RENÉ BOYLESVE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
NYMPHES DANSANT AVEC DES SATYRES
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
DU MÊME AUTEUR
| CONTES | ||
| LES BAINS DE BADE | 1 | vol. |
| LE BONHEUR A CINQ SOUS | 1 | — |
| LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC | 1 | — |
| LA MARCHANDE DE PETITS PAINS POUR LESCANARDS | 1 | — |
| ROMANS | ||
| LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS | 1 | vol. |
| SAINTE-MARIE-DES-FLEURS | 1 | — |
| LE PARFUM DES ILES BORROMÉES | 1 | — |
| MADEMOISELLE CLOQUE | 1 | — |
| LA BECQUÉE | 1 | — |
| L'ENFANT A LA BALUSTRADE | 1 | — |
| LE BEL AVENIR | 1 | — |
| MON AMOUR | 1 | — |
| LE MEILLEUR AMI | 1 | — |
| LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE | 1 | — |
| MADELEINE JEUNE FEMME | 1 | — |
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
Il a été tiré de cet ouvrage
SOIXANTE-QUINZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
CINQ CENTS EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN DU MARAIS
tous numérotés.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1920, by CALMANN-LÉVY.
AU LECTEUR
Les contes que je réunis ici ont été écrits vers 1894 et 1898 ; ce sont mes premiers essais dans le genre du récit, et à cause de cela j'avais négligé de les publier en librairie.
Le titre même du présent recueil est de ce temps-là ; il m'a plu toujours, non seulement parce qu'il évoque une harmonieuse image, mais parce que le balancement qu'il exprime entre la grâce de formes pures et le rictus souvent désolé ou amer de cette maligneté que je vois à la face du monde, me paraît caractériser une disposition d'esprit qui se retrouve dans tous mes livres.
R. B.
DIVUS ARETINUS
Pierre Arétin, surnommé divin, par le fait de sa gloire, occupait à Venise une maison sise au Grand Canal, proche du pont de Rialto et des marchés de la ville. Lui-même a pris soin de nous dire que ce lieu était «sans défaut» et que la vue y était la plus agréable du monde. Mille gondoles y passaient, soit aux heures des approvisionnements, soit à celles de la promenade. Le quartier de Rialto étant le centre des affaires, le vieux pont de bois était sans cesse parcouru par la foule pittoresque des commerçants, des agioteurs et des étrangers de toutes les nations dont les rapports étaient actifs avec la République. Joignez à cela que la famille dogale des Mocenigo avait son palais dans le voisinage, ce qui était l'occasion de fréquents mouvements d'équipages princiers ou d'ambassadeurs et de ce train spécial et d'une richesse incomparable dont s'accompagnait le célèbre vaisseau nommé le Bucentaure. Mais Arétin était plus puissant que le Doge ; toutes les personnes que l'étiquette menait chez celui-ci avaient à cœur de visiter l'illustre écrivain ; et il en recevait en outre beaucoup d'autres.
A l'heure délicieuse du soir qui précède la chute du soleil, messer Pierre Arétin, ayant retenu à souper quelques-uns de ses visiteurs, se tenait avec eux au balcon de cette maison fameuse. Il y avait là son bon ami le Titien, grand peintre, et le sculpteur Sansovino non moins célèbre ; Nicolo Franco, secrétaire d'Arétin, et plusieurs femmes de grande beauté, d'humeur alerte, et dont les propos avaient la grâce et l'agilité des oiseaux libres qu'on voit en abondance dans les jardins enchantés de l'île de Murano. Et certes, s'il était agréable de contempler du balcon le spectacle mouvant du Canal, il arrivait aussi que nombre de gondoliers et de barcarols se missent d'eux-mêmes à ralentir le balancement cadencé de leur rame, pour fournir aux promeneurs l'occasion d'admirer l'entourage magnifique d'Arétin, le fléau des princes. Les dames, déjà parées pour le souper, dépassaient par la splendeur de leur accoutrement les plus riches pièces d'orfèvrerie ; leurs cheveux étaient teints et séchés, et leurs épaules et leur gorge parfumées et fardées s'épanouissaient hors des brocarts et sous les perles, pareilles à ces fleurs cultivées dont on ne sait au juste si l'attrait vient de l'excessive beauté ou de l'artifice. Le maître attirait les regards par l'éclat de son teint, sa longue barbe, son pourpoint cramoisi où brillait une chaîne d'or bien ouvragée, dernier gage d'amitié de Sa Sainteté le Pape. Titien, qui adorait les couleurs, était vêtu d'étoffes de velours noir d'une demi-douzaine de tons différents. Sansovino, de qui la sobriété faisait l'objet d'amicales railleries, portait la longue robe de serge noire attachée au cou simplement par des pièces d'argent.
L'on avait devisé tout le jour, en faisant de la musique et buvant des vins. Arétin avait tenu sur vingt hauts seigneurs les propos les plus hardis en même temps que les plus lâches et les plus extravagants ; il avait fort scandalisé son auditoire et l'avait beaucoup diverti. Maintes fois le bon sculpteur avait été sur le point de se fâcher contre lui, et autant de fois il avait été désarmé par ses reparties inopinées et son exubérance aussi puérile que déconcertante. Titien, plus préoccupé de l'heureux effet de l'assemblage des choses que de la valeur isolée de chacune, et sensible extrêmement aux saillies ainsi qu'à la belle humeur, regardait son étrange ami d'un œil sans cesse indulgent. Outre cela, Arétin connaissait les arts et les jugeait avec grand discernement et sincère amour ; de sorte que l'illustre peintre ne croyait pas se tromper en admirant à l'aveugle cette force extraordinaire, cette prodigieuse vitalité qui, poussant Arétin à tous les extrêmes, vous laissaient augurer de son audace l'enfantement de quelque chose d'excellent tout aussi bien que d'exécrable.
Arétin penché au balcon, le coude appuyé sur un tapis levantin, laissait aller sa verve au hasard des barques fuyantes. Il distribuait des bonjours, des signes de main, des compliments à haute voix, des sourires ; et, posant parfois sur sa bouche sa main chargée de bagues, il lançait à son entourage un mot cinglant qui ruinait un homme ou brisait d'un coup l'honneur d'une patricienne. On s'exclamait, on protestait, on riait. Le rire emportait tout. Et ceux que ce divertissement trouvait rebelles, se laissaient attendrir par les beaux jeux de l'heure crépusculaire sur les paillettes des eaux, sur la poupe grasse des gondoles et sur les marbres qui sont frères de la lumière.
Ainsi s'achevait, dans du luxe, de la beauté, du plaisir, de la calomnie, des saluts, des baisers, des caquetages, de la musique et des promenades, une journée de Venise au temps de sa gloire.
*
* *
Tout à coup, une troupe de jeunes garçons venant de la Merceria, qui est la rue commerçante de Venise, déboucha sur le pont de Rialto, tenant à la main des libelles et criant à tue-tête :
— Écoutez! écoutez! voilà les nouvelles du jour : la guerre avec le Turc! Écoutez! écoutez!… la rupture avec Sa Majesté l'Empereur!… Écoutez! écoutez!… le mauvais état des galères de la République! l'Arsenal vendu secrètement!… etc., etc.
Bien que le fait ne fût pas sans précédent et que l'on eût vu dès les premières années du siècle de pauvres gens semer des pamphlets dans la ville, du haut du Rialto, cette irruption soudaine et la gravité des nouvelles énoncées, vraisemblables après tout, jetèrent en moins d'une minute un grand trouble parmi les embarcations élégantes qui sillonnaient le Grand Canal. Il y eut, un instant, une forte presse aux alentours du pont. On dépêchait les gondoliers acheter la feuille imprimée ; bientôt les vendeurs la laissèrent tomber en pluie sur les curieux ; ceux-ci leur jetaient en échange des sequins, des pièces d'argent et d'or, au hasard. Plusieurs personnes tombèrent à l'eau ; quelques-unes y périrent. On n'y fit guère attention ; la fièvre tenait tout le monde, et les Vénitiens se dispersèrent en commentant les nouvelles, laissant, en l'espace d'un quart d'heure, le Grand Canal désert.
Cependant, on avait pris part à l'inquiétude générale sur le balcon de Pierre Arétin. Le bon Sansovino et Titien, natures peu compliquées et cœurs excellents, s'étaient montrés vivement émus ; deux femmes avaient été prises de faiblesse, et le secrétaire Franco s'occupait activement à les alléger de leur corsage. Un domestique nombreux avait envahi les appartements ; et l'Arétin, imperturbable, avait montré à ses amis deux nègres de sa maison profitant du tumulte pour se sauver à la nage, chacun la ceinture garnie des meilleures pièces de sa vaisselle d'or.
— Vous les ferez pendre? dit le Titien.
— Mais non! fit Arétin, je tirerai de Sa Majesté l'Empereur un service de table nouveau…
En entendant prononcer le nom de l'Empereur, on s'approcha de l'Arétin.
— Vous parlez de l'Empereur avec facilité, hasarda Sansovino ; mais s'il y a du vrai sur les papiers que l'on vient de distribuer et qui ont troublé toute la ville, Sa Majesté n'est pas sur le point de combler de présents les Vénitiens, fût-ce en la personne de leur plus illustre citoyen!…
— Messer Jacopo, dit Arétin, votre cervelle est, à cette heure, de terre glaise, et vous pénétrez la chose publique avec l'aisance qu'aurait un aveugle à découvrir cette turquoise au fond du Grand Canal. (Et ce disant, il laissait tomber une de ses bagues dans l'eau, ce qui combla d'admiration son entourage.) Or je gage, moi, Pierre Arétin, qu'avant le mois écoulé, sans prendre la peine d'écrire un sonnet, et sur le seul bruit du désir que je viens d'exprimer de recouvrer ma vaisselle d'or, je tiendrai de l'auguste libéralité de Charles cinquième un service plus beau que celui que l'on me vient de dérober, et une pierre plus grosse que celle dont les plongeurs que vous voyez d'ici vont se tirer une fortune.
— Ho! ho! s'écria-t-on autour de lui, car, bien que l'on connût son imprudence coutumière, il semblait, cette fois-ci, dépasser la mesure. On l'écoutait avec anxiété ; il venait de prendre ce sourire singulier qui le faisait, disait-on, ressembler à un loup.
— Car sachez, poursuivit-il, que Sa Majesté apprenant les bruits fâcheux qui courent à Venise au sujet des relations de l'empire avec la République — et qui sont de nature à troubler l'économie des États chrétiens! — Sa Majesté, dis-je, s'adressera, pour les étouffer, au seul homme de qui le souffle en ait le pouvoir…
— Parce qu'il est le seul… hasarda Sansovino, soupçonneux à bon droit, et déjà tout blanc d'indignation.
— Achevez donc! fit Arétin, gouailleur.
— … qui les ait répandus! prononça à demi-voix le pauvre sculpteur, en se détournant déjà pour prendre la porte.
— Vous l'avez dit! s'écria l'Arétin. Et il ébranla tout le palais de son large rire.
Il riait seul dans tout Venise. Durant plusieurs secondes, le retentissement de son plaisir emplit le Canal assombri, et fit vibrer les vitres des maisons où les citoyens se rongeaient d'inquiétude pour la farce sinistre de ce colossal bouffon.
