NOS HOMMES

ET

NOTRE HISTOIRE

Notices biographiques accompagnées de reflexions et de souvenirs personnels.

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Hommage à la population créole, en souvenir des grands hommes qu'elle a produits et des bonnes choses qu'elle a accomplies.

PAR

R.-L. DESDUNES

"De quelques superbes distinctions que se flattent
les hommes, ils sont tous de la même origine".
Bossuet.

MONTREAL
ARBOUR & DUPONT, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
419 et 421, rue Saint-Paul
1911

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Table des Matières

[AVANT-PROPOS]
Avant-propos.
[CHAPITRE I]
Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.—Hippolyte Castra.
[CHAPITRE II]
Les "Cenelles".—M. Armand Lanusse et son temps.
[CHAPITRE III]
Une dédicace.—Les collaborateurs des "Cenelles".—Notices biographiques.
[CHAPITRE IV]
Les Collaborateurs des "Cenelles" (suite).—Notices biographiques.
[CHAPITRE V]
Beaumont et la chanson créole.—L'affaire Toucoutou.—Poètes et journalistes.
[CHAPITRE VI]
Le Créole dans les arts et les professions libérales—Une page de notre histoire politique.—Maître d'armes populaire.—Figure du passé.
[CHAPITRE VII]
La musique chez les Créoles.—Rivalités d'artistes.—Jusqu'où va le préjugé.
[CHAPITRE VIII]
Nos philanthropes du passé.—Comment le Créole de couleur sait donner.
[CHAPITRE IX]
Les femmes créoles.—Dans les sanctuaires catholiques.—La générosité de Mme Bernard Couvent.
[CHAPITRE X]
L'émigration de 1858.—La politique de l'empereur Faustin Ier, d'Haïti.—Deux grandes figures: Emile Desdunes, le capitaine Octave Rey.
[CHAPITRE XI]
La génération de 1860.—Le héros André Cailloux.—Le président Johnson et la question des races.—Nos luttes politiques: patriotes et aventuriers.
[CHAPITRE XII]
La politique et le sentiment du devoir.—M. Aristide Mary et le Comité des Citoyens.—Dans nos derniers retranchements.—Défections et défaites.—À qui notre dernier merci.

AVANT-PROPOS

J'aime le Créole de couleur. Je l'aime surtout quand il parle ma langue. Il est alors un peu mon cousin.

Qu'importe la teinte de la peau? Son père était venu ici de Marseilles peut-être ou de Bordeaux, mes ancêtres à moi étaient partis du Hâvre: Provence, Guyenne ou Normandie, n'est-ce pas toujours la France?... Non, je ne veux pas, comme le terre à terre Anglo-saxon ou le protestant étroit, prétendre que mon sang latin se soit corrompu en se mêlant dans ses veines au sang de l'Africain. Français, je retrouve chez lui ma mentalité et sens vibrer tous mes sentiments à l'unisson des siens; catholique, je m'incline devant le Noir œuvre du Créateur, et confesse que ma part des mérites de la Passion du Christ n'est pas plus large que la sienne.

J'ajouterai: quand les soldats de Lee rendaient leurs armes à Appomattox, je n'étais pas né. Ce qui veut dire que je n'ai nullement à venger sur le noir ou le Créole de couleur des humiliations et des défaites subies il y a cinquante ans aux mains de Grant ou de Sherman....

Je l'aime, mon cousin, parce qu'il sait aimer; je l'aime parce qu'il sait pleurer. L'ilote vulgaire, lui, ne connaît pas les larmes: lorsque se fait plus lourd le joug de l'oppresseur, il plie plus bas l'échine, voilà tout. Il n'en est pas ainsi du Créole de couleur. J'ai vu des mères essuyer une larme furtive, pendant qu'elles me parlaient du sort que font à leurs enfants les lois de ségrégation; j'ai vu des hommes virils crisper les poings et pleurer aussi, mais de colère, au sentiment de leur complète impuissance. Oh! alors plus que jamais j'ai senti que de fait il existe chez eux une moitié de moi-même!

Aussi lorsque, il y a quelques semaines, l'auteur de Nos Hommes et Notre Histoire me parla de manuscrits dormant au fond de ses tiroirs, réclamai-je instamment la faveur de les lire et de les livrer à la publicité. Et je ne regrette certes pas d'avoir même insisté jusqu'à l'importunité, puisque j'ai réussi à faire prendre au présent ouvrage la route de l'imprimerie.

Qu'on lise et qu'on fasse lire Nos Hommes et Notre Histoire. C'est le récit (tout simple, sans la moindre prétention) des bonnes actions accomplies par des gens qui nous touchent de près. C'est aussi le récit de leurs souffrances.

Il est vrai que, pour être nés aux États-Unis, les personnages dont il est fait mention n'ont pas (Barnums ou docteurs Cook) rempli le monde du bruit de leurs exploits, mais on conviendra que tous avaient beaucoup de cœur et beaucoup d'esprit.

C'est en cela surtout qu'ils étaient Français.


M. R.-L. Desdunes n'a pas eu l'avantage de voir, dans sa jeunesse, les portes des collèges et des Universités de la Louisiane s'ouvrir devant lui. Comme les autres Créoles de couleur anxieux de se familiariser avec les beautés de la langue de Racine, il dut s'instituer son propre précepteur. Il a montré là du courage; il en montre plus encore aujourd'hui qu'il consent à braver la critique—la malveillance peut-être—au point de prendre devant le public la responsabilité d'un travail littéraire aussi considérable.

Les difficultés qu'il a eu à vaincre se sont encore trouvées accentuées du fait qu'il souffre de cécité presque complète: ce qui ajoute à la beauté et au mérite de son effort.

Rien ne l'a arrêté. Il tenait à nous faire connaître les Créoles, ses frères, convaincu que c'était nous les faire estimer.

L. M.

Nouvelle-Orléans, 1er novembre 1911.


NOS HOMMES ET NOTRE HISTOIRE

Notices biographiques accompagnées de réflexions et de souvenirs personnels


CHAPITRE I

Les Créoles de couleur libres et la Campagne de 1814-15.—Hippolyte Castra.

"Une injustice faite à un seul est une menace faite à tous."
(Montesquieu.)

On ne peut faire mention de la campagne mémorable de 1814-15, sans se rappeler que les hommes de couleur libres y ont combattu côte à côte avec les autres soldats du général Jackson.

Il y avait à cette époque trois classes d'hommes de couleur en Louisiane: les enfants du sol, ceux qui étaient originaires de la Martinique et ceux qui venaient de Saint-Domingue. Étant tous Créoles, ils vivaient toutefois en bons termes et s'unissaient en toute circonstance comme s'ils eussent été du même endroit et de la même famille: comme le font d'ailleurs toujours les gens nouvellement arrivés dans un pays.

Il y avait entre eux communauté d'origine, de langue et de mœurs, mais par-dessus tout, ayant à subir le même sort, ils se rencontraient toujours dans la voie du malheur, et leurs confidences devaient être semblables en tous points.

À l'approche des Anglais, le général Jackson fit appel à tous les habitants indistinctement, mais en même temps, il ne manqua pas de s'adresser particulièrement à l'orgueil patriotique des hommes de couleur, qu'il invita à prendre les armes.

Les termes flatteurs dans lesquels cet appel était formulé ne laissaient aucun doute sur les opinions du général en chef. Il était convaincu que les hommes de couleur avaient le droit de défendre le sol attaqué, et que le gouvernement américain commettait une grave erreur en refusant de les recevoir sous les drapeaux.

La déclaration encourageante de l'illustre soldat, acceptée de bonne foi, provoqua chez tous un vif enthousiasme, car personne ne doutait qu'elle n'eût été faite avec franchise et sincérité. Les patriotes de couleur répondirent donc en grand nombre à cet appel. Leurs états de services dans la campagne de Chalmette furent d'une valeur incontestable au point de vue de l'intérêt et de l'honneur de la nation. Après la bataille, le général Jackson les félicita, faisant observer que leur conduite avait dépassé ses espérances. Mais là s'est arrêtée toute la récompense.

Ces hommes dont la fidélité et les services avaient été reconnus si solennellement ont cependant continué de vivre dans toutes les conditions désavantageuses que leur imposait le pays, tout comme s'ils n'avaient rien accompli pour ce dernier. Ils durent se contenter des propos mielleux qu'on leur avait prodigués avant l'action et des éloges pompeux mais vides qu'ils reçurent après la victoire. Plus tard, ces louanges se changèrent même en lâches insinuations, en malicieuses calomnies. Il était donc juste que ces héros méconnus se plaignissent de tant d'ingratitude.

