CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

DU MÊME AUTEUR

Format grand in-18.

LE CABINET NOIR DE LEMBERG 1 vol.
L'ENNEMI DES FEMMES 1 vol.
NOUVEAUX RÉCITS GALICIENS 1 vol.
LES PRUSSIENS D'AUJOURD'HUI 2 vol.

PARIS.—IMP. DE LA SOC. ANON. DE PUBL. PÉRIOD.—P. MOUILLOT.

LE LEGS DE CAIN

UN TESTAMENT
BASILE HYMEN
LE PARADIS SUR LE DNIESTER

PAR

SACHER-MASOCH

NOUVELLE ÉDITION

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3

1884

UN TESTAMENT

La pire pauvreté, c'est l'avarice du riche.

—Un testament insensé, un testament qui crie contre le ciel! avait coutume de dire le notaire Batschkock chaque fois qu'il était question des volontés dernières de la baronne Bromirska; jamais un être sorti des mains de Dieu et doué d'une dose quelconque de bon sens ne fit d'absurdité semblable! Il y a de quoi rire! Prendre pour héritier un quadrupède! Il y a de quoi mourir de rire!—Le notaire, par parenthèse, ne laissait jamais échapper l'occasion de rire avec bruit. Cette affaire de testament mérite du reste d'être racontée:

I

Dans le chef-lieu d'un cercle de la Gallicie occidentale vivait, il n'y a pas bien longtemps, un employé polonais du nom de Gondola, qui, moins par son mérite qu'à force de persévérance (il comptait plus de quarante années de service), finit par être nommé commissaire du cercle. Sa femme, une grande Polonaise, maigre à faire peur, lui avait donné une fille qui eut d'abord la mine d'une petite bohémienne, promettant à peine de devenir gentille, ce qui ne l'empêcha point d'être à dix ans tout à fait supportable, piquante à quatorze ans, et, vers l'âge de seize ans, une beauté. Gondola lui-même eût été dans l'ancienne Rome un gladiateur de bonne mine, et à Potsdam un de ces grenadiers dont Frédéric-Guillaume se plaisait à immortaliser les larges épaules en ajoutant leur portrait à la galerie du château. Sa nuque était celle d'un taureau; ses mains eussent étranglé le lion de Némée, ou roulé un plat d'étain comme une gaufre; quant à sa tête, elle eût fait honneur au sultan Soliman. Cette inquiétante vigueur était tempérée par l'expression mielleuse de la physionomie; personne n'avait le sourire plus humble, l'échiné plus souple que M. Gondola. Bien qu'il parût ne jamais se soucier de l'avenir et tenir uniquement à jouir de la vie en dépensant ses revenus avec toute l'élégante légèreté d'un vrai gentilhomme polonais, il s'entendait à profiter de sa position et à remplir ses coffres. Sa femme et sa fille, la Panna Warwara, l'aidaient de leur mieux; elles étaient ingénieuses à découvrir toujours de nouvelles ressources, mais il les surpassait encore en habileté. Avant 1848, les plaintes des paysans contre leurs propriétaires remplissaient les bailliages galliciens; et toutes ces plaintes, sans exception, passaient par les mains de M. Gondola. Il était donc naturel que les gentilshommes lui fissent la cour. On ne lui donnait pas le bonjour, on se jetait à ses pieds, en paroles, cela va sans dire, mais il comprenait ces paroles à la façon de certaines dames de théâtre qui tendent la main quand on leur offre son coeur. S'agissait-il par exemple d'un paysan à demi mort, assommé par un seigneur qui prenait tous les saints de l'Église romaine à témoin de son innocence, M. Gondola était bien trop poli pour rudoyer le coupable. Non, il lui offrait un fauteuil et se contentait de faire observer en soupirant que c'était là une mauvaise affaire sur laquelle se prononceraient les tribunaux. Là-dessus, le tyran de village croyait déjà sentir autour de son cou les deux grandes mains du commissaire; il rougissait, perdait haleine, suppliait, implorait, mais sans réussir à émouvoir ce représentant intègre de l'autorité.

—Vous avez là, commençait d'un air indifférent M. Gondola, des chevaux superbes et une jolie voiture. Que vous êtes heureux! Un pauvre diable de ma sorte n'a jamais l'occasion de conduire en si bel équipage sa femme et son enfant!

Cette simple réflexion produit l'effet désiré; depuis lors, la voiture est toujours aux ordres de M. Gondola; il s'en sert pour aller lever ses impositions; sa femme et sa fille en profitent pour des parties de campagne; mais cela ne suffirait pas à désarmer M. Gondola. Chaque fois que le gentilhomme vient en ville, il lui fait l'honneur d'accepter un bon déjeuner. L'aubergiste juif offre les mets les plus exquis, les meilleurs vins de sa cave, et, le repas terminé, Gondola pousse la délicatesse jusqu'à sortir dans la rue pour laisser le gentilhomme régler la note. Madame Gondola montre la même délicatesse quand le seigneur envoie une provision de farine, de beurre, de pommes de terre, du gibier ou un petit cochon; elle compte scrupuleusement si le nombre des objets envoyés s'accorde bien avec l'énumération qu'en a faite le donateur, ne manque jamais de demander au commissionnaire s'il appartient à la Société de tempérance, le loue si sa réponse est affirmative, l'exhorte sévèrement dans le cas contraire, mais sous aucun prétexte ne lui offre un verre de bière. Le donateur vient-il rendre visite à ces dames, elles gardent un silence digne; c'est à peine si madame Gondola se défend quand il baise sa main dure et osseuse. Enfin M. le commissaire se décide cependant à trouver que le paysan a exagéré les sévices dont il prétend avoir été victime, et il le renvoie avec un peu d'argent, très-peu, pour se faire soigner.

Le cours de la procédure se modifie si le plaignant a la bonne idée d'amadouer la justice par le don d'une vieille poule ou d'une soixantaine d'oeufs. M. Gondola est trop équitable pour mépriser les petits, et le gentilhomme s'aperçoit à sa prochaine visite que son affaire va mal tourner, à moins qu'il ne s'assure de l'intervention des dames, laquelle est gagnée d'ordinaire par deux robes de soie de Lyon.

Il peut arriver encore qu'un juif riche demande à M. Gondola l'autorisation d'enterrer selon la religion de Moïse avant le coucher du soleil quelque membre de sa famille qui vient de rendre l'âme. C'est contraire à la loi: celui qui est chargé de la faire exécuter le renvoie sans miséricorde, la première fois du moins. La seconde fois, on l'écoute en se moquant de lui et du prix qu'il offre pour obtenir une dispense. Soyez sûr que le juif reviendra une troisième fois, tremblant comme la feuille, compter les cinquante ducats qu'exige le commissaire. A peine aura-t-il eu le temps de soupirer, qu'on en exigera cent autres pour l'hôpital, ou l'orphelinat, ou toute autre maison de charité. S'il est marchand, il lui sera permis d'envoyer aux dames de la toile, des étoffes, que sais-je? Cette famille n'est pas fière et n'a garde de rien dédaigner. Du reste, M. Gondola fait apporter de temps en temps, au grand jour, dans sa propre cuisine, le bois destiné au bailliage; il bourre ses poches de papier, de plumes, de cire à cacheter et autres bagatelles dont regorgent les bureaux, sans oublier par-ci par-là une bouteille d'encre, bien qu'on écrive peu dans sa maison; mais sa femme sait faire de tout un commerce lucratif. Néanmoins il n'y a jamais d'argent au logis, le commissaire ne perdant pas de vue les devoirs de représentation qu'entraîne son emploi et aimant pour son compte à vivre comme un pacha.

La Panna Warwara avait grandi dans le milieu que nous venons de décrire; en outre, elle entendait chaque jour appeler gueux quiconque ne possédait rien; elle voyait son père se courber jusqu'à terre devant telles gens riches qu'il désignait dans l'intimité de la famille, toutes portes closes, sous le nom de coquins. Était-il question d'un étranger?—Qu'est-ce qu'il a? demandait M. Gondola.—Une fille se mariait-elle?—Quels sont ses biens?

