RENÉ BOYLESVE

SAINTE-MARIE-DES-FLEURS

ROMAN

PARIS

PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR

28 bis, RUE DE RICHELIEU, 28 bis

1897

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

S'adresser pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 bis, rue de Richelieu, Paris.

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE

NUMÉROTÉS A LA PRESSE


A MAURICE BARRÈS

En témoignage du profond plaisir que j'ai eu à connaître sa belle sensibilité.

R. B.


[I,] [II,] [III,] [IV,] [V,] [VI,] [VII]

Il faut avertir le lecteur que c'est ici un livre où le cœur se donne, franchement, absolument.

Que ceux qui n'apprécient les romans contemporains que dans la mesure où ils contiennent ce que l'on est convenu d'appeler la «rosserie» ou la «veulerie» parisiennes, s'abstiennent de feuilleter plus loin.

Grâce à Dieu, il y a encore, à côté ou au-dessous même de ces mœurs de polichinelles—plus à la mode, d'ailleurs, que réelles,—une aptitude française à sentir, à aimer, à jouir et à souffrir en hommes.

Cette heureuse disposition n'est pas si banale! Rassurons les délicats qui pourraient craindre qu'en s'en inspirant l'écrivain se condamnât à la peinture de la vie commune ou médiocre.

Ce n'est pas en feignant de n'être plus des hommes, que l'on se singularise et s'élève, mais en accentuant en soi le caractère d'humanité. Seule, l'excessive passion a la vertu de nous rendre exceptionnels sans nous ridiculiser; elle fait de nous des héros, non des monstres. Les créations romanesques peuvent se passer de la marque de généralité qui est le propre de certains types moyens, pourvu qu'elles restent scrupuleusement soumises à la marque de vérité qui fait le Roman.

R. B.


«Je t'aime tant aujourd'hui, je suis tellement dévoué que j'ai besoin de l'écrire, ne pouvant le dire à personne...»

STENDAHL.

«Je me fais quelquefois un rêve d'Élysée; chacun de nous va rejoindre son groupe chéri auquel il se rattache, et retrouver ceux à qui il ressemble: mon groupe à moi, mon groupe secret est celui de ceux qui sont tristes, mystérieux et rêveurs jusqu'au sein du plaisir, et pâles à jamais sous une volupté attendrie.»

SAINTE-BEUVE.

«Hertzblut ist dabei.» (Le sang du cœur est là.)

Lettres de SCHUMANN.


[I]

Ce fut sur la plage du Lido, à Venise, que je rencontrai pour la troisième fois la jeune fille que le destin, évidemment, s'entêtait à placer sous mes pas. Elle avait fait une vive impression sur moi, quelques semaines auparavant, à Florence, devant la porte de l'église Sainte-Marie-des-Fleurs, où je l'avais entendue envoyer promener d'une voix nette et décidée les guides innombrables qui importunent les étrangers de leurs bons offices. Elle leur avait jeté un «allez-vous-en!» si impatienté et si colère que je n'avais pu m'empêcher de sourire, en passant près d'elle à ce moment. Elle s'en était aperçue et avait rougi. Je l'avais revue dans un magasin de photographies. Elle feuilletait des Botticelli et soulevait de l'ongle les planches qui lui plaisaient en disant: «J'aime ça... j'aime ça...» Elle n'avait pas paru me reconnaître. Mais depuis lors, je pensais souvent à elle et j'avais l'espoir de la retrouver. A part moi, je l'appelais «ma petite Sainte-Marie-des-Fleurs.»

Il y avait une grande heure qu'elle marchait toute seule sur les longs sables de la plage de Venise. A chaque tour, elle s'arrêtait un instant à parler à sa famille réunie en groupe, sur des pliants; puis elle reprenait sa promenade. J'étais assis contre la pente de la digue qui longe ce rivage sans fin, et je ne me lassais pas de la voir aller et venir en imprimant sur le sol humide la marque de ses pieds finement chaussés et le bout de son ombrelle. Elle portait une robe écossaise qui ne me plaisait point. Je remarquai qu'elle avait le nez un peu fort, et ses yeux, d'une teinte grise, me parurent trop grands. Je ne me rendais pas compte de ce qui me séduisait en elle. J'étais plutôt porté à ne la pas trouver bien, d'autant plus que, m'ayant croisé à dix reprises, elle n'avait pas une seule fois levé les yeux sur moi.

Elle parut s'intéresser un moment au soleil couchant et à la mer que le soir comblait de tons harmonieux; puis, subitement, elle se rapprocha de sa famille et dit: «Allons-nous-en!» On se leva et partit.

Je pensais rester là quelque temps encore, à cause de l'indolence et de la mélancolie que ce lieu est unique à répandre. Mais je me levai aussitôt et marchai sur les traces de ces dames que j'approchai plusieurs fois, à l'endroit de l'embarquement.

Le spectacle, sur ce rivage du Lido, était le plus beau qu'on imagine. Le remuement des gondoles noires contre la grande surface de la lagune et le ciel incendiés, formait un miroitement d'ombre et d'or que l'on ne voit qu'aux pays de soleil et de vie ardente et tragique. Beaucoup de gens demeuraient là, au bord de l'eau, sans pouvoir s'en aller; et la chair des bateliers immobiles étincelait d'un feu sombre. Accoutumés à cette scène journalière, ces hommes attendaient que le disque tombât, comme ils eussent attendu la fin d'une cérémonie.

En effet, quand la pourpre du soleil se fut affaissée vers Chioggia, chacun sauta dans les gondoles et se dirigea sur Venise. La jeune fille ayant laissé se placer tout son monde, s'assit la dernière et au bout, en sens inverse de la marche. De sorte que, seul en ma gondole que je faisais tenir un peu en arrière, je pouvais distinguer son visage embobeliné des foulards qu'on lui mit, et en même temps apercevoir au loin Venise.

La vue de ces campaniles, de ces dômes, et de cette large ville couleur bleu de lait, que nous gagnions dans le silence du soir me donnait une singulière émotion. Chaque poussée forte et régulière de la rame sur la lagune verdissante et dans la confusion à toute minute plus complète des images, avait en moi un retentissement prolongé, et j'eus, très réellement, la sensation d'être emporté vers un avenir nouveau.

J'avais je ne sais quel plaisir, au hasard des ombres et de l'avancée des gondoles, à découvrir la figure enfouie sous les foulards.

Ces heures sont adorables à cause de la suspension même des lignes et des contours de la pensée.

De grandes déchirures sanguinolentes balafraient le ciel; et l'eau, autour des barques, était d'un épais vert olive. Dans la tombée de l'ombre crépusculaire, les marbres de Venise gardaient un reste de lumière, et la ville semblait diaphane, comme une chair parsemée de perles. Des sons agréables nous parvinrent; c'était le concert des cloches vénitiennes. Mon batelier me dit que c'était demain dimanche, jour de fête. Et il prononçait ce mot de «festa» avec une emphase joyeuse qui est une évocation des temps anciens, où la «fête» était véritablement l'occasion de se réjouir. Puis il me dit que ses deux petites filles seraient très bien habillées, demain; et que l'une avait nom Rosa, l'autre Lucinola: des beaux noms! ajoutait-il, les répétant à plaisir, les faisant vibrer dans l'air tout remué des chants des campaniles.

Nos gondoles se perdirent, passé Saint-Georges-Majeur. La nuit venue, le clignotement des lumières nous éblouit et nous dispersa.


Le soir, aux portes des hôtels et des palais du Grand-Canal, une barque illuminée s'arrête, et l'on entend des violons. Il est assez difficile de distinguer les musiciens derrière le ballottement des lanternes; c'est une douzaine d'hommes entassés, et une ou deux femmes; parfois dans ce fouillis, on est arrêté par deux grands yeux vifs qui brillent. Mais à l'avant de l'embarcation, sur le petit terre-plein en dos d'âne, un bel homme est campé, droit et haut, le nez d'aigle, la taille enveloppée d'une capa dont le pan se rejette sur l'épaule avec arrogance, le chapeau large en arrière, les mains très sales, et force bagues aux doigts. Il écarte sa moustache, et dans le beau silence qui s'est fait, entonne une chanson claire et sonore, paroles d'amour découpées net, et brûlantes, comme cette langue en sait dire. Les violons et la voix des femmes soutenue en sourdine ont répondu, et la romance qui s'échauffe, monte éveiller les ombres refroidies d'une Venise de gloire, d'orgueil et de vie amoureuse. La lune baigne la lagune. De jeunes Anglaises au visage pur rêvent sur les perrons.

Des gondoles qui passaient se sont arrêtées; toute gondole s'arrête; on ne voit qu'une large masse noire qui s'enfle ou s'effile, tantôt compacte et tantôt ébarbée en longues pointes d'ombre, sans plus de bruit ni de tiraillements que l'éparpillement d'une plaque grasse et moirée, à la surface d'un étang.

Et puis, la barque s'en va doucement, sur l'eau bleuâtre, avec ses violons et ses voix. Les gondoles muettes ont filé, tout le monde est parti. Sur la lagune unie, la lune, légèrement voilée, flatte le silence.


Le hasard fit que nous nous trouvâmes ainsi, un soir, presque côte à côte «la petite Sainte-Marie-des-Fleurs» et moi. La lumière d'une des lanternes des musiciens lui frappait de temps en temps la figure. Je la regardai tant, qu'elle dut s'en apercevoir et même en être gênée. Je le regrettai après; je crus m'être compromis à jamais vis-à-vis d'elle. Elle ne pouvait plus me prendre que pour un homme mal élevé. J'en eus une sorte de désespoir. Le lendemain, tout me parut triste et navré à Venise. Le temps était gris. Je voulus retourner au Lido; je n'y vis personne et revins. Je passai le reste du jour à regarder stupidement la manœuvre des bâtiments de l'Etat, sur le quai des Esclavons, où je savais qu'habitait la jeune fille.

Quand on eut amené les couleurs, au coucher du soleil, je poursuivis jusqu'aux jardins qui sont au bout de Venise. Et là je vis encore une fois la nuit envelopper la ville. Je ne sais si ce fut à cause de mon ennui, mais je me sentis soulevé par un mouvement de tendresse si large et si profond qu'il me sembla que le monde entier ne suffirait pas à combler l'envie que j'avais de tenir quelque chose dans mes bras et de l'embrasser. Chose curieuse, c'était Venise que je voulais étreindre comme une femme. Elle était belle assurément, à cet instant presque incolore qui précède celui où elle cesse d'être éclatante de jour et celui où elle va s'enflammer des lumières du soir. Mais ce sont là de ces attendrissements qui viennent de l'immense fonds d'inconscience que nous portons en nous. Qu'ils nous rendent donc ridicules! Quelle figure ai-je dû faire là-bas, à l'extrémité de ces jardins, en désirant à toutes forces embrasser Venise!

