ROMAIN ROLLAND
L'ÂME ENCHANTÉE
II
L'ÉTÉ
SEPTIÈME ÉDITION
LIBRAIRIE OLEENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, PARIS
[a]TABLE DE MATIÈRES]
[PREMIÈRE PARTIE]
[DEUXIÈME PARTIE]
[TROISIÈME PARTIE]
To strive, to seek, not to find, and not yield
[PREMIÈRE PARTIE]
Dans le demi-jour de la chambre aux volets tirés, assise sur son lit, d'un peignoir blanc vêtue, Annette souriait. Sa chevelure défaite, qu'elle venait de laver, lui couvrait les épaules. Par la fenêtre ouverte, s'étalait immobile la chaleur d'or d'un après-midi d'août; sans le voir, on sentait au dehors la torpeur du jardin de Boulogne, dormant sous le soleil. Annette participait à cette béatitude. Elle pouvait rester des heures, étendue, sans bouger, sans penser, sans besoin de penser. Il lui suffisait de savoir qu'elle était deux; et elle ne faisait même pas l'effort de causer avec le «tout-petit» qui était en elle, parce qu'(elle en était sûre) il sentait ce qu'elle sentait, ils s'entendaient sans parler. Des ondes de tendresse passaient dans la somnolence heureuse de son corps. Et puis, elle replongeait dans le sourire endormi.
Mais si l'esprit était assoupi, les sens avaient gardé une merveilleuse clairvoyance, ils suivaient au fil des instants les plus fines vibrations de l'air et de la lumière... Une suave odeur de fraise dans le jardin... Elle s'en délectait, du nez et de la langue. Son oreille amusée goûtait les moindres bruits, les feuilles frôlées par un souffle, le sable foulé par un pas, une voix dans la rue, une cloche qui sonnait vêpres. Et le grondement qui monte de la grande fourmilière: Paris en 1900... L'été de l'Exposition. Dans la cuve du Champ de Mars, fermentaient au soleil des milliers de grappes humaines... Assez loin, assez près du monstrueux bouillonnement pour sentir sa présence et pour être protégée, Annette jouissait, par contraste, de l'ombre et de la paix du nid. Vaines agitations! La vérité habite en moi...
Son ouïe, subtile, et distraite, comme celle d'un chat, happait l'un après l'autre tous les bruits qui passaient, et paresseusement les laissait retomber; elle saisit, à l'étage au-dessous, le timbre de la porte d'entrée, et reconnut les petits pas de Sylvie, toujours courante. Annette eût mieux aimé rester seule. Mais elle était si solidement installée dans sa félicité que, n'importe qui viendrait, rien ne pourrait la troubler.
Il y avait huit jours seulement que Sylvie était avertie. Depuis le printemps dernier, elle était restée sans nouvelles de sa sœur. Une aventure personnelle, sans beaucoup l'émouvoir, l'avait assez occupée pour ne pas lui laisser remarquer la longueur du silence. Mais quand, l'affaire liquidée, elle s'était retrouvé l'esprit libre et le temps d'y songer, elle commença de s'inquiéter. Elle vint aux nouvelles, chez la tante de Boulogne. Elle fut bien surprise d'apprendre qu'Annette était revenue, et depuis si longtemps. Elle se disposait à rabrouer l'oublieuse; mais Annette lui ménageait d'autres sujets d'étonnement: avec une émotion voilée, elle lui avait conté tout uniment l'histoire. Sylvie eut grand-peine à l'écouter jusqu'au bout. Qu'Annette, la sage Annette, eût fait cette folie et qu'elle se refusât ensuite au mariage, non, ça, c'était inouï, elle ne le tolérerait pas!... Cette petite Lucrèce était scandalisée. Elle s'emporta contre Annette, elle la traita d'insensée. Annette restait paisible. Il était évident que rien ne la ferait changer. Sylvie sentait qu'elle n'avait aucune prise sur cette entêtée: elle l'aurait bien battue!... Mais le moyen d'en vouloir à cette chère figure, qui vous écoutait dire, avec un sourire désarmant! Et puis, le charme secret de cette maternité... Sylvie la maudissait, comme une mauvaise chance. Mais elle était trop femme pour n'en pas être attendrie...
Et aujourd'hui encore, elle venait, décidée à bousculer Annette, à avoir enfin raison de sa stupide résistance, à l'obliger à demander le mariage,—sinon... «sinon, je me fâche!...» Elle entra, en coup de vent. Elle sentait la poudre de riz et de bataille. Et, pour se mettre en train, avant de dire bonjour, elle grondait contre cette folie de passer ses journées, enfermée dans le noir. Mais aussitôt qu'elle vit les yeux heureux d'Annette, qui lui tendait les bras, elle courut à elle et elle l'embrassa. Elle continuait de gronder:
—Folle! La folle! Archi-folle!... Avec ses grands cheveux sur son long peignoir blanc, elle se donne l'air d'un ange... Hein! comme on serait trompé!... Sainte-nitouche! Petit chenapan!...
Elle la secouait. Annette se laissait faire, d'un air las et content. Sylvie s'arrêta au milieu de sa chanson, lui prit le front entre les mains, lui écarta les cheveux:
—Elle est fraîche, elle est rose, jamais je ne lui ai vu d'aussi belles couleurs. Et cette mine triomphante! Il y a de quoi! Tu n'as pas honte?
—Pas la moindre! fit Annette. Je suis heureuse, comme je ne l'ai jamais été. Et si forte, si bien! Pour la première fois de ma vie, je me sens complète, je ne cherche plus rien. Ce désir d'un enfant qui va être rempli date de si loin dans ma vie! Depuis que j'étais enfant moi-même... oui, je n'avais pas sept ans... j'en rêvais déjà.
—Tu es une menteuse, dit Sylvie. Il n'y a pas six mois, tu me disais que jamais tu n'avais connu la vocation de la maternité.
—Tu crois? J'ai dit cela, vraiment? fit Annette, déconcertée. C'est vrai, j'ai dit cela. Je n'ai pourtant pas menti, ni maintenant, ni alors... Comment expliquer? Je n'invente pas. Je me souviens très bien.
—Je connais cela, dit Sylvie. Quand j'ai une toquade, je me souviens aussitôt que depuis que je suis née, je n'ai jamais voulu que ça.
Mais Annette faisait une moue mécontente:
—Non, tu ne comprends pas. C'est ma vraie nature, celle que je sens aujourd'hui, elle a toujours été; mais je n'osais pas me l'avouer, avant que l'heure fût venue; j'avais peur d'être déçue. Maintenant... ah! maintenant, je vois que c'est encore plus beau que ce que j'espérais... Et c'est moi tout entière. Je ne veux rien de plus...
—Quand tu voulais Roger, ou Tullio, dit Sylvie malignement, tu ne voulais rien de plus...
—Ah! tu ne comprends rien!... Est-ce que cela peut se comparer? Quand j'aimais—(ce que vous appelez: «aimer»),—ce n'est pas moi qui voulais, j'étais forcée... Comme j'ai souffert de cette force qui me tenait, sans que je pusse résister! Combien de fois j'ai prié, pour en être délivrée!... Et voilà que, justement, lui, lui, mon tout-petit, il est venu à mon secours, lorsque je me débattais dans les liens de cette souffrance que l'on appelle: amour, il est venu, il m'a sauvée... Mon petit libérateur!...
