Note sur la transcription: L'orthographe très spéciale d'origine (voir l'[ESQUISSE LITTÉRAIRE]) a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

Cette version comporte y trois genre de notes: celles précédées par la lettre U sont d'Octave UZANNE dans l'Esquisse Littéraire, celles précédées par les lettres A à I sont de Restif, puis il y a les NOTES à la fin numérotées de 1 à 45.

CONTES
de Restif
De La Bretonne

TIRAGE A PETIT NOMBRE

CONTES
DE
Restif
De La Bretonne

LE PIED DE FANCHETTE
ou le Soulier couleur de rose

Avec une Notice bio-bibliographique
PAR
OCTAVE UZANNE

PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, RUE SAINT-BENOIT, 7
1881

ESQUISSE LITTÉRAIRE
SUR RESTIF DE LA BRETONNE

Les mœurs sont corrompues; puis-je peindre
le siècle d'Astrée?
Restif.

Zéphire, fils d'Éole et de l'Aurore—qui prêta son nom à l'une des plus mignonnes et singulières maîtresses de Monsieur Nicolas—Zéphire est la seule divinité qu'il nous convienne d'invoquer au début de cette étude d'essayiste. C'est, à vrai dire, avec une légèreté de papillon butinant et folâtrant au milieu des innombrables documents amassés par d'érudits et curieux chercheurs que nous allons effleurer les reliefs extravagants et si multiples de cette physionomie changeante du plus fécond conteur à la mode au dernier siècle. Selon le rite antique, nous sacrifions donc très volontiers au petit dieu, époux de Chloris, une des blanches brebis du poétique troupeau de Mme Deshoulières; puisse cette offrande si peu onéreuse nous rendre propice le favonius des Latins; puisse ce même Zéphire soutenir notre plume comme une houlette enrubannée, au cours de cette analyse; puisse-t-il enfin voiler de ses ailes et couvrir des tendres roses dont il fut si prodigue les mille et un détails cyniques que la vérité historique va placer sur notre route.

Restif de la Bretonne—dont nous venons de nous approprier, en quelque manière, le style imagé dans ce préambule—est aujourd'hui recherché, prôné, sinon très lu dans certains milieux d'enthousiastes. «On l'a placé dans une chapelle comme une puissante statue de Bouddha, dit un savant psychologue[ [U-1]] dans une étude sur notre illuminé; on l'a redoré à nouveau après un séjour d'un demi-siècle dans quelque fosse humide, et maintenant ce n'est plus qu'hymnes et oraisons parmi les flots d'encens. Le bon goût en gémit; mais sait-on encore ce que sont le goût et les traditions françaises en fait de littérature?

[U-1] Études de psychologie, Portraits du XVIIIe siècle, par Jules Soury. Paris, Charpentier, 1879.

Ceux qui le savent, poursuit le même pessimiste, ne comptent plus guère dans une société affairée et distraite, avide d'émotions violentes et de spectacles nouveaux. Ce qu'on appelait jadis le culte des belles-lettres est une religion disparue. Ce n'est qu'à cet affaissement des mœurs et des habitudes littéraires qu'un écrivain comme Restif doit un regain de célébrité; ajoutons que ses œuvres sont fort rares et nous aurons le mot de l'énigme.

«Les bibliophiles, en effet, passent aujourd'hui pour des lettrés; ils donnent le ton aux personnes du monde qui se piquent de littérature, l'engouement de quelques riches amateurs suffit pour faire une réputation. On ne lit pas, mais on montre dans sa bibliothèque tel volume de Restif ainsi que de vieux laques de Chine ou du Japon... A en juger par le nombre des curieux, l'ère de la curiosité sera longue; mais quelle erreur de confondre le lettré et le collectionneur et de prendre pour arbitre du goût, du talent et de l'esprit des amateurs de belles reliures!»

«Nous ne saurions adhérer entièrement au sentiment des lignes qui précèdent, bien qu'elles reflètent assez fidèlement une opinion courante dans un groupe très nombreux de littérateurs; la Restifomanie, si nous pouvons employer ce mot, ne provient point seulement de la vogue soudaine qui s'attacha il y a quelques années aux éditions diverses de l'auteur des Idées singulières, et aux prix fabuleux qu'ils ont acquis dans les ventes célèbres depuis dix ans environ; les bibliophiles en général ne mènent pas grand tapage dans la littérature militante et ne se montrent guère aux avant-gardes de l'armée des belles-lettres. Un bibliophile—et par là nous entendons un amateur éclairé—ne se pique aucunement de donner le ton aux gens du monde ou de provoquer un appel à la postérité en faveur de ses élus; il n'a point la faconde du bibliographe, se montre assez sobre de ses jugements et aime à voyager en égoïste dans sa bibliothèque, comme ces heureux philosophes qui se cachent dans une retraite bien loin des vanités mondaines. Pour les bibliomanes spéculateurs et autres courtiers marrons de la curiosité, leur rôle se borne à suivre les mouvements de hausse, mais point, que nous sachions, à faire œuvre de réhabilitation littéraire.

La vogue renaissante des ouvrages de Restif de la Bretonne est due à l'excentricité même de leur contenu, à la puissante originalité de l'écrivain, aux intéressants matériaux et documents qu'il fournit pour les mœurs et aussi à ce ragoût de libertinage, à cette soif perpétuelle de la femme, à cette sentimentalité raisonneuse et pleurarde qui se heurte le plus singulièrement du monde aux débordements de luxure de ses conceptions. Pendant la première moitié de ce siècle, celui qu'on nomma un peu sans façon le Rousseau des Halles fut oublié complètement d'une génération peu soucieuse d'étudier les mœurs de la veille. Cependant les pirates du feuilleton et les corsaires du drame se mirent à flairer ce grand cadavre et à le dépouiller aussi paisiblement que possible; les Nuits de Paris, les Contemporaines, les Françaises, les Parisiennes et Monsieur Nicolas inspirèrent plus de romans, de comédies et de mélo-drames qu'on ne le saurait croire; ce fut à qui butinerait dans le lourd bagage laissé par Restif et toute une cohue de vieux Jeunes France s'y vautra, se donnant à peine le souci du démarquage.

Qui songeait alors à tout ce fatras? On se disait que le génie assassine ceux qu'il pille, et la prétention au génie enlevait tout remords à la conscience. Tous ces prévaricateurs littéraires avaient un double intérêt à laisser l'oubli couvrir de son ombre la mémoire de l'auteur des Posthumes; une enquête était nécessaire, et c'est en essayant d'en suivre les différentes phases que nous pourrons nous rendre compte de l'engouement excessif dont les œuvres de Restif sont l'objet depuis ces dernières années.

L'œuvre de Restif de la Bretonne, œuvre énorme et mouvementée, eut la destinée la plus bizarrement accidentée que livres puissent rêver; glorieuse au début, discréditée hier, en pleine vogue aujourd'hui, son sort futur ne nous paraît guère mieux assuré[ [U-2]].

[U-2] Voyez nos Caprices d'un bibliophile, in-8o, Paris, Rouveyre, 1878. Nous nous empruntons à nous-même les quelques pages qui suivent.

Restif, ce grand prodigue de sa vitalité, après avoir surmené sa vie et dispersé en menue monnaie son incontestable talent, expira à Paris le 3 février 1806, à l'âge de soixante-douze ans. Ses propres contemporains commençaient déjà à l'oublier, et il fallut que sa mort vînt cingler, comme d'un coup de fouet, l'indifférence générale dont ses derniers jours étaient enveloppés.

Ses obsèques furent pompeusement célébrées; l'Institut y envoya une députation, les journaux honorèrent Restif ainsi que ses ouvrages, et plus de mille huit cents personnes suivirent son corps au cimetière Sainte-Catherine[ [U-3] où il fut inhumé.

[U-3] Aujourd'hui cimetière du Mont-Parnasse.

Sa tombe à peine fermée, l'émotion du moment passée, Paris qui comble si hâtivement ses vides, panse si vivement ses plaies, et qui sèche ses pleurs par un éclat de rire; Paris, tout entier aux passions de la politique et de la guerre, oublia Restif; et les deux cents volumes où l'âme, disons plutôt la faconde du pauvre romancier était toute semée, furent englobés dans la plus profonde insouciance.

Le glorieux écrivain de la veille était déchu! Ses ouvrages ornèrent pêle-mêle les parapets des quais; ils furent vilipendés, rejetés avec mépris, exposés aux injures de l'air et de la pluie et trop souvent, hélas! abandonnés à l'épicerie, ce prosaïque Montfaucon des volumes infortunés.

L'époque, il est vrai, ainsi que les événements, prêtaient assez peu à la bibliomanie; la vie fiévreuse de chacun ne laissait guère de loisirs pour les doux passe-temps du livre, et les bouquins, ces vrais sages, durent attendre une ère de paix et de science pour enseigner de nouveau leur morale si variée et souvent si contraire.

Restif, au demeurant, ne semble avoir écrit spécialement que: ad posteros et son œuvre est de celles qui ne peuvent mourir entièrement. En s'attachant à peindre son siècle avec le coloris réaliste qu'il puisait sous ses yeux, en traçant les silhouettes nettement accusées des mœurs au milieu desquelles il se mouvait, en calquant enfin, pour ainsi dire, la vie, le costume et le langage exacts de ses contemporains, il dut penser, avec raison, qu'un jour viendrait où les savants et les curieux se montreraient désireux de reconstituer son époque dans ses moindres détails et d'analyser les modes et la vie intime du Paris d'alors.—Ce temps est venu, et tous ses volumes, fidèles représentants, pour la plupart, de la seconde moitié du XVIIIe siècle, sont recherchés et hors de prix aujourd'hui.

Restif de la Bretonne est à l'ordre du jour et c'est à M. Charles Monselet que revient l'honneur d'avoir le premier exhumé et rendu à la vogue, avec l'expression de leur originalité et d'une manière aussi complète qu'intéressante, les œuvres de ce fécond littérateur[ [U-4].

[U-4] Quérard dans la France littéraire, Didot, 1835; M. Eusèbe Girault dans la Revue des romans (2 vol. in-12, 1839, tome II, pages 199-204), et Pierre Leroux dans les Lettres sur le fouriérisme (Revue sociale de Pierre Leroux, mars 1850), avaient déjà rédigé de curieuses notices sur Restif de la Bretonne.

Dans les numéros du Constitutionnel des 17, 18 et 19 août 1849, le spirituel auteur de Monsieur de Cupidon consacra à Restif de longs articles qui devaient servir de base au travail si curieux qu'il publia cinq ans plus tard[ [U-5].

[U-5] Restif de la Bretonne, sa vie et ses amours, etc., par Charles Monselet, avec un beau portrait gravé par Nargeot. Paris, Alvarès fils, éditeur, 1854.

Dans l'intervalle, en 1850, la Revue des Deux Mondes fit paraître une analyse de Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé[ [U-6].

[U-6] Histoire d'une vie littéraire au XVIIIe siècle.—Les Confidences de Nicolas (Restif de la Bretonne), par Gérard de Nerval, Revue des Deux Mondes, nos des 15 août, 1er et 15 septembre 1850.—Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, fait partie des Illuminés ou les Précurseurs du socialisme, Récits et portraits, par Gérard de Nerval, dont la première édition fut donnée par Victor Lecou, en 1 vol. in-12, 1852.

Cette étude, fort bien écrite et présentée par Gérard de Nerval, montre l'homme plutôt que l'écrivain; c'est la biographie de Restif, ses aventures amoureuses, ses misères et ses folies, c'est, en un mot, le romancier envisagé et remis en roman par un rare poète.

Ces deux bio-bibliographies, traitées de manière toute différente, mais de main de maître, suffirent pour ramener l'attention vers les livres de Restif de la Bretonne, car l'individualité, l'originalité, voire une pointe de folie, donnent aux œuvres littéraires le plus sûr passeport à la curiosité de l'avenir. On commença à rechercher les Restif, on y découvrit des gravures précieuses, tant pour la finesse d'exécution que pour la fidélité des modes qu'elles reproduisent; bref, les chercheurs et les lettrés s'aperçurent que l'œuvre entière du polygraphe était intéressante à plus d'un titre et digne de servir de documents précis aux études rétrospectives, digne aussi, par conséquent, de figurer dans une bibliothèque d'érudit.

L'orthographe variée et singulière, le piquant des confessions de l'auteur, l'étrangeté de ses romans, composés pour la plupart avant d'être écrits, et qui semblent prêter à Restif le spirituel mot de Rivarol: L'imprimerie est l'artillerie de la pensée; les formats même de ses volumes et la difficulté de les réunir en œuvre complète, tout contribua à faire briller, avec un nouvel éclat, la renommée un moment ternie et compromise du père des Parisiennes.

Ce fut bien vite une fureur parmi les hommes de lettres et collectionneurs parisiens; du petit au grand, chacun voulut avoir Restif partiellement ou en nombre, et dans l'un de ses catalogues, un libraire en renom mit en vente un Restif de la Bretonne dans les conditions suivantes:

«Œuvres de Nicolas-Edme Restif de la Bretonne. Deux cent douze parties ou tomes en cent cinquante-quatre volumes in-18, in-12, in-8o et in-fol.—maroquin, dos orné à petits fers, fil. tr. dorée (Chambolle-Duru), superbe exemplaire, richement relié, lavé et encollé.—Prix: Vingt mille francs.»

20,000 francs!!! il est juste d'ajouter qu'on ne connaît en France qu'une dizaine de collections complètes des œuvres de Restif de la Bretonne: la Bibliothèque nationale en possède une, le libraire Fontaine, deux (probablement vendues); les autres appartiennent à MM. le duc d'Aumale, au baron J. de Rothschild, Toustain de Richebourg et autres bibliophiles aussi féroces que riches[ [U-7].

[U-7] M. Restif de Tonnerre (Yonne), descendant de Restif, possède aussi au grand complet et dans un très bel état les œuvres de son grand parent.

L'engouement acquit des proportions si énormes que le savant bibliophile Jacob (Paul Lacroix) dut prendre les choses en main, et, avec une science étonnante et un travail d'investigation des plus remarquables, il fit paraître LA BIBLIOGRAPHIE ET L'ICONOGRAPHIE de tous les ouvrages de Restif de la Bretonne[ [U-8]. Cet ouvrage colossal, outre la description raisonnée des collections originales, des réimpressions, des contrefaçons, des traductions, des imitations, contient les notes historiques, critiques et littéraires les plus curieuses et les mieux étudiées qui nous guideront plus d'une fois au cours de cette étude.

[U-8]—1 vol. in-8o de XV-510 p. Paris, Auguste Fontaine, 1875.

Après cette bibliographie de M. Paul Lacroix, on eût pu croire que tout avait été dit sur Restif de la Bretonne. Point! un nouveau volume parut. M. Firmin Boissin, dans un petit in-8o d'une centaine de pages, trouva encore moyen de parler de notre auteur d'une aimable manière[ [U-9]; il jugea l'homme, l'œuvre, la destinée d'icelle, et ses bibliographes. L'on peut dire que ce volume, loin d'être inutile, est un excellent complément d'ensemble sur tout ce qui a été fait et écrit sur l'écrivain du Paysan perverti.

[U-9] Restif de la Bretonne, à Toulouse, et à Paris chez Daffis, in-8o, 1877.

M. Firmin Boissin ne clôt pas la série des Restifographes. M. J. Assezat, un sympathique érudit trop tôt enlevé à ses travaux, en tête d'une réimpression d'un choix des Contemporaines[ [U-10], fit une notice annotée traitant de Restif, de son œuvre et de sa portée, et dernièrement, M. Jules Soury publiait dans le Temps la très curieuse étude psychologique, insérée par la suite dans un ouvrage que nous avons mentionné plus haut.

[U-10] Les Contemporaines, ou aventures des plus jolies femmes de l'âge présent. (Choix des plus caractéristiques de ces nouvelles pour l'étude des mœurs à la fin du XVIIIe siècle.) Notices par J. Assezat, 3 vol.: les Contemporaines mêlées, les Contemporaines graduées et les Contemporaines du commun. Paris, Alphonse Lemerre 1875 (De la collection Jannet-Picard).

L'œuvre de Restif ne saurait être réimprimée ni entièrement, ni en majeure partie; cependant il n'est point téméraire de penser que quelques-unes de ses œuvres seront un jour publiées à nouveau. Déjà plus d'un essai de publication des écrits de ce monstre d'originalité a été tenté avec succès en France et à l'étranger, et nous croyons qu'un choix judicieux fait parmi les principaux ouvrages de son immense bagage d'écrivain serait favorablement accueilli du public.

Dans les Nuits de Paris, dans les Parisiennes, les Françaises, dans les Années des Dames nationales, on arriverait à glaner des mélanges remarquables et dignes de l'intérêt des lecteurs curieux et lettrés.—Si jamais il nous était loisible de publier Monsieur Nicolas, ou le cœur humain dévoilé, livre étonnant entre tous, nous osons dire qu'il nous serait agréable de nous mettre à la tête d'une telle entreprise et de présenter alors Restif en une longue étude où les faits se presseraient, où les documents et les notes s'accumuleraient dans un travail d'ensemble qui formerait assurément plus d'un volume. Mais à cette époque de vie hâtive, il ne faut point se consumer à des tâches qui risquent de demeurer stériles, ni mettre sur la table de l'érudition aimable des mets trop lourds ou trop complexes pour la rapidité des repas du jour. Puisque l'on ne sait plus dîner, ni souper ni lire, dans toute l'acception exquise de ces doux plaisirs d'antan, allons au buffet de la bibliographie légère et curieuse, et résumons, résumons, résumons notre étude sur l'homme et l'œuvre; dosons le tout pour la mémoire comme les traitements faciles à suivre de ce siècle de progrès.

Entre le dictionnaire et la terrible et ennuyeuse préface grave et embroussaillée de notes en manchettes et en bas de pages, prenons le juste milieu. Un prodigieux vivant aussi hâbleur, aussi fanfaron de vices et aussi infatué de vertus intimes que Restif de la Bretonne serait intéressant à fouiller, à déchiffrer, à dépister dans tous les coins où se masque sa vie; mais cet intérêt de chercheur serait bien égoïste et tous les érudits, comme les collectionneurs et autres sages monomanes, on ne l'a point assez remarqué, sont de purs égoïstes. Ils ne font grâce d'aucun détail aux malheureux lecteurs qui n'ont point vécu dans leur atmosphère de recherches, avec leurs alternatives de joie et de prostration; ils sont semblables à ces voyageurs qui cherchent à étonner des auditeurs indifférents par le récit de leurs voyages, et ils ne se doutent point de l'ennui qu'ils causent et de leur incommensurable égoïsme, comme ces hommes du monde dont parle Chamfort, qui ignorent le monde par la raison qui fait que les hannetons ne connaissent point l'histoire naturelle.

Concluons donc par cette simple esquisse littéraire de Restif—biographie au trait, étude linéaire et concise au possible.

II

Restif de la Bretonne, en exposant une de ses théories familières sur la façon de doter les enfants ab initio, écrivit à son sujet: «Je fus sans doute conçu dans un embrassement chaud qui me donna la base de mon caractère: s'il eût été accompagné de dispositions vicieuses, j'étais un monstre; la preuve de la pureté du cœur de mes parents, c'est ma candeur native.» Cet aveu mérite d'être enregistré au début d'une biographie aussi compliquée et aussi exceptionnelle que celle que nous avons à poursuivre, car il est hors de doute qu'avec son tempérament essentiellement sensuel et érotique, l'auteur du Pied de Fanchette eût été un monstre mille fois plus pernicieux que le célèbre marquis de Sade, si ses instincts d'impétueux Égipan n'avaient été traversés par un courant contraire et adoucis par une sensiblerie généreuse qui font de lui un être à part, quelque chose de bizarre et d'extravagant comme un maréchal de Retz au pays d'Astrée.

Nicolas-Edme Restif naquit à Sacy, près de Vermenton, dans cette contrée des lurons de basse Bourgogne, entre Auxerre et Avallon, le 23 octobre 1734[ [U-11].

[U-11] La date de la naissance de Restif a été certifiée par la communication de l'acte de baptême de l'auteur, conservé dans les registres de la paroisse de Sacy et dont M. Sylvain Puychevrier a fourni copie dans un numéro du Bulletin du Bouquiniste (8e année, Ier semestre 1864, p. 492). Tous les biographes commettent l'erreur (propagée par Restif lui-même) de faire naître l'auteur de la Fille naturelle le 22 novembre 1734. Cette date, en effet, se trouve consignée dans les premières lignes de Monsieur Nicolas.

Voici cet acte: «Le vingt-trois octobre mil sept cent trente-quatre, nous, curé de Sacy, avons baptisé Nicolas-Edme, fils de maître Edme Restif, marchand, et de honneste femme Barbe Ferlet, les père et mère, né le même jour et de légitime mariage, lequel a eu pour parrain M. Restif minore (le frère de Restif, qui se préparait dans les ordres mineurs à devenir prêtre) et pour marraine honneste fille Anne Restif qui ont signé avec nous et les témoins: Restif; Anne Restif; E. Restif; Foudriat, curé de Sacy.»

Quant à l'orthographe même du nom de Restif, bien que dans l'à-propos de la Vie de mon père il soit dit: «Notre nom s'écrit indifféremment Rétif, Rectif ou Restif», nous adoptons, avec M. Assezat, l'orthographe régulière avant la réforme du XVIIIe siècle et écrivons Restif, ainsi que l'auteur signait couramment, comme on peut s'en convaincre dans un fac-similé de petit traité qui figure dans la monographie de Restif par Charles Monselet. (M. Charles Monselet a cependant adopté Rétif).

