AU MONT-BLANC
LES «BEAUX PAYS»
Volumes parus dans cette collection:
Gabriel FAURE
AUX LACS ITALIENS
Henri FERRAND
GRENOBLE: Capitale des Alpes Françaises
Henri FERRAND
LA ROUTE DES ALPES
P. DEVOLUY & P. BOREL
AU GAI ROYAUME DE L'AZUR
Gabriel FAURE
AU PAYS DE St FRANÇOIS D'ASSISE
Tous droits de reproduction et de traduction réservés
pour tous pays, y compris la Hollande, la Suède,
la Norvège et le Danemark.
Copyright by B. Arthaud, 1924.
Editions J. Rey
Roger TISSOT
AU MONT-BLANC
AIGUILLES—SOMMETS—VALLÉES ET GLACIERS
ASCENSIONS et EXCURSIONS
SPORTS D'HIVER
Préface de M. Léon Auscher,
Président du Comité de Tourisme en Montagne
du Touring-Club de France
Editions J. REY
GRENOBLE
JUSTIFICATION DU TIRAGE:
De cet ouvrage, le sixième paru dans la collection
"Les Beaux Pays", il a été tiré 20 exemplaires
sur Japon des Manufactures impériales numérotés de
1 à 20 et 480 exemplaires sur Hollande au
filigrane de la collection, numérotés de 21 à 500.
L'Édition anglaise de cet ouvrage est publiée
par Medici Society, Grafton Street, Londres.
Elle est vendue en France et en
Italie par les Éditions J. Rey.
Arrêtons-nous encore un peu, Hugues!
Il est si beau de se reposer sur la cime,
et, pour quelques instants de la vie,
parmi les nuages, rêver!
Guido Rey
Annecy—Canal de Thiou.
Le Mont-Blanc.
PRÉFACE
«En cette saison d'automne, pleine de langueur, je suis revenu au Mont-Blanc...»
«Il est plus beau que jamais, avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige, une bordure de velours aux couleurs changeantes...»
C'est là le tableau inédit que nous brosse, de main de maître, l'alpiniste doublé d'un poète qu'est l'auteur de ce livre, Roger Tissot. Heureuse inspiration, grâce à laquelle nous allons parcourir la «Vallée des merveilles» alors que la montagne, solitaire de par le snobisme ou l'ignorance des foules, s'illumine du rutilant éclat de sa parure d'automne en attendant qu'elle s'ensevelisse sous la somptueuse hermine de ses neiges. Excellente propagande aussi, qui enseignera au peuple des touristes que l'Alpe n'est pas un spectacle fugace sur lequel le rideau tombe fin septembre pour ne se relever qu'à l'été suivant, mais que sa beauté est de toutes les saisons—de tous les instants, pourrait-on dire—et qu'à la voir dans le recueillement de la solitude, on est imprégné au maximum de sa grandeur.
Le Mont-Blanc vu de Couvercle.
Il était cependant difficile, et presque risqué, après tant d'illustres devanciers, d'écrire un livre sur le Mont-Blanc. Il y avait une certaine audace—et même une audace certaine—à aborder un sujet sur lequel les de Saussure, les Durier, les Bourrit, les Alexandre Dumas, les Whymper, les Mummery, les Javelle, les Vallot, les Henri Ferrand..., ont laissé si peu à glâner. Qu'il s'agisse de l'histoire ou de l'anecdote, de la science ou de la littérature, de l'alpinisme pur ou du tourisme, il semble que tout ait été dit sur le géant de nos montagnes. Ce n'est donc pas un des moindres mérites de Roger Tissot, que de nous avoir donné le régal d'une œuvre bien personnelle qui ne doit rien à quiconque et d'avoir su nous révéler un «Mont-Blanc inconnu», dont la lecture est d'un rare attrait.
Qu'après Henri Ferrand, Grenoblois de race comme lui, Roger Tissot ait subi l'attirance de Chamonix, de sa vallée et de son sublime encadrement de montagnes, cela démontre d'abord que les Dauphinois ne sont pas exclusifs, et qu'à côté des merveilles de leurs Alpes, ils savent l'hommage dû aux beautés d'ailleurs. Mais cela ne prouve-t-il pas aussi la hantise qu'exerce—même de loin—la montagne géante sur tous ceux dont elle enorgueillit l'horizon? Or, s'il est un ciel sur lequel, au cours des moindres promenades, surgisse—en un toujours émouvant effet de surprise—la masse blanche qui domine tous ses satellites de sa majesté incontestée, c'est bien le ciel de Grenoble et l'on s'explique ainsi l'appel impérieux, l'attirance irrésistible qu'exerce sur des alpinistes d'élite le grand sommet savoyard.
Le Mont-Blanc vu de Grenoble.
Alpiniste d'élite, l'auteur l'est au premier chef. Il n'est pas que cela. Lettré subtil, avocat de valeur, il joint à la maîtrise de la plume et de la parole, le don de l'action. Cet ancien combattant de la grande guerre, que l'estime de ses compagnons d'armes a appelé à la présidence de leur groupement, a puisé ses qualités d'énergie et de courage dans la saine pratique des sports de la montagne. Militant fervent de l'alpinisme et des sports d'hiver, il fait partie de cette pléiade d'initiateurs dont l'incessante propagande a eu une telle portée sur le développement du tourisme dans notre pays. Fondateur avant la guerre du Ski Dauphinois, organisateur de multiples manifestations sportives et alpines, lauréat du Club Alpin pour un remarquable manuel de ski, il est, à l'heure actuelle, président de la jeune et active Fédération Alpine Dauphinoise. Il est peu de hauts sommets qu'il n'ait abordés et vaincus. Mais—comme on le constatera à maintes reprises à la lecture de ce beau livre—l'ardeur de la lutte n'a jamais étouffé en lui l'admiration du poète et de l'artiste pour les merveilles dont il faisait la conquête. Et c'est un des charmes de ses récits d'ascensions ou de promenades que cette spontanéité avec laquelle réagissent sur lui tous les éléments de beauté qui l'entourent. Certains effets descriptifs d'une rare puissance—comme l'épisode émouvant d'une ascension du Mont-Blanc sans guides, en pleine tempête—produisent une sensation d'angoisse intense. Puis, ce sont des pages d'une émotion presque religieuse consacrées à la description de l'admirable glacier d'Argentière, et d'autres—l'ascension de la Dent du Géant—où l'alpiniste vibre tout entier, aussi bien de la joie de l'effort surhumain que de l'incomparable splendeur de ce qui l'entoure.