Le premier jouet de Warwara enfant avait été deux ducats tout neufs que son père, revenant d'une tournée, lui jeta sur les genoux. Warwara n'aimait pas la musique, on ne l'entendit jamais fredonner une chanson; les romans ne l'attiraient guère, la poésie l'ennuyait. Elle apprit au contraire avec plaisir les langues: après l'allemand, le français, puis le russe et même un peu d'italien. A dix-huit ans, Voltaire était son auteur favori. Elle lisait volontiers; mais jamais un caractère noble, une aventure touchante ne fixait son attention; ce qui la frappait, c'était le tableau de la puissance, du faste. Aucune illusion, aucune fantaisie ne dora jamais sa jeunesse; elle ne connut pas non plus, en revanche, ces amers désenchantements qui attendent à son début dans la vie une âme confiante; elle ne prit jamais un joli garçon d'esprit pour un demi-dieu, ni un tronc d'arbre éclairé par la lune pour une colonne d'argent. Pour elle, une forêt était un lieu où l'on coupe du bois et le bluet des blés une mauvaise herbe. Bref, cette fille avisée voyait les choses comme elles sont. Il était impossible au plus fin de la tromper par un masque; elle reconnaissait aussitôt le vrai visage qu'on lui cachait. Ce qui l'amusait singulièrement, c'était l'inconséquence des hommes en général, qui, sans cesse occupés à dissimuler leurs vices, à feindre des vertus qu'ils n'ont pas, à paraître meilleurs et plus beaux que la nature ne les a faits, sont toujours disposés cependant à prendre le fard d'autrui pour les couleurs ingénues de la santé.

Sûre de sa propre supériorité, Warwara était résolue à profiter sans miséricorde de la sottise humaine, afin d'acquérir une haute position sociale; mais elle n'était pas encore fixée sur le choix des moyens. D'abord elle essaya son pouvoir sur ses parents, qu'elle dominait à l'égal l'un de l'autre, puis sur les jeunes officiers et employés du bailliage, qui étaient entre ses mains comme autant de moineaux prisonniers dans celles d'un enfant. Elle fit de nombreuses conquêtes, mais sut fuir tout ce qui ressemblait à une intrigue amoureuse. Son but était un riche mariage, et elle n'avait pas tardé à découvrir avec sa perspicacité ordinaire que les filles romanesques se marient rarement. Elle passait pour vertueuse et même pour prude, mais sa vertu n'était que de la froideur.

Les scènes sanglantes de 1846 lui fournirent l'occasion de montrer toute la force de son caractère et l'inflexibilité de son coeur. L'insurrection polonaise contre l'Autriche avait été promptement suivie de celle des paysans contre leurs seigneurs. Des massacres épouvantables, qui commencèrent dans les provinces de l'ouest, eurent lieu au nom de l'empereur, pour qui le peuple, s'armant de faux et de fléaux, avait pris parti. Beaucoup de gentilshommes durent se réfugier avec leurs familles et leurs serviteurs, dans les villes de province, sous la protection de ce même gouvernement qu'ils avaient entrepris d'abattre. La révolution cependant n'était pas encore domptée; les troupes autrichiennes avaient abandonné aux insurgés Cracovie et Podgorze; un corps polonais avançait sur Tarnow. L'agglomération dans les chefs-lieux de tant de gens, qui avaient en somme pris part à la conspiration, parut dangereuse aux baillis, et ils s'empressèrent d'éconduire au plus vite ces réfugiés, qui, les circonstances aidant, pouvaient si facilement se changer en rebelles.

Les malheureux seigneurs polonais assiégeaient les bailliages et se présentaient en suppliants chez les employés desquels ils attendaient un peu de compassion ou qu'ils croyaient corruptibles. Ce fut une époque prospère pour M. Gondola; il trafiqua, par tous les moyens imaginables, de la vie menacée des nobles.

Le baron Bromirski, un vieux roué ridicule, qui, poursuivi par ses paysans, avait mis sa perruque à l'envers et tremblait de tous ses membres, fut le premier à se racheter en payant mille ducats. A ce prix, il trouva dans la maison du commissaire une cachette sûre et commode. D'autres suivirent son exemple et obtinrent la permission de rester en ville.

Le 26 février, le capitaine du cercle envoya Gondola, avec un gendarme et un détachement de chevau-légers, à quelques milles de là pour recevoir, des mains des paysans, un certain nombre d'insurgés prisonniers. Vers le soir de ce même jour, le seigneur Kutschkowski, de Baranow, entra précipitamment chez le commissaire. Lorsque madame Gondola lui eut appris que son mari ne reviendrait que le lendemain, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine en s'écriant avec angoisse:

—Alors nous sommes perdus! Personne ne peut nous sauver!

Warwara entreprit de le consoler.

—Je suis prête à remplacer mon père de mon mieux, dit-elle. Moyennant mille ducats, nous vous cacherons volontiers.

—Il ne s'agit pas de moi seul; j'ai laissé là-bas ma femme, sa mère et mes enfants, qui courent les plus grands dangers. D'ailleurs, où voulez-vous que je prenne tant d'argent?

—Pour faire des révolutions, les Polonais trouvent toujours de l'argent, insinua d'un ton railleur madame Gondola.

Warwara réfléchissait.

—Écoutez, dit-elle; j'irai avec vous chercher votre famille, que je préserverai de tout mauvais traitement. Fixez vous-même la somme que vous pouvez donner.

—Cent ducats.

Les deux femmes haussèrent les épaules.

—Je ne me dérangerais pas à moins de cinq cents, fit Warwara.

—Au nom de Dieu, venez, s'écria Kutschkowski; peut-être ma belle-mère pourra-t-elle compléter la somme.

Warwara s'enveloppa de fourrures, prit un gendarme avec elle et monta dans le traîneau du seigneur, qui se dirigea aussitôt vers Baranow. Il faisait nuit quand ils arrivèrent; la seigneurie était entourée de paysans, les femmes tenant des torches de résine dont la rouge lumière projetait comme des taches de sang sur les faux de leurs maris. Grâce à la présence de mademoiselle Gondola et du gendarme, Kutschkowski put gagner sain et sauf la salle du rez-de-chaussée, où était réunie sa famille.

—Voici, dit-il, un ange qui vient à notre secours.

Sa femme se jeta, éperdue de reconnaissance, dans les bras de la jeune fille.

Tandis qu'elle la couvrait de baisers et de bénédictions, Kutschkowski s'entretenait à voix basse avec sa belle-mère:

—Hélas! dit-il enfin d'une voix brisée, il est impossible de nous procurer tout l'argent que vous demandez; prenez les cent ducats, et ayez pitié de nous!

Mais l'ange resta inébranlable.

—S'il en est ainsi, je ne puis rien en votre faveur; mon père m'adresserait des reproches: une lourde responsabilité pèse sur lui. Les Polonais gagnent du terrain, il est nécessaire de faire un exemple par-ci par-là. Je prendrai l'argent pour la peine que j'ai eue, et je veux bien encore exhorter les paysans.

—Mais on égorgera ces innocents! s'écria le seigneur hors de lui.

—Je n'y puis rien.

—Vous signez donc notre arrêt de mort?

Kutschkowski se jeta sur un fauteuil, le visage dans ses mains; sa femme, à genoux devant Warwara, lui demandait grâce comme à un juge, mais la digne fille de Gondola ne répondit que par une grande révérence de cour et sortit, impassible. Dehors, elle adressa, selon sa promesse, quelques mots aux paysans pour les calmer, puis elle remonta dans le traîneau avec le gendarme.

Le lendemain, on sut que les propriétaires de Baranow, grands et petits, avaient été torturés, puis mis à mort par les paysans.

—Ma foi! dit Warwara, je regrette d'avoir renvoyé leur traîneau. A qui maintenant va-t-il servir?