*
* *
Tandis que ce rire gagnait toute la maison de l'Arétin, et que Sansovino lui-même passait à son compère cette dernière folie — car on devient indulgent quand on est délivré d'un souci, — quelqu'un fit observer, dans la pénombre qui tombait sur le Canal abandonné, une gondole riche, dont les tapis frôlaient la surface de l'eau et qui s'avançait avec la lenteur ordinaire aux promenades amoureuses. Les personnes qui s'y trouvaient étaient assurément fort étrangères aux préoccupations actuelles de la ville ; et il fallait, d'autre part, que leur attention fût fortement tenue par ailleurs pour ne s'inquiéter pas davantage de l'aspect insolite du Canal, ni de l'isolement complet de leur embarcation au milieu du pesant silence que brisaient seuls les éclats du balcon d'Arétin.
On s'attendait à ce que la belle humeur du maître le poussât à invectiver contre les promeneurs au passage. Justement, Arétin se penchait, et son œil s'efforçait de distinguer leurs silhouettes ou leurs traits, dans la clarté mourante.
La gondole approchait, paisible et muette comme une écorce de bois qui suit le fil de l'eau.
— Je ne vois qu'une femme, dit quelqu'un.
— Moi, qu'un homme.
— Imbéciles! fit Arétin, vous ne voyez pas que ce sont des amants?… Des flambeaux! que l'on apporte des flambeaux!…
Le balcon s'illumina. La gondole aussitôt esquissa un mouvement de retrait, comme ferait un animal vivant sensible à la lumière ; mais elle ne se retira pas assez vite pour que l'on n'eût le temps d'apercevoir les visages.
— Par la Madone! dit Arétin, voici une enfant plus belle que la très sainte mère de Dieu!
On crut qu'il n'avait parlé que pour blasphémer. Franco, qui avait remis les dames en état, se prit à rire, et il commençait d'adresser des lazzi au couple amoureux, pensant flatter le maître. Mais celui-ci le souffleta et le traita de porc immonde. Personne ne dit plus mot.
— Qui connaît cette jeune femme? dit Arétin.
Aucun de ceux qui étaient là ne l'avait vue, jamais.
— Elle n'est pas de Venise, dit Titien ; elle a la chair menue et transparente que l'on voit aux Vierges des bons maîtres de Cologne et la grâce pieuse des filles de Sienne illustrées par le doux Sano di Pietro, homme tout en Dieu, ainsi qu'on l'appelle.
— Elle est d'ivoire, dit Sansovino. J'ai vu, à Rome, dans la maison de l'illustre Agostino Chigi, des statuettes finement taillées qui étaient les petites sœurs de cette enfant. Leur taille est ployée à demi, et elles sont si frêles que l'on voudrait leur enlever le bambin qui semble leur peser au bras…
— Et l'homme? l'homme? qui le connaît? dit Arétin avec impatience.
On ne le connaissait pas davantage. La gondole s'éloignait ; Arétin trépignait. Il appela des domestiques. Il choisit le plus vigoureux, nommé Tommaso ; détacha le poignard qu'il portait à la ceinture et le lui remit.
— Quitte les couleurs de l'Arétin, dit-il, va tout nu au besoin, et cours par les petites rues jusqu'à ce que tu croies avoir dépassé de cent brasses la gondole qui s'en va là du train que tu vois. A cette distance, tu regagnes le Canal, tu détaches la première barque et tu viens à la rencontre de la gondole. Cache ton arme, mais tiens-la à portée de la main. Tu t'avances et demandes d'abord avec politesse à connaître le nom de la dame. Si on te le donne, tu t'éloignes en saluant, et l'affaire est sans importance. Si le seigneur bondit à ton approche, tu prends le nom, coûte que coûte. Va-t'en!
— Compère, dit Titien, songez que ce sont deux jeunes amants, deux fiancés, deux époux peut-être : ils sont heureux et pleins de beauté!…
A l'abri de l'autorité du grand peintre, tout le monde se pressa autour de cet homme aux caprices terribles, et les regards de tous l'imploraient.
— Mesdames, dit Arétin, galamment, et vous, messieurs, à table! Nous avons ce soir des foies de coq de bruyère que notre compère Titien nous a fait venir de sa maison de campagne de Cadore ; il convient de les fêter tant pour leur excellence que pour la qualité du donateur, artiste divin… Pour ma part, j'ai grand appétit.
*
* *
La chaleur du repas détourna les esprits de se préoccuper excessivement de la scène qui se devait jouer dans le même temps sur le Grand Canal, à la faveur de la nuit. Le maître prit place entre madame Angela Zaffetta, fort excellente courtisane dont les épaules et la gorge étaient aussi arrondies que l'humeur, et la célèbre chanteuse Franceschina, à qui il arrivait de se dépiter, parce que l'on saisissait mal le sens de ses paroles, absorbé que l'on était par la musique enchanteresse de sa voix. Il y avait encore là plusieurs autres personnes remarquables, soit par leur beauté, soit par la vivacité ou l'aisance de leurs passions.
L'on s'exclama, dès que l'on fut assis, sur la magnificence de la verrerie qui décorait la table. C'était une surprise qu'Arétin ménageait à ses convives et c'était en même temps une révolution dans les arts, qu'il accomplissait de la manière la plus élégante. La fabrique de Murano commençait de s'étioler dans la répétition des mêmes modèles, quand Arétin, recevant en hommage une reproduction des arabesques et autres ornements que Jean d'Udine avait exécutés pour la décoration du Vatican, conçut l'idée d'appliquer ces charmants dessins à l'embellissement des verres de Murano. On venait de lui adresser les plus satisfaisantes épreuves de cette tentative, et il exposait ces merveilles que son initiative allait répandre par le monde, en créant pour son pays une nouvelle source de richesse.
Titien, que la vue d'un bel objet émouvait jusqu'aux larmes, perdait le boire et le manger à retourner les délicats chefs-d'œuvre dans sa main sûre et puissante. Il en faisait jouer les teintes diverses à la lumière ; et les mille caprices des entrelacs, les mascarons, et les têtes de satyres enlaçaient, lutinaient et étourdissaient son esprit dans les détours de leur voluptueux labyrinthe. Sansovino, plus réservé, contemplait et jugeait en silence. Il avait la repartie brusque et même violente, ainsi que les personnes d'une grande probité. La Zaffetta, qui était à sa droite et qui était plus accoutumée de voir l'éclat de la passion des hommes que la sagesse qui leur permet de la faire servir à la bonté de leurs actes, craignit que certains mouvements d'humeur de l'après-midi ne poussassent le sculpteur à apprécier défavorablement l'idée d'Arétin. Elle se pencha sur son bras et, le pressant de toute sa chair fleurie, elle lui montra du doigt le fils de Vénus, que l'on voyait tirant son arme redoutable, dans la transparence du verre, et lui dit :
— Prenez garde, messer Sansovino, car ce petit coquin est si bien fait que l'on croit qu'il nous va transpercer l'un ou l'autre…
Et elle s'approcha si près que le bonhomme ne pouvait faire autrement que de lui baiser l'épaule, et sa lèvre était déjà toute frémissante.
— Eh bien! non! dit-il, se levant tout à coup, si je m'accorde ce soir le ragoût d'un baiser, ce ne sera pas à la Zaffetta, qui est belle sans discontinuité, que j'en ferai la faveur, mais à mon compère Arétin, qui a moins de constance dans la vertu, mais s'y hausse parfois jusqu'au sublime, comme on le voit à cet ouvrage, qui crée une seconde fois Murano. Et je souhaite que ces beaux verres soient nommés Arétins!
Et le grand artiste, quittant sa place, alla embrasser Arétin, aux applaudissements de la compagnie qui, tour à tour, ou confusément, imita son exemple.
Titien dit :
— Arétin, je ferai, à cause du plaisir que j'ai eu, la copie de la figure de Notre-Seigneur, frappé par des soldats, avec le buste de Tibère dans le fond, au-dessus de la porte du prétoire, et qui est destinée à Sa Majesté l'Empereur, et je te la donnerai.
C'était un cadeau royal qui fut fait effectivement le jour de Noël de la même année.
*
* *
Franco versait des torrents d'inventions libertines dans le sein de la courtisane Pocofila. Le rire frais de cette jeune femme, plus renommée par la pureté de ses formes que par ses qualités spirituelles, répandait sur la table heureuse l'illusion d'un jaillissement d'eau claire ; ses cris charmants allaient éveiller l'écho dans la gorge des Arétines ; une éclatante gaieté animait l'assistance, et chacun réclamait du maître le récit de quelques-unes de ces «conversations» fameuses, dont l'impertinence surpassait ce qui s'était écrit jusqu'alors pour le divertissement des dames.
L'Arétin, seul, sous les dehors d'une joie bruyante, gardait l'apparence d'un souci, et il lui arrivait de tourner la tête vivement lorsque la porte s'ouvrait. Mais, à la vérité, tout le monde en ayant déjà oublié la cause, on n'y prenait point garde.
— Par la Madone, dit-il, j'abandonnerai aujourd'hui la royauté de la priapée à mon excellent Franco, qui s'y exerça tantôt avec adresse dans le giron de mes plus belles amies, tandis que j'y fus, quant à moi, assez mal préparé en ouvrant la journée par la mise en langue vulgaire d'un des Psaumes de la pénitence…
Et, tandis que l'on riait à ces mots, il prit texte de l'un des versets sacrés pour échafauder une si scandaleuse nouvelle, que plusieurs des convives qui n'étaient point sujets à se montrer pudibonds en rougirent et s'en répétèrent mentalement les termes les plus frappants pour en éprouver l'effet sur les personnes de leur connaissance.
Un tumulte se fit, à ce moment, du côté des portes, et l'Arétin ne put dissimuler une émotion soudaine en reconnaissant son domestique Tommaso, qui revenait de l'expédition du Grand Canal en assez piteux appareil et soutenu par chaque bras, comme s'il allait défaillir.
Arétin se leva précipitamment :
— Tommaso, dit-il, as-tu accompli ta mission?
Tommaso fit signe que oui.
— Eh bien! je t'écoute, fit le maître avec impatience ; parleras-tu?
— Seigneur… balbutia Tommaso, et il chancela.
— Parle! par tous les diables! as-tu le nom?
Tommaso fit un violent effort, et il dit :
— Je l'ai, seigneur!
Arétin commanda qu'on avançât un siège au malheureux. On lui fit prendre un peu de vin épicé ; il revint à lui. Les femmes s'étaient levées et l'entouraient, voulaient savoir s'il était blessé ; mais Arétin, penché sur lui, les yeux fixés sur les mouvements de ses lèvres, n'était attentif qu'à ce nom de femme qui allait être prononcé, et grâce à quoi il poursuivrait jusqu'au bout du monde la créature de séduction qui lui était apparue ce soir, dût-il remuer tous les États de l'Europe.
Tommaso recouvra assez de force pour parler :
— J'ai exécuté, dit-il, les ordres de Votre Seigneurie ; je suis venu en barque à l'encontre de la gondole, et j'ai adressé à la jeune femme, puis au jeune homme, une bonne révérence. Mais, avant que j'eusse parlé, celui-ci, qui a le sang vif, seigneur, a mis la main à sa dague… Je tenais ferme le stylet de Votre Seigneurie, et, sans faire un geste, je demandais seulement à connaître le nom et je me penchais fortement vers la jeune femme, qui avait fort peur. Je pensais qu'elle me le donnerait pour couper court à cette scène. Une partie de ma prévision se réalisa, car cette dame, s'apercevant de l'attitude menaçante de son compagnon, me jeta son nom ; mais, au même moment, je reçus par derrière, entre les deux épaules, une mauvaise piqûre…
— Cet homme est blessé! s'écrièrent à la fois la Zaffetta, la Franceschina et la Pocofila, et elles tendaient les mains pour défaire son vêtement.
