Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895), La Mère de Dieu (Die Gottesmutter) (1886)

Produced by Daniel FROMONT

SACHER MASOCH

NOUVELLES TRADUITES DE L'ALLEMAND
AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
PAR
Mlle STREBINGER

PARIS LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE 79, BOULEVARD SAINT - GERMAIN, 79 1886

Droits de propriété et de traduction réserves

LA MÈRE DE DIEU

CHAPITRE PREMIER

Sabadil, un jeune paysan de Solisko, était sorti dans la forêt pour entendre le chant des oiseaux. Lorsqu'il était tout petit, déjà il abandonnait ses jouets, il quittait son chariot et ses chevaux de bois dès qu'un oiseau gazouillait dans le feuillage. Plus tard il avait tendu des pièges et des lacs dans tous les bocages; toute l'année retentissaient des chants, des sifflements et des soupirs mélodieux dans la chaumière qu'habitaient les parents de Sabadil.

Un édit avait été proclamé par la suite. Il était sévèrement interdit de s'emparer d'aucun oiseau chanteur. Sabadil, alors, alla se promener au loin dans la campagne, pour les entendre. Il s'y rendait chaque jour, après avoir terminé son ouvrage; et, le dimanche après midi, il ne manquait jamais d'errer deux ou trois heures dans la forêt, dont les chênes puissants, les hêtres et les bouleaux frêles s'étendaient entre les villages de Solisko, de Brebaki et de Fargowiza-polna.

Les gens s'étonnaient de ne pas voir Sabadil à l'auberge, ou, comme il était garçon, de ne pas le voir se rendre derrière l'église, sur la plate-forme où la jeunesse dansait, les jours de fête, pendant que le vieux prêtre envoyait sa bénédiction du haut de sa chaire sur les fidèles et que l'orgue grondait sourdement en une longue plainte. Sabadil ne s'inquiétait pas de ce qu'on pouvait penser de lui. Oh non! pas ça. Lui-même était surpris quelquefois de cette force irrésistible qui l'entraînait depuis si longtemps dans la solitude, sous les grands arbres.

Il y allait comme à une fête; ses hautes bottes luisaient au soleil, son pantalon de fin drap bleu formait de larges plis, s'arrêtant au-dessous du genou; sa blouse du même tissu, fort courte, était serrée par une belle ceinture de cuir qui lui servait à la fois de bourse et de blague à tabac, et où étaient suspendus son couteau, son briquet et sa pipe. Sur son bonnet d'agneau blanc se balançaient deux superbes plumes de paon.

Sabadil s'était arrêté au sortir du village. Il avait cru entendre le gazouillement suave d'une fauvette dans une grosse touffe de lilas en fleurs. Puis il avait pris à travers champs. On avait récolté une grande partie des grains; mais le maïs était encore debout, dressant ses larges épis dont la teinte dorée rivalisait avec les cheveux des petits enfants du hameau; le seigle brunissait au soleil, et partout entre les sillons se trouvaient des alouettes prêtes à s'élever dans l'air en chantant.

Sabadil les suivait des yeux lorsqu'elles s'envolaient, mais il devait bientôt ramener son regard à terre, tant le bleu du ciel était pur et éblouissant. Il n'y avait qu'un petit nuage au ciel, un léger flocon blanc et immobile comme un agneau qui se serait égaré de son troupeau et qui n'ose avancer tout seul. L'air était chaud et lourd. Le soleil éclairait la campagne, réchauffant ses teintes vives.

Une source limpide, aux ondes vertes et écumeuses, descendait dans la vallée en sautillant, et près de cette source, au milieu d'un bouquet de bouleaux aux troncs satinés, se trouvait un petit moulin, qui, lui aussi, était en fête ce jour de dimanche. Sa roue séchait aux caresses de la brise. Ses volets étaient fermés. Pas un souffle n'agitait les branches des arbres fruitiers qui l'entouraient baignés de lumière. Tout à coup un rouge-gorge se mit à chanter dans un noisetier. Et comme Sabadil s'arrêtait et tendait l'oreille, absolument ravi, la gentille petite bête sautilla de feuille en feuille et contempla le paysan d'un oeil hardi, sans aucune frayeur. Plus loin, un pic frappant des coups sonores sur l'écorce d'un arbre. Ces battements troublaient le silence du dimanche d'une note étrange.

Sabadil avançait toujours. Autour de lui une grande fraîcheur montait. Il se trouvait maintenant dans un bosquet de bouleaux dont les troncs luisants semblaient recouverts de satin blanc. A ses pieds, la mousse étincelait comme semée d'étincelles d'or. Sabadil suivit le ruisseau tout pensif. De petits poissons se tenaient immobiles, se chauffant au soleil, et, au-dessus, des libellules voltigeaient. Il y avait aussi des papillons qui humaient la fraîcheur, et des escargots qui rampaient lentement le long des tiges humides. Une forte odeur de vanille remplissait l'air.

Bientôt deux, trois ruisseaux se rejoignirent. La forêt s'éclaircit. Une sorte de petite vallée s'ouvrit entre les coteaux fleuris. Et tout à coup Sabadil remarqua une prairie blanche, complètement blanche, comme couverte de neige. Il demeura un instant très surpris.

Lorsqu'il s'en approcha, il vit que la vallée était entièrement tapissée de narcisses dont les pistils jaunes embaumaient l'air. Des abeilles et des guêpes y butinaient avec un bourdonnement sourd et continuel. Sabadil cueillit une branche d'arbre et s'assit à l'ombre d'un buisson d'églantiers pour se tailler un sifflet. Tandis qu'il y perçait des trous, les oiseaux se mirent à chanter autour de lui, comme s'ils n'eussent attendu que sa présence pour commencer leur concert. De son bec dur, le pic semblait battre la mesure, non pas cependant à la façon d'un chef d'orchestre, mais comme un musicien de village qui frappe de son coude la table mouillée d'eau-de-vie à la taverne. Des serins sautillaient dans la ramure, se suspendant à des branches flexibles qui pliaient; des grives jetaient aux échos leur note stridente, et de loin en loin le merle sifflait sa vieille mélodie si douce et qui parle au coeur comme une de ces chansons populaires que les travailleurs chantent le soir dans la plaine.

Sabadil interrompait son travail de temps en temps et prêtait l'oreille. Enfin, son sifflet était terminé, un véritable sifflet galicien, long et mince comme une flûte de berger. Sabadil le porta à ses lèvres et en tira des sons clairs, puis des notes graves et plaintives, semblables à celles de la mélancolique Dumka. Les oiseaux arrêtèrent leur ramage, comme surpris par ces modulations langoureuses, si différentes de leurs cris joyeux et de leurs gazouillements poussés au soleil dans les rameaux verts des arbres.

