé : or il tient. C’est bien d’elle-même, ce n’est pas par un effort de volonté qu’elle rit, qu’elle cause, qu’elle reçoit, dans le salon de sa mère, avec plus de bonne humeur qu’autrefois chez elle-même.

Beaucoup de gens se décident à la venir voir. J’admire la prudence du monde. Ils ont pris le temps de la réflexion : on eût dit que le cas de cette femme abandonnée et volée par un bandit était douteux !… Il faut qu’ils se concertent ; ils agissent en corps ; ils condamnent ou approuvent à la majorité des suffrages.

Elle est flattée qu’on la vienne voir. Je lui ai dit :

— Vous croyiez-vous donc coupable ?

— Le monde, m’a-t-elle répondu, est une puissance aveugle, comme la mer : il obéit on ne sait à quoi, au vent, à la lune, à combien d’influences mêlées ! S’il vous est favorable, on en est fier : non qu’on l’estime précisément lui-même, mais parce qu’on se croit protégé du Dieu qui fait marcher les éléments.

Presque tous, à propos d’elle, n’ont à la bouche que le mot « divorce ». Elle n’en veut pas entendre parler plus qu’au premier jour ; elle dit simplement :

— J’ai mes idées sur le mariage.

Elle ne laisse point devant elle attaquer son mari.

Cependant je maintiens qu’elle ne pense pas trop à son mari.

6 juillet.

Tantôt, elle est venue tout à coup s’asseoir à côté de moi sur un tabouret, et elle m’a dit :

— Vous seriez gentil tout plein, si vous restiez à dîner avec nous.

J’ai cru que d’autres seraient priés ; mais peu à peu tout le monde s’est retiré, et je me suis trouvé seul avec madame de Pons et sa mère. Je me rappelle que je me suis commandé énergiquement :

« Ne pense pas ! n’interprète pas ! Tu commettrais une niaiserie… »

Et, en effet, je n’ai pas pensé, je n’ai pas interprété : je me suis abandonné, simplement, au plaisir de passer une soirée avec elle. Pour les imaginatifs, il n’y a de plaisirs que les imprévus, tous les autres étant gâchés par avance.

Sa mère est une femme pleine de sens, avec un certain libéralisme d’idées, qu’elle a certainement reçu de son mari, mais qu’elle conserve pieusement, comme le souvenir de cet homme, qui fut, dit-on, très remarquable. Par elle-même, elle est moins « distinguée » — comme on disait jadis — que sa fille : c’est de son père que tient madame de Pons. C’était un homme féru de lettres anciennes et d’histoire. Il a causé avec sa fille dès qu’elle eut sept ou huit ans : il lui a appris beaucoup en se jouant ; il lui a épargné de connaître l’appareil professoral, la pompe du cours public, la fatuité de prendre part à un enseignement « savant », de sorte que tout ce qu’elle possède, elle le sait aussi naturellement qu’elle sait s’habiller, se coiffer, ou plaire. Elle doit à son père le rare privilège de pouvoir parler avec des hommes sans leur donner, au bout d’un quart d’heure, cette sensation de quatrième acte vide, après quoi il ne reste qu’à folâtrer ou partir.

Nous avons fait un dîner bien agréable. Qu’il est donc bon de s’entretenir avec une femme jolie et jeune qui n’a pas délibérément l’esprit désordonné et dont les sens, si on les soupçonne, ne sont pas là, en avant, à l’étal !… Le désir peut provoquer un certain genre d’esprit ; mais permet-il qu’on soit intelligent ?…

Et je me demandais quelle pouvait être autrefois la vie commune de ce rustre de Pons fermé au sujet moral le plus élémentaire, obtus comme un sabot à ce qui n’était pas le mouvement d’une mécanique ou le rendement, en chiffres, d’une opération positive, et, par là-dessus, d’une jovialité de sous-off !…

Après le dîner, madame Delaunay s’étant un moment écartée, madame de Pons est revenue s’asseoir à côté de moi, sur le même tabouret que tantôt. Alors mon cœur a battu, malgré le commandement que je m’étais fait, et j’ai eu une singulière émotion, presque peur.

Elle m’a dit, si près que son souffle m’a caressé les lèvres :

— Dites-moi, vous ! on n’a pas entendu parler de lui ?