— Et ce nom! ce nom! hurlait l'Arétin, sur la bouche de Tommaso.
— Elle se nomme Périna Riccia, seigneur, c'est une colombe du bon Dieu, une enfant qui tiendrait dans la main de Votre Seigneurie…
Arétin prononça tout bas et savoura par avance les syllabes de ce nom : Périna Riccia ; il les baisait des lèvres à mesure que leur aimable consonance tintait.
— Où est-elle à cette heure? demanda-t-il impérieusement au messager qui faiblissait.
— Que Votre Seigneurie daigne me prendre en pitié, dit Tommaso ; je n'ai pas pu sentir cette piqûre sans faire aussitôt un mouvement violent du côté de ce jeune seigneur, et comme ma main était fortement garnie de la lame de Votre Seigneurie, celui-ci l'éprouva, un peu trop avant, sans doute, car il en chavira dans le Canal, je ne l'ai plus revu…
— Malheureux! dit quelqu'un, le gondolier te dénoncera!
— Le gondolier, dit Tommaso, est Piero Becchino, de Chioggia, c'est mon ami ; il sera celui de sa Seigneurie si elle le veut bien payer…
— Et Périna? interrompit Arétin.
— Elle est ici, seigneur ; nous l'avons ramenée évanouie, dans la gondole ; elle est blanche comme la lune et elle ressemble à Notre-Dame la Vierge…
Toute la compagnie se précipita d'un bond vers le vestibule d'où l'on accédait aux marches de marbre que la gondole frôlait. Dans le tumulte on heurta l'épaule de Tommaso qui poussa un léger cri et mourut. Sansovino qui n'avait point de curiosité et Franco qui n'avait pas de goût pour les femmes maladives et pâles, étant demeurés en arrière, s'aperçurent seuls de cet accident. Le bon sculpteur allait s'écrier :
— Taisez-vous donc! fit le secrétaire d'Arétin, qui connaissait la pensée du maître, la perte de cet homme-ci accommode les choses à merveille, car, lui disparu, rien ne s'oppose à ce que la demoiselle Périna Riccia, revenue de son sommeil, ne se croie recueillie dans une maison hospitalière, à la suite d'une mauvaise aventure…
Et les deux hommes transportèrent le corps de Tommaso dans un cabinet donnant sur un canal obscur.
*
* *
Périna Riccia s'éveilla dans une alcôve à cariatides dorées, et à tentures de soie rayées de lames d'or, qu'éclairaient de la manière la plus agréable plusieurs petites lanternes à colonnes torses, suspendues au plafond, et où des miroirs étaient si habilement ménagés, que l'effet produit sur les panneaux de la chambre en était comparable à celui de peintures en clair-obscur. La lumière tremblotante tirait de l'ombre, à intervalles à peu près réguliers, de riches consoles garnies de hautes pièces de céramique, ou de vases d'or et d'argent ; des vitrines remplies de beaux débris antiques ou de livres en cuir guilloché ; aux murs apparaissaient de belles glaces de Venise, des médailles, des tableaux et des instruments de musique.
La nuit était avancée ; les convives partis, les domestiques retirés ; la maison d'Arétin était dans le complet silence. Le maître seul avait tenu à veiller la jeune femme que les médecins appelés en hâte avaient déclarée hors de danger, du moins quant au présent, car elle était d'une délicatesse excessive, et sa poitrine était faible.
Arétin, agenouillé sur un prie-Dieu, penchait la tête sur la belle endormie, et son attention était telle, au-dessus de ce frêle visage, que l'on eût dit qu'il ne vivait lui-même que du souffle presque insaisissable qu'émettaient les gracieuses narines transparentes et pareilles à de fines verreries couleur de lait. Il voulait voir la lente résurrection de la créature charmante de qui l'existence passée venait d'être par lui rompue et qui allait, entre ses bras, renaître à une vie nouvelle. La figure s'animait peu à peu, de légers mouvements nerveux étaient visibles aux alentours des paupières et la tempe prenait cet aspect indéfinissable que donne la vie à cette partie du visage.
Elle remua doucement, et le premier mot qu'elle prononça fut :
— Polo!…
Ce nom résonna dans le silence. Elle n'avait pas encore ouvert les yeux, et la réminiscence se formait à l'instant du réveil. Tout à coup elle éclata en sanglots et poussa des cris déchirants. Arétin s'apprêtait à jouer le rôle d'une mère, et ouvrait ses bras pour entourer cette tête endolorie. Elle l'aperçut et s'effraya de sa figure barbue.
— Où suis-je? dit-elle, sainte Madone, ayez pitié de moi!
— La Madone, dit Arétin, a pris soin de vous et vous a envoyée reposer dans une maison amie où seigneurs et valets sont aux pieds de votre grâce, ma très belle…
— Ha! ha! ha! s'écria-t-elle, je suis perdue! Et n'est-ce pas vous qui avez tué Polo, mon amant?
— Je ne sais, mon enfant, qui vous entendez dire par ce joli nom de Polo, et mes gens vous ont trouvée ce soir, solitaire et évanouie dans une barque… Je vous ai mise ici dans l'intention que vous soyez mieux à l'aise qu'au fil de l'eau…
— Ha! ha! ils me l'ont tué, je le vois bien, et il m'est égal d'être ici ou bien ailleurs, sans mon Polo bien-aimé!…
Elle eut une crise de larmes nouvelle, et se roula sur elle-même, désespérément, en mordant la courte-pointe.
L'Arétin s'efforçait de la contenir et d'empêcher qu'elle se brisât le crâne, et sentant son front à portée de ses lèvres, il y mit un baiser. Mais elle eut alors un si vif mouvement de répugnance que lui-même se recula instinctivement ; et il contemplait à distance la douleur de cette jeune femme éperdue qui devait être la plus affolante des amoureuses et qui était la première créature qui se refusât à ses caresses.
*
* *
Périna ne se rétablissait point. On endormait sa douleur par de la musique et des chants. Sa chambre était devenue un lieu de réunion de toute la maison d'Arétin, et les maîtresses du poète lui faisaient bon visage, étant accoutumées à n'avoir point de jalousie, et ayant conçu une grande pitié pour son sort malheureux. A la vérité, Périna répandait un charme infini par sa grâce et sa douceur.
Il y avait dans un angle de la pièce un orgue dont le buffet était peint agréablement et représentait de belles rondes d'enfants en grisaille, ainsi que la chasse des nymphes, avec des lévriers et des sangliers, exécutés minutieusement et en couleurs vives. La musicienne Franceschina n'en quittait presque point le clavier, et, y laissant errer ses doigts avec nonchalance, elle s'accompagnait de sa voix admirable. Arétin, qui touchait passablement l'archiluth, en jouait aussi parfois, tourné dévotement vers le cher objet de ses vœux ; et il arriva que Périna le remercia pour le plaisir qu'il lui avait donné. Arétin pensait alors que toutes les débauches du monde étaient d'un goût bien médiocre au prix de ce simple «merci» tombé d'une lèvre aimée. Mais s'étant alors hasardé à lui adresser un madrigal dont le sens était la demande d'une promesse pour l'avenir, Périna, calme et grave comme une vierge d'ivoire, répondit simplement :
— Jamais!
Les jeux aimables interrompaient la musique, et l'on était en train de se livrer à l'un des plus divertissants, nommé le «jeu du bain», lorsqu'on vint annoncer la visite d'un envoyé extraordinaire de Sa Majesté l'Empereur.
Arétin fit répondre que, pour le moment, la gracieuse Périna, qui était la dame préférée de son cœur, prenait plaisir au jeu du bain, et qu'il était loisible à Son Excellence, soit d'attendre, soit de prendre part aux agréments de la compagnie.
C'était d'une impertinence telle qu'aucun prince d'Europe n'eût osé se la permettre. Plusieurs des personnes présentes en tremblèrent et en firent tout haut la remarque. Arétin montra du doigt Périna :
— Voyez, dit-il, elle sourit à cause des saillies inopinées qui naissent de notre amusement présent, et je prends le ciel à témoin que je ferais recevoir Notre Seigneur le Pape par mon valet, plutôt que d'interrompre le joli pli de sa bouche.
L'ambassadeur voulut prendre la chose du côté plaisant, qui, sans doute, convenait le mieux aux intérêts de Sa Majesté. Il entra, sans plus de façons, suivi de plusieurs nobles vénitiens, espagnols et allemands, et s'informa incontinent de la règle du jeu.
— Que Votre Excellence, dit Arétin, se veuille supposer affligée de quelque incommodité ou maladie, ainsi que le font ici toutes les personnes mâles de notre assemblée. Chacune de ces dames, par contre, possède, entre autres vertus, celle d'une source curative ; et selon la nature de notre mal, nous sommes envoyés vers l'une d'elles qui nous inflige un traitement à sa guise. La peine est de l'observer avec autant de scrupule qu'un serment, et traître est qui s'y dérobe!…
— Qu'à cela ne tienne! dit l'ambassadeur, qui était un Augsbourgeois bedonnant et dépourvu de malice. J'ai, par ma foi! dit-il, une pesanteur dont j'aimerais trouver l'occasion de me défaire moyennant une saison aux eaux de ces dames. Le mal vient, dit-il, en souriant, de la gracieuseté de Sa Majesté l'Empereur qui me chargea pour l'illustre Arétin de quelques présents un peu lourds…
L'assemblée désigna d'un commun accord la douce Périna à qui, pour l'heure, appartenait la fontaine qui délivre des oppressions, suffocations, nausées ou péchés graves.
L'ambassadeur, sans dissimuler sa satisfaction du hasard qui l'approchait de la favorite, se dirigea vers le lit où Périna reposait, et, ayant mis un genou en terre, en baisant la petite main diaphane qu'on lui tendit, il écouta avec le plus grand sérieux du monde le traitement que lui infligeait la nouvelle nymphe des eaux.
— Votre Seigneurie, dit Périna, se rendra dans sa gondole et souffrant encore du poids des cadeaux de Sa Majesté, jusqu'à l'endroit où, le Canal commençant d'obliquer vers la gauche, on aperçoit la pointe de Saint-George Majeur, et à cinq brasses de la rive. Arrivée là, Votre Seigneurie jettera dans le Canal les présents de Sa Majesté, un à un et jusqu'au dernier. Cela fait, Elle aura soin d'appeler d'habiles plongeurs qui devront me rapporter à moi-même et directement tous les objets retrouvés, jusqu'au plus petit, et outre cela tous les objets qui se pourraient trouver au même endroit et à environ cinquante coudées alentour, dans le lit du Canal. Je n'ai point d'autre chose à ordonner à Votre Seigneurie.
Cette fantaisie extravagante eut le plus vif succès ; tout le monde en applaudit la folie féminine et l'ineffable absurdité. A peine quelques personnes, qui se souvenaient du drame exécuté au Grand Canal quelques jours auparavant et dans l'endroit que fixait Périna, eurent-elles le sombre pressentiment que la fin pût tourner au tragique. Mais parmi ceux qui se souvenaient était Arétin qui pâlit d'une manière sensible. Il se mit aussitôt à rire ouvertement et très haut, dans l'espoir de tourner en dérision le caprice de la jeune femme. Cependant, tel était le respect en quoi l'on tenait, au jeu du bain, l'ordonnance des dames, qu'il ne vint à personne l'idée de se soustraire à l'obligation imposée par Périna Riccia.