Après l'exemple donné par cette fille énergique, nul ne refusa plus de se soumettre aux prétentions de la famille Gondola. L'insurrection éteinte, une nouvelle occasion de rapine ne tarda pas à se présenter. Les paysans, qui avaient combattu au nom de l'empereur, refusaient désormais de se soumettre au robot exigé par les nobles rebelles. Le gouvernement essaya d'avoir raison des résistances de ses amis par la douceur d'abord, puis par la force. L'intelligent commissaire voyageait d'un village à l'autre, vivant comme un prince chez les seigneurs ou chez leurs mandataires, envoyant à sa femme des charrettes pleines de provisions, et déployant à l'égard des paysans, selon le plus ou moins de générosité du propriétaire, toute son éloquence, depuis la douce réprimande jusqu'au bâton.

Les paysans du baron Bromirski furent les premiers à reprendre leurs travaux, et le baron n'oublia jamais le service que M. Gondola lui avait rendu,—sans doute parce qu'il l'avait assez chèrement payé. Il resta l'ami intime de la famille, promena les dames en voiture, leur donna des fêtes champêtres, et les accompagna l'hiver à Lemberg, où il payait leurs emplettes et se montrait chaque soir avec elles au théâtre. La robe de Warwara ne pouvait l'effleurer sans qu'il tressaillît; chaque fois qu'il baisait la blanche main de cette belle personne, il poussait un soupir qui en disait long.

—Bromirski est amoureux de toi, dit un jour la mère à sa fille.

—Vous croyez m'apprendre une nouvelle?

—J'y ai déjà mûrement réfléchi, continua la matrone; tu pourrais faire pis que de le prendre pour amant.

—Vous voulez dire pour mari! répliqua la Panna Warwara.

Et l'épouse du commissaire ouvrit de grands yeux.

II

Au mois de mars 1848, chaque courrier apportait de Vienne des nouvelles inquiétantes; le conducteur, en descendant de son siège, était aussitôt entouré d'une foule émue; enfin le chef-lieu polonais à son tour entendit proclamer la Constitution et vit armer la garde nationale. M. Gondola secouait toujours la tête en assurant que cela finirait mal:—Que deviendra un pauvre petit employé comme moi, disait-il, quand un Metternich lui-même...—Il achevait sa phrase en levant les yeux au ciel. Certain soir, ou lui fit un charivari. Tandis que Warwara ouvrait la fenêtre pour tirer la langue au peuple, le géant, son père, se glissa sous un lit, affolé par la peur. Dans la nuit, on alla chercher le médecin; le lendemain, il mourut. Personne ne le suivit au cimetière, sa femme exceptée; Warwara prétendit n'en avoir pas la force; aucun des collègues ni des amis du défunt ne parut aux funérailles ni chez la veuve; elle fut vite, ainsi que sa fille, oubliée, pour ne pas dire évitée. En ces jours où l'on vit pâlir tant d'étoiles, celle des Gondola s'éteignit tout à fait. Le baron Bromirski lui-même fit le mort. D'abord, les deux affligées le crurent à Lemberg; mais, à quelque temps de là, son carrosse ayant traversé la ville, madame Gondola put constater qu'il détournait la tête pour ne pas l'apercevoir à sa fenêtre. Il fallut en finir avec le luxe; toutes les sources des gros revenus étaient taries; il ne restait plus qu'une modique pension de veuve. La mère et la fille se résignèrent à de pénibles réformes, qui n'étaient pas encore suffisantes, car, moins d'une année après, tous les meubles étaient saisis dans le petit logement qu'elles habitaient au fond d'un faubourg.

—A quoi te sert la beauté que Dieu t'a donnée? disait madame Gondola interpellant sa fille.

—Soyez sûre que j'en tirerai bon parti, maman, avec l'aide d'un autre don du bon Dieu que je me pique de posséder: l'esprit.

—Songe donc, en ce cas, à la triste situation de ta mère!

Et madame Gondola s'en allait, avec un sanglot à demi étouffé, vaquer aux soins du ménage; le soir, elle se délassait en tirant les cartes. Cependant Warwara lisait des drames à haute voix.

—Quelle idée de perdre ton temps en lectures inutiles et de crier de façon à faire croire aux voisins que nous nous disputons?

—Je ne suis pas femme à perdre mon temps; j'apprends des rôles, parce que je compte entrer au théâtre.

—Toi, ma fille, une comédienne!...

—Cela vaut mieux que d'être courtisane. Ma résolution est prise, et tu sais que je ne renonce jamais à un projet. Tout sourit aux comédiennes; leur opulence égale celle des vraies princesses.

Madame Gondola se mit en colère. Depuis lors, il y eut entre ces deux femmes de violentes et continuelles discussions. Warwara fut vite à bout de patience.

—J'en ai assez, dit-elle brusquement un jour; je ne resterai pas une heure de plus dans ce taudis.

—Qu'est-ce qui t'arrête? répliqua la mère; je ne te retiens pas; seule, je vivrai plus tranquille!

Sans ajouter un mot, Warwara commença ses emballages. Après l'avoir laissée faire quelque temps, madame Gondola vint regarder la petite malle qu'elle avait traînée dans le vestibule.

—Tu ne pourras te présenter nulle part, murmura-t-elle; tu n'as pas de quoi te vêtir.

—J'ai ce qu'il me faut.

—Tu avais des robes, et tu me les cachais!

—Fallait-il les laisser prendre aux huissiers?

—Mais nous les aurions vendues! Comment! tu ne partages pas tout avec ta pauvre mère qui te nourrit? Voilà bien les enfants, sans tendresse, sans reconnaissance!..

—Écoute donc, maman! et d'abord laisse-moi rire. Je n'aurais rien du tout si je n'avais pas pris le soin de faire disparaître sous une planche du grenier deux de mes robes de soie et ton manteau de velours.

—Quoi! mon manteau!

Madame Gondola se jeta sur la malle et tira le vêtement par un bout, tandis que sa fille le retenait par un autre. Ce fut entre ces deux mégères une querelle de chattes en fureur; elles criaient, crachaient, griffaient à l'envi. Enfin la plus vieille perdit haleine:

—Garde-le donc! va-t'en comme une voleuse! Tu es libre!

Warwara remit le manteau dans la malle, qu'elle ferma, puis elle secoua une petite bourse devant le visage de sa mère:

—Vois-tu, j'ai aussi de l'argent!

Madame Gondola tomba évanouie; sa fille sortit, en quête de quelque moyen de transport. Après avoir longuement marchandé avec un juif qui se rendait à Lemberg, elle rentra chez elle et, appuyée contre la fenêtre, attendit le passage de la butka.

Madame Gondola, revenue de sa syncope, était en train de chercher la bonne aventure dans les cartes; tout à coup, elle dit d'une voix adoucie et en ayant recours aux cajoleries du diminutif:

—Warwarouschka, pourquoi le théâtre? Un beau mariage t'attend.

—Je le trouverai plus aisément au théâtre qu'ailleurs, répondit Warwara d'un ton sec.

Les roues de la butka ébranlaient déjà le pavé; la longue voiture de forme orientale, couverte d'une toile et chargée de juifs pauvres des deux sexes, s'arrêta devant la porte.

—Adieu! dit la fille.

—Adieu! répondit la mère.

Elles se séparèrent ainsi.

Warwara, montant lentement dans le chariot, d'où s'exhalait une forte odeur d'ail, prit place entre une marchande de volaille et un boucher. Les chevaux partirent au trot. Après une course de quelques heures à travers la plaine désolée qu'entrecoupaient à de rares intervalles quelques collines basses, un village ou un bouquet de saules, ils s'arrêtèrent devant une auberge juive où, de temps immémorial, les voyageurs pour Lemberg avaient passé la nuit. Warwara n'obtint pas de gîte sans quelque peine; encore était-ce une mauvaise petite chambre humide au rez-de-chaussée; l'unique fenêtre qui ouvrait sur la cour était rapiécée par des morceaux de papier de toutes couleurs; sur le lit, il n'y avait qu'une méchante paillasse et un matelas; mais enfin c'était une chambre. Les appartements habitables se trouvaient être retenus par des personnages de plus haute importance, dont les gens devaient loger dans les calèches qui encombraient la cour. Toute la société juive, parfumée d'ail, s'installa aussi pour la nuit sous la tente de la butka.