Sa phrase s’est pelotonnée en une petite balle de plomb, qui m’est entrée là, entre les deux yeux.

J’espère qu’elle n’a pas vu mon trouble. J’ai répondu aussitôt :

— Je suis le plus mal informé de vos amis ; pourquoi me demandez-vous cela, à moi ?

Elle parut n’avoir pas entendu ; elle dit :

— Mais cette fille ! cette fille a dû écrire à quelqu’un, à une amie, à un amant, à une couturière, à une concierge, que sais-je !

— Que sais-je, moi-même ?

— Vous semblez froissé !

Je compris que je n’étais plus maître de moi. Je me raidis et mentis :

— Froissé ? dis-je, pouvez-vous croire !… et pourquoi ?

— Je ne le demande, dit-elle. Enfin, vous devez comprendre mon angoisse : il s’agit de savoir si mon mari va revenir ou bien non.

Je lui ai promis de faire une enquête. Son angoisse est trop légitime, et, quant à ses sentiments, ne signifie rien.

Il reste que c’est à moi qu’elle a confié son angoisse.

Elle aurait pu la confier à Hubert, entre autres, qui est cent fois mieux placé que moi, par le monde qu’il fréquente, pour la soulager…

Ces alertes sentimentales me brisent.

11 juillet.

J’ai écrit, il n’y a pas longtemps, que mon amour m’élevait : aujourd’hui, il m’a conduit rue La Bruyère chez une concierge avec qui j’ai parlé, durant vingt minutes, de Gaby Brewster. Gaby semble bien n’avoir pas donné signe de vie.

Au surplus, la concierge m’a renvoyé chez une certaine Lise de Lys, intime amie de Gaby. Lise de Lys a été stupéfaite, et fâchée de découvrir un amant de Gaby qu’elle ne connaissait pas.

Quel moyen de lui faire entendre que je n’étais pas un amant de Gaby ?

— Ah ! elle m’a fait des cachotteries ! a dit Lise de Lys ; eh bien ! rien ne m’étonne plus…

J’essayai de défendre Gaby.

— Rien ne m’étonne plus ! reprit Lise de Lys. Ainsi, on m’a volé des boucles d’oreilles en diamants, vous n’êtes pas sans en avoir entendu parler par les journaux ?… eh bien ! je ne voulais pas le croire, non… c’était une femme qui s’était toujours conduite correctement avec moi ; mais, à présent qu’elle a agi en cachette de moi…

Bon ! voilà que j’étais cause qu’on accusait Gaby d’avoir dérobé les boucles d’oreilles en diamants ! Je dus plaider tout de bon pour la disparue. J’étais venu pour m’informer d’elle ; ce fut moi que l’on pressa d’interrogations. Ma discrétion extrême fut suspecte. Pour me tirer du mauvais pas et, du même coup, innocenter Gaby, je dus feindre de confesser que je ne m’étais servi du nom de Gaby que pour m’introduire près de la séduisante Lise de Lys.

— Ah ! bien ! me dit la belle, vous, par exemple, vous êtes un type !… Mais il y en a comme vous.

J’ai fait très fidèlement le récit de ma mission à madame de Pons, et sans rire. Elle m’a écouté, elle-même, sans rire le moins du monde. Ce ne fut qu’un peu plus tard, lorsqu’elle eut pris son parti de l’échec de ma mission, qu’elle se laissa atteindre par le burlesque de l’aventure. Alors elle se mit à rire, trop. Franchement, elle n’a guère été gentille de me dire :

— Et moi qui allais me confondre en excuses pour vous avoir fait accomplir une démarche un peu bien ingrate !… mais vous me devez l’occasion d’avoir fait une aimable connaissance !…

Elle rit encore. Sa gaieté m’écorchait un peu. Et puis, tout à coup, entre deux propos tout à fait quelconques, elle me dit :

— Vous n’y retournerez pas, j’espère !

13 juillet.

L’été s’avance ; je vois venir le moment où l’on va dire, comme la chose la plus naturelle du monde :

— Nous partons à la fin de la semaine : monsieur un Tel, venez, mercredi, faire un petit dîner d’adieu !…

23 juillet.

