MON CORPS ET MOI
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Détours. Roman. (« Une œuvre, un portrait » — N. R. F.) épuisé.
OUVRAGES A PARAITRE
La mort difficile. Roman.
Ce volume a été déposé au Ministère de l’Intérieur en 1926.
RENÉ CREVEL
COLLECTION DE LA REVUE EUROPÉENNE
— 20 —
MON CORPS
ET MOI
PAR
RENÉ CREVEL
Troisième édition
AUX ÉDITIONS DU SAGITTAIRE
SIMON KRA, 6, RUE BLANCHE. PARIS
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : SIX EXEMPLAIRES SUR JAPON, NUMÉROTÉS DE 1 A 6 ; QUATORZE EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE, NUMÉROTÉS DE 7 A 20 ; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PUR FIL VINCENT MONGOLFIER, NUMÉROTÉS DE 21 A 50.
Copyright 1926, by Simon Kra.
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège et la Russie.
A celle
qui sait voyager et juger.
I
DU TEMPS DES AUTRES
On dîne tôt et vite dans les petits hôtels de montagne.
J’étais seul à table.
Me voici seul dans ma chambre.
Seul.
Cette aventure, je l’ai si fort et si longtemps désirée que j’ai souvent douté qu’elle pût être jamais. Or ce soir, mon souhait enfin réalisé, je me trouve disponible à moi-même. Aucun pont ne me conduit aux autres. Des plus et des mieux aimés je n’ai pour tout souvenir qu’une fleur, une photo.
La fleur, une rose, achève de se faner dans le verre à dents.
Hier, à la même heure, elle s’épanouissait à mon manteau. La boutonnière était assez haute pour qu’elle surprît mon visage dès qu’à peine il se penchait. Mais chaque fois, ma peau de fin d’après-midi, avant de s’étonner d’une douceur végétale, avait des réminiscences d’œillet. Tout un hiver, tout un printemps, n’avais-je pas voulu confondre avec le bonheur ces pétales aux bords déchiquetés, sur la sagesse nocturne d’une soie figée en revers ?
Tout un hiver, tout un printemps. Hier.
Dans une gare, les yeux fermés, une fleur condamne à croire encore aux tapis, aux épaules nues, aux perles.
Alors je n’ose plus espérer que soit possible la solitude.
C’est elle, pourtant, qui fut tout mon désir dans les théâtres où le rouge du velours, sur les fauteuils, depuis des mois, me semblait la couleur même de l’ennui. Elle seule, dont j’allais en quête par les rues, lorsque les maisons, à la fin du jour, illuminaient, pour de nouvelles tentations, leurs chemises de pierre d’une tunique compliquée jusqu’à l’irréel.
J’entrais encore dans les endroits où l’on danse, où l’on boit, goulu d’alcool, de jazz, de tout ce qui soûle, et me soûlais indifférent à ce que j’entendais, dansais, buvais, mais heureux d’entendre, de danser, de boire, pour oublier les autres qui m’avaient limité mais ne m’avaient pas secouru.
Oui, je me rappelle. Deux heures, le matin. Le bar est minuscule. Il y fait bien chaud. La porte s’ouvre. Vive la fraîcheur. On me dit bonjour. Une main flatte mon épaule. Je suis heureux, non de la voix, non de la main, mais l’air est si doux qui vient me surprendre.
Je dis bonjour à la fraîcheur, sans avoir nul besoin des mots dont les créatures humaines se servent pour leurs salutations. Hélas ! il n’y a pas que la fraîcheur qui ait profité de la porte. J’avais oublié mes semblables. Une créature humaine s’efforce de me les rappeler. On insiste, on m’embrasse. Il faut rendre politesse par politesse : voici que recommencent les simulacres ; « Bonjour, esprit habillé d’un corps », j’aime cette formule, la répète. L’esprit c’est bien cela, je voudrais me recomposer une pureté de joueur d’échecs, ne pas renoncer au bonheur mais vivre, agir, jouir avec des pensées. Il n’y a pas de contact humain qui m’ait jamais empêché de me sentir seul. Alors à quoi bon me salir ? Finies les joies (?) de la chair.
Une troisième fois je répète : « Bonjour, esprit habillé d’un corps », et donne ainsi la mesure d’une nouvelle confiance à qui vient d’entrer.
Hélas ! le malheur veut que je sois tout juste en présence d’un corps qui se croit habillé avec esprit.
On rit, je me fâche, marque quelle opposition existe entre l’autre et moi : « Mon esprit s’habille avec un corps, et toi ton corps prétend s’habiller avec esprit. » Je prévois la gifle, la pare, la reçois tout de même. Bonjour. Bonsoir. Je vais regarder comment se lève le soleil au bois de Boulogne.
J’ai marché. L’aube accrochait aux arbres des lambeaux d’innocence. Un petit bateau achevait de se rouiller, abandonné des hommes. Heureux de l’être. Seul comme moi. Seul. Illusion encore. Il paraît que l’autre m’avait suivi. J’entends sa voix : « Tu vois, ce yacht, c’est celui de l’actrice qui se noya dans le Rhin. » Oui, je me rappelle. Se rappeler. Encore, toujours. Mon professeur de philosophie avait donc raison qui prétendait que le présent n’existe pas. Mais là n’est pas la question. Un yacht est abandonné sur la Seine. Qui oserait l’habiter depuis qu’une actrice s’en précipita pour se noyer dans le Rhin, une nuit d’orgie ?
C’était, je crois, durant l’été 1911.
1911. L’année de ma première communion. Une nuit d’orgie, répétait la cuisinière commentant le suicide qui d’ailleurs était peut-être un assassinat. Dans mes rêves, orgie rimait avec hostie. Pourquoi offrait-on à mon amour des créatures coupables ou malheureuses ? Je voulais que fussent maudits les fleuves, les canaux par lesquels on avait ramené jusqu’au pont de Suresnes cette péniche, la dernière maison humaine d’une femme que mon enfance, sur la foi des programmes, et de L’Illustration, croyait heureuse. « C’est une reine de notre Paris », se plaisait à répéter une amie de ma mère qui aimait la pompe.
Se sentit-elle donc, elle aussi, abominablement libre dans sa solitude au milieu des autres puisque sans souci des invités, un soir d’ivresse, c’est-à-dire de courage, elle se précipita dans l’eau du fleuve ?
Fée aux plumes amazones, qui régnâtes sur l’âge des robes-culottes, je nie la présence de l’autre pour vous dédier ma solitude, sur ce pont, à l’orée du bois de Boulogne, à l’aube d’un jour de juin.
Je vous ai bien aimée. Vous et la dame au cou nu.
Je vous aime encore, mais il faut l’avouer, j’ai mieux aimé la dame au cou nu.
Durant mon enfance les femmes ne montraient leur gorge que pour aller au bal. Dans la première moitié de l’année 1914, une citoyenne de Genève m’annonça les cataclysmes qui devaient assourdir mon adolescence à cause de l’échancrure des corsages sur la Côte d’Azur. Comme elle portait toujours une guimpe hermétique de soie noire, son pays demeura en marge de toute catastrophe.
La dame au cou nu devança de plusieurs années les élégantes de 1914. Aussi eut-elle mauvaise réputation. Elle était la femme la plus célèbre du monde ; on l’accusait d’avoir tué son mari, sa mère, et, pour elle, nous achetions les journaux en cachette.
A vrai dire, de toute cette affaire aux yeux de mes camarades qui commençaient à négliger les collections de timbre pour la géographie des corps, le plus intéressant était le nom du jeune valet de chambre qui ne surprenait pas moins qu’un gros mot lancé en public, et vengeait, par son triomphe étalé, les écoliers de leurs recherches clandestines et souvent infructueuses dans le Larousse en sept volumes, les hebdomadaires grivois et les chansons d’un sou avec leurs femmes nues, aux visages, poitrines et mollets baveux d’une encre d’imprimerie jamais sèche.
Pour moi, ce Rémy, en dépit de son patronyme, ne m’intéressait guère. Il valait ni plus ni moins que n’importe lequel des Couillard, dont au reste il continuait fièrement la lignée, petit gars avantageux, à la première page des journaux.
J’aimais la dame au cou nu et je l’aimais parce qu’elle était la dame au cou nu. Je m’accordais fort bien de cette passion, la croyais absolue et circonscrite par le seul argument que je m’en donnais, ignorant des principes de la relativité, cette gloire des sciences, joie des réunions mondaines, supplice des cœurs.
La dame au cou nu est la dame au cou nu ; sur le papier de ma chambre d’enfant, j’écrivis cette phrase en lettres lisibles de moi seul. Ainsi je ne m’ennuyais plus.
J’avais huit ans et demeurais l’unique à la défendre sans exhibitionnisme, sans espoir d’un petit profit lorsque s’ouvriraient les portes de la prison. Je la vois encore telle que la révélaient les magazines.