Plusieurs jours se passèrent sans que je pusse apercevoir celle qui me causait ces troubles. Je ne pensais plus qu'à elle; il était bien inutile de chercher à me le dissimuler. Mon unique but était de la revoir. Je commençais à désespérer.

Je pris une gondole et parcourus Venise au hasard, m'en remettant à la fatalité, comme on le fait ordinairement dans des cas analogues.

Le ciel était sombre; de temps en temps il pleuvait; Venise semblait déserte; au tournant des canaux, le cri du gondolier n'éveillait aucun écho. Les vieux palais humides avaient l'air de pleurer par toute la surface de leur délabrement. De grands pallis, surmontés de la corne ducale ou d'un ornement en forme de turban, penchés aux portes closes, au-dessus des marches usées que l'eau frappait d'un clapotement lugubre, faisaient penser, dans ce demi-jour de rêve, à de grands personnages passés revenus s'attrister là de toute la gloire descendue par ces marches et qui ne les gravira jamais plus. Mais, dans l'état où je me trouvais, tant de ruine me versait une secrète volupté. J'eusse aimé que tout achevât de s'écrouler sous mes yeux.

Nous longeâmes les hauts murs du nord de Venise. La lagune s'étendait à perte de vue; l'île de Murano et le cimetière étaient enveloppés d'une ondée; vers Mestre apparaissaient des côtes indécises et grises encore, grises comme le ciel, comme l'eau, comme la ville et comme moi-même.

—Assez! assez! dis-je; nous rentrons!

La gondole tourna, et s'engagea dans le canal Saint-Félix, pour regagner le centre de la ville.

Vers quatre heures, nous approchions de la petite place située à l'entrée de l'église Saint-Sébastien. Mon cœur fit un bond. Je venais de reconnaître «ma petite Sainte-Marie-des-Fleurs» avec sa famille, entrant dans l'église.

—Arrêtez! criai-je au gondolier. Et je pénétrai dans l'église sans me rendre aucun compte de ce qui allait s'y passer, mais avec une certitude, une confiance parfaite, que quelque chose d'important s'y passerait pour moi.

Je ne sais en vérité quelle contenance je tins dans cette église. Je la connaissais beaucoup; j'y avais fait de longs séjours. C'est là que Véronèse repose au milieu de quelques-uns de ses meilleurs ouvrages. Outre le trouble de ma surprise, mon dépit me gênait. Il était fondé sur une sorte de pudeur assez présomptueuse. En effet, qui m'affirmait que cette jeune fille m'avait seulement vu la regarder avec insistance, dans la gondole; et si elle m'avait vu, ne m'avait-elle pas oublié comme on le fait d'un malotru quelconque qui vous a heurté dans la rue?

Ces dames firent le tour de l'église. Elles s'exténuaient à distinguer, à la seule lumière du Baedeker, les toiles voilées d'ombre. Leur ardeur et leur volonté étaient admirables. J'affectai de me tenir éloigné d'elles et d'aller justement à l'autre bout. On peut être sot à ce point! Je suis certain que personne ne faisait attention à moi; ne m'avait seulement vu. J'entrai dans le chœur et m'assis en face du Martyre de saint Marc. Singulier moyen de me dissimuler! Je crois au contraire, mais je n'en avais pas conscience alors, que je voulais absolument être approché d'elle, mais par la force des choses, non spontanément. J'avais déjà eu de ces singulières paresses. Et j'allai me placer au fond de ce chœur, comme en une souricière où forcément je serais pris. En effet, je les vis venir. A dix-sept ans, j'avais frissonné, à la rencontre d'une femme, mais pas depuis, comme je le fis alors.

Elles approchaient de la grille du chœur. Le jour pauvre qui tombait des vitres donnait toute la lumière possible à leur groupe que je n'oublierai plus. Deux dames âgées avaient l'air consterné que donnent aux malheureux voyageurs les visites artistiques. Leurs traits s'affaissaient, toutes leurs lignes tombantes semblaient implorer le secours d'un siège. Instinctivement, je me levai; elles allaient sans aucun doute venir s'asseoir là. Au mouvement que je fis, une autre jeune fille, une amie probablement, dérangea de la main le petit capuchon de caoutchouc qui, par-dessus des foulards, remontait à l'oreille de sa compagne, et, se penchant, glissa un mot qui les fit sourire l'une et l'autre. Évidemment, elles se moquaient de moi.

J'eus la brève sensation qu'aucun art ne me guérirait plus, moi, de la blessure qui se creusait, et que les hasards et les choses se mêlaient de venir élargir et toucher à vif. Cependant, qu'elle se fût moquée de moi n'était rien au prix de l'étrange secousse que me causait la seule vue de son visage.

—De qui, ces tableaux, mon enfant? fit une des dames âgées.

—Mais, maman! c'est de Véronèse, voyons! lança-t-elle d'un petit air indigné.

Et, prenant son amie par le bras, elle l'entraînait d'une muraille à l'autre, du Saint Marc au Saint Sébastien, du Saint Sébastien à la Glorification de la Vierge, semblant par son air affairé vouloir éviter les questions naïves de cette bonne maman qui, une fois assise, trouvait tout très bien. Ces demoiselles avaient des mouvements si précipités qu'elles me frôlèrent un instant. L'amie porta la main à sa bouche pour se tenir de rire; mais elle, se retourna vite, fit: «Pardon, monsieur!» et rougit jusqu'aux oreilles.

A tort ou à raison, ces faits médiocres me relevèrent instantanément. Toute ma désespérance tombait; une ardeur nouvelle me souleva. D'un coup j'étais résolu à tout oser, à jouer la partie pour le tout. Si je dois être séparé à jamais de cette jeune fille, me dis-je, que ce soit par une faute de ma part ou du moins par l'épreuve réelle que je ne lui peux plaire. Et je me jurai qu'avant dix minutes, j'aurais pénétré dans ce petit groupe. Ce petit groupe m'apparut comme un aréopage. J'en sortirais tout à l'heure radieux ou condamné.

Ceci se passait dans le maigre jour d'une église muette et quasi déserte où un étranger n'eût reconnu que des pierres et de l'ombre. Car aux murailles aussi la sublimité des toiles se taisait. On eût pu penser qu'il n'y avait rien ici!

L'orgue de Saint-Sébastien est clos de volets que le Véronèse a peints sur leur double face. Quand les volets sont rabattus, ce qui était le cas, on y voit la Purification de la Vierge. Ayant quitté le chœur, je vins me camper, les bras croisés, en face de cet orgue caressé des dernières lueurs du jour. Bien qu'extrêmement agité, je ne m'inquiétais plus; comme il arrive après les décisions prises. Je n'avais même pas le souci de chercher le moyen par quoi j'allais pénétrer dans le petit groupe. Il me suffisait de me dire: je veux y pénétrer.

Les dames ne manquèrent pas de venir s'écarquiller les yeux devant les volets. J'aurais pu m'écarter doucement pour leur céder la meilleure place; exécuter quelques courbettes et salutations; et notre qualité de compatriotes m'autorisait à dire: «Mesdames, il fait bien sombre...» Ainsi, j'eusse gagné peut-être les dames âgées. Mais je demeurai immobile jusqu'au manque de politesse, absorbé par le combat de la nuit contre l'éclat de ces couleurs qui sont comme un soleil terrestre. Je fus frôlé plusieurs fois, dans l'empressement de ces dames à distinguer des peintures que, sans doute, elles ne reverraient plus. La jeune fille elle-même me toucha.

Elle venait de découvrir dans le guide que les volets s'ouvraient et montraient une Piscine probatique. Aussitôt elle avisa de loin la vieille femme qui tenait la porte de l'église et lui demanda si l'on ne pouvait ouvrir les volets. La vieille qui n'entendait pas le français demeurait insensible.

Alors je sentis la douceur inouïe de traduire les paroles et le désir de la jeune fille. Je me refuse à dire la sorte de plaisir que j'y éprouvai, au sortir de mes secousses et de ma contraction dernière. Je ne sais si ma voix réfléta mon bonheur. Je crois à la vertu communicative des sons, beaucoup plus qu'à celle du sens propre des mots. Maintenant, par cette simple phrase italienne qui signifiait à une vieille femme de vouloir ouvrir des volets, il me semble que je dévoilais alors toute la secrète puissance d'amour que je sentais sourdre au fond de moi et qui m'étouffait. Ce n'était plus du tout la sorte d'émotion qui m'eût fait trembler la voix, quelques minutes auparavant, si j'eusse parlé, par exemple, dans le chœur. C'était un prodigieux bien-être, une aise tiède et bienheureuse: le goût délicat de ses paroles dans ma bouche. Mais ce fut une joie si minutieuse et si intimement tendre qu'il est bien possible que rien n'en ait transpercé.

Et, retraduisant ensuite la réponse de la vieille, je m'émerveillais de parler en face à ce visage aux yeux gris, enveloppé de foulards qui, par la suspension légère de ses sourcils manifestait plus de surprise de la façon que lui venait la réponse que d'intérêt à la réponse elle-même.

—Cette femme dit, mademoiselle, que le sacristain seul a les clefs, et qu'il n'est pas là pour le moment.

On eut le temps de recevoir la résonance sourde de mes paroles dans l'édifice avant que ne se détendît l'arc de ses sourcils. Enfin elle fit:

—Ah!... et, n'est-ce pas, monsieur, c'est bien dommage?

Nous causâmes le plus tranquillement du monde. Je lui dis ce qu'était la Piscine probatique. Toutes ces dames poussaient de petits «ah!» à chaque terme de beauté que j'employais, en parlant de l'admirable Maître. Cependant j'étais certain qu'écoutant un nouveau venu discourir, elles savaient déjà la couleur de mes yeux et de ma cravate et si j'avais soin de mes dents, mais nullement ce que je leur disais. A un moment, je leur fis observer que nous étions sur la dalle qui couvre le corps du grand homme. Elles se retirèrent toutes pieusement, et il y eut quelques secondes de silence. Elles étaient très sincères et voulaient être émues des choses anciennes bien que les femmes ne soient guère touchées que par le présent.

Rien n'égalait l'aisance de nos propos quand nous sortîmes de Saint-Sébastien. Ces dames émirent le vœu de retrouver sur leur chemin un cicerone si éclairé, me demandèrent si j'étais ici pour quelque temps encore ou si je ne faisais que commencer mon séjour.

—Il est étonnant ajouta gracieusement la jeune fille, que nous ne vous ayons point aperçu jusqu'ici.

Pouvait-on être plus aimable et plus généreux?