Il est fait, le dîner d’adieu.

24 juillet.

Elle est à Aix, où sa mère va chaque année faire une cure et s’éternise.

Comme un enfant de quinze ans qui trace partout les initiales de la femme dont il rêve, j’écris sur des bouts de papier, sur des bandes de journaux, sur mon buvard, le mot : « Aix ». On le compose avec des lignes droites, on le déforme ; on en fait des losanges, des chiffres romains, des étoiles et des figures cabalistiques où personne ne saurait soupçonner le mot primitif, devenu énigmatique. Mais moi, je le vois !

Elle m’a dit, bien entendu :

— Ne vous verra-t-on pas là-bas ? — mais sur un ton distrait.

Je ne pouvais que répondre, d’un ton pareil :

— Je ne pense pas… Songez donc ! je vais, comme chaque année, rejoindre ma famille…

Elle a ajouté :

— Où cela ?

J’ai dit :

— Mais… en Normandie !…

Ne sait-elle pas que je vais, l’été, en Normandie ? A-t-elle dit cet : « Où cela ? » sans penser à ce qu’elle disait ?

Si elle ne pensait pas à ce qu’elle disait, peut-être pensait-elle :

« Ah ! il ne viendra pas là-bas ?… »

Ou bien affectait-elle un air distrait afin que je n’allasse pas m’imaginer qu’elle tenait à m’avoir là-bas ?…

Assez !… assez !… Ma tête !

25 juillet.

Ces séparations se font comme une opération chirurgicale : on en parle peu à l’avance, juste assez ; le jour et l’heure sont fixés, on se rend à l’endroit voulu, et, en un tour de main, c’est exécuté. Il ne reste plus que la convalescence à traîner en longueur.

Le jour venu, nous avons gardé notre bonne humeur. Nous n’étions pas allés au jardin, parce qu’il avait plu ; madame Delaunay se montrait un peu plus agitée qu’à l’ordinaire, parce qu’elle songeait à quelque objet à caser dans ses malles : elle sortait du salon, montait et redescendait… Je remarque, aujourd’hui seulement, qu’elle ne disait point ce qu’elle venait de faire… N’eût-elle pas pu dire : « C’est bien moi ! j’allais oublier la théière » ?… A aucun moment, et quoiqu’elle se soit absentée plusieurs fois, elle n’a dit quelque chose d’analogue à cela… Je remarque — aujourd’hui seulement ! — que ni elle ni sa fille n’ont fait d’autre allusion au départ — je n’ose dire : « à la séparation » — que celle-ci : « Vous verra-t-on là-bas ?… » Est-ce que cette réserve, ce silence concerté, n’étaient pas, par hasard, la plus exquise attention, un acte d’amitié d’un certain goût si rare qu’on ne lui connaît point de nom ?…

Car enfin, il n’y a pas à dire, toutes deux m’ont épargné d’entendre parler de leur départ !…

Mais ainsi cette dernière soirée, au lieu d’avoir été banale et semblable à toute autre, n’aurait été qu’une infiniment délicate manifestation de deux femmes en l’honneur de mon amitié ?… Mais, si elles ont voulu une telle manifestation, c’est-à-dire toute d’abstention, et si discrète ! ne serait-ce pas qu’elles ont deviné en moi, les deux chères créatures, une sensibilité vraiment trop vive à tout ce qui me vient d’elles ?…


Sensible ? moi ?… et j’ai failli ne point m’apercevoir tout justement de leur attention !… Butor, oui.

Mais voilà que je refais les événements, et dirige rétrospectivement les pensées, le mouvement des cœurs !