Sylvie se mit à rire. Elle n'avait rien compris aux raisons de sa sœur. Mais elle n'avait pas besoin de raisons pour comprendre son instinct maternel: là-dessus, les deux sœurs seraient toujours d'accord. Elles entamèrent un tendre bavardage sur le petit inconnu—(serait-il homme ou femme?)—et sur les mille riens, graves et futiles, qui ont trait à sa venue, et dont une femme n'est jamais lasse de babiller.
Elles causaient ainsi depuis longtemps, quand Sylvie se souvint qu'elle était venue pour faire la leçon, et non pour chanter un duo. Elle dit:
—Annette, assez de folies! Il y a temps pour tout. Roger te doit le mariage. Et tu dois l'exiger.
Annette fit un geste lassé.
—Pourquoi revenir là-dessus? Je t'ai dit que Roger me l'a offert, et que j'ai refusé.
—Eh bien, quand on a été sot, il faut savoir le reconnaître et changer.
—Je n'ai aucune envie de changer.
—Pourquoi ne veux-tu pas? Cet homme, tu l'aimais. Je suis sûre que tu l'aimes encore. Qu'est-ce qui s'est passé?
Annette ne voulait pas répondre. Sylvie insistait, cherchant indiscrètement au désaccord des raisons d'ordre intime. Annette eut un mouvement violent. Sylvie la regarda, et fut stupéfiée. Annette avait la bouche méchante, le sourcil froncé, l'œil irrité.
—Qu'est-ce que tu as?
—Rien, fit Annette, se détournant avec emportement.
Sylvie venait de réveiller une blessure, qu'elle voulait oublier. Par une contradiction, qu'elle n'aurait pu expliquer, et qui sortait du fond de la nature, elle qui se réjouissait de la venue de l'enfant, elle en voulait à l'homme qui le lui avait donné, elle ne se pardonnait pas la surprise de ses sens et l'émotion qui l'avait ainsi livrée,—elle ne les pardonnait pas à celui qui en avait profité. Cette révolte de l'instinct avait été la vraie raison cachée—(à elle comme aux autres)—de sa fuite loin de Roger, et de son refus de le revoir. Au fond, elle le haïssait. Elle le haïssait de ce qu'elle l'avait aimé. Mais comme son intelligence était loyale, elle refoulait ces instincts qu'elle jugeait mauvais. Pourquoi Sylvie la forçait-elle à en prendre conscience?...
Sylvie la regardait, et elle n'insista point. Annette, reprenant son calme, honteuse de ce qu'elle avait laissé voir, vu elle-même, et, tâchant de se donner le change, dit d'une voix tranquille:
—Je ne veux pas me marier. Je ne suis pas faite pour ces liens exclusifs. Tu me diras que des millions de femmes s'en accommodent, que je m'en exagère le sérieux. Mais je suis ainsi, je prends tout au sérieux. Si je me donne, je me donne trop; et alors, j'étouffe; il me semble que je me noie, avec une pierre au cou. Peut-être que je ne suis pas assez forte! Ma personnalité n'est pas affermie. Des liens trop intimes—des lianes—me sucent mon énergie; et il ne m'en reste plus assez pour moi. Je m'évertue à plaire à «l'autre», à ressembler à l'image de ce qu'il voudrait que je fusse; et cela finit mal: car à trop renoncer à sa nature, on perd le respect de soi, et l'on ne peut plus vivre; ou bien, on se révolte, et on fait souffrir... Non, je suis une égoïste, Sylvie. Je suis faite pour vivre seule.
(Mais bien qu'elle ne mentît point, elle ne disait que les prétextes qui lui masquaient la vérité.)
—Tu m'amuses, dit Sylvie. Tu es la femme la moins faite pour te passer d'amour.
—Je le hais, dit Annette. Mais il ne m'atteindra plus, maintenant. Je suis à l'abri.
—Bel abri! fit Sylvie. Il ne t'abritera de rien du tout; et c'est toi qui devras l'abriter. Toi qui ne veux pas te lier, est-ce que tu as réfléchi à l'entrave qu'il sera pour toi, ce petit paquet?
—Le bonheur! Avoir les bras remplis, ces bras si longtemps vides!
—Tu parles, avant de savoir. Qui l'élèvera?
—Moi.
—Et le père? Il a des droits sur son enfant.
Une nouvelle vague irritée passa sous les sourcils... Des droits! Des droits sur son enfant!... Son enfant! L'enfant de cet homme, de cette minute aveugle, qu'il a déjà oubliée, et qui me lie pour la vie!... Jamais!... Mon enfant, à moi!... Elle dit:
—Mon fils n'est qu'à moi.
—Il sera à qui il lui plaira.
—Oh! je sais qu'il lui plaira...
—Séductrice!... Et si pourtant, un jour, il te reprochait de l'avoir privé d'un père!
—Je remplirai son cœur si bien qu'il n'y restera pas la plus minime place pour les regrets d'un autre.
—Tu es un monstre d'égoïsme.
—Je l'ai dit.
—Tu seras punie.
—Eh bien, tant pis pour moi, si je ne m'en fais pas aimer! Rien ne pourra empêcher que je ne l'aime et qu'il ne soit moi.
—Si tu l'aimes vraiment, tu dois penser d'abord à son avenir. Bien d'autres se sont obligées, dans l'intérêt de l'enfant, à subir un mariage déplaisant...
—Tu me révoltes, dit Annette, en me vantant ces femmes qui se condamnent à un mariage de mensonge, et quelquefois de haine, par amour pour l'enfant. Tu me rappelles cette mère qui disait à sa fille qu'elle avait subi pour elle un enfer, en restant mariée. La fille lui répondit: «Pensais-tu que l'enfer fût un bon foyer pour un enfant?»
—L'enfant a besoin d'un père.
—Comment font-ils donc, les milliers qui s'en passent? Combien ne l'ont pas connu! Combien, l'ayant perdu dans leur petite enfance, ont été élevés seulement par leur mère! Sont-ils inférieurs aux autres? L'enfant a besoin d'un amour qui le couve. Pourquoi le mien ne suffirait-il pas?
—Tu préjuges de tes forces. Sais-tu ce qui t'attend?
—Je le sais, je le sais! Autour de mon cou, les petits bras d'un enfant.
—Et sais-tu de quel prix le monde te le fera payer? Il vaudrait mieux pour toi être une femme mariée quatre fois adultère que ce qu'ils flétrissent du nom de fille-mère. Oser assumer les peines et les charges de la maternité, sans avoir, au préalable, subi l'estampille de leur mariage officiel, mais cela ne se pardonne pas à une femme de leur classe!... Passe pour moi! Ce que nous faisons, nous autres, de notre corps, n'est pas de conséquence. Et même, ils y trouvent leur compte, tes bourgeois; aussi, les voit-on prêts à célébrer, comme dans Louise, l'amour libre, chez les filles du peuple. Mais une fille bourgeoise est une chasse réservée. Tu es leur propriété. On peut bien t'acheter par contrat, devant notaire; tu ne peux pas te donner, à la face du ciel, et dire: «C'est mon droit.» Où irions-nous, grand Dieu! si la propriété se révoltait contre son maître, et disait: «Je suis libre. Vienne qui plante!...»