J'appris qu'elle avait nom Marie. Elle était la fille d'un des principaux banquiers de Paris, nommé M. Vitellier. On la faisait voyager pour compléter son éducation artistique, car elle peignait à l'aquarelle. Mais elle avait très réellement du goût. Elle s'efforçait de penser et de juger par elle-même. Comme elle y avait beaucoup de difficulté, ayant été élevée comme les autres jeunes filles, il se livrait en elle de perpétuels combats qui étaient de l'effet le plus charmant. Tout ce qu'elle abordait lui apparaissait, au premier coup d'œil, sous la couleur dont on lui avait appris à revêtir les choses, mais avec une sorte de réserve hésitante; puis elle faisait la grimace: «Ce n'est pas ça!»; enfin, elle se cherchait, et si on la devinait, si on allait au-devant de sa pensée encore peureuse, elle était dans une joie, elle vous aurait embrassé. Elle avait la sensibilité d'une feuille au vent; elle allait, venait, était ballottée perpétuellement, sous le coup de mille influences inapparentes qui eussent laissé tout calme hormis elle. Mais cette mobilité n'interrompait pas la continuité de sa grâce. Elle ressemblait à ces fleurs fragiles dont l'air agite les tendres pétales jusqu'à menacer d'en briser l'harmonie toujours renaissante sous les poussées les plus diverses.

Je sautais de l'ivresse à des désespoirs accablants. J'arrivais de promenades où la vie, côte à côte avec elle, m'apparaissait légère comme la lumière, et mes soirées étaient noires et lourdes, mes nuits coupées de brusques réveils avec cette angoisse toujours: «c'est fini! c'est fini! je ne la verrai plus...»

Ce cauchemar en venait à empiéter sur le jour; je l'éprouvais même tout à coup en face d'elle, sur les quais ou dans la gondole, et j'avais des mouvements nerveux qu'elle remarquait parfois.

—Qu'avez-vous? me dit-elle un jour.

—Mais rien! lui répondis-je.

Il m'avait semblé que je n'étais plus là, que je rêvais seulement à ces lagunes, à cette lumière, à cette présence... Je serrais le bord de la gondole pour me faire mal avec la réalité, m'affirmer le véritable moment, l'heure bienheureuse qui s'écoulait. Elle me vit et me dit sérieusement:

—Oh! vous êtes fort!

Non! l'apparence était par trop stupide: j'avais eu l'air de faire la parade avec mes muscles! Rien ne pouvait m'être plus désagréable; je me hâtai de rire et lui dis:

—Non! Non! Ne croyez pas! Mais il me passe parfois des idées mauvaises que j'écrase comme cela.

—Oui, oui! fit-elle, cela m'arrive aussi.

Mais elle n'avait pas été choquée de la première interprétation. J'aurais pu avoir cette vulgarité sans lui déplaire.

En traversant la Piazzetta, elle s'approcha doucement de moi et me dit:

—On peut vous parler à vous comme pas à tout le monde, n'est-ce pas?...

Et à cause du mouvement que je faisais:

—Bon! vous allez trouver banal qu'on vous mette à part, à présent, parce que ça se fait en faveur du premier venu à qui l'on parle, me direz-vous... Eh bien? que votre modestie, monsieur, s'arrange donc du traitement de premier venu. Je continue seulement à vous mettre à part, comme n'importe qui.

Dites-moi, est-ce que la perspective de venir à la maison, à Paris, vous effraiera?

—La perspective ne m'effraiera pas.

—Vous riez. Vous n'êtes pas sérieux. On ne sait jamais, quand on vous parle, si vous vous moquez du monde ou bien non. Je vous demande ça parce que maman va vous inviter; vous vous croirez tenu d'accepter, et si ça vous embête après, vous ne reviendrez pas, naturellement, et vous serez malheureux en vous croyant impoli. Je vous connais, peut-être?

—Mais pourquoi vous imaginer?...

—Pourquoi? pourquoi? Mais laissez-moi donc vous dire. Parce que, s'il est possible qu'ici vous vous amusiez un peu de notre compagnie—encore que vous soyez parfois fort grincheux—à Paris nous vous horripilerons. Papa est gros, absorbé, et dort le soir; maman est bonne; par-ci par-là nous avons des amis ou quelque chose d'approchant, des gens d'argent, des femmes médiocres, des sportmen, enfin, moi que voici, pas plus attrayante que ça, mais ayant au moins le rare avantage d'entretenir, parmi tout cela, un accord tiède, abrité du grabuge, par ma qualité de... comment dirai-je? comment nommer une jeune fille qui ne peut semer les convoitises intéressées et qui est garantie de l'éclat des autres par un avenir déterminé, étant fiancée à long terme?...

—Fiancée?...

—Oui.

—Ah!

Elle évita de me regarder, en me disant cela. Mais j'étais certain que cependant elle m'avait vu. J'ignore totalement ma contenance à ce moment. Ce qu'il y a de certain, c'est que, tout debout, continuant à marcher, peut-être à discourir, je perdis à peu près complètement connaissance. J'avançais sans prendre garde, vers la cohue bruyante des gondoliers: «Gondola, signore! gondola, gondola!» Ils brandissaient leurs rames et disposaient les coussins pour nous recevoir... Elle me tira brusquement par la manche:

—Mais où allez-vous donc?

Je ne regardais pas à mes pieds: j'atteignais le bord du quai; j'allais faire le pas suivant dans le vide.

Je me mis à rire tout à coup. Elle se fâcha:

—Si c'est une plaisanterie que vous avez voulu faire, je ne la trouve pas drôle, dit-elle, en faisant sa moue. Ne vous ai-je pas dit déjà que j'étais peureuse?...

La sottise de cette apparente plaisanterie, et en avoir ri, m'achevaient. Ma figure devait avoir l'air d'une loque. Elle s'en aperçut, elle crut sans doute que j'étais peiné de sa remontrance et de lui avoir fait peur. Elle se fit toute câline; elle me demanda pardon.

—C'est étonnant, dit-elle, comme vous changez de visage! A deux instants successifs, on ne vous reconnaît plus.

Je m'efforçais de ne pas la regarder. Ses yeux et sa voix, quand ils se faisaient tendres, me fondaient littéralement, comme le morceau de sucre sous le thé brûlant.

Elle poursuivit:

—C'est, dit-elle, que je vous parle de choses si peu intéressantes! Oh! je vous ai vu déjà, allez! quand un mot qu'on prononce vous choque ou ne vous atteint plus, c'est fini, d'un coup, vous êtes parti. Mais je veux achever tout de même ma petite présentation en règle, parce que si vous venez à la maison, il faut que vous nous connaissiez.

Je suis fiancée à un monsieur tout à fait riche. Savez-vous ce que c'est? Vous vous moquez de ça, vous! Moi, non. Je ne me fais pas l'idée nette de ce qu'est cela: être tout à fait riche; mais c'est une idée vague à laquelle je me fais. Il faut être tout à fait riche. Papa est riche seulement. J'ai toujours entendu dire que ce n'est pas assez.

J'ai vu ce monsieur deux ou trois fois. C'est un grand, blond. Il s'appelle Arrigand. Il est bien. Pour le moment, il est à Chicago. Ça fait rire, dites, quand on est à Venise, d'entendre dire que quelqu'un est à Chicago. Mais non, ça n'est pas ridicule!

—C'est en allant aux Chicagos de jadis que ce beau peuple actif a fait Venise.

—Ah! n'est-ce pas? vous comprenez ça! Eh bien! ça me fait grand, grand plaisir!...

—Mais, je ne suis pas si bête...

Elle sourit.

—Oui, oui! dit-elle, mais vous auriez blagué mon Chicago, vous qui ne paraissez entiché que de beaux débris, eh bien! ça ne m'aurait pas du tout étonnée, et, à vous dire vrai, ça m'aurait ennuyée, mais ennuyée! vous ne vous en faites pas l'idée...

—Je veux me la faire assez pour en être flatté.

—Comme vous voudrez, fit-elle rapidement. Mais, voyez-vous, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi... Oh! trêve de protestations! je sais ce dont vous êtes capable; je commence à vous posséder sur le bout du doigt.

—Merci! et vous êtes encore stupéfaite quand vous me découvrez une lueur d'intelligence...

—Vous voyez bien! vous voilà encore à railler. Oh! c'est agaçant, agaçant! je suis dans une grande colère après vous! Mon Dieu! pourquoi est-ce que je me tue à vous expliquer des choses que je sais bien que vous avez déjà saisies; vous excellez à combler les réticences; vous devinez admirablement; mais on dirait que pour le moment, vous seriez enchanté de me piquer, de me faire grincer des dents. Mettons donc des points sur les i. Eh bien! c'est tout ce menu et banal trantran de la vie moderne, dont vous semblez faire abstraction, vous, garçon indépendant, vous, accoutumé de vivre dans la compagnie de ce que le passé, l'histoire, la poésie vous offrent de plus beau, c'est toute cette pauvreté de gens et de manières dont je redoute l'effet sur vous;... j'ai peur que vous riiez de nous tous et de moi. Oh! nous y prêtons beaucoup par tout ce que nous avons de vulgaire. Ce ne serait pas, de votre part, la marque d'une grande faiblesse d'esprit!...

—Je vous assure que si.

—Bien vrai? Oh! dites-moi ça, sans l'ombre de votre manière railleuse!

—Bien vrai. Je vous jure que je ne ris pas du tout.

Je ne riais pas. J'essayais d'étouffer ma rage et ma tendresse mêlées dans un tumulte confus. Le coup violent de la nouvelle de ces fiançailles, après m'avoir assommé, me laissait une colère contre cette petite qui m'annonçait cela avec tant de naturel. Je m'étais fait, depuis huit jours, en pensée, à une telle familiarité avec elle, que l'idée brutale de la prendre et de secouer ses membres fragiles, comme à une maîtresse surprise en trahison, me vint avec le retour de mes sens. Je lui en voulais de ne pas découvrir que j'étais ivre d'elle et qu'il valait mieux ne pas m'inviter à l'aller voir que me dire cela.

J'étais furieux contre moi-même et contre tout le reste. Nous étions arrivés, tout en causant, à la corne extrême de Venise, où sont les Jardins. Elle me dit:

—Décidément, vous êtes dans vos vilains moments, ce n'est pas la peine que je parle; je vois que vous ne m'écoutez pas.