Elle est venue me reconduire jusque dans ce petit corridor d’entrée où manquent, au portemanteau, — je l’observe toujours, — le chapeau et la canne d’un homme. Elle est venue me reconduire. Pendant que je mettais mon pardessus, elle était debout devant moi, et ne disait rien. Je ne disais rien. Cela commençait à devenir assez sérieux, et mon esprit, qui se moque toujours de moi, allait risquer un mot qui pût nous faire rire, elle et moi, et nous permettre de nous quitter là-dessus. Une souris fila, dans le corridor à demi obscur : nous la vîmes tous les deux, nos regards la suivirent jusqu’à l’endroit où ces petites bêtes disparaissent comme par enchantement. L’intervention de la souris pouvait me dispenser du mot spirituel : à la vue de la souris, on s’agite, on ramène ses jupes, on pousse un cri, on s’égaye ou bien on a peur. Rien de tout cela. Nous ne fîmes pas allusion à la souris : ce fut comme si nous ne l’avions pas vue ou comme si nos pensées étaient, ensemble, ailleurs ; nous nous serrâmes la main, sans sourire, et sans nous être rien dit qu’« au revoir, au revoir ! »

Une fois dehors, je fus saisi d’un désespoir à me rouler par terre. En y réfléchissant aujourd’hui, je songe qu’il n’y avait peut-être pas là précisément de quoi me désespérer.

1er août.

Oh ! mon Dieu ! si je ne devais plus jamais poser ma bouche sur deux lèvres aimées qui s’entr’ouvrent !…

2 août.

Le cauchemar de mes nuits, c’est la vision soudaine de l’Amour qui se détourne de moi… Il est grand et beau, drapé dans un manteau de laine légère ; il baisse la tête, il étend le bras en avant, signifiant une résolution inexorable, et il s’éloigne. J’entends le bruit décroissant de son pas ; un peu après, je ne l’entends plus… « Amour ! Amour !… » Je l’appelle. Mais ma voix se perd dans une vallée colossale et déserte, dont l’horreur me réveille pleurant comme un enfant.

4 août.

En cinq minutes, au beau milieu du jour, la nuit est tombée ; il se soulève un colosse d’ombre barbouillé avec la cendre d’un brasier, sur lequel la maison voisine, en construction, paraît d’un blanc éclatant. Pas un souffle. Le drapeau que les maçons ont hissé sur la cheminée qui termine leur œuvre est flasque et immobile. Le thermomètre est descendu à six degrés. Sur la nuée obscure, un panache de fumée blanche s’élève, élégant, joli, aussitôt évaporé. Tout à coup, le drapeau se détache de sa hampe, et d’une seule claque de vent, devient rigide et plat comme une girouette. Deux hirondelles passent, éperdues, au niveau du troisième étage ; sur la chaussée, des chiens courent ; puis l’on entend les pas se précipiter et les voitures rouler plus nombreuses. Enfin voici la pluie : et la sinistre cendre du ciel a perdu déjà son ton de colère ; elle s’éclaircit. C’est une crise passée ; tout s’affadit et retourne au commun.


Je sais bien que, quelquefois, l’amour n’est qu’une bourrasque qui passe !…


Pourquoi mon attention fixée sur la procession d’images que le temps fait défiler sous mes yeux, décuple-t-elle invariablement mon tourment ou ma joie ? De quel lien secret sont unies les choses extérieures et ma vie intime, pour qu’elles se puissent à la fois si aisément ignorer, et pour que, si je les rapproche, elles semblent aussitôt se connaître, de longtemps, et s’épanchent, avec une complaisance d’anciennes compagnes de pensionnat ?

5 août.

Sur le point de partir pour la Normandie, j’ai eu un singulier scrupule, qu’il faut peut-être une longue hérédité chrétienne pour expliquer : n’ai-je pas pensé que je devais à la femme que j’aime de ne point prendre de plaisir loin d’elle, fût-ce le plus innocent, comme d’aller respirer l’air de la mer au mois d’août ?… Je jure que j’ai éprouvé cela. Je ne suis pas assez naïf pour que cette idée ait retardé dix minutes l’achèvement de ma valise, mais du fond obscur de mon âme remontent parfois, comme des bulles d’air à la surface d’un étang, de telles mignardises de conscience, aussitôt évaporées.

Cela se rattache au culte de la douleur, plus profond, plus beau, je le crois, plus voluptueux, assurément, que celui du plaisir.

Je ne sais quelle voix maligne me souffle : « Je te connais, toi : tu ne seras à aucun moment si heureux qu’à celui où l’on te torture… »

7 août.