Un long moment s'écoula avant que les petits oiseaux reprissent leur ramage et répondissent à Sabadil dans ce langage qu'ils tiennent depuis des milliers d'années, sans jamais en varier une seule note. Ils ne comprenaient pas Sabadil, mais Sabadil les comprenait, car son joli visage s'illumina soudain d'une joie candide et d'un sourire trop enfantin, presque, pour un homme de trente ans. Un lièvre arriva dans la clairière en trottinant. Il s'assit, dressa ses longues oreilles et regarda le paysan d'un oeil surpris, puis il fit volte-face et disparut dans le fourré. Pendant un instant on n'entendit que le battement régulier du pic; puis un cri perçant s'éleva dans le lointain. Sabadil se releva précipitamment. Il se dit que ce n'était pas un cri d'alarme, mais quelque oiseau d'eau occupé à pondre ses oeufs dans les roseaux de la mare voisine. Cependant Sabadil, presque malgré lui, se dirigea du côté d'où le cri était parti. L'étang était proche, il l'atteignit en quelques pas. Sabadil regarda à sa surface verte, aussi polie qu'un miroir. Les longs roseaux qui y baignaient aussi étaient tranquilles, depuis leurs tiges droites et sveltes, jusqu'à leurs panaches bruns pailletés d'argent. Des algues, des nénuphars, des lis de rivière étoilaient la mare, y dessinant de bizarres broderies. Des narcisses odoriférants fleurissaient dans la mousse humide de la rive. Sabadil s'assit dans la verdure et regarda l'eau. De petites lueurs y passaient comme des éclairs. Par moments un bouillonnement montait à la surface, ou un poisson fouettait l'onde avec sa queue. Une grande fraîcheur régnait. Comme Sabadil ne détournait pas les yeux de l'eau, il lui parut qu'elle montait jusqu'à lui; il se sentit enlacé comme par deux bras glacés, et le même cri lugubre qui l'avait effrayé tout à l'heure se fit entendre avec un accent rauque et désagréable. Soudain un visage se dessina dans l'onde pure, un beau visage de vierge encadré de cheveux blonds.

Sabadil bondit, fit un grand signe de croix et recula vivement.

A ses côtés, maintenant, se tenait une femme jeune, grande et forte, si grande qu'elle le dominait presque de la tête, bien qu'il fût de taille moyenne. Son visage était un visage de Madone au teint blanc, délicatement teinté de rose. Sa chevelure blonde, aux reflets fauves, était tressée et disposée en nattes lourdes au sommet de la tête. L'étrangère portait de hautes bottes de maroquin rouge, un jupon de percale aux couleurs voyantes et un corsage de drap vert foncé d'où sortait une chemise d'une blancheur éblouissante. Son cou était paré de gros coraux. Elle regarda Sabadil de ses grands yeux bleus, longuement, avec une bienveillante surprise.

Sabadil ne l'avait jamais vue, et pourtant il lui semblait que cette femme était là, qu'elle était venue pour le rencontrer. Involontairement il retira sa casquette et de sa manche s'épongea le front. Son coeur battait à se rompre. Un bourdonnement lui montait aux oreilles.

Tout à coup, la jeune fille rougit et baissa les yeux. Elle voulut reculer, et cependant son pied demeura comme attaché au sol; elle se pencha et cueillit un narcisse, très bas, près de sa racine. Puis, sa fleur à la main, elle resta devant le jeune homme, les yeux baissés, humble à la fois et fière comme une sainte.

«Que fais-tu ici? » demanda enfin Sabadil remis de son émotion et enveloppant l'étrangère d'un bon et doux regard.

Sans lui répondre, la jeune fille le toisa et le considéra un instant. Puis, d'une voix basse et étrangement mélodieuse, elle lui dit, à son tour:

« Qui es-tu? et quel est ton nom?

- Tu me questionnes comme si la forêt t'appartenait, repartit Sabadil avec un malicieux sourire.

- Tu ne me connais pas, dit la jeune fille à voix basse. Ainsi, dis-moi plutôt comment tu t'appelles.

- Sabadil.

- Et d'où es-tu?

- De Solisko.

- Tu es paysan?

- Oui.

- Tu es bien mis, continua l'étrangère: tu es sans doute riche.

- J'ai de quoi vivre », répondit Sabadil.

La jeune fille se tut. Elle traversa lentement le fourré et les touffes d'herbe, et se dirigea du côté de la forêt.

« Et toi, qui es-tu? » demanda Sabadil qui l'avait suivie.

Pas de réponse.

« N'entends-tu pas? Ne veux-tu pas m'écouter? »

Toujours pas de réponse.

«As-tu du chagrin? continua Sabadil; pourquoi as-tu l'air triste? Qui donc t'attire dans cette solitude?

- Je fuis les hommes. Je viens ici chercher la béatitude, répondit la jeune fille. Je trouve ici la présence de Dieu. »

Une flamme passa dans les yeux bleus de l'étrangère, comme elle disait ces mots.

« Par ma foi, tu as raison, dit Sabadil; on est mieux ici qu'à l'église. Moi, j'aime mieux le chant des oiseaux que les sermons du prêtre, et je préfère le parfum des fleurs à l'encens des églises.

- Tu as raison! oh oui! tu as raison, s'écria l'étrangère d'un ton vif, presque joyeux.

- Tu as quelque chose de singulier, dit Sabadil en l'examinant avec attention. Je ne puis imaginer que tu sois comme les filles du village, et que tu danses avec les garçons, sous les ormeaux, le dimanche. Non, vraiment, il ne me paraît pas possible qu'on te prenne par la taille pour te faire danser, et pourtant… oui, pourtant, comme tu es parée… et comme tu es belle! Par Dieu! tu es bien la plus belle femme que j'aie vue!»

Sabadil passa son bras autour des épaules de la jeune fille; mais celle-ci se dégagea avec une telle douceur, une si grande dignité et une figure si sérieuse, que le jeune paysan n'osa renouveler ses caresses. Il recula de deux pas, très confus.

« Tu es peut-être mariée? » dit-il au bout d'un instant, d'une voix très faible.

Elle secoua la tête avec un sourire imperceptible. Lui la considéra longuement. Quelle belle fille c'était! Et non seulement elle était belle, mais encore elle avait une grande distinction et quelque chose de majestueux et d'imposant, bien qu'elle ne portât point haut la tête; au contraire, elle la baissait humblement et avec une chasteté naïve. Non, sûrement, ce ne pouvait être une paysanne! Sabadil, tout d'un coup, se sentit envahi par une grande gêne, quoiqu'il ne fût guère timide.

« On ne te prendrait pas pour une paysanne, à te voir, reprit-il.

- Je suis peut-être comtesse, répondit-elle avec calme.

- Non, tu es une sainte! »

Elle ne répliqua rien, mais un sourire ironique passa sur ses lèvres roses.

« Quelles belles fleurs! dit-elle tout à coup, et comme elles embaument! Que disais-tu donc tout à l'heure? Comme elles sont plus odoriférantes que l'encens! »

Un regard suffit à Sabadil. Il comprit qu'elle désirait un bouquet de ces fleurs. Sans perdre un instant, il se mit à l'oeuvre et rassembla une gerbe énorme et parfumée, qu'il tendit à sa compagne. Lorsqu'elle la prit, Sabadil remarqua ses mains, qui étaient fines et blanches. Sûrement ces mains-là n'avaient même jamais tenu d'aiguille.

« Vois ces fleurs, reprit l'étrangère, elles sont l'image du vice. Comme lui, elles sont séduisantes, et belles, et nuisibles. Quel parfum suave! Et si nous les laissons près de nous, durant notre sommeil, elles nous rendent malades. Oui, elles vont jusqu'à tuer par leur odeur exquise? Sabadil, je te crois un enfant du monde, sans souci de ton salut éternel. Le péché flatte tes sens, menace ton âme de perdition! »

Ses beaux yeux bleus étaient arrêtés sur Sabadil, pénétrants et sévères.

« Es-tu fille d'un prêtre?» demanda le jeune homme en riant, non sans ironie.

L'étrangère secoua la tête et soupira. Ils avaient atteint un endroit marécageux, plein d'eau et de grandes herbes. La jeune fille regarda autour d'elle.

«Que veux-tu? lui demanda son compagnon; que dois-je faire?

- Un pont », dit-elle gravement.