Cette phrase anodine, mais qui marquait la sorte d'intimité boudeuse et grondeuse où nous en arrivions aisément et que j'adorais, me remit à vif. Elle me donna un petit coup si voluptueux et si amer que je sentis les larmes me suffoquer. Je me contins par un brusque effort, mais je dus rester quelques instants sans répondre. Mon ravissement vis-à-vis d'elle était dans la nuance des paroles. Je vis si clair et si proche l'instant où cette douce intimité minutieuse allait être rompue, que j'eus la tentation de briser tout à coup, pour en demeurer sur le pur parfum. Paris et la pensée de l'homme de Chicago, pensai-je, vont me corrompre et m'empoisonner tout cela. Tournons sur nos talons, emportons le baume encore si délicat! Puis, je réfléchis qu'il y avait quelques minutes à peine qu'elle m'avait annoncé ses fiançailles—il me semblait déjà que j'en avais souffert depuis plusieurs jours;—la quitter si soudainement, ne serait-ce donner à cet événement une importance que je ne voulais pas laisser paraître? Enfin, ces dames nous avaient rejoints, et mon adieu non préparé eût été d'une sécheresse indécente. Je n'osai pas l'exécuter. Mais je résolus de me comporter immédiatement vis-à-vis de moi-même, comme si ma séparation eût eu lieu en effet; de me tuer le sentiment; de n'être plus là qu'un étranger retenu par la politesse. Et si j'étais tenté de faiblir, une idée me devait servir de cordial puissant: «J'emporte au fond de moi, me devais-je dire, la petite amphore close sur le parfum sans mélange; aussitôt seul, j'en soulèverai avec précaution le couvercle et en aspirerai les arômes légers.»

Je me mis à parler à tort et à travers, dans les Jardins. Je m'intéressai subitement à des quantités de choses qui, depuis une quinzaine, m'étaient devenues étrangères. Je retrouvai l'homme que j'étais avant la journée du Lido. Assis du côté des lagunes, je retraçai à ces dames les beaux fastes de la République de Venise. Elles s'émerveillèrent et me crurent un bien savant homme. J'annonçai très sincèrement le projet de me livrer à des travaux considérables.

—Vous êtes bien élégant, me dit la jeune fille, pour demeurer dans les bibliothèques.

J'affirmai que j'avais des manches en lustrine et des lunettes à longues branches minces et recourbées qui tiennent solidement aux oreilles.

Le reste de la promenade s'acheva en humeur facile. Nous vîmes encore un beau soleil mourir en faisant palpiter les marbres. Je pris congé sur ce quai des Esclavons tant de fois parcouru; je fixai mon départ au lendemain; je retins le toucher de mes doigts en pressant une dernière fois des mains chaudement tendues; j'aveuglai même mon regard, en sorte qu'aucun œil ne me troublât. J'étais persuadé que j'avais le cœur le plus sec et que tout plaisir était désormais vulgaire au prix de celui qui m'était réservé, sans mélange, et que j'emportais comme un souvenir merveilleux de ce que Venise a de plus subtile beauté: respirer ma petite amphore parfumée!


[II]

J'avais résolu de filer tout d'une traite à Paris. Je me méfiais d'un lent éloignement de Venise, où ces dames devaient demeurer une semaine encore. Je ne pus pas dépasser Vérone, et je luttai contre moi une journée entière pour ne pas retourner à Venise.

Je me rappelle l'affreux déchirement de ce départ où j'ai aperçu, dans le brouillard du matin qui s'enlevait, Venise s'éveiller au soleil, d'une couleur de chair, pareille à l'étirement d'un beau bras. Je crus encore une fois que c'était cette ville qui m'émouvait! Mais, à la regarder de loin, merveilleuse, véritable Vénus soulevée de la mer, je me rendis bien compte que ce n'était pas Venise que je voyais et que ce n'était pas même de la beauté qui me touchait.

Il y a, à Vérone, des jardins à l'italienne où l'on monte par un échelonnement de terrasses. J'y passai l'après-midi dans une terrible perplexité. D'en haut, je découvrais une allée de noirs cyprès aigus, pareils à de grands glaives endeuillés, et, sur les murailles, des vignes vierges qui saignaient comme des viandes déchirées. Tout cet or rutilant d'automne et le brasier superbe de la vieille ville rousse étendue à mes pieds sous le soleil ardent, me parlaient trop violemment de la guerre qui était allumée en moi. Je fus effrayé de ce que j'étais devenu en si peu de jours. Il fallait partir, oublier. Je descendis dîner au buffet lamentable de la gare de Vérone. J'étais le seul voyageur. On alluma pour moi deux becs de gaz qui se mirent à clignoter dans la salle immense. Des garçons rôdaient inoccupés. Des chauves-souris passaient et repassaient autour de la lumière. L'horloge sonna huit heures et je pensai qu'à ce moment on chantait là-bas, sur le Grand-Canal, et que la gondole qui portait la petite fiancée de M. Arrigand, l'industriel de Chicago, glissait comme sur une huile douce.

Je pris le train de Paris.


De Milan, où je fis encore une halte de lâcheté, j'avais envoyé une dépêche à ma bonne cousine de la Julière pour l'avertir que je descendais chez elle. Elle était accoutumée à diverses excentricités de ma part et ne se montra point trop étonnée de cette fantaisie.

A dire vrai, je ne pouvais plus rester seul. J'étais certain que la vue de mon intérieur de garçon me serait intolérable. Je pressentais que tous mes objets familiers, tous ces petits moi-même épars sur les tables, les murs et les étagères, s'imprégneraient aussitôt de l'image nouvelle que je portais et me la renverraient avec une trop cruelle intensité. J'ai peur de la souffrance qui vient, de celle de tout à l'heure et de demain. Je m'enfonce et me retourne au contraire avec une rage presque amoureuse dans la douleur actuelle, dans celle qui m'étreint tout de suite.

Je voulais, d'autre part, éviter mes amis. Les plus délicats deviennent grossiers vis-à-vis d'un cœur ébranlé. Il n'y a pire que l'ami pour inventer le mot qui vous blessera à fond sur le chapitre de l'amour. Ressentent-ils de notre passion naissante une secrète jalousie? Leur petit coup de stylet n'est-il que l'instinctive défense contre la rivalité que nous venons leur avouer si gauchement?

Ils voient au point ce que nous n'apercevons qu'au travers de notre exaltation. Une parole juste nous semble d'un ton si bas que nous la taxons de froideur et facilement d'impertinence.

Rien ne valait, pour un souffreteux de mon espèce, le voisinage d'une femme tendre et commençant à prendre de l'âge.

Ma bonne cousine de la Julière était un refuge mieux que maternel. Une quinzaine d'années seulement nous séparaient, et elle avait perdu de la jeunesse juste ce qu'il fallait pour qu'une femme gardât un parfum aimable et non troublant. Je n'avais pas avec elle cette familiarité qui l'eût autorisée à m'interroger au delà de ce que je manifestais avoir envie de lui dire, ni précisément le respect qui m'eut retenu de lui faire telles confidences dont le goût m'aurait pu pousser.

Mais sa maison m'était d'un secours presque aussi grand. Les objets y étaient d'un goût si médiocre que je ne pus jamais, dans leur entourage, tenir fermement mon sérieux. Ils ne me faisaient souvenir que des figures solennelles que j'aperçus une fois autour de la table du conseil municipal dans une petite ville de province où je suis né. J'étais parmi eux aussi à l'aise et aussi garanti de fortes impressions que je le dus être en face de ces bonnes gens assemblés sous le buste de plâtre. Cette qualité des objets est d'une importance extrême. S'ils vous agréent, vous vous prolongez en eux. Ils augmentent votre douleur ou votre joie; toute leur surface s'ajoute à celle de votre sensibilité. Si non, ils sont comme de ces gens quelconques, de qui l'on fait abstraction sans scrupule, qui ne sont jamais gênants. Jamais l'émotion qui me brûlait ne pourrait échauffer les pendules ou les lithographies de Mme de la Julière au point de leur communiquer ces petites âmes que l'on insuffle aux choses amies et qui vous parlent, qui vous racontent à vous-même, trop clairement parfois. Enfin j'étais là moins que nulle part encombré de ma personne.

Ma bonne cousine crut que ne descendant pas chez moi, je me dérobais aux assiduités d'une maîtresse, et me plaisanta au sujet de mes goûts versatiles.

Naturellement, avant que huit jours ne fussent écoulés, je lui avais dit tout ce qu'il en était.

Voilà qu'elle veut entrer tout de suite en relations avec cette jeune fille, et me la faire épouser.

—Mais, ma bonne cousine, puisqu'elle est fiancée!...

—Ta! ta! ta! Mais elle rompra pour vous!... On a vu accomplir des choses plus malaisées!

—Mais, puisqu'elle veut être très riche! très riche! entendez-vous?

—Allons donc! cela prouve, mon grand bête de cousin, que le cœur de cette petite n'a pas encore parlé, voilà tout. Elle est candide comme un agneau blanc, la chère enfant. Mais elle aimera; elle vous aimera; ça ne laisse aucun doute!... Allons! dites-moi, où perche cette famille?

—Mais, pas très loin, avenue Henri-Martin, un petit hôtel...

—Courez-y donc, au lieu de rester là à vous morfondre, sur les chenets!


Je n'y courus pas; j'attendis passer quelques semaines encore; enfin je me présentai avenue Henri-Martin.

Fus-je plus heureux? Fus-je plus misérable qu'auparavant? Étranges effets des fortes impressions successives et des contrastes violents: douleur de l'absence et présence soudaine; un être cru perdu, éloigné à jamais et qui est là tout à coup et vous sourit. La réaction bouleverse; on y perd la tête... La présence a des effets si considérables dans le monde sentimental! On ne saurait ni affirmer ni nier qu'une femme que l'on tient sous son regard, et sous l'influence de sa pensée par des paroles séduisantes, et qui vous reçoit un moment dans ses yeux et dans toute son attention éveillée, vous aime ou ne vous aime point, au moins en cet instant. Je suis sûr, quant à moi, que j'ai aimé ainsi, durant des minutes, et que je l'ai oublié après. Que faudrait-il pour que le sentiment persistât, reçût le don de vitalité? De sorte que je sentais qu'il m'arriverait souvent de sortir de chez cette enfant avec l'idée que toute son attitude avait marqué qu'elle m'aimait et que je serais, peu après, persuadé que d'autres personnes étaient autorisées à se faire la même réflexion et me remplaceraient en cette minute attentive dont j'étais déjà éperdument jaloux.

Comme je la regardais, un moment, en me taisant, elle me dit:

—Vous ne me reconnaissez pas?

—Si et non...

—Si, vous me reconnaissez, parce que j'ai toujours l'air aussi pointu et sec, puis instantanément chiffon, pommade ou lénitif, comme vous voudrez; parce que je semble étourdie comme la girouette du campanile de Saint-Marc et tout à coup sérieuse comme le bonnet de grand'maman, qu'il faudra aussi vous présenter. N'est-ce pas, mère, il faudra présenter grand'maman à Monsieur?

Vous me suivez bien, n'est-ce pas? Eh bien! vous avez de la chance...