Warwara s'assit devant une des tables de la salle à manger; elle avait faim. On ne put lui offrir que des oeufs, dont elle se contenta en y trempant des mouillettes de pain bis. Non loin d'elle, un jeune homme, le front appuyé sur ses deux mains, semblait dormir. Le bruit que fit un couteau en tombant l'éveilla; il leva deux grands yeux bleus sur la jeune fille et sembla stupéfait, presque effrayé. Peut-être cette blonde image sortie trop brusquement du brouillard de ses rêves se mêlait-elle encore à l'un d'eux. Avec un trouble charmant, il rougit, mit la main devant ses yeux et ôta son bonnet pour saluer l'éblouissante apparition.

Warwara répondit avec une négligence coquette, comme toute Polonaise de race répond au salut d'un homme. Pendant quelques minutes, ces deux êtres jeunes et beaux ne firent que se regarder, trouvant sans doute à cette mutuelle contemplation un extrême plaisir. Chaque fois que l'étranger tournait les yeux vers Warwara, elle baissait les siens, de même qu'il ne manquait pas de siffler tout bas en étudiant avec attention les peintures de la chambre chaque fois que le regard perçant de la voyageuse se posait sur lui. Il pouvait se laisser regarder sans crainte aussi bien qu'elle-même: grand, svelte, un peu frêle peut-être, il avait cette élégante aisance de démarche et de manières que nul ne peut apprendre et qui plaît tant aux femmes. Les traits n'étaient pas absolument réguliers, mais délicats, spirituels et toujours éclairés par un sourire vainqueur. L'entretien muet de leurs yeux fut interrompu enfin par Warwara, qui demandait à l'aubergiste une carafe d'eau. Aussitôt l'étranger se leva et, s'approchant avec un balancement des hanches coquet, presque féminin, pria la dame de lui faire la grâce de ne pas boire cette eau, sortie d'une mare croupissante où l'on ne pouvait puiser que la fièvre; en même temps, il s'offrait à préparer du thé, ce que la jeune fille accepta gracieusement. Aussitôt il courut chercher de l'eau, la mit sur le feu et, tandis qu'elle bouillait, sortit d'une gibecière des viandes froides et des confitures auxquelles Warwara fit honneur.

—Maintenant, dit le galant inconnu, pardonnez-moi une question qui risquerait de vous paraître inconvenante si je n'étais pas un homme grave, un homme marié... Vous êtes-vous pourvue de linge de lit?

—Je n'y ai pas pensé.

—Permettez-moi donc d'améliorer votre gîte de mon mieux, sans que vous ayez à vous en occuper.

Warwara resta la bouche entr'ouverte de surprise, ce qui, du reste, lui allait très-bien. Un malaise vague et indéfinissable s'était emparé d'elle.

—Vous êtes marié? Votre femme est-elle belle?

—On le dit, répliqua négligemment le jeune homme.

—Et vous l'aimez, par conséquent?

—Mon Dieu! dit l'étranger avec un sourire, en jetant du sucre dans une tasse que lui apportait la servante, nous nous supportons!

Il se fit un silence, pendant lequel la porte grinça piteusement sur ses gonds, pour livrer passage à un nouvel hôte. Coiffé d'un bonnet gris, enveloppé dans son manteau de voyage, il grondait le domestique qui portait ses bagages. Répondant avec hauteur à l'humble accueil de l'aubergiste juif, il se jeta sur le vieux canapé, puis se mit à examiner ses voisins. Warwara reconnut le baron Bromirski; il la reconnut aussi et souleva son bonnet, mais elle n'eut pour lui qu'un regard dédaigneux. Le vieux fat parut courroucé de cette indifférence; il se tourna brusquement vers son domestique et lui demanda sa pipe turque.

—Vraiment, vous êtes marié? répéta Warwara, s'adressant à l'étranger. Mais pourquoi ne pas vous asseoir? ajouta-t-elle, lorsqu'elle eut remarqué qu'il restait debout comme un serviteur.

Il s'inclina respectueusement et prit place en face d'elle, ce qui lui fit tourner le dos au vieux Bromirski, puis, répondant à la première question de Warwara, tendit vers elle une belle main très-soignée:

—Voyez mes chaînes.

—Oh! ces chaînes-là sont faciles à rompre, dit en riant la jeune fille, surtout chez nous, où les plus fidèles vivent séparés de leur seconde femme...

Elle retira cependant de son doigt l'anneau nuptial avec un soupir à demi moqueur, le fit glisser sur le sien, puis le rendit lentement au jeune homme, qui rougit de nouveau. Ils causèrent comme causent des gens qui ne se connaissent pas. Peu leur importaient les paroles sorties de leurs lèvres; la musique de leurs voix confondues suffisait à les enivrer. L'étranger s'amusait à faire danser la flamme bleue du punch; Warwara broyait dans sa main des sucreries dont elle répandait les miettes sur la nappe; bientôt elle s'aperçut qu'il ramassait ces miettes pour les porter à ses lèvres, et une secrète joie l'envahit, car elle avait compris qu'elle produisait sur lui quelque impression. Interrompant ce jeu, elle passa tout à coup à un autre, qui consistait à pétrir des boulettes de mie de pain et à les lancer dans toutes les directions. Elle toucha le front du juif, qui secoua ses boucles noires en regardant autour de lui d'un air étonné; elle tira sur le chien qui dormait sous le buffet; elle fit sonner les vitres et inquiéta une multitude de mouches collées sur le chandelier comme des grains de raisin sec.

—Pourquoi ne me prenez-vous pas pour cible? demanda en riant l'étranger.

Elle ne se le fit pas dire deux fois; mais lui, se dérobant à la grêle qui l'atteignait, vint saisir ses deux mains agressives. Warwara parut offensée.

—Si j'ai manqué au respect que je vous dois, dit-il en reculant d'un pas, punissez votre esclave.

Elle éclata de rire et le frappa au visage d'une de ses tresses qui s'était détachée.

—Les magnifiques cheveux! s'écria le jeune homme.

—Vous ne devez pas faire de ces remarques-là, monsieur... un homme marié...!

—J'ai cependant le droit de baiser la verge, dit-il.

Et avant qu'elle eût compris, il avait pressé la tresse blonde contre ses lèvres.

Rien n'irrite davantage un homme que de passer inaperçu aux yeux d'une femme qui en même temps reçoit et encourage les hommages d'un autre. Si Warwara avait eu l'intention d'ensorceler le baron, elle n'eût pu s'y prendre mieux.

Bromirski souffla quelques bouffées formidables de sa pipe turque, se leva, se promena de long en large, s'approchant de plus en plus de la table où les deux jeunes gens étaient assis, puis s'éloignant avec effroi. Enfin il se sentit assez maître de lui pour dire à Warwara:

—Mademoiselle, vous semblez ne plus me reconnaître.

—Vraiment, monsieur, répondit-elle avec un calme écrasant, je ne sais à qui j'ai l'honneur...

—Rappelez vos souvenirs, un vieil ami de votre pauvre père...

—Vous vous servez d'une bien mauvaise recommandation, interrompit Warwara; tous nos amis ne valent pas cela!—et elle fit claquer ses doigts;—nous avons pu les apprécier dans le malheur.

—Je ne mérite pas d'être confondu avec les autres, puisque j'étais à l'étranger...

—Oui, oui, je vous reconnais maintenant, dit Warwara.

Et elle eut la malice de présenter les deux hommes l'un à l'autre.

—Monsieur?...

—Maryan Janowski, dit le plus jeune.

—Monsieur Maryan Janowski, je vous recommande M. Baruch-Pintschew, qui vendait à feu mon père du sucre et du café au plus juste prix.

—Quelle folie! bégaya le baron, devenu tout pâle; je suis le baron Bromirski, Lucien Bromirski.

—Mon Dieu! qu'ai-je dit? s'écria mademoiselle Gondola; je me suis trompée... mais c'est votre faute, baron...