Remercions donc Roger Tissot de nous avoir donné ce livre: remercions aussi son éditeur de lui avoir fait un cadre digne de lui.
Notre regretté camarade Jules Rey avait eu pour ambition de créer à Grenoble un centre d'édition et de bibliophilie digne de la région Dauphinoise, et grâce à ses efforts, et au travail d'une laborieuse existence vouée à l'art et aux recherches, il avait eu la satisfaction de voir aboutir son intéressante tentative de décentralisation. Malgré les difficultés de sa tâche, son successeur a su la continuer, et le tourisme français lui est reconnaissant de son bel effort de vulgarisation. Ce sont de bons serviteurs de leur pays—auteur et éditeur—que ceux qui se vouent à la noble tâche de le faire connaître et aimer.
Le succès couronnera donc ce livre. Puisse-t-il inciter les touristes à ne pas limiter à la courte saison d'été leur séjour en montagne. Elle est belle et accueillante toujours, et c'est travailler à la prospérité de la France, soutenir les courageux efforts de nos montagnards et lutter contre la dépopulation de nos vallées, que d'assurer à nos plus beaux sites ce regain de visiteurs qui leur a trop manqué jusqu'ici. En concluant ainsi, je suis certain de répondre au patriotique désir de l'auteur.
Léon Auscher,
Président du Comité de Tourisme en Montagne
du Touring-Club de France.
++ Flocon de neige.
Les Aiguilles de Chamonix.
CHAPITRE PREMIER
L'Envoûtement des cimes
Les portes de la montagne
m'ouvrent une vie nouvelle
qui n'aura pas de fin.
Ruskin.
J'ai voulu revoir la vallée de Chamonix. Est-ce bien «revoir» qu'il faut dire? Je l'avais traversée jadis en alpiniste toujours pressé: ou bien je cherchais les cimes et n'avais d'yeux que pour elles; ou bien je me hâtais vers le train du retour, l'esprit trop plein de la féerie des monts pour prêter attention aux choses de la vallée. Je me souciais fort peu d'ailleurs, de me mêler à la foule élégante des citadins, qui chaque année se pressent au pied des cimes éminentes sans les désirer. A vingt années de distance, le même désir de ne point coudoyer les profanes de la montagne persiste et c'est pour fuir cette foule bruyante et sans cesse renouvelée que j'ai voulu visiter Chamonix à l'arrière-saison. Dans la bourgade déserte, je veux être seul avec la vieille race celte, qui à travers les siècles se perpétue à l'ombre des monts.
Annecy.—Le château et le port du lac.
En fermant les yeux, je revois l'éblouissement des jours d'été, l'ardeur des chauds après-midi de juillet: sous le soleil éclatant, les roches brûlent, les glaciers brillent d'un éclat insupportable; les paupières mi-closes, papillotent sous le jet de lumière ardente que renvoie la neige; dans le ciel resplendissant, la Coupole terminale scintille et paraît seule capable de résister à l'anéantissement de fournaise sous lequel la vallée halète et semble mourir.
A regret j'ouvre les yeux encore éblouis par la vision de la magie estivale. Aujourd'hui, c'est un après-midi d'automne à son début, une légère brume tamise les rayons du soleil. Et tandis que le train s'élève au-dessus de la plaine des Fins, qui prolonge celle d'Annecy vers La Roche-sur-Foron, je regarde surgir peu à peu dans les lointains voilés d'une buée violacée les cimes immatérielles des montagnes amies de cette Savoie si bien décrite par P. Guiton dans son livre: «Au cœur de la Savoie» [1].
La Roche-sur-Foron.
[1] Voir P. Guiton «Au Cœur de la Savoie.» Collect. des Beaux Pays.
Ce n'est plus le midi chanteur et provocant où la nature pantelait n'ayant plus qu'un souffle, où les cultivateurs accablés sommeillaient dans l'ombre bleue des arbres; où le grand soleil éclatant et pur répandait dans les vallons les plus encaissés son torrent de lumière.
Maintenant les fruits mûrs pendent sous l'or roux des feuilles d'automne; dans les champs les enfants jouent, profitant des derniers beaux jours; sous un ciel de gaze bleu tendre, une mélancolie enveloppe toute la nature. On sent comme un regret du passé et une crainte mal définie de l'hiver.
Clocher de la Roche-sur-Foron.
D'un œil distrait, je suis sous les feuilles rouges, un torrent qui coule rapide, dans son lit étroit; les flots se précipitent, pressés de gagner la plaine avant que l'hiver ne les emprisonne dans l'immobilité des glaciers, dans le grand silence des espaces déserts.
Ciborium de l'église de Sallanches.
Immobilité, silence! Les glaciers que j'ai parcourus naguère avec tant de joie seraient-ils l'image de la mort? Faut-il donc penser avec Chateaubriand que «c'est la jeunesse de la vie, que ce sont les personnes, qui font les beaux sites?»