Il se hâta d'apporter quelques troncs de jeunes arbres abattus et couchés dans le gazon et de les étendre sur le sol fangeux. La jolie fille le considérait avec admiration. Elle regardait sa stature svelte et robuste, ses bras musculeux, son front bas où les boucles de sa chevelure étendaient comme un voile, son nez retroussé, ses pommettes saillantes, son menton arrondi et ses joues hâlées par le soleil et le grand air. Lorsque le pont fut fini, il y posa le pied lourdement. L'étrangère vit qu'il avait le pied petit et bien fait dans son élégante chaussure. Il lui tendit la main pour l'aider à passer l'eau. Elle ne le remercia pas. Cela allait sans dire qu'il était fait pour obéir, et elle pour lui donner des ordres. Du reste, on voyait qu'elle avait l'habitude de commander.

« Comme tu as le cou blanc! s'écria tout à coup Sabadil, qui suivait la jeune fille à quelque distance. On voit bien que tu ne vas pas aux champs et que tu ne travailles pas au soleil. »

Il fit un mouvement pour la toucher, mais elle l'évita, et un rang de son collier de corail resta aux doigts de Sabadil. Les grains rouges roulèrent dans la mousse.

« Allons! ramasse-les-moi à présent », dit la jeune fille, toujours grave, presque suppliante.

Sabadil s'agenouilla dans la fougère et rassembla les coraux épars sous les feuilles. Elle se tenait devant lui, la main tendue. Puis ils reprirent leur route. Elle le priait tantôt d'écarter les branches qui la gênaient dans son passage, tantôt de lui apporter les baies de quelque buisson éloigné. Sabadil, le fier Sabadil, lui obéissait sans même qu'elle lui donnât d'ordre. Un mot, un signe, un regard lui suffisaient. Il agissait comme sous la domination d'un rêve. L'étrangère l'étonnait de plus en plus par son maintien digne et grave. Ordinairement, n'est-ce pas? une jeune fille rit à tout propos lorsqu'elle discourt avec un homme, ou bien elle rougit, elle cache son visage, elle est gauche.

L'étrangère, elle, n'avait rien de tout cela. Elle restait simple, naturelle, froide et majestueuse.

Ce maintien ravit Sabadil, et fit grandir peu à peu son enthousiasme; ses yeux brillaient, sa bouche s'entr'ouvrait, découvrant ses dents blanches, comme s'il avait eu besoin de respirer longuement.

Ils atteignirent un gros chêne, près duquel était dressée une croix taillée à coups de hache. La jeune fille s'arrêta.

« Dieu te conduise, dit-elle. Mon chemin va de ce côté. Où vas-tu, toi?

- Tu ne veux pas que je t'accompagne? demanda Sabadil.

- Non.

- Alors, dis-moi d'où tu es. »

Elle se tut.

« Es-tu de Brebaki?»

Elle ne fit aucun mouvement. Ses lèvres ne laissèrent pas échapper un son.

« Te reverrai-je? continua Sabadil.

- Si Dieu le permet, répondit-elle en le perçant d'un regard froid qui l'intimida.

- Dis-moi où je puis te voir, insista Sabadil.

- Je ne le chercherai pas.

- Mais moi, je te chercherai.

- Ne fais pas cela; dans ton intérêt, ne le fais pas, dit-elle avec une sereine majesté.

- Crois-tu me faire peur? s'écria-t-il d'un ton arrogant. Je ne crains rien, moi, entends-tu?

- Tu ne me connais pas! interrompit-elle, la lèvre dédaigneusement retroussée; sans cela, tu….»

Elle n'acheva pas.

« Te craindre? dit Sabadil en riant; ah non! par exemple!

- Sais-tu qui je suis? demanda-t-elle froidement, en laissant tomber ses mains jointes.

- Une fille aussi chaste que belle! »

Il s'approcha d'elle, très près, et saisit ses mains; elle ne le repoussa pas, mais le perça d'un regard si pur, qu'il avait quelque chose de surnaturel. Sa bouche rose s'entr'ouvrit comme pour provoquer un baiser. Pourtant elle fronçait les sourcils d'un air de colère.

« Ne me touche pas, dit-elle d'une voix douce. Tu commets un péché en portant les mains sur moi.

- Ce péché, Dieu me le pardonnera! » dit Sabadil.

Il enlaça dans ses bras la jolie fille, vivement, et lui donna un baiser.

Elle se dégagea sans un mot. Son beau visage était enflammé de colère, mais son grand oeil bleu luisait doucement, lorsqu'il rencontra celui de l'audacieux. Et, tandis qu'il restait là, immobile, comme pétrifié, elle s'enfuit et disparut sans laisser de trace, comme elle était venue.

A la suite de la rencontre dans le bois avec la jolie étrangère, Sabadil se sentit saisi d'un trouble étrange. Un sentiment inconnu et qui n'avait rien d'agréable le poursuivait et l'empêchait de vaquer à ses occupations comme à l'ordinaire. Il était devenu pensif. Il ne mangeait pas. Il n'avait aucun appétit. Il ne buvait pas non plus, et ne pouvait dormir la nuit. Le travail l'ennuyait. Le chant des oiseaux même ne parvenait plus à le distraire. Il ne se rendait plus dans la forêt pour les entendre, mais dans l'espoir d'y rencontrer de nouveau l'inconnue. Il y alla fréquemment. Il ne la rencontra nulle part.

Il se mit alors à errer dans les bois, chaque jour, durant plusieurs heures. Une fois, il pénétra si avant dans le fourré, qu'il aperçut, par une éclaircie, la croix dorée et le toit de briques rouges de l'église de Fargowiza-polna, qui luisaient au soleil. De grands tilleuls ombrageaient l'enceinte sacrée. Il marcha encore plus avant jusqu'à la lisière de la forêt. Le village s'étendait à quelque distance. Un peu à l'écart, Sabadil remarqua une vaste métairie. Elle était entourée d'une forte haie, très haute. Mais Sabadil, de la colline où il se trouvait, pouvait voir les dispositions du bâtiment. Il se composait d'une belle maison d'habitation, construite en bois, passée à la chaux et recouverte de lattes neuves, une grande galerie en ornait le fronton. Une galerie à colonnes, cachée à demi par des rosiers grimpants dont les touffes et les festons avaient un charmant aspect.

Celle que Sabadil cherchait demeurait ici. Personne ne le lui avait dit; mais il le savait, il le sentait au trouble indescriptible qui se saisit de lui tout à coup. Il se jeta sur le gazon, à l'ombre d'un noisetier, et regarda dans la cour, dans le jardin, aux fenêtres de la métairie. Il croyait à chaque instant voir la porte s'ouvrir pour livrer passage à l'inconnue. Il ne voyait rien. Et il ne se lassait pas de regarder.

Le soleil se coucha. Les petits nuages blancs qui flottaient à l'horizon se dorèrent subitement. Et les oiseaux se mirent à chanter dans les ombrages.

Sabadil remarqua un petit chariot traîné par deux forts chevaux qui s'avançait sur la route. Le chariot prit la direction de la métairie. Il en passa la porte et entra dans la cour. Il était conduit par une femme, elle tenait les rênes à la main et un fouet. Elle tourna la tête du côté de Sabadil. C'était l'étrangère de la forêt. Deux énormes chiens-loups se précipitèrent à sa rencontre, en aboyant au poitrail des chevaux, qui leur répondirent par des hennissements joyeux. La carriole s'arrêta à la porte de la maison. Un jeune gars en sortit et tint les chevaux, tandis que l'inconnue descendait du chariot. Elle parut lui adresser quelques questions. Les énormes chiens s'étaient couchés à ses pieds. Ils se levèrent et la suivirent lorsqu'elle entra dans la maison.