Donc maintenant, vous avez dit que vous ne me reconnaissiez pas: j'imagine que cela vient de ce que vous m'avez vue vêtue comme un sac de nuit et que je vous fais presque l'effet de toucher à l'élégance. A l'étranger on a du goût aux belles choses, ici à soi. Ah! vous avez eu bien du mérite à ne pas vous tenir écarté de mon écossais.—Madame, dit-elle à une personne qui venait de s'asseoir, venez donc l'an prochain au quai des Esclavons voir ma robe écossaise. Cela vaut le pavois d'une frégate italienne au passage d'un prince allemand...

—Eh bien, voilà, chère mignonne, dit cette dame, un attrait qui suffirait à me conduire au quai des Esclavons. Et vous retournez là-bas l'an prochain?

—A Venise? toujours! J'ai aimé cette ville à la folie. Non pas tout de suite, non! Pas de coup de foudre, vous savez. Je m'y suis même promenée pas mal de temps comme une petite sotte, et j'ai honte d'avouer aujourd'hui que je me suis ennuyée au Lido... Et puis, un beau jour... oui, mettons un beau jour! cric! crac! les portes s'ouvrent; et j'aime, j'aime tout de ce pays!...

—Oh! oh! mais racontez-moi ce miracle! Je sais que rien n'est si commun que le miracle, de nos jours, mais celui-ci me plaît.

—Mais! en vérité, je ne saurais dire... je ne sais comment cela est venu; vous savez, il y a de ces ciels qui s'éclaircissent d'un coup, sans, qu'on remarque que la brise a changé.

—Madame, fit observer la maman, qui ne parle qu'avec parcimonie, il serait injuste de ne pas attribuer à Monsieur la part qui lui revient en cette belle éclaircie. Monsieur est artiste et érudit et il excelle à vous montrer la beauté de ce qu'il touche...

—A moins, ajouta la jeune fille vivement et avec une pointe malicieuse, que Monsieur ne soit lui-même si nuageux qu'il répande le mauvais temps tout alentour...

Ce petit détour me sauva d'entendre mes louanges et nous tira tous d'un embarras qui naissait, malgré tout, de la conversation. Elle se prolongea sur un ton badin, et, dans le brouhaha de l'entrée de plusieurs personnes, la jeune fille m'avisa avec une mine grave et fâchée:

—J'ai peur, dit-elle, que vous ne me croyiez pas sérieuse.

—Je vous prends tout à fait au sérieux!

—Vous qui raillez sans en avoir l'air, vous devriez pourtant comprendre que l'on puisse ne pas railler quand on en a les apparences...


Il n'y avait plus de refuge, plus de repos pour moi, nulle part; car je sentais que sans elle, il n'existait pas un endroit où je pusse m'asseoir en me disant: je suis bien là. Tout ce que je pouvais voir était vide et sans attrait. Paris était transformé en un désert, et la vue de tout ce néant me donnait le vertige.

Cependant je m'efforçais à espacer mes visites.

Comme toutes les fois que j'ai senti l'amour, un instinct de ruse se réveillait en moi. J'abhorre, à l'ordinaire, tout ce qui est de biais, tout ce qui est louvoiement, dissimulation ou mensonge. Dès que j'aime, je me sens prêt à toutes les canailleries. C'est ainsi que je fis naître adroitement lors d'une de nos entrevues dans le salon de l'avenue Henri-Martin, l'idée qu'il y aurait beaucoup d'agrément à retrouver dans différents livres certaines des impressions que nous avions eues dans notre voyage d'Italie. Ces livres évidemment faisaient partie de ma bibliothèque, et je devais les prêter. C'était un commerce plein de promesses, sous les couleurs les plus candides; et j'y goûtais déjà le plaisir de savoir que quelque chose de moi ou de chez moi serait entre ses mains; qu'elle respirerait en feuilletant ces pages et ces images, un peu de l'atmosphère dont j'étais nourri moi-même. Mais, de plus, je prévoyais que j'allais me mettre l'esprit à la torture pour lui confier de ces livres qui lui devraient raconter mon âme, où elle me verrait, me recevrait, petit à petit et malgré elle. C'était un calcul d'une subtilité puérile, mais je faisais ce calcul. Tout cela n'aurait l'air de rien; mais je voulais ainsi la circonvenir et l'envelopper; je voulais la saturer de ma pensée, de mes caprices et de mes goûts, de telle sorte que, même à distance et si longuement séparée de moi, elle en vînt à ne plus penser que par ma cervelle, à ne plus marcher que dans l'emmêlure des réseaux que je lui tendais par le moyen de mille fantaisies tressées pour elle.


Je rentrai donc chez moi à cause de ces bouquins. Ma bonne cousine m'avait dit: «Allez et revenez vite, ne restez pas dans la solitude.» Maintenant je ne pouvais plus en sortir, et j'y étais énormément malheureux. Ce que j'avais prévu était arrivé. Il me semblait au milieu de tous mes bibelots ordinaires, que j'avais raconté mon cœur à des centaines de gens qui restaient là à me regarder, avec ma confidence dans leurs yeux. Ils me gênaient; mais je les aimais, à présent de savoir cela. Ils en étaient tout transformés; je leur trouvais des figures extraordinaires; que devait donc être la mienne?

Mais est-ce qu'il y avait des livres qui continssent ce que je voulais lui dire? Tous les livres qui étaient là à me regarder s'étonnaient de me voir ainsi; ils ne savaient pas ce que c'était; aucun d'eux ne portait ce dont mon cœur et mon cerveau étaient remplis à cette heure-là!

Voici le parti que je pris. Je lui porterais un ouvrage quelconque et dedans je glisserais un petit mot, insignifiant en apparence, mais très clair en réalité, et qu'elle comprendrait à merveille si elle le voulait bien.

J'écrivis sur un feuillet arraché à un carnet les lignes suivantes:

«Le livre que j'aurais voulu lui donner à lire, ç'aurait été celui qui eût contenu la simple causerie entre un homme assez impressionnable pour que toutes choses l'eussent frappé jusqu'à l'enthousiasme ou la blessure; assez clairvoyant pour juger, comme une peinture ou un bibelot, le rayon qui l'extasia ou le stylet qui le fit saigner; assez éloquent et évocateur pour faire revivre et palpiter cette ardeur sans emphase ni boursouflure,—et une femme qui eût été l'extrême sensibilité, l'extrême intelligence et l'extrême curiosité, c'est-à-dire apte à merveille à être ravie ou torturée, à torturer ou à ravir. Les mots de leur dialogue eussent ainsi coulé tantôt à la façon de perlettes de pluie limpide et légère dont le bruit ressemble à de petits rires enfantins, tantôt à la façon de ces larmes lourdes des métaux en fusion qui, au toucher du sol ont comme un court cri d'angoisse et répandent un peu de fumée âcre.

«Je n'ai pas trouvé le livre. Mon désir est de tenter de le faire, malgré que je manque de presque tout ce qu'il y faudrait: les vertus que j'ai dites d'abord; et puis le collaborateur.»


On sonna à ma porte et on me mit dans la main une lettre. Je ne pensais qu'à elle! Serait-ce quelque chose d'elle! Je chassai cette idée comme stupide et fis une grimace dérisoire. C'était une enveloppe étroite et longue, une écriture de femme que je sentis, que je vis je ne sais comment, dans mon antichambre obscure. A grands pas j'allai à la lumière. C'était d'elle! Je criai tout haut, et je tombai la tête dans mes mains, sur cette écriture, en la baisant.


«Monsieur mon ami, vous allez tomber des nues—car je pense que vous y êtes, comme souvent,—en touchant cette preuve de ma témérité. N'exagérons rien; je mentirais, et vous le verriez bien vite, si je n'avouais tout de suite que la main me tremble un peu à écrire ces premières lignes qui sont pourtant le résultat, je vous assure, d'une bien longue délibération.

«Quand j'eus décidé de les écrire il était convenu avec moi-même qu'elles seraient une série de petites notes prises à la lecture du livre que vous avez eu la complaisance de me prêter. Naturellement ces réflexions n'auraient pas eu d'autre résultat, sinon d'autre intention que de vous donner l'occasion de vous moquer de moi. Sans compter que ça m'est désagréable, il faut que je vous dise que je n'ai pas lu ce livre depuis huit jours qu'il est là, sur un beau pupitre en marqueterie, quelque chose comme une place d'honneur quoi! Monsieur, le temps m'a manqué. Le croiriez-vous? Oui car je l'ai passé à lire votre petite note.

«Je suis si peu accoutumée à être traitée, même par vous, de la façon grave et mieux que flatteuse que vous semblez prendre, en ce bout de mot charmant, qu'il n'y a pas grand mérite de votre part à m'avoir touchée. Vous voyez que je ne vous gâte pas, bien qu'au fond vous en valiez la peine pour le plaisir que vous m'avez fait. Car maintenant, il me semble être pour longtemps à l'abri de ces allusions railleuses qui vous font l'effet tout à coup d'une porte qui grince au milieu d'un agréable concert ou d'un petit trébuchement bien vulgaire au cours des plus douces rêveries. Quand ma réponse n'aurait pour but que de vous supplier de demeurer dans ces bonnes dispositions, je me féliciterais de l'avoir faite. Eh! mon Dieu! je me demande quel autre but elle peut bien avoir, sinon vous dire quel plaisir j'ai trouvé dans ce que chacun de vos mots vous ouvre d'attirant, de... ah! je ne sais comment dire, les mots qu'on nous apprend et que l'on prononce autour de nous ont si peu de rapports avec ce que vous indiquez si bien, avec ce qu'il faut être non pas «éloquent», mais «évocateur» n'est-ce pas? pour faire entendre? Je vous ai bien reconnu, tel que je vous ai vu à Venise, dans les instants où vous condescendiez à ne pas plaisanter. Mon Dieu! pourquoi faut-il que les uns se donnent tant de mal pour se faire prendre au sérieux et les autres pour donner d'eux l'illusion de bouffons taquins et méchants?

«Où vais-je, et que vous dis-je, et qu'ai-je à vous dire? Ah! voyons! que je suis bien incapable de vous suivre en une si noble collaboration; que tout ce que j'y sens de séduisant et de beau épouvante un peu ma timidité et mon ignorance. Seigneur! je parle de timidité et je vous écris! car il n'y a pas d'illusion à se faire: ceci n'est pas des notes; je vous écris. Ah! j'ai bien peur que vous ne trouviez cela énorme; mais vous, Monsieur, qui n'êtes pas dans les affaires et n'avez même pas l'air de vous douter de ce que c'est, vous devez comprendre que l'on puisse accomplir certaines actions extraordinaires poussé par quelque chose de si totalement désintéressé, par un charme si innommable, si au-dessus de tout ce qui a coutume de vous entraîner, que vraiment il ne doit y avoir nulle vilenie à se laisser aller. Monsieur mon ami, vous m'inspirez tant de confiance avec votre dévouement à des idées si en dehors du courant de la vie, que si je garde un peu d'émotion jusqu'à ces derniers mots, je n'ai, ni n'ai eu aucun scrupule».

