La Fête
| DU MÊME AUTEUR | |
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| Celles qu'on aime, 10e édition | 1 vol. |
| Bébé Million, 10e édition | 1 vol. |
| La Belle, 8e édition | 1 vol. |
| Cas passionnels, 12e édition | 1 vol. |
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| Après, avec une préface par René Maizeroy, 10e édition | 1 vol. |
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous lespays y compris la Suède et la Norvège. | |
S'adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, rue deRichelieu, 28 bis, Paris. | |
La Fête
PAR
RENÉ MAIZEROY
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 bis, rue de richelieu, 28 bis
—
1893
Tous droits réservés.
Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse.
A CATULLE MENDÈS
Au Maître Féministe Et A L'Ami
R. M.
Paris, 30 mai 1893.
| [TABLE] |
MARIAGE ROUGE
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Ils étaient comme d'une autre race, si dissemblables, si peu créés, on l'aurait dit, pour quelque heurt passionnel, fatal, où le cœur se donne tout entier, s'offre éperdûment aux sacrifices d'amour, que nul ne se serait jamais imaginé qu'ils auraient même la vague et passagère tentation d'un flirt...
La comtesse Sacha Borodine, exsangue, émaciée, comme pétrie de neige, avait ce charme des condamnées à mourir qui ont déjà dans la langueur maladive de leurs poses, dans la suprême dolence de leur voix, dans leur regard visionnaire, dans leur teint lilial comme quelque chose de surnaturel, de chimérique. En sa face lunaire, étrange, les yeux seuls luisaient, agrandis, cerclés d'un halo mauve, dardant sous de longs cils bouclés une flamme bleuâtre d'alcool, les yeux et la bouche voluptueuse, d'un arc adorable, qu'avivaient des retouches de carmin lourdes, exagérées, comme faites par des doigts de barbare. Et le corps sans cesse flottant dans de longues robes souples et fines paraissait presque impalpable, s'amincissait en fuseau de vierge, faisait songer aux beaux anges fabuleux qui mettent sur l'outremer et l'or des vieux vitraux l'éploiement de leurs ailes de cygne, le mystère d'un sexe inconnu. Le petit prince de Lübeck, disait d'elle: «Quand je valse avec Sacha, j'ai toujours peur de la perdre en route!»
Elle mangeait à peine, se soutenait avec des jus de viande à demi crue, des friandises pimentées, des fruits exotiques d'une saveur bizarre, et buvait comme un homme du Champagne brut et de l'eau-de-vie à pleins verres. Et, bien que la comtesse eut, comme la plupart des Slaves, le don de plaire, on ne se liait avec elle qu'à demi, comme avec l'arrière-pensée de la mort prochaine, la crainte égoïste d'avoir à la regretter, à la pleurer...
Monsieur de Graveuse, au contraire, réalisait au physique le type parfait de ce que l'on appelle en Angleterre un «athletic gentleman». Il avait des épaules de portefaix que n'épeurent pas les plus lourds fardeaux, la taille d'un cent-gardes et eût assommé un bœuf d'un coup de poing. Et, il atténuait cette apparence de mâle violent et rude par une de ces têtes qui attirent les femmes comme un miroir à alouettes, par des prunelles d'une nuance changeante, tantôt verte, tantôt bleue, qui se troublaient de désir, se décomposaient, avaient quelque chose d'égaré, de farouche, quand les frôlait, les attaquait, les défiait, les interrogeait un regard de coquette, de vicieuse ou de désœuvrée et aussi par des mains d'une surprenante délicatesse, effilées, expertes, douces, comme faites pour peigner des cheveux d'infante, pour dompter les querelleuses pudeurs de celles qui résistent jusqu'au bout et déshabiller une maîtresse sans qu'elle puisse se rebeller contre quelque maladresse. Insoucieusement, avec cette foi aveugle qu'ont certains hommes dans leur chance, il mangeait les restes d'une fortune qui avait été belle, décidé, le jour où il serait tout à fait à la côte à imiter les nombreux camarades partis en chasse de l'autre côté de l'eau, à se transformer en cowboy ou en chercheur de placers...
...Et en une convoitise de donner à l'amour, rien qu'à l'amour, le peu qui lui restait à vivre, de dépenser ses dernières forces, ses dernières parcelles d'existence dans les délices paradisiaques, dans les griseries du Baiser, de s'en aller vers l'éternel inconnu, vers le Néant où tout se désagrège, se fond comme en un noir creuset, de courir à la mort sans y songer, la joie dans le cœur et dans la chair, Sacha Borodine mit tout en œuvre pour que monsieur de Graveuse ne se détournât pas d'elle, consentît à l'épouser... Elle était veuve, aussi millionnaire qu'une de ces blondes miss qui viennent troquer leurs sacs de dollars laborieusement gagnés par le bon oncle Sam contre quelque beau vieux nom authentique. Sa malheureuse vie tenait à un fil de soie, n'intéressait même plus les médecins. Une aventure galante plutôt qu'un mariage et qui avait pour un fêtard comme Graveuse il ne savait quelle originalité macabre, quelle saveur énigmatique et âpre qui l'aguichait, l'inquiétait, lui fouettait les sens!
Il céda à ce caprice de malade et ils se marièrent. Tout autre homme que ce colosse robuste, inaltérable, eût été démoli au bout de quelques semaines par les assauts furieux, exaspérés que lui livrait cette folle d'amour, eût succombé en ces insatiables étreintes où l'on aurait cru qu'elle mettait autant de haine, de cruauté que de tendresse. Elle s'émiettait, se tuait, se consumait sans qu'il en parût las, un seul instant, sans qu'il implorât quelque trêve, sans qu'il essayât de se dérober. Il la bravait. Il lui arrachait des sanglots de bête, des clameurs d'extase, des prières reconnaissantes, infiniment tendres comme les oraisons délirantes de quelque sainte Thérèse possédée de Dieu. Et ce crépuscule d'amoureuse, cette lente fin en des flots de baisers avait la gloire magique, hallucinante, triste de ces couchers de soleil où il semble qu'un mystère d'hymen monte de la mer comme d'un lit jonché de fleurs qui attend l'époux, que la pourpre du ciel est faite du sang des innombrables cœurs, des pantelantes chairs blessées et meurtries par l'amour.
Au bout de quatre mois madame de Graveuse, épuisée, finie, n'ayant même plus la force de vaguer d'une fenêtre à l'autre au bras de son mari, la poitrine déchirée par d'affreuses quintes de toux, sentit qu'elle était perdue, qu'elle ne se guérirait jamais, qu'on la leurrait en vain d'espoir. Elle avait déjà en la blancheur des oreillers, le masque d'une morte, n'osait plus se regarder dans un miroir, demeurait, durant des heures, immobile, silencieuse, dans le demi-jour tiède de sa chambre, les yeux perdus dans le vide et par instants noyés de grosses larmes. Et une idée fixe s'était plantée comme un clou dans son cerveau encore lucide, s'y cristallisait de jour en jour, la hantait, décuplait les torturantes souffrances de sa longue agonie, l'unique pensée que lui, le mâle adoré et fort, l'homme aux douces caresses, aux regards ensorceleurs, aux douces mains savantes, ne la**** suivait pas hors de la vie, dans ce noir, dans ces ténèbres inconnus qui la guettaient. Il l'oublierait tôt ou tard. Plein de santé, vigoureux, jeune, il ne renoncerait pas à l'amour, aux tendresses qui sont le régal, le but, la consolation de l'existence. Il se donnerait à d'autres femmes comme il s'était donné à elle. Hélas, hélas! il leur murmurerait aux lèvres des paroles de folie et de joie, des promesses, de ces aveux qui font chaud au cœur comme si l'on buvait tout à coup à longs traits quelque philtre puissant!