Il est vrai que par une action tardive, le gouvernement leur fit concession du titre de vétérans et leur accorda une légère pension; mais leur état civil resta le même: une modification du Code Noir, qui leur donnait le droit de vivre, de jouir, de posséder, de succéder.

À cause de son état de dépendance même le Créole de couleur ne pouvait commander le respect; il devenait un objet de haine, de mépris ou d'injustice selon les caprices du moment. Tous ses droite étaient précaires, ils étaient modifiables ou révocables selon le bon plaisir de la classe gouvernante. Hippolyte Castra était du nombre de ces citoyens méconnus, de ces héros repoussés, il partageait avec eux l'amertume des déceptions éprouvées.

La population avait besoin d'un chantre; elle l'a trouvé tout justement dans cet homme qu'on pourrait comparer à Roget et Dubois.

Castra a eu le beau talent de chanter le courage, la vaillance et la fidélité de cette superbe phalange créole. Il n'a pas oublié de réclamer pour elle la place d'honneur qu'elle méritait d'occuper au banquet du triomphe, mais qui lui fut refusée par l'injustice et les préjugés. Nous devons à Castra toute notre reconnaissance, et la meilleure manière de nous acquitter de notre dette envers lui, c'est de conserver précieusement sa composition si patriotique. En voici le texte dans son entier, tel qu'il existe dans les cahiers de nos familles:

LA CAMPAGNE DE 1814-15

Je me souviens qu'un jour, dans mon enfance,
Un beau matin, ma mère, en soupirant,
Me dit: "Enfant, emblème d'innocence,
Tu ne sais pas l'avenir qui t'attend.
Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie:
De ton erreur, reviens, mon tendre fils,
Et crois surtout en ta mère chérie...
Ici, tu n'es qu'un objet de mépris."

Dix ans après, sur nos vastes frontières,
On entendit le canon des Anglais,
Et puis ces mots: "Courons vaincre, mes frères,
Nous sommes tous nés du sang Louisianais".
À ces doux mots, en embrassant ma mère,
Je vous suivis en répétant vos cris,
Ne pensant pas, dans ma course guerrière,
Que je n'étais qu'un objet de mépris.

En arrivant sur le champ de bataille,
Je combattis comme un brave guerrier:
Ni les boulets non plus que la mitraille,
Jamais, jamais, ne purent m'effrayer.
Je me battais avec cette vaillance
Dans l'espoir seul de servir mon pays,
Ne pensant pas que pour ma récompense,
Je ne serais qu'un objet de mépris.

Après avoir remporté la victoire,
Dans ce terrible et glorieux combat,
Vous m'avez tous, dans vos coupes, fait boire.
En m'appelant un valeureux soldat.
Moi, sans regret, avec un cœur sincère,
Hélas! j'ai bu, vous croyant mes amis,
Ne pensant pas, dans ma joie éphémère,
Que je n'étais qu'un objet de mépris.

Mais, aujourd'hui tristement je soupire,
Car j'aperçois en vous un changement;
Je ne vois plus ce gracieux sourire
Qui se montrait, autrefois, si souvent,
Avec éclat sur vos mielleuses bouches.
Devenez-vous pour moi des ennemis?...
Ah! je le vois dans vos regards farouches
Je ne suis plus qu'un objet de mépris.

Quelques Créoles de bonne foi voudraient attribuer ces vers à la plume de Nicol Riquet, un de nos poètes des Cenelles, mais nous n'avons aucune raison de croire que semblable source ait pu produire une composition aussi gravement conçue.

M. Riquet nous a laissé le Rondeau Redoublé, un morceau farci de puérilités. D'après toute apparence, ce poète avait le style enjoué, plus enclin à faire rire qu'à faire penser. Il était lui-même un de ces "satisfaits" dont le caractère était de s'éloigner des soucis, pour être mieux préparé à jouir des plaisirs de la vie matérielle. Il est donc invraisemblable de lui attribuer la pièce que nous venons de citer.

HIPPOLYTE CASTRA

D'ailleurs, les hommes qui ont connu Hippolyte Castra et qui ont pris connaissance de son œuvre affirment que c'est ce grand Louisianais qui nous a fait don de cette composition noble et sérieuse. Il est vraiment regrettable que cette dernière n'ait pas trouvé sa place dans le cadre des Cenelles. Cette production valait la peine d'être conservée comme l'expression vraie, digne et tendre d'un peuple désappointé d'une façon aussi cruelle qu'inattendue.

Il n'y a rien de plus naturel que le début par lequel l'auteur rappelle la prophétie de sa mère: "Sous ce beau ciel tu crois voir ta patrie". Nos cœurs sentent bien l'à-propos de ces paroles touchantes.

Et puis, parlant des souvenirs de son enfance, avec quelle sublime naïveté il rapporte ces mots qu'il avait entendus: "Courons vaincre, mes frères!" Oh! n'est-ce pas ce que nous avons entendu en 1861, en 1865, en 1898, et ce que nous entendons encore dans les moments difficiles? Nous sommes tous frères quand le danger nous menace, mais nous devenons des ennemis au retour de la sécurité.

Écoutez Castra dans le troisième couplet:

"Je combattis comme un brave guerrier".

On le dit dans toutes les histoires, et malgré le fait constaté, il n'y a pas de récompense pour les services ni pour le courage du héros de couleur. Mais ce n'était pas tout. Le combat était terrible, et il a "remporté la victoire".

Castra a eu le talent d'établir ses titres en faisant connaître ses succès. Mais la reconnaissance du pays s'est bornée à lui dire qu'il était un "valeureux soldat" et à le faire boire dans les coupes de la victoire.

Tout-à-coup, tristement il soupire, parce qu'il s'aperçoit d'un "changement". Il ne rencontre que des "regards farouches" et se voit devenu un "objet de mépris": c'est la récompense de ses triomphes et de ses sacrifices.

Il n'y a pas à douter de la valeur de cette pièce.

Castra a chanté l'infortune de ses compatriotes, et ses strophes pathétiques seront toujours pour nous un sujet palpitant à cause des grandes circonstances qui les ont dictées, à cause surtout des profondes amertumes qui les ont inspirées. Le sort d'Ogé et de l'Ouverture attire plus l'attention que la couleur de leur front ou que la nature de leurs périlleuses entreprises. Il en est de même de Pétion, fondateur de la République d'Haïti: on oubliera chez ce dernier le jeune homme qui a étonné le monde par sa sagesse, son génie et ses actions, pour se rappeler celui qui ne fit verser des larmes qu'à sa mort, lorsqu'il succomba au chagrin en se voyant incapable de réaliser ses espérances à l'égard de son peuple tout fraîchement sorti de la révolution.

Le martyre d'Abraham Lincoln l'a rendu la seconde idole du peuple américain. Bien qu'il ait sauvé la nation des périls de la désunion, bien qu'il ait aboli l'esclavage en donnant la liberté à quatre millions de noirs, tous ces bienfaits réunis n'ont pu entourer son nom d'autant de vénération que ne l'a fait le coup de pistolet de l'acteur Wilkes Booth. La raison guide l'homme, la raison veut qu'il s'attendrisse à la vue ou au souvenir de l'infortune:

La sensibilité dans l'âme se retrouve
Et la fait compatir au malheur qu'on éprouve.


CHAPITRE II

Les "Cenelles".—M. Armand Lanusse et son temps.

LES "CENELLES"

Le volume intitulé Les Cenelles est un petit livre de deux-cent-neuf pages, contenant les poésies écrites par dix-sept Créoles de la Louisiane. Il a été publié par ces derniers en 1843. Il se trouve aussi dans ce livre des citations de quelques hommes bien connus comme littérateurs et généralement estimés par les services signalés qu'ils ont rendus à la cause du progrès, de la justice et de l'humanité: Victor Hugo, Lamennais, Lemoine, Lamartine, Mercier, tous des Français dont le génie et les vues libérales ont contribué puissamment à la gloire et au relèvement des lettres et de la société.

Ce petit volume, très rare aujourd'hui, fait partie de la littérature franco-louisianaise.

Nous donnerons au public les noms de ceux qui ont collaboré à ce recueil et le titre de leurs pièces diverses. De plus, nous citerons in-extenso une production de chacun des poètes, avec l'intention, non seulement de faire honneur à leur talent, mais encore de livrer leurs vers à l'appréciation de leurs descendants.

Il ne faut pas oublier que Les Cenelles ont été écrites et publiées à l'époque de l'esclavage, que ceux qui y ont collaboré ne jouissaient pas des mêmes avantages que d'autres hommes, par suite des lois de restriction et des préjugés sociaux.

Considéré à un point de vue philosophique, l'ouvrage des Cenelles représente le triomphe de l'esprit humain sur les forces de l'obscurantisme. Car, il ne manquait pas de gens, en Louisiane, pour s'opposer à l'instruction et au développement de l'intelligence parmi les masses de couleur.