Elle était dans le box des accusés une petite chose toute frêle sous un paquet de crêpe. On la représentait la tête directe, ou bien tournée à droite, à gauche, évanouie, le voile plus fort que les muscles. D’autres fois la douleur de son front entraînait jusqu’à ses mains les insignes de son double deuil.
Mais quels que fussent ses mouvements, leur mystère tout entier n’avait qu’un pivot.
Devant ma glace je reconstituais les frissons qui aboutissent à la tête immobile des clavicules. Les juges ne pouvaient condamner une femme qui avait de si jolis gestes entre le menton et les épaules.
Acquittée, la dame au cou nu publia ses mémoires. Respectueusement je m’abstins de les lire.
Elle épousa un étranger de grande naissance. J’eus envie d’écrire au mari : « Embrassez longuement tout son cou, son joli cou nu. »
Maintenant sans doute, l’âge doit l’obliger au mensonge des cols hermétiques, le jour ; à la ruse des tulles trop adroitement vaporeux, le soir. Ainsi, elle que j’ai crue l’unique, elle dont j’espérais qu’elle demeurerait la toujours identique à soi-même, dans mon souvenir, déjà, n’est plus comme l’œuf dans sa coquille.
Perrette de la fable ne s’est pas mieux trompée.
Je suis devenu un homme, et la dame au cou nu n’est plus la dame au cou nu.
Et maintenant c’est un petit matin au bois de Boulogne.
Des tramways, pour m’obliger à croire que le jour recommence, exagèrent leurs cris, leur maquillage jaune. Affirmation d’une banlieue qui cligne de l’œil, et n’offre rien qui me touche, je me rappelle qu’un philosophe a constaté : « Mourir, c’est se désintéresser. »
A peine tangent au monde, pourquoi ne m’est-il pas permis de tomber tout de suite en poussière, ici, à deux kilomètres de la porte Maillot ?
Mais puisque Dieu le Père ne veut pas de moi dans son Paradis, tout comme hier, il va falloir user encore des objets, des créatures terrestres. Aujourd’hui, je ne suis pourtant pas disposé à faire des avances.
Heureusement qu’il y a l’autre pour me sauver.
L’autre trouve que la contemplation a trop longtemps duré.
J’entends : il faut rentrer.
C’est vrai, l’aube porte à l’amour.
Allons-y.
Chez moi, je touche à ce corps, comme j’ai déjà eu l’honneur de toucher à quelques autres, avec la seule volonté de me débarrasser des plus précis de mes désirs, sans l’espoir d’en satisfaire aucun, ni le goût de les prolonger.
Ainsi, bien qu’un temps je me sois condamné aux détours, j’ai, à dire le vrai, toujours eu honte de ces zigzags qui ne conduisent point l’homme à quelque exaltation (comme il me semble aujourd’hui que la solitude y peut, y doit mener) mais le laissent en plein brouillard, au milieu des autres dont il ne sait prendre aucune joie.
Ainsi le cri, par hasard échappé à la bouche qui va sur toute ma peau nue, le cri « tue-moi » lorsqu’il répond à ma prière non avouée par pudeur, est pour mon triste secret à la fois réconfort et exaltation, car la volonté d’agir exercée contre un simple sexe, le côté pile ou face d’un individu, tout entier vêtu ou dévêtu, visible ou figuré, une masse, un peuple, ne m’a jamais paru naître que du besoin d’évasion.
Et certes si la science offrait un moyen de se tuer sinon agréablement, du moins proprement et sûrement, sans doute n’aurais-je point essayé de l’amour non plus que de ces départs dont le dernier me vaut cette méditation, ce soir sur la montagne.
Or aujourd’hui ce n’est plus de moi que je prétends m’échapper, mais des autres au travers desquels j’avais commencé par vouloir me perdre. Mes amis, mes ennemis, je leur dois la plus cruelle des hantises : leurs yeux, les miens, liquides aux densités différentes qui se superposent et jamais ne se peuvent pénétrer vraiment, se mélanger. Leurs yeux, j’ai accepté de les aimer, orgueilleux et naïf à la fois, car je voulais m’y découvrir en transparence, et puis, si longtemps je les avais désirés, avec la certitude qu’ils me vengeraient du mystère insuffisant des glaces de mon enfance. Il s’agissait de me noyer, Narcisse. Au long des murs, une rivière figée n’avait pas voulu de moi. Boulangerie, annonçaient des lettres d’or et, sur le miroir, une gerbe s’éparpillait. Le fleuve vertical des boutiques n’avait emporté ni les brins de paille ni les brins de rêve.
Aussi, dès lors, avais-je résolu de mettre ma joie et ma peine ailleurs qu’en moi-même, mais telle fut ma folie que, sur la route morne, à chaque créature rencontrée, j’ai demandé non le divertissement, non quelque exaltation dont l’amour essayé eût pu me faire tangent, mais l’absolu.
L’absolu ? Je me perdais. Fallait-il m’accuser d’orgueil ou dire au contraire pour ma défense que je cherchais dans les êtres la révélation d’une âme universelle ? Hélas ! à peine de temps en temps, pouvais-je à nouveau découvrir ce petit tas d’os, de papilles à jouir, d’idées confuses et de sentiments clairs qui portaient mon nom.
Lacs de déceptions que j’avais crus miroirs, comment aimer encore les yeux étrangers ?
Or un jour, ce que je vis en transparence, et dans mes yeux cette fois, ce fut leurs yeux, les yeux des autres. Les autres dont je ne pouvais croire qu’ils existassent et qui pourtant triomphaient de moi.
Dès lors, comment ne pas souhaiter la minute où, libre de toute pensée, il me serait possible de me débarrasser du souvenir même ?
D’où les besognes du jour et les jeux de la nuit.
Hélas ! mosaïque de simulacres qui ne saurait tenir, les actes de la vie courante, si habile et si sûre en pût au premier regard sembler la combinaison, se disloquaient pour laisser voir le mal originel.
Et ce furent de douloureuses surprises dans les travaux et les fêtes.
Une chanteuse, alors que les drinks savants, un bon gramophone et quelques désirs disséminés dans deux salons commencent à mettre un peu de féerie au sein de la plus banale assemblée, comme elle me demande ce que je pense de son répertoire, et que moi-même, exalté par l’alcool et deux yeux assez beaux pour que je veuille séduire le corps auquel ils appartiennent, lui réponds que son art ne la vaut pas, impatiente de justifier en l’expliquant sa carrière, et, pour ce, cherchant des raisons sans arriver à défendre ses couplets, à bout d’arguments essayés, déclare : « Oui, je sais le peu que valent mes chansons, le peu que valent tous ceux qui sont ici, tous ceux qu’il nous faut voir, mais… »
Elle n’achève pas sa phrase. Elle vient d’éprouver, de me faire éprouver que l’activité qui ne donne point à l’homme un oubli durable, ne le console non plus jamais par quelque sensation péremptoire et suffisante telle que, par exemple, la sensation de grandeur ou de vérité.
Et pourtant cette chanteuse et moi n’acceptons point de nous mésestimer, même et surtout lorsque nous avouons.
Alors, elle, des sillons de peur par tout le visage, un visage où la débâcle transparente du fard laisse voir les plus secrètes décompositions, en dépit de la volonté des yeux, elle, les mains comme des fleurs malades sur cette poitrine de velours qu’une lassitude déjà creuse, le corps rebelle au sursaut que l’esprit commande, elle, très lente, avec la gravité de qui présente au juge le dernier argument, affirme : Je vais à tout par des chemins modestes.
Et moi touché par ces simples mots je voudrais m’agenouiller, baiser la trace de ses pas.
Je répète : A tout par des chemins modestes. Il me faudra cette lumière grise du matin qui se réjouit d’accuser la pauvreté du teint et celle des pensées pour me demander : mais ne prend-elle point, pour des chemins modestes, les chemins détournés ? Une vie de chanteuse est-elle une vie modeste pour une femme que seul tout attire ? Et ce sont les autres qu’elle apprend à mépriser et non elle à estimer. Elle accepte la fausse mesure des mots. Et comment se mettrait-elle en ordre avec soi-même, alors qu’elle essaie non de se limiter, de se définir, mais de se perdre.
Elle vit avec les autres, va aux autres, à tous les autres, à tous. Or aller à tous n’est pas aller à tout, mais au contraire n’aller à rien.
Un tel exemple est un avertissement.
Aussi avais-je, dès ces mots, résolu d’être seul bientôt, vraiment seul.
II
VRAIMENT SEUL
Or ce soir je suis seul.
Seul dans une chambre d’hôtel.
C’est maintenant que devrait venir, si elle eût dû venir jamais, la minute où, libre de toute présence, il est possible à l’homme de se débarrasser du souvenir même.
Pourquoi alors m’être rappelé l’existence des autres ? Serait-ce que je ne m’aime pas, du moins pas assez pour me suffire, pour me souffrir ? Solitude, la plus belle des fêtes, viendra-t-il, ton miracle ? Il me faut encore me répéter que je ne m’aime pas ce soir et n’y saurais parvenir, non plus qu’à me reconnaître dans cette chambre. La chambre d’hôtel où je suis seul.