Et une nuit enfin, comme monsieur de Graveuse, fatigué d'avoir veillé, sommeillait lourdement au fond d'un fauteuil, Sacha, réunissant en un suprême effort ce qui lui restait de vie, les nerfs tendus, peu à peu, avec des lenteurs glissantes, des rampements de bête blessée, s'arrêtant pour reprendre haleine, pour écouter la respiration forte et rythmique de celui qui dormait là à côté d'elle avec tant de sérénité, se traîna jusqu'à un meuble en bois des Iles et dont le tiroir était à demi tiré. Elle y prit, avec des précautions de voleur, un petit revolver, le palpa pour être bien sûre qu'il était chargé, puis continua sa route, pareille, sur le tapis, dans les vacillantes clartés de la veilleuse, à une longue larve blanche. Et quand elle fut aux pieds de monsieur de Graveuse, d'un geste cruel et sûr d'exécuteur, Sacha Borodine étendit le bras, visa à bout portant au cœur celui qu'elle avait condamné à mort et pressa la détente. Il ne poussa pas un cri, battit l'air de ses deux mains, ouvrit horriblement les yeux et s'écroula en travers du fauteuil comme une poupée qui glisse. Et l'ayant tué en beauté, comme il est dit dans Ibsen, très heureuse, voyant des lueurs de ciel dans les ténèbres futures, la comtesse Sacha mit ses lèvres sur la bouche de l'Adoré et attendit son tour...
LE DERNIER PAS
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Pour rien au monde, peut-être par l'appréhension instinctive qu'il avait des aventures qui tournent mal, s'ébruitent fatalement, amènent d'odieuses disputes intimes, des crises d'où l'on sort amoindri, énervé, exaspéré contre le destin et avec comme des lourdeurs de boulets aux pieds, par un besoin d'existence calme, moutonnière, d'habitudes dont aucune secousse n'interrompt l'engourdissante monotonie, peut-être par un reste d'amour, de l'amour qui, en les primes années de leur liaison l'avait si tout entier asservi, à la beauté hautaine, dominatrice, au charme poignant de cette femme, monsieur de Saint-Juéry n'eût trompé sa vieille maîtresse.
Il se gardait presque craintivement des tentations, lui était fidèle, soumis comme un caniche. Il l'entourait de galantes prévenances, semblait ne pas s'apercevoir que ses lignes, autrefois harmonieuses, souples, s'empâtaient, que des rides marquaient d'un treillis inégal ce visage qui avait fait penser aux pétales des roses, que l'aurore ne se levait plus en ces yeux ternis. Il l'admirait quand même, comme aveuglément, lui prêtait des grâces chimériques, quelque chose d'automnal, la majestueuse et sereine douceur des crépuscules d'octobre, des dernières fleurs qui s'entr'ouvrent au-dessus des allées jonchées de feuilles mortes.
Mais bien que leur liaison durât depuis des années et des années, qu'ils fussent aussi étroitement rivés l'un à l'autre que s'ils eussent été mariés, bien que Charlotte Guindal l'obsédât de prières, de querelles incessantes à ce sujet, qu'il la crût d'une loyauté absolue, digne de toute sa confiance, de tout son amour, jamais monsieur de Saint-Juéry n'avait pu se résoudre à lui donner son nom, à régulariser, par le mariage, cette fausse situation.
Il en souffrait vraiment et cependant tenait ferme, se défendait, ergotait, cherchait des faux-fuyants, répondait des éternels et vagues «à quoi bon» qui mettaient Charlotte hors d'elle, l'enfiévraient de colère, lui emplissaient la bouche de paroles mauvaises et hargneuses. Et il demeurait inerte, passif, le dos courbé comme un cheval rétif sous les coups de fouet.
Etait-ce nécessaire en effet à leur bonheur puisqu'ils n'avaient pas d'enfants? Ne les croyait-on pas mariés? Ne l'appelait-on pas partout madame de Saint-Juéry et leurs gens doutaient-ils qu'ils servaient des «respectables»? Le nom qui de père en fils vous a été transmis intact, honoré, souvent auréolé de gloire, n'était-il pas comme un dépôt sacré auquel on n'a pas le droit de toucher? Qu'aurait-elle de plus en le portant légalement et supposait-elle un instant qu'elle en serait plus rehaussée, plus admise dans le monde, que l'on consentirait à oublier qu'elle avait été la maîtresse légitime avant de devenir la femme, qu'à ses débuts avant qu'il la sortît de la bohème où elle s'étiolait et se morfondait, Charlotte Guindal courait tous les cachets, exhibait ses jambes parmi les petits «fonds de revue» des Folies-Marigny et d'ailleurs?
Charlotte connaissait de trop vieille date ce caractère de bourru bienfaisant, à la fois raisonneur et entêté pour espérer qu'elle arriverait à mater ses rébellions et ses suprêmes scrupules autrement que par quelque bon tour de femme rusée, quelque scène de comédie adroitement jouée. Elle parut donc accepter ces bonnes raisons, renoncer à sa marotte, redevint en apparence d'humeur égale et conciliante, n'importuna plus monsieur de Saint-Juéry de ses récriminations.
Du temps se passa ainsi, calme, monotone, sans stériles batailles, sans assauts acharnés.
Charlotte Guindal avait pris pour médecin le docteur Rubatel, un de ces hommes adroits qui ont l'air de tout savoir et qu'un rebouteux de campagne réduirait en quelques questions à quia, traînent dans tous les mondes leur apparente valeur, exploitent la médecine comme quelque productive maison d'affaires véreuses, ont le flair des gens qu'ils manieront à leur guise comme de la cire molle, hanteront de l'effroi perpétuel de la mort et chez qui l'on règne bientôt en maître, l'on impose son influence, l'on arrondit peu à peu sa pelote; scrutent les consciences comme un prêtre malin, s'assurent des complicités lucratives dès qu'ils ont pris pied quelque part et drainent les secrets dont on peut se faire une arme ou des rentes à l'occasion. Il pressentit tout de suite que cette «ancienne» avait besoin de lui; et comme en une perversion inéluctable, il aimait les beaux restes de femmes savamment arrangés et offerts, ce goût faisandé qui émane de lèvres molles, attendries par des années d'amour, des cheveux gris plaqués de poudre, d'un corps qui livre ses suprêmes combats, qui rêve une dernière victoire avant d'abdiquer à jamais, n'hésita pas à devenir l'amant de sa nouvelle cliente.
Et quand vint l'hiver, il s'opéra tout à coup comme une métamorphose dans la santé jusque-là si intacte de Charlotte. Elle n'avait plus de forces, se trouvait mal pour la moindre chose, se plaignait de souffrances intérieures, passait des journées entières étendue sur une chaise longue, les yeux fixes, sans exhaler une parole, se mourait, on l'eût cru, dans les affres d'une de ces mystérieuses maladies qu'on ne peut pas dompter, qui consument peu à peu l'être et le jettent bas. C'était une tristesse de voir ce pauvre corps inerte s'affaler dans la blancheur des oreillers, ces yeux de femme, se voiler comme d'une brume funèbre, ces mains pendre sans force, cette bouche scellée comme par d'invisibles doigts. Monsieur de Saint-Juéry en était désespéré, en pleurait ainsi qu'un enfant et il souffrit comme si on lui avait enfoncé un couteau dans le cœur, le jour où le docteur, de sa voix onctueuse, lui dit:
«Vous êtes un homme, n'est-ce pas, cher monsieur, et je puis vous dire toute la vérité... Madame de Saint-Juéry est perdue, irrémédiablement perdue... Il faudrait un miracle pour la sauver et les miracles, hélas! ne sont plus de notre temps... La fin n'est plus qu'une question d'heures, peut arriver brusquement...»
Monsieur de Saint-Juéry s'était écroulé sur une chaise, sanglotait désolément dans ses mains crispées.
«Pauvre chérie, pauvre chérie, balbutiait-il par hoquets.»
«Remettez-vous, je vous en prie, et ayez du courage, reprit le médecin en s'asseyant près de lui; j'ai, en effet, à vous dire encore des choses graves, à vous exprimer le vœu suprême de notre pauvre mourante... tout à l'heure, avec des mots qui m'ont ému jusqu'aux larmes, elle m'a révélé le secret de votre double existence, de votre liaison... Et devant la mort qui vient, qu'elle sent déjà planer sur sa tête car, hélas! elle ne se fait aucune illusion, la malheureuse voudrait s'en aller en paix vers le ciel avec cette consolation d'avoir régularisé sa situation équivoque, d'être votre femme.»