L'on nomma des juges d'honneur pour assister l'ambassadeur dans sa mission, et le divertissement continua, ainsi que la musique, en attendant le retour de cette étrange expédition.
*
* *
Ce fut une procession tout le long du jour, entre l'endroit du Grand Canal que Périna avait fixé, et la maison d'Arétin. Chaque plongeur, accompagné d'un ou de plusieurs juges d'honneur, apportait à mesure les objets retrouvés. On tenait ouverte la fenêtre de l'appartement qui donnait sur le Canal, et l'homme, nu et essoufflé encore de sa course sous-marine, hissait au balcon les épaves ruisselantes du présent impérial.
Il n'y avait pas grand dommage pour les chaînes d'or ou les belles plaques émaillées dont on prit aussitôt le plus grand soin et que l'on remit en leur état brillant. Mais ce fut une grande pitié de voir tirer de l'eau fangeuse et mal odorante une belle robe de brocart d'or brodée de cramoisi à manches fourrées de petit-gris, et une autre à fond d'or et violet, à longues manches tombant jusqu'à terre, fourrée d'hermine chamarrée. Ces admirables vêtements avaient l'aspect de loques que l'on voit pendre aux petites fenêtres du Ghetto, et bonnes à couvrir l'échine de mécréants. Tout ce qui était découvert et ne faisait point partie des dons de Sa Majesté était mis à part et se composait à la vérité des objets les plus variés et les plus disparates. Un fou rire accueillit l'exhibition de vieilles chaussures à demi pourries dans le lit vaseux, et d'un corset fortement garni de petites bandes d'acier qu'une dame incommodée avait dû jeter durant sa promenade en gondole. Arétin fit un mouvement assez vif lorsque parut un poignard portant son nom en toutes lettres sur le travers des quillons : Divus Aretinus, flagellum principum.
— Qu'est-ce donc? lui demanda-t-on.
— C'est, dit-il aussitôt, une arme qui me fut dérobée récemment.
Périna demanda qu'elle lui fût remise. Arétin lui-même la lui déposa entre les mains, sans vouloir toutefois recevoir son regard. Et la jeune femme considéra la lame avec une attention particulière. Elle alla même jusqu'à déclarer qu'elle ne s'en séparerait plus. Plusieurs pensèrent qu'elle avait perdu la raison.
Arétin voulut profiter de ce qu'elle s'exaltait et de ce que des couleurs lui revenaient au visage, pour la lutiner et s'approcher de ses lèvres, car sa passion augmentait, et tous en étaient témoins. Elle lui signifia froidement de se retirer. Comme il n'en faisait pas la mine, elle lui dit, avec tranquillité, qu'étant armée de la dague, elle le saurait bien tenir aisément à l'écart. Il voulut rire du plaisant propos. Mais elle le piqua si adroitement qu'il se releva d'un bond en portant la main à la poitrine où une gouttelette de sang perlait. Périna sourit. Personne n'osa s'indigner de l'audace de la jeune femme, car il était visible à tous que désormais Arétin l'adorait.
Sur ces entrefaites, il se produisit une rumeur sous la fenêtre, et l'on distinguait d'assez vives altercations entre les gens d'une gondole et les personnes de la compagnie qui se tenaient sur le balcon pour annoncer les premiers la nature des objets repêchés sous les eaux.
— C'est impossible, disait-on du balcon, vous ne le ferez pas!
— Cependant, les règles sont formelles, faisaient les juges d'honneur, et nous accomplirons notre tâche jusqu'à l'extrémité.
— Mais ceci n'est point un objet…
— Ceci a été trouvé à moins de vingt brasses de l'endroit indiqué ; nous l'apporterons donc comme le reste.
— Non! non! vous ne le ferez pas!
Arétin s'approcha de la fenêtre.
— Qu'est-ce donc? dit-il.
On lui dit à l'oreille ce que c'était. Une crise violente se passa dans le temps d'un éclair au dedans de lui-même. Il s'appuya contre un bahut, ferma les yeux, puis le sang prompt reparut ; il se composa le visage, et ce fut d'un ton serein qu'il répondit à Périna, demandant impérieusement de son lit la cause de ce tumulte :
— Ma belle amie, c'est le corps d'un homme qu'ils ont trouvé dans le lit du Canal fertile en surprises : entre-t-il en vos desseins qu'il soit étalé ici parmi nos chaînes et nos parures?
Périna jeta un grand cri et retomba sur ses oreillers. On la crut évanouie, mais elle se releva presque aussitôt, et, quasiment nue, elle fut debout dans la chambre et elle se précipitait vers le balcon pour voir plus tôt la funèbre épave.
— Qu'on l'apporte donc! dit Arétin.
On avait recouvert la tête du cadavre ; le reste du corps était vêtu de la manière la plus élégante. C'était le corps d'un homme jeune et bien fait.
Périna n'eut pas plus tôt aperçu ce qui demeurait de la couleur du pourpoint et une des mains exsangues qui ballotta quand on hissa la chose pesante sur le balcon, qu'elle tomba sur les genoux en invoquant la Vierge Marie et criant à tous que l'on avait assassiné Polo, son amant bien-aimé. Ce fut une scène à la fois discourtoise et touchante, car, à la vérité, cette funèbre parade se trouvait être l'épisode d'un très aimable jeu, et toutes les personnes qui étaient là, pour leur divertissement, tournaient inopinément à la douleur la plus vive, en présence d'un si grand désespoir.
Dans le même temps, l'ambassadeur fut de retour, avec tout son appareil et sa suite, ayant achevé sa mission. Il se montra fort déconfit des résultats inattendus de son zèle et osa s'informer, tant il avait de crédulité dans les subtilités italiennes, si ce qu'il voyait là n'était pas la continuation de quelque jeu qu'il ignorait. On lui dit qu'il se passait au contraire quelque chose d'une excessive gravité, et que nul ne saurait dire si tout cela tournerait à bonne fin.
Périna embrassait le corps inanimé et se roulait éperdument sur ces restes misérables, sans souci de leur malpropreté ni du peu de décence de son vêtement, qui, étant déjà fort réduit, se déchirait et s'ouvrait dans l'ardeur de ses emportements. Elle eut tôt fait de lacérer, par le moyen de ses ongles et de ses dents, le velours du pourpoint et la fine chemise à l'endroit où la dague avait laissé sa petite morsure. Elle ne se troubla point à la vue de la plaie mince, béante et demeurée fraîche au contact de l'eau. Sans doute elle était experte et accoutumée, comme les femmes de son temps, aux blessures de ce genre. L'idée lui vint d'aller prendre le poignard d'Arétin trouvé dans le Canal, non loin de ce corps chéri, et en ayant approché la petite lame courte et acérée, elle jugea finement, promptement, d'un œil expert et sûr.
Elle se redressa tout à coup, brandissant le poignard qui avait touché le cœur de son amant. Et elle lut une seconde fois l'inscription en relief sur la garde dorée : Divus Aretinus, flagellum principum.
— Le divin Arétin, fléau des princes! s'écria-t-elle en s'adressant à l'assistance nombreuse. Le ton de sa voix était gouailleur et ironique. Elle aperçut tous ces gens muets ; elle vit l'ambassadeur de Sa Majesté Impériale qui était timide et tremblant au milieu de l'étalage de ses présents souillés pour le seul caprice d'une femme aimée de l'Arétin. Elle réfléchit un instant et prononça à nouveau, sur un ton différent où transperçait le sentiment de la réelle puissance de cet homme :
— Le divin Arétin, fléau des princes!
Elle se prit à songer ; puis elle le chercha des yeux ; elle ne l'aperçut pas tout d'abord.
Il était à l'extrémité de la salle, assis dans une haute cathèdre gothique, le menton appuyé sur le poing, les yeux vifs. Un étrange sourire passait et repassait sur sa lèvre épaisse. On s'était écarté devant lui. Il fixait Périna et recevait de l'excès de sa douleur un sombre et violent plaisir.
Elle le vit et le nargua de loin, certaine que sa main avait dirigé le poignard qu'elle tenait à cette heure. Elle l'insulta ignominieusement, bravement. Elle lui jetait à la face tout ce qu'elle savait d'infâme et d'injurieux. Cette flamme et ces propos contrastaient avec son corps frêle et sa figure de vierge. En face de ces gens inertes et soumis à l'hôte tout-puissant, elle empruntait une force secrète à sa solitude et à sa juste colère. Elle monta sur le cadavre de son amant pour adresser de plus haut ses injures à l'assassin. Elle prenait une extraordinaire beauté.
Du haut de sa cathèdre, Arétin continuait de sourire. Ce calme, plus encore que la grandeur du crime, dépassait l'entendement de la jeune femme. Elle se posa la main sur les yeux et sur le front, comme pour se demander si elle jugeait encore sainement les choses, si ce n'était pas elle, précisément, qui errait, au milieu de ce concert de respect vis-à-vis de celui qu'elle poursuivait de sa colère. Elle essayait de se remémorer les différentes phases de l'aventure ; les idées s'embrouillaient dans sa fièvre ; une seule demeurait nette : la certitude qu'Arétin était le meurtrier de Polo. Elle se commandait de ne se point laisser troubler par aucune considération ; et elle implorait cette forte conviction de l'envahir tout entière et d'armer son bras pour l'acte qu'elle voulait accomplir ici, sur-le-champ, au milieu de ce vil peuple de courtisans.
Malhabile à manier la dague, elle en serrait la poignée dans sa petite main débile. Sa main, son bras et tout son corps tremblaient. Cependant elle levait la main et s'élançait.
Elle crut surprendre des sourires, comme si elle eût été ridicule en ce qu'elle allait faire. Sans doute contre elle avait-elle le monde entier ; et rien n'est plus gauche que de s'attaquer à la puissance. Elle se sentait raison contre tous, et cette lutte contre une formidable opposition soupçonnée l'affermissait. Elle ignorait combien de pas elle avait faits ; elle éprouvait seulement qu'elle avançait vers l'endroit où elle exécuterait une action juste. Elle fixait Arétin à la manière d'une bête de proie. Elle croyait pourtant aller vite et se sentait fondre sur lui ; comment donc la justice n'était-elle point encore accomplie? Arétin fixait Périna avec autant de ténacité, et il gardait son perpétuel sourire. Qui des deux était l'animal de proie? Qui allait être par l'autre anéanti?
Tout ceci se passa dans le temps d'un clin d'œil, mais parut long dans les esprits. Périna s'exaltait à mesure qu'elle approchait, à l'idée du colosse qu'elle allait jeter bas, par quelque aide divine dont elle n'osait douter. Elle se rappelait Goliath et David. La figure d'Arétin s'enflait en son esprit dans la proportion que croissait l'orgueil joyeux de l'acte tout proche. Ce misérable était immense et magnifique sur son espèce de trône, au milieu de sa cour et avec son dédain de demi-dieu. Il avait une main sur la barbe, qu'il laissait doucement descendre, en flattant les longs poils soyeux ; le coude posé sur le genou, le regard immobile et croisant ses feux avec ceux du regard de Périna Riccia. Peu d'hommes, ayant goûté les joies âpres et ardentes de la passion, approchèrent de la volupté aiguë que dut savourer cet amant farouche, à voir ainsi s'avancer contre lui la créature adorée, pleine de haine, ivre par avance de son sang et confondant, dans le désordre de sa colère, l'appétit de la mort de son ennemi et la fascination de la puissance que celui-ci exerçait infailliblement sur elle.
