LES PRÉCURSEURS
DU MÊME AUTEUR
- Jean Christophe, 4 vol.:
- I. L'Aube.—II. Le Matin.—III. L'Adolescent.—IV. La Révolte.
- Jean Christophe à Paris, 3 vol.:
- I. La Foire sur la Place.—II. Antoinette.—III. Dans la Maison.
- La fin du Voyage, 3 vol.:
- I. Les Amies.—II. Le Buisson ardent.—III. La nouvelle Journée.
- Au-dessus de la Mêlée, 1 vol.
- Le temps viendra (3 actes), 1 vol.
- Colas Breugnon, 1 vol.
- Théâtre de la Révolution (Le 14 Juillet, Danton, Les Loups), 1 vol.
- Les Tragédies de la Foi (Saint-Louis, Aërt, le Triomphe de la Raison), 1 vol.
- Le Théâtre du Peuple (Essai d'esthétique d'un Théâtre nouveau), 1 vol.
- Musiciens d'autrefois, 1 vol.
- Musiciens d'aujourd'hui, 1 vol.
- Vie des Hommes illustres:
- Vie de Beethoven (1 vol.).—Vie de Michel-Ange (1 vol.).—Vie de Tolstoï (1 vol.).
- Histoire de l'Opéra en Europe avant Lully et Scarlatti, 1 vol. (Epuisé).
- Hændel, 1 vol.
- Michel-Ange, 1 vol.
- Empédocle d'Agrigente et l'âge de la Haine, 1 vol.
- Liluli, 1 vol.
ROMAIN ROLLAND
———
Les Précurseurs
PARIS
ÉDITIONS DE "L'HUMANITÉ"
142, Rue Montmartre, 142
—
1920
Tous droits réservés
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT EXEMPLAIRES
SUR HOLLANDE NUMÉROTÉS A LA PRESSE
Nº
Droits de traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays. Copyright by l'Humanité, 1919.
|
A la Mémoire des Martyrs de la Foi nouvelle: de l'Internationale humaine. |
|
A Jean Jaurès, Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Kurt Eisner, Gustav Landauer, |
|
victimes de la féroce bêtise et du mensonge meurtrier, |
|
libérateurs des hommes, qui les ont tués. |
Août 1919. R. R.
| [TABLE DES MATIÈRES] |
INTRODUCTION
——
Le livre que voici fait suite au volume: Au-dessus de la Mêlée. Il est entièrement composé d'articles écrits et publiés en Suisse, depuis la fin de 1915 jusqu'au commencement de 1919. Je les ai réunis sous le titre: Les Précurseurs; car ils sont presque tous consacrés aux hommes de courage qui, dans tous les pays, ont su maintenir leur pensée libre et leur foi internationale, parmi les fureurs de la guerre et de la réaction universelle. L'avenir célébrera les noms de ces grands Annonciateurs, bafoués, injuriés, menacés, emprisonnés, condamnés: Bertrand Russell, E.-D. Morel, Gorki, G.-Fr. Nicolaï, A. Forel, Andreas Latzko, Barbusse, Stefan Zweig, et les jeunes élites de France, d'Amérique, de Suisse, luttant pour la liberté.
J'ai fait précéder ces articles d'une ode: Ara Pacis, écrite aux premiers jours de la guerre, et qui est un acte de foi en la Paix et l'Harmonie.—C'est aussi un acte de foi qui termine le volume, mais d'une foi agissante, qui proclame, à la face de la force brutale des Etats et de l'opinion tyrannique, l'indépendance irréductible de l'Esprit.
J'aurais été tenté de faire entrer dans ce recueil une méditation sur Empédocle d'Agrigente et le règne de la Haine[1]. Mais ses dimensions eussent dépassé le cadre assigné à ce volume et risqué de compromettre l'équilibre des diverses parties.
Je ne me suis pas astreint à la succession chronologique des articles; j'ai préféré les grouper, d'après l'ordre des sujets ou des raisons artistiques. Je me suis contenté d'indiquer, à la fin de chacun, aussi exactement qu'il m'a été possible, les dates de leur publication et (quand j'ai pu les retrouver) de leur composition.
Qu'on me permette encore quelques lignes d'explication, pour orienter le lecteur:
Ce volume et celui qui précède, Au-dessus de la Mêlée, ne constituent qu'une partie de mes écrits sur la guerre, au cours des cinq années dernières. Ce sont uniquement ceux qui ont pu être publiés en Suisse. (Encore ne sont-ils pas complets, car je n'ai pu les réunir tous.) Mais le plus important de beaucoup, en étendue et en valeur documentaire, est un recueil, contenant, au jour le jour, la notation des lettres, entretiens, confessions morales, que je n'ai cessé de recevoir des esprits libres et persécutés de tous les pays. J'y ai aussi sobrement que possible inscrit mes propres réflexions et ma part dans le combat. Unus ex multis. C'est en quelque sorte le tableau des libres consciences du monde luttant contre les forces déchaînées du fanatisme, de la violence et du mensonge. Des scrupules de discrétion empêcheront sans doute de publier ce recueil avant assez longtemps. Il suffit que ces documents, conservés en plusieurs copies, restent pour l'avenir un témoignage de nos efforts, de nos souffrances et de notre invincible foi.