En face de ces circonstances et des motifs qui ont inspiré nos pères, cette œuvre littéraire nous vient en ce moment comme un héritage sacré. Ce nous est un devoir de la plus haute portée que de le conserver et de perpétuer la mémoire de ceux qui nous l'ont légué. C'est là la pensée qui nous guide dans notre entreprise. Nous voulons sauver de l'oubli les noms de ces dix-sept Créoles qui, au prix des plus grands sacrifices, se sont donné la peine d'écrire un livre pour notre gloire, alors qu'ils étaient soumis à toutes sortes de privations civiles, politiques et sociales, sans même avoir la liberté de se plaindre.

Nous pouvons ajouter que ceux qui ont collaboré aux Cenelles sont les principaux hommes de lettres sortis de la population créole. En aucun autre temps, cette dernière n'a produit un aussi grand nombre d'esprits cultivés, et jamais il n'a existé une entente si parfaite que celle qui les unissait dans leurs inclinations et leurs travaux. Ils n'étaient point jaloux les uns des autres, et ils ont su s'accorder sur le meilleur moyen à employer pour mettre au jour le fruit de leurs études et de leurs veilles.

Ces penseurs ont été heureux dans le titre qu'ils ont donné à leur ouvrage. La cenelle est le fruit de l'aubépine: son peu de volume dit la modestie de nos écrivains; et l'aubépine, "arbrisseau épineux aux fleurs blanches et colorantes" exprime, nous croyons, la difficulté de l'entreprise pour ceux qui devaient travailler dans un milieu décidément peu propice à leurs tendances poétiques. Confiants dans la pureté de leurs intentions, désirant surtout donner une bonne couleur au mauvais aspect de leur destinée, ils ne pouvaient certes choisir un titre plus approprié: Les Cenelles.

Nous ignorons à qui revient l'honneur d'avoir trouvé ce nom. Nous savons toutefois que c'est à l'instigation de Lanusse que le volume fut publié, mais ce n'est pas là une raison suffisante pour lui attribuer aussi le choix du titre. Cet épigraphe, précédant les vers de A. Mercier, est peut-être, sur ce point, significatif:

Et de ces fruits qu'un Dieu prodigua dans nos bois,
Heureux, si j'en ai su faire un aimable choix.

Finalement, si l'esprit du livre doit être déterminé par l'arrangement des matières, le commencement et la fin, pris ensemble, en représentent une morale significative, presqu'une allégorie.

Nous observons que le premier morceau des Cenelles se nomme Chant d'Amour, et le dernier, Désenchantement. Les deux pièces sont du même auteur, mais cette circonstance ne détruit pas la conclusion à tirer de leur contraste significatif.

Ainsi, dans un passage de la première improvisation, le poète, plein d'espoir dans son idéal, s'exprime comme suit:

Car l'amour, l'amour seul d'une vierge adorée,
Peut consoler le cœur des maux qu'il a soufferts;
C'est la fraîche Oasis, c'est la manne sacrée,
C'est la source d'eau pure au milieu des déserts.

Mais plus tard, quand "le rêve", comme l'a dit Lamartine, "tombe devant la vérité", le poète cède à la réalité et ne croit plus au bonheur. Alors, dans son désenchantement, il s'écrie:

"Je compte à peine un lustre après mes vingt années,
Déjà, de mon printemps, les fleurs se sont fanées;
Déjà, le scepticisme a desséché mon cœur,
Déjà, je ne crois plus ici-bas au bonheur."

Que le lecteur médite un moment sur la différence qui existe entre les premières et les dernières impressions de l'auteur. Si notre jugement n'a pas été trompé par des circonstances plus vraisemblables que vraies, la morale des Cenelles est sensiblement évidente. Ces hommes de mérite ont voulu faire sentir que les doux plaisirs d'une satisfaction quelconque ne pouvaient être durables dans un lieu où la liberté des uns n'était pas égale à celle des autres, où l'individu provenant d'une certaine naissance ne passait que par des joies éphémères, pour retomber ensuite dans la tristesse au souvenir de son sort.

[Illustration: M. DANIEL DESDUNES. Un des deux patriotes qui ont mis leur liberté en jeu dans les luttes entreprises contre les lois dites de "Jim Crow.">[
(Note du transcripteur: Malheureusement, les illustrations à notre disposition sont de qualité insuffisante; pour cette raison elles ne sont utilisées.)

ARMAND LANUSSE

Justes, ne craignez point le vain
pouvoir des hommes.

J.-B. Rousseau.

M. Armand Lanusse est né à la Nouvelle-Orléans en 1812, et il est mort dans la même ville en 1867, à l'âge de cinquante-cinq ans. Son nom indique assez qu'il était de descendance française. Ce fameux Louisianais a reçu son éducation dans sa ville natale; il n'a jamais vu la France qu'à "travers le prisme" de l'imagination, ce qui n'empêche qu'il fût un homme instruit. Il l'a prouvé par ses diverses productions en prose et en vers. Il a aussi prononcé nombre de discours très appréciés. Ses poèmes surtout, qui sont d'un goût charmant, ont arrêté l'attention de ses compatriotes. Doué d'un tempérament studieux, il aimait les classiques et il s'en remplissait l'esprit. On s'en aperçoit en lisant ses poésies.

Il affectionnait beaucoup l'étude des difficultés que présente la langue française et ses auteurs favoris sur ces sujets étaient: Noël et Chapsal, Poitevin, Lefranc, Bescherelle.

Il a été poète, précepteur, politique. Patriote par excellence, il s'est occupé sérieusement de toutes les questions concernant le bien-être de la population créole. Son zèle et son dévouement à cet égard sont au nombre des choses les mieux connues de notre histoire. Mais afin d'avoir une idée exacte d'Armand Lanusse, il importe de suivre les mouvements de sa vie intéressante et bien remplie.

Avant de passer à l'analyse détaillée de notre sujet, nous voulons dire un mot des amabilités du professeur Lanusse vis-à-vis de ses élèves de l'Institution des Orphelins. Ce maître consciencieux et plein de sollicitude ne perdait aucune occasion qui pût être tournée au profit de ses élèves. Chaque année il faisait subir à ces derniers un examen. Les parents, invités, pouvaient juger eux-mêmes des progrès de leurs enfants. C'était une véritable fête qui durait plusieurs jours. Les écoliers passaient des exercices d'étude à des récitations diverses. Ceux qui se distinguaient par le savoir, la mémoire, ou par le développement d'un talent quelconque, recevaient publiquement les compliments du précepteur satisfait. Quelquefois, dans les occasions extraordinaires, M. Lanusse manifestait sa satisfaction en décernant un prix à l'enfant qui s'était surtout fait applaudir. Nous avons vivace à la mémoire le cas de Victoria Lecène, que M. Lanusse couronna. En effet, cette jeune fille était vraiement merveilleuse. Sa connaissance parfaite du programme des études, le naturel qu'elle mettait dans sa déclamation de morceaux détachés et dans l'interprétation des rôles à jouer avec d'autres enfants, tout l'avait recommandée à cette récompense éclatante de la part de son professeur.

M. Lanusse était traité avec déférence, à cause de ses états de service, de ses talents, de sa franchise et de sa droiture.

Ce qui prouvait sa grandeur d'âme, c'était cette libéralité qu'on remarquait dans ses relations de chaque jour avec tous. Malgré la couleur blanche de sa peau, malgré l'influence des mœurs dépravantes de son époque—époque d'esclavage et de préjugés—il n'a jamais essayé de renier son origine. Il voyait tout le monde du même œil. C'est du moins ce que nous avons pu constater chaque fois qu'il nous a été permis de l'observer dans son contact avec les élèves de son institution. Nous n'avons jamais remarqué chez lui la moindre disposition à faire des distinctions uniquement basées sur le teint du visage, et nous oserons dire que les enfants élevés sous sa direction ont si bien subi l'influence du maître, que la question de couleur n'a jamais troublé le calme de leur innocence. Les noirs sans arrière-pensée seront d'accord avec nous sur ce point.

M. Lanusse nous a enseigné que

Le vice seul est bas, la vertu fait le rang;
Et l'homme le plus juste est aussi le plus grand.

Il était sage de sa part de nous fortifier dans l'amour de notre prochain. Son cœur était encore mieux inspiré lorsqu'il plaçait la bienveillance au-dessus du préjugé, de la fortune et de l'orgueil.

Sans doute, il pensait qu'après tout,

Les richesses, l'orgueil, ne sont que des chimères;
Enfants du même Dieu, tous les mortels sont frères.

Nous devons une reconnaissance éclatante à la mémoire de cet homme.