Son père, après avoir vécu quelques années à Paris en qualité de clerc d'homme d'affaires, était venu se donner à la culture à la ferme de la Bretonne. Il s'était marié deux fois et avait eu sept enfants d'un premier lit. Nicolas-Edme fut le premier-né d'un second mariage avec Barbe Ferlet de Bertro qui devait doter la Bourgogne de six autres petits Restifs. On voit que l'écrivain des Gynographes était d'une famille qui savait suivre les préceptes de la Bible et qu'il devait chasser de race.

«L'enfance de Nicolas ressembla à celle des autres petits paysans, dit M. J. Soury dans une charmante page de son étude remarquable; tout le jour il courait dans les prés et dans les bois de Nitry et de Sacy, il cherchait les nids, menait au champ et sur les collines prochaines, où l'air est très vif, les troupeaux de son père, et quand, le soir venu, il distinguait les murs blanchis de la petite ferme de la Bretonne, il hâtait le pas, trop lent à son gré, de ses moutons et de ses chèvres. C'était l'heure du souper: le père, la mère, les enfants et tous les gens de la ferme, les garçons de charrue, les vignerons, les servantes, s'asseyaient à la même table.

«Après le repas, le père de famille ouvrait sa Bible et en expliquait tout haut quelques chapitres. Quoiqu'on songe encore involontairement au tableau célèbre de Greuze, il n'y a pas moyen de révoquer en doute cette coutume dans la maison paternelle de Restif. Bien avant d'avoir lu la Bible, Nicolas la savait par cœur, surtout le Pentateuque, et il la mettait en action.»

Aussi, vers sa dixième année, il élève un autel de pierre dans une solitude sauvage et y offre en holocauste des oiseaux, comme un grand prêtre juif. «Je voyais, dit-il, avec des élans de dévotion tourbillonner la fumée de mon sacrifice que j'accompagnais de quelques versets de psaumes[ [U-12]

[U-12] Monsieur Nicolas, page 172 et passim.

«Ce grand prêtre juif était alors un enfant fort doux, très bon et d'une timidité presque maladive. Comme il avait la plus jolie figure du monde, les filles couraient après, l'embrassaient malgré lui, à la sortie de la messe, aux heures où les garçons de son âge jouaient devant les métairies ou dans les granges; Nicolas ne savait comment échapper à ses persécutrices. Il fuyait, plus léger qu'un jeune faon, sans prendre garde aux rieuses qui criaient: «V'la qui monsieur Nicolas! V'qui l' sauvége!»—«C'ô in chevreu», disaient les hommes; «il ôt dératé», répondaient les femmes. A le voir, au moindre mot, baisser en rougissant ses grands yeux aux longs cils, les parents disaient au père et à la mère: «C'est une fille modeste que votre fils; êtes-vous sûrs de son sexe?»

Lui-même avoue qu'il était femme par la sensibilité, l'excitabilité de son imagination.

«Encore quelques jours et, dès onze ans, M. Nicolas deviendra un embrasseur redoutable qui, à son tour, mettra en déroute les folles embrasseuses. Il ne fera pas bon pour elles de le rencontrer sur les chemins, surtout les jours de fête, avec son chapeau neuf, sa chemise à manchettes, son habit rouge, sa veste et sa culotte bleu céleste, chaussé de fins bas de coton, avec des escarpins aux boucles fort antiques et très éblouissantes.»

Le sensible Restif, en dépit de la fréquente école buissonnière qu'il faisait aux beaux jours d'été, étudiait de son mieux pendant l'hiver à l'école de maître Jacques à Vermenton. A peine sut-il lire couramment qu'il fut pris d'une fièvre intense de savoir, et comme les braves femmes du village, les ouvriers de la ferme s'extasiaient devant la facilité et l'ardeur savante du petit Nicolas qui récitait tout haut ses lectures au premier venant, son père le mit en pension à Joux où il ne resta que peu de temps, y ayant pris la petite vérole dont il faillit mourir.

A peine rétabli, il fut décidé qu'un cousin de Nicolas, Jean Restif, avocat à Noyers, une des lumières de la famille, viendrait interroger l'enfant et déciderait de sa vocation d'après les aptitudes qu'il lui reconnaîtrait. Ce Jean Restif, homme respectable et d'une austère vertu (selon les termes mêmes de M. Nicolas), arriva pour la fête de Sacy, mis plus que simplement, un vieil habit de drap gris, ses souliers coupés à cause des cors aux pieds, et il se prit aussitôt à interroger son petit cousin: «Que lisez-vous?—La Bible, monsieur l'avocat, et mon père nous la lit tous les soirs[ [U-13].» Et voici le jeune homme bavardant avec son grand cousin Jean, lui faisant part de ses remarques sur la Bible, contant ses autres lectures, émettant ses idées avec timidité d'abord, puis avec une grande assurance, tant et si bien que lorsque le brave père de Restif demanda à l'austère examinateur: «Que pensez-vous... en ferai-je un laboureur?» celui-ci répondit: «Non!»—«En ferai-je un prêtre comme son aîné?»—«Moins encore, répondit le juge, il aime les femmes; comme la pauvreté, qui n'est pas vice, tient les pauvres toujours à la veille d'être fripons, ce penchant à l'amour peut devenir néfaste; donnez une solide instruction au petit cousin, puis après nous verrons.»

[U-13] Les Restif (d'après une note de M. Assezat) avaient, lors de la Réforme, embrassé la religion protestante. Une partie de la famille s'était expatriée lors de la révocation de l'édit de Nantes; l'autre, à laquelle appartenait la branche dont sortait notre auteur, était revenue au catholicisme lors des Dragonnades. On y avait cependant conservé, comme on le voit, l'une des plus caractéristiques habitudes du protestantisme, la lecture de la Bible.

Nicolas fut, en conséquence, conduit par le coche à Paris, chez l'un de ses frères d'un premier lit, l'abbé Thomas, précepteur chez les jansénistes de Bicêtre; il y fut nommé «frère Augustin» et porta la soutane et le camail comme tous les petits curés de l'endroit. Le voici donc au sortir de la vie ensoleillée des champs, claustré dans la monotonie des exercices religieux, n'ayant pour toute lecture que des œuvres jansénistes telles que les Provinciales, les Essais de Nicole, la Vie et les Miracles du diacre Pâris, ouvrage d'une gaieté douteuse pour un adolescent plein de pétulance et d'imagination. Par bonheur, à ce qu'il raconte, quelques sœurs firent tout au monde pour perdre son âme, et il laisse sous-entendre qu'il put prendre sa revanche des coups de férule de l'abbé Thomas en goûtant le bonheur dans les bras des tendres Mères.—L'exil de Nicolas dura peu, les jansénistes de Bicêtre furent persécutés et dispersés et «l'ex-petit prêtre Augustin» revint en Bourgogne chez son autre frère, le curé de Courgis, un brave et saint homme adoré de ses ouailles.

Restif de la Bretonne approchait alors de sa quinzième année et dès ce moment nous voyons les événements de sa vie se précipiter et ses aventures amoureuses naître et se succéder avec une rapidité qui semble défier l'analyse, tant ces amours et amourettes innombrables foisonnent de détails. Restif a tissé avec sa propre existence le canevas de plus de cent romans et écrit un millier de contes et nouvelles, vécues par lui-même, selon le mot du jour. Qu'on juge de la discrétion qui nous est recommandée, de la concision dont il nous faut faire preuve dans ce modeste avertissement au Pied de Fanchette qui ne peut être qu'une brève causerie familière.

Voici d'abord Jeannette Rousseau, la fille du notaire de Courgis, le grand amour idéal qui poursuit Nicolas à toutes les étapes de son existence passionnée; cette Jeannette dont il rêvait encore avant de mourir et sur laquelle il écrivit ces lignes: «Jeannette Rousseau, cet ange sans le savoir, a décidé mon sort. Ne croyez pas que j'eusse étudié, que j'eusse surmonté toutes les difficultés parce que j'avais de la force et du courage. Non! je n'eus jamais qu'une âme pusillanime, mais j'ai senti le véritable amour. Il m'a élevé au-dessus de moi-même et m'a fait passer pour courageux, j'ai tout fait pour mériter cette fille dont le nom me fait tressaillir à soixante ans après quarante-six ans d'absence... Oh! Jeannette, si je t'avais vue tous les jours, je serais devenu aussi grand que Voltaire et j'aurais laissé Rousseau loin derrière moi, mais ta seule pensée m'agrandissait l'âme, ce n'était plus moi-même, c'était un homme actif, ardent, qui participait au génie de Dieu.»

Après cette Jeannette tant chantée, voici Marguerite, la servante de son frère le curé, puis la céleste Colette, la Mme Parangon, femme de l'imprimeur d'Auxerre[ [U-14], où Restif fit son apprentissage vers la seizième année, et plus tard la célèbre Septimanie, comtesse d'Egmont, Zéphire la charmante grisette, tour à tour vêtue d'indienne et de taffetas rose, Sara, Suadèle, Henriette et tant d'autres, sans compter les mésaventures du mariage de notre héros avec Agnès Lebègue. Comment narrer une existence si pleine d'épisodes et d'aventures incroyables, si remplie, si touffue! Ce serait refaire les Confidences de Nicolas ou dépasser en étendue et en intérêt peut-être les Mémoires du charmant aventurier Casanova; mais reprenons notre récit hâtif.

[U-14] La famille de cet imprimeur existe encore à Auxerre, et il y aurait ici indiscrétion à révéler le nom de Mme Parangon.

Restif ne resta pas de longues années chez son frère le bon curé de Courgis. En juillet 1751, il fut reçu comme apprenti chez un grand imprimeur d'Auxerre dont il déguisa le nom à l'aide d'un terme typographique en l'appelant M. Parangon. Cette période de sa vie, de 1751 à 1755, où il vint à Paris, reste assez obscure; sa passion pour Mme Parangon et ses amourettes avec quelques belles filles auxerroises semblent remplir ces quatre années. Dans le Cœur humain dévoilé, le jeune typographe trouve le moyen de nous attendrir durant de longs chapitres sur Edmée Sévigné, Manon Prudhot, Madelon Baron, Marianne Tangis, Rose Lambelin, Fanchette, sa fiancée et autres aimables damoiselles dont nous ne saurions compter ici les aventures. Il vint à Paris par le coche en 1755 et le pauvre Nicolas commença une lutte terrible contre l'adversité, les tentations et la misère de la grande ville. Il était entré comme ouvrier compositeur à l'imprimerie du Louvre; mais la corruption des milieux qu'il fréquentait le soir après le travail ne tardèrent pas à le gangrener dans l'âme. Selon son biographe Monselet, on le rencontrait dans les caves du Palais-Royal, repaire des militaires et des comédiens de province, contant fleurette aux nymphes de comptoir, ou bien joyeusement assis au cabaret de la Grotte Flamande, mangeant une fricassée de petits pois entre Aline l'Araignée et Manette Latour. «Il faudrait, s'écrie l'auteur de la Lorgnette littéraire, la plume d'Homère pour tracer le dénombrement des maîtresses de l'inconstant Bourguignon; avec lui les aventures galantes se succèdent sans intervalle; son cœur n'est jamais vide, et la blonde s'y rencontre souvent en même temps que la brune. Sur la fin de sa vie, lui-même s'est mis à faire son calendrier amoureux, une patronne par jour, trois cent soixante-cinq au dernier décembre et les plus belles filles du monde, des marchandes, des grisettes, quelquefois même des grandes dames; puis, une fois son calendrier terminé, voilà que Restif se trouve sur les bras un excédent de soixante et quelques femmes.»

Après des déboires sans nombre, et en dernier lieu accablé par la rupture de son mariage fictif avec une Anglaise, Henriette Kircher, qui s'était fait passer à ses yeux lui pour une riche héritière, Restif revint à Auxerre, à Courgis, à la Bretonne; puis il part pour Dijon où il travaille dans une imprimerie, revient à Paris et se marie enfin, sérieusement cette fois, à Auxerre avec Agnès Lebègue, le 22 avril 1760.

«J'étais beau ce jour-là, écrit-il en évoquant ses souvenirs; j'étais beau ce jour de ma mort morale; on loua ma figure en disant qu'Agnès ne me méritait point. Arrivé à l'église, le fatal serment du mariage fut prononcé. Un mot frappa mon oreille au moment où, levant les yeux sur ma cousine Edmée, je la voyais en prière à l'écart: Enfin la voilà donc mariée! et moi je pensais tristement: «Infortuné! te voilà donc lié!... Je revins de l'église avec le sentiment que j'étais perdu et je l'étais...»

Restif marié, c'était l'enfer. Après avoir payé les dettes criardes de sa femme, il s'établit de nouveau à Paris, où il reprit du travail chez la veuve Quillau, à l'imprimerie Royale.

Nous laisserons sous silence les discordes du nouveau ménage, le mari inconstant, la femme infidèle et de plus bel esprit, les luttes infinies et nous comprendrons que M. Nicolas ait abandonné pour une certaine Rose Bourgeois l'infâme Agnès, comme il la nomme. Aussitôt libre, ses amours reprennent, l'incroyable satyre ne se lasse pas ou plutôt c'est à croire avec un de ses biographes qu'il ne pouvait voir aucune femme sans s'imaginer qu'elle l'aimait et sans écrire une relation imaginaire de ses amours. Selon M. Jules Soury, avec lequel nous serions volontiers d'accord, notre romancier, qui finit par tomber dans le délire des persécutions, fut toute sa vie un de ces aliénés que le docteur Lasègue appelle exhibitionniste; il exhibait plus ou moins toute sa personne devant les devantures des marchandes de modes ou dans les escaliers obscurs des maisons où il poursuivait ses singulières bonnes fortunes.

En 1767, Restif se révèle littérateur et publie la Famille vertueuse, le premier ouvrage de cette série d'œuvres incroyables qui devaient se succéder avec une si grande rapidité, que nous sommes forcés ici d'abandonner l'écrivain pour terminer à bon terme la biographie de l'homme même. Ce premier essai n'avait pas été heureux, mais il put se rattraper vers la quarantième année par le Pied de Fanchette, le Paysan perverti et les Contemporaines, qui lui acquirent toute sa célébrité. Recherché avec curiosité de tous côtés, invité partout, Restif n'en devint que plus misanthrope.

«C'était alors, écrit M. Soury, un homme de taille moyenne et un peu courbé, d'allure timide et réservée, presque cléricale, car l'ancien enfant de chœur de Bicêtre avait gardé le pli et les manières de sa première éducation; les yeux et les sourcils fort longs, qui, dans la vieillesse lui donnèrent l'aspect d'un hibou, étaient encore noirs; la bouche charmante et fine, avec le nez aquilin des Restif. A le voir dans ses habits d'ouvrier, les bras nus, la poitrine velue, on admirait un torse d'une rare puissance et qui eût pu convenir à une statue d'Hercule. Sa capacité de travail était prodigieuse: en six ans, il imprima quatre-vingt-cinq volumes dont il lut trois fois les épreuves. De 1767 à 1802, Restif a publié deux cents volumes; il pouvait donc écrire un demi-volume par jour.

«Ce n'était pas seulement le descendant d'une forte race de paysans, c'était un sobre et vigoureux athlète, qui sans un point vulnérable eût été un anachorète. Il mangeait peu et ne buvait jamais de vin. «En toute ma vie, a-t-il écrit, un repas, quel qu'il fut, n'a jamais troublé ma tête au point de m'ôter le goût du travail.» Il lui est arrivé de mettre vingt ans le même vêtement; on lui voyait toujours une vieille redingote bleue «l'aînée de ses habits»; pour courir les rues, il se couvrait d'un lourd manteau à collet de très gros drap noirâtre, qui lui descendait à mi-jambes; il se sanglait au milieu du corps comme une bête de somme; un grand chapeau de feutre à larges bords, comme on le voit aux estampes de ses Nuits de Paris, lui couvrait toute la figure. D'ailleurs peu de chemise et point de soins de toilette. Cubières-Palmaiseaux raconte qu'il rencontra Restif avec une barbe extrêmement longue et inculte: «Elle ne tombera, dit l'homme aux idées singulières, que lorsque j'aurai achevé le roman auquel je travaille.—Et si ce roman est en plusieurs volumes?—Il sera en quinze!»

Tout Restif est là, volontaire et dédaigneux comme Rousseau.

Nous voudrions suivre Restif dans ses relations mondaines et littéraires, le surprendre dans ses logis divers, le montrer pendant la Révolution où il joua un rôle curieux et déploya un grand enthousiasme républicain; présenter ses retours conjugaux vers Agnès Lebègue et son divorce prononcé pendant la Terreur, le juger pendant sa vieillesse; mais la place nous manque, quelque succinct que nous puissions nous montrer et nous voici contraint d'enregistrer la date de sa mort en regrettant de n'avoir pu complètement effleurer le récit de sa vie.

Restif de la Bretonne mourut à l'âge de soixante-douze ans, le 8 février 1806 vers midi, dans une maison de la rue de la Bûcherie. Cubières-Palmaiseaux, un honnête écrivain prud'homme, fit sur l'auteur de tant d'œuvres singulières ce quatrain de mirliton funèbre.

Pénétré d'ardeur pour le bien,

Et brûlant d'amour pour la gloire,

Il monta, non sans peine, au temple de Mémoire,

Fut bon ami, bon père et sage citoyen.

Restif avait eu, en effet, deux filles de son déplorable mariage; Agnès et Marie-Jeanne, la première fut mariée à un sieur Augé, puis à Louis Vignon; la seconde épousa un de ses cousins et conserva ainsi le nom de Restif.

III

Le Pied de Fanchette fut le premier succès littéraire de Restif.—La Famille vertueuse et Lucile ou le progrès de la vertu, précédemment publiés, n'avaient rapporté à leur auteur ni honneur ni profit. Dans la Revue de ses ouvrages[ [U-15], l'historien de Fanchette s'exprime ainsi à son sujet: «Ce petit roman qui eut beaucoup de succès est l'histoire de la jeune marchande de la rue Saint-Denis (Mme Lévêque) à laquelle il est dédié.—Il est inutile de rien dire de l'intrigue: elle est fort commune; mais ce qui la singularise, c'est que tous ces événements sont occasionnés par le joli pied de l'héroïne et ces événements sont très multipliés. Les trois premiers chapitres, qui sont une espèce de préface, ont été très goûtés. Cependant feu M. Fréron refusa de l'annoncer comme étant un peu libre. On l'a plusieurs fois contrefaite en province.»

[U-15] Revue des ouvrages de l'auteur, 1784. Cette revue aurait pu être faite par Grimod de la Reynière fils, comme le pense M. Paul Lacroix, d'après les notes fournies par Restif.

On voit que Restif ne se faisait aucune illusion sur la valeur littéraire de son ouvrage; bien plus, d'après une réponse à un littérateur allemand qui lui mandait le succès de ses livres en Allemagne, il se montre juge de lui-même encore plus sévère dans ce passage d'une lettre datée du mois d'août 1778[ [U-16]: «Je vous avoue qu'il est des œuvres que je suis fâché qu'on ait traduites; le Pied de Fanchette est un ouvrage manqué depuis le quatorzième chapitre; le succès qu'il a eu ici et quatre éditions ne m'en font pas accroire... J'ai fait une seconde édition du Pied de Fanchette un peu meilleure que la première, en deux volumes au lieu de trois, mais sans avoir rien retranché; au contraire, elle commence par un Avertissement d'une page qui n'est ni dans la première, ni dans la seconde édition, ni dans les contrefaçons.»

[U-16] Cette lettre se trouve à la fin du tome XIX de la seconde édition des Contemporaines (1781 et années suivantes); à la fin de ce tome XIX se trouvent 55 feuillets non chiffrés qui renferment des correspondances particulières d'un grand intérêt. La lettre qui nous intéresse est adressée à M. J.-A. Engelbrecht et porte le no 19 de ce dossier épistolaire.

La première édition du Pied de Fanchette ou l'orpheline française parut en 3 volumes petit in-12, en 1769 sous cette rubrique: Imprimé à la Haie (sic) et se trouve à Paris chez Humblot, libraire, rue Saint-Jacques, près Saint-Ivès.—Quillau, imprimeur-libraire, rue du Fouarre. Cette édition, tirée à mille exemplaires avec dédicace, tables et notes imprimées en rouge, est celle qui a servi de copie, comme étant la plus intéressante, à la réimpression que nous donnons aujourd'hui.

La seconde édition, deux parties en deux volumes, parue cette même année 1769, à Francfort et à Leipzig en Foire, ne doit être considérée que comme une contrefaçon imprimée en Suisse, et ce n'est guère qu'en 1776 que nous retrouvons le Pied de Fanchète (sic) ou le soulier couleur de rose (variante à l'Orpheline française) en édition nouvelle (2 parties en 1 volume), revue par l'auteur.—Dans cette édition les changements sont assez nombreux. Outre les trois parties réunies en deux, les intitulés des chapitres différent entièrement de l'édition primitive, et ces chapitres ne sont plus qu'au nombre de 52 au lieu de 53.—A la fin de la préface, Restif a ajouté, après s'être excusé sur ses chagrins domestiques des fautes de l'auteur dans la première édition:

«Très indulgents lecteurs et très aimables lectrices, ce fut à la veille du mariage de Fanchette que l'éditeur de la véridique histoire que vous achevez entrevit cette belle chez la marchande de modes et que son joli pied, chaussé d'un soulier rose à talon vert, fut pour lui la divine Clio: on essayait à la fiancée sa parure pour le lendemain et celle qui nomma Fanchette était Agathe.—La clarté est le premier devoir d'un écrivain; j'y ai satisfait. Adieu.»

Une quatrième édition, imprimée à la Haye en 1786, n'offre, en dehors des gravures, aucune autre différence avec la seconde, que cette particularité du nom de Mme Lévêque imprimé en toutes lettres dans la dédicace; quelques corrections et suppressions à signaler et un extrait du Tableau du Siècle, de Nolivos de Saint-Cyr, ajouté à la note 61.