Sabadil, qui involontairement avait quitté son lit de gazon pour suivre cette scène, se dirigea entre les taillis qui s'étendaient de la forêt, à la route, du côté de la métairie. Son attention fut vivement frappée tout à coup par quelque chose de rouge, comme un pavot gigantesque qui surgit d'une touffe de myrtilles. Il s'approcha, et se trouva en présence d'une toute petite fille, pieds nus, vêtue d'une chemise, la tête couverte d'un mouchoir écarlate et qui rongeait un épis de maïs rôti, assise dans la mousse.

« Dis-moi, petite, sais-tu à qui appartient cette belle métairie? » lui demanda-t-il.

L'enfant le regarda de l'air indécis d'un animal qui ne sait s'il doit mordre ou caresser. « Qui demeure là? dans cette métairie? Ne comprends-tu pas? répéta Sabadil.

- La mère de Dieu », répondit la petite d'un air craintif.

Sabadil éclata de rire.

« Comment nommes-tu le paysan à qui appartient cette ferme? »

Il l'indiqua du doigt.

« Ossipowitch », dit l'enfant.

Elle se leva, prit son épi de maïs qu'elle avait posé près d'elle et s'enfuit à toutes jambes.

Sabadil s'avança jusqu'auprès de la haie. Il se blottit dans un buisson et attendit l'obscurité, qui tomba rapidement. Les oiseaux s'étaient tus depuis longtemps. Le sifflement rapide des chauves-souris seul traversait l'air. Une large étoile étincelait dans le ciel bleu. La forêt et les taillis se trempaient de rosée. La brise souillait, tout imprégnée d'une odeur de fenouil et de thym, et plus tard, lorsque le ciel fut couvert d'étoiles et que les fenêtres de la ferme furent éclairées, les rossignols se mirent à chanter au bord du ruisseau.

Sabadil se tint col jusqu'à ce que les lumières des croisées fussent éteintes et que l'on n'entendît plus les soupirs des rossignols. Tout dormait. L'air était chaud et lourd, chargé de parfums. De temps en temps retentissaient le cri d'une chouette, les aboiements d'un chien dans la campagne. Dans la forêt deux lueurs se mirent à errer entre les troncs blancs des bouleaux. C'étaient les yeux d'un chat sauvage. Ils disparurent dans les feuilles.

Sabadil s'assit par terre et appuya sa tête sur une pierre recouverte de mousse. Il écouta un moment encore les grelots des chevaux qui paissaient dans la prairie, puis il s'endormit.

Lorsque Sabadil se réveilla, un frisson de fièvre le secoua. Il se leva, rejeta ses cheveux en arrière, et regarda autour de lui. Le soleil n'était pas levé. On ne voyait aucune lueur à l'horizon. Cependant l'obscurité était moins intense. Les étoiles pâlissaient. Le vent était vif et frais. Il soufflait à travers les arbres, dont les feuilles frissonnaient comme des bannières. Il faisait vraiment très froid.

Soudain une clarté livide passa dans la campagne et sur les pâturages; les oiseaux se mirent à chanter dans les jardins et sur les arbres de la forêt, tous à la fois et joyeusement.

Des lumières parurent aux croisées de la métairie.

La porte s'ouvrit. Sabadil aperçut, agenouillée dans le corridor, une jeune fille occupée à laver les carreaux. Une bougie était placée près d'elle. Deux autres jeunes filles parurent, suivies d'une vieille femme; toutes trois sortirent, et restèrent un instant à respirer l'air frais du matin, dans le jour pâle de l'aube naissante. Enfin, elle parut, celle que Sabadil attendait, et à qui tous semblaient obéir dans la maison, l'étrangère de la forêt. Elle sembla à Sabadil plus grande et plus majestueuse encore, sur le seuil de la porte encadrée de roses sauvages, dans ses hautes bottes de maroquin rouge et sa pelisse bleue bordée d'agneau. Sur la tête elle avait un foulard blanc noué en manière de turban. Elle s'assit sur un banc, dans la galerie, et parut surveiller le travail de ses compagnes.

Une des jeunes filles, grande et forte comme l'inconnue, se rendit à la fontaine avec deux seaux passés à une perche qu'elle portait sur l'épaule. Elle remplit ses seaux à plusieurs reprises et alla les vider dans une grande cuve, près de la porte. La vieille femme et les deux filles revinrent apportant toutes sortes d'ustensiles de cuisine en terre et en bois, qu'elles se mirent à nettoyer dans la grande cuve. Chaque fois que l'étrangère donnait un ordre, celle à qui il était adressé accourait rapidement, et se tenait en sa présence dans une attitude respectueuse, comme une esclave.

Sabadil s'approcha de la haie, la franchit, traversa la galerie sur la pointe des pieds, et se présenta devant l'étrangère, subitement. Les chiens se précipitèrent vers lui, avec des hurlements terribles. L'étrangère étendit la main en leur ordonnant de se taire. Ils se retirèrent en grognant et en montrant leurs crocs aigus.

« Qui cherches-tu ici? demanda l'étrangère sans s'émouvoir et arrêtant sur lui un regard sévère.

- Toi.

- Moi?… Et que me veux-tu?

- Dieu le sait. Moi-même je l'ignore. »

Sabadil resta debout devant elle, la dévorant des yeux. L'étrangère n'avait fait aucun mouvement. Elle tenait ses mains jointes sur ses genoux, comme en prière.

« Tu es bien matinale! continua-t-il.

- Oui, reprit-elle d'un ton ferme. Chez nous, c'est l'usage de terminer tous les travaux du ménage avant le lever du soleil.

- Mais, toi, tu ne travailles pas.

- Je n'ai pas à travailler. »

Les oiseaux se turent subitement. L'orient s'éclaircit, s'alluma. Le soleil parut et inonda de ses rayons les herbes et les feuilles humides.

« Et toi, demanda la mystérieuse fille, comment se fait-il que tu sois ici à cette heure?

- J'ai passé la nuit dehors, répondit-il.

- Pour quoi faire?

- Pour être près de toi, dit-il d'une voix basse et très douce, en baissant les yeux. Voilà bien longtemps que je te cherche. C'est hier enfin que j'ai connu la demeure. Je me suis blotti là-bas dans ce buisson; j'y ai attendu le lever et le coucher des étoiles. Je voulais te revoir. »

Elle baissa les yeux et parut réfléchir. Puis elle releva la tête et, tournant vers lui son doux visage, elle le considéra longuement, comme si elle eût voulu lire dans son âme.

CHAPITRE II

« Et tu sais qui je suis? lui demanda-t-elle d'une voix brève.

- Je sais seulement comment s'appelle le paysan à qui appartient cette métairie. Il se nomme Ossipowitch. Est-ce ton père?

- Nilko Ossipowitch est mon père. »

La grande fille s'approcha, ses seaux sur l'épaule.

« As-tu fini? demanda celle à qui tous obéissaient.

- Oui, Mardona.

- Tu t'appelles Mardona?

- Tu l'entends », repartit-elle; puis, se tournant du côté de la grande fille, elle continua: « Va à l'étable, Anuschka, et trais les vaches.

- Est-ce ta soeur? demanda Sabadil; elle te ressemble.

- Oui, c'est ma soeur. »

Anuschka avait en effet la taille de Mardona et son beau teint coloré. Mais elle était loin d'être aussi jolie que sa soeur. Son visage avait aussi peu d'expression qu'une citrouille creuse où l'on aurait placé une chandelle. Ses cheveux étaient d'un blond très clair. Elle tenait les yeux très ouverts et avait toujours l'air stupéfait. Elle s'éloigna, suivie des autres jeunes filles, tandis que la vieille femme, qui était petite et maigre et marchait voûtée et comme courbée sous un joug, tirait Mardona par sa manche.

« La vaisselle est-elle lavée? » lui demanda celle-ci.