L'émotion avec laquelle je revois de la gare de La Roche-sur-Foron le sommet neigeux du Buet, au fond de la vallée de l'Arve, me démontre bientôt que la splendeur des monts n'est pas un simple état d'âme.
A Sallanches, je me demande comment j'ai pu être assailli d'un pareil doute, comment j'ai pu dans un moment d'oubli, ne plus me souvenir des nuits passées à la belle étoile, au bord des glaciers, à écouter le mugissement des cascades qui s'atténue vers le matin, le fracas des pierres dans les crevasses, les craquements sourds par lesquels le glacier accompagne sa marche irrésistible, tous ces bruits par lesquels se manifeste sa calme activité.
Bénitier de Cluze.
Sallanches est, avec le site délicieux de Combloux récemment aménagé par la Compagnie des chemins de fer P.L.M., un des points les plus favorables d'où l'on puisse embrasser le massif du Mont-Blanc dans son ensemble. La cime apparaît encadrée par les gigantesques sommets qui lui font un merveilleux cortège. A gauche, c'est l'entassement prodigieux des Aiguilles proprement dites; à droite se succèdent, harmonieusement espacés, les sommets plus majestueux du Dôme et de l'Aiguille du Goûter, les Aiguilles de Bionnassay, de Miage et de Trelatête.
Combloux et l'aiguille de Varens.
«Qu'il est difficile, disait Victor Hugo, de ne point éprouver quelque profonde émotion lorsque par une belle matinée d'août, en descendant la pente sur laquelle Sallanches est assise, on voit se dérouler devant soi cet immense amphithéâtre de montagnes toutes diverses de couleur, de forme, de hauteur et d'attitude.»
Mais l'apparition n'est que de courte durée; aussitôt Sallanches quittée, à mesure qu'on s'avance dans la direction de Saint-Gervais, le Mont-Blanc rentre sous terre. Du Fayet, il n'est pas visible: la vue se heurte à la chaîne du Reposoir, aux à pics de l'Aiguille de Varens et du désert de Platé. Cependant, fait observer Charles Durier, «la pitoyable nature a prodigué des dédommagements au Fayet-Saint-Gervais». Trois sources d'eaux thermales, qui sourdent dans la gorge du Bas-Nant, attirent les valétudinaires. Un climat plus doux que celui de Chamonix, y rend le séjour particulièrement agréable, à ceux qui supportent mal l'air rude de la montagne et ses environs offrent au touriste une diversité très remarquable de promenades délicieuses. C'est le lieu de prédilection des promeneurs, où s'attardent indéfiniment dans les douceurs d'une vie facile et luxueuse, ceux qui n'ont pas la hantise des monts et de la nature farouche.
Et c'est peut-être précisément parce que la nature y est trop riante et trop accessible, que délaissant le Fayet-Saint-Gervais, l'alpiniste préfère pousser plus au cœur de la montagne.
D'autres sommets que celui du Mont-Blanc le tentent en effet: les objets de ses convoitises, ce sont toutes ces aiguilles aériennes, tous ces monolithes qui dominent la vallée de l'Arve, cimes altières qui présentent, dit Guido Rey, «l'aspect d'une cité fantastique, ceinte d'inaccessibles murailles, couronnée de clochers, flèches et clochetons qui se profilent nettement sur le ciel d'une couleur de brique ancienne dorée par des siècles de soleil».
Saint-Gervais est trop loin de cette «cité de songe» pour ceux dont le but n'est pas la cime la plus élevée, «mais la plus difficile».
Sur la route de Megève à Combloux.]
Sallanches.
Depuis la création de la Route des Alpes, Saint-Gervais est devenu l'un des plus importants centres de cet admirable parcours: située à la sortie du magnifique trajet du Col des Aravis, il est le point de bifurcation d'où les cars gagnent Évian ou Chamonix.
Du Fayet-Saint-Gervais à Chamonix la différence de niveau est de près de 500 mètres; l'Arve la franchit avec impétuosité dans sa descente irrésistible vers la plaine. Le chemin de fer électrique en remonte le cours, tantôt sous la pierre par des tunnels, tantôt au-dessus du torrent, par d'impressionnants viaducs.
Peu après avoir dépassé Servoz, de magnifiques échappées sur l'aiguille du Goûter font pressentir l'approche de la terre promise. On y pénètre enfin par le tunnel de la cascade.
La vallée de Chamonix! Que de souvenirs s'attachent à cet étroit couloir serré entre le Mont-Blanc et le Brévent, qui s'étend de l'est à l'ouest sur 23 kilomètres, du col de la Voza au col de Balme. Quelle fascination n'a-t-elle point exercée depuis l'époque lointaine où le Mont-Blanc s'appelait déjà dans les anciens textes «rupes quae vocatur Albae».
Parc du Fayet-St-Gervais.
Et depuis sa révélation, que de visites et que d'hommages rendus au petit village savoyard isolé du reste du monde dans le «campus munitus» d'où il tirera son nom.
A l'origine, c'est l'incertitude. Tout ce que l'on peut affirmer, à la suite de Charles Durier, c'est qu'un peuple d'origine celtique a vécu à l'ombre du grand Mont. Puis une pierre plate, de forme régulière, trouvée dans le vallon marécageux de Larioz, portant une inscription romaine et une date précise, permet de penser qu'il y a dix-huit siècles, la vallée de Chamonix avait connu la civilisation gallo-romaine. Et c'est à nouveau le silence jusqu'au XIe siècle. Alors pour nous, commence l'histoire. On sait, en effet, par un acte en date du pontificat d'Urbain II que le comte Aymar de Genève, concéda au Prieuré qu'avaient fondé les Bénédictins de Saint-Michel-de-Cluze «toute l'étendue du pays comprise entre le torrent de la Diosaz, le Mont-Blanc et le Col de Balme».