M. Lanusse, dans son introduction aux Cenelles, donne à comprendre clairement que son plus vif désir était de vivre dans l'esprit des générations futures comme un homme de bien. Cette ambition était légitime, car, ainsi que l'a dit Fénélon, "il y a de la gloire à faire le bien", et certes, Lanusse en a fait assez pour mériter une considération toute particulière de la part de ses semblables.

M. Lanusse s'emportait facilement et il devenait même alors irrépressible. Malgré ce défaut de tempérament, jamais, cependant, il ne se fit le défenseur de l'arbitraire ou le persécuteur du faible. L'impétuosité de son caractère n'altérait en aucune façon son amour pour le juste, sa pitié pour le besoin, son désintéressement. Cet apôtre du bien eut donné sa vie pour résister à un acte d'injustice, comme il eut donné tout son avoir pour soulager l'infortune. Sa conduite, toujours d'accord avec les principes les plus nobles, faisait oublier le feu de son tempérament et le rendait éminemment chérissable aux hommes de son temps.

En rappelant combien il était bon, courageux et sincère, combien il était écouté et respecté, nous nous surprenons à regretter vivement de ne l'avoir pas aujourd'hui parmi nous; ou du moins, de n'avoir pas un compatriote aux mêmes idées, capable d'exercer la même force d'influence sur les esprits. Cette puissante personnalité rendrait notre existence moins pénible. Nos rapports sociaux, subissant cette influence bienfaisante, auraient gardé l'empreinte d'un commerce honnête, d'une cordialité mutuelle. En d'autres temps, les Créoles seraient unis par les sentiments de l'amour, tandis qu'à présent ils sont séparés par des répugnances ridicules, même par des antipathies irréconciliables.

Il semble que la mort de M. Lanusse ait coincidé avec la disparition de l'influence latine chez les Créoles. On ne s'occupe plus, de nos jours, de La Fontaine, de Boileau, de Fénélon, de Racine et de Corneille; mais du temps d'Armand Lanusse, c'était par l'étude de ces maîtres qu'on nous conduisait vers les hauteurs où brille constamment la vive lumière de la civilisation.

Telle était cette influence sur la jeunesse que celle-ci repoussait avec dédain toutes les tentations de l'égoïsme. Les jouissances matérielles n'avaient point d'attrait pour l'homme qui avait appris à répéter avec conviction:

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

Il semble que ce soit folie que de rêver le retour de ces conditions morales; cependant, le Créole ne peut être sauvé à lui-même qu'en s'appliquant sérieusement à faire renaître le goût des anciennes mœurs. Il ne saurait conserver son cachet distinctif en cédant aux tendances du jour, surtout aux tendances du politicien. Il n'y a rien dans la nouvelle école qui soit digne du nom de progrès. La ruse et l'extravagance tiennent là lieu de vertus. Les exemples révoltants et pernicieux de certains hommes devraient mourir avec eux. Ce sont de ces êtres-là qui ont reconnu l'égoïsme pour loi, et qui ne peuvent servir de modèles qu'aux gens dépourvus de tout sentiment d'amour-propre. Pour nous, rejeter l'influence latine, c'est nous condamner à vivre sans la connaissance de certains principes indispensables à la formation du caractère. Nous avons toujours pensé que l'homme de couleur ne devrait être dans la politique que par devoir, qu'il ne devrait jamais se séparer de son sens moral ni sacrifier son honneur pour des considérations pécuniaires.

La puissance du plus fort prime ici le droit du plus faible. Dans ces conditions, il nous semble que l'homme bien né doive s'abstenir. L'homme de couleur qui, en dépit des restrictions qui lui sont imposées, se précipite dans le rayon des activités politiques, sous prétexte d'exercer ses droits, est un caractère suspect; car il ne peut agir en tout que de la façon que le lui permettent les influences dominantes. Nous pensons qu'un pareil rôle n'est pas honorable, et que celui qui le remplit exploite le mauvais côté de sa nature pour satisfaire certains avantages personnels.

C'est comme précepteur que M. Lanusse a obtenu ses plus grands succès. De 1852 à 1866, il a professé à l'Institution Bernard Couvent, formant l'éducation d'une foule de jeunes gens qui, depuis, se sont distingués, surtout dans les fonctions publiques, dans les lettres et dans le commerce. La plupart de ces élèves provenaient de familles pauvres. Peut-être, sans le secours de Lanusse, n'eussent-ils jamais eu l'occasion de perfectionner leur intelligence. C'est que cet instituteur ne regardait pas aux honoraires qu'il pouvait retirer; il donnait à ces enfants la même attention qu'ils eussent reçue dans les maisons d'éducation les plus prétentieuses, ici ou à l'étranger.

L'excellence du système d'enseignement qui lui était propre est démontrée par la facilité avec laquelle ses élèves s'assimilaient ensuite les diverses connaissances dont ils avaient besoin soit dans le commerce, soit aux fonctions publiques.

Mais ce n'était pas seulement à la formation de bons disciples que se bornait la tâche du professeur Larousse. Sachant que l'Institution qu'il dirigeait était un legs donné par Mme Couvent, il consacrait toutes ses énergies à en assurer le succès; il s'appliquait à faire respecter scrupuleusement les volontés de la donatrice.

Les orphelins placés sous sa garde étaient surtout traités avec une profonde sollicitude. Chaque année, il était d'usage d'ordonner une célébration religieuse à la mémoire de Mme Bernard Couvent.

Nous pouvons nous rappeler avec quelle exactitude M. Lanusse conduisait les petits orphelins à l'église, pour l'assistance à ces rites solennels.

En étant lui-même présent, il voulait montrer tout le premier qu'à cette insigne bienfaitrice nous devons reconnaissance et respect.

Les choses ne se passent plus aujourd'hui de cette manière. Depuis la mort de M. Lanusse, l'idée du devoir telle que cet homme l'avait comprise a complètement disparu.

Honnête et loyal jusqu'au fond de l'âme, Armand Lanusse ne comptait pas sur les artifices de la ruse, ni sur les turpitudes de la supercherie; poursuivant l'idéal de sa noble nature, il ne s'engageait dans l'action que pour diriger ses forces vers le but marqué par la probité et l'honneur. Et puis, il n'y avait rien d'exotique chez lui. Identifié avec la population qu'il servait, son unique ambition était de l'honorer par ses principes et de l'élever par ses œuvres: le temps a prouvé qu'il a réussi dans l'accomplissement de ce devoir.

Sa mort a été une catastrophe pour nous.

Il est disparu au moment où s'effectuait une transformation des conditions civiles et politiques du pays.

S'il eut vécu, jamais peut-être les Créoles ne se fussent égarés; jamais ils n'eussent eu recours à l'absurdité et à l'indignité dans l'espoir insensé d'échapper à la persécution. Nombreux hélas! sont ceux qui ont troqué leur dignité pour une tolérance simulée, au lieu de prendre courageusement leur juste part des misères communes!

Ils ont préféré trahir l'honneur et le sang, au lieu de s'écrier avec Périclès que "le bonheur se trouve dans la liberté, et la liberté dans le courage". Mieux encore, en donnant un sens de résignation pacifique à la pensée du Docteur Noir, ils eussent pu se dire au fond de la conscience:

"Nous mourrons ensemble".

Ce serait là le conseil de Lanusse.

D'Alembert avait bien raison. Cet illustre écrivain pensait qu'il n'y a rien de plus hideux que l'opprimé qui fuit sans résistance. Cette résistance, ne veut pas dire: violence, corruption, carnage, confusion, mais bien une saine détermination de ne pas accepter la tyrannie, quoiqu'on soit obligé même de la subir. Il y a de l'honneur à souffrir pour ses principes.

Tout le monde connaissait la fermeté du loyal Lanusse. Il était l'ennemi du préjugé; il était capable de marcher, rue du Canal, appuyé sur le bras de M. Louis Lainez, un compatriote dont le teint du visage ne laissait aucun doute sur son origine. C'est que M. Lainez, lui aussi, était un homme honorable.

Par contre, M. Lanusse ne perdrait pas aujourd'hui son temps dans la société de certains noirs qui ont autant d'hypocrisie sur les lèvres qu'ils ont de haine dans le cœur.

Certains Créoles, de nos jours, sont réduits à ce point de défaillance morale qu'ils méconnaissent et repoussent leurs semblables, leurs parents mêmes.

Ceux-là aussi, loin de songer à des moyens de délivrance, cèdent à leur faiblesse, sans pouvoir déterminer des principes à suivre ou fixer une résolution à prendre, comme s'ils voulaient habituer leur nature à la soumission absolue ou à l'oubli de leur individualité. Ils vivent dans un affaissement moral qui semble être le dernier degré de l'impuissance.