Retenu à dîner avenue Henri-Martin, elle me prit à part, dans le salon:

—Je suis sûre, dit-elle, que vous ne vous étonnez pas de ne point m'entendre m'excuser d'avoir osé vous écrire...

—Mais! je ne le souffrirais pas!

—A la bonne heure!... Maintenant, dites-moi, avez-vous assez d'amour-propre pour vouloir bien admettre que ce qui est vis-à-vis de vous une action dont on est plutôt fière, ne se commettrait pour rien au monde en faveur de qui que ce soit autre que vous?

—Me voici dans un bel embarras! Cruel petit sphinx, quel que soit le sens de ma réponse je mérite d'être condamné! Oui: je me gonfle d'un orgueil qui me rend ridicule; non: je vous blesse.

—Vous hésitez?

—Non! non! je choisis le ridicule.

—Voulez-vous bien ne pas rougir d'avoir de vous l'opinion que je me suis faite moi-même et qui, au fond, est bien la vôtre, allez! si vous étiez franc...

—Allons donc! Tenez, sans y prendre garde voilà que vous vous arrangez avec une coquetterie autrement singulière que celle que je vous accorde et vous veux: vous vous mettez à part de tous les hommes en vous prétendant dénué de vanité!

—Mais, je vous assure...

—Alors, vous n'êtes pas l'homme que j'ai cru trouver, et vous ne valez pas la peine que je déroge pour vous aux règles de...

—Grâce! grâce! Mademoiselle, vous êtes un adversaire terrible et je me rends. Oui, je suis orgueilleux... de vous avoir inspiré l'idée que j'avais le droit de l'être; je suis à part et au-dessus de tout Le monde, puisque c'est ainsi et puisque c'est là que vous m'avez vu; et il faut bien que cela soit, sans quoi vous seriez inexcusable d'avoir trahi les canons de la bienséance!...

—Je vous en prie, ne quittez pas votre sérieux, il n'est pas question de jouer, ce qui, d'ailleurs, ne vous va que médiocrement, vous aurez beau faire...

—Ah! interrompis-je, une fois pour toutes, que je m'explique à ce propos. J'ai vu, depuis que je regarde, tant de gens se grimer de sérieux et d'importance, qui ne sont en dessous que des polichinelles, que la figure du pitre m'est apparue par contre, l'image définitive du philosophe de nos jours. C'est par goût pour ces beaux clowns qui pleurent sous leur farine exhilarante que vous me verrez sourire aux instants les plus graves.

—Eh bien! je vous dirai une autre fois si je vous approuve, quoique, à la vérité, j'aie vu, pour ma part, plus de gens sérieux que de polichinelles, mais sérieux profondément pour des choses bouffonnes... Pour le moment, je ne veux pas lâcher mes moutons, puisque nous avons quelques secondes de loisir. Et ces moutons s'apprêtaient à vous dire qu'une petite fille qui a toujours vécu jusqu'ici dans ce milieu de gravité imperturbable autour de ces fameux lingots d'or—que je révère beaucoup, notez bien, mais sans aveuglement,—eh bien! éprouverait une joie, grande, noble, belle n'est-ce pas? dans le commerce d'une amitié intelligente avec un homme qui porterait une gravité au moins aussi considérable sur des objets d'une autre envergure que nos lingots... Allons! laissez-moi achever: ça n'est déjà pas si facile à dire. C'est une grande témérité de ma part, je sais bien, que de me croire bonne à ce commerce... Mais la faute est à vous qui me l'avez d'abord entr'ouvert. Je désire, Monsieur mon ami, que vous voyiez cette ambition-là et rien que cette ambition-là, dans l'acte d'indépendance que je me permets en votre honneur...

Quelques jeunes gens se précipitèrent; ils tenaient à la main les couplets d'une chanson décente d'Yvette Guilbert et venaient prier Mademoiselle d'accompagner l'un d'eux au piano. Elle sauta et leur fut toute dévouée. Je la regardai un moment au piano, avec les frisons blonds de ses tempes pailletés d'or par les lumières. Des refrains d'une ineptie équivoque naissaient de la promenade de ses doigts. Néanmoins je continuais de regarder ces doigts aimés; mais leurs mouvements, peu à peu, se transformaient pour moi en ceux d'une «gigolette» de café-concert que j'avais connue et qui était assez spirituelle jusqu'en sa façon de paraître bête. Peu à peu, mes yeux souriaient à l'évocation de cette divette court vêtue, et je sentais en même temps le pli amer de ma bouche. Elle leva les yeux, un instant, vers moi, tout en plaquant de tristes accords. Ah! je me relevai d'un coup: jamais je ne verrai dans nul tableau humain la mêlée violente et distincte de tant de sentiments divers que dans le miroir de ces yeux gris qui se foncèrent et s'humidisèrent tout à coup et dont je ne pouvais plus m'écarter malgré la remarque qu'autour de nous, sans doute, on ne manquait pas de faire. Me prit-elle en pitié ou bien le rôle qu'on lui faisait tenir? Il y avait, dans son regard, de la surprise, de la confusion, un peu de dégoût, et il y surnageait une complaisance habituelle pour la médiocrité, à l'aide de quoi elle se composa un sourire aimable qu'elle promena ensuite sur la guirlande de jolis cœurs qui l'encadrait. Je ne fus pas maître de moi; je sortis. Comme je soulevais une portière, le bruit des applaudissements me gifla tout l'épiderme. Je jugeais ma répulsion puérile; mais mon état exaltait la violence de toutes les impressions. J'atteignis l'antichambre et un domestique tenait mon manteau. Elle apparut dans l'entre-bâillement d'une tapisserie qu'elle avait peine à soulever.

—Vous partez? dit-elle, mais j'avais un mot à vous dire, venez donc...

Elle m'entraîna dans une pièce voisine, et aussitôt:

—Ah! je vous avais bien dit que vous ne vous feriez pas ici!

—Mais si! mais je vous supplie de ne pas croire;... seulement j'ai la tête lourde, ce soir, j'ai besoin d'air;... vous savez, comme à Venise, les jours de pluie...

—Oh! vous avez eu une façon de regarder mes doigts!... que vous ont-ils fait, dites! C'est cette chanson, n'est-ce pas?

Elle me montrait les petits doigts longs, minces et blancs. Je lui pris la main et la serrai doucement en lui disant adieu.

—Et votre livre, fit-elle, quand vous le rendrai-je?

—Quand vous l'aurez lu!

—Non, je voulais dire; quand viendrez-vous le chercher?

—Quand je croirai que vous l'avez lu!

—Méchant! Dites donc, vous savez que je puis très bien «ne pas achever de lire» plusieurs livres à la fois!...

—Je vous en apporterai plusieurs à «ne pas lire du tout»!


«Mademoiselle amie, je vous préviens que dès ce premier feuillet qui doit vous dire mon contentement, je mets à celui-ci une sourdine. Pourquoi? mais parce qu'il en a besoin! Je pense que c'est beaucoup vous dire...

«Je vous ai vue aujourd'hui. Vous ai-je dit le quart de ce que j'avais envie de vous dire? Jamais, jamais on ne peut parler! Jamais, en aucune circonstance, on ne peut donner l'être à ce qui flotte autour des lèvres, qui cherche à prendre vie et forme en des mots tout prêts, déjà presque articulés, et qui se résorbe, fatalement avorté. C'est bien pis que n'oser pas dire, c'est ne pas pouvoir exprimer. Et ce qu'il y aurait de trésors à retrouver, d'exquises minutes de vie intense, d'instants de fièvre intraduits, où l'âme, semble-t-il, allait s'égoutter en perles, qu'on n'a pu ni recueillir ni donner! Ce qu'il y aurait à glaner, dans ces résidus de la conversation: quantités de sincérités, de franchises, d'élans mort-nés, victimes de la conversation elle-même, mécanisme trop compliqué, inégal toujours à la pensée, qui constamment trahit, qui est bruyant, indiscret, dont l'écho même, ou vous effraie, vous intimide ou vous grise. Combien meilleur, le «signe» en sa simplicité, pour l'expression des émotions fortes. N'allez pas croire que je vous fasse l'apologie de la pantomime...

«Ah, vous n'imaginez pas comme il est bon de vous parler le soir! Toutes les secousses qu'on a éprouvées, tout le mal qu'on s'est fait en se cognant les coudes; toutes les rudesses qui vous ont éraflé, écorché; tous les contacts pénibles, toute la grossièreté traversée, tout cela tombe, semble-t-il, comme des vêtements tachés de boue, et l'on sent en s'approchant de vous, qu'un souffle frais vous passe, que quelque chose de reposant vous environne; il semble que l'on pénètre dans une chapelle, avec cette croyance d'enfant, que la madone vous sourit: Vous ai-je dit que je vous avais nommée «Sainte-Marie-des-Fleurs» avant de vous connaître? Vous plaît-il d'être sous cette invocation, la figure très confiante à qui l'on vient après chaque journée apporter ses confessions et presque ses prières?

«Il y a tant de choses rudes tout le temps heurtées sur la route, depuis la brutalité franche jusqu'à ce qui n'est que l'absence de délicatesse. On souffre d'un bout à l'autre de cette progression parcourue en tous sens, et presque tous les gens que l'on voit, vous font l'effet de ces pierres râpeuses sur quoi je ne puis absolument pas passer la main. Le défaut de trouver un être qui n'ait pas cette écorce de grès, vous fait peiner à sa recherche, et à force de tâter des mains pour éprouver, quel délice d'en rencontrer enfin qui soient douces! Cela vous garde de s'essayer à devenir soi-même coriace pour éviter le froissement des vilains épidermes. Comprenez-vous que j'aime à vous parler le soir?»