Sallanches.—Gorges de Levaux.
Édouard Wymper raconte dans son guide de Chamonix et du Mont-Blanc ce que furent les siècles qui suivirent cette donation. Les hommes libres qui peuplaient cette vallée «n'étaient guère mieux traités que des esclaves, de temps à autre, ils étaient brûlés au pilori pour leur bonheur futur et pour le bénéfice immédiat du Prieuré».
St-Gervais et la chaîne des Aravis.
Si l'on en croit le même auteur, les rudes montagnards n'auraient pas supporté facilement cette oppression.
De telles idées d'indépendance peuvent surprendre chez ces montagnards vivant isolés dans leur vallée.
C'est à la neige qu'ils les devaient? Cette neige ennemie, qui recouvrait leurs pâturages durant de longs mois, les avait poussés, en effet, à chercher en dehors de leur vallée natale dans des régions moins ingrates, un supplément de ressources. Dès une période reculée, ils prirent l'habitude de s'expatrier en France, en Allemagne et en Italie. Chaque année, ils vont louer leurs services. Ils exportent aussi les produits de la vallée: à travers les cols ils font un important trafic de miel et de fromages.
En échange de leurs services et de leurs produits, ils rapportent au pays natal non seulement de l'argent, mais des idées. C'est ce qui frappera le plus les premiers visiteurs de Chamonix vers le milieu du XVIIIe siècle: là, où ils ne croyaient trouver que l'ignorance et la misère, ils constateront avec stupéfaction l'aisance et l'instruction.
C'est grâce au développement intellectuel et moral de ses habitants que Chamonix pourra recevoir ses premiers hôtes, sans les rebuter.
Le Fayet.
Mais Chamonix ne sera pas seulement apte à recevoir ses visiteurs. Il sera à même de leur fournir des guides. Ses chasseurs de bouquetins et de chamois ont, en effet, mille fois parcouru les roches avoisinantes; de leur côté les chercheurs de cristaux ont poussé leurs investigations sur les hauteurs, dont ils ont en certains points aménagé l'accès. Chasseurs et chercheurs apparaîtront donc aux premiers visiteurs, comme des hommes nés pour les guider dans la montagne. La destinée de Chamonix allait se réaliser d'elle-même: la montagne avait enfanté ceux qui allaient la vaincre.
Servoz.
Fleurs de neige.
Le premier amant qui se présente est un gentilhomme anglais de 23 ans: William Windham. De Genève, où il séjourne en 1741, il a été séduit par l'éclat «des glacières du Faucigny» qu'il apercevait des bords du lac, resplendissants dans l'azur du ciel. «Il est vraiment dommage, s'était-il dit, qu'une si grande merveille ne soit pas connue.» Et il était venu à elle insouciant des dangers que les prudents Genevois lui avaient signalés, et malgré «la terrible description qu'on lui avait faite». Il met trois jours pour atteindre Chamonix. Le quatrième jour, guidé par des paysans, des chasseurs et des «crystalliers» il gagne le Montenvers par un sentier, qui déjà à cette époque avait été ouvert, et que l'on appelait le sentier des crystalliers. Il atteint la partie inférieure du glacier de Tacul, qui portera plus tard le nom de Mer de glace, et après avoir séjourné une demi-heure sur cette glace qu'il compare à un lac subitement figé, il gagne Chamonix, puis Genève déclarant «sa curiosité pleinement satisfaite».
Les Bossons.
Lever de soleil sur la chaîne du Mont-Blanc.
Mais en satisfaisant sa curiosité Windham a surexcité celle de ses contemporains. Le compte rendu qu'il en écrit a un retentissement indéniable.
Le courant de visiteurs ne va d'ailleurs pas s'établir immédiatement, car Windham n'avait été qu'un curieux: il lui manquait l'enthousiasme qui fait les apôtres et qui donne à ceux-ci le pouvoir d'entraîner les foules. Aussi pendant vingt ans le nombre des visiteurs de Chamonix est assez réduit.
Cependant l'époque de la révélation approche; les temps sont révolus. Ils sont marqués par la venue de Horace Bénédict de Saussure et de Marc Théodore Bourrit. Le premier, professeur à l'Académie de Genève; le second, artiste peintre et chantre à l'église cathédrale. Tous deux avaient un tel désir de réussite, qu'il serait difficile de discerner le plus enthousiaste, si Saussure n'avait lui-même déclaré: «M. Bourrit mettait encore plus d'intérêt que moi à la conquête du Mont-Blanc.»
Dans la vallée de Chamonix.
Leur passion n'est d'ailleurs point jalouse des concurrents. Ils ne vont pas à la montagne comme à une course ou à un pari; ils vont à elle simplement, parce qu'elle les attire l'un par l'intérêt scientifique, l'autre par l'intérêt artistique. Durant vingt-sept années, Bourrit et Saussure vont tenter l'ascension par les voies les plus diverses. Les phases de cet assaut, décrites avec fougue par Bourrit, dépeintes avec une précision, qui n'est point exempte de poésie par Saussure, auront un énorme retentissement dans le monde. L'opinion publique va suivre les péripéties de cette lutte et s'y intéresser à tel point, qu'au lendemain de sa conquête, le nom du Mont-Blanc était sur toutes les bouches.
Une chapelle à Servoz.