Quand Périna toucha du pied le degré sur quoi la chaise gothique était exhaussée, elle cracha à la figure d'Arétin, poussa un cri rauque et bondit. L'assistance sursauta ; quelques-uns se précipitèrent, malgré la volonté que le maître avait exprimée par un signe. Mais Arétin, d'un geste agile, avait saisi la fine main meurtrière, et il tenait dans ses bras robustes, comme une enfant, le corps de Périna secoué de sanglots, frémissant et pâmé tout à coup par la plus terrible commotion et le plus étrange revirement qui puissent atteindre la nature d'une femme. La grandeur du cynisme et la vivacité du heurt la jetaient dans le délire complet de la pensée et des sens. Enivrée soudain d'être si violemment réduite, si complètement vaincue, elle s'abandonnait avec toute la grâce heureuse et la jolie hébétude naturelle qu'a l'être faible à se sentir un maître. Celui-ci essuya des lèvres les larmes que la pauvre enfant répandait ; il lui baisa le visage et l'épaule qu'il avait meurtrie en arrêtant son élan ; il se leva, et il emporta sa conquête, fier, tranquille et lent comme un beau tigre qui secoue sa proie toute pantelante à la gueule.
*
* *
Les courtisans applaudirent ; on fit écarter le cadavre du malheureux Polo, et les dociles Arétines célébrèrent par des chants le triomphe de leur commun amant. A l'ambassadeur de Sa Majesté l'Empereur, qui osait se plaindre de n'avoir pu exposer l'objet de sa mission près de l'Arétin par suite des amours nouvelles de celui-ci, le secrétaire Franco, de qui la langue était libre et parfois emphatique, répondit :
— Celui qui, par la vertu de l'audace, don divin, s'élève jusqu'à gouverner les traits du dieu Amour, n'est inférieur à aucun roi.
L'ADORATION DES MAGES
I
Le Roi me toucha du doigt, et me tira de ce doux plaisir du sommeil qu'on ne goûte vraiment qu'au matin[1]. Sa barbe était sans apprêt ; il penchait la tête sur le côté, semblant me prendre en compassion, et son regard n'avait pas l'ordinaire quiétude des personnes familières avec les choses divines.
[1] Ce récit est, à n'en pas douter, de quelque Grec, placé entre l'influence des derniers sceptiques et la naissance de l'empirisme ou positivisme ancien qui fleurit aux premiers siècles de notre ère. On sait qu'en Perse, où vécut notre philosophe, même après que les rois-mages sassanides eurent restauré l'hégémonie nationale, on se flattait du titre de philhellène. Les Attiques, toutefois, un peu réduits sans doute au rôle d'amuseurs, sinon de bouffons, durent prendre en face de la Majesté despotique et religieuse, un goût du paradoxe qui est ici trop évident. Nous ne publierions point ce fragment si le singulier mélange qu'on y voit, d'une exactitude scrupuleuse de certains détails (confirmés par Pline, par Philostrate, etc.) et la vraisemblance des grands traits même (tel le Voyage des Dames Persanes), ne le réduisaient à la valeur d'un de ces divertissements oratoires d'érudits qui effleurent les plus hauts sujets sans les atteindre.
Il m'engagea à avoir honte de dormir à l'heure où l'aurore jalouse éteignant les étoiles s'apprête à clore le livre du Destin.
— Maître, répliquai-je, le Destin pourra me dire que les songes de cette heure enfantine sont achevés pour moi, mais il ne pourra pas me dire que des songes meilleurs me viendront caresser les sens desquels l'harmonie s'épanouit en la fleur de mon âme. Mon rêve est tout garni de nobles et tendres formes bien imprégnées de parfums, et tout y marque que je suis beau. La munificence de Votre Majesté serait inhabile à me combler de mensonges si bienfaisants. Qu'elle me permette seulement de sourire de l'une et de l'autre face du Destin.
Cependant le Roi commença de s'échauffer et de maudire ce qu'il nomme, par une étrange irrévérence de langage, le souffle court de notre race hellénique. «Doux joueurs de flûte, prononce-t-il, vis-à-vis du retentissement que les merveilles occultes feront éclater aux oreilles humaines.»
Et ce disant, il courait saisir, de sa main auguste, le bâton de voyage que je tiens constamment à proximité de ma couche pour signifier le caractère transitoire de la halte présente ; et il commanda :
— Lève-toi! car des prodiges sont accomplis.
II
Je suivis posément le Roi mon maître jusqu'à la cour intérieure où une grande masse de gens de toutes castes étaient assemblés. Il y avait aussi quarante chameaux, dirai-je à la mode de ce pays, pour exprimer que leur nombre allait au delà de ce que l'on peut compter ; force bagages sur des mules ; des chevaux bien drus et un épais tumulte d'officiers et d'esclaves. Je hasardai de m'enquérir si le prodige n'était point précisément que tant de monde se trouvât debout à une heure aussi matinale. Mais ma voix, qui ne puise sa clarté que dans la coupe de vin de Chypre propre au lever du sage, s'érailla dans ma gorge sèche et se perdit dans les murmures et le bruit des piétinements.
L'aurore coulait doucement le long des pentes de la colline où s'adosse le Palais, et en haut de l'escalier double, la chevelure des hippogriffes à tête d'homme recevait la caresse de ses tons de lait, tandis que leur barbe annelée rougeoyait encore au-dessus du brasier des torches.
Nous quittâmes la ville par la porte méridionale et il fallut que le cortège se déployât sous les rayons du jour et parmi les déclivités successives du terrain jusqu'aux bords du fleuve, pour que l'on pût apprécier le nombre et l'éclat des personnes qui le composaient. Je n'entreprendrai pas de le décrire ; qu'il me suffise de dire que tout ce qui a de la qualité dans l'antique Istakar était là, brillamment équipé et amplement muni de serviteurs. Sachez que l'un et l'autre sexe s'y balançaient en quantité égale, ce qui maintint dès aussitôt l'humeur sereine, sans préjuger le moins du monde des risques divers que comporte une expédition si mystérieuse.
Je passai la première matinée dans la compagnie des dames, insoucieux autant qu'elles, grâce à d'aimables discours, et confiant en la fantaisie royale. Nous admirâmes, au long de l'eau, la joaillerie capricieuse de la rosée sur les feuillages gras, et, sur la surface des flots polis, les combinaisons des tons harmonieux du jour, qu'égalent les Babyloniens dans le travail de leurs beaux tissus. Dans l'après-midi, nous lâchâmes l'oiseau de proie habile à piquer mortellement de son bec le lièvre et la gazelle ; le temps nous parut aussi prompt que la course de ces animaux agiles et le repas du soir fut succulent et gai.
Le Roi, qui ne sortait pas du cercle des prêtres, veilla la nuit et observa le ciel à l'aide d'instruments subtils. L'air était doux, et l'ombre aimable, à cause des mille clartés d'en haut. Mon puissant maître me reconnut accoudé à un vieux cep noueux, vers la lisière d'un champ d'oliviers dépouillés.
— Homme asservi à la matière et dont l'esprit cependant est souple, délicat et orné, prononça-t-il en passant, ne prendrais-tu pas d'intérêt à voir avec nous le Ciel continuer le livre des hommes, sublime collaboration! ou, si tu aimes mieux, à lire aux figures de cette grande coupe renversée, sinon le Destin que tu dédaignes, du moins les causes des fluctuations diverses de cet esprit humain que tu te piques de priser immédiatement après la chair des femmes?
— Maître, fis-je humblement, imprimant une cadence au cep flexible, outre que je ne me soucie pas de voir le Ciel corroborer des livres desquels je ne voudrais pas, par Apollon, avoir inscrit de mon stylet le plus mince iota, — car j'imagine qu'il s'agit de ces compilations des vilains Hébreux, incohérents et outrés, — je goûte pour le moment les aromes divins de la terre vers quoi je vois que toutes vos étoiles clignotent d'un œil jaloux ; et de plus, j'ai, sous ma tente, entre ma lampe allumée et ma petite esclave caucasienne, deux ou trois fragments homériques, quelques vers de Sophocle et des mimes courts et vifs où le dessin est pur, car, aux mobiles de l'esprit humain onduleux, j'avoue que je préfère le triomphe de cet esprit, dans les rares cas où il s'est montré parfait. J'implore donc, ô Roi, qu'il vous plaise me laisser sur mon cep, à recevoir la caresse du soir, délicieuse devancière des flatteries de jolis doigts parfumés et du bercement des nobles pensées traduites en langage excellent.
III
Le visage du Roi parut radieux, le lendemain. On en augura que les signes étaient bons et personne ne s'inquiéta d'autre chose que de suivre cette face auguste et se reposer sur ces présages. Rien n'est plus doux que d'être conduit.
Toutefois, ayant eu, dans le courant de ce jour, à traverser un coin notable du désert d'Arabie, et les ressources de l'esprit commençant à se sentir de l'aridité générale, nous éprouvâmes quelque malaise dès auparavant que le soleil déclinât. Je crus comprendre que les seigneurs et les dames souhaitaient savoir si, non content des prodiges annoncés, le Roi entendait en tirer de notre patience. On me chargeait bientôt de cette enquête délicate, grâce à la complaisance que ce monarque témoigne pour ma double qualité de misérable sophiste et d'héritier d'une race qui mit le royaume à feu et à sang. J'allais m'en acquitter quand nous vîmes poindre à l'horizon des sables un nuage poudreux qui s'enfla progressivement et, dès aussitôt, nous fit oublier tout le reste.
Le nuage contenait un groupe de négrillons tout nus, hormis les régions du cou, des poignets et des chevilles, où des racines tressées supportaient de pauvres objets sans nom, qui étaient des talismans. A leur approche, les dames poussèrent un grand cri, se firent garantir la face par des écrans de plumes, puis n'eurent de cesse qu'elles n'eussent entouré et quasiment touché ces esclaves d'ébène fort divertissants par leur affectation à singer l'allure des hommes libres. Le comble de l'hilarité vint de ce qu'il nous fallut comprendre à leur mimique saccadée et inharmonieuse, qu'ils tenaient parmi eux quelque chose comme un roi et qui ne craignait pas de solliciter une entrevue face à face avec le puissant Seigneur de la Perse. Et je vous donne à penser de l'état de nos esprits quand nous sûmes que la tente royale s'était ouverte à toute cette peuplade gambadante aux membres menus et aux dos luisants comme ont les scarabées. Mieux que cela, le petit roi noir fut admis, la nuit suivante, à l'examen du ciel étoilé, et l'on sut qu'après avoir manqué défaillir au premier aspect des instruments et des signes graphiques de nos livres, les résultats s'en étaient trouvés d'une si intime concordance avec ceux des notions rudimentaires que l'on possède au royaume des Sables, qu'une scène touchante avait eu lieu où Roi, Mages et Nègre nu s'étaient confusément embrassés.
Nous ne doutâmes plus que l'on ne nous menât vers des merveilles, et nos dames, allégées par ce bel horizon, reprirent un goût serein aux choses de la route, à la grâce des matins, au clair déroulement de la journée, aux diversités troublantes des crépuscules, à la volupté des nuits.