Dans cet état de détérioration, ils sont non seulement peu soucieux de relever leur dignité abaissée, mais ils augmentent la somme de leurs erreurs, comme pour multiplier le nombre de leurs supplices. Cependant, il n'est pas difficile de comprendre que, quand l'erreur s'est emparée des esprits, quand l'irrésolution a ramolli les cœurs, l'espérance est bien près d'avoir perdu ses plus fermes appuis.

Avec l'aide d'un compatriote comme Armand Lanusse, certains Créoles eussent conservé leur esprit de solidarité, au lieu de courir à l'aventure à la recherche d'un destin imaginaire.

Ce vaillant patriote était doué du double courage physique et moral: ces qualités décisives le mettraient à la hauteur des entreprises les plus difficiles et des résolutions les plus nobles et les plus efficaces.

Il y a eu d'autres chefs d'une valeur reconnue: il n'y a rien à retrancher du mérite de ces hommes d'élite, mais la différence à établir entre eux et M. Lanusse, c'est que ce dernier prenait un intérêt immédiat à la formation du caractère et des mœurs, à la situation sociale de la population, tandis que les guides du nouveau régime ne s'occupaient que de diriger l'action des Créoles dans la sphère civile et politique.

Armand Lanusse façonnait l'homme, et les conseillers de 1868 cherchaient à former le citoyen. Son œuvre était tout-à-fait morale, celle des autres était essentiellement politique. Les temps n'étaient pas les mêmes.

M. ARMAND LANUSSE ET SON TEMPS.

L'attitude d'un peuple influe, il n'y a pas à en douter, sur les dispositions de ses chefs.

Les contemporains de M. Lanusse aimaient la littérature, la peinture, la musique, le théâtre, les jeux, la chasse, enfin tous les genres de plaisirs imaginables. On s'appliquait à inventer sans cesse des récréations nouvelles. C'est ainsi que les banquets, les baptêmes, les fêtes de Première Communion s'étaient si généralement recommandés au goût de notre ancienne population. Les mariages formaient aussi des occasions de gaies manifestations. Le "jeu de gage" était l'inévitable dans les réunions sociales. Personne ne prenait d'intérêt à la cause de l'humanité; c'est qu'on ne semblait pas croire possible l'abolition de l'esclavage dans un temps prochain. Un grand nombre de personnes de couleur possédaient même des esclaves. Tout ceci veut dire que les réunions, quoique fréquentes et de nature différente, n'étaient d'aucune importance pour la société, sous le rapport du droit et de la liberté.

On se gardait bien d'y critiquer les institutions existantes: le penchant vers les satisfactions ordinaires de la vie matérielle dominait. Nous trouvons donc tout naturel que M. Lanusse, dans sa littérature, reflète les vues, les coutumes, les sentiments, les inclinations de ses contemporains.

Ce patriote, ne voyant que des poètes autour de lui, n'a pu faire autrement que de penser avec eux. Naturellement, il rêvait voir des poètes dans l'avenir et non des politiques.

Il ne pouvait attaquer l'esclavage, ou, du moins, en déplorer l'existence, puisque ses amis n'en avaient rien dit dans les Cenelles. En d'autres termes, il ne pouvait en aucune façon se faire agitateur, parce qu'il eût été le seul à "agiter".

M. Lanusse n'aimait pas le trivial. Rien ne le rendait plus irritable qu'une plaisanterie de mauvais goût.

Un jour, un ami qui connaissait son côté sérieux s'était donné le plaisir de lui dédier une pièce de vers copiée d'un livre dont le titre ne nous est pas parvenu.

Peu de jours après, la réponse de Lanusse était publiée dans les colonnes de la Tribune. Nous n'en avons retenu que les quatre lignes suivantes:

Il (Dieu) est, vous dites vrai: tout ici nous l'atteste,
La preuve abonde autant que le sable en la mer;
Mais, dans beaucoup d'esprits si Dieu se manifeste
Satan, sur d'autres, règne en despote d'enfer.

On voit ici nettement que le Lanusse de 1865 n'était plus le Lanusse de 1844. L'influence du milieu n'était plus la même: l'évolution avait imprimé son cachet à notre poète.

En 1865, nous voyons chez lui la force, la décision, la réflexion, et cette indépendance dans le style, décelant l'affranchissement de sa pensée de toute espèce de complaisance et d'enjouement.

Lanusse était d'abord Louisianais, à peu près dans le même sens que le citoyen d'Athènes était Athénien plutôt que Grec, ou, pour mieux dire, dans le sens que le célèbre Calhoun était Carolinien avant d'être Américain.

On peut dire qu'il ne se flattait pas de son titre d'Américain. Et l'instinct créole était encore plus prononcé chez lui que son attachement au titre de Louisianais ou au souvenir de son origine. Toutes ses prédilections, tous ses ressentiments partaient de là.

L'INSTITUTION COUVENT

Par testament fait en 1832, Mme Bernard Couvent avait généreusement laissé certains biens à être affectés à l'instruction des orphelins indigents catholiques du 3ème district.

La clause du testament de Mme Couvent qui nous intéresse ici se lit comme suit:

"Je veux et ordonne que mon terrain, à l'encoignure des rues Grands Hommes et de l'Union, soit à perpétuité consacré et employé à l'établissement d'une école gratuite pour les orphelins de couleur du faubourg Marigny. Cette école s'établira sous la surveillance du Révérend Père Manehault ou, en cas de mort ou d'absence, se trouvera sous la surveillance de ses successeurs en office; en conséquence, j'entends que les dits terrains et édifices ne soient jamais vendus sous quelque prétexte que ce soit, mais au contraire qu'il y soit fait, par souscription ou autrement, toutes les améliorations ou additions que le temps et le nombre des enfants orphelins pourront exiger."

Par de malheureuses coïncidences trop longtemps prolongées, ce legs était resté inutile, une grande partie en avait même été détournée du but auquel il était destiné.

Barthélemy Rey, François Lacroix, Nelson Fouché, Emilien Brulé, Adolphe Duhart et quelques autres patriotes, ayant appris l'existence de ce bien et l'abus qu'on en faisait, se mirent à la tête d'un mouvement qui avait pour objet de contraindre l'exécuteur testamentaire à rendre un compte de sa gestion.

Ce n'était pas chose facile, car douze années s'étaient écoulées avant que les protecteurs du droit des orphelins eussent ainsi songé à obtenir justice.

Lanusse, quoique jeune, s'était joint à cette propagande et dans le cours du temps, en avait pris la direction militante.

Son énergie, unie à son intelligence, avait imprimé au mouvement une force irrésistible, et cette impulsion n'a pas peu contribué aux résultats obtenus. Dans tous les cas, en 1848, la bonne œuvre était sauvée, rien ne pouvait empêcher l'exécution des volontés de Mme Couvent.

Mais ce n'était pas tout. Ces biens ayant été entamés par des procédés irréguliers, il fallait leur restituer leur intégrité et les organiser de manière à les rendre profitables et durables.

M. Lanusse ici encore se montra à la hauteur de la tâche. Il s'entoura d'hommes de bonne volonté, et tous se mirent courageusement à l'œuvre. Dans un court espace de temps, on érigea un nouvel édifice, qu'on appela: Institution Catholique des Orphelins Indigents.

Les propriétés provenant du legs de Mme Couvent ont servi à l'entretien de l'établissement, avec quelques autres contributions particulières et publiques.

Comme conséquence logique, M. Lanusse, en 1852, fut nommé Principal de l'Institution. On peut dire que l'histoire de cette dernière commence avec lui.

C'est lui qui en a créé le programme d'études; c'est lui qui a mis ce programme en pratique et c'est de lui que ses adjoints ou sous-maîtres ont appris la manière de procéder.

Pour le seconder dans son œuvre, il avait fait choix de Joanni Questy, Constant Reynès et Joseph Vigneaux-Lavigne, tous des hommes d'un mérite supérieur et d'un dévouement admirable. Sous une telle direction, l'École a prospéré et est devenue fameuse par les élèves qu'elle a formés. On n'eut plus à aller puiser le savoir aux sources européennes. La jeunesse pouvait recevoir les éléments d'une éducation solide dans les classes établies par Lanusse et à des prix placés à la portée de toutes les bourses. Les orphelins et les enfants de parents pauvres n'avaient plus à redouter les désavantages de l'ignorance.

On a sévèrement blâmé M. Lanusse de ce qu'il ait refusé de placer le drapeau de l'Union sur le toit de son École, conformément à l'ordre du général Butler. C'était une faute, nous en convenons, mais il agissait là dans un de ces mouvements de la conscience que l'homme sensible ne peut pas toujours maîtriser. Quoiqu'il en soit, il ne faut pas oublier que Lanusse avait été conscrit dans la Confédération. Bien qu'il fût parfaitement au courant des circonstances qui l'avaient forcé à prendre les armes, il éprouvait néanmoins une certaine répugnance à se montrer sous un jour douteux.