Maryan Janowski s'en alla vaquer, comme il l'avait dit, à l'arrangement de la chambre de sa nouvelle amie, et Warwara profita de son absence pour interroger le juif sur lui. Elle ne se gênait nullement devant Bromirski, de plus en plus irrité. Elle apprit donc par le juif—qu'est-ce que les juifs ne savent pas?—que Maryan Janowski était le fils d'un propriétaire du cercle de Przemysl, que son père ne lui avait laissé que beaucoup de dettes, que son village venait d'être vendu par autorité de justice et qu'il s'en allait à Lemberg chercher un emploi.—«Quel malheur!» pensait cette fille pratique, tandis que le baron s'efforçait d'engager la conversation.

Maryan lui plaisait plus qu'aucun homme qu'elle eût encore rencontré; elle se sentait le pouvoir de le rendre amoureux quand bon lui semblerait; mais qu'en adviendrait-il? Un homme marié! Elle serait donc sa maîtresse; la maîtresse d'un gueux?... fi donc! L'obstacle était là. Une fois mariée elle-même, elle n'aurait certes pas d'autre galant; mais où trouver le mari? Son regard tomba sur Bromirski, et ce regard décida du sort du vieux roué. Une pensée en fait naître une autre. La fantaisie de Warwara se transformait en projet, projet romanesque peut-être, mais sans mélange d'imprudence, et le projet devait être exécuté sur-le-champ; il n'y avait pas de temps à perdre.

Maryan vint avertir Warwara que tout était prêt chez elle; en effet, il avait ajouté aux matelas les coussins de sa voiture et jeté sur le plancher son propre manteau en guise de tapis.—Le baron offrit son bras à mademoiselle Gondola, mais elle refusa froidement, en alléguant que Maryan Janowski avait été le premier à se mettre à ses ordres, ce qui n'empêcha pas Bromirski de monter l'escalier derrière elle en sautillant. Il fallut pour le forcer à se retirer que Warwara lui fermât la porte au nez d'un mouvement si brusque qu'il porta instinctivement la main à cette partie de son visage. S'étant assuré qu'elle était saine et sauve, Bromirski soupira, se frappa trois fois le front et retourna dans la salle pour charger de nouveau sa pipe. Warwara regardait autour d'elle.

—Êtes-vous contente? demanda Maryan.

—Vous vous êtes privé de tout pour me donner le superflu, dit-elle avec vivacité; laissez-moi voir s'il vous reste le nécessaire.

Elle saisit la lumière et se fit montrer la chambre du jeune homme, située plus loin dans le même corridor, mais donnant sur la route.

—Qu'est-ce que je disais? vous n'avez plus d'oreiller!

—Une bonne conscience suffit, mademoiselle.

—Plus de couvertures!

—Je m'envelopperai dans mes espérances.

—Qu'espérez vous donc?

—Une place pour ne pas mourir de faim.

—Oui, dans l'avenir, mais tout de suite?

Maryan baissa les yeux en souriant.

—Que voulez-vous? un pauvre diable de ma sorte doit se contenter du pain quotidien.

—Vous m'avez paru cependant à table aimer assez les sucreries?

—Elles ne sont pas faites pour moi; il y a tant de choses plus douces auxquelles je ne puis aspirer!

—C'est que vous manquez de courage.

—Le courage risque parfois de ressembler à de l'insolence.

—Votre langage est celui d'un homme d'honneur, mais si je vous disais...

Elle avait éteint la lumière, et Maryan sentit deux lèvres brûlantes contre les siennes, dans ses bras un corps frémissant.

Warwara sortit de la chambre de Maryan, en marchant avec précaution sur la pointe des pieds.

Arrivée devant sa propre chambre, elle respira, déposa sur le seuil la chandelle éteinte qu'elle tenait et descendit dans la cour pour demander des allumettes au juif. Comme il faisait nuit, elle n'avançait qu'à tâtons. Dans toutes les voitures ronflaient des nez invisibles, formant un concert étrange qui rappelait un peu l'ouverture du Tannhauser. Tout à coup, un petit cercle de feu illumina le visage bouffi et la brillante perruque noire du baron. Warwara put remarquer que ce vieux drôle se penchait tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre pour regarder dans les voitures transformées en dortoirs, quand il ne s'accroupissait pas pour surprendre par les fenêtres basses, éclairées au dedans, les secrets de toilette d'une Suzanne quelconque.

—Monsieur le baron, dit-elle tout haut, je vous prierai de me donner de la lumière.

—Comment! vous ici, mademoiselle!... Je vous croyais endormie.

—Il a, pensa Warwara, déjà regardé par ma fenêtre.

Le baron tira son briquet de sa poche et lui remit ce qu'elle demandait.

—Cela vous suffit?

—Tout à fait.

—Alors, je peux baiser aussi la petite main?...

—Toutes les deux si vous voulez.

Il la regarda s'éloigner.

—Quelle charmante créature! Et elle pourrait embellir ma vie... Si ce freluquet n'était pas ici! Il ne semble pas lui déplaire, quoiqu'il n'ait pas le sou! Ces petites personnes-là pourtant aiment les belles robes, les pelisses de fourrure, les diamants...

La méditation du baron fut interrompue par la lumière qui brilla soudain à la fenêtre de Warwara, dont on avait négligé, non sans intention peut-être, de fermer les rideaux. L'artificieuse fille posa son miroir à côté de la chandelle, sur une petite table, et procéda lentement à se déshabiller, dénouant d'abord ses lourds cheveux et y promenant ses doigts avec complaisance, puis détachant sa robe, qu'elle posa sur une chaise; après quoi, elle fit voir par le mouvement le plus naturel ses épaules virginales et se mit à tresser légèrement les ondes d'or qui avaient enveloppé jusque-là sa poitrine. Bromirski suivait tous ses mouvements, et il sentait se serrer de plus en plus les cordes qui le liaient pour jamais.

Tandis que Warwara procédait à se déchausser, on frappa doucement à la porte. Elle jeta un châle autour d'elle et demanda:

—Qui est là?

—Moi!

—Qui, vous?

—Moi, belle Warwara.

—Vous, Maryan! quelle audace!

—Ce n'est pas ce petit maître, mademoiselle, mais bien votre vieil ami Bromirski! Ouvrez!

—Pourquoi?

—J'ai à vous parler de choses importantes.

—Attendez jusqu'à demain!

—Warwara, je ne suis pas un galant à poches vides, moi, je suis riche, très-riche; tous vos désirs, je vous le jure, seront comblés. Ne me repoussez pas.

—Ah! ma mère avait bien raison de me prémunir contre vous, de dire que vous étiez un homme dangereux! Mais je saurai défendre mon honneur.

En même temps, elle tirait le verrou, si doucement que Bromirski put croire que la porte cédait à ses assauts redoublés.

Le lendemain, de grand matin, sans être aperçue de Maryan ni de personne, sauf l'hôtelier juif, Warwara monta dans le carrosse du baron, qui la ramena chez sa mère. Elle était pâle et grave, mais sur ses lèvres serrées on lisait la satiété du triomphe. Lorsqu'elle entra dans la chambre de madame Gondola, celle-ci ne témoigna ni mécontentement ni plaisir; une extrême surprise se peignit seule sur ses traits.

—Tu n'entres donc pas au théâtre? dit-elle, tandis que la jeune fille ôtait ses gants et son chapeau.

—Le monde est un grand théâtre, répondit Warwara, et j'ai toutes les facilités pour y jouer très-bien mon rôle.

III

Le baron Bromirski fut depuis lors très-assidu dans la maison des deux dames. Il envoyait comme interprètes de son amour pour Warwara des bécasses, des perdrix, des lièvres, de beaux fruits, des robes, des fourrures et des bijoux, mais rien de tout cela ne réussissait à lui assurer un tête-à-tête avec celle qu'il adorait. Warwara, sérieuse et même taciturne, gardait le silence, tandis qu'en désespoir de cause il jouait au «mariage» durant les longues soirées d'hiver avec madame Gondola.

Un jour, une charrette de paysan entra dans la cour de sa seigneurie, et Warwara en descendit, couverte d'un voile épais. Le baron s'élança, tout ravi, pour recevoir cette visite imprévue:

—Ah! s'écria-t-il en baisant tendrement la main qui reposait froide comme un glaçon dans les siennes, vous me rendez le plus heureux des hommes!