«Monsieur mon ami, j'ai attendu votre petit envoi. Je vous le dis pour que vous sachiez bien que je me mets assez vite à attendre, et que je n'aime point ça. La personne que vous aviez chargée de la commission avait reçu des instructions si minutieuses qu'elle n'a consenti à se dessaisir du paquet qu'en «mains propres». Soyez sans inquiétude, mes «mains propres» l'ont reçu. Vais-je vous dire aussi qu'elles l'ont béni? Oh oui! tant pis! Je ne sais point vous déguiser ma pensée. Vous dites des choses, et d'une façon que je suis heureuse et confuse de me savoir la privilégiée qui les reçoit, et mieux! qui les provoque, en partie. Il m'arrive de me laisser tomber les bras et de me demander si je ne rêve point. Sur quoi, monsieur, vous appuyez-vous donc pour croire que je vaille qu'on me parle ainsi? Mais personne ne m'a parlé, jamais, ni de cette façon, bien entendu, ni d'une autre. J'en demeure un peu étourdie, et pour ne vous pas revêtir de trop grand mérite, j'en attribue la raison à la nouveauté, pour moi, de toute parole un peu vibrante et parlant des choses de l'âme. Il n'y a point de mal à se laisser flatter du plaisir si particulier qui vient de mots pleins de sens à la fois et de caresses? Que dites-vous, que «jamais, jamais, on ne peut parler... etc.?» Si, si, on peut parler! Oh! monsieur mon ami, j'ai la plus grande foi en vous, et je m'abandonne, les yeux fermés, à la fréquentation si chaude de votre pensée. On doit jouir de l'âme comme si on la devait perdre d'un instant à l'autre, n'est-ce pas? Vous dirai-je les soins avec lesquels je recueille les parcelles de ce que vous écrivez? Je prends ces bribes, une à une, et je les laisse, si l'on peut dire, au bord de mon âme, un petit temps, puis je les sens tomber goutte à goutte jusqu'au fond, où je sais que je ne peux plus les perdre. Cela vient-il de moi? mais il me semble qu'on ne finit pas de vous lire, car de nouvelles choses surgissent qu'on n'avait point d'abord soupçonnées sous l'impression première.

«Vous «tourmentez», monsieur mon ami, voilà qui est aussi agréable que terrible. On voudrait tant causer avec vous, tranquillement. C'est cela, cela que je voudrais. Pourquoi cette fièvre et cette inquiétude qui vous brûlent et semblent consumer tout alentour? Comme vous devez vous faire souffrir, à moins que vous n'y éprouviez le même goût que l'on doit avoir à vous sentir brûlant.

«Vous m'avez bien amusée avec vos «mains qui sont comme des pierres râpeuses». Oh! le vilain égoïste! l'affreux douillet! la petite femme! Mais moi, je ne suis pas comme cela. Ce qui me choque, après les rustres qui vous donnent des poignées de mains qui font rougir les joues, ce sont ceux qui vous tendent une main si molle ou si sèche qu'elle n'a aucune expression. Voyez, je ne suis incommodée que par les extrêmes: l'outrance ou le trop peu; et je n'avais pas pensé à votre râpe qui doit être intermédiaire.

«Nous irons vendredi, après midi, à cette exposition du Palais de l'Industrie, qui va fermer bientôt, je crois. Cela vaut-il la peine? Adieu, monsieur mon ami.»


Tout courait, tout se précipitait. Pourquoi les choses elles-mêmes se mêlent-elles d'être si pressées?

C'étaient les mots surtout qui nous emportaient; ces mots que je ne maudirai jamais assez! Chacune de mes paroles était, pour la pauvre enfant, comme une petite flèche qui s'élançait de mes lèvres ou de mes doigts.

Assurément, j'avais voulu agir sur ce cerveau de jeune fille, mais l'ayant touché, dans une mesure déterminée, j'étais effrayé de voir la puissance soudaine de tout le restant de mes petites forces. Elle y gonflait le sens de chaque expression et s'émouvait pour le seul fait que venaient de moi des choses qui eussent laissé tout le monde indifférent.

Mais, quoi que je fisse pour enrayer désormais notre marche dangereuse, nous étions déjà loin; et la sorte de terreur que j'éprouvais était assez semblable au vertige qui vous fait vous précipiter...


«Bonjour!... monsieur mon ami, c'est moi, ne vous dérangez pas! Est-ce que vous allez trouver que je vous taquine insupportablement si je vous dis que j'ai écrit, le soir de notre rencontre au Palais de l'Industrie, un petit feuillet que vous n'aurez pas... parce que, l'ayant porté sur moi plusieurs jours, il est dans un état! Vous ne le regretterez pas: il était assez maussade, oui, maussade, je ne sais trop pourquoi, et malgré que je vous aie su un gré immense d'être venu à cette exposition. Mais tenez, voyez tout de suite comme le monde est mal fait, et comme nous sommes malheureuses. Je dois aller à tel endroit, il n'y a pas de mal à ce que j'aie du plaisir à vous y voir. Je vous dis: je vais à tel endroit; il n'y a rien non plus d'extraordinaire que vous y veniez. Eh bien! je suis au désespoir parce que cette petite entente prend en français le nom de «rendez-vous», ce qui est affreux, n'est-ce pas, monsieur mon ami? Cependant, si, dans le salon, je vous fais signe de venir causer avec moi, dans un petit coin, cela ne prend pas ce nom effrayant. Ah! j'ai été bien ennuyée. J'aurais mieux fait, dites! de ne pas vous prévenir. Mais, je ne croyais pas que vous viendriez, ni même que vous feriez attention seulement... On hasarde ainsi l'expression timide de petits ou grands désirs, sans compter absolument qu'ils se puissent réaliser. Et je vous assure qu'on est tout surpris quand ils se réalisent, et qu'on sent que l'on n'y était pas du tout préparé.

«Aussi, vous avez dû me trouver bien étrange, cette après-midi? Ah! pourrai-je jamais être devant le monde, le moi-même que vous formez par la douce culture de vos paroles? Nous apparaîtrons-nous jamais l'un et l'autre ce que nous sommes dans ces feuillets échangés? J'ai peur, j'ai peur. Dites-moi, mon ami, pourquoi j'ai peur. Echangeons des feuillets le plus possible! c'est le meilleur, n'est-ce pas?

«Je suis revenue, harassée de cette promenade, étouffée de ce que j'aurais voulu vous dire, oh! seulement vous dire de remercîments; oui, de remercîments gros, gros, pour ce que vous voulez bien être pour moi. Jamais je ne saurai vous dire: je ne sais pas du tout en quoi ça consiste, ce dont je veux vous parler; j'ai beau réfléchir, ça me paraît une gratitude énorme, comme si vous m'aviez fait plus de bien, en seulement vous occupant de moi, que tous ceux qui m'ont comblée jusqu'ici. Mon Dieu! que tout ça est bizarre! que vous devez me trouver sotte! et que vous avez aujourd'hui raison de dire qu'on ne peut point parler! Mais je suis si bien accoutumée à ne rien exprimer de ce que je pense et à ne laisser transpercer que des choses indifférentes, que si je me hasarde à être une fois expansive, tout le monde me demande si je suis malade...

«Oh! dites-moi, vous qui savez!... est-ce que le fond de tout cela n'est pas qu'il ne faudrait point tremper la main dans la source qui alimente notre rêve? Mieux vaudrait ne vivre que de chimères, qui sont la seule vérité.

«Je vous laisserai sur la méditation que vous pourra inspirer le désir que je vous ai dit—l'ai-je bien dit?—et que j'ai, de nous voir à l'un et à l'autre beaucoup de poudre aux yeux. Mais voyez comme je suis imprudente, illogique, faible, ou simplement confiante en mon rêve, malgré toutes mes peurs: ce feuillet semble dire que c'est de loin que l'on se jette le mieux la poudre, et je vous dis: venez, à la maison, m'en jeter demain.»


Quand elle vit que je m'apprêtais à quitter le salon, elle se leva, et elle alla prendre dans une jardinière une rose qu'elle garda à la main. Je ne pus pas m'en aller si tôt. Deux idées lui vinrent alors à la fois: que je n'avais pas encore fait la connaissance de «grand'maman» qui ne quitte pas la chambre, et que «papa» avait acheté des étains qu'il fallait me montrer, dans la salle à manger.

—Conduis donc monsieur, dit Mme Vitellier.

Nous allâmes chez grand'maman qui nous embrassa l'un et l'autre d'un regard si étonné et si tendre que j'en fus presque incommodé et demandai à voir les étains. Marie gardait sa rose à la main. Nous étions seuls dans la salle à manger. Je désignai la fleur:

—C'est, dis-je, une houpette excellente pour la poudre aux yeux!

Elle me regarda seulement, sans paraître entendre, et le champ de ses yeux gris se peupla encore, de cette façon extraordinaire que je ne pouvais supporter.

Elle me parlait des étains. C'était, entre des bords sobrement ondulés, un corps de femme, hissant à demi des eaux de la mer, puissant, gracieux, souple, modelé admirablement. Elle avança un moment la main qui tenait la rose; je crus qu'elle me l'allait donner. Nous continuâmes de parler de l'étain, aussi éloignés l'un et l'autre qu'il est possible, d'un sujet de conversation. Je crois que je tremblais légèrement et je posai l'œuvre d'art de peur de laisser paraître mon émotion. J'avais une peur d'enfant de retrouver le regard de Marie; je sentais que je crierais, ou bien que je me pencherais la baiser. Elle n'osa ni me donner la rose, ni moi la prendre. Nous rentrâmes au salon sans nous être regardés. Ce fut la minute la plus exquise de ma vie.


«Seul, ce soir, chez moi, bien clos, mon feu tout rouge et un grand calme partout, quelque chose de doux et de si bon me prend, que je me renverse contre le dossier de mon fauteuil, en fermant les yeux. Je garde mes feuillets et mon crayon à la main pour vous dire tout à l'heure un peu de ce que j'éprouve... Je cherche ce que j'ai bien certainement à vous dire... Vous me faites trop de bonheur! c'est tout! c'est tout! Ne vous moquez pas de moi si vous croyez que c'est trop peu vous dire; ne vous offensez pas si vous croyez que c'est vous dire trop... Ayez pitié de moi, plutôt! Je vous adresse mon silence, ne me traitez pas de fou, c'est une chose très naturelle; je me tais, je ferme les yeux; il me semble que je me sépare du monde entier; il n'y a plus rien au monde; tout en a disparu. Quelqu'un le repeuple: c'est vous. Marie.»


Passy, 24 décembre.

«Mon ami, voici le dernier billet de la plus malheureuse des femmes. Vous n'attendez pas que je vous dise la raison de cette double nouvelle, car vous devez voir, en beaucoup de choses, plus loin ou tout au moins plus vite que moi et vous me ferez la grâce de comprendre ce que je ne me sens pas capable de vous expliquer.

«J'ai bien pleuré, allez, tout le temps que j'ai tardé à vous répondre, et je suis bien, confuse de ce que j'ai fait, vis-à-vis de vous, monsieur, qui devez avoir une jolie opinion. Mais, je vous jure que je ne savais pas ce que faisais: je vous écrivais aussi naturellement que je le fais à ma petite amie quand je suis loin d'elle. Maintenant seulement, je vois que j'ai eu tort. Oh! ne croyez pas que je vous accuse et fasse retomber sur vous la moindre responsabilité de ceci: dans ces affaires, vous avez toutes sortes de raisons de ne point juger comme nous, et qui vous mettent à l'abri de nos inquiétudes. Enfin, sachez bien que je reste votre amie, et je crois même que je serai pour vous une meilleure amie, en prenant la détermination que je vous ai dite.