Nous nous empressons de dire que plus tard il est revenu sur ses idées erronées et que dès lors, sa loyauté fut entièrement acquise à la cause de l'Union et de la liberté. Il est à la connaissance de tous ses amis qu'il a regretté cet incident, et ce repentir loyal devrait suffire à l'exonérer. D'ailleurs, toute la suite de sa vie a prouvé qu'il n'y eut là qu'une erreur de sa part, et qu'on ne peut suspecter les motifs qui l'ont fait agir en cette occasion.

Le public, nous voulons le croire, n'a plus de reproches à lui faire à ce sujet.

Certaines paroles de M. Lanusse peignent bien sa noblesse et sa grandeur d'âme. Par exemple, son célèbre—"Nous n'irons pas?"—exclamation dont il s'est servi, en 1861, alors que la population menacée devait choisir entre l'exil et le service militaire, sous peine de châtiment. C'est encore lui qui, dans un moment de juste indignation, s'était écrié: "Dans l'humble sphère où je circule, qui m'y cherche, m'y trouve."

Un certain personnage déclarait que le contact de l'homme de couleur lui inspirait de la répugnance; à quoi M. Lanusse répliqua: "Répugnance et instinct, chez vous, c'est la même chose".

On a vu cet homme, dans sa jeunesse, servant loyalement ses amis dans leurs petites ambitions, rendant hommage au beau sexe, par devoir plutôt que par inclination. Plus tard, vers la même époque, on le retrouve au théâtre jouant la comédie avec Orso, notre célèbre tragédien. Plus tard encore, on l'aperçoit dans la foule, luttant pour la cause des orphelins, dont il prenait plaisir à préparer les intelligences. On le voit à l'église donnant l'exemple pour honorer la mémoire de Mme Bernard Couvent; on le voit dans l'armée, comme otage plutôt que comme soldat; on le lit dans les livres, dans les journaux, comme poète et comme polémiste; on le voit même exposer sa vie pour faire face à l'arrogance et la morgue. Il se mêle aux entreprises tentées dans l'intérêt de l'éducation, et personnellement il prend la direction de l'enseignement. Partout, dans tout, jusqu'à la mort, M. Lanusse est resté le même, c'est-à-dire la personnification du plus sublime dévouement.

Il est juste d'ajouter à son éloge qu'il fut un bon et sage époux, un père modèle. Malheureusement, la mort l'a séparé trop tôt de sa famille, dont il était le soutien et l'espoir.

Quatre fils et une fille avaient béni son union, mais un seul de ses fils, hélas! lui survit.

[Illustration: M. ARTHUR ESTÈVES, Philanthrope, président du Comité des Citoyens, président du Bureau de Direction de l'Institution Couvent, etc.]


CHAPITRE III

Une dédicace.—Les collaborateurs des "Cenelles".—Notices biographiques.

DEDICACE

M. Armand Lanusse a eu l'honneur d'écrire la Dédicace des Cenelles. La voici:

AU BEAU SEXE LOUISIANAIS

Veuillez bien accepter ces modestes Cenelles
Que notre cœur vous offre avec sincérité;
Qu'un seul regard tombé de vos chastes prunelles
Leur tienne lieu de gloire et d'immortalité.

Les autres pièces que nous tenons de ce poète, sont:
Introduction.—Le Dépit.—Épigramme.—Un Frère au Tombeau de son Frère.—La jeune Agonisante.—À Elora.—Les Amants consolés.—La jeune Fille au Bal.—Le petit Lit que j'aime.—Jalousie.—Le Songe.—Le Prêtre et la jeune Fille.—Le Carnaval.—À Mademoiselle * * *.—Besoin d'écrire.—Le Portrait.—Une Mère Mourante.—Il Est.

JOANNI QUESTY

M. Joanni Questy était natif de la Nouvelle-Orléans. Il y fut aussi élevé et y reçut son instruction. Il était considéré comme un des hommes les plus érudits de son époque.

M. Questy, par son application à l'étude, s'était rendu maître de plusieurs langues, mais toutes ses productions connues sont en français. C'était un écrivain recherché, il avait un style pur et des idées d'un caractère essentiellement philosophique. Il nous a laissé plusieurs pièces, au nombre desquelles nous pouvons citer La Vision, Causerie et Une Larme sur William Stephens: ces trois morceaux sont publiés dans Les Cenelles de 1845. Il a aussi écrit un roman, M. Paul, mais cet ouvrage est resté inédit. Noël Bacchus en avait le manuscrit.

M. Questy a été un collaborateur important de maintes entreprises littéraires de notre cité. Comme professeur, il excellait: il a brillé particulièrement dans l'enseignement. Il donnait des leçons d'espagnol et de français. Il appartenait à la phalange de 1844, dont il est question longuement dans une autre partie de cet ouvrage.

M. Questy jouissait d'une grande popularité, à cause de son caractère aimable et sympathique. Tous les enfants connaissaient M. Joanni,—c'était son nom populaire.

Vision était une de ses premières pièces. On y trouve le style, l'expression, l'invention, la richesse, la grâce, l'abondance.

Questy sait plaire et toucher. L'on peut dire de lui comme Dumas, fils, disait de Lamartine, que sa poésie était "embaumée".

VISION

Viens à moi, jeune fille,
Viens, ô dive des cieux!
Viens, je suis sans famille,
Tu fermeras mes yeux.

Viens, par ton doux sourire,
Endormir mes douleurs;
Car le Ciel, en son ire,
M'abandonne aux malheurs.

Oh! viens, car à chaque heure
Sur mon destin latent
Je pleure, et puis je pleure...
Nulle âme ne m'entend!

Toi que tout bas je nomme,
Sylphide à l'œil d'azur,
Rayonnant europome
Qui t'enivres d'air pur!

Du ciel, vierge expellée,
Riche d'espoir et d'heur
Ici-bas exilée
Viens... reste sur mon cœur.

Dis-moi qui fus ton père,
Aérienne enfant?
Quelle ève fut ta mère?
N'eus-tu jamais d'amant?

Par-delà les nuages,
Peut-être est ton palais.
Habitacle d'orages
Dans lequel tu te plais.

À goûter l'harmonie
Des cithares des cieux.
Enfin, ange ou génie
Esprit mystérieux.

Ton sort est un mystère?
Tu ne me réponds pas?
Toujours, toujours te taire!
Parle-moi donc, hélas!

Peut-être es-tu l'ondine,
Reine des flots dorés
Qui, des bras d'une femme,
Et me sourit après.

Ou gnomide irisée,
Gardienne de trésor...
De ma chaîne brisée
N'as-tu pas l'anneau d'or?

Dis-moi, n'es-tu pas l'âme
De l'ange radieux
Qui des bras d'une femme,
S'envola vers les cieux.

Hier, avant l'aurore?
Ou bien peut-être es-tu
Celle qui vient d'éclore...
Chérubin ou vertu?

Ton sort est un mystère?
Tu ne me réponds pas?
Toujours, toujours te taire
Parle-moi donc, hélas!

"Je suis l'âme d'une âme,
Le lucide rayon
D'un beau globe de flamme
Éteint à l'horizon.

"Parfois je fais sourire
L'enfant dans son sommeil;
Je lui porte un collyre
Quand il pleure au réveil.

"De mes belles parures
J'ai secoué les fleurs,
Sur les routes obscures
Où marchent les douleurs.

"Je révèle à qui tombe
En s'abreuvant de fiel
Les secrets de la tombe,
Les mystères du Ciel.

"Je vais, à ta prière,
Veiller sur ton chemin:
Tu seras sur la terre
À l'ombre de ma main.

"Adieu: prends ma couronne
Comme un gage d'amour".
—Mais, divine madone,
Vous reverrai-je un jour?

M. Questy a écrit pour l'Album Littéraire, et l'on dit que c'est lui qui composait les "Compliments de l'Année" pour un certain journal de la Nouvelle-Orléans.

L'Almanach pour Rire est encore de lui. Dans ses derniers temps, il était employé à la Tribune, comme chroniqueur.

VICTOR SEJOUR

Parmi les écrivains de la population créole, on remarque surtout M. Victor Séjour, né à la Nouvelle-Orléans au commencement du siècle dernier—c'est-à-dire vers 1819. Il partit pour Paris en 1836 et passa le reste de sa vie en France.

Victor Séjour, comme tant d'autres, était obligé de s'éloigner du pays qui l'avait vu naître, à cause des entraves du préjugé de race. Son père, qui avait de grands moyens, tenait une maison de commerce, rue de Chartres. Victor Séjour avait fait ses premières études à la Nouvelle-Orléans. C'était un excellent écrivain, il était l'auteur de plusieurs ouvrages en prose et en vers. Son poème Le Retour de Napoléon a été beaucoup apprécié.