A vrai dire, les premiers visiteurs qu'attire la victoire définitive ne dépassent guère le Montenvers; il est le belvédère d'élection où viennent prendre contact avec la montagne, les souverains, les poètes, les écrivains, les savants et la foule. Bientôt l'affluence est telle que Bourrit songe à aménager le Montenvers.
Dès 1795, un édifice est terminé: il est dédié à la «Nature». Désormais le Montenvers est aménagé; il est accommodé au goût du jour, il va être à la mode.
De Saussure.
Le Mont-Blanc reçoit alors les visites des plus illustres personnages. C'est d'abord, en 1779 celle de Gœthe, accompagné du duc de Weimar. Lui aussi est séduit par la beauté du spectacle. C'est le 4 novembre à la nuit, qu'il entre dans la vallée: «Nous remarquâmes, dit-il, au-dessus de la montagne, à droite, devant nous, une lumière que nous ne pouvions expliquer. La beauté de ce spectacle était tout à fait extraordinaire.»
Le Mont-Blanc vu de Genève.
Chateaubriand y vient à son tour, en 1805. Seul dans le concert des admirateurs, il donne une note discordante. «Ceux, dit-il, qui ont aperçu des diamants, des topazes, des émeraudes dans les glaciers, sont plus heureux que moi, mon imagination n'a jamais pu découvrir ces trésors... quant au voyageur de la vallée de Chamonix, c'est en vain, qu'il attend ce brillant spectacle. Il voit comme du fond d'un entonnoir au-dessus de sa tête, une petite portion d'un ciel bleu et dur, sans couchant et sans aurore; triste séjour où le soleil jette à peine un regard, à midi, par-dessus une barrière glacée.»
Un pareil jugement devait rester sans écho: il sera d'ailleurs très vivement critiqué par la suite. Vingt ans plus tard, Victor Hugo devait lui donner le plus éclatant démenti: il trouvera que la vallée de Chamonix est «un temple», le glacier des Bossons «une ville d'obélisques, de cippes, de colonnes et de pyramides».
Alexandre Dumas, George Sand, Napoléon III, Tyndall, Pasteur viennent tour à tour attirés, les uns par la curiosité, les autres par leurs recherches scientifiques.
Théophile Gautier arrive en mai 1868, rendre au Mont-Blanc l'hommage que lui doit la littérature; il décrit en de belles pages, l'impression qu'il ressentit au débouché de la vallée de Magland: «Le Mont-Blanc se découvrit soudain à nos regards, et nous eûmes en ce moment la sensation complète du beau, du grand, du sublime.»
Intérieur à la Flégère.
La littérature contemporaine ne lui consacre pas seulement des articles; mais elle le prend comme un des éléments de l'action de ses romans avec l'«Alpe Homicide», avec «Tartarin sur les Alpes». La mode si capricieuse et si changeante pour une fois est fidèle et se fixe: le Mont-Blanc reste à la mode. Pour le public, un voyage à Chamonix s'impose comme une convenance mondaine; pour les alpinistes, le Mont-Blanc est un sommet qu'il faut avoir «fait»; pour les amateurs d'alpinisme acrobatique, les Aiguilles du Mont-Blanc sont une consécration.
Près de deux siècles se sont écoulés depuis le jour où la lumineuse coupole haussée par-dessus les montagnes, fit à ses premiers amants le signe fatidique. Ils sont venus à elle fascinés, et lui ont consacré la plus grande partie de leur existence, leur art, leur énergie, leur science. D'autres leur ont succédé, certains lui ont sacrifié leur vie; qu'importe, d'autres sont venus, et la foule de ses admirateurs croît chaque jour.
Sur le chemin de la Flégère.
C'est que chaque saison révèle quelque beauté nouvelle. Après la conquête du sommet ce furent les cols qui tentèrent les explorateurs, puis les aiguilles fantastiques; enfin les «minces esquilles de roc» se révélèrent plus attirantes encore.
L'art de conquérir les cimes a évolué à mesure que les pointes à conquérir étaient plus inaccessibles. L'homme s'est haussé à la grandeur des difficultés.
Qu'importe la position du corps, pourvu qu'il adhère à la muraille; qu'importent les mains déchirées pourvu qu'elles tiennent la prise; qu'importe la morsure du gel si elle ne fait pas ouvrir les doigts: petites souffrances qui passent inaperçues dans l'ardeur de l'assaut violent, oubliées dans les joies d'un retour victorieux, blessures glorieuses qui en prouvant l'âpreté de la lutte, exaltent l'importance de la victoire.
Lorsque le Mont a étendu sa grande ombre envahissante sur l'âme de l'alpiniste, celui-ci ne peut résister à l'envoûtement. Malgré l'angoisse des positions vertigineuses le long des parois abruptes, il revient à la montagne. Dans les dures épreuves des couloirs glacés, des escarpements effroyables, il est tenté de faire le même vœu que Tonia de Maurin des Maures: «Bouan Dioù, bouano mère! que l'ooublidi.» Mais le Mont est là qui l'attire invinciblement.
Et c'est pourquoi, subissant le sort commun de mes frères de la montagne, en cette saison d'automne pleine de langueur, je suis revenu au Mont-Blanc.
Il est plus beau que jamais avec son piédestal d'arbres roux, d'herbes brûlées, d'airelles rouges, qui fait à sa dalmatique de neige une bordure de velours aux couleurs changeantes. Mais l'homme ingrat l'a déserté: partout on ferme; le funiculaire du glacier de Bionnassay ne monte plus aux flancs du Mont-Lachat; le Montenvers est clos; clos aussi le refuge du col du Bonhomme; clos le chalet de Lognan. Et cependant! que de courses sont encore praticables; que de féeries se jouent encore, sur les monts, avant que commence le grand drame silencieux de l'hiver!