Comme du plus terrible péché, je m’accuse de penser aux autres, et non à moi.
Moi, les autres ?
Dès qu’il n’y a plus de moi, ils me deviennent indispensables, et si je me sens prêt à haïr la chambre d’hôtel, c’est que je n’y trouve aucune trace de leur existence. Pour un peu je renierais les colères antérieures et déclarerais que chacun d’eux me fut une révélation et d’autant plus éblouissante que plus étrangère.
Je n’ai pas la force de découvrir en moi la promesse des surprises nécessaires et je ne sais quel nettoyage par le vide a chassé de cette pièce le réconfort d’un peu de poussière et jusqu’au souvenir de la chaleur humaine.
J’ai passé mon doigt sur le marbre d’une cheminée. Il était nu et si froid qu’il m’a bien fallu conclure que cette buée sur une glace ne s’était point épanouie au souffle de quelque poitrine semblable à la mienne. Fleurs d’humidité, sans racine, sans âme, sans couleur, voilà tout le jardin de mes rêves, ce soir.
Je fais marcher les muscles du dos pour écraser les premiers frissons, car j’ai froid d’être seul.
Déjà.
Entre les quatre murs de roses roses sur fond pâle j’organise une reconnaissance. Peine perdue. Il n’y a personne et même, à défaut d’être, rien avec quoi je puisse vouloir lier commerce d’amitié. L’armoire est en bois blanc et dans cette armoire pas un seul de ces papiers que les voyageurs consciencieux disposent entre leurs chemises et la planche qui les doit supporter. La commode a quatre tiroirs réglementaires et dont l’indifférence a laissé s’envoler l’aveu léger des parfums. Aux vitres, les rideaux, comme s’ils n’avaient jamais été soulevés, tombent droit. Aucun sillage des présences antérieures, aucun objet qui m’aide à imaginer le voyageur inconnu dont la pensée permet de redouter moins l’obscurité sans sommeil.
Dehors c’est la nuit.
J’écarte les rideaux, ouvre la fenêtre, me penche. La nuit est fraîche, bonne fille insignifiante, et n’y triomphe même point, pour attirer ou faire peur, le silence. En bas, à trente mètres, un torrent fanfaronne et dans l’obscurité c’est une orgueilleuse et vaine chanson de marche.
Le torrent est au pied de la montagne.
Cette montagne, dans le jour, à mon arrivée, commençait verte, devenait grise, finissait blanche, sans qu’il fût d’ailleurs possible de se rendre compte comment elle passait du vert au gris, du gris au blanc et même du blanc à ce bleu, dit bien à propos bleu de ciel, et dont la masse reposait toute sur le point final de sa dernière cime. Dans la dégradation était toute la merveille et ce symbole aussi, trop facile, du prisme intellectuel (conscience, rêve, sommeil) et cet autre encore de l’arc-en-ciel du cœur (indifférence, amour, haine).
Je voudrais que ma destinée fût de couleurs superposées et méritât vraiment d’être prise pour la reine des surprises horizontales. Ainsi, mes heures seraient coupées en minutes dont l’ensemble rappellerait celui des tranches géologiques.
Robe de temps, robe d’espace que ma vie aille donc du bleu roi au violet évêque, du violet évêque au rouge cardinal, du rouge cardinal au jaune serin, du jaune serin au vert émeraude et que, par la grâce des chansons parallèles au moka d’herbe, de pierre, de glace, de ciel, elle dérobe la présence de la montagne, et s’affirme à la manière du chaud et du froid.
Créera-t-elle un monde ? Je ferme les yeux pour croire que de grands nuages blancs s’échappent des corps les plus aimés et, âmes enfin, en des lenteurs péremptoires s’effleurent. Mais pourquoi soudain cette volonté de combat. Ces candeurs à peine tangentes se heurtent, se pénètrent et chaque choc les déforme, douloureusement. La boxe des âmes va mêler haines et désirs, les vérités dont on a honte, celles dont on a pudeur comme l’autre boxe, les muscles, la sueur, le sang, les cuisses, les biceps et les colères amoureuses des peaux que le moindre voile de duvet révèle étrangères les unes aux autres.
Le bonheur naît-il des coups donnés ou des coups reçus, et le malheur de ceux qui ne furent point donnés, de ceux qui ne furent point reçus ? Drôle de question à se poser, paupières closes, lorsqu’on est venu demander au soleil de juin, à l’air des glaciers, la plus intime métamorphose et la plus solitaire. Hélas ! un corps exige sept années pour se renouveler. La montagne, elle, change de couleur insensiblement. Mais, à quoi bon les symboles d’un alpinisme primaire et réconfortant puisque je n’atteindrai pas ce soir, au bleu, à ce bleu dit, bien à propos, bleu de ciel.
III
LES DERNIÈRES PRÉSENCES
Sur le plancher une valise entr’ouverte.
Pêle-mêle s’y entassent des livres, des tricots, du linge et des cravates bien inutilement anglaises pour cette solitude choisie. Je me baisse, plonge les mains au milieu de tout ce désordre et me rappelle qu’hier encore on riait de me voir si maladroit.
On ?
Qui au fait ?
Certes ils n’étaient pas en grand nombre ceux qui me donnaient l’impression que la scène n’était pas tout à fait vide où chaque jour s’essayait à de nouvelles tragi-comédies. Maintenant, il s’agit non de s’acharner encore à quelque essai mais d’oublier les syllabes d’un prénom, une bouche.
Or quand j’opte pour l’énergie, même si c’est contre moi, même si je suis seul en cause, afin de ne point trahir ma volonté de force, il me faut d’abord affirmer à voix tonitruante. Résolu à couvrir les accents trop connus et à me refuser à l’étreinte d’une mémoire pour laquelle je n’ai déjà montré que trop de complaisance, je rugis : Assez… Assez… Assez.
Moralité : la femme de chambre de l’étage frappe à ma porte. Ces cris ont dû lui donner un espoir de fait divers. « Monsieur a sonné ? » Je me venge, et comme si l’importune n’était qu’une simple bonne à tout faire je l’appelle Marie : « Non, Marie, je n’ai pas sonné, je n’ai besoin de rien, Marie. Ne vous dérangez pas si je parle un peu fort. Je n’ai ni la fièvre chaude ni le délire. Je récite mes rôles, Marie. Pensez que je suis un acteur. Aimez-vous le théâtre, Marie ? Je vous donnerai des billets, Marie. »
De l’autre côté de la porte, elle grogne de déception. Dame, comment, à moi tout seul, aurais-je pu lui offrir un crime passionnel. Pauvre Marie. Allons, ce sera pour une autre fois.
Délivré de cette sotte j’égrène encore quelques assez, puis en silence (le voilà, Marie, notre cher crime passionnel) je déchire une photo et comme si je pouvais en cachant les débris me dérober au souvenir, sous les brochures, les gilets, j’enfouis des étoiles inégales de carton.
Demain j’ouvrirai la valise pour prendre un roman, un sweater, mais je ne recollerai pas les morceaux du passé, d’hier, de cet hier dont l’ombre s’appellera peut-être demain, mais dont il ne faut pas que la hantise écrase aujourd’hui.
Aujourd’hui, bien vide, bien blanc, bien seul.
Demander secours à des présences extérieures c’est croire au miracle des échanges. Or les créatures assemblées se prennent beaucoup les unes aux autres et ne se donnent rien. Où va donc le fruit des larcins réciproques ? J’aimerais croire à quelque cagnotte de l’esprit, au patrimoine de l’humanité. Et cependant de cette humanité je continue à ne pouvoir prendre notion que si, libre de tout contact étranger, je suis enfin l’homme seul. Et qui donc n’a pas senti que pour être un homme, pour être, il fallait être l’homme seul. Je ne suis que par ce qui m’éloigne des autres et, me rendant incompréhensible aux regards de leur intelligence, les rend aussi incompréhensibles à moi-même.
C’est donc pour encourager les plus sûrs espoirs que je répète : Aujourd’hui bien vide, bien blanc, bien seul.
Il n’y a pas de bruit dans cet hôtel.
Le silence va-t-il valoir à mon cœur de s’entendre battre ?
Ce cœur, auparavant, lorsqu’il a battu (excusez du romantisme), lorsque mon cœur a battu par d’autres, pour d’autres, parmi d’autres, il n’était pas le métronome de soi-même, mais chacun de ses coups ne faisait que désigner un moment du désordre.
Oui, je le redirai, tous mes essais furent prétextes à me dissoudre, à me perdre. Au long des nuits, si je me suis dévoué à certains corps, c’était pour oublier le poids du mien, et si j’ai été curieux des âmes qui passaient, il faut l’avouer, c’est que la mienne était d’elle-même incapable d’exaltantes surprises.