ROMAIN ROLLAND..
Paris, juin 1919.
LES PRÉCURSEURS
I
Ara Pacis
De profundis clamans, de l'abîme des haines,—j'élèverai vers toi, Paix divine, mon chant.
Les clameurs des armées ne l'étoufferont point.—En vain, je vois monter la mer ensanglantée,—qui porte le beau corps d'Europe mutilée,—et j'entends le vent fou qui soulève les âmes:
Quand je resterais seul, je te serai fidèle.—Je ne prendrai point place à la communion sacrilège du sang.—Je ne mangerai point ma part du Fils de l'Homme.
Je suis frère de tous, et je vous aime tous,—hommes, vivants d'une heure, qui vous volez cette heure.
Que de mon cœur surgisse sur la colline sainte,—au-dessus des lauriers de la gloire et des chênes,—l'olivier au soleil, où chantent les cigales!
*
* *
Paix auguste qui tiens,—sous ton sceptre souverain,—les agitations du monde,—et des flots qui se heurtent,—fais le rythme des mers;
Cathédrale qui repose—sur le juste équilibre des forces ennemies;—Rosace éblouissante,—où le sang du soleil—jaillit en gerbes diaprées,—que l'œil harmonieux de l'artiste a liées;
Telle qu'un grand oiseau—qui plane au centre du ciel,—et couve sous ses ailes—la plaine,—ton vol embrasse,—par delà ce qui est, ce qui fut et sera.
Tu es sœur de la joie et sœur de la douleur,—sœur cadette et plus sage;—tu les tiens par la main.—Ainsi, de deux rivières que lie un clair canal,—où le ciel se reflète, entre la double haie de ses blancs peupliers.
Tu es la divine messagère,—qui va et vient, comme l'aronde,—de l'une rive à l'autre,—les unissant,—aux uns disant:—«Ne pleurez plus, la joie revient».—aux autres:—«Ne soyez pas trop vains,—le bonheur s'en va comme il vient.»
Tes beaux bras maternels étreignent tendrement—tes enfants ennemis,—et tu souris, les regardant—mordre ton sein gonflé de lait.
Tu joins les mains, les cœurs,—qui se fuient en se cherchant,—et tu mets sous le joug les taureaux indociles,—afin qu'au lieu d'user—en combats la fureur qui fait fumer leurs flancs,—tu l'emploies à tracer dans le ventre des champs—le long sillon profond où coule la semence.
Tu es la compagne fidèle—qui accueille au retour les lutteurs fatigués.—Vainqueurs, vaincus, ils sont égaux dans ton amour.—Car le prix du combat—n'est pas un lambeau de terre,—qu'un jour la graisse du vainqueur—nourrira, mélangée à celle de l'adversaire.—Il est de s'être fait l'instrument du destin,—et de n'avoir pas fléchi sous sa main.
O ma paix qui souris, tes doux yeux pleins de larmes,—arc-en-ciel de l'été, soirée ensoleillée,—qui, de tes doigts dorés,—caresses les champs mouillés,—panses les fruits tombés,—et guéris les blessures—des arbres que le vent et la grêle ont meurtris;
Répands sur nous ton baume et berce nos douleurs!—Elles passeront, et nous.—Toi seule es éternelle.
Frères, unissons-nous, et vous aussi, mes forces,—qui vous entrechoquez dans mon cœur déchiré!—Entrelacez vos doigts, et marchez en dansant!
Nous allons sans fièvre et sans hâte,—car nous ne sommes point à la chasse du temps.—Le temps, nous l'avons pris.—Des brins d'osier des siècles, ma Paix tisse son nid.
*
* *
Ainsi que le grillon qui chante dans les champs.—L'orage vient, la pluie tombe à torrents, elle noie—les sillons et le chant.—Mais à peine a passé la tourmente,—le petit musicien entêté recommence.
Ainsi, quand on entend, à l'Orient fumant,—sur la terre écrasée, à peine s'éloigner—le galop furieux des Quatre Cavaliers,—je relève la tête et je reprends mon chant—chétif et obstiné.
(Ecrit du 15 au 25 août 1914).[2]
Journal de Genève et Neue Zürcher Zeitung, 24-25 décembre 1915; Les Tablettes, Genève, juillet 1917.