Car, même indignée, Sylvie ne pouvait parler sérieusement.
Annette sourit, et dit:
—Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la femme qui ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer pour la vie au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est là un esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient libres et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je tâcherai de l'être.
Sylvie dit avec pitié:
—Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la vie!
—Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous souffrez.
—Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera, l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies... Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.
—Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut l'acheter. Je ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne m'effraie pas.
—Et si ton petit en souffre?
—Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces lâches!
Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.
Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit, haussa les épaules, soupira:
—Pauvre petite folle!...
Annette, câlinement, lui demandait:
—Tu nous aideras?
Sylvie l'embrassa furieusement. Et elle montra le poing au mur:
—Gare à qui te touche!
Elle partit. Annette, fatiguée de la discussion, retomba dans son rêve. Cette fois, avec sa sœur, la partie était gagnée! Mais de la conversation, une inquiétude restait, un mot dit par Sylvie... Est-ce que l'enfant, un jour, pourrait lui reprocher?...
Sur le dos étendue, et ses mains sur son ventre croisées, elle écoutait en elle. En elle, le tout petit commençait à remuer. Annette lui parlait, bouche close, comme souvent. Elle lui demandait si elle faisait bien de le garder pour elle seule; elle le priait instamment de lui dire si elle avait raison, et s'il était content: car elle ne voulait rien faire, dont il pût la blâmer.—Alors, le tout petit, naturellement, répondit qu'elle faisait bien, et qu'il était content. Il dit qu'il la voulait â lui, à lui seul, et que, pour se vouer à lui, elle devait être libre et vivre seule avec lui. Elle et lui...
Annette rit de bonheur. Son cœur était si plein que la parole se tut. Et, la tête alourdie et grise de sa joie, lasse, elle s'endormit...
Dès que l'état d'Annette commença d'être visible, Sylvie obligea sa sœur à s'éloigner de Paris. C'était le début de l'automne; les amis en vacances ne tarderaient pas à rentrer. Contrairement à ce qu'on pouvait craindre, Annette n'opposa point de résistance. Elle n'avait pas peur de l'opinion; mais toute cause de dissentiment, à cette heure, lui eût été intolérable: que rien ne troublât son harmonie!
Elle se laissa conduire par Sylvie à une station de la Côte d'Azur; mais elle n'y resta point. Elle n'y trouvait pas le recueillement. Le voisinage de la mer lui causait un malaise. Annette était une terrienne; elle pouvait admirer l'océan, mais elle ne pouvait vivre en familiarité avec lui; elle subissait la fascination violente de son souffle; mais ce souffle ne lui était pas bienfaisant: il réveillait en elle trop de troubles cachés, il en faisait surgir qu'elle ne voulait pas connaître... Pas encore! Pas maintenant!... Il est des êtres qu'on n'aime pas, dit-on, parce qu'on craint de les aimer—(et donc, parce qu'on les aime?)—Annette se défendait contre la mer, parce qu'elle se défendait contre elle-même, contre une Annette dangereuse, qu'elle tenait à éviter...
Elle remonta vers le nord, près des lacs de Savoie; et dans une petite ville, au pied des monts, elle prit ses quartiers d'hiver. Sylvie ne fut avertie qu'après installation. Retenue à Paris par son métier, elle ne pouvait faire, de loin en loin, que de brèves visites; et elle s'inquiéta de savoir Annette seule, dans cet endroit perdu. Mais Annette, en ce temps, ne pouvait se trouver assez seule, ni l'endroit assez perdu. Elle se fût délectée d'un ermitage. Plus sa vie intérieure était riche, plus elle avait besoin d'une atmosphère limpide et sans bruit. Elle ne souffrait pas, comme en jugeait Sylvie, d'être, dans son état, abandonnée à des mains étrangères. D'abord, elle avait tant d'affection à dépenser que nul ne lui semblait étranger; et comme la sympathie attire la sympathie, à nul elle ne restait une étrangère longtemps. Ce n'était pas que les gens du pays, peu curieux, s'inquiétassent de la connaître. On se saluait, on échangeait, en passant, quelques paroles cordiales, sur le seuil de la porte, ou par-dessus la haie. On se voulait du bien. Sans doute, en cas de besoin, il n'eût pas fallu trop compter sur cette bonne volonté. Mais c'est déjà beaucoup, dans les jours ordinaires: les jours en sont plus légers. Annette s'accommodait mieux de cette bienveillance indifférente de bonnes gens inconnus qui la laissaient en repos, que des soins tyranniques des parents, des amis, qui s'arrogent sur nous des droits de tutelle pesante...
Mi-novembre... Assise près de la fenêtre, elle regardait, en cousant, la neige nouvelle sur les prés et les arbres emperruqués. Mais ses regards revenaient sur une lettre de faire-part... Mariage de Roger Brissot avec une jeune fille du monde politique de Paris: (Annette la connaissait)... Roger n'avait pas perdu de temps. Mesdames Brissot, vexées de la fuite d'Annette, s'étaient hâtées de conclure un autre hymen, avant que la déconvenue de leur fils pût être ébruitée. Et Roger, par dépit, avait ratifié leur choix. Annette ne pouvait s'étonner, ni se plaindre. Elle s'efforçait même de penser qu'elle en était bien aise, pour ce pauvre Roger. Mais la nouvelle la remuait plus qu'elle n'eût voulu. Tant de souvenirs frémissaient dans l'âme et dans la chair! Et là, dans cette chair, cette vie éveillée par lui... Au fond de l'ombre, les troubles d'autrefois s'agitaient... Non, non, Annette ne permet pas qu'ils ressortent! Elle éprouve une aversion pour ses fièvres passées. Tout ce qui est sensuel la fatigue... Dégoût, révolte... Et cette animosité...—(Cette fois, elle l'a reconnue!...)—Écho de la haine ancestrale de la femelle contre le mâle qui l'a fécondée...
Elle cousait, elle cousait, elle voulait oublier. Souvent, lorsque, nerveuse, elle voyait venir à l'horizon une dangereuse nuée, elle recourait au moulin à prières: le travail. Elle cousait; et ses pensées se rangeaient en bon ordre, comme il fallait...
Et ce jour-là encore, elles se rangèrent. Après une demi-heure d'application muette, le souci s'effaça, reparut le sourire; Annette, relevant son front penché sur l'ouvrage, montra ses yeux apaisés. Et elle dit:
—Qu'il en soit ainsi!
Le soleil riait sur la neige. Annette laissa le travail et s'habilla pour sortir. Elle avait les chevilles et les pieds un peu gonflés; mais il fallait se forcer à marcher; et une fois qu'elle était dehors, elle y trouvait plaisir. Car elle promenait avec elle son petit compagnon. Maintenant, il affirmait sa présence. Le soir surtout, il prenait les dimensions du nid, il tâtonnait partout...