Condamné tout le jour à ignorer la sensation d’être, parce que condamné à ne pas être seul, le soir, lorsque je me trouvais libre enfin, je n’avais pas le temps de m’habituer à moi-même. Pour échapper au malaise initial de ma propre rencontre, j’acceptais encore des présences. Et ainsi, afin que pût mieux s’évaporer la première angoisse du contact avec moi-même, je cherchais quelque autre pour, l’heure du sommeil enfin venue, laisser s’échapper, se transposer, sans moyen choisi, le plus secret, le réel de mon être dont la révélation m’avait été donnée par des états et non par des images ou des sensations.
Nuits sans gestes et sans paroles, nuits qui ne connaissaient point les cauchemars. Un sommeil parallèle empêche la douloureuse surprise des rêves. Or ces rêves, si cruels aient parfois été les bouquets de torture dont ils se plaisaient à m’accabler, mes rêves, ne sont-ils pas justement ce en quoi mon orgueil aime à chercher des raisons. Je ne suis pas Hercule. Et puisque je n’ai pas entrepris les douze travaux, pourquoi accepter de filer aux pieds d’Omphale ? Pourquoi accepter de dormir entre des bras de créature humaine, tentacules de la plus inexorable des poulpes ?
Parce que je me révoltais d’avoir abdiqué, après des heures dans le lit de quelque autre, je haïssais le corps à l’ombre duquel je venais de reposer. Également, je haïssais l’esprit étranger nourri du mien — et qui d’ailleurs mourrait au moins quelques instants, de s’en être nourri — l’esprit que j’avais cru miroir où je ne m’étais pas vu, où je ne m’étais pas noyé.
Je condamnais la dernière présence, me levais, me rhabillais, partais. Mais toujours la bonne résolution était venue trop tard. J’avais commencé par céder.
C’est pour mieux fuir la tentation que j’ai déchiré une photo, que je décide aussi de n’avoir point pitié de la rose, qui achève de se faner dans mon verre à dents.
Hier, elle s’épanouissait à mon manteau.
Une amie l’avait prise au bouquet d’un bol persan.
Cette amie partait avec un de mes amis le même jour, à la même heure, par la même gare mais pas pour le même endroit que moi.
J’aurais pu essayer d’aller avec eux.
Je n’avais pas voulu. Je regardais l’un et l’autre. Mes yeux étaient-il donc si tristes qu’ils me comblaient de promesses : « On t’enverra des cartes postales. » Huit coups à la grande horloge et mes oreilles ne peuvent s’empêcher de penser à un glas. Le glas du départ. Je veux croire en mon sacrifice, et que ceux dont je me sépare volontairement méritent mes regrets.
Il faut en convenir : tous deux sont beaux et grands par le cœur, l’esprit. Cette femme, ce garçon, mes préférés, pourquoi avoir décidé de vous quitter ? Déjà un grand cube de poussière, la gare offre une de ces surfaces à l’inconnu. Nous sommes arrivés une demi-heure avant le départ du train. L’horloge répète ses huit coups. Il est donc huit heures.
Au fait, huit heures de l’après-midi ou huit heures du soir ?
Les villes ignorent le crépuscule. Sur elles la nuit tombe, mais ne descend jamais. Aucune vapeur ne m’a doucement habitué aux ténèbres comme la maladie d’un être cher à la mort.
De grosses lumières bien rondes tremblent. Au-delà des quais des lignes noires finissent trop vite par n’être même plus deux à deux luisantes sur le sol. Toutes les couleurs sont mortes subitement. La tringle de cuivre qui court au long des vitres du wagon a mis à mes doigts une odeur triste. Un coup de sifflet et ces deux présences, elles aussi, auront cessé d’être.
Alors, décidé à ne rien perdre des derniers moments, je rectifie la position. Mon corps coupait la porte en diagonale. Le voici droit. Je redeviens attentif.
L’ami parle.
Si vous voyiez Cérès en voyage, vous ririez bien. Elle emporte toujours un fromage avec elle ! Je répète :
Cérès voyage
avec un fromage.
Est-ce une phrase ou un distique ?
Cérès voyage
avec un fromage.
Y a-t-il quelque drôlerie dans cette phrase, ce distique ? Je ne ris pas, m’étonne de ne pas rire. Je ne suis déjà plus avec les hommes. Je ne suis pas encore seul. Les autres, dont il n’est rien qui ne me laisse indifférent, depuis que j’ai décidé de les fuir, n’ont pas fini de me tenir en esclavage.
N’irai-je donc jamais jusqu’à cette belle liberté bien neuve, mon orgueil ?
Si je pars sans emmener personne, à qui demander le secours de la chair, de la parole ou de l’esprit, c’est que j’ai renoncé aux consolations anecdotiques. Des essais auparavant tentés, j’ai dû, enfin, m’apercevoir que ne pouvait attendre aucune sensation de grandeur ou de vérité. Clown, j’avais tout juste dans mon orgueil la triste récompense de sentir mon cœur se briser. J’en offrais les morceaux à quelques-uns parmi les autres et, entre deux éclats de rire faux, j’avais l’audace de croire à mon malheur. De toute cette comédie, seule peut me laver la solitude.
… Peut me laver la solitude ?
Oui, à condition que s’oublient les anomalies de détail et que ne soit point frustrée l’angoisse, mon fauve aux belles dents.
Ainsi ai-je décidé qu’il en serait pour moi. Hélas ! en dépit de mes résolutions, c’est une surprise peureuse dès que la rose, dans une gare, à huit heures du soir, effleure ma joue. Une rose qui m’effraie. Mon menton se croit-il donc coupable ? Je demande à mes amis : Avez-vous la notion du péché ?
La femme a pitié ! Cher, nos trains ne partent que dans vingt minutes. Allons boire !
Le buffet du P. L. M. à huit heures du soir.
Un escalier modèle escalier de l’Opéra mène les dîneurs à de somptueuses destinées. Nous voudrions bien monter au premier. Mais là il faut manger. Nous sommes condamnés au rez-de-chaussée. Le groom indique le café en bas.
— Qu’allons-nous boire ?
L’amie décide « du champagne ».
Mes mains s’adaptent à la coupe qu’elles portent jusqu’à mes lèvres. A l’ordinaire j’ai horreur du champagne. Celui-ci me semble exceptionnellement délicieux. Est-ce pour mieux avoir pitié de cette femme en noir à la table voisine, une femme seule, sans âge, sans beauté qui boit un thé triste, qu’elle ne console d’aucun sucre, citron, rhum ou lait, un thé ni anglais ni russe et libre de nuages comme le ciel des journées trop crues et dont on ne sait à leur lumière, si elles sont chaudes ou froides.
Une femme seule boit un thé triste.
On emplit ma coupe.
Je bois.
Tout va-t-il redevenir incompréhensible ?
Je m’étonne bien haut ! Du champagne au buffet de la gare de Lyon à la fin de l’après-midi ? La fin de l’après-midi — pardon. Il est huit heures du soir. Huit heures un quart même. Entre ces deux compagnons je me croirais volontiers pendule, une pendule trop sentimentale pour avoir notion de l’heure qu’elle doit marquer. Et pourtant elle n’a d’autre mission. Une pendule inexacte entre deux flambeaux. Et si l’on vendait la pendule ? Se souviendront-ils un peu de moi seulement ? Consciencieux, je regarde de droite à gauche. A l’une et à l’autre, très bas, j’avoue : « Je vous aime. » Et la voix un peu plus forte je supplie : « Il faut, vous, que vous m’aimiez toujours. » Une main de femme, une main d’homme se partagent mes dix doigts. De celle qui reste libre l’amie porte à mes lèvres sa propre coupe. « Bois, darling. »
Tout cela pourrait bien s’appeler bonheur.
Je ne sais point de mots plus doux à prononcer que deux prénoms. Le monde entier peut-être sera sauvé par la grâce de justes syllabes. Pourtant Notre-Dame tout à l’heure, entre les deux peupliers de son quai, s’alourdissait de plis de pierres, tristes comme ceux des robes de veuves à la campagne.
Pourquoi m’a-t-on élevé dans les préceptes d’une religion qui exalte la tristesse et la souffrance ? Mon nez pourtant a l’innocence de n’importe quel museau. Si j’avais été animal j’aurais été fort réussi. Mais homme ? Qu’ai-je fait de toute mon existence avant d’arriver au buffet de cette gare du P. L. M. ?
Ce champagne qui vient de m’attendrir, peut-être pourra-t-il d’autres miracles ?
J’aime la rose de ma boutonnière, mes amis, et s’ils me demandaient encore une fois de les accompagner, je partirais avec eux.
Ils ne m’offrent rien.
Nous sortons du buffet.
Je monte dans mon wagon.
Au revoir.
Le train est parti.
La rose de ma boutonnière est tout ce qui me reste de leur amitié.
La rose de ma boutonnière est devenue, après vingt-quatre heures, une pauvre chose recroquevillée, dans un verre à dents. Aucun pardon. J’effeuille la rose comme j’ai déchiré la photo. Frères des étoiles de carton, les pétales tombent, pluie pauvre, sur les sweaters, les livres.