Il faut prêter quelque attention à une note publiée il y a quelques années par M. Assezat au sujet de cette édition[ [U-17], qui reconnaît à des indices certains, mais trop longs à énumérer ici, que cette date de 1786 est fautive et que cette réimpression n'a pu être faite qu'en 1794.

[U-17] Voir Intermédiaire des chercheurs et des curieux, 7e année, no 152, 5 septembre 1874, p. 517. Cet article est signé Aszt, lire: Assezat.

La cinquième et dernière édition du roman de Fanchette que nous puissions enregistrer fut donnée par Cordier et Legras, rue Galande, no 50, en 1801, 3 volumes in-18 avec le titre correct et le sous-titre: Cinquième édition, revue, corrigée et augmentée de plusieurs anecdotes curieuses et amusantes.—Pougens rendit compte de cette réimpression dans sa Bibliothèque française (1re année; no 6, p. 190).

Lorsque nous aurons parlé d'une comédie intitulée Marianne dont le sujet est tiré du Pied de Fanchette et qui fut représentée sur un petit théâtre de la rue de Provence le 5 février 1776, que nous aurons ajouté qu'une traduction allemande parut à Hambourg en 1777, in-8o, et que nous aurons enfin mentionné la traduction espagnole: El pié de Franquita, Paris, Rosa, 1834, 2 volumes in-18, nous penserons avoir épuisé la nomenclature historique de l'ouvrage dont nous donnons une édition qui sera sans doute définitive et qui n'aurait point sa raison d'être si elle ne rentrait dans le cadre de nos Petits conteurs du XVIIIe siècle.

IV

La passion de Restif pour les pieds mignons et les jolies petites chaussures bien cambrées et à hauts talons fut un de ses goûts esthétiques les plus singuliers, et c'est assurément la hantise la plus persistante dont il fut obsédé au cours de sa vie aventureuse et galante. Binet avait beau s'évertuer à trouver des chaussures impossibles, des mules d'une délicatesse inouïe, des coquets souliers d'une grâce adorable dans les dessins qu'il destinait à l'illustration de ses livres, jamais il ne parvint à réaliser l'idéal du pied rêvé par l'ardent romancier. Restif retouchait lui-même ses dessins jusqu'à leur enlever toute proportion d'ensemble pour mieux arrêter l'exiguïté des petits pieds de ses héroïnes; cette passion dégénérée en idée fixe, en monomanie incurable, le poussait à s'emparer des mules charmantes qu'il rencontrait, avec la pensée d'augmenter une collection déjà considérable qu'il eût voulu voir mettre avec lui au tombeau. Dans ses courses à travers les rues et les faubourgs de Paris, il tenait toujours les yeux en éveil sur la démarche des grisettes, des nymphes ou des moindres trottins de modistes et c'est ainsi qu'il trouva le sujet du Pied de Fanchette dans une de ses promenades d'amateur passionné.

«Je passais un dimanche matin dans la rue Tiquetonne, raconte-t-il dans Monsieur Nicolas[ [U-18], j'aperçus une jolie fille en jupon blanc, encore en corset, chaussée en bas de soie avec des souliers roses à talons hauts et minces, genre de chaussure qui faisait infiniment mieux la jambe aux femmes que la mode actuelle. Je fus enchanté; je m'arrêtai, la bouche béante, à la considérer... En chemin je fis le premier chapitre de l'ouvrage: Je suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du pied mignon d'une belle, etc. Je mis la main à la plume dès le lendemain. Mon imagination se trouvant un peu refroidie, je sortis pour revoir ma muse... Dans la rue Saint-Denis, vis-à-vis la fontaine des Innocents, j'aperçus une femme dont le pied était un prodige de mignonnesse. Aussi était-il chaussé d'une jolie mule d'étoffe d'or faite par le plus habile artiste de la capitale... Je la suivis jusqu'à l'église du Sépulcre, où elle entra, et je revins chez moi plein de verve. J'allai en deux jours au quatorzième chapitre.» Et dix jours après, eût pu ajouter Restif, le volume était terminé et dédié à Mme Lévêque, femme du marchand de soieries dont l'enseigne était la Ville de Lyon, vis-à-vis des Innocents. La belle Mme Lévêque avait, si nous en croyons la chronique du temps, le plus joli pied de Paris.

[U-18] T. X, p. 2716 et suivantes.

On ferait, comme le remarque fort bien l'érudit bibliophile Jacob, un ouvrage entier et des plus singuliers en se bornant à extraire des livres de Restif tout ce qui concerne son goût, sa passion pour les jolis pieds et les jolis souliers de femmes. Il suffirait de lire quelques-unes des notes qui se trouvent à la fin de ce livre pour convaincre le lecteur du sentiment profond qu'éprouvait notre auteur au sujet de ces souliers hauts qui affinent la jambe et sylphisent tout le corps, selon son mot. Dans les Nuits de Paris (IVe partie, LXXIe nuit, pages 779 et suivantes), nous recommandons le chapitre intitulé la Mule enlevée qui se rapproche assez, par certains côtés, du roman que nous publions.

Le Pied de Fanchette, qui parut anonyme, fut le premier ouvrage de Restif qui commença sa réputation, et, bien que les journaux aient dédaigné de s'occuper de cette nouveauté non signée, elle fit grand bruit dans les salons et dans tous les cercles littéraires de Paris où on s'ingéniait à en découvrir l'auteur. Il se vendit plus de cinquante exemplaires par jour de cette première édition qui fut bientôt épuisée. Pour l'époque où il parut, ce livre était présenté sous une forme nouvelle, avec une orthographe bizarre, dans un style original qui rompait avec les traditions à la mode. Restif, nous l'avons vu plus haut, ne fut pas grisé par ce succès et il fut le premier à reconnaître les nombreuses imperfections de son œuvre. «Mon but dans cet ouvrage, dit-il en note, n'est pas de peindre en grand; je laisse à mes maîtres, aux hommes célèbres, les grands tableaux; je vole terre à terre; mes héros sont pris dans la médiocrité.»

Pour nous, le Pied de Fanchette ne vaut guère mieux que quelques-uns des sombres et ridicules romans de Ducray-Duminil, de Corbière ou de Mme Cottin, et si, dans nos publications de Petits Conteurs, nous nous sommes souvent laissé entraîner à réimprimer certains ouvrages par un sentiment littéraire de grande sympathie ou même d'enthousiasme sincère, tel n'est point ici notre cas. Nous avons jugé cependant que Restif de la Bretonne méritait une place dans notre galerie et nous n'avons point trouvé, dans son bagage immense, une seule œuvre d'honnête dimension qui représentât mieux que le Pied de Fanchette l'originalité même de l'auteur, et peignît en même temps cette singulière école fantastique, fausse et sentimentale de la fin du XVIIIe siècle sur l'imagination de laquelle nos dramaturges ont effrontément vécu en faisant pleurer nos pères et, ne craignons pas d'ajouter, nos contemporains par la mise en scène de mélodrames tels que la Grâce de Dieu et, plus récemment, les Deux Orphelines. Le roman de Fanchette se rapproche du roman de Justine; ce sont les mêmes malheurs de la vertu, moins les monstruosités sanguinaires du vicieux marquis de Sade. C'est bien le type du roman et de l'affabulation maladive qu'on retrouve partout vers la fin du dernier siècle; c'est le chef-d'œuvre, si l'on veut, d'une école de mauvais goût, mais encore, à tous ces titres, il rentrait dans notre programme de le ranger dans une collection où nous prétendons apporter tous les genres d'invention littéraire au XVIIIe siècle et échantillonner, en quelque sorte, les différentes manières de conter et les coloris divers du style dans ce domaine des petits romans allégoriques, satiriques ou réalistes, éclos en pleine fantaisie.

On pourra juger de nos petits conteurs lorsqu'ils seront au complet et présenteront dans leur ensemble une surface assez large à la critique.

Nous avons apporté peu de changements à l'orthographe insensée de l'homme aux idées singulières, rêveur d'un Glossographe ou la langue réformée; nous eussions craint, en agissant autrement, de porter atteinte à l'originalité de l'écrivain compositeur et prote, et de diminuer la saveur et la curiosité d'une œuvre pour ainsi dire photographiée sur l'édition originale. L'orthographe et le style de Restif se tiennent et sont des signes typiques de cet ingénieux réformateur. Si l'on peut faire, d'après Buffon, le diagnostic moral de l'homme par le style, l'orthographe et le style de Restif de la Bretonne ne peuvent que prêter doublement à la constatation de sa folie particulière et l'on ne saurait les désunir.

On pourra donc, en lisant cette réimpression textuelle, suivre et comprendre les excentricités calculées du système d'orthographe de M. Nicolas; système très compliqué, où le cicéro, la gaillarde, le petit-romain, l'F remplaçant le PH, le C cédant la place à l'>S et l'accent aigu foisonnant, hérissent son texte d'imprévu, déroutent un instant le lecteur et finissent presque par l'accoutumer, sinon par le convaincre au désordre magistral de cet écrivain-typographe, dont quelques innovations eussent mérité d'être mises en pratique par une majorité trop routinière.

Nous avons placé en tête de cette édition un portrait inédit de Restif, à l'âge de ses amours les plus folles, avant l'apparition de ces rides et de cette alopécie frontale qui font de son visage, dans les gravures connues, une tête de fauve oiseau de proie. Il fallait présenter l'auteur du Pied de Fanchette, l'amoureux des tailles guêpées et des souliers aux fines cambrures sous un aspect moins sinistre. Le portrait que nous donnons est très authentique; il est tiré d'une des nombreuses compositions de Binet, qui, on le remarquera en contemplant avec attention les suites de gravures destinées à l'œuvre de l'auteur des Contemporaines, excellait à mettre en scène assez fréquemment le romancier en personne et à le représenter dans l'action qu'il décrit.

Si nous avons donné peu de développement à cette esquisse littéraire, c'est, nous le répétons, en raison du rôle si mouvementé de ce remuant remueur d'idées, qu'on a peine à suivre dans l'action terrible de sa vie, qui a consacré près de seize volumes à dévoiler son être, sans parvenir à anatomiser son moral au complet et qui enfin termina l'introduction de ses confessions par ces mots qui finiront cette manière de préface: «Ulciscetur, si perficitur, omnia damna nostra! Quando veniet? Nescio: Sua cuique vita obscura est.»

Octave UZANNE.
Paris, le 10 mai 1879.

[ XLI] [ XLII] [ XLIII]

[ XLIV]

LE PIED
DE
FANCHETTE,

ou

L'ORFELINE
FRANÇAISE;

HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE.


Une jeune chinoise avançant un bout du pied couvert et chaussé, fera plus de ravage à Pékin, que n'eût fait la plus belle fille du monde dansant toute nue au bas du tazgète.
Œuvres de J.-J. Rousseau, t. IV, p. 268.


Si je n'avais eu pour but que de plaire, le tissu de cet ouvrage aurait été différent: Fanchette, sa bonne, un oncle et son fils, avec un hypocrite, suffisaient pour l'intrigue; le premier amant de Fanchette se fût trouvé fils de cet oncle; la marche aurait été plus naturelle, le dénoûment plus saillant et plus vif: MAIS IL FALLAIT DIRE LA VÉRITÉ.

A MADAME L***
FEMME D'UN MARCHAND

Madame,

En vous dédiant cet ouvrage, c'est aux grâces que je le consacre. Née dans l'état le plus proche du bonheur, vous joignez au charme séduisant d'une figure aimable, les vertus et les talens: chérie, adorée de tout ce qui vous environne, vous êtes heureuse par les sentimens que vous inspirez: ils ne sont point tyranniques comme ceux de l'amour; ils n'ont pas la froideur du respect; ils sont doux et flateurs comme ceux de l'amitié. Voilà le précieux avantage dont les grands ne jouissent presque jamais; belle L***, la fortune vous a mieux traitée qu'eux. On les honore, et l'on vous aime: quelle différence!

Ce n'est pas, Madame, que je veuille, comme tant d'autres, ravaler la noblesse du sang, regarder tous les rangs comme égaux, et me parant d'une fausse indifférence pour la fortune, insulter de loin à ses favoris: non: je reconnais tous leurs avantages: je confesse qu'ils sont grands, et qu'ils méritent qu'on les envie: Quel bonheur de pouvoir servir efficacement l'état, d'approcher le père de la patrie, de prétendre quelquefois à sa confiance, de tendre aux malheureux une main secourable, non pas à la manière de ceux qui n'ont que des moyens bornés, mais en soulageant des provinces entières! Est-il un cœur que de si glorieuses prérogatives ne trouvent que de glace!

Ne croyez pourtant pas, Madame, que de ce côté-là même, le ciel vous ait moins avantagée qu'eux; Dans ce siècle éclairé, le négociant jouit de l'estime générale: Comme les grands il sert les états et l'humanité toute entière, mais d'une manière différente: ce n'est point en remportant des victoires, en gouvernant des provinces, en administrant la justice ou les finances: C'est en fournissant aux hommes l'agréable, l'utile et le nécessaire. Quels biens ses immenses travaux ne procurent-ils pas à la société! Il fait jouir ses concitoyens des productions des deux mondes, et raproche les peuples les plus éloignés: C'est lui qui fait que des nations autrefois barbares, connaissent les commodités de la vie, et se polissent par degrés: ce sera par lui qu'elles deviendront à leur tour l'azile des arts et des sciences: Sans lui, l'agriculture, cette première source de tous nos biens, demeurerait languissante et découragée: D'un bout du monde à l'autre, obéi comme un monarque, sans troupes, sans l'effrayant apareil des combats, sa probité lui donne toute sa puissance.

Madame, en quoi donc ceux que distingue une naissance illustre peuvent-ils se flater de l'emporter sur votre condition? Ah! s'il est quelque avantage, c'est chez vous que je le vois: Quels biens sont préférables à cette vie douce que l'aisance procure? on ne tremble pas devant vous; l'on vous considère, et cela suffit. Qu'est-ce, pour la plupart des hommes, que le bonheur si vanté d'être puissant, sinon la triste prérogative de pouvoir assouvir des désirs dérèglés, ausquels une plus humble fortune aurait mis un frein? Oui, Madame, soyez fière de votre état: il est utile, il est nécessaire: les ducs et les lords n'ont pas de plus nobles titres.

Fanchette, ainsi que vous, Madame, est née dans l'ordre de citoyens respectables qui s'apliquent au commerce: cet attrait qui lui soumit tous les cœurs, vous le possédez: Daignez l'introduire dans le monde: Elle ne peut y paraître sous une plus charmante et plus vertueuse conductrice.

J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect,
Madame,
Votre três-humble et três-obéissant serviteur
R. D. L. B.

LE
PIED DE FANCHETTE
HISTOIRE INTÉRESSANTE ET MORALE

CHAPITRE PREMIER
PRÉFACE
Parturient montes, nascetur ridiculus mus[ [1].

Je suis l'historien véridique des conquêtes brillantes du Pied mignon d'une belle. O vous! l'étonnement et la terreur de l'univers, conquérans célèbres, Ninus, Sésostris, Alexandre, César, Charlemagne, Gengiskan, vertueux Henri IV, fougueux Charles XII, et toi-même, le héros de mon pays, immortel Louis XIV, pavillon bas. Vous avez règné sur des hommes que fit trembler votre redoutable puissance; et Fanchette, jeune, sans nom, sans naissance; mais avec un minois séduisant, des yeux pleins de douceur, un pied... ah ciel! un pied... comme on n'en vit jamais, tant il est joli, règne, par l'amour sur tous les cœurs. Son triomphe est bien plus doux que ceux que vous procurèrent tant de victoires: Pour conserver les sujets qu'elle a soumis, il ne lui faut que paraître et faire un pas. Telle autrefois cette fameuse Sémiramis, en montrant aux peuples mutinés ses beaux cheveux épars et sa gorge nue, calma la révolte des séditieux enchantés. Ou plutôt: Telle on voit de nos jours l'aimable L***, chaussée d'une mule mignone, attirer sur son petit pied[ [2] les yeux d'une foule d'admirateurs: Il n'est pas un jeune-homme qui n'envie le sort de son heureux époux: Si d'un sourire, cette belle encourageait ceux qu'elle a charmés, du militaire, elle ferait un CONDÉ; du poète, un Voltaire; du prosateur, un Rousseau; du musicien, un Rameau; du peintre, un Boucher; de tous les artistes, de grands hommes; et de tous les hommes, des amans.

Quelle emphâse, après un tel tître, dira-t-on?... Mais, cher lecteur, c'est l'usage, lorsqu'on écrit l'histoire de personnes vivantes, ou dont la famille est en crédit: on emploie de grands mots, de grandes phrases, pour dire de três-petites choses. D'ailleurs, mon sujet n'est pas aussi mince qu'on pourrait se le figurer. L'attention des femmes de nos jours à relever les grâces d'un joli pied, et notre expérience, semblent nous indiquer que seul il peut faire naître des passions. Mais que dis-je? pourquoi me borner à notre siècle, et ne former que des conjectures, tandis que l'histoire nous fournit des exemples? L'éclat de la chaussure de la belle Judith éblouit Holoferne, avant que sa beauté rendît captive l'âme du général assyrien[ [3]. Le père du farouche Vitellius ne put voir sans émotion le joli pied de l'impératrice Messaline; il obtint la permission de la déchausser, s'empara d'une de ses MULES, qu'il porta toujours avec lui, et que souvent il baisait[ [4]. Serait-ce parce que dans les femmes, ces êtres charmans destinés à plaire, la nature a voulu que tout fût enchanteur et séduisant? Il le faut bien. Ces magiciennes aimables font de toutes les choses à leur usage un talisman vainqueur: tout devient flèche de l'amour dês qu'elles l'ont touché.

CHAPITRE II
Très-singulier.

Sur les quatre heures du soir, un jeudi, je traversais la rue montorgueil pour enfiler celle de la comédie italienne. On donnait la vingt-quatrième représentation des moissonneurs: Une multitude de chars brillans, qui touchaient à peine le pavé, roulans avec fracas, éclaboussaient les filles sages, les hommes à talens, et le reste de cette populace utile, dont (heureusement pour elle) on ne saurait se passer. Moi, pauvre hère, héritier du cynisme de Mézerai[ [5] (mais non de son avarice), croté jusqu'à l'échine, je me gare sur la porte d'une marchande de modes. Ma figure, hétéroclitement parée, excita dans un essaim de jeunes filles qui la remplissaient, ce rire inextinguible[ [6] des dieux d'Homère. Je me retournai sans courroux (car j'ai la modestie de me croire ridicule). Je voulais regarder toutes ces jolies rieuses: je n'en vis qu'une, et mon cœur en tressaille encore. On la parait. O dieu! qu'elle était belle! Ses cheveux, plus noirs que l'ébène, contrastaient avec les lis de sa peau: Sa coîfure lui donnait un petit air lutin: Sa vive et noire prunelle lançait les flâmes; son tendre regard demandait les cœurs: les œillets et les roses ont moins d'éclat que le coloris de ses joues: On entrevoyait deux globes d'une blancheur éblouissante, que son corset ne pressait point encore: Une jupe courte laissait à découvert le commencement d'une jambe... à quoi la comparer? à tout ce que l'on peut imaginer de plus séduisant: Son pied, ce pied mignon, qui fera tourner tant de têtes, était chaussé d'un soulier rose, si bien fait, si digne d'enfermer un si joli pied, que mes yeux, une fois fixés sur ce pied charmant, ne purent s'en détourner... Beau pied! dis-je tout bas, tu ne foules pas les tapis de perse et de turquie; un brillant équipage ne te garantit pas de la fatigue de porter un corps, chef-d'œuvre des grâces; tu marches en personne: mais tu vas avoir un trône dans mon cœur.

L'épouvantable vacarme des carosses commençait à cesser; les rues devenaient libres, et je restais immobile. Une des compagnes de la belle aux souliers roses, presqu'aussi jolie qu'elle, et qu'un jeune homme charmant caressait, me donna son attention: J'entendis qu'elle disait: «Ah Fanchette, comme il te regarde!» Ces mots me tirèrent de ma rêverie: je m'écriai, dans un entousiasme plus que poétique: Oui, Fanchette, divine Fanchette, dans les provinces, à la ville, à la cour; ni reines, ni princesses, ni duchesses, ni marquises, ni les fastueuses épouses des héros de finance; aucunes des beautés anciennes, modernes, présentes et futures, ne vous ont valu, ne vous valent, ni ne vous vaudront jamais.

Aprês cette incartade, j'allais m'éloigner, lorsqu'un vieillard de ma connaissance, que depuis longtems j'avais perdu de vue, m'aborda: il me reconnaît: je l'embrasse: il me prend la main; m'entraîne; entre chez la marchande; et la belle Fanchette lui fit l'accueil le plus flateur.

CHAPITRE III
Qui n'en imposera pas au lecteur.

Kathégètes (c'est le nom du vieillard) parla quelque tems à la fille charmante, dont le joli pied m'avait si vivement frapé: Leur entretien me parut court. Tel, nouvellement arrivé de province, un spectateur à l'opéra, devient tout yeux et tout oreilles: tantôt les décorations, les instruments, la musique, les machines: tantôt les acteurs, et surtout les actrices; la légèreté, les gracieuses évolutions, les attitudes voluptueuses, ces mouvemens des danseuses où l'art disparaît, et que le sentiment semble nuancer, l'occupent, l'enlèvent: le spectacle est fini, la toile est baissée, qu'il regarde et qu'il écoute encore: Et moi, ravi d'admiration, je considérais Fanchette et sa jeune compagne, que le vieillard était déjà sorti: je m'en aperçu, et me hâtai de le suivre.