La vieille fit de la tête un signe affirmatif.

« Maintenant tu peux aller préparer le déjeuner, mère », ordonna
Mardona.

La vieille femme soupira, s'éloigna et rentra dans la maison, dont elle ferma la porte derrière elle. Sabadil resta seul avec Mardona. Il était surpris de ce qu'elle donnait des ordres à tout le monde; et de la façon respectueuse avec laquelle on lui obéissait, tandis qu'elle restait assise, là, les bras croisés, comme une barine. Le sang afflua au cerveau de Sabadil. Il sentit qu'il craignait cette femme et que son amour pour elle était profond.

« Eh bien, Sabadil, reprit la jeune fille, maintenant que nous sommes seuls, si tu as quelque chose à me demander, parle.

- Je ne sais,… les paroles me manquent,… balbutia-t-il.

- Dois-je parler pour toi?

- Tu le peux, murmura-t-il. A toi mon coeur est ouvert….

- Tu m'aimes, Sabadil?

- Oui, Mardona, je t'aime!»

Le coeur du jeune paysan battait à se rompre. Il regardait l'étrangère d'un oeil suppliant, comme pour lui demander pardon.

« Je ne sais que faire de toi, dit-elle en plissant les lèvres dédaigneusement.

- Tu es fâchée contre moi?

- Non.

- Mais toi, tu ne m'aimes pas? »

Il fit un mouvement, qu'elle interpréta à faux. Elle étendit la main vers lui, d'un geste menaçant. Ne m'approche pas, homme, si le salut de ton âme t'est cher. Tu as déjà assez péché.

- Mais… je voulais…, bégaya-t-il.

- Rien ne presse, dit-elle en souriant. Nous verrons.

- Tu me permets de venir te voir? »

Il faisait grand jour. Le soleil luisait sur les champs de maïs. Le brouillard matinal se traînait lentement à terre, s'évaporant peu à peu.

« Je te le permets », dit Mardona.

Elle regarda Sabadil. Ses yeux bleus rayonnaient, disant bien des choses.

« Je te remercie, s'écria Sabadil fou de joie.

- Ne te réjouis pas, dit-elle d'un ton glacial; tu ne viendras pas: je sais que tu auras peur de moi.

- Peur!… pourquoi donc?

- Lorsque tu sauras qui je suis.

- Je ne te comprends pas.

- Prends patience! tu ne tarderas pas à apprendre bien des choses que tu ne soupçonnes pas. Adieu! »

Elle se dirigea vers la porte. Là elle hésita un instant sans le regarder. Puis elle tourna la tête et le contempla longuement, avec tendresse, presque amoureusement, par-dessus son épaule.

« Oui, Sabadil, tu reviendras! je le veux! »

En prononçant ces mots, elle rentra et ferma la porte.

Sabadil resta un instant à regarder la maison; puis il soupira, repassa par-dessus la haie, et se dirigea du côté de la forêt. Le brouillard se traînait dans les taillis, pareil à de l'eau sale, et voilait les arbres. Le soleil, en l'éclairant, semblait l'attacher à la terre, l'écrasant lourdement. Sabadil resta un instant sur la route, plongé dans ses réflexions.

Il entendit résonner de petites clochettes près de lui: il regarda et vit surgir du milieu du brouillard un petit chariot recouvert de toile, traîné par deux haridelles, et que dirigeait un vieux juif tout cassé, revêtu d'un cafetan vert grenouille.

« Hé! Moschkou (1) [(1) Sobriquet donné aux juifs.], as-tu une petite place pour moi? lui cria Sabadil.

- Pourquoi pas? » répondit le juif d'un ton aimable en lui faisant une place sur la planche qui lui servait de siège.

Les chevaux s'étaient arrêtés d'eux-mêmes. A peine Sabadil se fut-il assis, que le juif claqua du bout de la langue, et que les chevaux se remirent en route. La carriole longea la forêt, d'où s'élevait un brouillard intense, pareil à la vapeur d'une chaudière.

« Le paradis a aujourd'hui bien l'air d'un enfer, commença le juif d'un air goguenard.

- Comment?

- Ignorez-vous que le paradis se trouve à Fargowiza-polna?

- Je ne vous comprends pas.

- Le paradis,… le beau jardin.

- Je sais, interrompit Sabadil; mais qu'a donc à faire Fargowiza-polna avec le paradis?

- D'où donc êtes-vous? demanda le juif tout surpris.

- De Solisko.

- Et vous n'avez pas entendu parler de Fargowiza- polna ni des Duchobarzen (1) [(1) Secte des Petits-Russiens de la Galicie et de la Bukowine, très répandue, et qui a du rapport avec les Adamites.]?

- Si fait! mais je ne m'en suis guère inquiété.

- Pourtant cela vaut la peine qu'on en parle, murmura le juif en faisant claquer les rênes sur l'échine de ses maigres chevaux. Ces gens sont loin d'être aussi dangereux qu'on veut bien les faire. Ils sont, du reste, loin d'être aussi saints qu'ils en ont l'air.

- Comment? ce ne sont pas des chrétiens?

- Pourquoi ne seraient-ils pas chrétiens? reprit le juif. C'est vrai qu'ils n'ont pas de prêtres et pas d'églises, ni baptême, ni communion, ni, en général, aucun sacrement, comme vous autres. Ils n'adorent pas les saints.

- Mais Jésus-Christ Notre-Seigneur? »

Le juif ne fit pas de réponse.

« Ce sont, du reste, reprit-il après une pause, des gens très actifs, très paisibles et très doux. Ils sont tous égaux entre eux. Il ne s'y trouve ni maître ni serviteurs. Ils sont riches, propres, bien habillés, tout à fait remarquables sous certains rapports, comme les Lipowaner (1) [(1) Lipowaner ou Starowierzi, vieille secte russe. Les Karaïtes, ou Enfants de l'Ecriture, au contraire, sortent d'une secte juive qui rejette le Talmud, défend le commerce et s'occupe d'agriculture. Les uns et les autres possèdent en Galicie et dans la Bukowine de nombreux villages, Ils sont d'une grande moralité et très actifs.] ou les Karaïtes. Chez eux, par exemple, l'amour s'exerce bien librement. C'est pourquoi, je le répète, ils ne sont pas si saints qu'ils en ont l'air.

- Ils adorent cependant notre sainte Vierge?

- Oui, oui, répondit le juif en riant à gorge déployée. Pourquoi ne l'adoreraient-ils pas? Ils possèdent une Mère de Dieu et une jolie Mère de Dieu, vivante, et pas trop sainte, à ce que l'on dit. Du reste toutes leurs femmes sont belles, travailleuses et gaies, tout le jour durant. Et, parées, Seigneur Dieu, parées magnifiquement comme pour la danse.

- Mais que fait donc cette Mère de Dieu? demanda Sabadil vivement intrigué.

- Elle rend justice; elle prononce l'arrêt sur les pécheurs. Mais leur croyance est de beaucoup plus libre que toutes les autres.

- La Mère de Dieu est donc une créature vivante?

- Pourquoi serait-ce une créature morte? repartit le juif. Elle est à leur tête et prétend représenter Dieu sur la terre. Tous l'adorent et lui obéissent avec une sainte frayeur. Ils croient que Dieu se manifeste à eux par son entremise, aussi lui sont-ils tout dévoués. Ils vont jusqu'à baiser ses vêtements et à lui embrasser les pieds.

- Etrange! dit Sabadil en secouant la tête. Et par quel hasard est-ce une femme qui est à la tête de cette secte?

- Parce que c'est par la femme que le péché est entré dans le monde. Aussi assurent-ils que de la femme seule peuvent venir la rédemption et le rétablissement du paradis.