Des veines battent à mes tempes. L’obstination de ces cloches dans ma tête, faut-il l’appeler un glas ? Un glas comme en sut sonner, voici vingt-quatre heures, l’horloge de la gare de Lyon.
Adieu cet hiver, ce printemps, les ponts que je ne pouvais traverser sans bonheur, lorsque le ciel était si fragile au-dessus des Tuileries que les nuages se faisaient plus légers pour s’y pouvoir encore suspendre ; adieu, boutiques, arbres, becs de gaz et ce sergent de ville, non seulement imperméable mais amoureux de l’eau du ciel, puisqu’en dépit de la neige de janvier, de l’obstination pluvieuse de février, des giboulées de mars, des ondées d’avril, des orages de mai, je le retrouvais toujours à sa place et pas même un peu fondu. Brave petit flic ripoliné, tout un fleuve coulait à vos pieds, vous n’en étiez pas plus fier, mais, définitif, vous donniez de curieuses tentations à cet ami qui rêvait de vous voir faire l’amour avec une petite sœur des pauvres. Daphnis et Chloé de bure et de gros draps, vous volez au-dessus des maisons, des églises, des tours, anges de la ville. Mais, comme les autres anges, ceux de mon enfance qui avaient un corps si doux qu’on le croyait sans os, comme tous ces anges, vous êtes déjà le passé. Le passé des vieilles gens. Il faut laisser cela : il faut être sage.
IV
MÉMOIRE, L’ENNEMIE
Je ne recollerai pas les morceaux du souvenir.
Le ciel craquelé des puzzles ne ressuscite point la féerie.
Ce que je me suis rappelé ne m’a jamais donné l’impression de vie que par de nouveaux regrets suscités. Aussi, de tous les hommes, les plus tristes et les plus malheureux m’apparaissent ceux qui naquirent doués des meilleures mémoires. Ils ne triomphent point de la mort mais, par la plus inexorable fatalité, chaque transsubstantiation qu’ils essaient, au lieu de prolonger leur passé, tue leur présent. Victimes de leur insuffisance, ils vont, condamnés à ne rien voir du spectacle nouveau qu’ils négligent dans un docile espoir de recommencements, dont au reste nul ne leur saurait suffire.
Pour moi, tout ce que j’ai appris, tout ce que j’ai vu, ne travaillera qu’à mon ennui et à mon dégoût, si quelque nouvel état ne me vaut l’oubli des détails antérieurs. Dès lors comment ne point baptiser ennemie une mémoire aux rappels obstinés ?
Et puis rien ne se peut exprimer de neuf ni d’heureux dans un chant déjà chanté. Les lettres, les mots, les phrases bornaient nos avenues, nos aventures. Lorsque je leur ai demandé de définir mon présent, ils l’ont martyrisé, déchiqueté.
Bien plus, je n’avais recours à eux que parce que je doutais de ce présent.
Et certes, lorsqu’il s’agit de parole ou d’écriture, l’affirmation prouve moins une certitude qu’un désir de certitude né de quelque doute au fond.
Ce qui en moi fut indéniable, je n’ai jamais eu la tentation d’en faire part à qui que ce soit. Au contraire l’instable, l’inquiet exigent une proclamation. La pensée en mouvement ne désire rien plus que se figer dans une forme, car, de l’arrêt marqué, naît l’illusion de ce définitif dont la recherche est notre perpétuel tourment. Ainsi l’eau de la mer recueillie dans quelque bol se cristallisera, deviendra sel. Mais ce sel comment le confondre avec l’océan ? S’il est tiré d’une masse livrée au tumulte des forces obscures, il ne nous appartient pas d’oublier que seule cette intervention, qui contraignit au repos son élément originel, lui permit de devenir ce qu’il est. Pour l’océan, je puis — usant d’une métaphore à tel point usée qu’elle possède enfin le mérite de n’être plus dangereuse par quelque pittoresque — le comparer à l’homme : je prétends qu’il ne doit vouer aucune reconnaissance à ces parois qui, faisant prisonnier un peu de lui, permettent à ce peu de se transformer. Ce qui revient à dire qu’un état premier se suffit à soi-même… et ne demande secours ni à la philosophie ni à la littérature. Il se subit et n’a d’autre expression qu’un chant affectif interne et sans syllabes. Ainsi, une page écrite à plume abattue, sans contrôle apparent de ces facultés domestiques, la raison, la conscience auxquelles nous préférons les fauves, sera, malgré tout, l’aboiement argotique et roublard, mais non le cri assez inattendu pour déchirer l’espace. Les mots appris sont les agents d’une police intellectuelle, d’une Rousse dont il ne nous est point possible d’abolir les effets. Effets bons ou mauvais ?
La logique, la réflexion n’existent que faute de mieux.
Parce que certaine richesse qui faisait le lourd bonheur du sang et le poids de ce qui en nous est apte à percevoir et non à dire, parce que certaine richesse fut au long des siècles dilapidée, l’homme, en vengeance, a conçu l’amour des mots et celui des idées. C’est pourquoi, ce me semble, il faut dénoncer quelle faute de mieux fut, ce qui d’ailleurs continue à sembler aux moins indulgents, sujet du plus légitime orgueil. Au reste, par l’effet d’une loi d’aller et retour, sans quoi l’humanité serait trop vite arrivée au bout de son chemin, l’intelligence parvenue à certain point ne semble avoir rien d’autre à faire que son propre procès. Débats sans indulgence. Elle-même se condamne. Et c’est une telle tragédie qui met le plus profond désespoir dans la vie des plus audacieux et des plus francs.
Spontanément spontanés, nous n’aurions aucune raison d’aimer la spontanéité, d’en faire l’éloge. Seul un être à l’instinct moribond enviera la brute. Joie des anémiques, des épuisés qui entendent expliquer les vestiges de leurs appétits par l’instinct vital. A la vérité ce qui importe, ce n’est point une explication, mais le triomphe subi de l’instinct vital lui-même.
Lys mieux vêtu que Salomon dans toute sa gloire, parmi tant de plantes répétées, que monte enfin l’orgueil d’aujourd’hui. Lys mieux vêtu que Salomon dans toute sa gloire, ou bien arum dont les bords ourlés rendent, par leur voluptueuse innocence, plus terrifiante encore la couleur marécageuse d’une tige qui a pris pour elle seule les mauvais désirs de la terre. La fleur est si belle que, grâce à la joie des yeux, les narines commettent un abus de confiance et, bien qu’aucune odeur ne soit venue les griser, pensent que le nom n’est point arum mais arome et qu’il fut justement donné.
Arums et lys, affirmations bien présentes, luisez davantage pour exagérer votre force, votre séduction spontanées et nous faire mépriser définitivement ces petites boules d’un mimosa trop sec : nos souvenirs.
Mémoire, mimosa. Mémoire mimosa. Joli titre pour une valse à jouer lorsque la vie boite et que la fenêtre est ouverte sur un jardin triste. Mimosa. Au plein midi nous avons pensé à notre hiver. Nous avons voulu faire des provisions de soleil. Une plante s’offrait qui fut mise en panier. Aujourd’hui le ciel était lourd et pourtant il faisait froid. Nous avons cherché à rappeler la lumière absente. Nous avons ouvert le panier. Mémoire, mimosa, mémoire, mimosa. Même, la couleur s’est recroquevillée. Il n’y a plus de parfum, mais cette tristesse qui se respire, les jours de janvier, dans les salons de province. Mémoire, vos fleurs, votre mimosa sent le renfermé.
Si je prends une branche, toutes les petites boules tombent, s’écrasent. Mémoires, vos lampions ne sont pas seulement lamentables mais fragiles aussi. Aucun n’éclaire, et la tige qui les assemble n’offre pas l’unité du lys ni celle de l’arum.
Les moments antérieurs ne tiennent pas à la branche. J’ai dit que toutes ces petites boules jaunes qu’on avait prétendues d’or, j’ai dit que toutes les petites boules jaunes étaient tombées à terre. Les voici écrasées. Elles ont laissé de pauvres taches à mes doigts.
Alors pourquoi sans cesse recommencer ? Pourquoi vouloir — et de quel droit — habiller notre mémoire selon la mode hypocrite des autres hommes ? Il ne faut pas réincarner ce que nous avons le mieux aimé.
Si je prétends encore savoir, me rappeler, que restera-t-il, finalement, que restera-t-il devant la glace ? Moi avec la tête lourde du point d’interrogation et sans même, entre ce moi et la glace, un halo doux pour voiler des traits que mon ennui, toujours, retrouve. Le halo doux, c’est quelque histoire, une histoire qui déjà n’est plus vraie et dont je ne puis déjà plus penser qu’elle l’ait jamais été. Mais, après la mémoire, avant l’oubli, c’est la paix et son clair brouillard, un voile à ne pas déchirer. Mes doigts saignent d’avoir compté des vertèbres, mes paumes sont meurtries d’avoir caressé des squelettes. Exactitude des os, des chairs molles, mais qui n’est pas la vérité. Les couleurs sont absentes, seules aptes à parfaire la résurrection. Il faut que la mémoire se taise, entremetteuse des jours de pluie. Elle a vendu, hypothéqué toute chair, l’humaine et celle aussi des fleurs qui furent de nos jardins secrets, tout cela pour une petite rente viagère qui ne peut rien contre l’ennui.