—Dieu! que c'est étroit! semblait-il dire. Est-ce que cela ne va jamais finir?...
Et il se rendormait. Le jour, en promenade, il se tenait sage. Mais on eût dit qu'il regardât par les yeux de sa mère. Car à ces yeux, tout semblait neuf. Ô les fraîches couleurs! La nature venait de les poser sur la toile. Annette en avait aussi de belles sur les joues. Son cœur battait plus fort, et son sang affleurait. Elle jouissait des odeurs, des saveurs; quand on ne pouvait la voir, elle mangeait un peu de neige, sur le chemin... Délicieux!... Elle se rappelait qu'enfant, elle faisait de même, aussitôt que la bonne ne regardait pas... Elle suçait aussi des tiges de roseaux, humides et gelées: elle en avait, tout le long du gosier, un frisson de gourmandise pâmée; comme l'étoile de neige sur sa langue, elle fondait de volupté...
Après qu'elle avait, une heure ou deux, marché dans la campagne, sur les routes de neige, seule et double, seule et toute, sous le dais gris du ciel d'hiver, écoutant ramager son petit printemps, elle revenait vers la ville, les joues fouettées par la bise, rouges, les yeux brillants. Elle ne résistait pas, devant la pâtisserie, à l'attrait de quelque friandise, du chocolat, du miel:—(Ce que le petit était gourmand!)—Puis, elle allait s'asseoir, à la tombée du jour, dans l'église, devant un autel, qui était comme le miel, sombre et d'or. Et elle qui ne pratiquait point, elle qui ne croyait point,—(qui croyait ne point croire)—elle restait, jusqu'à ce qu'on fermât les portes, à rêver, prier, aimer. La nuit tombait, les lampes de l'autel, faiblement balancées, attiraient dans le noir les derniers points de lumière. Annette s'engourdissait, frileuse, un peu transie dans sa houppelande de laine, se réchauffant à son soleil. Le calme saint était en elle. Elle rêvait pour l'enfant d'une vie enveloppée de douceur, de silence—et de ses bras d'amour.
Dans les premiers jours de l'année, l'enfant naquit. Un fils. Sylvie arriva juste à temps pour le cueillir. Malgré ses douleurs, qui lui arrachaient parfois un gémissement, mais sans larmes, Annette, intéressée, attentive, un peu déçue, s'étonnait d'assister à l'événement, plus que de le produire. La grande émotion qu'elle attendait n'était pas apparue.—Dès le commencement du travail, on est prise dans un piège. Aucun moyen d'échapper: il faut aller jusqu'au bout. Alors, on se résigne, et on tend toutes ses forces pour y arriver au plus tôt. L'esprit net, mais ses énergies occupées entièrement à soutenir les douleurs. On ne pense guère à l'enfant. Point de place pour les sentiments tendres ou exaltés. Ceux qui remplissaient le cœur, avant, se sont éclipsés. C'est vraiment «le travail», dur, étroit, travail de chair et de muscles, exclusivement physique, sans rien de beau et de bienfaisant... Jusqu'à l'instant libérateur, où l'on sent de son corps glisser le petit corps... Enfin!...
Aussitôt, la joie se rallume. Annette, claquant des dents, épuisée, près de sombrer au fond d'un océan Arctique, tendait ses mains glacées pour saisir et serrer sur ses membres brisés son fruit vivant,—le bien-aimé!
Et maintenant, elle est dédoublée. Non plus deux en un, comme avant. Mais un fragment de soi, détaché dans l'espace, comme un petit satellite, gravitant autour d'un astre, une minuscule valeur additionnelle dont l'effet est immense dans l'atmosphère psychique. Chose étrange que, dans ce nouveau couple formé par la segmentation d'un être, le grand s'appuie sur le petit, plus encore que le petit sur le grand. Ce vagissement était, par sa faiblesse, une force pour Annette. Ô la richesse que donne un aimé qui ne peut se passer de nous!... Annette aux seins durcis, que suçait avidement le petit animal, avidement versait dans le corps de son fils le flot de lait et d'espérance, dont sa poitrine était gonflée.
Alors se déroula le premier cycle émouvant de la vita nuova, cette découverte du monde, qui est vieille comme le monde, et que refait chaque mère, penchée sur le berceau. La veilleuse inlassable guette, le cœur battant, l'éveil de son Bel-au-bois-dormant. Dans ses yeux de saphir,—ces violettes foncées,—Annette se mirait, tant ils étaient brillants. Que voyait-il, ce regard, imprécis et sans bornes, comme le grand œil du ciel, dont on ne peut savoir s'il est vide ou profond; mais dans la clarté bleue de son cercle, tient le monde... Et quelles ombres subites projettent sur ce pur miroir des nuées de souffrances, des fureurs invisibles, des passions inconnues, venues on ne sait d'où? Est-ce de mon passé, ou de ton avenir? L'avers, ou le revers de la même médaille. «Tu es ce que j'ai été. Je suis ce que tu seras. Que seras-tu? Que suis-je?...» Annette s'interrogeait dans les yeux de son sphinx. Et regardant cette conscience, d'heure en heure, qui montait de l'abîme, elle revivait, sans le savoir, en cet homuncunlus, la naissance de l'humanité.
Une à une, le petit Marc ouvrait ses fenêtres sur le monde. Commencèrent à passer sur la surface égale du liquide regard des lueurs plus précises, ainsi qu'un vol d'oiseaux qui cherchent où se poser. Après quelques semaines, sur l'arbuste vivant parut la fleur du sourire. Et puis, dans le buisson, les oiseaux installés se mirent à ramager... Oublié, le cauchemar tragique des premiers jours! Oubliés, l'épouvante de la terre inconnue, les hurlements de l'être brutalement arraché de l'écorce maternelle, projeté nu et meurtri dans la lumière cruelle!... Le petit homme, rassuré, avait pris possession de la vie. Et il la trouvait bonne. Il l'explorait, palpait et goûtait goulûment de la bouche, des yeux, des pieds, des mains, des reins. Il célébrait sa proie, en jouant émerveillé avec les sons qui sortaient de son flûteau. Une proie de plus: sa voix! Il s'écoutait chanter. Mais il ne jouissait pas de son chant avec plus de délices que sa mère. Annette s'en grisait. Cette petite voix de ruisseau lui faisait fondre le cœur. Même les cris suraigus où montait l'instrument, lui perçaient le tympan d'une exquise volupté:
—Crie bien fort, mon chéri! Oui, affirme ta vie!
Il l'affirmait avec une énergie qui n'avait pas besoin d'encouragements. Joie, colère, caprices, il en criait de toutes les couleurs. Annette, maman novice et déplorable éducatrice, trouvait tout charmant; elle n'avait pas la force de résister aux appels tyranniques. Elle se fût levée dix fois, la nuit, plutôt que de l'entendre pleurer. Et, du matin au soir, elle se laissait sucer par l'avide sangsue. L'enfant ne s'en portait pas mieux; et elle, s'en porta fort mal.