Monsieur de Saint-Juéry se redressa, l'air égaré, les mains oscillant dans le vide, incapable dans sa douleur de manifester quelque semblant de volonté, de s'opposer à cet inattendu retour offensif.
«Oh! Tout ce que Charlotte voudra, docteur, tout, je vais moi-même le lui dire à genoux!»
...Et le mariage s'accomplit discrètement, funèbrement dans la chambre où s'amoncelaient de vagues ombres, où les paroles s'assourdissaient, avaient quelque chose de chuchotent, de recueilli, d'angoissé. Charlotte, prostrée, les yeux élargis comme par une béatitude, avait mis ses deux mains dans les mains frissonnantes de monsieur de Saint-Juéry et elle parut rendre l'âme en soupirant: «Oui» du bout des lèvres. Le médecin grave, impassible, engoncé dans sa cravate blanche, contemplait cette scène émouvante, les deux coudes sur la cheminée, les yeux comme allumés de gouaille derrière son lorgnon...
...La semaine suivante, madame de Saint-Juéry entra en convalescence, et cette guérison vraiment prodigieuse, que monsieur de Saint-Juéry raconte à qui veut l'écouler, avec des effusions de reconnaissance, a augmenté tellement la faveur du docteur Rabatel, qu'il sera nommé aux premières élections membre de l'académie de médecine...
LE ROUQUIN
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—C'est en ce sacré Paris comme sur le pont d'Avignon, bougonna Marcheprime en suivant dans le vide, d'un regard fixe, les banderoles bleuâtres de fumée qui émanaient de son cigare. Tout le monde y passe, tout le monde y danse le chahut d'amour dont on revient les reins cassés, le cerveau fêlé, le cœur meurtri.
N'aurions-nous pas, je vous le demande, parié les uns et les autres le plus clair de notre avoir que Pierre Domeyral échapperait à la contagion, ne se laisserait jamais emballer, stagnerait et rendrait l'âme en l'impénitence finale, demeurerait, jusqu'au jour où l'on n'est plus qu'une loque usée, qu'un ruminant de souvenirs l'homme fort, intact dont les séductrices cherchent en vain à entamer l'impénétrable et triple armure?
Il avait pris comme on dit la vie par le bon bout, dérivait sans trêve en de changeantes explorations, redoutait même les passionnettes, ces feux de joie qui n'ont qu'une flambée, mais sont si souvent la cause de quelque furieux incendie. Il changeait de maîtresse toutes les huit nuits. Il ne livrait aux baisers que sa chair, ne galvaudait pas une parcelle de ce qu'il y a de noble, de propre, de sensitif en notre être, de ce qui est le reflet du Dieu créateur. Il était en ses contacts, en ses griseries avec la femelle une bête qui s'accouple à une autre bête, qui étanche sa soif de luxure, son instinct, qui jouit pour jouir sans mêler du rêve aux râles éperdus de l'étreinte.
Et jusqu'à trente-cinq ans, l'âge normal où les plus fous commencent à réfléchir, à peser le pour et le contre, à s'orienter vers la bonne route, il n'avait pas dévié une seule fois de sa ligne de conduite, quand pour son malheur, l'an passé, à Monte-Carlo, sans savoir pourquoi, par une de ces fatalités obscures qui planent sur l'existence, l'imprudent se fit présenter à la comtesse des Alpilles.
Figurez-vous ce qu'il peut y avoir de plus rose et de plus blond, une aurore féerique d'été qui illumine brusquement un verger merveilleux plein de parfums, plein de chansons, des cheveux de soie qui ondulent, qui moussent en toupet de clownesse comme du champagne sur un front insoucieux, des yeux de chatte, langoureux, magnétiques, étranges où les prunelles semblent de pâles émeraudes, un nez moqueur aux palpitantes narines à la fois grec et montmartrois, des oreilles roses où l'on est tenté d'écouter la musique lointaine de la mer ainsi qu'en des coquilles nacrées, des lèvres tellement sensuelles, tellement fraîches qu'elles font songer aux vers du divin Baudelaire:
| Je préfère, au constance, à l'opium, au nuits, |
| L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane. |
Imaginez aussi les lignes souples, fines d'une petite Vénus tanagréenne, une âme de papillon dans un corps de déesse, un rire clair qui est une musique, une voix de pensionnaire, des nerfs tendus toujours prêts à vibrer et une jeunesse exubérante, un entrain du diable, un esprit qui dériderait les pires misanthropes, et vous aurez le portrait presque ressemblant de cette «professional beauty».
Et de cette soirée où il l'eut pour voisine de table dans la salle mauresque du Grand-Hôtel, la promena ensuite à son bras le long des tables de trente-et-quarante, Domeyral fut comme retourné. Il était possédé de cette femme. Il se sentait défaillir, déraisonner quand elle apparaissait, quand elle lui parlait, quand elle le frôlait. Il l'adorait avec des ingénuités de collégien, quelque chose de dévotieux, de timide, d'inquiet, de fou. Il se mourait de jalousie lorsqu'elle s'attardait avec un ami, souriait, flirtait en s'éventant d'un joli geste cajoleur. Il posait pendant des heures entières devant le Casino pour la voir passer toute rose sous son ombrelle de dentelles blanches, pour pouvoir la saluer, lui dire n'importe quoi, la respirer durant quelques minutes. Il eût donné sa vie pour que la comtesse devinât, exauçât la prière qu'il n'osait pas lui dire, lâchât d'un coup tout ce qui la retenait et l'entravait, partît avec lui pour toujours.
Elle le comprit et comme il ne lui plaisait qu'à demi, comme elle aimait, le cœur tout entier ailleurs, s'en amusa, coqueta, ne prit pas plus au sérieux cette folie passionnelle qu'un intermède drôle.
Ah! puissions-nous ne jamais rencontrer sur notre route l'adorable et l'inclémente qu'on aime et qui s'en moque; puissions-nous ne jamais connaître le supplice d'être dédaignés, nargués par l'idole à qui l'on a fait un autel dans son cœur, l'on a voué toutes ses forces, toutes ses chimères, tous ses désirs, la torture d'orgueil et d'amour de se savoir sacrifiés à un autre!
Domeyral n'était pas assez sot pour s'illusionner, pour s'entêter en une décevante et inutile partie, pour s'attirer une de ces ripostes qui vous jettent bas comme un coup de couteau meurtrier.
Il revint à Paris, et ne parvenant pas à se ressaisir, à s'apaiser, à oublier, s'épuisant en des nuits sans sommeil, souffrant un véritable martyre, las de tout, des femmes, du jeu, il chercha du mirage, du néant, du repos dans la perverse et suprême consolatrice des misères humaines, s'avilit, s'enlisa dans la morphine. Et la drogue destructrice en a fait une façon d'épave qui roule de droite et de gauche dans les remous boueux de la vie parisienne, un dément lamentable dont la clairvoyance, le sens moral, la dignité se sont complètement émoussés, un invalide qui n'a même plus le respect de son corps, qui semble toujours ivre, flotte amaigri, hâve, méconnaissable, malsain dans ses vêtements.
Naguère, il disparut tout à coup, et nous le crûmes ou au fond d'une maison de santé, en laquelle on le soignait, on tentait de le guérir, ou mort, délivré enfin du mal sinistre qui le rongeait et l'annihilait.
Et l'autre soir, comme je vadrouillais avec des camarades à Montmartre, j'ai été stupéfié de me heurter à lui, en plein boulevard extérieur.
Il se traînait plutôt qu'il ne marchait, la barbe longue, les cheveux rabattus sous une casquette de soie, le teint plombé, les yeux vacillants, un foulard rose au cou et des pantoufles en tapisserie aux pieds. Des filles de trottoir et des marlous l'accompagnaient, semblaient le suivre docilement vers quelque but ignoré. Peut-être voulut-il ne pas me reconnaître en cet état de navrante déchéance. Peut-être était-il complètement désâmé, vaguait-il le cerveau vide, les prunelles mortes, comme un aveugle?