Procession à Combloux.
La vallée de Chamonix.
CHAPITRE II
Vallée
Pour eux aussi refleurissaient
les prairies et se doraient les
moissons.
Guido Rey.
Il faudrait la fine et précise observation d'un Devambez pour dépeindre toutes les choses menues que l'alpiniste, du haut des Aiguilles, aperçoit au fond de la vallée lilliputienne: les petites maisonnettes, disposées avec grâce sur les prairies vert tendre, les petits traits blancs qui relient les villages comme avec des rubans de poupées, le petit train mécanique, le filet d'eau capricieux de l'Arve, les arbres minuscules groupés en petits bois, les imperceptibles pucerons roux qui se déplacent lentement dans des pâturages de rêves enfantins, portant d'invisibles clochettes dont le son grêle se répercute et monte comme une lointaine musique de nains. Toutes les couleurs, toutes les teintes sont fraîches, comme si le peintre venait de donner son dernier coup de pinceau.
Comme tout cela respire l'ordre, l'harmonie, l'aisance! Rien ne permet de penser avec Chateaubriand que c'est là «un triste séjour où le soleil jette à peine un regard à midi, par dessus une barrière glacée». Demandez aux habitants des villages qui se succèdent au bord de l'Arve, depuis le Col de Voza jusqu'au Col de Balme, à ceux des Houches, des Bossons, ou de Chamonix, à ceux des Praz, des Tines ou d'Argentière, s'ils «se regardent comme en exil»? Tout le passé se dresserait contre une pareille pensée.
Les Houches.
Le viaduc Sainte-Marie.
Avant l'invasion pacifique des touristes, qui en amenant la richesse a stabilisé la population, les Chamoniards émigraient pour gagner quelque argent, puis les économies réalisées, ils revenaient à la terre de leurs aïeux, à l'ombre des grands pics, appelés par eux. Sans regret, ils quittaient la riante Italie, ou la belle terre de France, pour regagner leur vallée. Et pourtant! ils avaient goûté d'une civilisation différente, d'une existence nouvelle; ils avaient vu les merveilles des villes, les magasins magnifiques, la vie facile.
Près de Chamonix.
Mais tout cela ne valait pas pour eux, l'éblouissement des midis ensoleillés dans l'atmosphère transparente, ni la montée de l'air brûlant qui, en août, fait vaciller les glaciers, ni même ces heures exquises où la neige redoutable, fondant sous les brises chaudes du printemps, se mue en mille petits ruisseaux qui dansent et chantent au soleil, sur les pentes, entre les racines des mélèzes et des bouleaux.
Maison de Jacques Balmat.
D'ailleurs leur vallée n'est point pauvre. Au printemps, suivant l'effort du vent, d'innombrables arbres fruitiers effeuillent sur les jardins et les prés, leurs pétales blancs comme une légère neige d'arrière saison. A l'époque de la miellée, c'est un bourdonnement continu d'abeilles affairées, apportant aux ruches symétriquement disposées, le butin qu'elles sont allées dérober aux fleurs jusqu'à la limite des glaciers. Dans les prairies et les alpages, sur les plateaux, graves et solennelles, les vaches se gorgent d'herbe parfumée; dans les rochers les chèvres, cabriolent au soleil. L'orge et les pommes de terre germent rapidement dans la terre fertilisée par les apports des glaciers.
Le Dôme du Goûter vu d'un chalet, près de Chamonix.
L'Aiguille du Midi.
Terre vraiment sainte, conquise sur le torrent, la forêt et la montagne, par le travail millénaire de la race on la transporte depuis des siècles à dos d'homme, dans de grandes hottes d'osier en forme d'amphore, pour la placer sur le banc de rocher le plus ensoleillé. Chaque hiver la neige l'entraîne avec elle, dans son avalanche vers les bas-fonds, mais chaque printemps, l'homme avec cette obstination farouche que seul possède le montagnard, la recharge dans sa hotte et la remonte. Curieux spectacle pour le touriste que celui de ce geste ancestral, par lequel le paysan, d'un pas lent et assuré, va, sûr de lui, par les rochers et les fondrières, portant sur son dos l'espoir des moissons futures.
Non, la montagne n'est pas une marâtre, à ceux qui l'aiment assez pour vivre en elle de sa vie.
Les Aiguilles, un soir d'orage.
++ Vache au pâturage.
Et l'hiver! Lorsqu'arrive son cortège de gel et de bises, dans le repos forcé, c'est la douce intimité de la maison étanche, tiédie par les bûches de sapin, abattues durant la saison favorable. Dehors, tandis que les blancs flocons tombent continûment, dans la grande paix, noyant palissades et rochers sous un froid manteau, c'est le grand silence, rompu seulement par intervalle par les sonnailles assourdies des bêtes, qui reposent dans l'étable proche. Journées monotones où se redisent cent fois les prouesses accomplies sur les Aiguilles durant l'été; longues soirées douces où l'on se réunit autour du foyer entre voisins, où l'on chante ces lentes mélopées, qui vibrent de toute la rude nature alpestre, ces chants que les montagnards, dit Guido Rey, ont appris «du vent qui siffle à travers les fentes des roches et du torrent qui mugit au fond de la vallée». Puis la soirée terminée de bonne heure, c'est le retour hâtif à travers la nuit glaciale, infiniment limpide, sur la neige tassée qui crisse sous les pas, vers la maison qui dort sous la lune, avec son balcon de bois et ses larges auvents.
Monument de Saussure
"Voici le chemin".