Sylvie, quand elle revit sa sœur, au printemps, la trouva amaigrie; et elle s'inquiéta. Annette manifestait toujours le même bonheur; mais l'expression en était devenue un peu fébrile; les larmes lui montaient aux yeux, pour un mot affectueux. Elle convint qu'elle ne dormait pas assez, qu'elle ne savait pas se faire servir, et que devant les difficultés pratiques qui se présentaient pour les soins à donner ou la santé de l'enfant, elle se sentait démunie. Elle le disait, en affectant de rire de sa pusillanimité; mais sa belle assurance du début était tombée. Elle était frappée de voir qu'elle n'était pas aussi robuste qu'elle avait pensé; n'ayant jamais été malade, elle n'avait pas connu les limites de ses forces, et elle croyait qu'elle en pouvait user sans compter; elle s'apercevait que ces limites étaient étroites et qu'on ne les dépassait pas impunément... La vie, quelle chose fragile! À d'autres moments, cette constatation ne l'eût pas affectée. Mais à présent que sa vie était double, et que sur cette chose fragile une autre reposait, encore plus fragile... Dieu! que se passerait-il, si elle disparaissait? Dans ses nuits sans sommeil, Annette avait bien des fois remâché cette crainte....Elle écoutait le sommeil de l'enfant; et le moindre changement dans sa respiration, un souffle un peu plus vif, une plainte, ou le silence, arrêtaient les battements de son cœur. Et dès que l'inquiétude fut entrée, elle prit logement. Annette ne connut plus le calme auguste et léger des heures de la nuit, où le corps sans mouvement et l'âme sans pensée, qui rêvent sans dormir, flottent comme des fleurs d'eau, immobiles, sur l'étang nocturne. Elyséenne quiétude, dont la grâce accordée n'est sentie par le cœur qu'après qu'il l'a perdue... Désormais, chaque moment tient en méfiance l'âme aux aguets. Dans le plus sûr se dissimule un tremblement...
Sylvie ne s'y trompa point. Sous le sourire vaillant d'Annette, plaisantant sa faiblesse, elle perçut le désarroi physique et le besoin animal de se rapprocher du troupeau. Elle décida qu'Annette devait quitter sa retraite et revenir s'installer, à quelques heures de Paris, dans une maison de campagne, où Sylvie pourrait la voir presque chaque jour, sans que le bruit de son retour se répandît. Annette ne fit pas de difficultés pour revenir, mais franchement, dans sa maison, à Paris. Elle n'admit aucune objection. En vain, Sylvie lui remontra que ce n'était point sage, que sa tranquillité risquait d'être troublée. Annette s'entêta. Son orgueil ne supportait pas de paraître fuir devant l'opinion. Pendant l'année heureuse où elle couvait l'enfant, elle ne songeait pas à l'opinion. Elle vivait avec le bonheur en tête à tête; point de place pour un tiers. Depuis quelques mois, son bonheur n'était pas moindre; mais elle eût désiré en faire part au monde; et il lui était pénible de se dire qu'elle devait le cacher. À force d'y penser, elle en fut blessée. Quoi! ce joyau qui faisait son orgueil, elle le dissimulait comme une chose honteuse! Elle avait l'air de le renier!...
—«Te renier! mon trésor!»... (Elle l'embrassait passionnément)... «Je n'aurais pas dû fuir, j'aurais dû t'imposer, dès le premier jour. Mais plus de cachotteries! Je dirai, en te montrant: a Voyez mon bel enfant! Vous n'avez pas le pareil, dites, les autres mamans?...»
Elle rentra dans Paris, et elle s'y installa. La fille de Raoul Rivière savait bien qu'il ne serait pas si facile de faire accepter sa situation! Mais le sentiment dédaigneux qu'elle tenait de son père, à l'égard du monde, n'avait pas appris de son père à se plier en apparence aux préjugés du monde, pour mieux s'y dérober: elle prétendait y tenir tête et en avoir raison.
Sa première expérience fut assez favorable. La vieille tante Victorine, en l'absence d'Annette, était restée gardienne de la maison, comme c'était son emploi depuis de longues années. Cette petite personne de soixante ans passés avait le teint frais, les joues sans rides, et des boucles en papillotes bien serrées sur les joues. Calme, douce, inoffensive, excessivement timorée, elle avait su se conserver à l'abri de tout ce qui peut troubler. Annette, dès l'enfance, avait toujours vu dans la maison la tante Trotte-menu, qui la déchargeait des ennuis du ménage et veillait à la propreté, au confort, à la cuisine, (car elle était gourmande), jouant le rôle de vieille bonne familière, devant qui on ne se gêne pas, parce qu'elle est un meuble de la maison: son avis ne compte pas; et d'ailleurs, elle n'en a pas. Au cours des trente années qu'elle avait passées chez son frère, la tante Victorine avait pu voir et entendre des choses étranges. Mais elle n'avait rien vu, rien entendu. Pour qu'elle vît ce qu'elle ne tenait pas à voir, il eût fallu l'y contraindre. Raoul n'avait garde! Dans son cercle d'intimes, il la nommait sa sourde-muette du sérail. Il se moquait d'elle à sa barbe, la blaguait, la bourrait, l'appelait: «grosse cruche!» la faisait pleurnicher, et puis, la cajolait, la bichait avec bruit sur les deux joues, et se faisait dorloter par elle, comme un vieux gamin. Elle avait gardé de lui le souvenir d'un cœur d'or,—qui plus est, d'un saint homme:—ce qui l'eût bien amusé dans sa tombe,—si, pour un Raoul Rivière, amateur non lassé du dessus de la terre, le dessous n'eût été une sacrée affaire!
Il n'eût pas été difficile pour Annette d'imprimer dans les yeux de tante Victorine une image de sa personne aussi avantageuse. Elle avait hérité, en même temps que de la maison, du culte que le vieux chat du foyer rendait au propriétaire. Il ne s'agissait que de ne pas contrarier ses illusions. Annette recula longtemps avant de s'y décider. Elle avait tenu la tante dans l'ignorance de son aventure. À son éloignement de Paris elle avait donné pour prétexte des raisons de santé, le désir de voyager. Si peu vraisemblable que ce fût, la tante avait paru le croire; elle n'était pas curieuse, et craignait les nouvelles qui pouvaient l'agiter. Il fallut bien pourtant qu'elle les apprît, à la fin. Sylvie se chargea, après la naissance de l'enfant, de la lui annoncer. La pauvre femme en fut «sidérée». Elle eut beaucoup de peine à comprendre la situation; elle n'en avait jamais envisagé de telle. Elle écrivit à Annette des lettres affolées, si obscures qu'Annette aurait pu croire—(cet âge est sans pitié!)—que c'était tante Victorine qui venait d'accoucher. Elle la consola, de son mieux. Sylvie était convaincue que la vieille dame partirait de la maison. Mais partir de la maison était la dernière pensée qui pût venir à tante Victorine. Pour le reste, son esprit s'agitait dans un désordre inextricable. Elle était bien incapable de donner un conseil! Il lui en eût fallu pour elle. Elle ne savait que se lamenter. Mais on ne vit pas de lamentations; et comme on doit vivre pourtant, elle finit par découvrir dans le malheur d'Annette une épreuve du ciel. Elle commençait à s'y habituer, en l'absence de sa nièce, dont l'éloignement maintenait à distance le fâcheux événement, quand Annette annonça son retour.