Et j'ai appris qu'en son exode, le malheureux s'était gîté dans un garni borgne et diffamé de la rue Lepic, qu'il joue au souteneur, fréquente les plus sales traînées du quartier et n'a pas de meilleurs amis que ce gibier de correctionnelle, le gros Julot, la Mort-aux-Vaches, l'Anguille de La Chapelle et Apollon le modèle. Il leur paie à boire, brinqueballe avec eux dans les bals et les troquets, se délecte de leurs histoires, de leur aventureuse existence.
Ils l'ont surnommé le Rouquin (et où le snobisme va-t-il se nicher), lui marquent une certaine déférence, se disputent jalousement son amitié, semblent tout flattés, tout heureux de traîner ainsi leurs savates avec un monsieur de la Haute, un vrai, qui a fait danser des princesses et courir des canassons à Longchamps, qui porte des bagues aux doigts, qui dîna au bon temps avec le brave général et qui n'en est pas plus fier pour cela.
Et l'on sera tout étonné un matin de lire dans les journaux que le baron Pierre Domeyral, le clubman bien connu, dont le père fut secrétaire d'Etat, presque ministre, a été arrêté dans une rafle et passera bientôt aux assises, complice inconscient, inerte des gueux qu'il régalait et traînait à la remorque de sa folie...
L'HERMAPHRODITE
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—Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres monstres dont malgré soi, on se détourne.
J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée, faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au monde que le jeu et les vieux Saxe.
Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me les sens vraiment sur le cœur aujourd'hui, où l'on m'a révélé l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.
—Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans la cheminée.
—Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien, hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait, ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.
Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau, de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route. Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache, se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de demeurer incomprise et dédaignée.
Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle passion, je puis bien vous dire son nom.
C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.
Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le cœur, ce qu'il s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.
O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux, grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé, chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait, ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!
—Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait sauter le caisson!
—On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!
Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit, nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon petit poker d'avant-dîner.
Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.
Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté, repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les évêques. Il faisait mal à voir.
Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir, achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui emplissaient la chambre.
Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.
Sans réfléchir à la bizarrerie suggestive de cette agonie, sans rechercher s'il n'y avait pas au fond d'une armoire quelque testament où Lantosque avait formulé ses dernières volontés, il voulut épargner au corps le contact de mains mercenaires et lui faire soi-même la dernière toilette. Et vous jugez de sa stupeur quand, ayant rejeté les draps, il vit d'abord que Lantosque était vêtu des pieds à l'encolure d'une façon de maillot qui accusait plus qu'il ne la dissimulait, la féminité des formes.
Alors, effaré, pressentant qu'il avait dû violer quelque ordre suprême, comprenant tout, il courut au secrétaire de son cousin, l'ouvrit, en fouilla successivement chaque tiroir, découvrit bientôt une enveloppe scellée de cinq cachets solennels et qui lui était adressée. Il les brisa et lut à peu près ceci sur une feuille de papier bordée de noir:
«Ceci est mon unique volonté. Je laisse tous mes biens à mon cousin Roland de Territet, à cette seule charge qu'il s'occupe entièrement de mes obsèques, qu'il me fasse devant lui rouler et envelopper dans les draps du lit où je mourrai, et mettre ainsi au cercueil sans aucun autre apprêt. Je demande à être crêmé au Père-Lachaise et à ne subir ni examen, ni autopsie quoi qu'il m'advienne».
—Et comment le marquis a-t-il pu trahir ce secret? demanda Bob Shelley.
—Le marquis est marié à une Parisienne charmante, et un homme amoureux a-t-il jamais rien pu cacher à sa femme?
LE SINGE
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C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de cœur brisé par d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.
Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être, symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un vécut.
La voici, image par image.
Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko—dont les lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or, semblent quelque nuit d'orage—un de ces soirs de fête où des musiques discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses de volupté et d'oubli.
Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.
Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.
Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.
Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.
Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...
Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui a perdu son maître.
De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses pieds étaient couverts de plaies sanglantes.
Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde, poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.
Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné, cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la griffure implacable du temps.
Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.
Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.
Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que hantent des milliers et des milliers de singes...
Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules, velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.
Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait, il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé, des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler, ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une sorte de monstrueux macaque.
Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu, eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver, pour en obtenir son pardon.
Et un jour où suivie au loin par son cortège et ses porteurs de litière, l'amoureuse traversait une clairière, le peintre se dressa tout à coup, les bras étendus, les paupières écarquillées, la face grimaçante en face d'elle, bondit, rampa à ses genoux, l'enserra de vertigineuses gambades, glapit des lambeaux de syllabes aiguës, stridentes, et, enhardi par son effroi, s'accrocha à sa belle robe brodée, à sa ceinture éclatante, les tira, les déchiqueta, les lui arracha jusqu'à ce qu'elle en sortît comme d'une gangue, toute nue, éblouissante sous les douces clartés que tamisaient les branches en fleurs.
Puis il se roula dans les hautes herbes, heureux, conviant par de grands cris les autres singes à ce spectacle, leur montrant de ses mains raidies, tremblantes, cette statue blanche et rose comme rivée à la terre par d'invisibles liens. Il ne la reconnaissait pas et elle l'avait reconnu. Les singes la caressaient de leurs mains froides, se pendaient à ses cheveux dénoués, la reniflaient, la mordillaient, s'exaspéraient de son inertie, chevauchaient sur ses épaules, l'aguichaient et la djeko ne pouvait détacher ses yeux pleins de larmes des prunelles farouches du monstre, agonisait de désespérance et de terreur...
...Et lorsque les porteurs de litière accoururent, ils se heurtèrent à une énorme bête velue qui se vautrait sur l'agonisante djeko, et de ses fortes mains noueuses s'amusait, sans savoir pourquoi, à lui aplatir, à lui déformer le visage, à la rendre laide, hideuse,—à la pétrir à son image.
LA VRAIE & L'AUTRE
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—En effet, reprit Chasseval en se chauffant le dos au feu, qui aurait pu manger le morceau, se douter parmi ces bonnes pâtes de ménagers, de gros boutiquiers, de vignerons, que cette jolie petite Parisienne, aux larges yeux candides, doux, bleutés de Sainte-Vierge, aux souriantes lèvres, aux cheveux dorés comme des fleurs de cassie, aux toilettes simples, était la maîtresse de leur candidat.
Elle le doublait avec tant de complaisance. Elle l'accompagnait dans les fermes les plus perdues. Elle assistait aux moindres réunions dans les cafetons de village, ayant un mot aimable pour chacun, subtile, enveloppante, adroite, ne reculant pas devant un verre de vin cuit, une farandole ou une poignée de main. Elle paraissait si amoureuse d'Etienne Rulhière, si confiante en lui, si attachée à sa fortune, si fière d'être de moitié dans sa vie, de lui appartenir, le couvait avec des regards si imprégnés de joie et d'espoir, l'écoutait avec un si profond recueillement que ceux qui auraient hésité, se laissaient peu à peu dévier, empoigner, persuader, promettaient leurs votes à ce jeune médecin dont ils n'avaient jamais entendu parler jusque-là dans le pays.
Ç'avait été pour Jane Dardenne une véritable école buissonnière que cette tournée électorale, une exquise et imprévue équipée de vacances, et, comédienne dans l'âme, elle jouait son rôle au sérieux, se mettait, comme on dit au théâtre, dans la peau du personnage, s'amusait plus qu'elle ne s'était jamais amusée en les plus aventureuses parties.
Puis il se mêlait à cela le plaisir d'être prise pour une femme du monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s'évader du cadre accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite, que son amant ne se séparerait pas d'elle au retour, lui sacrifierait enfin celle qu'il n'aimait plus, l'épouse qu'il délaissait et appelait ironiquement sa Cendrillon.