Si j’ai pris la fuite c’est à seule fin de me mettre en ordre avec moi-même. Il faut donc couvrir la voix qui accumule tant de détails trop connus, essaie les plus grossières séductions.
J’imposerai bien silence à la maquerelle. A la cantonade, sans avoir l’air de rien, elle annonce « ces dames au salon » puis, vers moi penchée, susurre à mon oreille : « Les dames sont au salon, nues sous un tulle léger, si léger. » La tête qu’elle fait, lorsque je déclare : « Ce soir je veux le voile et non la chair. » Elle ricane, comme si j’étais ivre, hausse les épaules : « Pauvre fou ! », essaie un geste qui me donne chaud puis, enfin, me laisse en paix.
Précisions, statistiques : autant d’inutiles obscénités.
Les souvenirs me condamnent au remords. Et tout de même la parade continue. C’est que l’odeur mauvaise des réminiscences attire les mouches. Je vous jure que ça ne sent pourtant pas la chair fraîche.
Et voilà qu’il ne s’agit plus seulement d’apporter une livre bien saignante, mais les curieux insistent. A qui l’a-t-on prise cette chair humaine ? Et il va falloir répondre.
Alors intervient une volonté de mensonge. Ceux qui aiment les mots distingués l’appellent pudeur. D’autres — les plus habiles — disent qu’il est temps de passer aux choses de l’art, et pour se donner du cœur, sur l’air des lampions, ils se chantent à eux-mêmes : transpositions, transpositions, transpositions.
— Et hardi petits ! Nous aussi nous savons fabriquer de la fausse monnaie, des faux visages, des faux noms. Nous aussi nous allons écrire des romans, des confessions et servir une belle tranche de vie. Au travail.
Demis aveux, les pires mensonges. Doit-on accuser le défaut d’invention ou la joie de se brûloter au feu qui fut celui de la plus belle jeunesse ?
Après avoir erré par les rues, si je n’ai pu y découvrir quelque raison de m’attarder ou de prolonger ma promenade, rentré chez moi, lorsque j’ouvre un livre au hasard, plus encore que de la pluie, des badauds ou des importuns croisés tout à l’heure chemin faisant, je m’irrite de cette imprimerie. Les hommes n’ont de souvenirs ou d’aveux qu’à fin de cacher ce qu’ils craignent de découvrir de leur vrai visage, de leur présent.
Étranges perruquières que vos mémoires, vous tous qui avez écrit, peint, ou sculpté. Vous vous êtes maquillés et, avec des grimaces sous du fard, avez tenté de donner les minutes touchantes des visages humains. Souvenirs et intimes désirs jamais assouvis et même non avoués, vous avez voulu tout concilier par le jeu de quelque logique.
L’art ?
Laissez-moi rire.
Je pense à ces bals où le travesti est prétexte à corriger la nature. Ceux qui n’ont pas trouvé leur vérité tentent une autre existence. Toutes les vies manquées s’invertissent, pour un soir. Mais l’exhibitionnisme ne donne point d’ailleurs l’impression de quelque franchise ou de quelque réalité. Les femmes apparaissent sans hanche ni poitrine. Les hommes ont des croupes et des tétons. Or voici qu’une virilité soudain s’érecte et soulève en son beau milieu la robe d’une courtisane grecque. Hommes, femmes ? On ne sait plus.
Il y a des maisons où ces fêtes se produisent plus de deux fois par an. De nocturnes garçons y règnent en tuniques, tutus et paniers qui étaient encore quelques années auparavant des petits bougres bien campés sur des pieds aux grosses chaussures. Jeunes maçons que l’innocence du plâtre désigna au désir d’un étranger, avant le règne des robustes anglo-saxons, vous aimiez pourtant les petites gonzesses bien balancées. Mais il y eut un coup d’œil, un mot, une promesse. Et puis il est si facile de se laisser caresser par n’importe quelle main, les yeux fermés. Alors on finit par trouver, sans s’apercevoir de rien, goût à la chose.
Certaine résolution prise, la vie, se dit-on, va, désormais, devenir bien facile. Et vite, de choisir dans tout ce qui a été vu, entendu, senti, deviné les éléments d’un rôle et d’imposer silence à tout ce qui rendrait précaire l’attitude.
Vie du corps, ou vie de l’esprit, ceux qui voulaient être, à tout prix, des satisfaits, se sont spécialisés. Ils sont d’une assez lourde paresse pour croire à la perfection dans la jouissance ou la réussite, et ne comprendront jamais qu’une telle perfection, si elle était humainement possible, ne légitimerait rien.
Mémoire l’ennemie, mémoire la bâtarde, tu as beau user de tous les trucs, t’opposer à la surprise, tes disciplines n’ont jamais empêché l’homme de se sentir finalement lésé, ni de souhaiter, même lorsqu’il faisait semblant d’être soumis, quelque révolution dans sa chair, son cœur, son intelligence, sa cité.
Les lois auxquelles nous nous condamnons par souvenir ne nous ont jamais rien apporté qui pût sembler juste en soi, et certains, de la créature d’amour à l’homme d’esprit, ont eu beau se fabriquer des codes, si subtiles soient les ressources de l’art du toucher ou de la conservation, jamais de toute leur science nous ne tirerons aucune joie. Les plus habiles caresses et les mots bien placés ne valent pas une main grossière, mais émue, ou trois syllabes qui s’envolent d’une phrase.
Or celui dont la mémoire ne peut se taire, même et surtout s’il entre avec elle en lutte pour ne plus permettre aucune contradiction à sa chair, son esprit, perdra jusqu’au dernier pouce de son innocence.
Enfant des faubourgs, gêné par le souvenir de la soupe sous la suspension de zinc et de porcelaine, couleur céladon, incapable de supporter l’image de la Nini d’autrefois, parce qu’il a trouvé beau le torse de ce jeune homme auquel il s’est vendu pour « rigoler », pour « voir », un matin il a brisé le mètre plié en quatre qui battait contre la jambe dans la poche du pantalon de gros velours. Un pot de crème adoucit le visage. Le soir, bal musette. Les étrangers aiment ces endroits comme Notre-Dame. Ils y vont avec la même conscience, mais comme on n’y vend pas des médailles, comme on n’y brûle pas de cierges, après plusieurs fines on achète un petit poisse. Le voyou apprend vite à choisir les plus jolies cravates. Il en a toute une collection. Il danse bien, il chante. Lui aussi il va faire de l’art. La tuberculose, la coco ont déjà creusé son visage mais pas encore affiné ses mains. Il a un camarade qu’il aime bien et contre qui il voudrait dormir tout nu, et sans rien faire, comme un bébé.
Mais voilà, il y a le travail. Comment oublierait-il le rôle qu’il s’est choisi ?
Ils sont plusieurs gigolos qui s’efforcent à bien réciter, à bien chanter dans ce bar où des noctambules vont pour se divertir, s’encanailler.
L’un à cause de sa ressemblance avec certaine grande comédienne, dans une robe qui laisse, à chaque mouvement, voir une ligne de peau anémique entre le corsage et le vertugadin, incarne Célimène. Il y a deux ans, il était ouvrier plombier. Le voici coquette. Ses bras sont blancs, les aisselles épilées. Le malheur vint de ce qu’il n’avait pas de santé. Et puis quoi ! ça n’est pas drôle de passer sa vie à souder des radiateurs. Il alla réparer le chauffage d’un homme de théâtre qui avait de mauvaises mœurs… Et tout fut dit.
Dame aux camélias des faubourgs, il crache le sang. A l’automne il mourra. Il sait déjà que ce sera par un après-midi tout jaune, tout rouge. Dehors, on attendra le dernier orage. Il aura essayé, pour lui seul, cette fois, de maquiller encore son visage. La fièvre fera fondre toute sa crème. Il aura horreur de son corps, des lambeaux d’âme et de poumons qui lui font mal dans la poitrine. Il pensera aux petites filles de la rue qu’il aimait quand il avait quinze ans. Une bouffée plus chaude ouvrira grande la fenêtre. Une feuille tombera au pied de son lit. Et il ne comprendra plus rien aux objets, aux photographies. Alors il se raidira. Baudruches méchantes, des corps qu’il lui fallut subir voltigeront par toute sa chambre. Il se cachera sous ses draps, se sentira poursuivi, voudra fuir, se lèvera. Ses pieds glisseront sur le carreau. La concierge le lendemain le retrouvera mort. Elle dira qu’il était déjà aussi froid que le carrelage.
Les garçons qui travaillaient dans la même maison que lui couvriront de fleurs blanches son corbillard. Ils seront tous à son enterrement.