Annette était émue, en rentrant au logis. Sylvie avait été la chercher à la gare. Tante Victorine ne put s'y résoudre; et quand elle entendit s'ouvrir la porte de la maison, elle remonta précipitamment l'escalier dont elle avait descendu la moitié, et courut s'enfermer dans sa chambre. Annette l'y trouva en larmes; la tante, en l'embrassant, répétait:
—Ma pauvre enfant!... Mais comment?... Mais comment?...
Annette, plus troublée qu'elle ne voulait le paraître, jouait l'assurance, et disait, d'un ton brusque et riant:
—On aura le temps de raconter!... Maintenant, allons dîner!
La vieille dame se laissa entraîner. Elle continuait de larmoyer; Annette lui faisait:
—Chut! Chut! ma bonne tante... Il ne faut pas pleurer...
La tante cherchait à retrouver ce qu'elle aurait voulu dire; elle en avait un tas: lamentations, semonces, questions, interjections... Mais de ce tas, elle ne pouvait rien tirer; il ne sortait que de gros soupirs. Annette, brusquement, la mit en présence de l'enfant qui dormait comme un bienheureux, de tout son petit corps souple et dodu, la tête chavirée: elle tomba en extase, elle joignit les mains; et son vieux cœur de servante sur-le-champ contracta un nouveau louage avec le chef nouveau de la maison. De cette heure, elle s'attela, rajeunie, au chariot du petit dieu.—Par instants, la mémoire lui revenait qu'il était tout de même un objet scandaleux. Elle se retrouvait dans le désarroi. Annette, qui causait avec une insouciance affectée, guettait du coin de l'œil la bonne vieille figure qui s'allongeait:
—Allons, qu'est-ce que c'est donc? demandait-elle, il faut se faire une raison!
La tante entamait, une fois de plus, ses confuses lamentations.
—Mais oui, disait Annette, lui tapotant les mains, mais oui!... Mais enfin, qu'est-ce que tu voudrais donc? Que nous perdions notre cher petit garçon?
(Elle savait bien ce qu'elle faisait, en appuyant, câline, sur le «notre»!)
La tante, superstitieuse, protestait, bouleversée:
—Annette, ne dis pas cela! C'est dangereux... Non, comment peux-tu dire?...
—Alors, n'aie pas cette mine! Puisque notre petit est là, puisqu'il nous est venu, qu'est-ce qu'on peut faire maintenant? Qu'est-ce qu'on peut faire de mieux que de l'aimer et d'être heureux?
La tante aurait pu répondre:
—Oui, mais pourquoi est-il venu?
Elle n'avait plus la force de le souhaiter. La morale l'eût voulu, pourtant. Le monde et la religion. La dignité et la tranquillité. Peut-être la tranquillité surtout. La plus intime pensée, tout au fond, tout au fond, qu'elle ne s'avouait pas, était:
—Mon Dieu! si, au moins, cette malheureuse enfant ne m'en avait rien dit!...
Enfin, dans l'impossibilité d'accorder tant de pensées contradictoires, tante Victorine finit par renoncer à penser. Et, s'abandonnant à l'instinct, elle fut la vieille poule, qui a passé sa vie à élever les poussins des autres. Elle accepta.
Mais Annette n'eut pas trop à s'en féliciter. Il est des annexions qui rapportent plus d'ennuis que d'avantages. Par la tante, ne tarda pas à s'introduire chez Annette le trouble du dehors. Madame Victorine était bavarde; et elle prêtait l'oreille à ce que le voisinage disait du retour de sa nièce. Elle revenait, tout courant, larmoyant, le redire à Annette. Annette la rudoyait affectueusement, mais elle ne laissait pas d'être affectée de ces sots commérages. Lorsque rentrait la vieille, elle se demandait maintenant, avec un frémissement:
—Que va-t-elle encore me raconter?
Elle lui interdit de parler. Mais quand la tante se tut, ce fut bien pis, avec ses réticences, ses soupirs, et ses airs navrés. Et Annette amassait un dépit irrité contre cette opinion venimeuse, qu'elle affectait d'ignorer.
Si elle eût été sage, elle eût évité du moins l'occasion de s'y frotter. Mais elle était trop vivante pour être sage. On n'est sage qu'après qu'il en a cuit de ne pas l'être. La nature humaine est ainsi faite qu'Annette, qui dédaigneusement tournait le dos aux jugements du monde, brûlait de connaître ce qui se disait derrière son dos. Et, tremblant, chaque matin, que le jour ne passât point sans lui apporter l'écho de paroles déplaisantes, les jours où ces paroles ne venaient pas la trouver, elle était prête à les aller chercher. Elles lui épargnèrent cette peine. Elle reçut de la famille, de cousins, de cousines, avec qui elle n'entretenait que des rapports lointains de parenté, des lettres scandalisées, des leçons intolérables. Leur prétention de s'ériger en juges de sa conduite et en champions contre elle de l'honneur de la famille, aurait dû paraître moins irritante que grotesque à qui savait, comme Annette, trop instruite par son père de la chronique secrète, ce que valait l'aune de ces Aristarques. Mais Annette ne riait pas; elle sautait sur sa plume, et décochait une réplique mordante, qui ajoutait la rancune aux autres motifs de condamnation, et rendait celle-ci implacable.
Encore ces censeurs austères pouvaient-ils invoquer, pour leur intervention, les droits, certes abusifs, mais coutumiers, de la parenté. Mais quels droits de lui tenir rigueur avaient des étrangers, à qui ne faisait point tort qu'elle usât d'elle comme elle l'entendait? Rencontrant dans la rue une aimable mondaine, dont le salon naguère l'accueillait, elle s'arrêtait pour échanger quelques mots de courtoisie. Mais l'autre, l'examinant de son regard curieux, la laissait parler, à peine répondait, et s'éloignait avec une froide politesse. Une autre, à qui Annette écrivait pour demander un renseignement, ne lui répondait pas. Poursuivant son enquête, elle s'adressait à une amie de sa mère, une vieille dame qu'elle respectait et qui lui témoignait des sentiments affectueux; elle offrait d'aller la voir. En retour, lui venait une lettre embarrassée, exprimant le regret de ne pas la recevoir: on s'absentait de Paris... Ces petites blessures répétées rendaient la sensibilité inquiète. Annette avait peur d'autres affronts; mais l'étrange était que cette peur la poussait nerveusement à les provoquer.
Ainsi en advint-il avec son amie Lucile Cordier. Les deux jeunes femmes se connaissaient depuis longtemps. Dans le monde qu'elles fréquentaient, Lucile était la préférée d'Annette; et sans être fort intimes, elles avaient plaisir à se voir. Annette apprit par sa tante que la sœur de Lucile venait de se marier. Elle n'en avait reçu aucun avis de Lucile. Elle lui écrivit pour la féliciter. Lucile garda le silence. Annette en savait assez, pour ne pas insister. Elle insista pourtant, par un besoin singulier d'être sûre,—de souffrir.