M. Séjour a donné la preuve d'un grand mérite, puisqu'il a pu prendre place au premier rang parmi les écrivains de France.

En Louisiane, ses contemporains lui accordent la palme de la supériorité. Comme poète, la Louisiane n'a jamais rien produit de meilleur.

M. Séjour s'était rapproché de l'empereur Napoléon III, qui le tenait en haute estime. Cette circonstance est à noter, car elle fait l'éloge du barde de couleur; et ce nous est à nous un sujet de légitime orgueil, qu'il se soit ainsi rendu digne d'être l'ami estimé de l'empereur des Français.

Le génie de Victor Séjour était précoce: ses contemporains en ont eu un aperçu dans une pièce de vers qu'il a composée à l'âge de dix-sept ans, peu avant son départ pour la France.

Séjour était membre de la Société des Artisans. C'est à l'occasion de l'anniversaire de cette association qu'il a dédié à ses associés le premier effort de sa pensée productrice.

On dit que ce début de notre jeune poète fut un coup de maître.

La Société des Artisans est une de nos anciennes organisations. Il faut dire qu'à cette époque il existait de petites prétentions parmi les Créoles. La classe aisée, composée des gens de profession, voulant se distinguer, avait formé la Société d'Economie, qui renfermait dans son cadre tous les Créoles aux tendances exclusivistes.

Les ouvriers, les hommes d'art et de métier, leur répondirent en formant une association dont le nom même dit toute l'idée des fondateurs et des membres: les Artisans.

Séjour s'était joint à ces derniers. Sans doute, sa première poésie dut être une satire contre la conduite bizarre de ceux qui affectaient de dédaigner leurs semblables, contre les gens de la Société d'Economie.

LE RETOUR DE NAPOLÉON

I

Comme la vaste mer grondant sous le tropique,
Le peuple se rua sur la place publique,
En criant: le voilà!
Un cercueil!... O douleur!... un cercueil pour cet homme
Qui fit de sa patrie une seconde Rome!...
O douleur! tout est là!

Quand naguère il rentrait vainqueur dans nos murailles,
Le front ceint des lauriers de deux mille batailles.
Simple dans sa grandeur,
Ce même peuple, hélas! pressé sur son passage,
Saluait sa venue, exaltant son courage
Et rayonnait de sa splendeur.

Oh! c'est alors, alors que la France était belle!...
Elle passait: les rois s'inclinaient devant elle,
Comme les épis mûrs sous le souffle du vent.
Elle allait, elle allait semblable à la tempête,
Et le monde ébranlé, devenant sa conquête,
Était derrière, elle devant.

Plus rien... tout est fini... salut, ô Capitaine;
Salut, ô mon consul à la mine hautaine.
Tu fus auguste et grand, tu fus superbe et beau;
Tu dépassas du front Annibal et Pompée,
L'Europe obéissait au poids de ton épée...
Comment peux-tu tenir dans cet étroit tombeau?

Pleurez, peuple, pleurez... il est là, triste et pâle
Comme le froid linceul de sa couche fatale;
Pleurez votre César, l'intrépide guerrier;
Pleurez!... le soldat meurt sur le champ de bataille,
Emporté, l'arme au bras par l'ardente mitraille;
Il est mort prisonnier!

Ah! quand seul et pensif, debout sur Sainte-Hélène,
Ses regards se tournaient vers la France lointaine,
Comme vers une étoile d'or;
Son front s'illuminait d'un souvenir de flamme,
Il s'écriait: "Mon Dieu, je donnerais mon âme
"Pour la revoir encor.

"Non, non, ce n'est pas moi que l'indigne Angleterre,
"Comme un lion captif retient sur cette terre:
"Noble France, c'est toi;
"C'est toi, ton avenir, ta puissance, tes gloires,
"Tes vingt ans de combats, tes vingt ans de victoires;
"Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!"

II

Oh! ne le laisse point, ô France,
Attendre en vain sa délivrance...
Couvre-toi de ton bouclier;
Tiens, voici ton cheval de guerre,—
Rapide comme le tonnerre,
Va délivrer le prisonnier.

Peuple, réveillons-nous, poussons le cri d'alarmes;
Soldats, vieux vétérans, couvrez-vous de vos armes.
Au nom de votre honneur,
Ne laissons point, Français, s'endormir notre haine;
Nous avons deux proscrits au roc de Sainte-Hélène:
La gloire et l'empereur!

III

Mais non, il est trop tard... sur le nouveau calvaire,
La mort a foudroyé le géant populaire;
Il est mort, il est mort!
Accablé, délaissé, trahi par sa patrie,
En murmurant: "Je meurs, ô ma France chérie,
Et malgré moi, je pleure sur ton sort".

IV

On nous rend son cercueil!... flétrissante ironie!...
Ah! notre honneur, Français, touche à son agonie!
Nous devrions rougir, car son propre bourreau,
Après avoir creusé sous ses pieds un abîme,
Après s'être repu du sang de la victime,
Nous fait l'aumône du tombeau.

Nous devrions rougir, nous, peuple qu'on renomme,
D'oser nous approcher des restes du grand homme,
L'insulte sur le front;
D'oser lever les yeux, quand d'une main punique
On nous rend, d'une part, sa dépouille héroïque,
De l'autre, on nous jette un affront.

Honte à nous! il fallait le laisser dans son Île;
Loin de nos lâchetés, il reposait tranquille...
Ou bien pour le ravoir, lui, couvert de lauriers,
Lui, vainqueur d'Austerlitz, lui, le fils de la gloire,
Il fallait, l'arme au bras, conduits par la victoire,
Le ramener dans nos foyers.

C'eût été digne et beau!... le tambour, la mitraille,
Nos soldats chauds encor d'une grande bataille,
La poudre et le canon,
La France relevée et l'infâme Angleterre
Expiant ses forfaits les deux genoux en terre:
C'est ainsi qu'il fallait fêter Napoléon!

N'importe, il est ici! Courage, ô noble France!
On ne peut prolonger ta honte et ta souffrance,
Car sur le marbre du tombeau,
Ravivant dans nos cœurs notre haine trompée,
Nous irons, jeunes, vieux, aiguiser notre épée
Ebréchée à Waterloo!!!

CAMILLE THIERRY

M. Camille Thierry était regardé comme un de nos Louisianais les plus lettrés. Quoique natif de la Nouvelle-Orléans, il a passé plus de temps à Paris qu'en Louisiane. D'ailleurs, c'est dans ce centre de lumière et de civilisation qu'il a reçu sa brillante éducation, et qu'il a respiré l'air de la liberté.

M. Camille Thierry s'est occupé spécialement de poésie. Ses pièces publiées dans les Cenelles ne sont pas ses seules compositions. Sa plume facile et abondante a fourni, dit-on, tout un volume qui, sans doute, est resté en France, son pays de prédilection.

Néanmoins, les quelques morceaux que nous avons de lui soutiennent assez sa réputation comme écrivain et homme de lettres. Thierry avait de l'élégance et de la grâce dans le style, des tournures naturelles et des expressions heureuses. Le morceau que nous citons de lui a été composé dans sa jeunesse; il porte, par conséquent, l'empreinte des inclinations du jeune homme. Cependant, cette ardeur du sentiment est tempérée par les réflexions d'une sagesse qui le tient éloigné des élans exagérés.

M. Thierry a fait des affaires à la Nouvelle-Orléans, mais le commerce ne lui plaisait guère et il s'en retira de bonne heure. Il était aisé, ses biens le mettaient à l'abri de toute privation. Il a pu donc se livrer tout entier à ses inclinations, sans inquiétude. Au physique, M. Thierry était de taille moyenne, avec des traits d'une très grande distinction.

Nous avons fait choix de l'Amante du Corsaire pour faire voir les mérites de notre jeune poète.

L'AMANTE DU CORSAIRE

(À Madame ***)

Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
D'un rivage lointain,
Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
Le svelte brigantin?

N'as-tu pas, fatigué, sur son grand mât qui penche,
Dormi quelques instants?
Joué dans son cordage et dans sa voile blanche
Où murmurent les vents?

N'as-tu pas entendu cette voix qui m'est chère,
La voix de mon amant,
Demander à la brise un parfum de la terre
Pour calmer son tourment?

Si j'avais comme toi, pour tenter le voyage,
Des ailes à mon corps,
Je m'en irais d'ici comme ce blanc nuage
Qui passe sur ces bords.

Pour lui parler encor, pour lui dire: je t'aime!
J'irais sur l'Océan;
Pour baiser ses cheveux, j'irais, oui, fut-ce même
En un jour d'ouragan!