Et que fera Célimène l’an prochain ?
Ils se disputeront les pauvres nippes, le vertugadin, les vers de Molière, ces jeunes voyous qui savaient autrefois de bonnes injures bien saines sur les fortifs. Depuis, ils ont appris à piailler comme des filles et à chanter le répertoire de Raquel Meller.
Ce jeune saint Sébastien de la zone, habillé en rat d’hôtel, désigne son entrejambe !
Voici la fleur de volupté…
Quand il est ivre, il montre sous des bracelets de cuivre doré, deux cicatrices aux poignets. Il a essayé de s’ouvrir les veines. Petit Pétrone anachronique de beuglant, il n’a pas su mourir, mais depuis cet essai manqué, des bouquets, les plus mauves, les plus tristes, sous ses yeux, se fanent.
Qu’il reprenne son refrain : Voici la fleur de volupté, et je songe à ces longues fleurs pourpres dont se couronna Ophélie et que, nous dit Shakespeare, les bergers appellent d’un nom licencieux, et les jeunes filles réservées, doigts d’homme mort.
Un jour sans doute, le Pétrone raté deviendra l’Ophélie réussie du canal Saint-Martin.
Un nègre a un pauvre sourire dans un coin. Ses jambes nues sortent d’énormes chaussures. Il porte une vieille jaquette de laine grise. On lui fait comprendre que c’est son tour. Il quitte sa veste, ses godasses. Il est nu. Sa peau a la couleur des perles noires. Un petit caleçon blanc de l’une à l’autre cuisse ploie sous le fardeau d’un sexe africain. Et il danse. Et en dansant il embrasse sa poitrine, caresse ses épaules de ses grosses joues. La musique s’arrête. Il a envie de pleurer. Le caleçon lui fait honte. Son nom aussi. Une Américaine lui a demandé comment il s’appelait et il a répondu : Moi belle Lola !
Voyous blancs, obscène petit nègre, l’audace de vos gestes, leur exhibitionnisme de commande ne signifient ni la franchise ni la vérité.
Vous ne donnez point une expression d’humanité sincère. Mais rassurez-vous, ailleurs ce n’est pas mieux.
Vous êtes des artistes comme d’autres. Or votre art ne vise qu’un coin de la pauvreté des hommes. Et je veux croire à leur richesse diffuse.
Mais, si je m’adresse aux livres plutôt qu’aux établissements de nuit, je ne vois encore que fausses révélations. Tout, ici comme là, se trouve transposé. On truque.
Que Proust par exemple ait fait d’Albert une Albertine, voilà qui m’engage à douter de l’œuvre entière et à nier certaines découvertes qui m’y furent présentées chemin faisant. Bien que l’auteur m’ait paru assez peu soucieux des bienséances et libre d’entraves conventionnelles, il m’est difficile de le croire préoccupé de la seule étude entreprise. Il s’est souvenu des règles de la civilité puérile et honnête et, par la faute de sa mémoire policée, la transposition combinée enlève à son œuvre le plus fort de l’action qu’elle eût dû avoir.
Au reste il faut bien dire à la louange de l’auteur que son subterfuge ne saurait guère nous abuser, mais si nous devinons la vérité ou tout au moins une partie, si nous sommes en mesure d’affirmer qu’Albertine était un garçon, l’identité des autres sexes, de ce fait, ne nous apparaît plus certaine. Cette tricherie tue notre confiance.
Proust, dira-t-on pour sa défense, ne fut pas le seul à user de telles précautions oratoires. Et certes, je puis vous citer l’exemple de ce jeune homme bien élevé qui, désireux de rendre hommage aux compagnons de ses nuits, essaya d’écrire un livre, et parce qu’il ne pouvait s’empêcher d’y chanter tout au long un hymne de reconnaissance au mâle, prêta ses propres aventures à une femme, qu’il fit marquise, fort belle et de cuisse folle.
Un troisième a une absence bien réjouissante.
Il feint de parler à une jolie fille, et tout à coup victime de la précision d’un tendre souvenir et, sans même, à la correction des épreuves, s’apercevoir de l’involontaire aveu, écrit enlève tes chaussettes, au lieu de enlève tes bas.
Le même, quand il mange une pêche, se soucie-t-il de savoir si le fruit est mâle ou femelle ? Je crois que, dans un lit, il ne doit guère plus penser au genre du sexe dont il s’enivre. Mais le travail d’amour achevé, lorsqu’il sera question de souvenir, s’il donne de fausses preuves, de faux noms, de faux détails sur une poitrine ou ce qui se trouve à l’ordinaire entre les jambes, il se délectera de sa propre hypocrisie et baptisera perversité le petit mensonge bien empapilloté.
Ainsi voulant revivre ses aventures plutôt que d’en tenter de nouvelles, il essaie un monde auquel il ne sera pas même tangent et dont il n’aura ni chaud ni froid.
Cet homme qui a une bonne mémoire s’étonne de s’ennuyer et aussi d’avoir honte. Qu’on lui pardonne pour tant d’ingénuité.
V
SEULE, UNE LONGUE OBSCÈNE MEMBRANE…
Pour une fois, si je voulais bien oublier des noms, des voix, de très loin peut-être, sur ma solitude viendraient se projeter, ce soir, des ombres mauves, non, pas même mauves, mais gris de lin, des ombres mêlées dans un seul bonheur et marquant le sol d’une confidence légère.
Alors qu’importe si dans la ville antérieure vinrent des hommes, des femmes aux mauvaises intentions. Un temps, ce fut la tourmente, qui, majeure, déracinait tout et que je n’osais nommer, car seul le mot haine eût convenu. Poignets tordus, grands yeux qui m’imploriez et mes dents réjouies de mordre, une canne levée certain soir sur un dos qui avait froid et des flammes d’un même feu qui ne s’éteignait point, vacillant de l’un à l’autre des charbons rougis, sanglante nourriture. Puis il y eut surtout le petit matin dont se givra l’incendie nocturne.
Toute la nuit, femme aux yeux couleur de fleuve, toute la nuit on avait dansé chez vous et vous aviez été plus pâle, plus bleue dans la pourpre d’un rêve. Or voici qu’il était parti, celui qui avait régné sur la fête car il ne savait marcher sans danser, non plus que parler sans chanter. Il s’en était allé loin de vous, loin de moi, parmi les autres, sans rien savoir, ni vouloir d’eux, comme un enfant, comme un fauve. Dehors, c’était une nuit couleur d’iris noir et semblable aux tentations qui faisaient son visage triangulaire, son regard liquide et ses lèvres plus habiles à frémir que des ailes.
L’heure était venue pourtant des pensées libérées. Trop las pour mentir encore, avant de chavirer à nouveau dans la vie qui recommence en bas sur le trottoir et au milieu des rues, les créatures parviennent à ce point du temps où il est possible de se comprendre.
Se comprendre, se prendre et non avec des mots ou des doigts, mais par la grâce de ces antennes invisibles qui font des cœurs, à l’aube, les plus étranges libellules.
Et vous, femme, parce que, disiez-vous, l’heure avait sonné des pensées libérées, vous ne cachiez plus rien de votre angoisse et puis, tout à coup, grâce aux lumières, aux boissons, prétendiez qu’il ne fallait plus avoir peur, que vous n’aviez plus peur. A vous seule vous essayiez de refaire le monde et, au milieu d’une fusion que les autres ne percevaient pas et dont vous apaisiez les éléments, vous alliez, semblable en votre impassibilité, à Dieu le septième jour. Hélas ! au petit matin, il ne restait que des verres à moitié vidés, nos frissons et des courants d’air. Vous redevenez la créature frileuse d’un monde dont tout à l’heure vous ordonniez la féerie. Vous me tendez la main, me donnez à sentir comme elle est froide et soupirez : Il est parti.
Oui, la fête finie, nous sommes seuls, seul à seul. Vous ricanez, car vous avez vu nos deux noms, deux murs parallèles et très proches, mais qui montent de chaque côté de l’impasse sans se toucher. Vous ricanez. Un jour commence qui ne connaîtra ni le repos ni le pardon. Dehors, il y a de longues raies roses dans le ciel. Qui donc a griffé l’aube ? Vous grelottez, et affirmez en même temps : « Je n’ai pas froid », puis m’interrogez : Oui, mais lui, où est-il ?