IV
Le voyage fut long, et je me garderai de le décrire par le détail. Toutefois les dieux bienfaisants nous le parsemèrent à souhait d'oasis réconfortantes, et nous fûmes constamment maintenus en haleine. Une journée fut remplie par le fait de menus propos que tint une noble indiscrète sur le compte d'une princesse dont je tairai le nom, mais qui est aux yeux des hommes comme cette chair veloutée des pêches que je vis naguère exposées pour Aphrodite au blond soleil de Paphos. Nous eûmes ainsi une grande animation oratoire, quelques cliquetis d'armes, et vîmes la couleur du sang qui apaisa tout le monde. Ma lampe manqua d'huile une nuit que je composais une ode à la manière de Sapho et que la petite Caucasienne dormait si profondément que je n'osai l'appeler. Une dame s'éprit d'un nègre. Les comédiens hellènes nous donnèrent, au penchant d'un coteau, une représentation de la Bacchante d'Euripide. Voici pour les événements qui marquèrent le plus sur nos esprits. Ai-je dit que nous fîmes la rencontre d'un vieillard d'aspect honorable qui se dit adonné, lui aussi, aux sciences secrètes, porte couronne et s'enflamme chaque nuit claire aux côtés de notre Seigneur, du petit roi noir et des initiés chenus?
V
M'avisant, un jour de belle humeur, le Roi daigna s'étonner, sous le couvert de mots plaisants, de ma parfaite et aveugle soumission à l'équipée qu'il menait.
— Quoi! dit-il, vous allez à l'inconnu avec la même insouciance que tous ces princes et seigneurs qui ont moins de philosophie que leur monture ou que ces dames dont l'âme est pareille aux minces libellules qui nous frôlent, près des fleuves, aux haltes de midi?
— Maître, répondis-je, est-ce donner les marques de tant de médiocrité que de se satisfaire à admirer la sagesse par quoi Votre Majesté conduit, en temporisant, ces dames fragiles à quelque révélation ineffable? J'ignore, pour ma part, le mot que vous tenez caché ; mais je sens que le prononcer serait en épuiser la vertu. Car ce qui n'a plus de mystère est sans action sur l'esprit des hommes. Par contre, votre réserve leur grossit, nous grossit, chaque jour, quelque chose vers quoi nous allons avec un intérêt croissant, vers quoi nous nous contenterions sans doute d'aller toujours.
Le Roi sourit, mais un souci rapprocha aussitôt les lignes de son front.
— La crête des monts que vous apercevez là-bas, dit-il, est celle du Liban fertile en cèdres, bois odorant qu'employa le Roi Salomon pour construire un temple fameux ; et tous les signes me portent à croire que nous approchons du terme du voyage. Je dois à mes gens de parler enfin, et il me plaît de vous avertir, vous, précédemment.
— Sire, j'atteins l'âge où la nouveauté s'inscrit difficilement sur la table durcie du jugement ; j'ai tracé une ligne nette avec les bornes de ma connaissance, et la figure m'en plaît…
— Chère âme paresseuse, soupira le Roi qui s'attendrissait sous le poids de son secret, ta figure changera cependant, comme celle du monde, car… Aussi bien, je ne puis te le cacher plus longtemps…
Sa voix tremblait, et une larme était suspendue dans le coin de son œil vénérable.
— Le Messie, dit-il, tu sais, le Messie…
— Oui, j'ai lu beaucoup de livres ; plusieurs contiennent cette belle promesse, et elle est populaire.
— Eh bien! le Messie est né!…
— C'est un bien grand malheur! Qui donc attendrons-nous désormais?
Mais le Roi s'emporta tout à coup :
— Vil Grec! s'écria-t-il, âme modelée dans la boue que raclent les esclaves aux sandales des rhéteurs et des sophistes! Peux-tu avoir prononcé un tel blasphème et demeurer devant moi?
— Sire, cela est en effet en mon pouvoir que j'ai coutume cependant d'estimer fort mince. Mais je dois faire observer à Votre Majesté que le Messie qui vaut comme espérance ne peut manquer de se diminuer en se réalisant. Ce que l'on mesure du doigt n'atteignit jamais la taille des images que contemplent les visionnaires. Le divin Hercule n'est si grand que par le long travail des esprits qui s'ajouta au cours des temps à la renommée de ses exploits naturels. Et ce serait au rebours que procéderait votre Messie! Les plus spirituels seront ceux qui ne croiront point en lui.
Le Roi contint un geste d'impatience, et son visage reparut dépourvu de colère. Je ne sus jamais si ma pensée l'avait touché ou bien s'il n'écoutait que son cœur qui, visiblement, débordait.
— Sire! ajoutai-je, m'adressant à ses sentiments, je vous supplie de ne point annoncer à votre peuple cet événement fâcheux. Il en manifestera à la vérité une grande joie, qui sera comme le feu de paille, par la rapidité et les résultats. Je sais qu'en ses heures mauvaises, l'espoir de ce beau leurre le soutient. Qu'arrivera-t-il quand il saura que le Messie est là et que les heures coulent mauvaises comme devant?
— Tais-toi! tais-toi! tous les arguments sont boiteux désormais ; il ne faut plus raisonner comme hier. Les calculs célestes eux-mêmes sont dérangés par le fait d'une étoile nouvelle : l'univers s'éclaire d'une lumière insoupçonnée…
Ici, je commençai de pleurer cette ancienne sagesse dont mon puissant maître s'était rarement départi, quoique mage. Il continua de parler avec une grande volubilité ; je ne le pus suivre. Il avait coutume de dire : «Restez debout, mais faites asseoir votre pensée.» J'éprouvais la démangeaison de lui citer ses paroles. Mais ma compagnie ne lui suffit plus ; je le vis s'éloigner, l'œil en feu, les lèvres avides de parler. Je compris que la foule allait être informée, et courus boucher les oreilles et bander les yeux de la petite Caucasienne qui ne dépend que de moi.
VI
Je renonce à dire l'animation qui régna dans nos groupes dès que l'on tint, du Roi lui-même, que l'on allait voir le Messie. Il se trouva des gens qui dès auparavant s'en doutaient. On loua leur retenue. Mais la plupart furent émus très profondément. On en faillit négliger le boire et le manger. Des dames passèrent les nuits à regarder les astres, de leurs beaux yeux nus, dans l'espoir intime de quelque signe privilégié. Quelques-unes confessèrent avoir reçu confirmation particulière de l'événement. On se fit mille descriptions de la figure qu'on imaginait au Messie. On négligea les nègres. On se pardonna les injures. On s'occupa de la tenue que l'on aurait au jour de la présentation. On déplora de n'avoir pas été prévenu plus tôt, à cause des robes et des parures. On se dépita, s'injuria de nouveau ; l'humeur fut exécrable. La maison du Roi dut abandonner plusieurs tentures riches et vénérables, quoique Xerxès y eût fait représenter la prise d'Athènes et la Victoire des Thermopyles, qu'il s'attribuait. On les coupa ; se les partagea ; en couvrit les selles des chevaux et des mules. Nous passions seuls des nuits calmes, ma petite esclave et moi ; et lui ôtant ses bandeaux, je lui faisais des contes, comme elle les aime, c'est-à-dire de ceux qui ne peuvent point arriver.
VII
Nous atteignîmes un pays remarquable par sa pauvreté. Mais les signes et les informations s'accordant à le désigner comme l'endroit où les prodiges étaient accomplis, chacun s'exténua à en vanter l'agrément. A la vérité, la ville était composée de gros blocs réguliers et blancs, sans un portique, sans une colonne, sans la trace ni d'un marbre taillé ou non, ni de ces représentations vivement colorées où excellent les artistes persans. Des troncs dénudés de figuiers et de vignes s'enlaçaient à l'entour de cette misère. On n'avait rien vu d'un goût si délicat et la sobriété de ces cabanes avait de l'héroïque et du divin. Quelques seigneurs dépêchèrent des esclaves démolir leurs palais d'Istakar ; on jeta les tentures d'Athènes et des Thermopyles ; et le reste du train piétina les tissus éblouissants. Les chameaux glissaient dans la fange et la croupe des chevaux blancs en était maculée. On se traita de Babyloniens et d'efféminés à cause de la répugnance qu'on avait peine à dissimuler. Mais il faut avouer qu'aux fontaines, des femmes nous regardèrent avec d'admirables yeux étonnés.
Enfin, le groupe des Rois mages qui tenait la tête du cortège fit halte, et tout le meilleur de la Perse sentit son cœur battre et s'humecter ses paupières.
Il y avait dans l'une de ces masures à peine abritées de la bise, une femme donnant le sein à un petit enfant nouveau-né, et un homme debout, qui les considérait d'un œil timide et doux. Notre nombre et notre magnificence ne parurent pas les émouvoir grandement. C'étaient des gens honnêtes et sans culture ; ils ignoraient la langue persane aussi bien que la grecque et celle des Romains. Quand enfin nous les pûmes atteindre par quelques paroles hébraïques et syriaques touchant le but de notre mission, ils hochèrent la tête en souriant et parurent rentrer aussitôt dans la tiède sérénité de leur union. Le Roi ouvrit des cassettes ; l'or brilla et tinta. Le Roi ne put se tenir de prendre l'enfant, et il dit, les yeux pleins de larmes : «Je le tiens dans mes bras!»
— Maître! Maître! prononçai-je à voix basse, et sur un ton de remontrance suppliante.
Ils sourirent encore et parurent confondus. L'autre mage avait aussi des présents. Mais le petit roi nègre qui se démenait étrangement pour expliquer la vertu de certains objets racornis, pareils à des noyaux, qu'il offrait, amusa l'enfant. Celui-ci agita les mains et remua ses lèvres humides de lait. On avait eu tant d'émotion qu'une grande détente se produisit. On entendit les chuchotements des seigneurs mêlés aux rires légers des dames. Une grande baie ouverte dans la muraille laissait apercevoir le reste du cortège attentif, haussé sur les montures, sur les bagages et jusque sur le cou des chameaux. Une princesse osa s'approcher de l'enfant et le baisa. Toutes les dames le voulurent approcher et baiser. On se le passait de main en main. On commença de mettre à part tout ce qu'il avait touché, mais on n'y put suffire. On lui promit cent cadeaux divers. On le voulait emmener et élever plus chaudement. Tout bas on blâma même le père de demeurer si tranquillement dans un hangar glacé. On prit pitié de ses langes ; jusqu'à des nourrices affranchies haussèrent l'épaule à cause de la façon dont il était enveloppé, selon la coutume du pays. Le petit avait l'air patient et bon ; les caresses lui plaisaient et il secouait de la main les colliers d'or. On finit par s'asseoir où l'on put, et l'on occupa le reste du jour à jouer avec l'enfant le plus simplement du monde.
VIII
Il arriva que le lendemain on eut à passer par là, en s'en retournant. Il faisait un soleil tiède. Le père, la mère et l'enfant étaient assis au pas de la masure.
Comme on était pressé, on leur adressa de la main un petit bonjour amical.
LA DANSEUSE DE TANAGRE
J'ai été séduit par une statuette de Tanagre au point d'éprouver à sa vue cette sorte de joie tremblante et cette anxiété qui sont les compagnes ordinaires de la passion amoureuse.
C'est une danseuse. Un voile d'étoffe légère embrasse ses formes accomplies ; son attitude semble prise dans l'instant où le torse et la jambe, animés par les mouvements rythmiques qui s'achèvent et, pour ainsi dire, rendus sublimes par la vie abondante que répand l'entraînement musical dans un corps jeune et pur, atteignent, en une seconde de repos, l'insaisissable beauté.