Elle se rendit chez Lucile. Dans le salon, un bruit de voix. C'était le jour de visites. Elle se le rappela, au moment d'entrer. Trop tard pour reculer... La conversation était animée. Une douzaine de personnes, presque toutes, connues d'Annette. À son apparition, les voix s'arrêtèrent net. Quelques secondes seulement. Annette, émue, mais sentant qu'elle livrait un combat, entra, le sourire aux lèvres, et, sans regarder à droite ni à gauche, elle alla à Lucile. Lucile se leva, gênée. Petite blonde, aux yeux plissés, caressants, doux et fins, minois fripé, museau de souris, les dents un peu avancées. Spirituelle, indifférente aux gens et aux idées, tout en se donnant l'air de se passionner pour celles-ci, de s'attacher à ceux-là, elle était prudente, pas très franche, faible, aimant à plaire, ne cherchant rien tant qu'à ne se brouiller avec personne et à tout ménager. La conduite d'Annette ne l'avait, pour son compte, aucunement troublée. Son curieux nez pointu, à l'affût, s'amusait du scandale. L'aventure, qu'elle jugeait absurde, l'eût seulement divertie, si, du point de vue mondain, ce ne l'eût embarrassée. Quand Annette Lui écrivit qu'elle était de retour, Lucile avait pensé:
—Quelle tuile! Qu'est-ce que je vais lui répondre? Elle ne voulait pas blesser Annette. Elle ne voulait pas non plus risquer de se faire mal juger. Faute de trouver la réponse, elle la remit de journée en journée. Elle se proposait de revoir Annette, mais plus tard—(ce n'était pas pressé!)—sans que le monde le sût. Cela n'empêchait pas de dauber sur Annette et de prendre avec le monde des airs scandalisés...
Mais voici que la brusque apparition d'Annette la mettait—(«C'est trop fort!»...)—dans l'obligation, sur-le-champ, de choisir! Lucile en voulut beaucoup plus à Annette de lui jouer ce mauvais tour que de s'être fait faire un enfant... («Et même deux, s'il lui plaît, mais qu'elle me fiche la paix!...»)
Une petite lueur rageuse aux yeux, vite éteinte, elle prit la main qu'Annette lui tendait, répondant au sourire par ce sourire de miel qu'Annette lui connaissait: (on ne résistait pas à sa tendre séduction). Cela ne dura guère. Les yeux en mouvement, les oreilles aux aguets, Lucile perçut instantanément l'ironie de l'assistance. Instantanément, son expression se glaça; après quelques mots d'accueil, elle reprit avec affectation l'entretien interrompu; et, d'un secret accord, tous se remirent à causer.
Annette, laissée en dehors de la conversation, se sentit rejetée. Mais elle ne l'accepta point. Elle connaissait la faiblesse de caractère de Lucile. Armée de son fier sourire, assise au milieu d'un groupe qui, sans paraître la voir, semblait très occupé par l'échange de propos aussi vains qu'animés, elle faisait, de ses yeux tranquilles, le tour de l'assistance. Les regards, à sa rencontre, cillaient pour l'éviter. Une paire d'yeux, cependant, n'eurent pas le temps de se garer. Ils restèrent accrochés, avec un dépit irrité. Annette reconnut la large face poupine de Marie-Louise de Baudru, fille d'un riche notaire, mariée avec un magistrat, dont le cercle de parentage était avec les Rivière dans de vieilles relations de cordialité sociale et d'antipathie foncière. Marie-Louise de Baudru incarnait en sa forte personne les plus solides attributs de sa classe grand-bourgeoise: l'ordre, la probité, l'incuriosité, le manque de charité de cœur et surtout d'esprit, toutes les vertus légales, une ferme foi verbale, vidée, comme sur l'étal, de doutes et de pensée, et le culte religieux de la Propriété: toutes les propriétés: sa famille, son bien, sa patrie, sa religion, sa morale, sa tradition, et ses négations. Enfin, le moi massif et compact, comme un bloc qui bouche le soleil. Point de place, à côté, pour le tonneau de Diogène! Rien ne répugnait aux Baudru autant que l'indépendance, quelle qu'elle fût: religieuse, morale, intellectuelle, politique ou sociale. Aversion, de nature! Ils en confondaient toutes les formes sous la commune injure d'«anarchisme». Cet anarchisme, ils l'avaient toujours flairé chez les Rivière. Et, d'instinct, Marie-Louise, comme les siens, tenait en suspicion Annette. Elle ne lui pardonnait pas la liberté dont Annette avait joui dans son éducation et sa vie de jeune fille. Peut-être qu'un grain d'envie n'était pas absent de ces jugements désobligeants. Une seule considération en retenait l'expression: la fortune des Rivière. La richesse commande l'estime, elle est une des colonnes—la plus ferme—de l'ordre social. Mais c'est à condition qu'on n'ébranle point sa base: la famille légale. Les soutiens de la société y veillent; il ne fait pas bon s'y frotter. Annette avait porté atteinte aux principes cardinaux. Le chien de garde était réveillé. Il se taisait pourtant. Il n'aboie pas dans le monde. Mais son regard parlait pour lui. Annette lut dans celui de Marie-Louise de Baudru un mépris courroucé. Ses yeux se posèrent tranquillement sur ceux de la justicière joufflue; et, lui adressant de la tête un petit salut familier, elle la força d'y répondre. Marie-Louise, suffoquant de ne pouvoir résister à l'injonction, salua, en se vengeant par son regard le plus dur. Annette, indifférente, l'avait déjà laissée; et ses yeux qui faisaient le tour du salon, revinrent à Lucile.
Sans aucun embarras, elle s'introduisit dans l'entretien commencé, elle coupa d'une réflexion le récit de Lucile, l'obligea à une réplique. Il fallut bien lui faire place. On ne pouvait se dispenser de l'écouter poliment, curieusement, et même non sans agrément: car elle avait de l'esprit. Mais on ne répondait pas, on était distrait, on parlait d'autre chose. La conversation s'éteignait, se rallumait par petits feux, en sautant de sujets. Annette s'entendit, dans le silence, discourant sur un ton dégagé; et elle écoutait sa voix, comme celle d'une étrangère: en vraie femme qu'elle était, fine, sensible et fière, elle ne perdait rien des petites humiliations. Habituée dès l'enfance à lire et à manier le langage menteur des salons, elle savait déchiffrer sous le voile des inattentions voulues, des sourires équivoques, des politesses sans franchise, les intentions blessantes. Elle souffrait, mais elle riait; et elle continuait de parler. On pensait:
—Quel aplomb, cette petite!
Lucile profita du départ d'une visiteuse pour l'accompagner à la porte et s'écarter d'Annette. Celle-ci se trouva abandonnée, dans un groupe bien décidé à l'ignorer. Renonçant à prolonger l'épreuve, elle allait se lever pour partir à son tour, quand, traversant le salon, Marcel Franck vint à elle. Il était entré depuis quelque temps, sans qu'elle l'eût aperçu, toute son attention prise par son effort pour ne pas céder au découragement qui la gagnait. Et lui, la regardant parler, avec une pitié gouailleuse, admirait sa crânerie. Il se disait:
—Qu'est-ce qui l'obligeait à venir braver ces mufles? ... Petite toquée!... C'est tordant...
Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux: toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:
—Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez «contemplé son azur, ô Méditerranée?»...
Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle—(quel démon la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)—elle répondit gaiement:
—En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les yeux de mon enfant.
Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires, des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et, sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant, narquois, et murmura:
—Imprudente!
—Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.
Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.
Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de défi.
Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût été honorablement accueillie,—et particulièrement dans un monde qui aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:—parmi ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises. Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et d'habitudes.—Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels, cet homme aux forts appétits avait rompu avec la haud aurea mediocritas. Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens, qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie. Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la vie de parade et d'affaires.
Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de tradition,—qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des lueurs de tout,—mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait, dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet désarroi devant la réalité.—Un autre vélum s'interposait entre ses yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse: enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.
Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité, Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de logique! L'homme—la femme encore moins—n'est pas tout d'une pièce, surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent. Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets, des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu, socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été, aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que déclassée.
Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.
Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux, d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.—Annette était gibier.
Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la visite de l'ami Marcel Franck.
Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!
Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur, l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.
Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:
—Vous le voyiez aussi bien que moi.
Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous l'ironie. Marcel surenchérit:
—Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, nous avons le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes notre précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur voix insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je vous fais mes compliments de votre intrépidité...
Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait; l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle dit:
—Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne pensez. Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le prévoyais pas...
Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:
—Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le craindre, et non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste incompréhensible: comment ce que je craignais, ce que je ne voulais point, suis-je allée au-devant?
—C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve, ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge à porter.
Annette, un peu choquée, dit:
—Pour moi, ce n'est pas une charge.
Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et dit:
—Vous l'aimez encore?
—Qui? demanda Annette.
—Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.
—J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le passé, on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. C'est triste.
—Cela aussi a son charme, fît Marcel.
—Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante. Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi longtemps que moi.
—Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un jour, à votre tour, du passé.
—Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être foulé par ses petits pieds.
Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:
—Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon Marc, mon petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne sauriez pas le voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, de joujoux inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le corps d'un petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le décrive...
Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.
—Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?
Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son plaisir. Il ne le discutait pas...
—Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.
—Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.
—Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.
—Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!
—C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais soit! Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous faire maintenant?
—Ce que je faisais avant.
Marcel eut l'air sceptique.
—Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme avant?
—Ce ne serait guère la peine!... Et puis...
Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire, il était plus discret. Elle dit:
—Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!
—Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.
—Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je vois un monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec lui.
Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés, une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:
—Non! Non!
Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de vivre en marge de la société—(il disait: «en dehors et au-dessus des conventions bourgeoises»)?...
Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes pensées.—Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette (depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté, à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de ses préoccupations...
Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...
(—Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, il faut connaître... connaître...)
Elle apprenait à connaître un ami...
(—Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre serait bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de la détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!... Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)
Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de Marcel, elle dit:
—Adieu, mon ami.
Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui échappait.
Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se défendre seule. Elle était exposée.
Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.
Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de ses lèvres, du haut en bas...
—Hhamm! je te croque!...—Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas! Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout créer!...
Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde. Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon à mettre à la broche,—(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on attend?»)—Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir. Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant, amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.—Et, après ce vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux, épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir, pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la crèche... Elle priait l'enfant...
Ce furent encore de beaux mois rayonnants.—Pourtant pas aussi purs que ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée, excessive, un peu exagérée.
Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer, perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le sommet de la courbe.—Cependant, l'élan créateur persiste chez la mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.
Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches; de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens. Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,—du «J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!» Il n'avait pour tout bien que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les cacher aux regards de sa mère.—Et elle, dans son imprévoyance, commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire «Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle proclamait avec orgueil:
—Il a une volonté de fer!
Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.—Mais contre qui?
Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable, tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.—Et lui, il ne m'a point!...
Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle, mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc justice qu'il en abusât.—Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait beaucoup plus besoin de lui...
—Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, tu as beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer de moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste, carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si, dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton ut!... Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais danser... Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta faiblesse? Oh! la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te vengeras d'elle, lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! Malgré ta dignité, tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...
Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il fallait rester en haleine.
Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de songer à autre chose. Hors lui, toujours lui, l'esprit est morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter. Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un bien-être, d'abord,—qui devint, d'heure en heure, une obscure lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.—Annette s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à la joie qui l'habitait.
Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite, quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui, encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature. Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien, elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à dépenser avec son petit sa multiple énergie:
—Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme autrefois.
Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait pas sortir de son engourdissement.
Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés, s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un nescio quid avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.
Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est jamais le visage prévu.
Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit, cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais, après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus longtemps possible:
—Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui m'agite...
Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux, l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes, à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe. Annette lui dit durement:
—Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne à rien, va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.
Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience, observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur, ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait responsable...
Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant, d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en tournant contre soi ses forces désespérées!...
Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu. Quand elle voyait le petit visage tuméfié,—en lui soufflant son souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes précis,—elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé, elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...
Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette bataille muette.
Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit et les premiers soins donnés,—au lieu que souvent une inquiète affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris, comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les autres remords.
À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place, prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours, des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait, lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air de dire:
—Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!
Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;
—Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.
L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice; et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui donnaient confiance, lui disaient:
—Je suis là.
Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:
—Elle le battra.
Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait. Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux, après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de volupté glacée.
Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se disait:
—S'il meurt, je me tuerai.
Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,—du moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son premier-né!
Elle disait:
—Prends-moi tout! Mais qu'il vive!
Aussitôt, elle pensait:
—C'est stupide! Personne ne m'entend...
N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle disait:
—Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix dans le reste!
Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot. Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette, transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante; son cœur battit, elle pensa:
—Quel autre malheur va entrer?
La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:
—L'étude est fermée. Me Grenu a disparu.
Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant, avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:
—Ce n'est que ça!...
Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...
Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son ironie, elle continuait de lui dire:
—Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois plus rien.
Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...
—À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... Est-ce que je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis pas cela»?...
Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé, lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette justice qu'elle l'avait bien méritée.
Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas. Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire parasitisme.
Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance, toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions prises)...
Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il appréciait ses vices—(c'étaient aussi des vertus, gauloises);—et l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon paterfamilias, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération; mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans.
Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât, après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait (n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout, il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur.
Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines. Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et pour cause! «Il courait encore...» Lorsque enfin la guérison de son fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette, réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique, héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront, cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation, sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.
Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie, qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir.
Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible, il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour, mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet. Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les autres.
Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop, ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce moment.
Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église, et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé, pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles, presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés, s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs—(vécus? rêvés?)—comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans Annette...
Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques, tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée. Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir; il ne faut pas me retourner...»
Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.
Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon—(une fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une façon burlesque).—Sylvie la considéra, et dit:
—Annette, je t'admire.
(Elle ne le pensait pas tout à fait).
—Pourquoi? demanda Annette.
—Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!
Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se taire.
—Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.
Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea, fourragea.
—Quand je le disais!... fit-elle... Je l'ai eu!...
(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).
Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.
—Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la maison tombait, est-ce que tu rageais?
—Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.
—Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...
—Dis tout de suite que tu secouais la table!...
—Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.
Sylvie l'appela:
—Anarchiste!