Car, vois-tu, mon amour est un amour étrange
Qui n'a rien d'ici-bas;
Peut-être me vient-il d'un démon ou d'un ange...
Moi-même ne sais pas!

Mes frères, sans rougir, disent que je suis folle
Et s'éloignent de moi:
Mes sœurs ne veulent plus écouter ma parole...
J'y pense avec effroi!

En vain, je leurs disais: "Je suis votre sœur, grâce!"
Sur leurs âmes de fer
Ma parole passait sans laisser plus de trace
Que tes ailes dans l'air!...

À qui je confirai le secret de ma flamme,
Dis-moi, petit oiseau?...
Ma mère qui m'aimait... dans le ciel a son âme,
Son corps dans le tombeau!

Petit oiseau de mer, toi qui reviens sans doute
D'un rivage lointain.
Oh! dis-moi, n'as-tu pas rencontré sur ta route
Le svelte brigantin?

Camille Thierry.

Camille Thierry composa plusieurs autres pièces dont voici la liste: Le Damné.—Le Passé.—Toi.—Adieu.—Le Réveil.—À Mademoiselle ***.—À Celle que j'aime.—Idées.—L'Ombre d'Eugène B.—Parle Toujours.—Le Suicide.—Jalousie.

Comme Dalcour, il a donné à la France ses préférences; c'est dans ce pays de sa première affection qu'il a poursuivi sa carrière avec le plus de zèle et qu'il a publié ce petit volume que nous serions heureux de posséder aujourd'hui, mais que la négligence de ses compatriotes a malheureusement livré aux ruines de l'abandon.

Thierry ne se faisait pas illusion sur le caractère indifférent de son peuple. Il savait bien qu'un homme comme lui ne pouvait ici compter que sur lui seul dans les combats de la vie. Dans un des ses morceaux, il s'exprimait ainsi:

Je n'ai point entendu, comme une voix de mère,
Une voix me parler;
Pour lutter, j'étais seul, quand grondait le tonnerre...
Seul pour me consoler!

P. DALCOUR

Ce poète est un des hommes de 1844 dont nous parlons longuement dans une autre partie de ce livre.

P. Dalcour est né à la Nouvelle-Orléans, mais il fut élevé à Paris, où il reçut son éducation. Plus tard, il revint ici, pour vivre parmi les siens et partager leur sort; mais l'épreuve, dit-on, était trop rigoureuse. Il dut comme tant d'autres retourner en France, où il pouvait jouir de la liberté et de tous les avantages que la science, la littérature et les arts offrent aux esprits qui s'en nourrissent. Les charmes d'une société aussi hospitalière devaient nécessairement exercer une grande influence sur le caractère, le sentiment et les goûts d'un homme accompli comme Pierre Dalcour. Il était tout naturel qu'il retournât en France, car quel est l'homme qui, habitué dès l'enfance au contact de la civilisation, aurait pu se conformer aux coutumes avilissantes de l'esclavage et du préjugé de race?

Ces malheureux exilés volontaires, comme Dalcour, ne pouvaient que songer toujours à leurs mères et s'apitoyer sur le sort de celles qui leur avaient donné le jour, et cette compassion filiale augmentait encore les souffrances de leur âme constamment bouleversée.

C'est pendant que Dalcour séjournait à la Nouvelle-Orléans qu'il a composé les pièces que nous retrouvons dans les pages des Cenelles. Dalcour avait l'esprit prompt, et cette faculté lui rendait facile l'improvisation. Il pouvait improviser facilement des vers sur un sujet donné au hasard.

Voici ce qui est rapporté à la page 103 des Cenelles:

[Illustration: M. ALCÉE LARAT, Patriote créole, membre du Comité des Citoyens.]

Dans une société où l'on jouait aux Jeux innocents, il fut ordonné à un jeune homme, pour racheter son gage, de faire une déclaration d'amour à la dame de son choix. Il s'avança aussitôt vers une jeune personne qui passait pour être un peu dévote et s'acquitta ainsi de sa tâche:

Mademoiselle,

Du bonheur, loin de vous, je niais l'existence;
Vous me rendez la foi qui donne l'espérance;
Afin de n'être plus par le doute agité,
Voulez-vous d'un baiser me faire charité?

Le sujet, comme on le voit, roulait sur les trois vertus théologales, la Foi, l'Espérance et la Charité, si tendrement chantées par Millevoye.

Nous remarquons aussi que Dalcour était traité avec beaucoup de déférence par ses amis et collègues. Armand Lanusse et Camille Thierry ont souvent complimenté ce poète, en lui adressant des vers et d'autres gracieusetés qui témoignent de leurs égards particuliers à son endroit.

Dalcour, Thierry et Valcour vivaient dans la sphère des hommes de lettres, ce qui leur a fourni la suprême satisfaction de voir de près les plus beaux esprits de l'Europe. Ils sont venus en contact avec les Hugo, les Dumas et autres célébrités qui ont illustré le siècle passé.

P. Dalcour nous a laissé les pièces de vers dont les titres suivent: Chant d'Amour.—Un An d'Absence.—À une Inconstante.—Le Songe.—Le Maudit.—Au Bord du Lac.—La Foi, l'Espérance et la Charité.—Acrostiche.—Les Aveux.—Caractère.—Vers écrits sur l'Album.—Heure de Désenchantement.

P. Dalcour, Armand Lanusse et Camille Thierry ont plus produit que les autres collaborateurs des Cenelles, et leurs écrits présentent aussi plus de valeur littéraire (si nous exceptons Séjour et Questy) que celles de leurs collègues.

Parmi les productions diverses de P. Dalcour, nous avons fait choix du Chant d'Amour. C'est un modèle de vers mêlés: imagé, vif, tendre et gracieux, ce morceau, dans ses tours variées, nous fait voir en même temps le caractère sensible de notre poète et ses ressources de style et d'imagination. Ses comparaisons sont correctes, sa composition est coulante, ses expressions ont de la couleur comme de véritables peintures. Nous pourrions dire de Dalcour ce que Boileau écrivait de Molière: "Jamais au bout d'un vers on ne le vit broncher".

CHANT D'AMOUR

Pour chanter la beauté que j'adore, ô ma lyre,
Seconde mes efforts!
De tes sons les plus doux, sur l'aile du zéphyre,
Porte-lui les accords.

À la vague qui vient mourir sur le rivage,
Aux oiseaux dans les airs,
À la brise du soir caressant le feuillage,
Emprunte tes concerts.

Recueille de la nuit ces mille sons étranges
Mais doux, harmonieux,
Qui font que l'âme croit ouïr la voix des anges
Qui chantent dans les cieux.

Si ma bouche jamais, près d'elle, n'osa faire
L'aveu de mon ardeur,
O ma lyre, aujourd'hui; dis-lui donc ce mystère,
Ce secret de mon cœur.

Puisse de tes accords la suave harmonie
S'exhaler doucement,
Comme un concert lointain, comme une symphonie
Dans un écho mourant!...


Qu'une brise légère,
Quand aura fui le jour,
Dans l'ombre du mystère.
À celle qui m'est chère
Porte ce chant d'amour.

Quand de la nuit l'ombre avance
Et, telle qu'un nuage immense,
Descend sur la terre en silence;
Quand tout repose sous les cieux.
Heure de douce rêverie,
Parfois son image chérie
Semble être présente à mes yeux!

Je vois sa taille de sylphide
Son front pur, sa grâce candide,
Ses lèvres de corail humide
Ses yeux noirs remplis de langueur;
Et je sens la vive étincelle
Qui, s'échappant de sa prunelle,
Soudain vient embraser mon cœur.

Je crois aussi, dans mon délire,
Entendre sa voix qui soupire,
Plus suave que le zéphyre
Jouant à travers les rameaux,
Et plus douce que le murmure
Du clair ruisseau, dont l'onde pure
Serpente parmi les roseaux.

Quand une brise bienfaisante
Caresse la fleur odorante,
Et s'élève plus énivrante,
Le soir, vers la voûte des cieux,
Moi, je crois de ma bien-aimée
Respirer l'haleine embaumée
Dans ces parfums délicieux.

Mais, hélas! bientôt ce mirage
Qui réfléchissait son image
S'enfuit comme un léger nuage
Que chasse un vent impétueux!
Ou telle, au lever de l'aurore,
On voit l'ombre qui s'évapore
Aux premiers rayons lumineux.

Alors, mais en vain, je m'écrie:
Reviens, ô douce rêverie,
Ombre décevante et chérie,
Reviens une dernière fois!
Hélas! quand ma bouche l'appelle,
Je n'entends que l'écho fidèle
Qui réponde au loin à ma voix!...