—Je ne sais si vous avez lieu de vous réjouir, répondit Warwara, mais ce que j'ai sur le coeur me rend infiniment malheureuse.

Elle s'était assise dans le cabinet du baron et dénouait lentement son voile. Lorsqu'elle l'eut retiré, Bromirski vit qu'elle avait en effet les yeux rouges.

—Que s'est-il passé, ma bien-aimée? Que souhaitez-vous de moi? Tout ce que je possède est à vous.

—Merci, vous êtes généreux et bon pour tout le monde, je suppose, sauf pour une seule personne, la femme que vous avez perdue!... Le mal est sans remède!...

Elle porta son mouchoir à son visage et sanglota.

Le baron était consterné.

—M'expliquerez-vous, Warwara...

—Il faut vous expliquer! murmura-t-elle en le regardant d'un air de tendre reproche, vous ne devinez pas!... Je serai bientôt mère, Lucien.

—Mais ce n'est pas un si grand malheur, dit le baron en souriant avec embarras.

Au fond, cette nouvelle le flattait singulièrement; il avait grandi d'un pouce.

—Vous riez, s'écria Warwara, quand je pense à mourir!

—Ma chère belle, je suis prêt à faire tout ce que vous demanderez; j'assurerai l'avenir de l'enfant...

—Non, Lucien, ce ne serait pas assez: ma pauvreté est plus fière que vous ne croyez. L'amour m'a entraînée; c'est un crime, je le sais, aux yeux du monde... il pourrait être excusable aux vôtres; mais vous me méprisez trop pour faire de moi votre femme...

Le baron parut de nouveau extrêmement embarrassé. Il n'avait pas pensé à la conclusion qui se présentait.

—Mon refuge sera dans la mort. Oui, je me tuerai, moi et mon enfant!

Elle se leva hautaine, indignée; ses yeux étincelaient.

—Eh! s'écria Bromirski avec humeur, je ne demande qu'à réfléchir; il ne s'agit plus d'une bagatelle!

—Réfléchir! Vous n'avez pas réfléchi, avant de déshonorer une fille innocente qu'aveuglait une passion insensée... Ah! je me suis bien trompée! Aujourd'hui, je vous connais, je vous juge; vous n'étiez pas digne de mon sacrifice; adieu...

—Warwara!... Je vous conjure...

Elle était déjà loin. Le baron courut après elle sans bonnet, en robe de chambre, puis, désespérant de l'atteindre, il fit atteler; ce fut en vain; il ne la trouva nulle part. Éperdu, il arriva chez madame Gondola; Warwara n'y était pas... Avait-elle donc réalisé ses menaces! Quelle responsabilité terrible pesait sur lui! Sous quel fardeau gémissait sa conscience! Des heures s'écoulèrent.

Il perdait la tête de plus en plus; enfin l'infortunée rentra, et à sa vue il fut tout près de défaillir comme un condamné qui reçoit sa grâce sous la potence. Elle ne lui accorda pas un regard; elle ne répondit pas un mot, lorsqu'il balbutia:

—Pardon! je suis, en principe, ennemi du mariage, mais si ce que vous m'avez dit est vrai... attendons encore un peu!...

Warwara vivait. N'ayant plus à redouter un péril pour elle, il se remettait à défendre, mais faiblement désormais, sa propre liberté.

Pendant les semaines qui suivirent, il ne put obtenir d'être reçu; enfin, il força la porte et trouva sa victime étendue sur un lit de repos, assez pâle et défaite. Une ample kazabaïka l'enveloppait; elle travaillait à un petit ouvrage de lingerie.

—Que cousez-vous donc là? demanda-t-il pour dire quelque chose.

Warwara lui montra une brassière d'enfant avec un geste dont l'éloquence acheva de triompher des hésitations de Bromirski. Se tournant vers madame Gondola:

—Madame, dit-il, j'étais venu vous demander la main de votre fille.

—Prenez-la, s'écria madame Gondola avec son accent le plus pathétique, elle est à vous!

Les noces furent célébrées sans bruit, et le baron emmena aussitôt sa nouvelle épouse dans la belle terre de Separowze, qu'il possédait aux environs de Kolomea. Madame Gondola les suivit jusqu'à cette dernière ville, où elle s'installa aux frais de son gendre, cela va sans dire.

L'amoureux baron ne la quittant plus une minute, il devint difficile pour Warwara de jouer plus longtemps la comédie.

Elle se décida donc à un coup hardi, peu de jours après son mariage. Elle attendit le soir Bromirski dans un négligé qui dessinait effrontément les lignes sveltes de sa taille aussi mince que jamais. Le baron ne l'avait vue depuis longtemps qu'empaquetée dans les plis menteurs d'une épaisse kazabaïka; il demeura stupéfait, regardant sa femme d'abord, puis le plancher et de nouveau sa femme. Celle-ci s'était jetée à ses pieds, les mains au ciel, en jurant que l'amour seul, poussé jusqu'au délire, lui avait dicté un subterfuge dont elle s'accusait humblement, mais qu'elle saurait tout réparer en ne vivant que pour lui, comme sa servante, comme son esclave!

Bromirski, tout ému par la preuve de passion que lui donnait une femme si jeune et si belle, la releva aussitôt et la consola plutôt qu'il ne lui fit des reproches. Elle l'avait enveloppé de ses charmes comme d'un filet aussi difficile à secouer que la robe même de Nessus. A quelques semaines de là, il fit un testament par lequel il l'instituait son unique héritière. Warwara eut toujours soin depuis de garder ce monument de son amour, comme elle nommait le testament, dans sa cassette, dont elle portait par tendresse sans doute la clef sur son coeur. Du reste, selon la promesse qu'elle avait faite, elle ne vivait que pour le baron, s'arrogeant de plus en plus toute l'administration de ses biens, s'emparant de ses papiers précieux et gardant sa caisse dans la chambre conjugale.

—Tu es un petit dissipateur, lui disait-elle en l'embrassant: si je te laissais faire, tu n'aurais plus bientôt qu'un bâton de mendiant; tous tes parents et amis ont les mains dans tes poches, tu donnes trop à ma mère, tu m'entoures d'un luxe de sultane et tu te refuses à toi-même les moindres fantaisies. Il ne faut pas que cela soit; je prétends te gâter.

Et, en effet, Bromirski n'avait jamais joui autant de sa fortune jusque-là. Mille douceurs embellissaient sa vie; l'ameublement de la seigneurie fut renouvelé, la table était exquise, car Warwara, comme beaucoup de femmes froides et profondément égoïstes, tenait à la bonne chère et préférait un pâté de perdrix ou un ragoût d'écrevisses au clair de lune et au parfum des fleurs.

Bromirski était persuadé qu'elle ne songeait qu'à lui rendre la vie agréable; il s'émerveillait en même temps des économies qu'elle savait faire sans qu'il en souffrît jamais. La maison était tenue avec un ordre rigoureux; tout ce qui avait passé en gaspillage venait désormais grossir ses revenus, qui parurent augmenter considérablement dès la première année. Bromirski se félicita d'abord d'avoir une femme aussi entendue aux choses du ménage; il eût souhaité cependant que Warwara lui laissât un peu d'argent de poche.

—Te traiter comme un écolier quand tout est à toi?... ce serait trop ridicule! s'écriait Warwara. Je ne suis que ton caissier.

Mais le caissier tenait ferme les fonds qu'on lui avait confiés ou laissé prendre. Dès qu'une somme quelconque arrivait à la seigneurie, Warwara faisait une toilette, capable de transformer un capucin en don Juan, et entourait son cher mari de câlineries félines jusqu'à ce qu'il lui eût remis l'argent. Chaque fois, il se promettait solennellement d'être moins faible, et parfois son héroïsme dura jusqu'au soir, mais jamais au delà. Elle enroulait autour de son cou ses cheveux dénoués, semblables à ces cordes de soie avec lesquelles un sultan fait étrangler ses pachas et ses vizirs, et c'en était fait.