On peut pleurer d’attendrissement au souvenir d’un geste, d’un regard, d’un mot, qui vous ont à peine touché à leur heure. Le bourdonnement d’une mouche ou la boucle rapide de son vol, pour peu qu’un témoin soit là, peuvent avoir des prolongements illimités. Les lèvres de madame de Pons, se séparant un jour, pour prononcer la syllabe du mot « Amédée », et le petit éclair des dents brillantes, au même instant, sont présents à mes yeux ; j’entends la même syllabe ; je revois le petit éclair ! Et un débordement de tendresse et de jalousie inonde cette image dont l’original, vieux de plusieurs années, n’avait même pas paru atteindre ma rétine.

8 août.

Je ne rêve jamais d’elle. En me promenant, parfois, je piétine de rage, ou bien, à ma table même, je cogne le sol, de mon talon, avec colère, parce que sa forme chérie m’apparaît, mais toujours de dos. Elle ne se détourne pas de moi : elle s’en va ; elle a à faire ailleurs.

9 août.

Seul, par un temps doux, voilé, je suis adossé, ce matin, à une falaise de sable au bord de la mer.

Toujours non satisfait, toujours triste, toujours inquiet, me voilà revenu ici, comme chaque été, et je crois voir, sur la mer et le ciel confondus, l’immense cadran d’une horloge dont l’aiguille marque le chiffre qui signifie un an écoulé.

Dans un moment de paix, durant une trêve de tous les mouvements humains, et quand j’aspire, de toute ma fatigue, au silence, le grand murmure de la mer basse semble me dire que le silence, jamais je ne le goûterai. Il vient de la mer, à deux cents pas de moi environ, un bruit clair, fait de sons argentins minuscules, quasi gais, chacun pris à part, déchirants dans leur ensemble : j’y reconnais les rires, les cabrioles et les singeries de la vie en commun… Et de beaucoup plus loin vient un sourd et large grondement pareil à des orages ou bien au grave ronflement d’une conque marine : cela est à peine perceptible, cela est monotone, mais, si l’on prête l’oreille, c’est une mélopée sombre et pathétique, une plainte d’abord, sur une note grêle et répétée, puis qui s’enfle, puis qui s’exaspère comme le cri de la sirène dans le brouillard, et pour revenir sans cesse à la petite note initiale, grêle, monotone, fondamentale : ce bruit lointain, c’est mon âme même, et c’est mon amour. C’est moi, grondant et douloureux, que cache incomplètement la troupe aux menus mouvements de son argentin, et qui joue en famille la comédie quotidienne…

Le soir.

Ce n’est pas de l’infini que je sens l’hostilité ; ce n’est pas Dieu qui m’effraie, car entre l’univers sans borne, l’idée divine et moi-même, à quelque modestie que je me réduise, il y a comme une secrète entente, le souvenir ou l’espoir d’une entrevue où un mot essentiel — ne fût-ce que : « j’admire » ou « j’adore » — pourra être échangé ; et enfin il y a, me semble-t-il, la qualité de mon amour… Mais c’est de ce monde, si proche de moi et si étranger, qui me fait fête, à qui je souris, mais sans que je l’aime ni qu’il m’aime : c’est lui mon ennemi…

10 août.

J’ai reçu d’Aix des cartes postales, en échange de celles que j’ai envoyées à Aix… Joli pays, Aix, je ne dis pas non ! Jolie invention, la carte postale : sous le prétexte que tout le monde la peut lire, on y écrit banal comme entrefilet de journal, et la lettre fermée, à présent, prend une importance !… Y recourir, c’est confesser qu’on a des cachotteries.

Elle a écrit au-dessous d’une vue du lac du Bourget ces seuls mots : « Il fait beau. » Moi, j’avais mis, sous une maison normande : « Il pleut. » — « Il pleut », cela pouvait signifier : « Je m’ennuie » ; mais « il fait beau », cela ne veut pas nécessairement dire : « Venez donc… »


Le fait est que la Normandie n’est pas un pays : c’est le déluge. Oh ! Et puis cette universelle verdure, ces vallées, ce ruisseau, — ce tapis de drap du conférencier dont le verre d’eau s’est répandu ! — ces petites collines en meules de foin !… Oh ! Et puis ces chemins, entre haies, d’où l’on ne voit rien, et qui ne communiquent pas entre eux, chemins égoïstes et qui vont, chacun pour soi, jusqu’au bout de leur idée, sans rien entendre !… Oh ! Et puis ces vaches, toujours ces vaches, ces museaux baveux, cette mâchoire infatigable, ces yeux bêtes ! cette odeur de bouse et de lait !… Et les paysans, qui croient toujours qu’on se moque d’eux, et qui se moquent de vous sans qu’on le croie !… Oh ! oh ! j’en ai contre la Normandie !