J'allais lui faire des questions: il me prévint. «Vous, me dit-il, qui ne vous repaissez que de chimères, auteur infortuné de romans plus malheureux encore, je veux vous procurer les moyens de dire vrai au moins une fois dans votre vie. Des affaires importantes m'occupent aujourd'hui. Il s'agit de rendre à son amant, à sa famille, à la patrie une jeune personne, que des vœux involontaires ensevelissent toute vive dans un couvent, et de marier mon élève. Dans huit jours venez me trouver. J'ai des mémoires... Vous y verrez une histoire étonnante: des faits... Cela fera du bruit...

—Huit jours! le terme est bien long, intérompis-je, pour l'impatience que vous venez de faire naître.» Le vieillard allait me répliquer: son élève paraît; il me quitte et le joint. Je vais instruire mes lecteurs de ce que c'était, et de l'accident qu'occasionna ce retard.

A peine le huitième jour commençait à poindre, que je sors du lit en tressaillant. Je vole chez monsieur Kathégètes; il n'est pas levé; on l'éveille: j'entre; il s'habille: il cherche le manuscrit, ne le trouve pas, apelle un garçon qui le sert, gros rustaud nouvellement débarqué, lui fait une question, dont la réponse fut pour moi, cher lecteur, un coup de poignard: ce malheureux avait donné notre histoire pour en faire des papillotes! Nous nous écrions tous deux, le vieillard et moi. Le valet de chambre accourt: il avait encore à la main quelques déplorables fragmens de l'ouvrage, triangulairement tailladés. Il est aisé de s'imaginer quelle fut ma douleur, en les lisant. Prétendant me consoler, le vieillard me raconta les faits en gros. Il ne fit qu'accroître ma douleur: c'était l'histoire de la jolie Fanchette!... Mais des détails hâchés, pouvaient-ils remplacer ce que j'avais perdu? J'étais venu rempli des plus hautes espérances: je m'en retournai vide, triste, anéanti.

Quinze jours s'écoulèrent: J'oubliais déjà que j'avais été sur le point de porter le titre glorieux d'historien, et prêt à devenir l'émule des R..., des F..., des V..., et surtout des T..., dont les héros sont plus raprochés de ceux que je devais célébrer; lorsqu'en entrant au CAFÉ où virtus bellica gaudet, j'entendis deux jeunes officiers disputer aussi chaudement que de jeunes bacheliers de la faculté des dépêches[ [A] sur l'inoculation. Je m'approche: ils parlaient d'un manuscrit. Ce mot est intéressant pour un auteur. J'écoute. L'un en niait l'autenticité, l'autre la défendait: On me prend pour arbitre: Je demande (à l'imitation des gens de loi) qu'on me saisisse de la chose contentieuse, et quelques jours pour donner ma décision.

[A]C'est un nom fort désignatif pour la faculté de médecine.

Cher lecteur, quelle dut être ma surprise, lorsqu'en jetant les yeux sur le manuscrit, je reconnus dês les premières lignes, l'histoire qu'un malheureux valet de chambre mit en lambeaux! l'histoire du pied de Fanchette!

... Le maroufle avait entendu mes regrets et ceux du vieillard, ils lui suggérèrent l'idée d'une friponnerie: il fut adroitement s'emparer de ce qu'il nous avait montré, et dont nous fesions peu de cas, cacha les feuilles encore entières, courut à tous ceux qu'il avait frisés, les dépapillota, rajusta le tout comme il put, et fit copier. Le manuscrit ainsi recompleté, à peu de chose prês, il alla le vendre à l'abbé .. qui, dit-on, achète des ouvrages tout faits, dont il a le front de se donner ensuite pour l'auteur. Suivant sa méthode, ce fameux écrivain avait defiguré celui-ci sous prétexte de le corriger, de manière à le rendre méconnaissable. Un petit-maître entra comme il achevait. «Encore un ouvrage, dit-il d'un ton railleur?—Hom... Hom... c'est une bagatelle.—Voyons... l'on peut voir, mon cher?—Oui, cette note.—L'auteur a ma foi! raison; rien de plus sot et de plus ignare qu'un petit-maître.» Tout en lisant, le petit-maître remarqua les ratures,—qui seules étaient de la main de l'abbé. Certains bruits courans dans le public augmentèrent ses soupçons; la fin de cette note qu'il venait de lire, et d'autres endroits rayés, les confirmèrent; il saisit le moment d'une visite qui survient, s'empare du manuscrit, court le montrer pour perdre de réputation son ami: il a même l'infidèlité d'en faire une nouvelle copie corrigée, mutilée, augmentée, afin de la rendre plus différente de celle de l'auteuromane. Il prêta ce nouvel exemplaire à une femme à vapeurs, qui le lut en entier sans bâiller, le trouva délicieusement écrit, et cependant raya, restitua, embellit, et laissa le manuscrit épuré sur sa toilette, où l'officier le trouva. Celui-ci me le remit, comme je viens de le dire: je lui fis connaître mes droits, qu'il ne disputa pas. C'est ainsi que par un coup du sort, l'ouvrage revint à son légitime propriétaire. Heureux le public et moi-même! si l'absence du vieillard Kathégètes ne l'eût empêché de le revoir.

FIN DE LA PRÉFACE.

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE IV
Qui devrait être le premier.
Où l'on fait connaître Fanchette.

Un riche marchand de draps de cette capitale, nommé Florangis, habitant des rues saint-denis ou saint-honoré (peu nous importe) avait une vaste boutique; où l'on ne découvrait que les quatre murs; en récompense, on voyait dans le fond un large escalier, sur lequel vingt personnes pouvaient aller de front sans se coudoyer. On parvenait par cette belle route dans un magasin obscur, dont les croisées garnies d'abajours ne donnaient qu'un faible crépuscule. Toutes les étofes, tant de nos manufactures, que d'angleterre et des indes s'y trouvaient, on n'avait qu'à choisir. Outre ce beau magasin, cette grande boutique, et cet escalier commode, ce marchand avait une femme, jolie comme une paysanne irlandaise[ [B], coquette comme une fille d'affaire[ [C], aimant le jeu, la table etc..........[ [D].

[B] L'abbé Prévôt dit que ce sont les plus belles personnes de l'Europe.

[C]: Un grand homme (monsieur de Voltaire) vient de donner un petit ouvrage (la princesse de Babylone) dans lequel il prouve qu'on peut nommer ainsi les filles de l'opéra.

[D]: La dame à vapeurs a malicieusement laissé dans cet endroit une petite lacune, que les scholiastes des races futures ne manqueront pas de remplir par des sotises.

Malgré les moyens de fixer la fortune qu'on vient de lire, le marchand se ruina. Mais auparavant sa femme eut une fille. On crut pendant quelques années que la jeune personne serait riche, et son éducation fut conforme à cette fausse idée. Fanchette (c'est son nom) avait douze ans, lorsqu'elle perdit sa mère, qui ne put survivre au désastre de sa maison, qu'elle avait causé. A quinze ans, elle éprouva un malheur plus grand encore: Son père, honnête-homme, mais qui n'avait pu, comme tant d'autres, résister à sa femme, tomba malade: il sentit que sa fin était proche; et sa fille qu'il abandonnait dans l'âge des passions et de la séduction, fit couler des pleurs bien amers. Il l'apela, la baigna longtems de ses larmes, et lui tint un discours aussi tendre que sage, qu'on lira dans le chapitre suivant.

CHAPITRE V
Instructions placées à propos.

Chère enfant, qu'allez-vous devenir, lorsque vous n'aurez plus de père! Si je vous faisais passer ma fortune telle que je l'ai reçue de mes parents, je ne serais pas sans craindre la séduction, quoiqu'il me fût alors facile de vous trouver un asile; mais je ne laisse à ma fille, pour héritage, que ma misère et sa beauté, deux sources d'égarements et de crimes[ [7]... O Fanchette! c'est pour vous seule que je désirais de vivre, depuis que j'ai perdu celle que j'aimais... trop peut-être; mais qui d'un coup-d'œil et d'un sourire, ramena toujours dans mon cœur l'amour et la tranquillité. Dieu tout-puissant, disais-je dans toutes mes prières, permets que j'élève ma fille; que je sois son guide, jusqu'à ce que je l'aie remise entre les bras de l'époux que tu lui destines!... Le ciel ne le veut pas: dês aujourd'hui peut-être il va terminer une carrière... Hêlas! elle fut longtems heureuse... Je te loue, grand dieu! des biens dont j'ai joui: éloigne, je t'en conjure, de ma chère enfant, les malheurs de sa mère... et ceux que j'éprouvai...

«Fanchette! fille chérie, écoutez un père expirant: Vous êtes belle, vous êtes pauvre; vous êtes innocente: Souvenez-vous de votre beauté, pour être toujours en garde contre les séducteurs: vous les verrez, ma chère fille, attachés sur vos pas, ne vanter vos attraits, que pour vous rendre vile et coupable. Oh! si vous saviez avec quel mépris un homme riche regarde une fille sans bien, lorsqu'il l'a séduite!... Que ne puis-je vous faire passer cette idée comme je la sens!... Comment se trouve-t-il des femmes qui consentent à laisser ravir des faveurs au tyran superbe qui voit leur défaite d'un air insolent et dédaigneux!... Ma fille, la pudeur et l'innocence sont de tendres fleurs, qu'un souffle endommage, qu'un attouchement ternit, et qu'une imprudence détruit irréparablement[ [8]. Souvenez-vous-en, ma fille, de cette innocence, trésor que vous possédez, pour en connaître le prix inestimable, et trembler au moindre danger d'y donner la plus légère atteinte. Que votre pauvreté n'abaisse point votre âme: conservez, ô ma chère Fanchette, cette noble fierté, qui voit le comble de l'avilissement dans le désordre, et non dans l'indigence. Soyez modeste: prenez des sentimens conformes à votre fortune: ces arts amusans qu'on vous enseigna, ne les oubliez pas: Les talens semblent faits pour donner un nouveau lustre à la vertu comme à la beauté; mais qu'ils n'occupent désormais dans votre esprit que la seconde place; un travail lucratif et dont le produit puisse subvenir à vos besoins, voila maintenant l'essenciel pour vous: vous n'avez plus que cette source, ma chère fille, où vous puissiez vous desaltérer sans deshonneur. Regardez, chère Fanchette, ah! regardez toujours avec horreur, ces femmes élégantes, que le crîme charge de brillans et de colifichets, bandelettes profanes, destinées à parer les victimes qu'on immole à la débauche: ces infortunées n'ont pas un diamant, pas un bijou, qui n'affiche leur encan, et qui ne les avilisse aux yeux même des libertins. Elles passent une vie ignominieuse dans l'apparence des plaisirs, mais dans une calamité réelle. Dites-moi, ma fille, regarderez-vous comme heureuse, celle qui ne paraît nulle part sans exciter le murmure de l'indignation parmi les gens sensés, les mordantes épigrammes des petits-maîtres, et le dédain de son sexe? Quel sort!... Et ce n'est-là qu'une partie des angoisses qu'elles éprouvent, et peut-être la plus légère. Ah ma fille! la possession de tous les biens du monde pourra-t-elle jamais payer l'honneur[ [9]!...

«Hêlas! ma chère enfant!... le ciel nous a tout enlevé... Votre mère avait un frère, longtems mon premier et mon meilleur ami: ma ruine entraîna la sienne. Il ramassa quelques débris, et quitta sa patrie, avec sa femme et un fils au berceau, pour aller tenter la fortune sous un autre hémisphère. Soit que son malheur, que nous avions causé, l'ait aigri; soit que la mort l'ait enlevé, il ne nous est rien parvenu qui nous instruise de son sort. Si pourtant il vivait, et qu'il revînt un jour ce serait un père que tu recouvrerais... Mais peut-être qu'alors sans azile... O malheur! tes suites sont encore plus cruelles que toi-même: Tu détruis jusques aux liens qui réunissent les sociétés et les familles: Tu jettes l'homme, après la tempête, sur des rives desertes et sauvages, oú personne ne le connaît plus... Chère Fanchette! le ciel y pourvoira sans doute... Il changea son nom de Rosin, pour acquérir un nouveau crédit: c'est ce que j'ai su par hazard; mais ce nom qu'il a pris, je l'ignore... Ma fille, recevez ce bijoux: l'infortune n'a pu m'obliger à le dépouiller des diamans qui l'embellissent: c'est le portrait de votre mère... Joignez-y cet écrit, qu'elle traça pour son frère, lorsqu'elle était prête à rendre le dernier soupir. S'il nous avait haïs, il ne pourra résister aux tendres sentimens que cette lettre renferme; et s'il nous aime encore, vous lui serez plus chère: conservez soigneusement ces dons précieux, les derniers présens d'un père qui vous aime...

«De tant d'amis qui m'accablèrent des témoignages de leur affection dans des tems plus heureux, il ne me reste qu'un homme, qui veut bien s'intéresser à vous. Quoiqu'excessivement riche, il vit sans faste. Je ne lui connais qu'un défaut; c'est d'avoir trop de cette dévotion minucieuse qui se charge de pratiques, bonnes peut-être, mais qui loin d'être essencielles et nécessaires, emportent un tems qu'on pourrait mieux employer: A cela prês, la voix du public lui donne sans partage le tître d'honnête homme. C'est entre ses mains que je vais te remettre, ô toi! chère enfant, le seul bien dont la perte fait en ce moment couler mes larmes. Obéis, ma Fanchette, comme à moi-même, à ce nouveau père que je te donne en mourant.»

Le bon marchand s'arrêta: Fanchette fondait en larmes: Elle couvrit de baisers les mains de son père, qui lui dit d'une voix entrecoupée par les sanglots: «Ma fille, assure-moi que je vivrai dans ton cœur... que mes leçons règleront ta conduite, et...—Cher papa! s'écrie impétueusement la jeune fille: ah! quelle âme me croyez-vous donc, pour demeurer insensible à vos bontés!... Mon père!... jamais... non jamais votre nom chéri, vos avis, votre tendresse ne sortiront de ma mémoire, ni de mon cœur...» Les yeux du moribond s'animèrent; le sourire de la satisfaction vint encore se tracer sur ce visage hideux et décharné: son cœur paternel palpita: il dut à sa fille le bonheur de ses derniers momens. «Bénis-la, mon dieu! dit-il à demi-bas: mon dieu! bénis-la, cette chère enfant, le plus précieux des dons que tu m'as faits; car elle a répandu de la douceur jusque sur les angoisses de la mort.» Ces mouvemens étaient trop vifs et trop doux; des organes débilités, un corps abattu, ne purent les soutenir: une faiblesse survint à Florangis: Celui dont il venait de parler à sa fille entre dans ce moment; il donna quelques secours à son malheureux ami; qui r'ouvrant ses yeux éteints, l'aperçut, et montra de la joie. «Fanchette, ajouta-t-il, d'une voix tombante, voila... celui... qui veut bien... te servir de père...» En achevant ces mots, prononcés avec peine, ses yeux se refermèrent; on n'entendit plus que quelques soupirs, impuissans efforts de la nature qui lute encore contre la destruction... On arracha Fanchette d'auprês du corps de son père, qu'elle arrosait seule de ses larmes: Les yeux de son ami (la jeune fille le remarqua) restèrent toujours secs.

CHAPITRE VI
Aparences trompeuses.

Belle Fanchette, calmez une douleur trop vive; ces soupirs et ces sanglots ne vous rendront pas votre père: J'aurai pour vous la même tendresse; mes soins, mes attentions à prévenir non-seulement vos besoins, mais vos désirs, surpasseront tout ce qu'il aurait pu faire pour vous. Je ne desire que de vous voir heureuse: comptez sur moi: disposez en maîtresse absolue de ma maison et de moi-même.» C'est ainsi que s'exprimait monsieur Apatéon[ [10], pour consoler Fanchette, huit jours aprês la mort de son père.

Les effets suivirent les paroles: La jeune Florangis n'était plus mise avec la même élégance que dans ses premières années; son père ne lui donna que des étofes grossières, et conformes à sa fortune: En huit jours elle vit reparaître son ancienne magnificence: outre un deuil parant, elle eut des bijoux, une montre enrichie de brillans, les étofes du meilleur gout, les modes les plus séyantes et les plus nouvelles. Malgré la légèreté de son âge, ces belles choses n'effacèrent pas du cœur de Fanchette la mémoire d'un père qui la chérissait, et n'affaiblirent point les regrets que lui causait sa perte. Elle n'était pas ingrate non plus; elle était pénétrée de respect pour monsieur Apatéon; mais elle se disait quelquefois: «Ah! si je tenais tout cela de mes parens! si c'était mon vertueux père, que je dusse accompagner ce soir à la promenade, sous cet apareil éblouissant, que je serais heureuse!» Et la jeune fille pleurait. Je ne prétens pas nier qu'un petit levain d'orgueil ne contribuât à faire naître ces regrets, peut-être autant que la tendresse: mais l'orgueil est une vertu, s'il élève l'âme, et nous montre de la bassesse à recevoir, lorsqu'il nous est impossible de rendre de la même manière.

Chaque jour monsieur Apatéon procurait à sa pupille de nouveaux amusemens. Il passait auprês d'elle les journées entières. La musique, les instrumens, la danse, la promenade, les spectacles, les soupers fins se succédaient. A la vérité, Fanchette ne voyait d'hommes que ses maîtres; c'était avec monsieur Apatéon qu'elle dansait. Mais l'aimable fille était bien loin de s'en plaindre: elle goutait un genre de vie dont le tumulte était banni, et que des plaisirs innocens variaient. Tout le monde dans la maison baissait les yeux devant elle, et ne lui parlait qu'avec respect. Monsieur Apatéon soupait tête-à-tête avec elle; mais dès qu'on avait quitté la table, il laissait Fanchette en liberté. «Que j'ai de grâces à rendre au ciel, disait quelquefois la jeune Florangis de ce que cet ami de mon père ne l'a pas abandonné! qu'il est digne de mon respect, de mon estime et de ma reconnaissance!»

En se levant le matin, c'est-à-dire à dix heures, monsieur Apatéon, rafraîchi par un sommeil long et paisible, s'informait si sa pupille était habillée: elle ne se faisait pas attendre: ils sortaient tous deux et se rendaient dans un temple, où le dévot personnage donnait l'exemple d'une piété fervente. Il ramenait ensuite Fanchette au logis: l'on déjeûnait; les maîtres de danse et de musique arrivaient: aprês les leçons, on se mettait à table pour dîner: on se promenait ensuite dans un jardin presqu'aussi délicieux que celui d'éden, jusqu'aux vêpres, qu'on allait entendre chez des religieuses: s'il fesait beau, les tuileries, le luxembourg, les boulevards, étaient durant une heure le théâtre des triomphes de Fanchette: ensuite l'on allait au spectacle, ou l'on rentrait.

J'oubliais de faire le portrait de monsieur Apatéon. C'était un petit homme d'environ cinquante ans; ni beau ni laid; d'un embonpoint plus que médiocre; au teint frais et fleuri; aux yeux doux et benins; aux regards en-dessous; fin sans le paraître; aimant la mollesse, la bonne chère; ayant toujours, en parlant, un air de bonhommie qui lui gagnait les cœurs. Il nageait dans la joie, lorsqu'aux promenades publiques, il entendait louer Fanchette de la tête aux pieds: il laissait alors tomber en tapinois ses regards sur le pied mignon de sa pupille, et par distraction il disait tout haut: Qu'il est charmant! Il avait un soin particulier d'orner cette partie des attraits de la jeune Florangis, par la chaussure la plus élégante: il ne trouvait jamais qu'une boucle fût assez galante et d'assez bon gout; aprês avoir couru successivement tous les bijoutiers, il finit par en dessiner lui-même d'une forme nouvelle que tout PARIS admira: Car pour la parure du beau sexe, monsieur Apatéon s'y entendait mieux que personne au monde: On dit que dans sa jeunesse, il avait inventé les mantelets, pour cacher un petit défaut dans la taille d'une jolie maîtresse, dont il était fou: les calèches, dans une autre occasion, furent encore une émanation de son cerveau: la jolie Nic* ayant touché son cœur, il lui fit porter des jupes traînantes, parce que cette belle n'avait pas la jambe fine: et pour Fanchette, il ordonna toujours qu'on les lui fit si courtes, que rien ne dérobât la vue de son joli pied.

CHAPITRE VII
Danger qu'on aura prévu.

Fanchette, jeune, innocente et vertueuse, était tranquille chez son bienfaiteur Apatéon. Souvent elle s'était aperçue qu'en lui parlant, il rougissait et lui pressait la main: quelquefois, comme sans y penser, il achevait de boire ce qu'elle avait laissé: lorsqu'ils revenaient ensemble, au lieu de lui donner la main pour descendre de la voiture, il la prenait dans ses bras et la portait jusqu'à l'escalier: en montant, ses pieds touchaient à peine à terre; l'obligeant vieillard la soulevait, et parvenait hors d'haleine à la porte de son apartement: sous prétexte qu'une chaussure trop juste pouvait la gêner, dês qu'ils étaient rentrés, lui-même présentait à Fanchette des mules élégantes, tombait à ses pieds pour l'empêcher de se baisser, et la débarassait de son joli soulier. La jeune fille sentait au fond de son cœur une vraie reconnaissance de tous ces soins; cependant quelquefois ils la firent rougir: mais elle regarda ce mouvement de pudeur comme un commencement d'ingratitude; elle en eut horreur.