- Mais qui leur indique la femme dans laquelle Dieu s'est soi-disant incarné?

- La Mère de Dieu est élue par la communauté entière, repartit le juif en souriant, lorsqu'elle a prié et se croit pénétrée de l'Esprit-Saint. Celle qu'ils ont maintenant, personne ne l'a choisie. Elle l'est devenue sans qu'on sache comment, sans qu'elle fît rien pour cela. Il paraît qu'elle exerce une influence sur ces hommes…. Une vraie enchanteresse, quoi! Et, on doit l'avouer parce que c'est vrai,… il paraît qu'elle a fait des miracles, déjà. Des malades ont été guéris par elle; des morts ont été ressuscités; la prière seule a suffi, et l'imposition des mains ou son haleine, tout comme un rabbi ou un zadik (1) [(1) Homme qui fait des miracles chez les Chassides.].

- Etes-vous par hasard un Chasside? » demanda Sabadil.

Le juif haussa les épaules.

« Pourquoi ne serais-je pas un Chasside? Est-ce que j'ai l'air d'un Prostock (1) [(1) Paria, imbécile, chez les Chassides, celui qui ne comprend pas leurs leçons.]?

- Et cette Mère de Dieu est belle et jeune? demanda Sabadil pénétré d'un étrange soupçon.

- Pourquoi ne serait-elle pas jeune? demanda le juif. C'est une belle femme, mise comme une princesse.

- Vraiment?

- Pourquoi ne serait-elle pas mise comme une princesse? Elle reçoit des cadeaux de tous côtés. Elle vit en barine, en vraie comtesse. Et non seulement des Chassides, mais d'autres juifs, des chrétiens, et des Turcs, et des païens, se rendent vers elle en pèlerinage. Ils la révèrent tout comme les vrais Duchobarzen de Fargowiza-polna. Toute la contrée de ce côté de la forêt lui rend hommage. Elle règne comme un sultan. Ils tremblent tous devant elle.

- Et quel est son nom? demanda timidement Sabadil.

- Mardona.

- Mardona Ossipowitch! s'écria Sabadil.

- Oui, Mardona Ossipowitch.»

CHAPITRE III

Le jour suivant, Mardona s'habilla avec un soin tout particulier. Elle resta assise au balcon tout l'après- midi, regardant sur la route à travers le rideau d'églantiers qui tapissait sa maison. Au coucher du soleil elle rentra, de fort mauvaise humeur. Plus tard elle se montra de nouveau à la fenêtre; la pâle clarté de la lune baignait en plein son visage calme. Au bout de quelque temps, son front se plissa douloureusement. Elle ferma la fenêtre, sans bruit, avec une telle précaution, que les gonds de la croisée ne grincèrent même pas. Quelques jours s'écoulèrent, Sabadil ne se rendit pas à Fargowiza-polna. Il sentait quelque chose lui peser sur la poitrine comme une pierre. Jusqu'à présent il était allé à l'église, chaque dimanche, entendre la messe; maintenant il n'y prenait plus aucun goût. Sa foi chancelait et diminuait tous les jours. Il est vrai qu'il n'avait, en fait de religion, pas de connaissances profondes. Il ne se rappelait que ce que sa mère lui avait enseigné. On oublie rarement les leçons et les conseils des mères. Par moments il lui prenait l'envie de seller son cheval et de se rendre à Fargowiza-polna. Puis une crainte le retenait. Il lui semblait qu'aller là-bas, c'était quitter sa patrie, ses habitudes; cependant, tout ce qui autrefois l'égayait et l'intéressait lui paraissait maintenant terne et sans charme. Toutes ses pensées étaient concentrées sur une femme, sur une seule. Il sentait qu'il l'aimait, qu'il lui avait donné son coeur, réellement, et qu'un moment viendrait, tôt ou tard, où il se rapprocherait d'elle et ne pourrait plus vivre sans la voir.

Un jour, deux heures avant le coucher du soleil, il sella son cheval et traversa la forêt, suivant de petits sentiers touffus où ne passaient guère que des cerfs et des renards. Il se dirigeait sur Fargowiza-polna.

La vallée qu'habitait Mardona était, lorsque le soleil y brillait, un véritable paradis. L'agriculture y florissait. Les routes et les ponts y étaient parfaitement entretenus, et le village lui-même était si joli que Sabadil ne se rappela pas en avoir jamais vu de semblable. Il y régnait un grand calme, une tranquillité solennelle de jour de fête. Les rues, les cours des métairies, y étaient dans l'ordre le plus parfait.

Sabadil traversa le hameau sans rencontrer personne. Un petit chien seul le flaira en grognant. Il atteignit bientôt une grande métairie, la métairie de Nilko Ossipowitch, dont il fit le tour, au pas de sa monture, lentement. Les barrières et les dépendances de la ferme étaient, comme dans la plupart des constructions houzoules, faites de troncs de jeunes arbres recouverts d'épaisses lattes et rappelant vaguement les blockhaus des Prairies.

Sabadil remarqua que la propriété se composait de deux maisons, dont l'une était en façade sur la route, du côté de la forêt, tandis que l'autre était bâtie un peu à l'écart et presque entièrement dissimulée par de hauts massifs de lilas. Le jeune homme ne douta pas un instant que cette dernière ne fût l'habitation de Mardona, la Mère de Dieu. Elle avait deux sorties: une porte donnait dans la grande cour, et une autre sur le derrière, en communication avec une petite grille ouvrant sur les champs, par où l'on pouvait, sans être vu, sortir dans la campagne.

La grande métairie des Ossipowitch avait un grand nombre de dépendances, de granges, de chenils et d'étables. Au milieu de la cour se dressait un immense pigeonnier. A droite s'étendait le jardin potager, qui était très vaste.

Les toits des bâtiments étaient couverts de nuées de pigeons, dont le roucoulement accompagnait le tac régulier des batteurs en grange. Un paon superbe se promenait majestueusement sur le sable de l'avenue. Tout ici respirait l'opulence, le bien-être et l'ordre le plus parfait.

Personne n'eût pris pour des paysans les habitants de cette métairie. Elle ressemblait à une propriété seigneuriale, avec plus de soin cependant, car la plupart de nos châteaux de Galicie ont des vitres cassées par où entre librement la volaille de la basse-cour, tandis que leur propriétaire porte des chemises en loques sous des vêtements de velours.

Sabadil, sans descendre de cheval, fit deux fois le tour de la métairie, puis se dirigea du côté des champs. Il commençait réellement à avoir une grande crainte de Mardona.

Lorsqu'il revint, un peu plus tard, il faisait sombre. Les fenêtres de la ferme étaient vivement éclairées. Des voix confuses s'élevaient à l'intérieur, dominées par des éclats de rire. Cela donna du courage à Sabadil. Il sauta de cheval, conduisit sa monture à travers la cour, l'attacha à un anneau rivé au puits, et, poussant la porte du vestibule, qu'il trouva entr'ouverte, il pénétra dans le corridor. Un sillon de lumière, à ses pieds, sur les dalles, lui montra le chemin. II poussa à demi la porte de la chambre et demeura sur le seuil, sans bouger. Personne ne le remarqua. Il eut ainsi le temps d'examiner à son aise les paysans qui s'y trouvaient réunis.

Mardona était absente. Vis-à-vis de la porte il y avait des femmes et des jeunes filles occupées à égrener du maïs amoncelé en tas devant elles. Les hommes les entouraient, debout, une courte pipe aux dents, parlant très haut, avec de bruyants éclats de rire. Sabadil trouva que leur maintien et leurs manières n'offraient aucune particularité. Il se serait cru chez des paysans ordinaires au temps de la Wetsehernizi (1) [(1) Veillées d'hiver, durant lesquelles les jeunes gens se réunissent pour filer et s'entretenir ensemble.]; seulement, ici, tout était plus élégant et plus luxueux que dans les habitations de son village.