Autour de moi, l’on plaisante :

— Pourquoi y venez-vous tous les ans ? Jusqu’aujourd’hui vous ne vous en plaigniez pas ?

— Jusqu’aujourd’hui j’étais aveugle, et je vois.

Quelqu’un m’a dit :

— Jusqu’aujourd’hui vous voyiez, et vous êtes aveugle.


Évidemment, je suis le siège de phénomènes curieux et nouveaux, parmi lesquels mon orgueil outrecuidant, surtout, m’étonne… Un amour tel que le mien exige-t-il donc ce ridicule ?…

11 août.

J’ai marché, sur la route, pendant toute une après-midi, pour me donner un prétexte à ne rien faire : car mon travail, pour la première fois de ma vie, me semble ennuyeux et vain. En marchant, on se donne un certain air d’agir : on compte ses pas, on compte les bornes, on consulte sa montre, on se gare des automobiles… Et quand la fatigue commence à vous peser sur les jarrets, on est sur le point d’être presque content de soi : c’est un peu comme si l’on avait fait quelque chose ; on s’attirera même de la considération, en rentrant, si l’on certifie un bon nombre de kilomètres parcourus… Cependant eux, qui en ont « fait » trois cents sur leur « soixante chevaux », sont plus fiers…

Et cela me porte à rêver, ce soir… Voilà des gens, paresseux, qui se lèvent tôt et partent en automobile, n’ayant plus qu’un désir et qu’un but : atteindre le lieu fixé pour le déjeuner ; ils l’atteignent, déjeunent mal, sans plaisir, — et n’ont plus qu’un désir et qu’un but : revenir là d’où ils sont partis… Et rien ne donne, plus que cette course muette, folle, dépourvue d’agrément et sans utilité aucune, la sensation d’un jour bien employé… Quant à moi, rien ne m’épouvante comme la constatation d’un pareil fait : — si l’instinct, toujours puissant et sûr chez les gens qui réfléchissent peu, indiquait à ceux-là, pour fin dernière et vraiment bien simple de la vie, cette triste action : tuer le temps !…

12 août.

Il y a les raffinés de la matière comme il y a les raffinés de l’esprit : tous aboutissent à des extravagances. L’homme qui travaille pour gagner sa vie ou augmenter son bien-être est le seul, sans doute, dont l’action ait de la beauté ; mais celui qui, n’ayant rien à faire, singe celui qui travaille, — ou celui qui marche le long des routes à l’imitation du colporteur ou du chemineau, pour s’épargner d’entendre battre son cœur, sont comiques.

Qu’ils se moqueraient donc de moi si, lorsqu’ils me demandent, au retour de leurs expéditions dont je me moque : « Qu’avez-vous fait tout le jour ? » je leur répondais : « J’ai aimé !… aimé à trois cents lieues de la femme que j’aime !… »

Lorsqu’ils sont loin, et que je suis seul, je m’assieds dans une guérite dont la capeline d’osier cintré me cache toute vue à droite et à gauche, et, en face de la mer nue, je me laisse aller à aimer. Le ciel et la mer se peuplent : le passé ressuscite ; l’avenir prend une forme, passe, et s’évanouit comme un nuage. Et cela peut durer des heures. Oh ! qu’après cela il me semble que j’ai bien rempli ma journée !

Dans cet état, tout, un rien même, devient signe, symbole : comme je comprends la superstition des amoureux ! Le ciel du couchant a rougi, des barques ont passé… Pourquoi suis-je hanté tout à coup, et encore une fois, de ce souvenir d’une seule heure, à Livourne, il y a quinze ans, dans l’intervalle de deux trains, entre Pise et Florence ? C’était le soir, sur le port ; il y avait, je me souviens, de beaux vieux murs de briques, et un trois-mâts en partance : nous regardions ses voiles se déployer, puis se gonfler. Qu’il était joli et tentant ! Il invitait au voyage ; il partait ! Et tout à coup, on vit un mouvement d’hommes sur les jetées, et des barques dans l’avant-port : le trois-mâts, ayant à peine doublé la lanterne, s’échouait…

13 août.