«J'ai cru d'abord que j'étais folle, en éprouvant tout à coup une si grande terreur de ma conduite, mais plus j'ai réfléchi, plus cette impression s'est confirmée. Voilà bien la première fois qu'une pareille chose m'arrive, et vous allez vous moquer de moi, de qui vous admiriez la fermeté dans les partis que j'avais une fois adoptés. Ah! bien ouiche! je ne me sens plus solide du tout, et c'est un des malaises les plus pénibles, de sentir qu'un chemin où l'on s'est engagé avec une telle confiance, vous mène en terrains si vagues que l'on ne sait plus s'ils contiennent le jardin du Paradis ou bien le précipice.

«Allez-vous rire de ce qui n'est peut-être, chez moi, qu'un enfantillage, bien que je ne le croie pas? Mais je vous ai si souvent prié de ne pas rire que vous ne riez plus. Peut-être ai-je eu tort et eût-il mieux valu rire? Ah! je vous jure que je n'en ai pas du tout envie, dans ce moment, et il faut que je m'arrête, voyez-vous, car je sens que lorsqu'on a des ennuis qui vous soulèvent le cœur par trop fort, les seules personnes qui recevraient votre confidence sont celles à qui il ne les faut pas faire, et c'est bien malheureux.

«J'espère, monsieur, que l'on vous verra tout de même à la maison et vous savez que l'on y aura plaisir.

«Il faut pourtant que je vous demande une chose: c'est de brûler tout de suite ce petit dernier mot ainsi que ceux d'avant, et de ne plus penser jamais qu'ils aient existé. Je vous remercie. Adieu! adieu!

«Marie.»


Après deux longues journées remplies d'un singulier mélange de joie et d'angoisse, de délibérations, de partis résolus et de retours, de longues conférences avec ma bonne cousine à qui il fallut recommencer de tout dire; après être monté en voiture et avoir indiqué au cocher l'avenue Henri-Martin, et en être descendu parce que j'avais besoin de marcher et craignais d'arriver avant d'avoir réfléchi suffisamment, je finis par monter à pied du côté de ce Trocadéro si souvent envisagé depuis deux mois comme le terme d'un idéal voyage. Ses tours de pacotille étaient transformées pour moi; elles m'étaient devenues comme ces clochers aperçus de loin à l'approche d'une ville chère, et une fois dans ses jardins, c'est un autre monde que j'abordais et je pensais que les gens qui par hasard m'y rencontraient ne me reconnaissaient pas plus que je ne faisais pour eux.

Ni là, ni ailleurs, personne ne m'eût reconnu aujourd'hui. Ces dames me demandèrent si je relevais de maladie. Je leur dis que non, et elles ne doutèrent pas que je ne fusse au début de quelqu'une. Marie elle-même était fort décomposée. A la faveur d'un mouvement qui se produisit dans le salon, elle s'approcha de moi:

—Comme vous voilà fait, mon ami, qu'avez-vous?

—Vous le demandez?...

Elle n'osa plus m'entendre; elle alla et vint de l'un à l'autre précipitamment, puis parla à sa mère et l'on me dit en riant que grand'maman ayant une faiblesse à mon endroit, désirait me voir. Marie me fit signe:

—Venez!...

Nous nous trouvâmes seuls dans l'escalier. Nous dûmes croire l'un et l'autre qu'il allait se passer quelque chose d'assez extraordinaire, le souhaitant, sans doute, et le redoutant à la fois. Nous montions, elle devant, un peu sautillante. Cet escalier parut long, puis court. Nous atteignîmes trop tôt la chambre de «grand'maman». Nous ne nous étions rien dit. Mais quand nous fûmes devant la vieille dont les yeux seuls parlaient et nous caressaient encore tendrement comme la dernière fois, et mieux, semblait-il, nous entendîmes nos cœurs battre. Cela faisait un bruit que nous couvrîmes de paroles confuses et précipitées. Nous ne pensions point au sens de nos mots. La bonne femme faisait des efforts pour nous saisir, et une sorte d'indulgence intelligente demeurait par-dessus tout dans le bleu vif de ses veux. Elle semblait dire: «Mon Dieu, comme je comprends clairement ce langage absolument décousu et toutes vos phrases sans queue ni tête...» Elle voulut nous embrasser. Je fus si touché que la voix commença de me trembler, et c'était l'instant, cependant, où j'avais le plus grand besoin de conserver mes sens, car il fallait que la descente dans l'escalier contînt quelque chose de décisif.

Ayant pris congé de cette chère «grand'maman», nous nous retrouvâmes seuls sur le palier. Je n'avais plus que la peur d'être de nouveau paralysé par un commencement de silence; trois marches sans parler, pensais-je, et je ne dirai rien; quand on est en train de parler, même de choses futiles, on peut tout exprimer, même les plus graves.

Alors, comme Marie refermait doucement la porte, je lui dis, presque sur le même ton que mes derniers mots quelconques:

—Je vous aime!

—Descendons! descendons! fit-elle vivement, et sautant. Même elle faillit trébucher à la première marche. Je la soutins du bras et vis qu'elle avait pâli.

—Descendons! descendons! répétait-elle.

Nous descendîmes plusieurs marches, sans ajouter un mot. Le maudit silence allait retomber. Je me débattis et je dis résolument à Marie:

—Marie, je ne peux plus, je vous aime!...

Elle regarda vivement en haut, comme si elle souhaitait que quelqu'un vînt qui retardât cette minute.

—Marie, me permettez-vous de demander votre main?...

—Ha! ha! fit-elle; mais je ne peux pas! je ne peux pas, vous savez bien!... Ah! pourquoi m'avez-vous dit cela?... Il ne fallait rien dire... on aurait pu rester ainsi peut-être longtemps, encore longtemps... Je ne pourrai plus vous voir à présent; il ne faut plus que je vous voie!...

Nous voulions nous arrêter dans cet escalier et ne l'osions faire ni l'un ni l'autre; dans un corridor ou sur un palier nous eussions causé peut-être: à tel point l'on est esclave de l'usage coutumier des choses! et nous arrivions au bas de cet escalier et ne nous parlerions plus jamais.

Marie hésita un instant en tournant le bouton de la porte du salon; elle vit clairement sans doute qu'elle ne pouvait pas revenir sur ses dernières paroles. J'allais la supplier, l'appeler: «Marie!». La porte était ouverte; nous aperçûmes plusieurs personnes; nous étions à la minute la plus torturante de notre drame et dûmes présenter des figures ordinaires.


Je tombai comme une chose inerte chez ma bonne cousine de la Julière. Nous n'eûmes pas besoin de parler. Elle s'assit à côté de moi, m'embrassa et pleura. Elle me garda chez elle. J'y passai trois jours dans une prostration complète. Une après-midi nous allâmes au bois. Vers l'endroit où l'allée commence à s'incliner sur Longchamps et où les voitures sont plus libres, nous fûmes croisés par la famille Vitellier. Marie était assise à côté de sa mère; et son père avait près de lui un grand homme de barbe jaune et de teint coloré. Nous nous saluâmes et je dis à ma cousine en ricanant si fortement qu'elle eut peur:

—C'est le fiancé de Chicago!...

Il y eut ensuite un assez long silence, et ma cousine me dit:

—Il faut vous remettre au travail, mon ami; votre existence n'a pas de nom!...

Je mêlai cet avis de la sagesse qui prononçait ma condamnation en face de l'évidence, à l'envie amère que j'avais de revoir la voiture contenant Marie et son fiancé. Cela forma quelque chose de si douloureux que ma torpeur se secoua comme sous des piqûres brûlantes, et se mua en rage folle. Je me sentais parfaitement insensé, mais j'étais fouetté jusque par ma sottise et m'en grisais comme d'autres font de la boisson, dans des moments analogues. Je voulais que Marie fût humiliée vis-à-vis de moi, d'être vue avec son fiancé et d'insulter presque à ma douleur visible. C'était stupide; elle ne songeait pas assurément à cela. Je fis retourner la voiture. Nous les croisâmes de nouveau.

—C'est assez, observa ma cousine.

C'était assez, en effet. J'avais regardé cette fois-ci le visage de Marie; elle avait du cygne jusqu'aux oreilles, à la façon dont elle se gardait le cou avec des foulards blancs, à Venise; et ses yeux gris étaient purs, seulement un peu effarés, inquiets. Je ne sentis plus qu'une misère si profonde que je me fusse, à pied, laissé écraser par la première voiture. De temps en temps, comme un poison qui peu à peu s'infiltre et ravage des parties reculées, cette idée me lancinait: Marie s'est jouée de moi; la cessation brusque de sa correspondance n'était pas cet éveil de pudeur qui vient de l'amour, mais l'éveil de la crainte qui venait de Chicago; elle a dû s'amuser beaucoup; elle a peut-être fait de moi bien des gorges-chaudes avec les petits messieurs aux chansons d'Yvette; c'est une petite gueuse!... Et je répétais presque tout haut: «C'est une petite gueuse!...» Il me semblait, en disant cela, que je mâchais une substance nauséabonde; c'était une parole qui devait avoir le goût du blasphème, de l'insulte à Dieu de qui l'on se croit molesté. Je ne me rappelle point être descendu de la voiture; je ne me retrouvai que couché depuis longtemps sans doute, avec des potions et l'appareil de mille soins, et le même goût dans la bouche, les mêmes mots persistants, avec l'horripilant d'une scie et la répulsion d'une calomnie proférée malgré soi: «C'est une petite gueuse!...»


[III]

Quand je revins à moi, il paraît que j'étais sauvé; mais on avait été fortement inquiet autour de moi. Le temps était gris et délicat. J'avais une fenêtre d'où l'on embrassait à vol d'oiseau tout le bois de Boulogne: au loin les coteaux de Meudon et de Sèvres et la petite trouée sur Saint-Germain étaient noyés dans une brume bleue, tendre et ténue comme la paume d'une main féminine. Le Mont-Valérien perçait seul ces vapeurs, et la grande masse des arbres nus que leur bois colorait de tons divers, semblait une nappe de nuages houleuse dont la moire mobile caressait, attirait et étourdissait. Je fus obligé de m'asseoir. Je n'étais pas encore très vaillant.

Je fis prendre chez moi mon courrier, avec la permission du médecin. Ce devaient être des journaux et des revues ou des lettres indifférentes qui ne pouvaient pas me casser la tête.

J'ouvris en titubant une enveloppe de papier teinté. Cela était daté du 1er janvier. J'étais tombé malade la veille.

Passy. 1er janvier.

«Venez et demandez.»

Il y avait une autre enveloppe pareille, du 8 janvier.