Un jour qu'il faisait très-chaud, le vieillard eut des affaires: Fanchette, restée seule, se mit à lire les lettres récréatives et morales de C***. Cette lecture l'assoupit: Elle était sur un sopha, un de ses pieds apuyé sur un siége, et l'autre tombant sur le parquet. On découvrait le commencement de sa jambe, et ce joli pied sur-tout, chef-d'oeuvre des grâces, était parfaitement en vue. Le bon monsieur Apatéon revient, et vole où tendent tous ses désirs. On entrait de son apartement par une porte secrette, dans celui de la belle Florangis. Il aperçoit sa pupille qui sommeillait. Le cœur du papelard battit avec violence: il s'aproche, en tressaillant de plaisir: il s'agenouille: il baise mille fois ce pied charmant. Il ne voulait pas s'en tenir-là: la jambe de l'aimable fille le tentait; mais une secousse que le mouvement de sa lourde masse donne au plancher, éveille Fanchette. Elle voit monsieur Apatéon la bouche collée sur sa mule. Elle se lève en rougissant. Le vieillard à genoux et confus, prit sur le champ son parti, et poussant un gros soupir, il dirige langoureusement ses regards sur une image placée vis-à-vis de lui: «Grande sainte, s'écrie-t-il, protège cette fille aimable, dont je viens de baiser les pieds avec humilité; que sa belle âme soit inondée des grâces qui donnent le salut comme son corps a toutes celles qui font naître l'admiration. Loué soit le créateur, qui la fit si charmante... et si sage!» Il se relève en achevant ces mots, et baise avec feu la main de Fanchette, qui la retire vivement. «Je vous aime en dieu, ma chère fille, lui dit Apatéon. Nous ne sommes pas comme ces athées, qui n'ont en aimant, que des vues illicites; ne craignez rien d'un homme, qui n'adore en vous que le créateur lui-même.» Ensuite il s'assit auprês de sa pupille, qui n'avait rien compris à son action et à ses discours: il prenait de tems-en-tems ses belles mains, les pressait; quelquefois il passait son bras autour d'une taille swelte et légère; il hazarda même de lui dérober un baiser. Fanchette, sans défiance, souffrait cependant: elle ne sentait plus son cœur s'épanouir: la présence de monsieur Apatéon la réjouissait dans d'autres tems; à présent elle le souhaiterait bien loin. Elle pensait tout cela mais elle n'en témoignait rien. Apatéon crut son triomphe facile: cependant il ne voulut rien hazarder: il remit à la nuit suivante l'exécution d'un projet, formé depuis que Fanchette était en sa puissance.

CHAPITRE VIII
Par bonheur!

Asouper, le sensuel Apatéon fit à sa pupille une chère plus délicate encore que de coutume: il voulut l'engager à boire, à son exemple, de ces délicieux breuvages, qui portent le feu dans les veines, et dans le cœur les désirs impétueux: «Ma chère fille, disait le dévot, toutes les choses d'ici-bas sont faites pour les élus[ [11]; elles ne les corrompent pas; au contraire, ce sont eux qui les sanctifient.» Mais Fanchette ne savait pas sanctifier la débauche; elle n'avait appris de son père qu'à aimer la sobriété. Elle associa, suivant sa coutume, les naïades à bacchus, le vieillard ne put rien gagner sur son esprit. Ce jour-là, il ne se retira point aussitôt après l'avoir remise dans son appartement: il voulait l'aider à se déshabiller. Fanchette était bien innocente; mais une lumière naturelle indique à son sexe les règles de la bienséance: la jeune fille sentit qu'il fallait mettre un terme à ses complaisances pour monsieur Apatéon; elle ne voulut jamais y consentir; le vieillard fut obligé de lui céder.

Restée seule, Fanchette voulait réfléchir; mais il ne se présenta devant elle qu'un cahos impénétrable à débrouiller: au fond de son cœur, elle éprouva des mouvemens de crainte: pour la première fois, cette porte qui donnait de son appartement dans celui du vieillard, et qui souvent l'avait rassurée contre mille petites frayeurs enfantines, lui donna de l'inquiétude. Elle alla trouver dame Néné, gouvernante sexagénaire de monsieur Apatéon. Il est bon de dire, que dame Néné, fille de la nourrice de la mère de Fanchette, avait toujours tendrement aimé la marchande, et que son affection rejaillissait sur sa fille. La pupille de monsieur Apatéon pria dame Néné de coucher dans sa chambre. «Pourquoi, mademoiselle?—C'est que j'ai peur.—Vous avez peur! Eh! de quoi?—Je ne sais.—Je le crois bien, mais n'importe; tout ce qu'il vous plaîra; j'y consens.—Ma bonne?—Eh bien!—Vous viendrez?—Oui.—Sans manquer au moins?—Je vous le promets.—Ma bonne?...—Vous pleurez, mademoiselle?... Ma chère fille, qu'avez-vous?... —Hêlas! j'ai perdu mes parens... Mon père... il n'est plus!—La pauvre enfant!... elle me fend le cœur!... Paix, paix, ma mignone: monsieur a des bontés pour vous, et quant à moi...—Ah! ma bonne!—Comment! cesserait-il...—Non; mais...—Mais?...—Il n'est pas mon père!—L'aimable petite! qu'elle sent bien ce qu'elle a perdu!... Il faut se faire une raison, ma chère fille...—Je voudrais... que monsieur Apatéon eût moins de bontés.—Vous m'étonnez, mademoiselle, en tenant ce langage!—Il me rend confuse. Par exemple, je ne sais pourquoi, lorsqu'il me porte dans ses bras, qu'il me baise la main, j'éprouve une peine... une peine que je ne saurais vous comparer à rien. Une pauvre orfeline ne peut, sans honte, penser qu'il lui rend des services qu'elle ne recevrait d'une domestique qu'avec répugnance.» La vieille gouvernante se frotait les yeux, et prêtait toute son attention. Elle se fit expliquer ce que c'était que ces services, et son étonnement redoubla.

Dame Néné connaissait les hommes; mais l'extérieur édifiant de son maître lui en avait toujours imposé. Elle se rendit dans l'apartement de Fanchette, et se mit dans un petit lit qu'elle aprocha de celui de la jeune personne. Toutes deux parlèrent três-bas: «Je suis tranquille à présent, dit l'aimable Florangis: tantôt il m'a surprise; j'étais endormie; il me baisait le pied, lorsque je me suis éveillée...—Vraiment! vraiment! le pied! à vous!... il s'y connaît... Mais comment ne l'avez-vous pas entendu? votre porte est rude, et fait du bruit.—Il n'est pas entré par-là.—Eh! par où donc, si ce n'est par la porte?—Par celle qui donne de cet apartement dans le sien.—Que voulez-vous dire?—Ce que vous devez savoir.—Une porte de son apartement dans le vôtre!... voila la première fois que j'en entens parler.—Rien n'est plus vrai cependant; et dès demain, si vous le voulez, vous pourrez la voir.» Elles entendirent du bruit, et se turent.

Depuis longtems, elles étaient tranquilles: le sommeil venait de répandre ses pavots sur la jeune Florangis[ [12], et la vieille s'assoupissait[ [13], lorsqu'Apatéon, qui ne soupçonnait rien de l'arrangement de sa pupille, se glissa dans son apartement. Il s'avance avec précaution, et retient son haleine: il touche un lit: il s'aperçoit qu'il est occupé: mille fois ses mains errantes et perfides s'avancèrent pour violer le dépôt sacré qu'un ami rendant le dernier soupir, confia à sa bonne-foi; et mille fois la crainte, non du crîme, mais d'échouer, le retint. Enfin, il entend soupirer; il ne se possède plus: sa bouche cherche celle de Fanchette: ses mains pressent... «O ciel! s'écrie-t-il, en reculant d'horreur! que viens-je de toucher-là! Ce n'est pas ma jolie Fanchette, c'est un monstre qui la remplace!» La vieille, qui venait de s'éveiller, grommèle d'un ton rauque entre ses dents je ne sais quoi, qui mit en fuite le satyre impur. «Ma fille! dit la gouvernante, en éveillant Fanchette, j'en sais trop: mais j'étais ici, par bonheur!»

CHAPITRE IX
Par hazard.

«Qui l'aurait pensé, disait en elle-même la vieille gouvernante, le matin en s'habillant! Il y a vingt ans que je suis au service de monsieur Apatéon: Je n'en avais que quarante, lorsque j'entrai chez lui, et cependant jamais il ne m'a dit une parole libre, et fait un attouchement qui répugnât à la pudeur, si ce n'est cette nuit... Comme les hommes changent! et qu'il faut peu de chose pour faire échouer une vertu que, peut-être, les plus rudes épreuves n'avaient point encore ébranlée!... Oh! il n'en est pas où il pense... Le bon monsieur Florangis pensait bien juste: hêlas! il savait que nos meilleurs amis nous trompent... Mais voyez un peu ce monsieur Apatéon, avec sa mine doucerette! Il lui faut une fille de seize ans, au teint de lis et de roses, faite au tour, à la jambe fine, au pied le plus mignon que l'on puisse voir en france!... Il n'en tâtera brin, sur ma foi.»

En s'entretenant ainsi, la vieille se trouve habillée, et Fanchette s'éveille. «Ma bonne, dit la jeune Florangis, vous avez dit tantôt que vous en saviez trop?—Eh-bien, mademoiselle, je me trompais: j'ai voulu dire que j'en savais assez.—Mais! c'est la même chose... Que savez-vous?... dites-moi?—Ce que je sais?... Je sais que, pour vous rassurer, il est absolument nécessaire que je couche toujours ici, et que durant le jour, il ne sera pas mal que votre porte ne soit jamais fermée.—Ah! ma bonne!... Mais vous voyez donc bien, que je n'ai pas de vaines terreurs, et de petites peurs d'enfant? aussi ce ne sont pas des frayeurs que j'éprouve, c'est une inquiétude, un... je-ne-sais-quoi, ma bonne, lorsque monsieur Apatéon est auprês de moi.—L'aimable enfant! c'est son père tout revenu... Tenez, mademoiselle Fanchette, je vous aime cent fois plus que jamais... Oh!... vous me... Tenez, je pleure, mais c'est de joie... Ah! que toutes ces jeunes filles à minois fripon ne lui ressemblent-elles! nous ne verrions pas tant de vauriens et de dévergondées!... Je m'en vais préparer le déjeûner de monsieur; il faut de ces choses qui flatent une sensuelle voracité, et provoquent l'apétit en dépit de la nature. Ne vous habituez pas, ma chère fille, à cette excessive délicatesse; car cela ne durera pas toujours... Et s'il vous parle d'un ton... vous entretienne de fariboles... qu'il vous prenne la main, et veuille se regaillardir; là, ferme, retirez-moi votre main, et le regardez noir: car... il a surement dessein de vous éprouver. Bon-jour, mademoiselle: n'oubliez pas ce que je vous dis, et comptez toujours sur moi.»

La gouvernante, en courant à la cuisine, disait: «Il en aura ma foi! le démenti, le pénard rusé!» et Fanchette réfléchissait. Il est impossible d'exprimer combien il serait divertissant de lire dans l'intérieur d'une fille de seize ans, innocente, vertueuse, mais surtout ignorante: Tout ce qu'enfante son imagination ressemble aux contes des fées; sa confiance s'apuie sur tout; et cependant ses craintes lui font voir des monstres par-tout; un rien les dissipe, et la sérénité renaît sans cause, comme elle s'est évanouie sans raison. Du reste, indécise et timide, elle a tremblé longtems avant de hazarder un pas: elle n'est pourtant pas défiante; elle ne le devient qu'aprês avoir été trompée: elle pense bien de tout le monde qu'elle voit; et si quelquefois elle soupçonne des méchans, elle les supose presque toujours parmi ceux qu'elle ne connaît pas. Oui, les hommes n'aperçoivent, à la vue des attraits d'une jeune personne, que la moitié la plus faible de ce qui devrait les toucher: elle deviendrait bien plus intéressante, si l'on pouvait lire dans son cœur; y découvrir ces trésors d'innocence, de franchise, d'une aimable candeur. Mais cet âge heureux passe vite: Environnée de traîtres et de perfides, sa jeune âme en prend les vices, et parvient quelquefois dês l'adolescence, à ce point de dépravation, qu'elle ne croit pas même la vertu nécessaire. Et voila l'ouvrage des hommes... Que dis-je! ah pardon! Je ne suis point de ces misantropes attrabilaires qui cherchent à dégrader le genre humain: non; je me trompais: les hommes, mes semblables, que je chéris, que je révère, ne sont pas capables de chercher à détruire la vertu dans leurs aimables, leurs charmantes, leurs divines compagnes! c'est l'ouvrage de ces petits-maîtres, de ces agréables qui portent par-tout leur inutilité et leur corruption; de ces poupées, successeurs des galles[ [14], non moins dérèglés, et plus dangereux; de ces vieillards, qui, l'or à la main, traînent avec eux le dégout et le libertinage; et tous ces misérables sont indignes du nom d'hommes.

L'esprit de Fanchette s'égarait dans un labyrinthe d'idées creuses: Pour s'arracher à cette situation gênante, elle s'aprocha de son clavessin, et lui fit rendre les sons les plus touchans. Quand on est mélancolique, qu'on a beaucoup pensé, l'âme est remplie, et cherche à s'épancher: Fanchette unit sa jolie voix à l'instrument: elle suivit ce que son cœur lui dictait, et ses chants ne respirèrent que la douleur: le nom de ses parens s'y mêlait; des larmes coulaient le long de ses belles joues en le prononçant.

Cette occupation avait des charmes pour la belle Florangis; un rien amuse une jeune fille; Fanchette oubliait l'univers: Et monsieur Apatéon, rempli de l'idée des attraits naissans de sa pupille, fort inquiet cependant sur ceux qu'il avait palpés durant la nuit, se levait. Dês que sa toilette fut achevée, il se rendit dans l'apartement de Fanchette: il la considéra longtems avant de l'intérompre. Elle était en deshabillé galant: jamais sa taille ne fut si bien dessinée: elle avait un soulier blanc comme la neige, bordé d'un cordonnet d'argent; son joli pied batait la mesure, et chaque mouvement qu'il faisait, portait de nouveaux desirs dans l'âme de monsieur Apatéon. Il était hors de lui, lorsqu'il s'aprocha de Fanchette; il la prit dans ses bras, et voulut lui ravir un baiser. La jeune fille détourna la bouche; le vieillard cola la sienne sur les plus beaux cheveux du monde, et crut ne perdre pas beaucoup au change. Le feu de la volupté circulait impétueusement dans ses veines. Il enlève Fanchette, la porte sur une bergère: l'aimable Florangis ne sait ce qu'il prétend; mais elle se défend comme si l'expérience l'eût instruite: Apatéon, vieux routier, la laisse quelque tems se débattre; gagne un poste, puis un autre; enfin... éperdue, respirant à peine, et s'efforçant en vain d'apeler, l'innocente orfeline allait peut-être éprouver un malheur, dont jamais elle ne se fût consolée, lorsque la gouvernante accourut, pour avertir monsieur Apatéon, que le déjeûner courait le plus grand risque du monde de se refroidir. Elle ne le trouve pas dans son apartement: elle cherche la porte ignorée, la découvre, et voit le tartuffe infâme attaché sur sa proie timide. En femme prudente, elle sort; court, plus vite qu'elle n'avait fait depuis trente ans, à la porte de Fanchette, et frape à coups redoublés.

Il était tems. Apatéon presque vainqueur, craint qu'on ne le surprenne; il abandonne Fanchette; lui recommande le secret en menaçant, et s'élance chez lui par la porte dérobée. La jeune fille épuisée et tout en eau cria d'entrer. «Qu'avez-vous, mademoiselle, dit Néné?—Hêlas! repond Fanchette en pleurant...—Ma chère fille, reprend la vieille, dites-moi... expliquez-moi... que s'est-il passé?—Je ne sais ce que me veut monsieur Apatéon; il vient de me tourmenter... Il voulait, ma bonne... Je n'en saurais douter; il n'est pas ce qu'il paraît... Je rougirais trop de vous dire ce qu'il voulait...—Ne l'a-t-il que voulu?...—Si vous n'eussiez frapé...—Ah! ma chère fille!... Et cependant, je ne suis venue que par hazard.»

CHAPITRE X
Ressource inattendue.

On déjeûna. Apatéon baissa d'abord les yeux; l'ingénue Fanchette le mit bientôt à son aise. Cette aimable fille était loin d'avoir l'idée du but où tendait son tuteur. Elle avait seulement pensé qu'il voulait faire une chose contre la décence: il n'en était pas venu à bout; elle était satisfaite, et se promettait bien de se méfier à l'avenir de pareilles entreprises. Apatéon (qui, de même que mon lecteur, avait cru les lumières de Fanchette plus étendues) en la voyant agir comme de coutume, conçut de nouvelles espérances, qui lui rendirent son hypocrisie et sa gaîté.

Mais la gouvernante, qui la nuit en avait apris trop, à laquelle le jour en fit connaître davantage encore, avait heureusement toute l'expérience qui manquait à la jeune Florangis. Elle vit que tôt ou tard son maître triompherait de l'innocence de Fanchette; elle avait éprouvé plus d'une fois, qu'en bravant le péril, on y succombe; en conséquence, elle résolut d'y soustraire une fille, sur laquelle elle avait plus d'autorité qu'on ne pense.

Il est três-naturel que mon lecteur ignore, puisque je ne l'ai pas dit, que le père de Fanchette mourant, ne s'était pas tellement fié à son ami monsieur Apatéon, qu'il n'eût pris d'ailleurs des précautions pour préserver sa chère fille des embuches d'un séducteur. Il savait que de tout tems, la gouvernante du dévot Apatéon avait tendrement affectionné son épouse: il lui connaissait des sentimens d'honneur: ce fut en conséquence, qu'il lui remit une somme, produit de tout ce qu'il avait sauvé de son desastre; de quelques bijoux et des habits de madame Florangis; des siens même, qu'il fit vendre, dês qu'on l'assura qu'il ne devait plus espérer de vivre: le tout formait environ deux mille écus. Par un codicile, qui devait être secret, il chargea la gouvernante d'employer cette somme à placer sa fille chez une maîtresse ouvrière à l'insu de monsieur Apatéon, si sa bonne volonté se refroidissait, ou que d'autres choses, qu'il n'exprimait pas, et qui justement arrivèrent, l'y contraignaient. Le même écrit portait, que si l'oncle de Fanchette venait à reparaître un jour, il reprendrait sur sa nièce tous les droits confiés à d'autres.

On était revenu de l'église; on avait chanté, dansé, dîné; on allait aller à vêpres; la bonne Néné dit adroitement à l'oreille de Fanchette, de feindre une indisposition pour rester. La jeune fille ne savait pas feindre[ [15]: elle dit tout uniment à monsieur Apatéon, qu'elle le priait de sortir seul pour ce jour-là, parce qu'elle n'avait pas envie de l'accompagner. Le vieillard insista sur la nécessité d'aller à vêpres; on le pria d'en dispenser; il était complaisant; il se rend, et sort.

Dês que la gouvernante s'aperçut que Fanchette était seule, elle courut à son apartement, et, sans perdre le tems en de vaines paroles, elle lui donne cet écrit qui contenait les dernières volontés de monsieur Florangis. L'aimable fille le lut en sanglotant, et le rendit à Néné, qui le renferma précieusement dans la boîte d'où elle l'avait tiré. «Eh bien, mademoiselle, auriez-vous le courage de reprendre les habits que vous aviez en entrant ici; ces habits, tristes preuves de votre infortune, et de quitter l'aisance dont vous jouissez chez un suborneur?—Un suborneur!—Oui, mademoiselle; celui qui vous a reçue des mains de son ami; pour qui vous devriez être le plus sacré des dépôts, mérite ce nom que vous venez de lire dans l'écrit de votre père: Il veut vous deshonorer et vous perdre. Il n'est qu'un moyen d'échaper... Votre bon père! oh! quelle serait sa douleur!... Il l'avait prévu... Que décidez-vous?—Qu'il faut obéir à mon père. Ah! ma bonne! je ne tiens donc plus à rien! Personne ne va plus s'intéresser à mon sort! Si monsieur Apatéon voulait me tromper, tout le monde me trompera.—Chère Florangis! je ne suis qu'une pauvre femme: mais un jour vous connaîtrez mon zèle; combien je vous aime... Ma chère fille! je ferai l'impossible pour vous. Ne perdons pas de tems; quittez ces colifichets et ces bijoux; ils sont, sur une fille pauvre, de tristes enseignes, qui disent qu'elle est à vendre, ou que déjà peut-être ils ont été le prix infâme mis à son innocence; reprenez vos habits: les voila; je viens de les aproprier; de parler à la plus honnête marchande de modes de Paris, chez laquelle vous allez entrer; de placer chez un notaire la somme que me confia votre père: mademoiselle, tous les Apatéons du monde n'empêcheront pas qu'une femme indigente, sujette, comme d'autres, à mille défauts, ne mette son bonheur à vous être utile.—Vous allez donc me servir de mère, lui dit Fanchette d'un ton caressant?—Ah! belle Florangis, un jour vous ne douterez pas que je n'en aye pris les sentimens. Par un commencement de bonheur, ma chère fille, ajouta Néné, la marchande, sans vous être parente, porte votre nom: ce trait vous rend chère à cette femme estimable avant même de vous avoir vue; et, pour éviter toutes les questions sur votre famille, vos connaissances, elle vous fera passer pour sa nièce.»—Tout en causant, Fanchette se trouva vétue des modestes habits que lui fit quitter Apatéon, et n'en fut pas moins belle: ils devenaient étroits et courts; mais qu'importe? elle ne les devait à personne: l'aimable fille était contente. On sort par une porte du jardin sans être vues des gens de la maison: on se rend chez la marchande de modes: Néné présente Fanchette, ne dit qu'un mot, et se hâte de retourner. Elle arrivait à peine, que le dévot Apatéon rentra.

CHAPITRE XI
Reviendra-t-il?

«Venez, mademoiselle, dit la marchande à Fanchette: Je sais qu'il ne faut pas que vous restiez dans ma boutique: ma fille vous tiendra compagnie, et vous travaillerez avec elle dans la chambre que je vais vous donner.» En même tems la jeune Agathe se lève, et court, d'un air enjoué, prendre la main de l'aimable Florangis. La gouvernante avait instruit la marchande de tout, et sa pupille en devint pour cette femme honnête un dépôt plus précieux.