Le vieux valet de chambre, qui était dans tous les secrets de son maître, disait aux gens de la maison, quand la baronne inaugurait de nouveaux atours:

—Il faut que monsieur ait reçu beaucoup d'argent aujourd'hui, car madame est très-décolletée.

Bromirski voulait-il faire une partie de whist, il devait s'adresser à sa femme, qui fronçait le sourcil et lui comptait avec répugnance quelques petites pièces.

—Il serait absurde, disait-elle, de perdre davantage.

Et le baron lui baisait encore la main en signe de remerciement. Néanmoins il finit par extorquer de l'argent à Warwara au moyen de prétextes dans le choix desquels il déployait un génie inventif qui le surprenait lui-même. Jamais, par exemple, il ne manquait d'aller lui-même à Kolomea pour remettre ou pour chercher des lettres; c'était l'occasion de voler à Warwara quelques kreutzers, et il en était heureux comme un enfant; ou bien il s'agissait de billets de loterie qu'il n'avait pu décemment refuser. Un jour, il prétendit avoir trouvé en chemin un jeune homme pendu à un arbre; il s'était empressé de couper la corde, mais le malheureux avait juré de revenir à son funeste dessein s'il ne parvenait pas à se procurer cinq ducats qu'il devait au père de sa fiancée.

—Le mariage, la vie de ce pauvre garçon étaient en jeu, ajoutait Bromirski; je n'ai pu résister au plaisir de le sauver.

Warwara fut ou feignit d'être dupe, mais elle ne tarda pas à découvrir que son mari avait fait quelques petites dettes. Elle les paya, puis manda le baron dans sa chambre, dont elle ferma la porte. Bromirski tremblait comme un meurtrier qu'on amène devant la preuve sanglante de son forfait.

—N'as-tu pas honte d'emprunter, dit Warwara, riche comme tu l'es?...

—Moi!... c'est un malentendu... Ne vas pas te fâcher...

Elle se posa devant le misérable, en le menaçant du doigt:

—Que cela ne t'arrive pas une seconde fois! prononça-t-elle lentement, d'une voix si sévère, avec un tel regard, que Bromirski recula jusqu'à ce qu'il fut collé au mur, en balbutiant:

—Tu me fais peur.

Warwara possédait une seconde clef du bureau de son mari; aussitôt qu'il s'absentait, elle visitait tous les tiroirs afin de s'assurer qu'il n'avait pas fait de nouveau testament. De jour en jour, elle prenait plus d'ascendant sur lui; elle finit par lui interdire d'aller jouer chez les voisins.

—Qu'ils se réunissent plutôt ici une fois par semaine, dit-elle; au moins, de cette façon, tu ne risqueras rien, car nous aurons soin de ne jamais jouer ensemble: quand tu perdras, je gagnerai; quand je perdrai, tu gagneras. Comprends-tu?

L'hôte ordinaire des Bromirski était, outre le curé, un certain Albin de Lindenthal, fils d'un ancien gouverneur du cercle et Polonais enragé, comme le sont en Gallicie tous les fils d'employés allemands. Ce Lindenthal, beau cavalier d'une trentaine d'années, faisait à la baronne une cour respectueuse, mais décidée. Il lui apportait des violettes et des roses en plein hiver, il lui donnait les plus belles sérénades. Le jour de sa fête, il imagina une fête champêtre. Les garçons et les filles de quatre villages réunis vinrent chanter et danser la kolomika autour d'un feu où rôtissait, attaché à un jeune bouleau qui représentait la broche, un boeuf tout entier, tandis qu'un jet d'eau improvisé faisait jaillir des flots d'eau-de-vie. Lindenthal invita la baronne pour une mazurke, et du haut du perron Bromirski regardait, ravi, en fumant sa pipe turque.

A quelque temps de là, Warwara, toujours attentive auprès de son vieux mari, lui persuada que les longues veilles ne convenaient pas à sa santé. La partie de whist ne dura plus jusqu'à minuit, le curé vint moins souvent; en revanche, Lindenthal était chaque soir assidu à la seigneurie, et quand le baron allait se reposer, il restait volontiers auprès de sa femme, lui tenant compagnie.

Malgré tous les soins dont il était l'objet, Bromirski tomba malade cet hiver-là, et au printemps il mourut. Warwara le négligea beaucoup pendant sa maladie, car elle avait peur du spectacle même de la souffrance; il la fit demander à la fin, mais la femme de chambre vint annoncer avec toute l'emphase polonaise que madame la baronne était tombée sans connaissance, de sorte que Bromirski expira sans lui avoir dit adieu, en murmurant sans cesse ces mots: «Pauvre femme! pauvre femme!»

A peine son fidèle valet de chambre lui eut-il fermé les yeux que Warwara le fit porter hors de la maison dans la salle mortuaire; puis, après que les fenêtres eurent été ouvertes une heure de suite et la chambre dûment parfumée, elle fit l'effort d'entrer pour fouiller tous les tiroirs. S'étant assurée qu'ils ne renfermaient rien de contraire à ses intérêts, elle mit le testament, qu'elle avait toujours gardé, dans le bureau du défunt.

Bromirski fut transporté avec pompe jusqu'au caveau de la famille. Sa veuve n'assista pas à la cérémonie; le désespoir l'en empêcha. Lindenthal marchait vêtu de noir derrière le cercueil, suivi de la foule des serviteurs.

Un homme de loi parut à Separowze pour l'ouverture du testament.

Warwara entrait en possession d'une fortune considérable. Elle n'avait que vingt-deux ans.

IV

Warwara donna en ces circonstances à sa mère une première preuve d'amour filial; elle prit madame Gondola dans sa maison. Les mauvaises langues prétendirent que c'était en qualité de femme de charge.

Jamais veuve ne porta le deuil avec plus de plaisir que Warwara, car chaque miroir lui répétait que les crêpes noirs faisaient valoir son teint éblouissant. Du reste, elle se dédommagea d'une année de retraite forcée par les plaisirs de l'année qui suivit. M. de Lindenthal avait demandé sa main; elle répondit avec autant de grâce que de fermeté qu'elle voulait rester libre, mais qu'elle ne lui défendait pas d'embellir ses jours.

Warwara n'était économe que de son propre argent. Elle acceptait sans scrupule les fêtes que Lindenthal lui donnait, elle acceptait sa loge au théâtre de Lemberg, de même qu'elle lui permettait de la conduire aux bals du gouverneur et des magnats. Retournait-elle à Separowze? Toute la contrée était sur le qui-vive, car ce devait être le signal de quelques splendides réjouissances, et jamais l'attente de l'honnête noblesse campagnarde ne fut déçue; aujourd'hui encore, ceux de ses membres qui ont survécu à cette époque racontent les féeries imaginées par la baronne Bromirska. Elle monta une fois avec Lindenthal dans un traîneau qui représentait un ours blanc emporté par six chevaux noirs. Vêtue comme une czarine, coiffée d'un kalpak élevé à plumes de héron, elle jetait à la foule enthousiaste des poignées de ducats qui ne sortaient pas de ses coffres. Sur l'étang gelé, on construisit au mois de janvier un petit palais de glace dont le portail était précédé de deux dauphins crachant des flammes. Au carnaval c'était des bals masqués, des cortèges où figurait Warwara en Vénus triomphante sur un char de forme antique. L'été suivant eurent lieu des régates tout à fait extraordinaires, les bateaux finissant par donner la chasse à une baleine de carton qui fut traînée ensuite, à l'aide de harpons d'argent, devant la reine de la fête. Sur une estrade se tenaient des musiciens en costumes turcs et, lorsque la nuit se répandit, l'étang et ses bords étincelèrent soudain de lanternes de couleurs comme prélude au plus brillant des feux d'artifice.