Le village des Ouches, première commune que l'on traverse après avoir franchi le Col de Voza en venant de Saint-Gervais, représente bien le type parfait du village de la vallée de Chamonix. Un tout petit groupe de maisons serrées autour du clocher blanc, puis, épars le long des pentes jusqu'à mi-hauteur du col, toute une série de chalets. Les Ouches! c'est la porte d'entrée de la vallée. Le paysage, sauvage jusque là, devient infiniment gracieux et varié. Les hameaux succèdent aux hameaux, toujours pittoresques, avec leurs noms rappelant les accidents du sol, assortis avec les glaciers; c'est la Griaz, c'est au Pont, c'est au Cret, c'est Vers-le-Nant, c'est Taconnaz, ce sont les Bossons.
Médaillon de Balmat.
Chamonix! «Aucune localité du monde, dit encore Guido Rey, ne fut peut-être plus célébrée par les voyageurs, les romanciers et les poètes, davantage reproduite par les peintres et les photographes. Ce fut la conquête du Mont-Blanc qui rendit d'abord célèbre le petit village savoyard; puis ses maisonnettes blanches aux toits d'ardoise luisant parmi les frondaisons de pins, virent méditer Byron et Shelley, Chateaubriand et Théophile Gautier, Alexandre Dumas converser avec l'humble montagnard qui avait gravi le sommet le plus élevé d'Europe... Aujourd'hui le mont n'a plus de mystères, sur ses pentes sont disséminés d'hospitaliers refuges et la cime est devenue un observatoire astronomique. Le petit Chamonix est maintenant un élégant rendez-vous cosmopolite». Par une singulière destinée, le vieux Prieuré aura cette particularité d'être toujours trop petit pour contenir la foule sans cesse croissante des visiteurs, au nombre de 200.000 environ chaque année. Les auberges se sont multipliées, elles n'ont point été en nombre suffisant; elles se sont agrandies et elles se sont révélées encore trop exiguës; les palaces leur ont succédé avec leurs nombreuses chambres, et leurs innombrables fenêtres n'ouvrent pas encore assez de vues sur la chaîne du Mont-Blanc.
L'Aiguille du Dru, vue des Prats.
Le lac Cornu.
Bien que Chamonix soit un petit chef-lieu de canton de trois mille habitants seulement, sa propreté, son luxe, l'importance des magasins qui bordent ses deux rues principales, lui donnent le droit de revendiquer le nom de ville.
Le tour en est vite fait, car deux rues seulement sont à parcourir: la rue Nationale, orientée dans le sens de la vallée parallèlement à l'Arve, et l'avenue de la Gare, perpendiculaire à la rue Nationale. Cette dernière, de construction plus récente, donne à Chamonix son air de ville, avec ses magasins élégants et modernes, son jardin public et ses salons de thé.
Si quelques instants suffisent pour parcourir Chamonix, il faudrait des mois pour visiter ses environs: c'est que nulle ville au monde n'est ceinte d'une aussi belle couronne d'aiguilles cravatées de glaces, et de dômes neigeux.
Sur la rive droite de l'Arve s'étend la belle zone cristalline de roches granitiques et de schistes houillers qui forme les sommets du Brévent et des Aiguilles Rouges. Cette magnifique muraille de 3000 mètres d'altitude, en tout autre lieu du monde serait vouée à l'admiration des touristes, mais, en cette région où tout est gigantesque, elle est réduite au rôle de simple belvédère d'où l'on va contempler le Mont-Blanc.
La chaîne du Mont-Blanc.
En face, sur la rive gauche, l'imposant massif des Aiguilles et du Mont-Blanc écrase tout par sa masse énorme et ses sept langues de glace qui descendent jusque dans la vallée de Chamonix.
Dans ces deux chaînes parallèles, que de promenades, que de courses, que d'escalades, aussi diverses d'aspect que de durée et de difficulté! Tout chemin conduit à une merveille.
++ Chèvres au pâturage.
Disposez-vous d'une heure? Sortez de Chamonix à côté de l'Hôtel Beau-Site, suivez la route de Sallanches entre les jardins coquettement tenus et les prairies émaillées de fleurs, une demi-heure de flânerie vous conduira jusqu'à une boucle de l'Arve; derrière une haie de peupliers, scintille une nappe claire et limpide, où se mirent les monts avoisinants: c'est le lac des Gaillards avec ses deux vasques, séparées par une bande pierreuse; deux vasques jumelles qui ont la coquetterie de n'être pas semblables: l'une est assombrie par des herbes, l'autre est toute brillante des clartés d'une eau limpide dormant sur un fond de sable blanc.
La vallée de Chamonix, le soir.
Si le temps maussade n'encourage pas à s'élever sur les hauteurs et ne se prête pas aux vues panoramiques, descendez le cours de l'Arve, gagnez Servoz et de là, remontez les fameuses gorges de la Diosaz, sauvages à souhait; ne manquez pas de goûter aux fameuses écrevisses qui gîtent sous les roches.
++ Cloche de vache.
Coucher de soleil sur le lac Champex.
Peut-être serez-vous attiré dans la direction du Mont-Blanc, vers le glacier des Bossons, dont on voit la croupe à travers les sapins. Traversez alors l'Arve par les hameaux des Praz-Conduits, des Barats, et des Tissours, gagnez la forêt. En une demi-heure par des sentiers faciles et bien jalonnés, vous aurez atteint le torrent des Tissours. Traversez-le; bientôt vous entendrez mugir la cascade du Dard avec ses deux chutes de treize et cinquante mètres. Puis, vous n'aurez que l'embarras du choix: Pierre Pointue sur la route du Mont-Blanc avec son interminable montée en forêt, ou le glacier des Bossons. Décidez-vous pour ce second itinéraire—puisque vous vous promenez seulement—prenez à droite, descendez sur le hameau des Pèlerins et bientôt vous saluerez à l'entrée du village la maison de Jacques Balmat, le vainqueur du Mont-Blanc. Vous regagnerez Chamonix à travers champs, en écoutant le concert continu des cloches et clochettes.