Agathe était une blonde, touchante, tendre, sincère; mais vive, sémillante: elle n'avait que quatorze ans. Dês la première vue, Fanchette la charma: elle prit pour elle un gout vif, qui fut suivi d'une amitié constante, et les rendit toujours inseparables. Fanchette fit, sous les yeux de sa jeune amie, des progrês rapides: elle avait pour le travail un gout décidé; l'on aprend toujours bien vite ce que l'on aime. De son côté, la bonne gouvernante tâcha de lui procurer tous les amusemens qui dépendirent d'elle. Comme je l'ai dit, elle avait placé les deux mille écus, que lui remit en mourant le père de Fanchette; elle joignit à cette somme ce qu'elle avait amassé depuis quarante ans: le tout formait un fonds qui composait huit cens livres de rente: elle avait en outre gardé de quoi payer l'aprentissage de Fanchette, et pour son entretien durant trois ans qu'il devait durer, afin que la jeune personne eût toujours de réserve quelques années de son revenu: à soixante ans, l'on est économe et prévoyant. Néné lui fit présent d'un clavessin, lui donna les livres qu'elle demandait; en un mot, elle avait promis de lui servir de mère, et lui tint parole. «Ma chère Fanchette, lui disait-elle quelquefois, j'avais des parens dans la misère, mais tous, avant moi, ont payé le tribut à la nature; vous êtes à présent la personne qui devez m'intéresser le plus: recevez les bagatelles que je vous donne, comme les présens de l'amitié; ils n'avilissent personne.»

Oh! que j'aime cette bonne Néné! Elle était fille d'un laboureur: dês sa jeunesse, elle vint à la ville, et servit. Elle aporta de son village de la pudeur, un cœur tendre, une figure apétissante et beaucoup de bonne foi: un garçon de boutique, un clerc de procureur, un valet-de-chambre, un maître-d'hôtel, etc., la trompèrent tour-à-tour, en lui promettant de l'épouser, et ne lui tinrent jamais parole: elle aima le plaisir, mais elle eut toujours horreur du crîme: elle devint sage à force de manquer à l'être. Dês que le feu des passions fut éteint, elle respira: «Heureuse tranquillité, se disait-elle, que vous avez tardé longtems! pourquoi ne futes vous pas la compagne de ma jeunesse, ainsi que de la maturité!» Son cœur n'était cependant pas moins sensible: elle aima madame Florangis, ensuite Fanchette, autant qu'elle était capable d'aimer: Eh! qui peut mesurer le sentiment dans une âme tendre! La jeune personne était pour elle un trésor. «Évitons, se disait-elle, à ma chère fille, les déchiremens auxquels je fus en proie, lorsque je me trouvais la dupe d'un perfide: qu'elle ressente au fond de son cœur l'inexprimable douceur d'avoir toujours été vertueuse: hêlas! je ne puis me le cacher à présent: je ne pouvais être heureuse qu'avec le premier amant que j'ai favorisé: j'eusse rougi devant tous les autres.»

Cette fille simple, ignorante, savait placer ses bienfaits: elle aurait pu répandre des dons insuffisans sur une centaine d'orfelins, et ne faire le bonheur d'aucun: elle s'attache à Fanchette, et l'on verra ce qu'il en fut. O vous! qu'une âme bienfesante et généreuse porte à soulager l'indigent, retenez cette leçon que vous donne la conduite de Néné: Adoptez une famille pauvre; rendez la seule à l'état, si votre fortune ne vous permet de soulager qu'elle: toute autre manière de faire l'aumône est vicieuse: vous pouvez donner des mœurs à cette famille que vous releverez; vous ne ferez que des vagabonds de mendians à quî vous procurerez des secours trop médiocres, pour qu'ils ne dépendent que de vous.

Fanchette descendait rarement dans la boutique: encore était-elle voîlée de manière qu'on n'aurait pu la reconnaître. Un jour elle y parut un moment, pour montrer son ouvrage à la marchande: une calèche lui couvrait le visage: mais ses habits courts laissaient voir le bas d'une jambe fine et son joli pied: Un jeune homme, en grand deuil, entre avec son gouverneur, pour faire quelques achats: ses yeux se fixent sur Fanchette: sa taille dégagée, cette jambe, et ce pied surtout le frapèrent. Il s'efforçait de voir son visage: l'aimable Florangis s'en aperçut: elle se hâta de demander l'avis de sa maîtresse, et remonta dans sa chambre avec Agathe. Les grâces de sa démarche achevèrent d'enchanter le jeune homme. «Ah! qu'elle est bien, madame, dit-il à la marchande!—Vous ne pouvez que le conjecturer, monsieur, lui répondit-elle.—L'on ne saurait être laide avec... non, madame, jamais femme laide n'eut autant de grâces:... un si joli pied ne peut soutenir que la beauté même.» Cela n'était pas tout-à-fait exact; mais ce jeune-homme commençait à devenir amoureux, et l'on ne doit pas chercher l'exactitude et la modération dans les expressions des amans. Il fit encore quelques questions, auxquelles la marchande (qui, pour le babil ne le cédait néanmoins à personne) ne répondait que par des monosyllabes. Le gouverneur acheta, paya, sortit; son élève parut ne le suivre qu'à regret. Et Fanchette disait à la jeune Agathe: «Mon amie, le connais-tu? Aparemment que c'est ici qu'il achète?... Reviendra-t-il?»

CHAPITRE XII
Nouvelle conquête: S'en réjouira-t-on?

«Franchette est disparue!... On ne l'a pas vu sortir!... On ne sait ce qu'elle est devenue!... Ah scélérats! vous me la rendrez!... Mais que la foudre m'écrase, si... Je veux qu'on me la trouve, ou, je jure... Fanchette!... Elle était si mignone, si sage, si... Je perdrai l'esprit, si l'on ne me la ramène... Un galant peut-être me l'enlève! et moi, nigaud! depuis six mois je soupire... Il fallait, morbleu! brusquer l'aventure... Il aurait été si doux de passer dans ses bras... Je l'espérais: je me suis trompé. Ah! si je la retrouve!... Jolie, délicate Fanchette, quel mortel à présent savoure sur tes lèvres de rose, des baisers... des baisers... ah! toutes les délices dans lesquelles je nage ne valent pas un de ces baisers-là!... Elle ne serait pas sortie seule: on me l'enlève: mes gens sont du complot... Hola! traîtres! par la mort! si vous ne m'avouez la vérité, je vous fais tous pendre... Comme elle était modeste!... Mais où donc était Néné!... Lorsque sa jolie main se promenait sur les touches de ce clavessin; que son pied séduisant batait la mesure; que sa voix si douce, si touchante... J'aurais du la croquer mille fois... Maudit déjeûner! sans toi... Imbécile que je suis! je me consolerais du moins aujourd'hui: un autre ne cueillerait pas une rose que j'ai si longtemps couvée des yeux... Ah!...» C'est ainsi que s'exprimait monsieur Apatéon, aprês qu'il se fut aperçu de l'évasion de Fanchette; qu'il eut grondé Néné, à laquelle cependant il n'osa faire de questions sur la vision de la nuit précédente; qu'il eut mis tous ses gens en campagne pour ratraper sa jolie proie: et son monologue finit par un cri de fureur. Tous les mouvemens qu'il se donna furent longtems inutiles: une pauvre femme, une jeune fille trompèrent, avec succês, un tartufe!

Fanchette vivait heureuse et tranquille: dês le premier jour, elle avait oublié l'abondance et la délicatesse; comme dès le premier instant, ces bijoux, ces ajustemens, idoles cruelles auxquelles tant de femmes sacrifient l'honneur et les mœurs, ne lui coûtèrent pas un soupir. Les avis de son père se retracèrent à son souvenir: «Je travaille, se disait-elle; je remplis les vues du cher auteur de mes jours: le ciel me bénira.» Et le ciel la bénissait.

La marchande avait un neveu, nommé Dolsans, jeune-homme qui promettait beaucoup; disciple des Michel-Ange, des Raphaël, des Lebrun; émule des Vanloo, des Vernet. Il revenait de rome; dês la première visite qu'il rendit à sa tante, il vit la belle Florangis. Il était fête: Fanchette avait une robe neuve, peu riche, mais extrêmement parante: c'était un présent de la bonne Néné: la beauté de sa chevelure était relevée par une frisure de gout: son joli bonnet paraissait monté de la main des grâces, c'est-à-dire, par elle-même sous la direction d'Agathe. Un soulier vert orné d'une fleur en or, enfermait son pied mignon. Elle était assise, le dos tourné, et lisait Émile, lorsque le jeune Dolsans entra. Le premier objet qui frapa sa vue fut le joli pied de Fanchette, posé sur un petit tabouret. Son cœur palpita. En embrassant sa tante, il le regardait: en répondant à toutes ses questions, il le regardait encore. «Qu'avez-vous vu de curieux à rome?—Bien des choses, ma tante.—Faites-moi quelque détail.—Ah! que ce que j'en découvre est séduisant!—Vous autres, peintres, vous vous passionnez pour cette ville comme pour une maîtresse: tout vous y paraît merveilleux: ma foi, je n'ai jamais vu votre rome: mais paris est bien aussi séduisant qu'elle—Ma tante!...—Oui, mon cher neveu, ne vous en déplaise; je le soutiendrai contre tous les romains.—C'est une merveille!...—Merveille tant qu'il vous plaira. Elle a son église de saint-pierre, à ce qu'on m'a dit; mais paris a son louvre et ses tuileries: des connaisseurs ont assuré devant moi, qu'aucun édifice dans le monde n'égalerait le louvre, s'il était achevé.—Je ne parle pas d'édifices, ma tante.—Pour les chefs-d'œuvres de la peinture, l'on voit dans le salon...—Eh mon dieu! ni de peinture.—Le caractère de la nation, les mœurs des habitans? ah! pour le coup, mon neveu, tout l'univers doit mettre pavillon bas devant notre patrie. Quelle aménité, quelle élégance dans les nôtres! Je vois le monde, mon cher Dolsans; j'entens dire à des gens de poids, que notre urbanité présente servira de modèle à toutes les races futures.—Je vous accorde tout cela, ma tante, j'enchérirai, s'il le faut: paris renferme des merveilles qui surpassent tout ce que j'ai jamais vu.—Vous voila raisonnable. Nous aurons bientôt de vos ouvrages: vous serez sans doute devenu parfait?... Vous ne me répondez rien! (Il s'avançait pour regarder Fanchette, qui ne s'était pas encore retournée.)—Quelquefois j'embellis la nature; mais ce que je viens de voir est fait pour desespérer, ou pour élever au-dessus de lui-même l'artiste le plus habile.—Mon neveu, reprit la marchande, en lui parlant à l'oreille; restez-en là: vous me connaissez: malgré la tendresse que j'ai pour vous, une imprudence vous excluerait de chez moi.»

Dolsans entendit ce qu'on voulait lui dire: il baissa les yeux: au bout d'un moment, il les leva sur le pied de Fanchette, et dans son cœur il disait: «Ah! fût-elle aussi laide qu'elle m'a paru belle, ce charme inexprimable me la ferait adorer.»

Quelques-unes des compagnes de Fanchette entrèrent: sa lecture fut intérompue: elle se leva: Dolsans, interdit, immobile, la regardait; il s'ennivrait du plaisir de la regarder. Chaque pas de la belle Florangis fesait éclore de nouveaux charmes; tout s'embellissait sous ses pieds: Telle la divine Cypris marche précédée des desirs brûlans, accompagnée des grâces, et suivie des plaisirs. Dolsans voulut lui faire un compliment: il ne trouva rien qui pût exprimer ce qu'il sentait. Il garda le silence; ses yeux seuls parlèrent: et Fanchette peut-être n'entendit que trop ce langage.

Jeunes et touchantes beautés, toutes les conquêtes flatent votre cœur novice encore; vous ne voyez que votre triomphe: mais le piége est caché sous des fleurs; trop souvent hêlas! il en est qui ne devraient exciter que des larmes amères.

CHAPITRE XIII
C'en est trop d'un.

Pardon, mademoiselle, si j'ose vous écrire avant de m'être fait connaître: mais je suis si peu maître de mon impatience; les occasions de vous voir naîtraient si difficilement, qu'il m'est impossible de les attendre. A peine vous ai-je entrevue: vous étiez comme voilée: l'envie que je montrai de lire mon sort dans vos regards ne servit qu'à me priver plutôt du plaisir que me causait votre présence: et cependant je sens que mon cœur est à vous pour jamais. Je n'ai pas l'injustice de me plaindre de votre fuite: elle ne vous rend à mes yeux que plus digne du don que je prétens vous faire de ma foi, de ma tendresse et de tout moi-même. Oui, je le jure, par le saint auteur de la nature, je n'aurai jamais d'autre épouse que vous. Je suis riche, et je m'en réjouis depuis que je vous aime; auparavant, je n'y pensais seulement pas: je ne suis point d'une naissance illustre; ma famille est de finance; je m'en réjouis encore: nos conditions sont égales, et la distance imaginaire des rangs, d'autant plus tyrannique, qu'elle est moins réelle, ne nous séparera pas.

Je vous avoue que vos grâces seules m'ont touché; j'ignore si vous êtes aussi belle que tout le reste l'annonce. Oui, mademoiselle; je ne sais quoi me fit tressaillir en vous voyant. Vous êtes faite au tour: cependant ce n'est pas votre taille: vous avez la main belle; des bras arrondis d'une blancheur de lait; une jambe... ce n'est pas encore cela qui m'a charmé: mes yeux se sont fixés sur le plus joli pied que j'eusse encore vu; je ne pouvais les en détourner, et mon cœur battait avec violence. Pour achever l'enchantement, vous avez parlé: dieu! quel son de voix séduisant! Non, non, il est impossible qu'avec cette voix touchante, l'on n'ait pas dans l'âme un fond d'inaltérable douceur, d'innocence, de candeur; et voila ce qu'il faut pour rendre un époux heureux..... Ah mademoiselle! si vous consentez que mon bonheur soit votre ouvrage, croyez que je ne négligerai rien pour faire le vôtre. Un homme estimable par ses mœurs, qui s'offre en qualité d'époux, ne doit pas être dédaigné: ses vues sont pures; il présente le don le plus précieux pour une jeune fille, en même-tems qu'il demande pour lui le bien qui donne le prix à tous les autres, une compagne aimable et vertueuse. Réfléchissez sur ce que je me permets de vous écrire aujourd'hui: Je n'ai plus de parens: je dépendrai d'un tuteur durant quelque tems encore: à vingt ans je serai maître de moi: telle fut la volonté de mon père: Je puis donc vous donner un terme fixe pour tenir ma parole. Recevez la promesse que je vous fais de n'être qu'à vous. J'irai le plutôt qu'il me sera possible savoir mon sort et votre réponse.

Je suis, mademoiselle, avec un attachement qui ne se démentira jamais,

Votre, etc.
De Lussanville.

C'est ainsi qu'écrivait à Fanchette le jeune homme qui ne l'avait qu'entrevue, et qui fut obligé de s'éloigner, lorsque son gouverneur sortit. Ce billet fut remis, par un laquais, à la marchande qui, le donnant à la jeune Florangis, lui dit: «Ma fille, voyez ce qu'on vous écrit: si c'est ce que je soupçonne, j'espère que vous ne ferez rien, sans avoir pris mes avis et ceux de madame Néné. Fanchette avait brisé le cachet et lisait: son teint qui s'anima, décelait l'émotion de son cœur. «Tenez, madame, dit-elle en finissant.» La marchande fut touchée de la confiance que lui marquait la jeune Florangis, elle lut à son tour. «Ma Fanchette, reprit-elle, que pensez-vous de tout ceci?—Que les hommes emploient pour nous tromper, des stratagêmes toujours nouveaux; qu'il faut ne rien répondre à ce jeune-homme, et l'éviter.—Belle Florangis! que j'aime à vous voir penser de la sorte! Cependant, ma chère fille, si c'était un établissement solide, il ne faudrait pas le manquer par sa faute. Ce jeune homme est aimable: ne l'avez-vous pas trouvé tel? Il ne serait pas si dangereux, s'il m'avait paru moins digne de plaire.—Vous seriez donc charmée qu'il dît vrai?—Oui, madame: mais je suis presque sure qu'il est un trompeur.—(Elle est sincère au moins). Ma fille, vous en raporterez-vous à tout ce que je ferai?—Oui, pourvu que ma bonne soit de concert avec vous.—Elle aprouvera tout; je puis vous en répondre.» Et la marchande quitta Fanchette, qui dit à sa chère Agathe: «Il me semble, ma bonne amie, que mon cœur prend le parti de ce jeune homme contre moi: j'entens une voix secrette qui me dit qu'il est sincère, tendre, et qu'il fera mon bonheur. Que j'aurai de plaisir à lui tout devoir!»

La marchande de modes regardait la jeune Florangis comme digne de son neveu. «Une fille honnête, et si sage, se disait-elle souvent, rendrait Dolsans le plus heureux des époux: elle n'est point riche; mais elle est vertueuse, modeste; elle sera dans son ménage, économe, règlée; c'est une belle dot que cela. Quand elle joint à la beauté, la sagesse et la douceur, une fille a plus que la naissance et les richesses: ses attraits retiennent le cœur de son époux, sa douceur le captive, et sa conduite fait prospérer sa maison.»

Voila comme on raisonne parmi les gens du commun: chez les grands, c'est autre chose: ces vertus que la bonne marchande estimait tant, sont devenues trop roturières: et c'est ainsi que tout a son fort et son faible dans le monde: Ah! si le bonheur, la vertu, les talens ne vengeaient la médiocrité les puissans du siècle jouiraient d'un sort trop digne d'envie!

La gouvernante de monsieur Apatéon venait rarement. Elle craignait d'être observée. La marchande quittait à peine Fanchette, lorsqu'elle entra. La touchante Florangis fut enchantée de la voir: son cœur la desirait: la lettre de Lussanville l'avait émue: elle trouvait du plaisir à la relire: elle venait d'embrasser sa bonne; elle allait la lui montrer, lorsque Dolsans parut: Sa tante elle-même le conduisait.

Cette joie pure, ce sourire de la satisfaction, cette rougeur timide, cette agitation délicieuse, que cause la vue de ce qu'on aime, on vit se peindre tout cela sur le visage de Dolsans. Fanchette baissait les yeux. Enhardi par sa tante, encouragé par la présence de la bonne Néné dont il était connu, le jeune homme parla: il fit avec grâce à la jeune Florangis les complimens les plus flateurs: jamais il n'avait eu tant d'esprit et ne s'était exprimé avec autant d'aisance: l'amour rendait ses discours touchans; le desir d'en inspirer leur donnait un air de vérité: ils rapelèrent à la gouvernante ses premières années; elle desira pour sa chère fille un époux si parfait. De concert avec la marchande on les laissa seuls un moment. Agathe même que Fanchette voulait retenir, suivit sa mère et la bonne. «Ma belle demoiselle, dit le jeune peintre, en tombant à ses genoux, vous voyez un amant qui vous adore: une félicité sans bornes, ou le comble des malheurs, voila ce que peut lui faire éprouver votre réponse. Si vous me laissez me flater de l'espérance de vous toucher un jour, il n'est personne dans le monde à qui je porte envie: si vous me l'ôtez, je suis le plus à plaindre des mortels: que faut-il que j'espère?» Fanchette rougissait. Elle cherchait, suivant sa coutume, au fond de son cœur la réponse qu'elle devait faire, lorsqu'on frapa: Dolsans se relève, la porte s'ouvre, et Lussanville, le jeune, l'aimable Lussanville paraît.

CHAPITRE XIV
Où tout le monde est content, sans en avoir sujet.

«Si j'avais prévu, mademoiselle, que le hazard me procurât aujourd'hui le bonheur de vous voir, je n'aurais pas écrit: je viens vous demander pardon de ma témérité... l'obtiendrai-je? les sentimens que j'ai montrés dans mon billet, dictés par l'honneur et par l'amour, me rendront-ils excusable? Pour vous prouver combien ils sont sincères, je consens à ne plus vous parler jusqu'à leur exécution. Permettez seulement que je m'offre quelquefois devant vous, soit aux temples, soit à la promenade; et daignez me dire, si je puis espérer de voir un jour couronner ma constance!... Je suis injuste de demander que vous vous expliquiez; je le sens: Eh-bien! permettez seulement que j'interprète votre silence. Deux années seront un terme bien long; mais si l'impatience que cette attente me causera, était partagée, que je serais heureux!... Vous ne répondez rien... Je me retire; et ce gage, que je vous laisse de ma foi, vous prouvera...—Je ne puis le recevoir, monsieur, intérompit Fanchette...» Et dans le moment la bonne et la marchande rentrèrent.

Leur surprise fut extrême, en apercevant le jeune-homme, qui, sans leur donner le tems de se remettre, répète ce qu'il venait de dire à la belle Florangis, remet entre les mains de la gouvernante une boîte fort riche, baise la main de sa maîtresse, dérange quelque chose sur une comode, et disparaît comme l'éclair, avant que Néné songe à refuser son présent, ou du moins à le lui rendre.