Et le soir, les masques tombés, les musiques finies, quand dans une chambre d'hôtel ou un appartement meublé de vieilles choses, ils se retrouvaient face à face, elle s'ingéniait à le cajoler, à le flatter, à l'éperonner de désirs, le ceinturait de ses bras frémissants, lui murmurait entre les baisers ces phrases qui enorgueillissent un homme, qui chauffent le cœur, qui donnent des forces comme une lampée brûlante d'alcool.
Ils firent à eux deux vraiment la conquête de l'arrondissement, gagnèrent la partie haut la main et Etienne Rulhière, malgré sa jeunesse, son peu de notoriété fut élu député avec cinq mille voix de majorité. Il y eut encore des fêtes, des banquets que présida Jane et où on l'acclama en d'enthousiastes toasts, des feux d'artifice où elle dut allumer la première fusée, des bals où elle émerveilla tous ces braves gens par sa bonne grâce. Et au départ, sur le quai de la gare, trois petites filles vêtues de mousseline blanche comme de premières communiantes vinrent lui lire un beau compliment en vers et lui offrir des bouquets, tandis que les fanfares jouaient la Marseillaise, que les femmes agitaient leurs mouchoirs et les hommes leurs chapeaux. Le torse penché hors de la portière, adorable en sa jaquette et sa robe de voyage, le sourire aux lèvres mais les yeux humides comme il sied en les adieux pathétiques, la comédienne alors, d'un geste brusque et enfantin, envoya du bout des doigts à la foule un baiser, s'écria:
—Au revoir, mes amis, au revoir, je ne vous oublierai pas!
Le député, en un besoin d'expansion lui aussi, avait engagé ses principaux électeurs à profiter des trains de plaisir pour venir le relancer à Paris. Ils ne manquèrent au rendez-vous ni les uns ni les autres et quoi qu'il en eût, Rulhière dut les inviter à dîner chez lui.
Auparavant, pour éviter des gaffes possibles, il fit la leçon à sa femme, lui donna un avant-goût de ses convives. Un peu bruyants, un peu hâbleurs, un peu frustes et qui l'étonneraient sans doute par leurs manières, leur accent, mais d'une influence respectable et des hommes si excellents qu'ils méritaient un bon accueil. La précaution fut utile car en entrant dans le salon vêtus de redingotes neuves, épanouis d'aise, pommadés comme pour une noce, ils pensèrent tomber de leur haut devant la nouvelle madame Rulhière que leur présentait le député et qui semblait là tout à fait chez elle.
Ils en demeurèrent d'abord vaguement gênés, inquiets, désorientés, ne sachant que dire, cherchant leurs mots, boutonnant et déboutonnant leurs gants, répondant de travers aux questions aimables que la jeune femme leur posait d'une voix haute et grave, se creusèrent le cerveau pour découvrir la clef de cette énigme. Le capitaine Mouredus contemplait le feu avec des yeux fixes de somnambule. L'épicier Marius Barbaste se grattait les paumes d'un geste machinal. Les trois autres, l'usinier Casemajel, le notaire Roquetton et le cafetier Dastugue criblaient Rulhière de regards anxieux.
Ce fut le notaire qui se ressaisit le premier. Il se leva de son fauteuil en éclatant de rire, bourra le député d'un coup de coude dans les côtes:
—Je comprends tout, je comprends, s'exclama-t-il, vous avez pensé qu'on ne vient pas à Paris pour s'ennuyer, hein? Madame est charmante; tous mes compliments, monsieur le député!»
Il clignait de l'œil, faisait des signes derrière son dos à ses amis, et le capitaine claironna à son tour:
—Faut-il que nous soyons cruches, péchère; c'est décidément ce bougre de Roquetton qui est le plus malin de tous... Ah! monsieur Rulhière, sans mentir, vous êtes la crème des bons garçons!
Et il ajouta, le sang aux joues, la poitrine bombée, l'accent sonore:
—Sûr, ma petite dame, on les fait gentilles, dans votre pays!
Madame Rulhière ne savait plus que dire, s'était approchée de son mari en un besoin d'être protégée, avait envie de s'enfuir dans sa chambre sous n'importe quel prétexte, de se dérober à cette intolérable corvée. Elle tint bon cependant durant tout le dîner, un repas hilarant, invraisemblable, de table d'hôte où tels que des commis-voyageurs, les coudes sur la table, le gilet déboutonné, lâchés, presque gris, les cinq électeurs dégoisèrent de brutales histoires, des polissonneries graveleuses, des jurons de corps-de-garde. Mais comme on servait au fumoir les liqueurs et le café, elle prit congé de ses convives d'un ton impatient, énervé, gagna sa chambre en une fuite rapide de prisonnière qui s'échappe et tremble d'être reprise.
Les électeurs en restèrent bouche bée et Mouredus, ayant allumé un cigare, s'exclama:
—Ecoutez, monsieur Rulhière, c'est gentil de nous avoir invités dans votre petit bousin; c'est de la délicatesse, j'ose le dire, mais je veux vous parler avec la franchise du troupier, tant que vous, je ne ferai pas des traits à ma légitime pour cette bégueule de margot!
—Le capitaine a raison, opina le notaire Roquetton, madame Rulhière, la vraie, est bien plus aimable, bien plus bravotte, quoi! Vous êtes un pendard de la tromper, un gros pendard et autrement, quand pourra-t-on la voir, elle?
Et, avec une grimace paterne, il ajouta:
—Soyez tranquilles, nous tiendrons notre langue, ce serait trop triste qu'elle sût quelque chose!
CELLE QU'ON N'ACHÈTE PAS
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—Ah! j'aurais bien parié tout ce qu'on eût voulu tenir au livre, s'exclama Sarmegens, les coudes sur la table, que celui-là échapperait à la contagion, s'éteindrait un jour paisiblement en ruminant le cours de la Bourse, en mâchonnant des chiffres entre ses râles d'agonie!
Il semblait, en effet, si pondéré, et d'aplomb avec son ventre arrondi de satisfait, ses petits yeux gris fureteurs, son nez dont la crochure accusait les ghettos originels, ses grosses lèvres, lippues et souriantes. Il avait une telle apparence de respectabilité assise, de bien-être insoucieux, d'égotisme dont aucune chimère stérile, aucune peine, aucun élan ne troublent la parfaite quiétude. On enviait son flegme, on eût voulu avoir son rire qui faisait penser au remuement d'un sac d'écus, s'étaler béatement comme lui à la fin d'un dîner, et, comme lui aussi, hausser les épaules quand on parlait de quelque désastre, qu'on philosophait entre deux coupes d'extra dry sur les fantasques caprices du destin. Il n'avait même pas les instincts de sa race, la passion de l'argent qui affole et détraque les plus solides. Il passait presque indifférent dans cette pléthore de millions, se laissait vivre en une torpeur jouisseuse sans émoi, sans manie atavique, sans suggestions libertines.
De tous ses frères qui ont piqué sur la carte du monde les épées symboliques de leur blason, le comte Jacob Goldstein jouait le moins la comédie de la charité, se montrait le plus difficilement pitoyable aux sombres misères de la grande ville. Il méprisait ceux qui courbent l'échine et ceux qui tendent la main. Il ne s'embarrassait ni de croyances, ni de préjugés. Le luxe le délectait. En son hôtel empli jusqu'aux combles d'admirables choses, de merveilleux tableaux, de tapisseries superbes, en ses parcs aux majestueux ombrages, en ses châteaux, il aurait pu se croire quelque roi tout-puissant dont les courtisans épient les gestes, les paroles, dont on recherche les faveurs.
—Rois d'occasion que le peuple exaspéré jettera un soir à l'égout, interrompit Jean de Thorailles avec des inflexions amères.
La nuit tombait mystérieuse, dorée d'étoiles. L'air était embaumé d'une odeur de tilleuls. La lune surgissait comme une lanterne de fête derrière les collines bleues et dans le frissonnement des feuillages, se répondaient les rossignols. Très loin, au bord de la rivière moirée d'étranges reflets, en quelque guinguette vibraient des harpes et des rires de femmes. Et cette phrase de haine sonna comme un glas prophétique en ce recueillement de la campagne endormie et la tiède douceur des naissantes ténèbres.