«O petite danseuse! pris-je la liberté de dire un jour à cette gracieuse effigie de terre, je te supplie de m'apprendre le secret du charme que tu répands et qui dépasse celui de tes sœurs, car tu vois que je le subis aussi vivement que s'il me venait d'une jeune fille plus jeune que moi de dix ans et cependant des gens avisés prétendent que de nombreux siècles nous séparent. Pour moi, je t'avouerai que je crois sentir la moiteur de ta chair parfumée qui vient de s'émouvoir et je ne suis pas sûr que l'air qu'a déplacé ta jambe agile n'est pas celui qui m'a tout à l'heure rafraîchi le visage. Dis que je suis fou! mais j'ai cru que ta poitrine se soulevait par suite de la douce fatigue, et que tes lèvres, un moment desserrées, exhalaient ce souffle imprégné de l'odeur des olives et des lauriers-roses, tel que je le respirai dans les pays du soleil et sur les pentes inclinées du côté de la mer.
»Je te supplie de me dire qui tu es, ou bien quel dieu habite la fine pâte de ton argile, parce que je n'ai pas devant toi le calme que donne ordinairement la vue du chef-d'œuvre, et que l'intime familiarité de ta grâce me ravit à mon temps, m'arrache à l'heure que le destin m'attribua, pour m'emporter en arrière, dans le passé ancien, jusqu'à l'heure bienheureuse où ta paupière a battu, — ce qui est contraire à l'ordre des choses et me déchire le cœur.»
Alors, j'entendis une voix agréable, et je crus que la petite danseuse Tanagréenne parlait.
*
* *
«Tu connais, me fut-il dit, le bourg béotien dont le nom est demeuré aux figures de terre, la blanche Tanagre ; c'est ma patrie. Mon père avait des champs et de la vigne sur le penchant du Céricius où la ville étageait ses maisons de brique argileuse. Rien ne manqua à mon enfance, et je connus le bonheur. A l'âge où toutes les jeunes filles chez nous étaient belles, je le devins, à ce qu'il paraît, et lorsque je passais dans la rue pour aller aux Temples ou aux Jeux, les hommes et les femmes me regardaient en souriant.
Ce fut vers ce temps-là que, me trouvant à l'endroit où se tiennent les coroplastes ou modeleurs de poupées, pour vendre les petites images qu'ils pétrissent de leurs mains, l'un d'eux nommé Douris me fit signe qu'il m'aimait. Je baissai les yeux et n'osai plus de longtemps revenir au même lieu, parce que son visage avait fait une grande impression sur moi.
Mais je pensai beaucoup à lui sans le voir. Bientôt il prit l'habitude de passer devant la maison de mon père et je l'aperçus. Je sentis, ce jour-là, que je n'avais aimé personne comme lui, et j'eus un grand regret qu'il ne fût qu'un pauvre coroplaste dont les statuettes, si prisées qu'elles fussent au-dessus de celles des autres, étaient vendues pour une obole.
Un jour que je n'étais pas là, par extraordinaire, dans le moment où il vint, je trouvai sur la stèle de marbre consacrée à Hermès, qui était près du portique de la maison, un petit Eros en terre parfaitement modelé et peint. Je ne pus me tenir de le montrer à mon père, homme prudent et habile. Mon père tourna et retourna dans sa main le petit Eros. A la fin, il dit : «Qui a fait cela?»
Je rougis et répondis que je n'en savais rien.
— En tout cas, dit-il, celui qui a fait cela est un fort bon artiste et de qui le renom ira loin.
Je sautai, à ces mots, si joyeusement et en battant des mains, que mon père me regarda avec étonnement. Je tombai à ses genoux que j'embrassai, et je lui dis, toute confuse :
— Mon père, ce petit Eros est de Douris, le modeleur de poupées ; et le cœur qu'il a percé de cette flèche est le mien.
— Que Douris vienne donc ici, dit mon père en me relevant, et je pense qu'il honorera ma maison.
Je songe avec attendrissement aux jours trop brefs qui suivirent mon mariage avec le modeleur de poupées. Nous nous aimions ; il m'admirait et me prenait pour modèle. De cette époque datent ses meilleures figurines de terre ; non parce que je valais mieux que les filles qu'il faisait poser avant de me connaître, mais parce que l'amour échauffait son talent.
C'était une âme ardente et éprise de la beauté ; aussi lui arrivait-il souvent d'avoir de l'inquiétude sur la valeur de ce qu'il avait fait, bien que sa fortune commençât à être brillante et que l'on ne cessât de lui prodiguer des éloges. Je l'emmenais alors, à la tombée du jour, du côté des prairies qui s'étendaient aux bords de l'Asope, au delà de la ville. Nous nous baignions les pieds dans la rivière ; je me penchais au-dessus de son front, et ma voix, mêlée au doux bruit du vent dans le feuillage des tamaris, endormait sa pensée.
Cependant, une fois, il se redressa sous mes caresses. C'était à la fin d'une journée particulièrement agitée, où l'argile s'était montrée plus que jamais rebelle à ses doigts ; même il avait détruit plusieurs ébauches sur lesquelles nous fondions de grandes espérances. Il me repoussa tout à coup et me dit d'une voix à la fois impérieuse et suppliante :
— Danse!… danse!
Je me levai aussitôt, car, l'aimant comme je faisais, j'étais sa servante ; et j'imitai de mon mieux la danse qu'exécutaient les jeunes filles en l'honneur d'Artémis. Mon vêtement était léger et le sol favorable. J'essayai de suppléer de la voix à l'accompagnement de la flûte qui nous manquait. D'ailleurs, entraîné bientôt par mon pas, Douris chanta lui-même. Son organe était ample et varié, et l'on eût juré qu'un berger était là et soutenait mes mouvements par le son de la syrinx.
Il se baissa tout à coup pour saisir une poignée de la terre humide qui se trouvait en abondance au bord de l'eau ; il se mit à la pétrir avec vivacité, et je vis naître promptement sous sa main mon image.
C'est celle que tu vois. Il n'en avait jusqu'alors réussi aucune avec autant de bonheur. A mesure qu'elle venait sous ses doigts mouvants, je voyais s'agiter le visage de Douris et j'atteste les dieux qu'il fut plus beau dans ce moment-là que le jour même où il m'aperçut et sentit dans son cœur qu'il m'aimait. Dirai-je que j'en conçus une peine secrète et que je fus un peu jalouse de cette jolie image de terre qui captivait mon époux?
Douris emporta son ouvrage, et il mouilla, pour le couvrir, une partie de mon vêtement qui était tombé à terre pendant la danse, sans prendre garde que mon épaule était nue. Les paroles que je lui adressai durant le retour à la maison furent vaines ; et même, ayant tenté d'attirer son esprit vers la beauté du soir qui transfigurait Tanagre et les collines, ce spectacle, d'ordinaire si puissant sur son esprit, ne le détourna pas de la pensée du chef-d'œuvre qu'il avait fait.
Les jours coulèrent ; il retouchait l'admirable figure et la poussait à la perfection. Jamais il ne s'aperçut que j'errais, moi vivante, autour de cette poignée de terre humide et glacée qui le retenait. Mon chagrin s'accrut. Je fus tentée de détruire la petite danseuse d'argile pendant le sommeil de Douris.
Je me levai, une nuit ; je pris la lampe et me dirigeai soigneusement vers l'endroit où la statuette reposait sous le linge frais. La colère m'animait et je goûtais une ivresse inconnue. Je pris l'amer plaisir de découvrir l'ennemie qui me ressemblait, avant de l'anéantir. Je gardais le linge dans la main et j'embrassais de ma haine l'image inanimée de mon corps devenue ma rivale par suite d'un sortilège ou d'une folie que je ne pouvais m'expliquer.
«Te voilà donc! dis-je, misérable parcelle de limon qui ne couvriras pas la plante de mon pied quand je t'aurai écrasée! Je t'ai foulée déjà maintes fois à l'état de fange, au bord du ruisseau, quand les yeux des pâtres et ceux de mon bien-aimé, jaloux de la pureté de ma jambe, regrettaient que je la salisse au contact de ta boue… Et maintenant tu t'es élevée sur ce piédestal, tu as emprunté la forme de ma jambe et de mon joli ventre poli! Perfide! jusqu'à ce mouvement des épaules et de la tête que l'on m'a dit qu'aucune autre créature n'eut pareil et qui faisait frissonner des hommes forts, tu me l'as pris! par quelle astuce? Moi-même je l'ignorais ; je n'avais jamais pu le saisir en un miroir et tu me vois toute tremblante à la révélation de ce qu'Amour met en nous de mystérieux attraits. Tout ce que tu es, tu me le dois ; tu me l'as volé pièce à pièce ; sans moi tu ne serais pas ; tu n'es pas autre chose que moi!…»
Je fus épouvantée tout à coup du son de mes paroles dans là pièce obscure et vis-à-vis de l'image qui recevait toute seule la lumière de la lampe. La danseuse semblait sourire et me regarder avec indulgence du haut de son chevalet de bois. Je me tus. Mes derniers mots retentissaient dans le silence de la nuit : «Tu n'es pas autre chose que moi!…»
Mon premier mouvement avait été de bondir vers la statue aussitôt après avoir invectivé contre elle. Mais j'étais maintenue à ma place par une volonté imprévue. Mes yeux ne quittaient pas l'objet de ma colère ; et je m'étonnais de mon attitude et de mon inaction. Je me pris la tête dans les deux mains ainsi que l'on fait lorsqu'on veut voir clair avec ténacité ; je me souviens que mes doigts s'enfoncèrent très avant dans ma chevelure, et lorsque les extrémités s'en rejoignirent derrière ma tête à travers l'emmêlement épais, je sentis un si vif mouvement de dépit à cause de ma faiblesse et de la puissance inconnue qui me paralysait, que je sortis brusquement en renversant la lampe dont l'huile se répandit.
Je me trouvai sur la terrasse où j'avais passé des nuits si belles et si heureuses entre les bras de Douris. Sous le ciel voilé, une incertaine lueur bleue et légère commençait d'entourer le front des temples sur la hauteur ; la ville était plongée encore dans l'ombre, et le silence m'effrayait.
Je me souvins tout à coup d'un certain vieillard nommé Simonide qui était redouté pour sa connaissance des choses secrètes. Je savais où était sa maison, car il passait souvent devant l'étalage des coroplastes, qu'il critiquait ou encourageait par des paroles rares et justes ; et je l'avais regardé s'éloigner jusque chez lui, à cause de ce qu'on disait de merveilleux sur sa science. J'y courus. Je le trouvai courbé sous sa lampe et au-dessus d'ouvrages anciens par l'apparence, et d'une écriture inconnue.
Il sourit en m'apercevant :
— Tu es la femme de Douris, dit-il.
Et avant que je lui eusse adressé la parole :
— Il faut que tu sois folle pour avoir épousé cet homme!…
J'eus un mouvement de révolte, à cause de mon amour.
— Tu l'aimes, dit-il, en cessant de sourire ; et il te préfère ses ouvrages de terre?
Je fis signe que oui.