« Bonsoir », dit enfin Sabadil.

Il tira sa casquette et entra.

« Que le ciel bénisse ton arrivée au milieu de nous! » répondirent en choeur les assistants. Et ils le regardèrent avec quelque curiosité, mais sans méfiance et d'un air très bienveillant. Quelques-unes des jeunes filles, même, lui sourirent malicieusement; alors seulement il vit que Mardona était dans la chambre. Derrière la porte qu'il avait tenue entr'ouverte, dans un coin, se trouvait un siège élevé, comme une espèce de trône, où l'on arrivait par des degrés de bois. Mardona y était assise. Elle portait de hautes bottes de maroquin jaune et une jupe et un corsage de soie bleue. Son cou, ses bras et les nattes blondes de ses cheveux étaient parés de gros coraux et de sequins scintillants comme des étoiles. Elle était fort bien ainsi, très calme, et avait, la majesté d'une souveraine.

Elle se leva lorsqu'elle aperçut Sabadil, s'avança à sa rencontre avec beaucoup de dignité et le salua d'un air affable. Puis elle lui prit la main et lui donna un baiser. Sabadil rougit, tout confus. Mardona remarqua son trouble et sourit.

« Je suis contente que tu sois venu, lui dit-elle. Assieds-toi là, près des autres. »

Sabadil s'inclina sans parler, et, tandis qu'elle retournait à sa place, il se glissa vers la muraille. Il se sentait tout honteux maintenant, et très intimidé. Il n'osait, ni s'asseoir, ni se rapprocher de Mardona, et encore moins lui adresser la parole.

Les assistants ne faisaient plus attention à lui, à l'exception de l'un d'eux cependant, un homme d'une quarantaine d'années, nommé Barabasch. Celui-là ne le perdait pas de vue et l'examinait avec défiance et une sorte de dédain. Il était petit, légèrement, voûté, avec des cheveux châtain roux coupés sur le front et très longs sur les épaules. Sa moustache était couleur de rouille. Ses yeux gris avaient des éclairs haineux, Il était facile de reconnaître en lui un fanatique, au caractère violent et sauvage.

Après un moment, les frères de Mardona s'approchèrent de Sabadil pour le saluer. L'aîné, Turib, était svelte, de grandeur moyenne, avec des yeux noirs, brillants. Il parlait fort peu. Le second, au contraire, Jehorig, était fort bavard. C'était un jeune homme de vingt ans, petit, maigre, au visage pâle, sans barbe, fiévreux et agité comme le sont ordinairement les poitrinaires.

« Ne devons-nous pas chanter et jouer de quelque instrument en l'honneur de notre hôte? demanda-t-il à Mardona humblement.

- Sans doute, vous pouvez chanter », répondit-elle.

Jehorig apporta des cymbales et les posa sur la table; durant un instant, un silence complet régna dans la salle. Puis il commença à jouer. Il en tira des sons plaintifs, très doux, qui peu à peu grandirent, s'élevèrent et firent place à une puissante et sauvage mélodie.

C'était la mélodie de Hricin que Jehorig jouait, ce magnifique poème dont la musique rend si bien la tristesse poignante. Lorsque le jeune homme s'arrêta, les assistants entonnèrent d'une voix gaie un refrain cosaque.

Mardona prêtait l'oreille, pensive, le menton dans la paume de sa main, échangeant de temps à autre, un regard avec Sabadil, dont la voix sonore dominait celle des Duchobarzen, comme la mélodie d'un oiseau qui s'élève au-dessus des cimes des arbres de la forêt. La voix de Sabadil émut profondément Mardona, car pour les Petits-Russiens la musique est une vraie magie. Leurs chants populaires nous rapportent les plaintes des morts couchés sous les vastes tertres de la steppe, et les accents des esprits de la forêt, de l'eau et de l'air.

Sur ces entrefaites, le père de Mardona, accompagné d'un jeune homme, entra dans la chambre. Le vieillard se débarrassa à la hâte de son chapeau de paille et posa son bâton derrière le poêle. Puis il vint saluer sa fille et baisa sa main, qu'elle lui tendit avec majesté. Lorsqu'il remarqua l'étranger, il lui souhaita la bienvenue d'un signe de tête et engagea avec lui la conversation, c'est-à-dire qu'il écouta plutôt ce que Sabadil lui disait, en l'approuvant d'un geste ou en répondant: « Dieu soit loué! » « Grâces à Dieu! » tout en soupirant profondément. Nilko Ossipowitch, malgré ses soixante années, était un vigoureux et alerte paysan. Il n'avait pas un cheveu blanc. Il était très grand, comme sa fille, fort et majestueux. Il parlait avec lenteur, comme si chacune de ses paroles eût été un trésor qu'il fût obligé de déterrer.

Un signe de Mardona appela Sabadil à ses côtés.

« Tu es peut-être surpris, commença-t-elle, de nous voir tous si gais et si joyeux. Notre religion, vois tu, n'a rien de lugubre. Elle diffère en cela complètement de la vôtre, qui ne demande que des sacrifices et du renoncement, qui taxe de péché tout ce qui divertit le coeur de l'homme. Nous, nous servons Dieu, sans pour cela condamner les plaisirs qui par eux-mêmes n'ont rien que d'absolument innocent. Nous avons l'habitude de nous réunir, le soir, les femmes, les jeunes filles et les jeunes hommes, pour discourir ensemble. Quand les vieillards se mêlent à nous, ils sont les bienvenus. On cause, on s'entretient de choses utiles, on se divertit souvent, et nos veillées sont fort gaies. »

Mardona parlait à Sabadil d'une voix douce et avec beaucoup de bonté. Elle était si belle et si chaste en lui parlant ainsi, qu'il croyait voir son visage illuminé comme la face d'une sainte. Cependant il soutint hardiment son regard: ce qui étonna la Mère de Dieu, accoutumée à voir se baisser tous les yeux devant elle.

Le jeune paysan qui était entré en compagnie du père de Mardona se nommait Wadasch. Il se tenait encore debout vers la porte, et ses petits yeux noirs étaient arrêtés sur la Mère de Dieu, remplis de crainte. Son petit nez retroussé ne s'accordait nullement avec sa bouche aux lèvres épaisses, sévère et empreinte d'un cachet de mélancolie. Il tenait ses mains derrière son dos, ou dans les poches, comme si elles ne lui eussent pas appartenu et qu'il eût craint qu'on ne les lui réclamât.

« Wadasch, dit au bout d'un moment la Mère de Dieu d'une voix calme, ne viens-tu pas me saluer? »

Le jeune homme regarda devant lui, d'un air épouvanté, comme s'il se fût agi pour lui de franchir un abîme. Enfin, il se glissa le long du mur, sur la pointe des pieds, jusqu'à Mardona, et tomba devant elle, à genoux, la tête inclinée.

« Plus près, Wadasch, plus près », dit Mardona.

Il s'avança, traînant ses genoux sur le carreau, et gravit péniblement les marches conduisant au siège de la Mère de Dieu. Celle-ci se pencha vers lui, pleine de compassion, et lui donna le baiser de paix. Wadasch retourna à sa place en chancelant, puis s'approcha de Jehorig et des autres jeunes gens, afin de les embrasser également.