Dans le tourbillon d'une pareille vie, Warwara n'oubliait pas l'administration de ses terres; en même temps elle augmentait ses revenus par d'habiles spéculations. Rien n'échappait à sa surveillance âpre et impitoyable. Le fermier de son moulin ne pouvant payer exactement, avait demandé en vain un sursis; en vain sa femme s'était-elle jetée aux pieds de la baronne; il fut accusé, condamné et une commission vint de Kolomea pour procéder à l'exécution légale. Tout étant fini, ces messieurs furent priés de dîner à la seigneurie, selon un vieil usage auquel ne pouvait échapper la baronne, bien qu'elle le désapprouvât. Quelle surprise pour Warwara lorsque, entrant dans la salle à manger, elle se trouva en face de Maryan Janowski! Le jeune homme impressionnable rougit jusqu'aux yeux; la femme froide, prudente et hardie, perdit elle-même quelque peu contenance. Néanmoins elle se remit promptement, lui tendit la main et s'écria:

—Quel heureux hasard!

Puis elle força M. Janowski de s'asseoir auprès d'elle à table et quand, le dîner terminé, les convives prirent place à la table de jeu, Warwara appela Maryan auprès d'elle sur un petit divan turc, à l'autre extrémité du salon.

—Dites-moi avant tout, mon ami, demanda-t-elle avec aisance, pourquoi, puisque nous sommes si proches voisins, vous ne m'avez jamais rendu visite?

—Je vous prie, madame la baronne, de considérer ma position...

—Vous êtes marié, c'est vrai! dit Warwara d'un ton moqueur.

—Ce n'est pas seulement cela, répondit Maryan avec calme, je suis encore greffier du tribunal de Kolomea.

—Je ne comprends pas...

—Vous ne comprenez pas que je suis pauvre et que vous êtes riche? Vous ne comprenez pas qu'un honnête homme ne saurait être tenté par le rôle de parasite?

—Je désire pourtant vous voir, dit la baronne, sa main blanche comme l'hermine mollement posée sur celle de Maryan, vous voir très-souvent... Je ne vous ai pas oublié, moi, bien que vous paraissiez, ajouta-t-elle très-bas, avoir effacé tout à fait de votre coeur certains souvenirs qui me sont chers.

—War... madame!...

—Point de paroles, interrompit Warwara; donnez-moi des preuves sérieuses de repentir, et je verrai si je dois vous pardonner.

Elle lui pardonna, car il revint souvent. Bien que l'honnêteté mît un sceau sur ses lèvres, il laissait lire dans ses yeux bien des choses qui, reliées et dorées sur tranche, se nomment de la poésie. Maryan était trop fier pour parler de ce qui reposait au plus profond de son âme, comme dans un sépulcre; il employait donc tous les moyens pour ne pas se laisser entraîner à de périlleuses conversations. Il y avait par exemple un échiquier sur la petite table devant le divan turc. Maryan plaçait cet échiquier entre lui et Warwara, qui toutes les fois l'amenait à se rendre.

—Comment peut-on jouer aussi mal? dit-elle un jour; il n'y a pas de plaisir à vous battre. Faites donc attention!

—Je suis tout attention, répliqua Maryan et c'est justement ce qui me trouble.

—A quoi faites-vous donc attention?

—A vos mains.

Ses mains étaient en effet fort belles. Elle le savait et sourit.

—Quand vous tenez suspendue au-dessus du damier cette main qui pourrait être un chef-d'oeuvre de statuaire, continua le jeune homme, j'ai toujours l'impression qu'il vous serait aussi facile de toucher ma poitrine et de saisir mon coeur.

—Ah! et qu'en ferais-je?

—Une pelote à épingles peut-être.

Un jour Maryan vint dans l'après-midi. Il faisait si beau que Warwara ne voulut pas le retenir à jouer et proposa une promenade.

Elle mit son grand chapeau de paille, prit son ombrelle et s'en alla gaîment avec lui à travers les ondes mûrissantes des blés, du côté du village d'Antoniowska. Le soleil brûlait, l'air était lourd à étouffer, de grands nuages blancs se gonflaient comme des voiles et montaient vite sans qu'on sentît le souffle qui les poussait en avant. Les oiseaux se taisaient, on n'entendait que le coassement des grenouilles et la chanson des cigales. Par un temps semblable, on cherche l'ombre. Warwara s'assit sur la lisière d'un verger; Maryan se tenait debout à quelques pas, la regardant mordiller un épi de blé:

—Je suis fatiguée, dit-elle; cette chaleur est insupportable.

—Nous aurons de l'orage, répliqua Maryan sans se rapprocher.

—Croyez-vous?

Comme le silence se prolongeait:

—En pareil cas, pensa la baronne, la littérature est la meilleure ressource.—Et elle entama une comparaison entre les romans français et anglais à laquelle Maryan ne s'attendait guère; il s'y jeta cependant à corps perdu pour sortir d'embarras. Tous deux parlaient avec tant de feu qu'ils ne remarquèrent pas ce qui se passait au ciel. De grosses gouttes de pluie les avertirent de gagner le village. Warwara cherchait en vain à s'abriter sous son ombrelle; une forte grêle se mêlait à des torrents d'eau.

—Nous serons lapidés! criait-elle.

Maryan l'entraîna, éperdue, jusqu'à la plus proche chaumière qui se cachait sous les pommiers et les buissons de syringa. Il en poussa la porte, et aussitôt une grosse poule mouchetée, effrayée de cette irruption, sauta sur la table avec des gloussements de détresse, puis de la table sur le poêle où elle continua de s'agiter.

—Les gens de la maison doivent être aux champs, dit la baronne, et moi je suis trempée; si l'on pouvait faire un peu de feu pour se sécher!

Maryan eut vite trouvé du bois résineux et quelques brins de fagot qui remplirent le poêle de pétillements pareils aux coups de fusils d'une bataille.

—La paysanne a sûrement des robes, dit-il ensuite, il faut que vous changiez de vêtements sous peine de prendre la fièvre.

Ouvrant une armoire, il en tira quelques hardes. Warwara, assise sur une caisse peinte, s'efforçait en vain d'ôter ses bottines; le cuir était gonflé par l'humidité.

—Permettez-moi de vous aider, murmura Maryan.—Et, pliant le genou, il défit les bottines, tira les bas, puis enveloppa les pieds nus, d'une beauté marmoréenne, dans les mouchoirs de la paysanne. Il n'y avait point de bas, bien entendu, mais les lourdes bottes du dimanche pouvaient servir, faute de mieux. Après s'être acquitté avec une réserve imperturbable de son office de femme de chambre, Maryan sortit, laissant la baronne se déshabiller. Elle apparut bientôt sur le seuil vêtue d'un jupon bleu très-court, d'une chemise chamarrée de broderies en laine rouge et d'un corset de drap noir comme une belle de village de la Petite Russie. Les femmes pensent à la parure dans toutes les situations, elle avait donc entouré son cou de grains de corail et noué autour de sa tête un mouchoir jaune qui, cachant le front à demi, grandissait encore ses yeux.

—Est-ce que je vous plais ainsi? demanda-t-elle à Maryan.

Perdu dans une muette admiration, il oublia de répondre.

—Mais vous aussi, ajouta-t-elle, vous tremblez de froid. Allez changer d'habits. Ne m'entendez-vous pas?

—J'écoute.

—Cela ne suffit pas; il faut obéir.

—Comme vous voudrez.

Après s'être déguisé en paysan gallicien Maryan fouilla toute la chaumière.

—Il n'y a de thé nulle part, dit-il enfin. Je ne trouve que de l'eau-de-vie.

—Donnez-m'en donc un peu, ordonna la baronne. Maryan versa de l'eau-de-vie: elle y trempa ses lèvres, puis lui rendit le verre, qu'il vida d'un trait.

Tous deux tendirent une corde devant le poêle pour y sécher leurs habits.

La tempête avait cessé; il ne pleuvait plus. Les gouttes d'eau qui tremblaient sur les feuilles ressemblaient à des diamants; la lumière dorée du soleil ruisselait de nouveau sur toute la campagne, au-dessus de laquelle s'arrondissait l'arc-en-ciel.

—Nous pouvons partir, dit Maryan.

—Affublés comme nous le sommes?...

Un sourire effleura ses lèvres, tandis qu'il regardait, pensif, le sol à ses pieds.

—A quoi pensez-vous?

—Qu'il vaudrait mieux pour moi que vous fussiez toujours vêtue ainsi.

—Et pourquoi?