— J'ai voulu briser la danseuse, ajoutai-je en tremblant ; je n'ai pas pu ; et je viens savoir…
Il m'interrompit avec violence :
— J'ai vu, dit-il, la danseuse de Douris! Autant vaudrait s'attaquer à Jupiter qui gouverne le monde. Pauvre enfant! C'est toi qui as posé pour ce corps admirable, et tu t'étonnes de voir soudain ces formes d'argile te dépasser dans l'esprit de celui qui les a pétries de ses doigts ; parce que ces mêmes doigts, n'est-ce pas? avaient coutume de défaillir de volupté à seulement toucher la jeune fleur de ta chair!
»Mon enfant, écoute. Un dieu est caché et dort sous la mer mobile des formes comme sous l'eau profonde des regards humains. Nul ne sait comment ni pourquoi il s'éveille, s'agite et est présent tout à coup. Cependant nous nous inclinons devant un geste ou une attitude dont la secrète vertu nous a ébranlés jusqu'au fond de l'âme. Ceci n'eut peut-être que la durée d'un instant aussitôt évanoui, et il est possible qu'un grand nombre de témoins ne s'en soit pas aperçu. Mais nous déclarons divin l'homme habile qui, l'ayant vu, a su lui fournir l'expression durable, et souvent sans doute a provoqué le prodige, par sa prière ou son désir ardent.
»C'est ainsi que, par l'évocation de Douris et par l'effet de ton beau corps ému, s'est réalisé dans de la terre et a pris forme pour l'immortalité cet instant d'entrevue sublime. Et le petit objet d'argile que tu n'as pu briser est supérieur à Douris lui-même et à toi : il ne serait pas injuste de l'établir au rang des dieux.»
J'écoutais le vieillard avec une grande crainte. A mesure qu'il parlait, j'avais plus vif le sentiment de ma perte, car je comprenais que Douris avait tiré de moi tout ce que je valais. Quand Simonide eut fini, je lui dis simplement :
— Je veux mourir.
Au lieu de lever les bras et de me faire mille discours ordinaires, ce vieux sage s'étant recueilli un moment, comme pour peser diverses alternatives, me répondit que j'avais raison. Je l'admirai de si bien pénétrer les secrets du cœur et de l'esprit, et je baisai sa robe en signe de reconnaissance.
L'aube descendait gaiement les pentes de nos collines quand je regagnai la terrasse où l'idée m'était venue de recourir au vieillard Simonide. Je m'y arrêtai de nouveau et résolus d'y accomplir sur-le-champ mon dessein. C'était le lieu qui m'avait été le plus complaisant, puisque l'amour m'y avait souri ; et sur quelque point du pays que se portassent de là mes regards, j'y retrouvais le souvenir brûlant des caresses de Douris.
Vers le haut de la ville, les temples des dieux recevaient les premiers rayons du jour, et au delà des murs, les champs d'orge et de blé, les prairies et le long serpent du fleuve baignaient confusément dans la mer de lait que le matin répand. Mon cœur se souleva ; les larmes emplirent mes paupières et je ne vis plus distinctement tels endroits de la campagne où mon époux m'avait pressée plus tendrement de son bras. Je dis adieu au jour qui s'élevait et que je ne verrais pas en son midi. Puis j'accomplis quelques rites prescrits par le vieillard et tirai de mon sein la petite fiole qu'il m'avait remise. J'en bus d'un trait le contenu avant d'aller embrasser dans son sommeil celui pour qui je voulais mourir, et de peur de faiblir à sa vue. Il dormait profondément et ne sentit pas mon baiser. Ma lèvre, d'ailleurs, était déjà refroidie et je ne pus qu'avec peine regagner le dehors où le premier chant des oiseaux et le réveil alerte de la ville furent les dernières choses du monde qui me parvinrent, dans la grande confusion que donne la présence de la mort.»
— O âme passionnée qui te défis un matin, sur une terrasse de Tanagre, de la chair dont s'inspira le modeleur de poupées, m'écriai-je, je t'aime!
— Non! me dit, sur un ton désespéré, la voix qui m'avait attendri par le récit d'une vie si simple et si belle, non! ce n'est pas moi que tu aimes : comme Douris, comme les hommes et comme les dieux, c'est ma rivale que tu aimes! Je ne suis pas la statuette ; moi, qui t'ai parlé, je suis la sacrifiée, l'éternelle jalouse. Je suis la créature de chair, le modèle, l'amante, l'héroïne, l'inspiratrice de l'œuvre d'art ; à jamais inférieure au morceau de terre que le pouce d'un homme a touché.»
LE MIRACLE DU SAINT VAISSEAU
I
Au temps où Notre-Seigneur périt sur la croix, le pays de Judée était en partie soumis aux Romains dont Pilate était le bailli[2].
[2] On a cru devoir conserver dans ce récit l'absence totale de «couleur locale» qui caractérise le roman de La Table Ronde dont il est inspiré. Il y a moins d'irrespect à violer la vérité ou la vraisemblance historiques, qu'à dégarnir ces belles matières romanesques de la grâce particulière que leur valent leur naïveté et leur foi.
Un prud'homme nommé Joseph d'Arimathie, qui était au service de Pilate, avait aimé Jésus dès qu'il l'avait vu. Il l'avait suivi avec ses disciples, et il lui était dévoué, bien qu'il n'osât pas en témoigner, dans la crainte des mauvais Juifs.
Or Jésus ayant expiré, Joseph en eut une vive douleur. Il s'en vint trouver Pilate et lui dit :
— Sire, je vous ai longtemps servi sans recevoir de loyer ; je viens vous demander pour ma récompense le corps de Jésus crucifié.
— Je l'accorde de grand cœur, répondit Pilate.
Joseph courut à la croix par le chemin que Notre-Seigneur avait suivi et où la populace s'écoulait en commentant ce qui était arrivé. Il y croisa plusieurs femmes qui pleuraient, et entre autres une nommée Verrine portant une guimpe qu'elle montrait à tous et où la figure de Jésus s'était imprimée fidèlement.
Mais Joseph étant arrivé près de la croix, les gardes lui en défendirent l'approche, et ils envoyèrent contre lui un certain Juif du nom de Moïse qui lui dit en le repoussant avec brutalité :
— Jésus s'est vanté de ressusciter le troisième jour, et s'il a dit vrai, nous voulons le refaire mourir ; et autant de fois ressuscitera-t-il, autant de fois le mettrons-nous à mort.
Joseph revint très mécontent vers Pilate qui était à table et tenait à la main une belle coupe. Il lui demanda main-forte pour vaincre la résistance des gardes.
— Vous aimiez donc bien cet homme, pour prendre tant de peine de son corps? demanda Pilate. Eh bien, tenez! ajouta-t-il, voici le vase dans lequel il a célébré son sacrement. On me l'a donné : gardez-le, en mémoire de celui que je n'ai pu sauver.
Et il lui donna main-forte.
Joseph emprunta un marteau et des tenailles, et, ayant triomphé de la résistance des gardes et du Juif Moïse, il monta à la croix et en détacha Jésus.
Il le prit entre ses bras ; le posa doucement à terre ; replaça convenablement les membres et les lava le mieux qu'il put.
Pendant qu'il se livrait à cette besogne, il vit le sang divin couler de la plaie que la lance de Longin avait ouverte sur le côté. Il prit la coupe que Pilate lui avait remise et y recueillit les gouttes qui s'échappaient, car il pensait qu'elles y seraient conservées avec plus de révérence qu'en tout autre vaisseau. Cela fait, il enveloppa le corps d'une toile fine et neuve et le déposa dans un sarcophage qui se trouvait non loin de là et qu'il recouvrit d'une pierre large et d'un bon poids.
*
* *
Jésus ressuscita comme il l'avait annoncé et se montra à Marie la Madeleine, à ses disciples et à d'autres encore.
Voilà aussitôt les Juifs très émus, et les soldats chargés de garder le sépulcre inquiets du compte qu'ils auraient à rendre. Comme Joseph d'Arimathie avait enseveli le corps, ils le soupçonnèrent de quelque maléfice dans l'affaire de cette sortie du tombeau. Ils résolurent d'en tirer vengeance contre lui et s'assemblèrent afin de délibérer des moyens que l'on pourrait employer pour lui nuire.
Moïse se trouvait dans le groupe et dit :
— Pour moi, je ne me soucie point de ce qui est arrivé, et j'ai craché à la figure de celui que l'on dit ressuscité. Je me moque pareillement de Joseph d'Arimathie. Mais c'est un homme riche, et je me fais fort de le livrer en bon état de capture à qui m'indiquera, pour s'emparer de son fief, un moyen prompt, sûr, et garanti de la potence.
— Vous dites, fit un clerc qui se trouvait là, que ce Joseph a du bien?
— Certes! On lui connaît plus de cent arpents, tant en vignes qu'en oliviers ; et il les cultive avec habileté. Il a plus de génie qu'il n'en a l'air. Ainsi, on le crut dément, il n'y a pas si longtemps, lorsqu'il alla, à la suite du prophète, avec quelques âmes simples jusqu'au lac de Tibériade. Il n'en était rien. «J'y ai fort profité!» disait-il à son retour. En effet, outre qu'il recevait la bonne parole, d'autre part il vendait à des prix de famine, ses raisins, ses figues et ses olives aux bonnes gens accourus pour entendre Jésus. Et celui-ci ayant fait miracle à un certain endroit du Lac, Joseph y acheta immédiatement les pêcheries et y mit des établissements qui ne manqueront pas de prospérer par suite du bruit que fera l'aventure. C'est un homme d'ordre et plein de sens.
— A-t-il quelque famille?
— Il a en tout une sœur que l'on nomme Enigée.
— Enigée, dit le clerc au perfide Moïse, hérite légalement de tout l'avoir de son frère… Que celui-ci vienne à disparaître, qui est-ce qui pourrait s'opposer à ton mariage avec cette demoiselle qui est assurément accorte et avenante en tous points?
— Va donc trouver la belle, à la tombée de la nuit, qui est l'heure favorable à l'amour, insinuèrent-ils tous à Moïse, et, par la chambre de cette gentille personne, pénètre hardiment jusqu'au lit de Joseph…
Moïse mit un pourpoint de velours à plus de cent sous l'aulne et s'étant garni les reins de liens solides et propres à bâillonner tous ensemble les chevaliers du guet, il s'alla poster, à la brune, sous la fenêtre d'Enigée, tout en chantant et s'accompagnant du luth qu'il touchait avec assez d'agrément.
Enigée était une jeune fille accomplie et dont tous les sentiments étaient développés, comme il est naturel aux environs de la seizième année et sous les cieux cléments qui font fleurir les parterres dès le temps de Pâques. Elle avait du goût pour la musique et pour les gens bien faits. Avouez donc qu'il lui eût fallu une astuce fort éloignée de sa simplicité, pour démêler, sous le bel accoutrement de Moïse, que le chanteur était un vilain Juif et non quelque noble chevalier romain. Enigée ouvrit sa fenêtre sur le jardin parfumé d'où venait la chanson.
Il est odieux de penser que la bouche en fleur d'une demoiselle, qui s'entr'ouvre à l'espoir du premier baiser, reçoive au lieu et place de ce qu'elle attend, le contact malséant du bâillon. Tel fut cependant le sort de la pauvre petite Enigée dès qu'elle fut tombée entre les mains de l'infâme Moïse. En même temps, la bande des mauvais Juifs liait outrageusement le vertueux Joseph d'Arimathie et l'emportait tout vif et bien fâché de ne pouvoir dire adieu à sa mignonne sœur, mais plus contristé encore d'abandonner le vaisseau contenant les gouttes du sang de Notre-Seigneur Jésus.