Sabadil, avec cet instinct que les hommes épris ont de commun avec les animaux, comprit immédiatement que ces deux hommes, Barabasch et Wadasch, étaient amoureux de Mardona. Seulement Barabasch était possédé pour elle d'une violente passion, tandis que le pauvre Wadasch l'adorait de loin, d'un amour timide, rempli de respect et de frayeur.

La porte s'ouvrit de nouveau. Cette fois, ce fut pour livrer passage à une jolie femme qui n'était plus tout à fait jeune. Sa taille était svelte; elle avait de splendides cheveux blonds et un admirable visage pâle, d'une pureté de vierge.

« Pourquoi viens-tu si tard, Sofia? » demanda Mardona, fronçant le sourcil.

Elle paraissait lui en vouloir beaucoup.

« J'avais affaire…. Mon mari,… tu le connais bien? » balbutia
Sofia toute interdite.

Et elle s'agenouilla aux pieds de la Mère de Dieu.

« Viens-tu de chez toi? continua Mardona.

- Pas directement,… mais….

- Sofia Kenulla, prends garde! Cela ne finira pas bien pour toi », dit la Mère de Dieu d'un ton dur en lui tendant les lèvres.

Tandis que Sofia saluait les assistants et leur donnait le baiser de paix, Mardona se pencha vers Sabadil:

« Regarde-la donc, murmura-t-elle: ne dirait-on pas un ange?
Cependant, parmi nous, il n'y a pas de pire pécheresse.

- Est-ce possible? exclama Sabadil. C'est vrai, elle est extraordinairement belle! »

Mardona perça d'un regard haineux Sofia, puis elle observa Sabadil. Si le jeune homme eût surpris ce regard, il aurait frémi à coup sûr. Il eût lu dans l'oeil bleu de Mardona l'arrêt de mort de Sofia. Dès ce moment elle était condamnée.

Wadasch avait décroché de la muraille un vieux violon et s'était assis près de Jehorig. Les deux jeunes gens regardaient Mardona.

« Nous permets-tu de danser?» demanda Turib, qui n'osait pas lever les yeux sur sa soeur.

Celle-ci était de bonne humeur ce soir-là. Elle approuva du geste.

Aussitôt Turib et Sofia Kenulla et, vis-à-vis d'eux, Barabasch et la soeur de Mardona se mirent à danser une cosaque, les bras gracieusement entrelacés, au son des cymbales et des accords graves du violon.

« Et toi, demanda Mardona à Sabadil plongé dans une douloureuse rêverie, près d'elle, tu ne danses pas?

- Oh non! certes », répondit-il en rougissant.

Ils se turent tous deux et regardèrent les danses. Au bout d'un moment, Mardona demanda à boire.

« Veux-tu de l'eau? lui dit Sabadil.

- Oui, va m'en chercher de la fraîche à la fontaine. »

Sabadil sortit précipitamment, rapporta une cruche pleine et versa de l'eau à Mardona dans une grande coupe de cristal taillé, qu'il lui tendit. Mardona y trempa les lèvres, et but avidement à grands traits. Lorsqu'elle en eut assez, elle rendit le verre à Sabadil sans le remercier, très calme. Elle était habituée à un accomplissement immédiat de chacun de ses désirs, sans même qu'elle prît la peine de les émettre. C'était pour ses disciples une faveur que de lui rendre un service ou de prévenir ses désirs. Bientôt après, elle se leva et descendit à pas lents les degrés de son siège. La musique se tut aussitôt.

« Je me retire, dit Mardona d'un ton fort doux. Dieu vous donne à tous une bonne nuit! »

Les assistants, à l'exception de Sabadil, tombèrent à genoux. La Mère de Dieu étendit les mains sur leurs têtes inclinées, comme pour les bénir. Puis elle sortit avec une grande dignité.

Ceux qui étaient présents commencèrent à s'embrasser en se souhaitant mutuellement un bon repos. Sabadil sauta en selle et partit à travers champs. Tandis que son cheval gravissait, au pas, la petite colline, il se retourna et regarda derrière lui. Il aperçut Mardona, debout devant la porte de sa maison, et toute baignée de la clarté de la lune.

Elle le vit et leva sa main blanche pour le saluer. Sabadil, alors, tira de sa poitrine le mouchoir brodé de la jeune fille, dont il s'était emparé furtivement, et le secoua au-dessus de sa tête, comme une bannière, d'un geste vainqueur.

CHAPITRE IV

C'était par un froid jour de pluie du mois de septembre. La campagne était toute grise, derrière le rideau de larges gouttes qui tombaient. Les gouttières vomissaient des cascades de boue jaunâtre; les branches des lilas chargées d'eau s'inclinaient pesamment vers la terre; les moineaux, le plumage hérissé, se pressaient en grelottant sur les poutres où s'appuyait la toiture. Devant la maison, le vent ridait l'eau d'une immense flaque. Sabadil était assis dans la grande salle des Ossipowitch, près du père de Mardona. Ils se taisaient tous les deux. Mardona était absente. Cela sans doute rendait Sabadil plus morose que les torrents de pluie. Il venait justement de faire la connaissance de Lampad Kenulla, le mari de la belle Sofia. C'était un gros homme flegmatique, au visage large et rouge, à l'expression plate et bête. Il s'était mis à parler avec volubilité, par politesse; mais, comme aucun des assistants ne lui donnait la réplique, il se tut et se mit, de son gros doigt orné d'un anneau d'argent, à écraser toutes les mouches qui voltigeaient aux vitres.

Un temps assez long se passa. Enfin un bruit de roues et les coups secs donnés par des sabots de chevaux sur le pavé de la cour annoncèrent l'arrivée de Mardona.

Tous se levèrent et la saluèrent respectueusement. Elle entra gravement, adressa à ses disciples un signe de la tête, et prit place sur une chaise. Ses frères s'avancèrent pour la servir. Jehorig la débarrassa de plusieurs objets qu'elle avait achetés en ville, et Turib lui retira ses hautes bottes, couvertes de boue.

« Quelle bonne nouvelle nous apportes-tu, Lampad? » demanda la Mère de
Dieu.

Kenulla tomba à genoux et se traîna jusque près de Mardona pour recevoir d'elle le baiser de paix.

«As-tu apporté l'acte de donation? demanda la Mère de Dieu.

- Voici, tout est écrit là-dessus, ainsi que tu me l'as ordonné. C'est le notaire de la ville qui s'est chargé de la besogne.

- Allons, lis!»

Mardona feignait de ne pas remarquer Sabadil.

« Tu ferais mieux de lire toi-même, repartit Kenulla.

- Lis, toi. Je le veux. »

Kenulla se leva, alla vers la fenêtre, comme s'il n'y voyait pas clair, regarda longuement le document et garda le silence.

« Lis à haute voix.

- Je ne le puis.

- Pourquoi donc?

- Parce que, pardonne-moi ce péché, Mardona,… parce que je ne sais pas lire.

- Donne-le-moi alors, dit Mardona en prenant le document des mains de Lampad. Elle le tint ouvert devant elle; mais Sabadil, qui l'observait, vit que son oeil restait arrêté à une seule place. Il comprit qu'elle aussi ne savait pas lire.

« Laisse-moi lire, Mardona, dit-il en s'avançant vers la jeune femme. C'est un péché que de fatiguer ainsi tes beaux yeux.

- Tu sais donc lire? exclama-t-elle en rougissant profondément.

- Je sais lire et écrire », répondit Sabadil.

Et il lut ce que portait le document d'une voix haute et sonore. C'était une donation de Lampad Kenulla à Mardona Ossipowitch. Il lui faisait cadeau de deux pièces de terre et d'un verger planté d'arbres fruitiers, bornant ses domaines. « Tout cela de sa propre volonté, pour se rendre agréable à Dieu », selon ce que portait le document.