Parti l’enfant qui sait danser et plaire et morte la féerie dont il nous tenta. Les taches du ciel ne sont point celles de l’amour. Le jour n’a rien repeint. Notre vie sera couleur de courbature, de froid. Nous nous serrons l’un contre l’autre et lâches à ne pouvoir lutter. Un café de chauffeurs nous recueille, et vous dites : « Il est parti, mais, pourquoi serait-il demeuré ? Moi aussi je partirai et toi de même. Je serai seule, tu seras seul, il sera seul. »
Je lui serre les poignets car je ne veux pas qu’elle continue la plus triste des litanies, cette conjugaison du malheur des hommes. Elle ne sent pas l’étau de mes mains. Elle dit encore : « Nous sommes seuls, nous serons toujours seuls. Quelle monstrueuse et obscène membrane pourrait nous lier les uns aux autres, tu entends, nous lier à jamais ? La membrane de l’amitié, la membrane de l’amour ? Nous serions alors semblables à ces jumeaux qui naissent collés et que l’inévitable opération libère non pour la vie, mais pour la mort. Et ces jumeaux, qui oserait les condamner au réciproque esclavage de toutes les minutes ? Il nous faut être seuls : seuls, toujours seuls. »
Une monstrueuse et obscène membrane ? Mais souvenez-vous, cette monstrueuse et obscène membrane nous l’appelions un doux lien lorsque, là-bas, très loin, du fond de notre ignorance et de nos quinze ans, nous rêvions d’amour, d’amitié. Déjà nous connaissions la solitude, mais cette solitude, nous cherchions des mots pour l’embellir, l’excuser et surtout la circonscrire.
Sa tristesse vague, nous voulions la croire mortelle. Doucement nous pensions à notre fin, à un matelas odorant de fleurs à peine fanées sur notre tombe, au lendemain de notre enterrement. Or nous ne sommes pas morts.
Nous ne sommes pas morts et après les jours et les nuits de poursuite, de fièvre, il nous faut encore inventer des tortures pour croire que nous vivons, aimons, haïssons et, malgré la souffrance qui nous mesure, nous n’arrivons pas même à devenir un peu plus sûrs de notre existence puisque, du mal que nous nous faisons, nous ne nous suffisons pas, puisque, triomphant de quelques dégoûts épisodiques, nous essayons d’autres expériences, frappons à toutes les portes, buvons à tous les verres, et, au petit matin, nous rejoignons sans le goût de ces utiles mensonges qui pourtant retrouvent leur couleur avec le soleil.
Hélas ! femme, dans une salle embuée de sommeil, à l’aube d’un printemps dont nous ne savions que faire, nous n’avons pas eu le bonheur de dormir, les coudes sur la table grasse. Nous n’avons pas eu le bonheur de dormir ni le courage de récompenser nos âmes. Ni l’odeur du café, ni celle du lait ou de la sueur humaine, ni le bourdonnement du percolateur n’assourdissaient notre angoisse.
L’œil clair, l’oreille exacte, nous avons rêvé, nous avons souhaité d’être enterrés vifs. Les maçons aux âmes simples ne comprirent pas autour de nous. Ils mangeaient de grosses soupes, buvaient un coup de blanc, et puis partaient pour des échafaudages où le soleil les visitait dans la joie et les chansons.
Mais nous ?
Je me tais, et vous, ma compagne, étrangère, la moins étrangère parmi les créatures rencontrées, après l’insomnie des choses en vain tentées, vos dernières forces arquées pour une minute confiante, vous pouvez tout juste proclamer votre solitude et la mienne, et, parce que vous ne savez renoncer à l’espoir d’une consolation possible, la gorge rauque d’alcool et de malheur, douloureuse d’une boisson qui brûle sans réchauffer, le front las de chercher encore des raisons, tout de même essayez de vouloir persuader que tout est bien ainsi.
Obstinément vous répétiez : Seule une longue et obscène membrane… Mais vous saviez bien que votre peur de la nuit, du sommeil disparaîtrait si par hasard quelque longue et obscène membrane vous liait pour l’existence entière à quelque autre.
Aussi, les après-midi, recommencions-nous, chacun de notre côté, une course aux sécurités.
Il fallait bien essayer de tout pour juger des possibilités, voir si les autres croyaient en moi, acceptaient l’idée de mon existence…
Dans la rue, je souriais à ce qui passait. Et qu’on m’écoute, ce n’était point simple volonté de racolage mais cette soif de rencontre qui n’a rien à voir avec le désir par trop localisé.
Regards qui deveniez plus brillants, lorsque le jour baissait, des yeux dans le brouillard, des yeux dans des visages anonymes dont peu m’importaient les fronts, les nez, les bouches, quelque usage que j’en dusse faire, des yeux m’obligeraient à sortir de moi-même.
J’ai rencontré ce double aimant et, de tout l’univers, rien n’est demeuré vrai que deux points où brillaient le ciel et tout le phosphore de l’angoisse. De ces deux points sont nés des paroles, un corps, une âme. Mon cœur s’est arrêté de battre. J’ai voulu parler, j’ai bégayé. Le trottoir s’était ouvert pour que jaillît une fleur humaine. Plus uni que l’eau innocente, allait-il me lancer un poison de vérité ?
J’attendais le miracle.
Le dieu des rencontres une fois encore m’avait trompé.
VI
PROMENADE
Promeneurs sollicités, promeneurs qui ne me répondiez pas ou choisissiez, pour répondre, ce mot, ce clin d’œil dont précisément je n’eusse pas voulu, vous ne m’offriez point ma certitude. Il est vrai que dans mon orgueil solitaire je n’avais eu cure de la vôtre.
Chacun pour soi, fallait-il se répéter encore, chacun pour soi, et c’était cette sorte d’onanisme dont nous avions cru qu’il était le signe un peu honteux de l’enfance mais qui continuait, quoique la première jeunesse déjà fût passée, à ne chercher que prétextes dans d’autres corps, d’autres pensées. D’où certaines farces dérisoires et macabres à la fois. J’étais bien contraint d’accuser un peu les autres corps, les autres pensées, mais parce que je jouais à cache-cache avec moi-même en toute occasion, comment aurais-je eu l’audace d’exiger de mes partenaires qu’ils renonçassent aux masques, aux fards.
Alors je continuais mes essais, un peu moins sûr, il est vrai, chaque jour, car, à vouloir préciser, j’avais dû finir par comprendre que jamais je ne parviendrais à quelque point comparable dans l’espace au présent dans le temps. L’un de mes pieds s’appelle passé, l’autre futur. Il y a toujours un escalier à monter.
Je frappe à la porte qu’il faut et me voilà bien sage sur un pouf de peluche rouge. Une voix grêle et sans timbre essaie de me tenter.
— L’amour, tu vois, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour passer le temps.
Accroupie dans un coin de sa loge, cette petite femme qui sert de danseuse à l’homme le mieux fait du monde additionne des vérités premières et s’applique à préciser d’un bâton de rouge les contours de son nombril.
Elle répète : Oui, l’amour, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour passer le temps.
— Si tu veux, chérie.
— Alors ne bâille plus.
— Je m’ennuie.
— Donc tu ne m’aimes pas.
— Mais si, chérie.
— C’est bien vrai ?
Je cherche — quelle conscience — les raisons qui pourraient bien valoir à cette bonne femme d’être aimée ou, tout au moins, à leur défaut, celles qu’il suffirait d’énoncer pour qu’elle se crût aimée. A haute voix j’affirme : « Lorsque tu danses, tes pieds tournent si vite que je les prends pour des petits cercles. » Mais dès cette première tentative d’altruisme, j’oublie la danseuse et, pour moi seul, quoique à haute voix, déclare : oui des petits cercles. Géométrie éclatante et lilliputienne. Des pieds qui tournent, des pieds de satin blanc et c’est tout le mystère des nacres. Je ne suis pas le fils d’un mandarin, hélas ! Des perles ne boutonnèrent point les devants de mes chemises. Tes pieds, danseuse, parce qu’ils sont deux points de corozo blanc, me rappellent mon enfance, l’attente, la toile des blouses sur un corps qui commence à se douter et déjà prend difficilement patience.
— Imbécile.
Et la danseuse de s’empêtrer dans ses rubans et un imparfait du subjonctif. L’imparfait du subjonctif est encore plus rebelle que les rubans et ne se laisse pas apprivoiser.
La partenaire de l’homme le mieux fait du monde rage. Bien entendu je souris. Conclusion : il paraît que je ne dis que des bêtises. Pas même. En vérité je n’ai jamais su ce que je disais. Encore moins d’intelligence que de savoir vivre. Et trois fois de suite on me répète que je suis un gosse.
— Et toi, chérie, une petite vierge.
— Insolent, tu peux te moquer. D’abord je ne suis pas une prostituée, moi. Monsieur se moque « Tu es une petite vierge » eh bien ! sache mon cher, sache pour ta gouverne, que pas une femme ne l’est ici autant que moi. Frisoline par exemple, Frisoline qui a seize ans…
— Si Frisoline m’intéressait, je ne serais pas ici.
— Mufle.
— Bavarde.
— Sale caractère.
— Bonne femme, tu es trop drôle. Et dire qu’on ne peut jouer avec tes seins, ton petit ventre sans que tu fasses des discours.
— Tu ne m’aimes pas.
— Mais si, puisque je voudrais pour m’asseoir un fauteuil de ta peau, de la peau de ton petit ventre. » Et de surprendre le corps de la bonne femme, une jambe dans chaque main, comme s’il s’agissait des bras d’un nouveau-né.