Dolsans ne savait si ce qu'il venait de voir et d'entendre, était un songe ou la réalité. «Fanchette, dit la bonne, comment ce jeune-homme vous connaît-il?» La marchande expliqua tout; la jeune Florangis donna la lettre, qui ne fut pas lue sans étonnement: la gouvernante ouvre sans hésiter la boîte de Lussanville: à l'entrée, l'on trouve une promesse de mariage bien signée, ensuite une bague, un fort beau diamant, des boucles d'oreilles, un colier, et tout le reste de la parure, le tout bien choisi, et plus beau que les bijoux qu'Apatéon lui-même avait donnés. Il n'était plus possible de rien renvoyer, puisqu'on ignorait la demeure du jeune homme. La marchande était inquiète; Dolsans paraissait desespéré; Fanchette réfléchissait; la bonne se déterminait. «Ouais, se disait Néné, voyons ceci: Fanchette est assez belle pour faire naître une passion durable: ce jeune homme sera dans peu maître de lui-même: il est riche: d'ailleurs il se fera connaître: ma chère fille aurait un rang digne de son mérite: quelle gloire pour elle! quelle joie pour moi! quel crève-cœur pour monsieur Apatéon!... Mais hêlas! les hommes sont si trompeurs! ne m'en ont-ils pas tous promis autant?... Bon! valais-je Fanchette, jeune, bien élevée, sage?...» De son côté, la marchande disait: «Mon neveu peut en trouver une plus riche, aussi vertueuse et qui ne balancera pas.» Et Dolsans: «L'univers entier ne m'offrira jamais une fille si touchante et si belle.»

«Oh ça! ma chère Fanchette, dit la bonne, il s'agit ici d'un choix qui doit dépendre de vous seule: ni madame, ni moi, ne devons parler pour ou contre aucun des deux...—C'est bien mon sentiment, intérompit la marchande.—Décidez-vous vous-même, reprit Néné, l'inclination ne doit point être gênée: vos amans sont tous deux également aimables; ils paraissent tous deux guidés par l'honneur: prononcez.—Ma bonne, répondit Fanchette, vous me tenez lieu de mère; je vous obéirai. Cependant...—Parlez.—Pourquoi m'obliger de prendre, si jeune encore, un parti d'où dépend le bonheur de mes jours? Souffrez qu'auparavant la raison m'éclaire: la lumière de son flambeau est encore en moi faible et tremblante: un gout imprudent pourrait me décider, un faux brillant me décevoir, et me préparer d'éternels regrets.» On convint que Fanchette avait raison. Dolsans même l'aprouvait au fond de son cœur. Il espérait beaucoup de ses soins, de la protection de sa tante, et plus encore de son amour. La bonne, la marchande et Dolsans sortirent. La première, ravie de joie emportait la boîte de bijoux, dont l'aimable Florangis l'avait priée de se charger; la seconde savait bien lequel de ses amans Fanchette préférait; et le jeune homme s'abandonnait à l'espérance.

Dolsans paraissait vingt-quatre ans. Il était brun, grand; ses yeux avaient quelque chose de trop vif; sa démarche était aisée: il avait la main belle, et se tenait bien. Sa physionomie était spirituelle; son air fin et pénétrant humiliait ceux qui l'approchaient: sa conversation était amusante et fleurie: il savait beaucoup, et paraissait s'en targuer un peu, quoiqu'il affectât d'être fort modeste. Son caractère le portait à la tendresse; mais son séjour en Italie l'avait rendu jaloux et défiant.

Lussanville, plus jeune, plus beau, plus riche, et non moins tendre, était fait pour aimer, et pour l'être à son tour. On voyait peintes sur son visage la franchise et la candeur; ses traits étaient mâles; son regard noble et doux: de longs cheveux châtains lui descendaient au-dessous de la ceinture; il avait le nez aquilin; la bouche apétissante et vermeille; le teint délicat; la jambe fine et faite au tour. Son âme était grande et généreuse; l'honneur et l'amour avaient seuls du pouvoir sur elle: il ne manqua jamais à sa parole donnée: il fut ami constant; amant respectueux, soumis; quelquefois malheureux, mais toujours fidèle.

CHAPITRE XV
Comme Fanchette intéroge son cœur.

«O mon père! jamais votre fille n'eut un plus grand besoin de vos lumières et de votre tendresse!... Hêlas mon digne père aujourd'hui choisirait un époux à sa fille. Il n'est plus... Infortunés enfans, qui perdez les auteurs de vos jours, ah! quels malheurs vous sont réservés! Sans guides, sans amis, vous vous égarerez; il ne se trouvera pas une main généreuse qui daigne vous ramener. Méprisés, avilis, ce n'est pas encore là pour vous le comble de la misère: si vous avez quelque beauté, des scélérats jettent sur vous de criminels regards; ils vous parent pour vous immoler, et deshonorer la cendre de vos vertueux et tendres parens. Oh! quelle douleur, s'ils en étaient les tristes témoins! mais l'éternelle nuit leur dérobe votre ignominie et le tombeau devient pour eux un azile... Et voilà quel était mon sort, sans une pauvre femme, née dans la bassesse, et qui coula ses jours dans la servitude! O ciel! ô dieu, qui m'avez servi de père! quelles grâces ne dois-je point vous rendre! ne permettez pas, grand dieu! que je manque jamais de respect à cette bonne femme que vous m'avez donnée pour mère: celui qu'elle choisira, sera mon époux.

«Si tous deux également perfides cherchaient à me tromper!... mais pourquoi Lussanville serait-il un séducteur? Il ne me rendra plus de visites, jusqu'à l'instant où je verrai l'effet des sermens qu'il vient de me renouveler... Comme mon cœur s'est ému, lorsqu'il est entré! j'éprouvais une satisfaction inexprimable, tandis que le son de sa voix frapait mon oreille... Il ne me pressait pas de lui répondre... Avec quelle adresse il a fait parler jusqu'à mon silence!... Et ces présens?... Il ne me les fait pas comme monsieur Apatéon; il n'éxige pas que je m'en pare pour lui; que... Il ne veut me voir, sans m'aborder, que dans des lieux, où l'innocence et la pudeur n'ont rien à craindre... Qu'il paraît tendre! Ah! mon père sans doute l'aurait aimé; il l'eût destiné pour sa fille... Et pourquoi donc mon cœur se trouble-t-il seulement de songer à lui?... L'aimerais-je? est-ce-là ce qu'on nomme de l'amour?... Je ne le crois pas, mais je voudrais bien l'aimer, et qu'il me fût toujours fidèle... Il ne le sera pas: mille autres beautés plus séduisantes que la mienne le toucheront; des filles adroites m'enlèveront son cœur. Il m'oubliera... Que j'en serai fâchée!

«Dolsans... Il ne saurait être aussi tendre que Lussanville... Aimable Lussanville!... Dolsans dit qu'il m'aime... Et s'il m'aimait de tout son cœur; que Lussanville m'oubliât, ne serais-je pas toujours heureuse?... Mon cœur ne me répond rien... Ah Lussanville! soyez constant!... Mais, s'il ne l'était pas?... Je sens... je crois sentir que je serais malheureuse... Pauvre orfeline, abandonnée, ou plutôt, obligée de fuir comme un monstre, le seul ami qui restât à mon père, il me sied bien, de préférer le plus aimable, et le plus riche, qui peut être... que sait-on?... est un fourbe. O Dolsans! la raison du moins est pour vous, et mon cœur ne méprisa jamais ses conseils... Irrésolutions que les sages avis de mon père feraient cesser, vous me tourmenterez longtems encore! Ciel! fais-moi connaître le plus digne, et s'il se peut, que ce soit Lussanville!»

Agathe revint. Profondément ensevelie dans ces idées, Fanchette oubliait qu'elle avait promis d'accompagner la marchande et sa fille dans une visite: la présence de sa jeune compagne l'en fit ressouvenir: elle se prépare, et veut prendre ce joli soulier vert que Dolsans avait vu: elle cherche, ne trouve rien, n'y fait pas grande attention, et sort avec Agathe.

CHAPITRE XVI
Où le pied de Fanchette soumet tout.

Aprês le bonheur de voir et d'entretenir ce que l'on aime, il n'est rien de si doux que de recevoir de sa main l'image de ses attraits: si ce soulagement à l'absence manque encore, l'amant bien épris revoit sa maîtresse dans ce qui fut à son usage; une pièce de son ajustement lui rapelle tous les charmes de celle qu'il adore. Ce qu'il touche n'est rien, mais son amante l'a consacré, c'est un trésor à ses yeux.

En jurant à sa belle maîtresse de l'aimer toujours, Lussanville avait aperçu sur une comode sa jolie chaussure; en sortant il s'en était adroitement emparé; en se levant le lendemain, il écrivit ce billet.

BILLET
DU JEUNE LUSSANVILLE A MADEMOISELLE FANCHETTE

Je vous adore; et pour vous le prouver, je me condanne au suplice le plus cruel pour un amant, à l'absence; mais hier, je volai l'ornement de ce joli pied, qui fut le premier de vos attraits qui frapa ma vue: ce n'est pas que j'aie besoin de quelque chose pour me rapeler mon vainqueur; mais ce que je tiens a porté la divinité qu'adorera toujours Lussanville, c'est le plus précieux de tous ses biens[ [16]. Il ne le rendra qu'en recevant votre foi. L'excuserez-vous, mademoiselle?... Non; si vous le haïssez et qu'un autre... Mais si votre cœur vous parle pour moi, vous ne verrez, dans cette action trop libre, que le plus ardent amour.

Lussanville.

«Fanchette, dit la marchande, aprês que la belle Florangis eut lu ce billet, l'excusez-vous?—Oui, madame, répondit la jeune personne.» Et rien moins que contente, la bonne maîtresse descendit dans sa boutique.

Monsieur Apatéon était malade de rage de n'avoir pu retrouver Fanchette: la gouvernante vint le jour même aprendre à sa pupille cette intéressante nouvelle. L'aimable Florangis parla de Lussanville, et montra son billet. «Un billet encore, dit la bonne Néné! Eh mais!... Comment!... En vérité... j'ai la meilleure opinion du monde de ce jeune Lussanville.—Parlez-vous tout de bon, ma bonne?—Oui, mais ne m'en croyez pas si vite: les hommes...—Eh bien! les hommes?—Si vous saviez combien ils ont de finesses différentes!—Ressemblent-ils tous à monsieur Apatéon?—Ah! vraiment, ce ne serait que demi-mal, s'ils se ressemblaient tous: mais l'un fait la sainte-nitouche: l'autre paraît tendre, sincère, de la meilleure foi du monde; vous pouvez vous fier à lui; il ne veut rien... et prétend tout. Celui-ci va se pendre, si vous ne l'aimez, se jeter dans la rivière, ou tout au moins mourir en langueur, qui... huit jours aprês qu'il ne desire plus rien, vous regarde avec indifférence. Celui-là traite l'amour cavalièrement; mais il épie l'occasion comme le chat fait la souris. L'on en voit jouer les grands sentimens, fulminer contre les trompeurs de filles, et cela, ma chère Fanchette, pour les mieux tromper. Il en est qui donnent brusquement l'assaut, et vous disent pour la première fois qu'ils vous aiment, en montrant une audace qui prouve tout le contraire. Enfin l'on trouve quelquefois un amant qui prend notre rôle, et fait le précieux; il met adroitement sous nos yeux tout ce qu'il vaut, et bien davantage encore; c'est une coquette en pourpoint: croiriez-vous que ces vils originaux ont l'art d'attirer dans leurs filets: Hêlas! ma chère enfant, je ne le croirais pas sur le rapport d'autrui; mais on s'instruit à ses dépens[ [17]: tous ces gens-là m'ont trompée.»

La gouvernante avait les yeux humides, en achevant ces mots, et jurait au fond de son cœur qu'ils ne tromperaient pas la jeune Florangis. Ensuite elles sortirent ensemble pour quelques emplettes que la bonne Néné voulait faire pour sa chère fille. Un long mantelet, une immense calèche ensevelissaient la jeune personne, de sorte qu'elle était voîlée comme une femme turque qui sort pour aller au bain: cependant Fanchette attirait les regards; tous les yeux se fixaient sur son joli pied: elle ne rencontra pas un homme dont il ne touchât le cœur; pas une femme dont il n'émût la bile; personne dont il n'excitât l'admiration.

Lorsqu'elles furent chez le marchand, les garçons, au lieu d'écouter la vieille Néné, regardaient le pied de Fanchette, et si les ordres du maître de la maison ne les eussent tirés de leur extase, peut-être la bonne et sa chère fille n'auraient pas obtenu sitôt qu'on leur vendît de l'étofe. Lorsqu'ils virent les traits de l'aimable Florangis leur admiration n'augmenta pas: ils se disaient: Qu'elle est belle!..... mais elle n'en avait pas besoin.

C'était chez un vieillard voisin du père de Fanchette, que la bonne achetait. Il n'était pas moins frapé que les jeunes-gens des grâces de cette aimable personne. Néné lui dit qu'il voyait la fille de son ancien confrère. Le vieillard surpris, l'examine de plus prês, dit qu'il la remet, et veut l'embrasser: Fanchette évita l'accolade: mais il s'empara de sa main; il la pressait assez rudement, en lui disant tout bas, tandis que la gouvernante choisissait, rebutait, bouleversait, et ne trouvait rien digne de sa pupille: «Ma belle voisine, je vous ai vue toute enfant; je me sens pour vous une affection que vous pouvez mettre à l'épreuve; toute ma maison est à vous, et je ne desire autre chose que de vous servir de père et d'ami.» Fanchette se rapela monsieur Apatéon, fit au marchand une profonde révérence, et le remercia. «Il faut accepter mes offres, ma belle enfant, vous serez chez moi comme ma fille, et je vous marierai.» Ici Fanchette fut en défaut: jamais Apatéon n'avait parlé de la marier: elle aurait été bien charmée qu'on l'eût mariée avec Lussanville; avec cet amant si tendre, qui regardait comme un trésor ce qu'elle avait touché: mais comme elle était prudente, elle remercia de nouveau le marchand, et s'aprocha de sa bonne.

Tandis qu'elles se fesaient montrer des étofes, deux jeunes cavaliers qui les avaient suivies, dês leur sortie de chez la marchande de modes, en fesaient aussi déployer à côté d'elles: dans le magazin du marchand rien n'était à leur gout que Fanchette; aussi ne regardaient-ils qu'elle. Si Fanchette restait en place, ils admiraient son éblouissante beauté; si l'aimable personne fesait un pas, leurs yeux se fixaient sur son pied mignon: ils voulurent plusieurs fois lier avec elle un entretien: Fanchette répondait avec modestie, mais elle ne répondait qu'un mot et s'éloignait.

Enfin la bonne Néné se détermina pour un satin, que le vieillard avait lui-même été chercher dans un cabinet séparé. Jamais on ne vit rien de si bon gout: sur un fond blanc-perle, courait un dessin vert et rose, d'où s'échapaient des fleurs argent et lilas. Le prix qu'on demanda parut si médiocre, que la belle Florangis et sa bonne crurent que le marchand se trompait; elles le lui firent remarquer. Mais il les assura qu'il y gagnait encore. Les deux jeunes-gens et les garçons s'écrièrent comme de concert: «Oh! que cette étofe aura de grâce, lorsqu'elle l'embellira!»

CHAPITRE XVII
Qui doit avoir de grandes suites.

Jamais Néné n'avait été si contente: elle paya, se chargeait de l'étofe; Fanchette avait d'autres bagatelles: mais soit qu'un coup-d'œil du vieillard les eût instruits; soit d'eux-mêmes, les garçons les en débarassèrent malgré elles, et leur offrirent leur bras pour les remener. «Que vous êtes charmante, mademoiselle, disait le plus aimable des deux, qui conduisait Florangis! je m'estimerais heureux, si vous me permettiez de vous rendre quelques visites, et de me faire connaître: Je suis riche; de bonne famille; mes ancêtres sont commerçans en draps depuis plus d'un siècle: On m'a placé chez monsieur Delaunage, parce qu'on marchande son fonds pour moi: Vous voyez que c'est un établissement avantageux et tout formé: Ma mère m'adore: toutes mes volontés seront une règle pour elle; d'ailleurs votre nom est connu; monsieur votre père se ruina, mais il ne fit tort d'un sou à personne; son honneur est entier dans le corps des marchands: Consentez à devenir ma compagne, à rentrer dans un état pour lequel vous êtes née.»

Ce jeune garçon parlait bien raisonnablement, et Fanchette aimait la raison. Dolsans n'avait pas un moment balancé Lussanville: Satinbourg (c'est le nom du jeune marchand) pensa l'emporter, non par l'inclination; mais par la convenance, la douce égalité, l'amour d'un premier état. La jeune fille répondit sagement: «Monsieur, je suis reconnaissante des sentimens que vous me montrez; mais je crains un engagement, et des raisons fortes me font une loi de n'y pas songer encore: vous ne pouvez me rendre de visites; cela ne serait pas séant: mais voyez ma bonne.» Ces derniers mots satisfirent le jeune garçon marchand.

Celui qui conduisait la gouvernante ne s'oubliait pas. «Cette jeune demoiselle dépend de vous, madame, lui disait-il: vous ne seriez pas fâchée de lui trouver un établissement honnête; et je suis votre affaire. Un frère aîné que j'avais, vient de mourir: mon père, chez lequel je vais retourner, demeure rue saint-antoine. Sa boutique vaut au moins celle de M. Delaunage: il est âgé, infirme, veut se retirer, et va tout me remettre: voyez, informez-vous; il se nomme Damasville: je préfère mademoiselle Florangis au parti le plus riche, et je ferai mon possible pour la rendre heureuse.—Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit la bonne Néné.» Et l'on arrive.

Tandis que la gouvernante rendait compte à sa pupille des propositions de Damasville, les deux jeunes cavaliers, de retour avant elles, parlaient à la marchande de modes. L'un était le comte d'A***, et l'autre le marquis de C***; charmans, riches, maîtres d'eux-mêmes. Leurs vues n'étaient pas honnêtes comme celles de Lussanville, mais ils étaient puissans; ils offrirent tout-d'un-coup à la marchande, de faire la fortune de sa nièce et de la rendre une fille de conséquence: Il ne s'agissait, disaient-ils, que de perdre un honneur de préjugé, pour en avoir un autre infiniment plus commode, et plus considéré dans le monde. La marchande (et de modes encore!) élevée chez les ostrogoths, ne connaissait pas cet honneur-là; elle les assura que jamais elle ne consentirait à l'échange, et les pria sérieusement de n'y plus songer.

CHAPITRE XVIII
Foule d'amans.

Durant la maladie de monsieur Apatéon, qui fut longue, Fanchette et sa bonne sortirent quelquefois. Néné crut bien faire de conduire sa pupille chez celles des connaissances de ses parens inconnues à monsieur Apatéon, et qu'elle estimait le plus; afin qu'à son retour, l'oncle de la belle orfeline eût moins de peine à la retrouver. Les malheurs de monsieur de Florangis avaient fait des ingrats de tous ses amis; le joli pied de sa fille les rendit tous criminels. Il n'y eut pas un vieillard qui ne tâchât de la séduire, pas un jeune-homme qui n'entreprît de la toucher.

Lussanville n'avait pas manqué une seule occasion de voir sa maîtresse lorsqu'elle sortait: mais il était impossible, de la manière dont Fanchette était voîlée, qu'il en fût remarqué. Un jour il ne put résister à l'envie de lui dire quelques mots: il aborde timidement la bonne, et salue son amante: le cœur de Fanchette tressaille, en entendant sa voix; elle rougit en le regardant. Le jeune Lussanville parla de sa tendresse; il était si vrai, si persuasif; il s'exprimait d'une manière si touchante, que Néné prenait plaisir à l'écouter. Il offrit de les aider à marcher: la bonne accepta: pour la première fois cet amant passionné toucha le beau bras de Fanchette: il osa lui presser la main: la jeune fille était vivement émue, ses genoux tremblaient, et son cœur disait: Cher amant! seras-tu fidèle? mais sa bouche gardait le silence. Quel heureux état! si l'on en bannissait la crainte, il serait moins délicieux.

Dolsans, non moins amoureux, voyait tous les jours Fanchette chez sa tante: le nom de parent qu'il prenait avec elle, semblait lui donner des droits à sa familiarité: cependant il ne put jamais obtenir de l'accompagner. Il ne pouvait douter de la passion de Lussanville: la marchande ne lui cacha pas les propositions du marquis de C***: le jeune peintre frissonna: il résolut de suivre sa maîtresse dès qu'elle sortirait, pour la secourir dans le besoin. Tant qu'il n'avait entendu louer Fanchette que par des inconnus, son humeur jalouse l'avait fait souffrir beaucoup moins, que son amour n'avait été flaté: mais lorsqu'il reconnut Lussanville, il ne se posséda plus. En le voyant aborder Fanchette et sa bonne, qui le recevait d'un air familier et content, il lui passa dans l'esprit mille projets funestes. Insensé! ignorait-il qu'on ne doit disputer le cœur d'une belle, qu'en s'efforçant de surpasser son rival, en vertus, en talens, en amour! Dolsans se proposait d'attaquer Lussanville, dês qu'il aurait quitté la belle Florangis et Néné: mais, pour combler sa douleur et sa jalousie, le jeune-homme entra dans la maison avec elles.

C'était chez une parente de la mère de Fanchette, que Néné conduisait sa pupille. Cette femme les reçut froidement d'abord; mais lorsque Lussanville eut dit en confidence à la bonne dame ce qu'il sentait pour sa petite cousine, et qu'il l'eut instruite du dessein formé de l'épouser, elle changea de ton, et lui fit mille caresses: la future compagne de monsieur de Lussanville était tout autre chose à ses yeux, que la jeune et pauvre Fanchette. La bonne exigea, lorsqu'elles voulurent se retirer, que Lussanville restât; elles s'en retournèrent seules, malheureusement.