Dans la chaîne du Brévent et des Aiguilles Rouges les excursions sont innombrables, par des sentiers en lacets sous les grands sapins: promenade exquise de deux heures, qui vous paraîtront deux minutes, à travers bois, jusqu'au plan des Chablettes; promenade de Planpraz dont l'amorce se trouve derrière la petite église de Chamonix.
La chaîne du Mont-Blanc vue des Flancs du Brévent.
Le fond de la vallée même de Chamonix offre une promenade délicieuse aux visiteurs les moins entraînés. A l'amont de la ville, derrière le Casino Municipal, s'étale en effet une petite plaine boisée: c'est le bois Bouchet poussé dans les délaissés de l'Arve. C'est là qu'il faut aller rêver le soir, à la nuit tombant des cimes, ou le matin lorsque le brouillard se perd dans l'Arve, aux heures des jeux changeants de lumière et d'ombre, pour lesquelles Virgile paraît avoir écrit ce beau vers:
«Majoresque cadunt altis de montibus umbrae.»
Le bois Bouchet se prolonge jusqu'au village des Praz, joliment situé entre l'Arve et l'impétueux torrent de l'Arveyron échappé de la Mer de glace. Les Praz sont une annexe de Chamonix dont ils ne sont d'ailleurs distants que de deux kilomètres et demi.
L'Aiguille du Dru.
Au delà, le bois Bouchet reprend plus solitaire et moins humide. Mais il a changé de nom. Est-ce parce qu'on aperçoit l'obélisque du Dru entre les sapins qu'on l'a appelé le Paradis des Praz? C'est de là qu'il faut aller guetter le Dru dans ses incessantes transformations.
La petite plaine de Chamonix se termine à quatre kilomètres des Praz au village des Tines, à l'entrée d'une région plus sauvage et plus boisée.
L'Arve s'est frayé un passage étroit entre les deux barres rocheuses: les remous de ses eaux tumultueuses ont creusé dans le rocher de vastes trous circulaires appelés marmites de géants. Frappés par la ressemblance que ces excavations ont avec une cuve ou un tonneau, les habitants de la vallée les ont appelées des «tines» du mot latin «Tina». Le village a pris à son tour le nom de la gorge où se trouvaient les tines.
Au delà de ce village, la vallée est étroitement encaissée, la route, le chemin de fer, l'Arve se disputent le passage et se superposent parfois, mais bientôt la vallée s'élargit à nouveau et ce sont encore des pâturages, coupés de bosquets gracieusement disposés, des clairières, avec des chalets rappelant ceux de la Suisse: ainsi nous arrivons à la partie supérieure de la vallée de Chamonix où rit au soleil, abrité contre les sapins des Aiguilles Rouges, le gai village d'Argentière.
Argentière et l'Aiguille de Floriaz.
Section de commune de Chamonix, Argentière rivalise avec elle: plus élevée que cette dernière de 200 mètres, elle est plus ensoleillée grâce à la large brèche du glacier d'Argentière qui descend jusqu'à proximité de la gare: aussi son climat est plus sec que celui de Chamonix. Située au pied de l'Aiguille Verte et de l'Aiguille du Chardonnet, elle jouit d'une vue incomparable sur ces deux sommets; dans la direction de Chamonix la vue s'étend sur le magnifique groupe des Aiguilles.
C'est le point de départ de nombreuses courses. Sans parler des ascensions proprement dites qu'on peut effectuer dans le merveilleux cirque du Glacier d'Argentière, il faut citer d'abord, parmi les courses à la portée de tous les touristes, celle du Planet. C'est un des plus beaux belvédères de la vallée de Chamonix, il présente une vue admirable sur l'Aiguille Verte. Sur la rive droite de l'Arve c'est une longue série de promenades délicieuses parmi lesquelles il faut citer celle du lac Cornu qui dort à 2277 mètres d'altitude dans un site sauvage et grandiose.
La course classique entre toutes, est celle de la Flégère, encore plus facile à atteindre d'Argentière que de Chamonix.
En remontant enfin la vallée de l'Arve vers le nord, on atteint bientôt le dernier hameau de la Commune de Chamonix, le Tour, à 1462 mètres d'altitude en face du glacier qui porte son nom.
L'église d'Argentière.
Au-delà les alpages se prolongent jusqu'au Col de Balme, par de longues pentes herbeuses à perte de vue, irriguées par l'Arve, qui y prend sa source. D'innombrables troupeaux peuplent ces prairies, et toujours le son des clochettes monte dans l'air pur et transparent: grosses cloches à son grave portées solennellement par les vaches qui conduisent le troupeau, cloches grêles des chèvres capricieuses, le tout fondu en une mélodie étrange et charmante.
Au Col de Balme, un immense tableau s'offre à la vue. Alexandre Dumas déclare qu'il y resta anéanti dans la contemplation du panorama, sans s'apercevoir qu'il faisait quatre degrés de froid. C'est qu'il avait sous les yeux tous les géants des Alpes françaises: le Buet, les immenses escarpements des Aiguilles Rouges, les pentes impressionnantes du Brévent, la vallée de Chamonix jusqu'au Col de Voza, puis l'Aiguille et le Dôme du Goûter, le Mont-Blanc lui-même, l'Aiguille Verte, les Droites, l'Aiguille du Dru et celle du Tour.
Au Col de Balme.
Au delà du col c'était le Valais, c'était toute la Suisse s'ouvrant pour une féerie nouvelle.