Sarmegens reprit de sa voix grave, imprégnée d'ironie:
—Cet homme qui était, comme on dit, bâti à chaux et à sable, qui luisait de santé et se défendait si bien qu'on ne lui eût jamais donné son âge, qui avait un médecin plutôt pour le narguer de grosses moqueries et l'inviter de temps en temps à dîner que pour se soigner, tomba tout à coup malade, dut s'aliter. Il endurait des tortures inouïes, se décomposait, fondait en quelque sorte, s'en allait lentement comme si d'invisibles lèvres de stryge eussent sucé tout le sang de ses veines goutte à goutte.
Etait-ce l'éclosion destructrice de quelque germe héréditaire, de quelque mauvais mal qui avait couvé durant des années sous cette peau comme le feu sous la cendre? Etait-ce un de ces cas bizarres qui ajoutent un nom de plus à la longue liste des souffrances humaines, qui troublent les professeurs en leurs diagnostics de routine, qui les effarent et les attirent comme ces gouffres dont on ne voit pas le fond et qui donnent le vertige? Etait-ce une maladie vulgaire mais dont l'intensité se décuplait, dont les ravages s'accentuaient dans ce corps vigoureux de vieillard?
Ni les savants éprouvés qui accoururent des universités allemandes à l'appel du millionnaire, ni les spécialistes de la faculté de Paris, ni les empiriques qui offrirent leurs illusoires méthodes, ne parvinrent à le découvrir, n'osèrent affirmer quelque chose, s'aventurer en un traitement hasardeux.
Et Jacob Goldstein en délirait de colère, s'exaspérait de cette incertitude où on l'abandonnait, les suppliait et les invectivait, leur promettait une fortune pour le tirer de ce péril. Il se cramponnait à la vie avec des désespérances de noyé qui se retient à une faible branche, qui la sent plier, se briser peu à peu sous son poids, qui appelle vainement au secours. Il avait des sanglots, des terreurs, des angoisses de femme devant l'approchante échéance, pesait pour la première fois, l'inanité de ses millions. La pensée de la mort l'obsédait, le bourrelait, le suppliciait; l'idée fixe que ses heures étaient maintenant comptées comme les grains qui s'écoulent dans un sablier, qu'il sombrerait bientôt dans les arcanes du néant, qu'il devrait disparaître, perdre à jamais, léguer cette immense richesse qui avait été son orgueil, son but, sa joie, n'emporter dans l'inconnu de l'autre vie que quelques vêtements et qu'un linceul, comme les autres, le hantait, lui martelait le cerveau comme de coups farouches.
Ses plus acharnés ennemis eussent été pris de clémence et frémi devant ce désespoir, cette déchéance et ces tragiques plaintes. Et les garde-malades qui le veillèrent n'en oublieront jamais le spectacle hideux, eurent la sensation d'avoir entrevu ce que doit être l'enfer, le lieu chimérique où se meurent les suprêmes espoirs, où la douleur est éternelle...
—Parbleu! ils offriraient bien la forte somme à la Mort, fit Montescourt, mais hélas, elle n'est ni à vendre, ni à louer, comme tout le reste!
Et ayant allumé un cigare à l'une des bougies, Sarmegens continua:
—Cependant, bien que tout le monde l'eût condamné, l'eût rayé du programme, le comte Jacob échappa à ce danger, sortit de cette terrible épreuve brisé, métamorphosé, vieilli de quarante années, tel qu'un aïeul mais encore debout, encore valide. La convalescence fut longue, traînailla jusqu'au déclin du printemps. Il se redressait, commençait à marcher au soleil, dans les allées de son jardin, en s'appuyant sur une canne, mangeait avec un appétit d'enfant, lisait ses lettres et ses journaux.
Puis, tout à coup, l'on s'est aperçu qu'il déraisonnait, qu'il avait comme des fêlures dans le crâne, que ces secousses de terreur, cette vision de la mort, l'avaient à jamais désorienté, rendu fou. Il racontait d'invraisemblables choses, fondait en larmes, se cachait derrière les meubles ou sous son lit, donnait des ordres sans suite à ses gens comme s'il avait voulu mettre son hôtel en état de défense, le préserver de quelque assaut, de quelque pillage. Il rôdait comme une bête en cage à travers ses somptueux salons, les traversait en des galopades éperdues de fuite, avec des hurlements d'épouvante, se traînait sur les tapis, les bras tendus on ne sait vers quoi, bavant d'incertaines et lamentables oraisons, renversant les socles, les fauteuils, mettant les belles tentures de soie en lambeaux, brisant les vases et les statues.
Comme ces bibelots valent pour la plupart leur pesant d'or, comme ils s'émietteraient tous sous ses mains de fou, on a emprisonné, réduit à l'impuissance le malheureux dans la camisole de force, on le relègue maintenant en une vaste chambre presque complètement démeublée. Il y végète, y sanglote, y dormasse le long des jours et des nuits, et sans trêve, en ses yeux révulsés, écarquillés, hallucinants, flottent de noires visions, le mirage de l'Intruse, de l'impitoyable Faucheuse, de Celle qu'on n'achète pas!
LE MAUVAIS MIRAGE
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Dans ces brusques métamorphoses de la lumière électrique, s'épandant tantôt en ondes d'un rose fané, exquis, tantôt en une coulée d'or fluide, comme filtrée à travers des cheveux de blonde, tantôt en une nappe bleuâtre, aux tons crépusculaires et étranges, où les femmes semblaient avec leurs épaules nues, de vivantes fleurs, tandis qu'au milieu des rires se déroulait une verveuse revue d'atelier jouée par d'incomparables marionnettes—c'était en la nuit du premier janvier, chez Montmirail, le raffiné peintre des onduleuses poses, des miroitants surahs, des miévreries parisiennes—le grand Pescaleilles, que d'aucunes ont surnommé Moumoute, je ne sais pourquoi, nous dit tout à coup, à mi-voix:
—Certes oui, l'on ne se trompait pas et les faiseurs de potins n'ont eu tort qu'à demi en accolant mon nom à celui de la tant jolie Lucy Pernelle. Elle m'avait pris le cœur comme un oiselier englue, un matin de gel, quelque imprudent roitelet. Elle eut fait de moi tout ce qu'elle aurait voulu.
J'étais sous le charme de son énigmatique et moqueur sourire, où les dents entre les lèvres si rouges avaient quelque chose de cruel, luisaient comme prêtes à mordre, à aviver d'une souffrance le plus câlin, le plus voluptueux des baisers.
J'aimais tout en elle, ses souplesses félines, ses lents regards glissant entre les cils mi-clos comme chargés de promesses et de tentations, son élégance un peu cherchée et ses mains, ses blanches mains fines, longues, veinées de bleu comme les exsangues mains d'une sainte de vitrail, ses doigts fuselés où ne brillait que la goutte de sang d'un rubis.
J'aurais donné tout ce qui me reste de forces, de jeunesse seulement pour la décoiffer, pour appuyer mes paumes brûlantes sur sa nuque fraîche, sa nuque ronde comme un fruit, pour sentir toute cette soie rayonnante, toute cette crinière d'or m'envelopper, me caresser la peau. Je ne pouvais me lasser d'entendre cette voix dédaigneuse, perverse, inattendue qu'elle a, ces vibrations de cristal fraîches, cette musique qui devient par instants rauque, dure, farouche comme les grands appels sonores des Valkyries.
Ah! Dieu de Dieu! être son amant, être sa chose, lui appartenir, lui vouer l'existence entière, épuiser jusqu'à son dernier sou, sombrer en pleine misère pour avoir eu cette gloire, cette béatitude de posséder seul, bien seul, ne fût-ce que quelques mois, la splendeur de sa chair, la douceur de son baiser, le rose et le noir de son âme de démone!
Cela vous fait rire, n'est-ce pas, que je me sois emballé ainsi, moi qui donne de si bons, de si sages conseils aux camarades, qui ai l'effroi de l'amour comme de ces terrains vagues, de ces grèves que découvre la marée basse et où l'on s'enlise, où l'on disparaît!