En arrivant chez la marchande de modes, elles trouvèrent un essaim d'amans, qui semblaient s'être donné le mot. Satinbourg et Damasville accoururent les premiers audevant de Fanchette. Ils la prièrent de décider entr'eux. La jeune Florangis venait de voir Lussanville: elle les assura tous deux qu'elle voulait rester libre longtems encore, et les pria de cesser leurs visites. La bonne et la marchande, de leur côté, congédiaient un jeune avocat qui commençait à se distinguer au palais, par des plaidoyers fleuris, en stile de ruelle: un jeune procureur, qui se sentait la conscience chargée, parce que son père avait accablé de frais injustes celui de Fanchette, pour avoir à vil prix une jolie maison de l'infortuné marchand, voisine de la sienne; un neveu d'Apatéon, qui desirait ardemment la mort du vieillard voluptueux, mais qui paya plutôt que lui le fatal tribut à la nature; un commis, qui voulait se donner une jolie compagne, pour l'employer à faire sa cour à ses protecteurs, et parvenir plus rapidement; et vingt autres, tous enfans de ceux qui virent d'un œil indifférent ou satisfait la ruine de monsieur Florangis. La bonne Néné nageait dans la joie. «Ma chère fille, disait-elle, voici de quoi choisir; mais n'écoutez votre cœur, que lorsqu'il vous parlera de concert avec la raison.—Ma bonne?... Lussanville?—Voila celui que vous préférez; il le mérite, chère Fanchette, s'il est fidèle; mais le sera-t-il?—Je le crois, ma bonne.—Il ne faut rien croire, et douter de tout.—A l'exception de mon parfait dévoûment, madame, dit le marquis de C*** qui s'était aproché sans qu'elles l'aperçussent: J'ai un rang, des titres, des parens puissans, je suis sincère, jeune, tendre; je ne vous dis pas que j'épouserai mademoiselle, je serais un menteur; mais hors cela qu'elle forme des vœux, je vais les remplir, sans hésiter, sans différer; sa fortune ne lui coûtera qu'un signe de tête, ses gouts, ses fantaisies, ses caprices seront des loix; un équipage brillant, des diamans, des bijoux, une petite maison délicieuse, cent autres choses dont je ne parle pas, tout cela n'est pas indifférent, un mot, elle va l'avoir: Il en est mille qui ne se le feraient pas répéter deux fois; mais vous, c'est autre chose; on attendra vos résolutions; huit jours suffiront-ils? parlez? on pourrait aller jusqu'à quinze: ne vous préparez pas un repentir, en refusant un homme aimable et l'aisance, qui viennent vous chercher... Je ne demande pas de réponse aujourd'hui; je reviendrai. Adieu, mon adorable, jusqu'au revoir.» Tout cela fut prononcé avec tant de volubilité, qu'il avait été impossible de l'intérompre. «Eh! ne vous donnez pas la peine de revenir, monsieur, lui cria la gouvernante, en le voyant disparaître: je vous déclare dês aujourd'hui, qu'une couronne, au prix que vous nous offrez vos dons, ne nous tentera jamais.» Le marquis feignit de n'avoir pas entendu, et s'éloigna.

Un équipage s'arrête à la porte en ce moment: Il en sort un gros homme court. Fanchette fit un cri de frayeur; elle le crut monsieur Apatéon. Il s'aproche; jette un regard protecteur sur tout ce qui l'environne, et s'assiéd en soufflant. «C'est donc à vous cette belle enfant, dit-il à la marchande? Elle est assez bien, ajouta-t-il, en regardant la jeune Florangis d'un air effronté. Dites-moi, ma fille, ne vous ai-je pas vue quelque part?...» Fanchette baissait les yeux en rougissant. «En vérité, je lui trouve un air d'innocence... je m'en accommoderai... Ah! ciel!... eh! ma belle pouponne! quel joli bijou vous avez là?... Non, je me trompe, vous n'êtes pas celle que je croyais avoir déja vue au bal de saint-cloud: j'aurais remarqué ce joli pied-là. Il est plus vrai qu'il ne le fut jamais que 3 et 3 font six, plus 4 font dix, que vous êtes une perfection... Mais, où va-t-elle?... Écoutez, écoutez, la petite! on vous veut du bien... Rapelez-la donc; elle ne m'entend pas.» La gouvernante n'avait jamais eu d'amant financier; à peine comprenait-elle quelque chose à ce qu'il venait de dire. La marchande, plus connaisseuse, répondit d'un air froid: «Monsieur, on vous aura trompé ce n'est pas chez moi qu'on vous aura dit. Voyez ailleurs.—Si fait, parbleu! je vous trouve plaisante: mon agent m'aurait trompé! moi! Cette jeune personne ne se nomme-t-elle pas Fanchette? ne l'avez-vous pas en aprentissage? n'est-elle pas jolie, orfeline, et pauvre? et par conséquent ce que je cherche.—Eh! pourquoi, monsieur, la cherchez-vous, dit bonnement la gouvernante?—Belle demande! parce qu'elle est jolie; que j'aime les jolies femmes, et que je les paye.....—Allez, monsieur, reprirent à la fois la marchande et Néné; sortez; je ne pourrais commander davantage à mon indignation: cherchez autre part les malheureuses victimes de vos débauches.....—Adieu, mes belles dames, adieu: la jeune fille sera peut-être plus traitable: adieu. Vous enragez: mais, vous voyez bien que l'on ne saurait plus s'adresser à vous: votre tems est fait. Adieu.» Il part, en achevant ces mots, et laisse la bonne Néné três-scandalisée de sa grossièreté brutale.

CHAPITRE XIX
Où Fanchette est modeste et généreuse.

La pudeur venait d'obliger Fanchette de fuir: elle s'était enfermée dans sa chambre avec la jeune Agathe. L'aimable fille réfléchissait sur cette foule d'amans qui demandaient sa main: pour les autres, tels que l'impudent financier, le comte, le marquis, etc., elle ne leur fesait pas l'honneur de s'en occuper. Elle reprit son ouvrage, et travaillait. «Méritons d'être l'épouse de Lussanville, se disait-elle: je n'ai pas de bien; je ne puis devenir son égale que par la vertu. Mon père me traça la route que je dois suivre: ce n'est qu'en exécutant avec fidélité ses derniers ordres, que je serai digne de mon amant.» Un tendre soupir suivit cette réflexion modeste.

Fanchette était tranquille: un cri perçant, poussé par la marchande, la tira de sa douce rêverie: les deux jeunes filles frissonnent, et volent auprês d'elle. Quel spectacle s'offre à leurs yeux! Dolsans, porté par quatre hommes: son sang coule d'une large blessure: Lussanville, fondant en larmes, le suit! «Vous voyez un coupable, mademoiselle, dit le jeune peintre à Fanchette, dês qu'il l'aperçut, que le ciel punit: je vous aimai, je vous adore encore à mon dernier moment... mais j'étais indigne de vous... puisque j'ai pu devenir criminel... Je viens d'attaquer un homme que vous me préférez... Je lui aurais arraché la vie sans remords peut-être, et je le vois donner des larmes au sort que je mérite...» Il se tut: et les sanglots étoufaient l'aimable Florangis. «Ah madame! dit-elle à la marchande, c'est donc moi qui suis la cause de son malheur!... Dolsans! puis-je racheter vos jours aux dépens de mon bonheur et de ma vie... Oui, madame, ajouta-t-elle, en regardant sa maîtresse, qu'il vive... employez tout pour le sauver; et... s'il faut ma main... s'il ne peut suporter le jour qu'à ce prix, je n'écouterai point mon cœur qui me parle pour son rival; je la promets, et je la donnerai.»

Lussanville entendit ce cruel arrêt. «Ah! Fanchette! lui dit-il à demi-bas, vous m'aimiez!... et je vous perds! Si j'avais su qu'il n'y avait point de milieu pour moi, entre la mort et ce revers, je n'aurais pas défendu ma vie, qu'on attaquait avec fureur... Mon sort est donc décidé... Une main teinte de sang ne se joindra jamais avec la vôtre... Adieu. Je vais mourir.—Ne me rendez pas plus malheureuse encore... Je vous aimais; je vous aime: mais il ne me sera plus permis de vous le dire, ni de vous voir... Si vous étiez à la place de Dolsans, je ne vivrais plus...—O ciel! qui l'eût pensé, que je serais infortuné en entendant cet aveu flateur!» Accablé de douleur, desespéré, le jeune amant s'éloigne en pleurant.

La blessure de Dolsans n'était pas aussi dangereuse qu'on l'avait cru: sa tante, rassurée, caressait Fanchette, en lui répétant, que bien loin de l'accuser du malheur de son neveu, elle allait lui devoir son bonheur et sa vie. La jeune Agathe se joignait à sa mère: elle embrassait l'aimable Florangis: «Que j'aurai de plaisir à vous nommer alors tout-de-bon ma cousine, lui disait-elle!» Fanchette versait des pleurs: mais elle ne se repentait point du sacrifice: son âme généreuse fesait une bonne action, sans se mettre en peine d'en savourer la douceur.

CHAPITRE XX
Le pied lui glisse: elle va tomber.

Kathégètes, ce vieillard respectable, gouverneur de Lussanville, fut frapé de l'air de tristesse de son élève. Mais il avait pour maxime, de ne faire jamais de questions: il prit seulement un air de douceur et de bonté, plus marqué qu'à l'ordinaire, afin d'exciter la confiance. Il fut plus surpris encore de la réserve de Lussanville, et de se voir pressé d'accomplir un dessein formé depuis longtems, de visiter les principaux états de l'europe: le jeune-homme semblait auparavant n'envisager ce voyage qu'avec répugnance, et l'avait entièrement rompu, depuis qu'il connaissait la belle Florangis. Monsieur Kathégètes sentit bien qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire: il remarqua que tout ennuyait Lussanville; qu'il ne se trouvait bien nulle part. «Il aime, disait le bonhomme... mais il veut fuir! je voudrais bien connaître celle qu'un amant si bien fait a trouvée cruelle.» La curiosité l'emporta sur ses principes. «Qu'avez-vous? dit-il un jour à l'aimable jeune-homme.—Ah! mon papa!... j'aime, je suis aimé... et pourtant, je suis malheureux!—Vous m'ôtez un sujet d'étonnement pour en faire naître un autre...—Ne m'en demandez pas davantage; ce serait aigrir mes maux.» Et le vieillard se tut. Son élève se tourmentait; il se répandait dans les assemblées: puis tout-à-coup prenant d'autres dispositions, s'enfonçait dans une solitude absolue: mais le trait était dans son cœur; sa douleur le suivait par-tout[ [18]. Il rendait souvent des visites à la bonne Néné, qui tâchait de le consoler, en lui disant de ne pas désespérer encore. Il la pria d'accepter pour sa pupille le présent qu'il avait fait: elle résista d'abord; ensuite elle se laissa toucher, et le tendre jeune-homme se crut moins malheureux.

Les autres amans de Fanchette ne se découragèrent pas: monsieur Delaunage envoyait tous les jours de nouveaux dons qu'on refusait; Satinbourg et Damasville ne pouvaient obéir à l'ordre de ne plus revenir: Le marquis et le comte fesaient toujours des promesses éblouissantes; mais le financier prenait une autre route. Un jour l'aimable Florangis sortait d'une église: un carosse barrait la porte. Fanchette se présente pour passer: deux grands laquais la prennent entre leurs bras, l'y placent malgré elle, ferment les portières, et le char vole. Lorsqu'il s'arrêta, la jeune personne se trouva dans la cour d'une maison superbe: on la porte dans un apartement somptueusement meublé: elle y était à peine qu'elle vit entrer l'individu massif et rond, qui lui parla si cavalièrement chez sa maîtresse. «Ma reine, lui dit-il en l'abordant, ne craignez rien: vous êtes libre ici; ce n'est pas mon usage d'employer la violence avec les belles.—Pour me prouver que vous dites vrai, monsieur, permettez que je me retire sur le champ.—Mon cœur! pas sitôt: il faut du moins m'écouter auparavant. Pourquoi faire la bégueule et la sauvage? En vérité, mon enfant, si vous conservez cette manie-là, vous ne percerez jamais, et, jolie comme vous êtes, ce serait réellement dommage: vous pourriez prétendre à tout... Voulez-vous, par un mariage légitime et cérémonieux, vous ensevelir avec un malôtru? ma foi! ce n'est pas mon avis. Je veux vous donner des lumières, des conseils; vous parler en ami... Allons, petite... Mais pourquoi!... Voyez qu'on lui fait grand mal!... soyez moins farouche. Asséyez-vous.—Non, monsieur; je veux m'en aller.—Ah! belle pouponne, un moment... Eh! laissez-nous donc voir ce petit pied, il est si joli! pourquoi le cacher!...—Je ne suis point faite, monsieur, non, je ne le suis point, pour cette humiliation.—Eh! qui prétend vous humilier!... Écoutez, ma fille: cet agrément là peut seul faire votre fortune, et je vous avouerai, moi, que c'est ce qui me plaît davantage en vous. Mon aimable enfant, ne croyez pas que je veuille vous faire vieillir avec moi: je change souvent: j'ai des trésors; je les partage avec celles que je quitte: on sait que je suis de bon goût: m'avoir eu, c'est un titre pour trouver un autre amant.—Je ne veux, monsieur, ni de vos richesses, ni d'amant.—Je suis plus instruit de vos affaires que vous ne pensez, belle Fanchette; vous allez épouser un maladroit que vous n'aimez pas, et vous vous arrachez à l'amant que vous préférez: Je sais tout cela: voici la proposition que je vous fais: Dans huit jours vous épouserez Lussanville fils de ma sœur et mon pupille; je vous doterai richement: cela n'a-t-il rien qui vous tente?—Hêlas!... Monsieur, j'ai promis d'épouser Dolsans, de me sacrifier, pour lui sauver la vie, et je tiendrai ma promesse.—Ah! pour le coup, ma belle, je ne vous conçois plus. Quoi!... Vous n'aimiez donc pas Lussanville?—Pardonnez-moi.—Et vous le refusez?—Oui, monsieur.—La raison, s'il vous plaît, de ce procédé rare?—C'est que tôt ou tard j'occasionnerais la mort de Dolsans, ou la sienne, et je ne crois pas acheter trop une si chère vie aux dépens même de mon bonheur.—Mais où donc a-t-elle vécu? Ma foi, ma mignonne, les romans vous ont tourné la tête. Il faut la guérir. De sorte que, sous le sceau du plus inviolable secret, vous seriez bien loin de me rien accorder, pour recevoir la main de mon neveu, et l'assurance de succéder à toutes mes richesses.—Ah ciel! quelle horreur!...—Elle s'effraye! ah! je veux la guérir! répétait-il en riant.»

Pour réussir à cette cure, merveilleuse, selon lui, le financier accable Fanchette de sa lourde masse, et se met en devoir de ravir des faveurs, dont la moindre était d'un prix au-dessus de tous ses trésors[ [19]. L'aimable fille, comme tant d'autres, aurait pu céder à la violence[ [20]; mais elle était vertueuse tout-de-bon: elle s'échape: le pesant midas la poursuit: telle autrefois Syrinx fuyait devant le dieu inventeur des chalumeaux. Fanchette, hors d'haleine, apelait de toutes ses forces: mais quels secours espérer dans une maison vendue au crime? Épuisée de lassitude, tremblante, le pied lui glisse, elle va tomber; le financier avance un canapé, qui la reçoit. Avant qu'elle puisse se relever, il est à ses pieds; il s'en empare; il les baise un million de fois: Tous les efforts de Fanchette pour se débarrasser, sont inutiles. Elle fond en larmes. «O! mon père! s'écrie-t-elle, votre fille touche à sa perte; mais elle n'est pas ici par son imprudence... Eh! quoi! un scélérat peut donc souiller l'âme la plus pure!...» Elle finissait à peine ces mots, qu'on frape rudement: le financier se relève: il hésite, mais enfin, voyant qu'on redoublait, il ouvre lui-même: c'est Lussanville qui paraît: Fanchette s'élance dans ses bras. «Sauvez celle que vous avez aimée, s'écrie-t-elle; arrachez-la des mains d'un barbare, que mes larmes ne touchaient pas...» Dans ce moment d'indignation et de douleur, Lussanville cola sa bouche sur celle de Fanchette, qui ne la détourna pas; il l'emporte; et l'éloigne de la demeure d'un infâme.

CHAPITRE XXI
Fanchette perd une de ses mules.

Plus léger que zéphyre, lorsque de son haleine, il agite doucement les tiges des fleurs, Lussanville avec son précieux fardeau, gagnait sa voiture: l'air effrayé de Fanchette fut remarqué par deux inconnus, qui dans ce moment se trouvèrent vis-à-vis la demeure du financier. L'un d'eux sur-tout, vivement frapé des traits de la jeune personne, la considérait avec intérêt. Ses regards vont se fixer sur un petit pied, qu'une mule mignone contenait à demi. L'émotion que lui causent ce pied séduisant et cette mule délicate fait palpiter son cœur. Également touchés pour une fille jeune et belle, à laquelle ils croient qu'on fait violence, tous deux se disposent à la secourir: ils accourent. La belle Florangis, qui les prit pour des satellites du financier, s'élance précipitamment dans la voiture de Lussanville: les deux inconnus, qui s'imaginent qu'elle est contrainte, la saisissent par sa robe: «Cher ami! s'écrie Fanchette!» et ses bras ceignent Lussanville. Au nom si doux qu'elle vient de donner au charmant jeune-homme, les libérateurs s'arrêtent, se regardent, et conviennent qu'avec cette figure, on n'est jamais réduit à forcer les filles. Mais la jolie mule de Fanchette avait tenté le plus aparent des deux inconnus[ [21]: dans le mouvement précipité que fit l'aimable fille pour se débarrasser de ses mains, son pied s'embarrassa; l'inconnu sut profiter de son trouble pour faire glisser le bijou qui l'avait charmé; il s'en empare adroitement, fait un compliment flateur à la jeune beauté, explique quelles ont été leurs vues en s'aprochant: on leur répond par une inclination profonde, et la voiture part comme l'éclair.

Les deux inconnus paraissaient étrangers: En effet, l'un était un riche habitant des colonies françaises en asie; l'autre, le gouverneur d'un fils unique que ce particulier avait renvoyé en france il y avait plusieurs añées. Le jeune-homme était disparu tout-à-coup dans un tems où il était préocupé d'une passion violente: son gouverneur s'épuisa vainement en recherches: rebuté, désespéré, il avait été lui-même porter au père de son élève la nouvelle d'un si grand malheur. Ils étaient de retour depuis quelques jours seulement.

«Quel trésor! disait l'asiatique à l'instituteur. Dans la position, où je me trouve, une fille si belle pourrait seule adoucir l'amertume répandue sur le reste de ma vie: oui, je bénirais le ciel de l'avoir rencontrée, si je ne lui croyais un mari... Mais, que sait-on? peut-être n'est-elle que sa maîtresse?... Malheureusement tous les moyens de nous en assurer nous manquent.—De toutes manières, répondait le gouverneur, vous devez en abandonner la poursuite; cette jeune personne étant ou mariée, ou indigne de vous fixer.—Indigne de me fixer!... Voyez, mon vieux ami, voyez cette mule, et représentez-vous les traits de celle qui l'a portée... mais voyez-la donc!—A quarante ans révolus, vous! séduit par un pied mignon! ah! ah!...—Eh! vous même, qui riez de si bonne grâce, y résisteriez-vous? Le parti en est pris: il faut découvrir son nom, sa fortune: nous avons tout employé pour retrouver une malheureuse famille que j'ai laissée... dans la misère: il ne restait qu'une fille; on vous a dit à vous-même qu'on ignore ce qu'elle est devenue... Et voilà ce qu'a causé sans doute la malheureuse nécessité où je me suis vu de faire croire ici ma mort. Mon fils se croyant maître de lui-même, aura méprisé votre autorité, donné dans le désordre, et se sera perdu... Mes parens n'ont plus compté sur moi... Nous allons faire de nouveaux efforts: si tout est inutile... que cette jeune beauté soit libre... quelle qu'elle ait été, je n'hésiterai pas. Combien en est-il, dans ce sexe enchanteur, qui, séduites par un perfide, entraînées par l'exemple, souvent livrées par celle qui devait les protéger, sont vertueuses au sein du libertinage! car, vous le savez, sans doute, la vertu ne consiste pas à garder une fleur que l'honnête-femme a du donner: tout git donc dans la manière de la perdre: eh! que reprochera-t-on à celles dont je parlais? Non, je ne leur fais pas un crîme d'un état qu'elles n'auraient pu éviter, non... et je n'en estimerai pas moins la jeune personne qui vient de me charmer: ma main, ma fortune, j'offrirai tout, je donnerai tout: son empire sur mon cœur est absolu... il l'est, ami, il l'est... et si malheureusement elle se trouve mariée... je n'ai jamais éprouvé ce que je ressens pour elle... je ne sais si je répondrais de ma vertu.»

En s'entretenant de la sorte, les deux amis suivaient la route qu'avait prise la voiture de Lussanville. Ils s'arrêtent par hazard devant la maison qu'il occupait, et reconnaissent un des domestiques qui venait d'accompagner le jeune amant de Fanchette. Ils l'abordent pour l'intéroger: mais Lussanville était aimé de ses gens; ils ne s'entretenaient de leur maître que pour en dire du bien, et jamais pour médire de ses actions: celui-ci leur tourna le dos, sans leur répondre.

Les inconnus n'aprirent rien dans ce moment: mais l'un d'eux ne pouvait dissimuler la joie qu'il ressentait d'avoir trouvé la demeure de l'heureux amant avec lequel il ne doutait pas que ne vécût la jeune fille au pied mignon. Il se retira, dans la résolution de ne rien négliger pour découvrir quel est le sort de la belle dont il a ravi la jolie mule (et rien de plus galant que cette mule; elle était bleu céleste, garnie d'un rézeau en argent), il ne pouvait se lasser de considérer ce bijou, dont la vue allait jusqu'au fond de son cœur réveiller les desirs.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

SECONDE PARTIE

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SECONDE PARTIE

CHAPITRE XXII
Présens qui deviendront fameux.