Les moindres de mes pensées d’amour me semblent d’essence si supérieure à tout ce que j’entends, que je suis sans cesse irascible, et indigné des propos les plus innocents. Une certaine langue est chantée en moi, par des voix pures, auprès de laquelle les conversations ordinaires forment un bruit insupportable. — Est-ce là quelque chose d’analogue à ces belles illusions du rêve, qui nous font croire que nous voyons des paysages indicibles ou que nous avons d’ineffables conceptions, dont une seule chose nous demeure au réveil, à savoir que nous les avons eues, mais non pas un souvenir un peu net et qui se puisse exprimer ?

Qu’est-ce donc que je touche par la seule habitude nouvelle de penser toujours amoureusement ? Quel ennoblissement ai-je reçu en élisant simplement une femme entre toutes et en la jugeant digne d’accaparer toutes mes facultés ? Je me sens, en vérité, haussé dans la hiérarchie des êtres. Est-ce par la vertu de cet acte si étonnant de l’esprit et du cœur qu’on nomme foi ? est-ce par la vertu de cet autre acte humain, incompréhensible, qui est le dévouement ?… En effet, je crois en une femme, c’est-à-dire que j’ai la certitude absolue que cette femme est incomparable à aucune autre, et je lui suis dévoué : je lui appartiens, corps et biens.

Comme la plupart des religions, ce genre d’amour rend orgueilleux. On est fier de croire ; on plaint celui qui ne croit pas de même ; on le trouve bien petit.

14 août.

Ils aiment le bruit, le tintamarre, le charivari infernal. La plénitude de la santé physique, le corps flatté par l’exercice et mille soins, une sorte d’inconscience heureuse les reportent à leurs origines primitives, et d’ingénieux Américains, pour fournir les rythmes musicaux qui s’adaptent exactement aux civilisés d’aujourd’hui, n’ont eu qu’à les emprunter aux nègres. Il y a du brutal, du sanguin, et une lubricité animale dans ces secousses de torses et de sons ; elles leur procurent un plaisir réel, naturel, le plaisir même que réclamaient ces êtres nouveaux en qui il semble qu’on ait lâché pour la première fois, depuis dix-huit cents ans, la bête. Elle se porte bien !

En les écoutant, en les voyant tourbillonner comme un cyclone, ce soir, par les fenêtres du salon illuminé, j’ai eu, dans l’ombre de la terrasse et sous la voûte du ciel pur, l’illusion que j’aboutissais à l’extrême fin des civilisations qui ont enseigné à l’homme tant de manières, de si contenues, de si saugrenues et de si charmantes, et, qu’à côté de moi je voyais le monde qui recommençait.

Je me suis en allé, sur la longue plage solitaire, le plus loin possible essayer de goûter le délice de l’inertie et du silence.

15 août.

Un goût de néant, que je n’avais pas, m’est venu. Il y a des jours où je me plais dans l’inaction même de mon amour inavoué. Tant que le mot n’a pas été dit, mon imagination nourrit librement l’espérance. Mais je sens toute la lâcheté que mon cas suppose ; aussi, d’autres jours, je me relève et je vais agir.

Tâchons de pénétrer jusqu’au fond de tout cela : un secret instinct me murmure à l’oreille qu’un amour du genre de celui qui m’agite s’idéalise par l’absence, se purifie par son contraste même avec la vie médiocre ou bestiale qui m’environne, et que, de cet amour, c’est l’image que j’aurai le plus embellie qui me vaudra le plus de joie. — Je puis constater que ma pensée amoureuse est plus ardente et plus radieuse depuis mon séjour en un endroit presque détesté : elle se nourrit de mes colères. Mon amour progresse bien, si l’on veut admettre que l’amour puisse être « subjectif », comme disent les philosophes ; mais il n’avance point du tout, si l’amour est en définitive un duo, comme disent les musiciens, qui s’y entendent mieux que les philosophes.

16 août.