Mais qui peut répondre de soi, qui peut se défendre contre un tel danger, contre l'attirance magnétique qui se dégage d'une femme?
Pourtant, je me suis guéri, bien guéri et par hasard. Et voici comme l'enchantement en apparence si infrangible a été rompu.
Un soir de première, j'étais assis aux balcons, tout près de Lucy. Comme toujours, sa mère l'avait accompagnée et elles occupaient le devant d'une loge l'une à côté de l'autre. Je ne cessais pas, par une insurmontable attraction, de regarder celle que j'aimai de toutes les forces de mon être. Je me régalais les yeux de sa beauté. Je ne voyais plus personne dans la salle. Je n'écoutais plus la pièce qu'on dévidait là-bas sur la scène.
Et brusquement, je reçus comme un coup de poing au cœur, j'eus comme une hallucination démente. Lucy avait fait un mouvement et sa jolie tête se profilait en la même attitude, avec les mêmes lignes que celle de la maman. Je ne sais quel navrant jeu de lumière l'avait ombrée, durcissait, empâtait ces traits délicats, en déformait l'idéale joliesse.
Et plus je les contemplais toutes les deux, celle qui était jeune et celle qui était vieille, plus s'accusait cette désespérante ressemblance.
Je voyais Lucy vieillir, vieillir, lutter contre les années qui s'accumulent, qui griffent le visage de rides, qui engraissent le menton, qui cornent les paupières, qui abîment la bouche et en écornent la fermeté savoureuse de fruit. Elles avaient presque l'air de jumelles.
Je crus que j'allais devenir fou tant je souffrais. Et malgré moi, au lieu de secouer cette obsession, de me sauver hors du théâtre loin, bien loin dans le tumulte du boulevard, je m'entêtais à dévisager l'autre, l'ancienne, à la parcourir, à l'étudier, à la disséquer des yeux. Je n'acharnais avec de l'hypnose sur ces bajoues avachies, ces fossettes ridicules, à demi comblées, ce triple menton comme sanglé par des brides de capote, ces cheveux qui devaient être teints, ces prunelles qui n'avaient plus de lueur, ce nez qui était la caricature du merveilleux, du spirituel petit nez de Lucy.
J'avais la prescience de l'avenir. J'aimais, j'aimerais chaque jour davantage l'ensorceleuse qui m'avait si despotiquement et si vite conquis. Je n'admettrais aucun partage, aucune liaison, du jour où elle se serait donnée à moi. Ce serait bientôt l'absolu collage et qui sait, au moment où l'on s'en défend le plus, la fin légale,—le mariage.
Pourquoi ne pas donner son nom à une femme qu'on aime et dont on est sûr? Et je serais rivé à une créature déformée, enlaidie qu'on n'ose pas sortir, que les camarades reluquent avec des railleries dans les yeux et de la pitié pour l'accompagnateur de ces restes.
Alors, sans bonjour ni bonsoir, sans détourner la tête, le rideau tombé, je me suis enfin fait conduire au galop, jusqu'au Moulin-Rouge et j'y ai ramassé la première venue, une drôlesse quelconque affriolante et canaille pour m'en griser jusqu'à l'aube, pour me vider jusqu'aux moelles...
—Eh bien, s'exclama Florise d'Anglet, c'est moi qui ne mènerai plus maman au théâtre, les hommes deviennent décidément trop loufoques!
LE FRISSON NOUVEAU
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Cette petite d'Ormonde avait à coup sûr le diable au corps, mais surtout une cervelle fantasque, déconcertante, où passaient les plus inouïs caprices, où les idées dansaient, se heurtaient comme ces morceaux de verre multicolores qu'on agite au fond d'un cornet et qui forment d'étranges figures, où fermentait tellement de parisine—vous savez bien, la parisine dont Roqueplan donna jadis l'analyse—que le plus docte des membres de l'Institut eût perdu sa science et sa sagesse à vouloir en suivre les écarts et les pirouettes.
Etait-ce pour cela qu'elle attirait, qu'elle retenait et affolait même ceux qui ont payé leur dette à l'implacable amour, qui se croient forts, délivrés des passions où l'on perd la tête, à l'abri des embûches perfides de la Femme? Etait-ce à cause de ses petites mains douces, fines, toujours fleurant, comme un bouquet, on ne savait quelle subtile et délicieuse odeur, et dont on baisait les doigts frêles avec presque de la dévotion, presque une absolue jouissance? Ou pour ses cheveux de soie, couleur de lumière, ses larges yeux bleuâtres hantés d'énigmes, de curiosités, de désir, sa bouche changeante par instants toute petite, tout enfantine quand elle faisait la moue, et radieuse, épanouie comme une rose qui s'ouvre au soleil quand le rire l'élargissait, découvrant ses dents nacrées, quand elle devenait une cible à caresses? Qui expliquera jamais cette sorte de magie, d'ensorcellement que quelques Elues exercent sur tous les hommes, cette autorité despotique contre laquelle rien ne prévaut et nul ne songerait à se révolter?
Or entre les nombreux qui l'avaient suppliée, attendaient anxieusement cette fabuleuse minute où son cœur battrait, où la camarade moqueuse s'alanguirait, s'abandonnerait au bonheur d'aimer et d'être aimée, se griserait du miel des tendresses, ne refuserait plus comme une bête rétive qui se dérobe et craint le joug sa bouche aux baisers, son corps aux extases, aucun ne s'était entêté à vouloir gagner la partie, à poursuivre ce siège difficile et décevant autant que Xavier de Fontrailles. Il marchait droit à son but avec une énergie patiente, une force de volonté que n'émoussaient pas les échecs, la ferveur ardente d'un croyant parti pour de lointains pèlerinages et qui brave toutes les privations, supporte toutes les souffrances le long des routes avec l'idée fixe, consolatrice qu'un jour il pourra s'agenouiller aux pieds de l'idole, entendre les divines paroles dont on demeure emparadisé.
Il se pliait aux moindres fantaisies de madame d'Ormonde, s'ingéniait à ne jamais lui paraître ni obsédant, ni ennuyeux, à l'amuser, à ne pas faire fausse route, à ne pas la heurter, à devenir l'ami dont on ne peut pas se passer, dont on finit par être jalouse plus que du mari et auquel on se confesse, on avoue ses ennuis passagers, on raconte ses chimères.
Elle eût peut-être souffert, pleuré, senti un grand vide dans son existence s'ils s'étaient séparés pour toujours, s'il avait disparu et n'aurait pas hésité à la défendre au risque de se compromettre, de passer pour sa maîtresse si quelqu'un l'avait attaqué devant elle. Des fois, elle s'écriait avec une brusque nostalgie dans l'accent rieur de sa voix:
—Si j'étais capable d'aimer cinq minutes, c'est vous que j'eusse aimé!
Et dans leurs promenades par les petites allées du Bois, tandis que la victoria haltait près d'Armenonville,—dans leurs longues causeries d'après-midi, lorsqu'ils se penchaient sur le gouffre, comme il disait, jusqu'à en avoir l'un et l'autre le vertige et parlaient encore de l'amour avec une sorte d'obsession—y revenant sans trêve et s'en imprégnant—madame d'Ormonde détaillait parfois une de ses théories préférées. Certes oui, elle comprenait la possession lorsqu'on s'aime, ce coup de folie qui vous saisit de la tête aux pieds, qui vous brûle le sang, qui vous fait oublier dans l'étreinte d'un homme, cette suprême joie qui brise, qui rive deux êtres à jamais l'un à l'autre par la chair, par le cœur et par le cerveau. Mais seulement en un décor imprévu avec autour de soi quelque chose de nouveau, d'étrange dont on se souviendra jusqu'au déclin de la vie, d'amusant, de fou, de longtemps cherché qui mettrait comme une pincée de cary dans la banalité du stupre.
Et Xavier de Fontrailles s'essoufflait à vouloir découvrir ce cadre, échouait successivement avec une garçonnière tendue d'étoffes pâlies comme un boudoir de caillette au dix-huitième siècle, avec une villa enfouie comme un nid sous les arbres et les rosiers, avec une maison japonaise aux meubles précieux, aux fenêtres treillagées d'où l'on apercevait la mer, avec un vieux palais mélancolique dont les balcons se miraient dans le Grand-Canal, avec des chambres d'hôtel en d'excentriques quartiers, des cabinets particuliers de restaurant, des pavillons de garde au fond de silencieuses forêts.
Madame d'Ormonde passait son chemin sans retourner la tête. Et Xavier était, hélas! de plus en plus amoureux, amoureux comme un collégien qui n'a jamais connu, frôlé la moindre femme, amoureux à en ramasser les fleurs qui tombaient du corsage de l'amie, être désorienté, malheureux, perdu dès qu'il ne la voyait pas, qu'il n'entendait pas les roucoulements si doux de sa voix et de son rire...
Cependant un soir il l'avait accompagnée à la foire de Saint-Cloud. Ils s'arrêtèrent dans trois baraques, assourdis par le tumulte des orgues de Barbarie, les sifflements des machines, le sourd murmure de la foule qui allait et venait le long des boutiquettes éclairées de quinquets. Et comme ils passaient devant une carriole de somnambule, monsieur de Fontrailles s'arrêta, dit à madame d'Ormonde:
—Voulez-vous que nous nous fassions prédire notre avenir?
La roulotte superbe, cabossée, paraissait avoir traîné sur tous les grands chemins. Des pancartes épinglées de médailles, couvertes de boniments pendaient au-dessus d'un escalier, aux marches branlantes. Les petites fenêtres aux volets clos étaient masquées par des caisses de basilic et de réséda. Une vieille perruche chauve dormait sur le seuil, les plumes en boule.
La tireuse de tarots tricotait placidement au bas de l'escalier sur une chaise. Elle se leva, s'approcha de madame d'Ormonde puis la voix onctueuse:
—Je révèle le présent, le passé et l'avenir, dégoisa-t-elle, même avec le nom de celui qu'on épousera, des parents qu'on a perdus, la situation de fortune qu'on avait ou qu'on aura... J'ai travaillé devant des têtes couronnées... L'empereur du Brésil est venu chez moi avec l'illustre poète Victor Hugo... C'est cinq francs pour les cartes et la main, vingt francs pour le grand jeu... Madame la princesse veut-elle le grand jeu?
Madame d'Ormonde éclata de rire, d'un rire sonore de gamine qui s'amuse. Ils gravirent l'escalier et monsieur de Fontrailles ouvrit la porte vitrée que voilait d'épais rideaux de cotonnade rouge.
Alors la jeune femme eut une exclamation de surprise. L'intérieur de la carriole était plein de roses, arrangé de la façon la plus coquette comme pour un rendez-vous d'amour. Sur une table de laque entourée de piles de coussins, un souper attendait on ne savait qui, et au fond, voilé par une portière en fines lamelles de jonc incrustées de nacre, on devinait un grand lit, large comme un reposoir, un de ces lits d'où montent comme de luxurieuses suggestions!
Xavier avait refermé la porte, madame d'Ormonde le regardait d'un air tout drôle avec un peu de rougeur aux joues, des vibrations dans les narines, des yeux troubles qu'il ne lui avait jamais vus.
Très bas, le cœur battant à coups précipités, il lui murmura à l'oreille:
—Eh bien, cette fois, le décor vous plaît-il?
Elle répondit en lui tendant ses lèvres. Et, tandis qu'il mettait le verrou, elle emplit les coupes d'extra dry, joyeux à voir comme de la peau de blonde, s'exclama à l'étourdie comme si elle eût été déjà un peu grise:
—Décidément, je veux bien le grand jeu!
Et ce fut ainsi que madame d'Ormonde trompa pour la première fois—sérieusement—son mari, au milieu de la foire de Saint-Cloud, dans une roulotte de somnambule.
A L'OMBRE
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—J'ai été en prison au temps où j'avais encore des chimères, où l'on me trouvait toujours au premier rang, d'attaque, comme disent les ouvriers, quand il s'agissait de pérorer en quelque réunion publique, de sonner la diane de revanches aux miséreux, de montrer le poing aux repus et aux satisfaits, de cogner contre ce vieil édifice social qui malgré ses lézardes nargue les plus farouches assauts et qu'hélas, ni vous, ni moi, nous ne démolirons de sitôt. J'ai connu, comme quelque vieux cheval de retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu, l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues, masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles filtrait encore un peu de lumière.
Puis, secouant cette crinière léonine qui donne à sa figure ravagée de vieux tribun on ne sait quel aspect prophétique, Claude Ramire ajouta avec soudain dans le regard comme la mélancolie d'un mauvais souvenir:
—Et rien alors ne me parut plus pénible à endurer, plus cruel que cette privation d'amour à laquelle j'étais condamné en pleine jeunesse, en pleine exubérance de forces et de rêves. On arrivait à en être comme fou, à en sangloter dans ses mains comme les fauves qui brament leur désir au milieu des ténèbres, à en avoir le dégoût de la vie, une sorte d'ébriété maladive, le sang en fusion lorsqu'en les hasards de cette lamentable existence l'on se heurtait à quelque jupe, l'on reniflait l'odeur d'une femme. Et c'étaient des ruses inouïes, des complots émouvants, tout un labeur pour parvenir à dépister la surveillance sans trêve aux aguets des gardiens, à rencontrer quelque prisonnière, fût-elle vieille et laide, dans les obscurs recoins des couloirs, des étreintes soudaines, telles qu'un accouplement de bêtes qui se ruent l'une sur l'autre, où l'on ne pensait plus au péril, l'on ne prononçait pas une parole, l'on ne s'embrassait même pas, l'on faisait l'amour comme un vagabond lampe la bouteille qu'il vient de voler.
Ah! si l'un de ceux qui étudient la Bête Humaine et son cœur avait le courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous, d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes, étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!
N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus quelle prison?
Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une serrure et jouer du couteau, avaient mis à l'ombre pour des mois et des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas, semblaient un déguisement choisi à plaisir.
A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui, taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle, grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle marchait.
Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son enfant dans une mare.
Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin, échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une mimique naïve, exaltée et par instants libertine.
Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie, tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque trouble, semblait une froide idole au cœur glacé, n'avait aux lèvres que des bâillements de lassitude.
Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de sa main droite.
Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel, qui ont la foi chevillée au cœur, n'hésita pas un instant, ne songea même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.
Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins japonais, reprit:
—J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme, poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on inflige aux femmes dans les maisons centrales.
Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à l'éconduire, à m'en séparer.
Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et où l'on pourrait croire que le cœur s'engourdit, que la chair est comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.
Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs, des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage, qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Sœurs inflexibles ne pouvaient les surprendre.
Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse, mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la lassitude divine de la possession.
Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!
Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles mortes:—Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il pas l'Amour?
PARVENU
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Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres, ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi, quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des bœufs, avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue Basse-du-Rempart».
Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.
Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.
D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles pour la joie de ses meilleurs amis.
Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon, auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.
Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son cœur. Une après-midi d'automne, à Auteuil, devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église, et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la satiété.
Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel, un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de roses.
Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.
Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d'orgueil.
Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.
Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.
Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le repousser.
Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.
Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.
Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.
Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.
Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de Sganarelle.
Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.
Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve. L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.
Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question ordinaire:
—Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?
Dupontel répondit:
—Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).
Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta soudainement:
—Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!
LA FILLE AUX ROULIERS
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...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure tardive.
—C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien servie, mille Dieux!
Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un bœuf piquée d'un coup d'aiguillon.
—Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!
...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient, ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin, des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes spectrales...
L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur, reprit:
—Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!
C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.
Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager le corsage.
Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.
—Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour deux, pas vrai?
Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois, haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui montrent les crocs, prêts à mordre.
La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous demanda:
—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?
—Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit le cocher en roulant une cigarette.
Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se livraient pour elle, attendant sans trêve,—désirant celui qui était le plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient.
Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler—avec quelle obsession despotique—ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie, sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...
...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles, vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.
Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de douleur.
Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant, s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.