II
La route en lacets qui monte
Si depuis une année je garde le silence, ce n'est pas que soit ébranlée la foi que j'exprimai dans Au-dessus de la mêlée (elle est beaucoup plus ferme encore); mais je me suis convaincu de l'inutilité de parler à qui ne veut pas entendre. Seuls, les faits parleront, avec une tragique évidence; seuls, ils sauront percer le mur épais d'entêtement, d'orgueil et de mensonge, dont les esprits s'entourent, pour ne pas voir la lumière.
Mais nous nous devons entre frères de toutes les nations, entre hommes qui ont su défendre leur liberté morale, leur raison et leur foi en la solidarité humaine, entre âmes qui continuent d'espérer, dans le silence, l'oppression, la douleur,—nous nous devons d'échanger, au terme de cette année, des paroles de tendresse et de consolation; nous nous devons de nous montrer que dans la nuit sanglante la lumière brille encore, qu'elle ne fut jamais éteinte, qu'elle ne le sera jamais.
Dans l'abîme de misères où l'Europe s'enfonce, ceux qui tiennent une plume devraient se faire scrupule de jamais apporter une souffrance de plus à l'amas des souffrances, ou de nouvelles raisons de haïr au fleuve brûlant de haine. Deux tâches restent possibles pour les rares esprits libres qui cherchent à frayer aux autres une issue, une brèche, au travers des amoncellements de crimes et de folies. Les uns, intrépidement, prétendent ouvrir les yeux à leur propre peuple sur ses erreurs. Ainsi font les courageux Anglais de l'Independent Labour Leader et de l'Union of Democratic Control, ces hauts esprits indépendants, Bertrand Russel, E.-D. Morel, Norman Angell, Bernard Shaw,—de trop rares Allemands, persécutés,—les socialistes italiens, les socialistes russes, le maître de la Misère et de la Pitié, Gorki,—et quelques libres Français.
Cette tâche n'est point celle que je me suis assignée. Ma tâche est de rappeler aux frères ennemis d'Europe non ce qu'ils ont de pire, mais ce qu'ils ont de meilleur,—les motifs d'espérer en une humanité plus sage et plus aimante.
Certes, le spectacle présent est bien fait pour qu'on doute de la raison humaine. Pour le grand nombre de ceux qui s'étaient endormis béatement sur la foi au progrès, sans retours en arrière, le réveil a été dur; et sans transition, ils passent de l'absurde excès d'un optimisme paresseux au vertige d'un pessimisme qui n'a plus de fond. Ils ne sont pas habitués à regarder la vie sans parapets. Une muraille d'illusions complaisantes les empêchait de voir le vide au-dessus duquel serpente, accroché au rocher, l'étroit sentier de l'humanité. Le mur s'écroule par places, et le sol est peu sûr. Il faut passer pourtant. On passera. Nos pères en ont vu bien d'autres! Nous l'avons trop oublié. Les années où nous avons vécu furent, à part quelques heurts, un âge capitonné. Mais les âges de tourmente ont été plus fréquents que les âges de calme; et ce qui se passe aujourd'hui n'est atrocement anormal que pour ceux qui sommeillaient dans la tranquillité anormale d'une société sans prévoyance et sans mémoire. Pensons à tout ce qu'ont vu les yeux du passé, du Bouddhâ libérateur, des Orphiques adorant Dionysos-Zagreus, dieu des innocents qui souffrent et qui seront vengés, de Xénophane d'Elée qui assista à la ruine de sa patrie par Cyrus, de Zénon torturé, de Socrate empoisonné, de Platon qui rêvait sous les Trente Tyrans, de Marc Aurèle qui soutint l'Empire près de crouler, de ceux qui assistèrent à la chute du vieux monde, de l'évêque d'Hippone mourant dans sa ville aux abois qu'assiégeaient les Vandales, des moines enlumineurs, bâtisseurs, musiciens, au milieu de l'Europe de loups; de Dante, de Copernic et de Savonarole: exils, persécutions, bûchers; et le frêle Spinoza, édifiant son Ethique éternelle sur le sol inondé de sa patrie envahie, à la lueur des villages incendiés; et notre Michel de Montaigne, en son château ouvert, sur son mol oreiller, dormant d'un sommeil léger, en écoutant sonner le beffroi des campagnes, et se demandant en rêve si c'est pour cette nuit la visite des égorgeurs... L'homme aime en vérité à ne plus se souvenir des spectacles importuns qui troublent son repos. Mais dans l'histoire du monde, le repos a été rare, et les plus grandes âmes ne sont pas sorties de lui. Regardons, sans frémir, passer le flot furieux. Pour qui sait écouter le rythme de l'histoire, tout concourt à la même œuvre, le pire comme le meilleur. Les âmes fiévreuses que le flot entraîne vont par des voies sanglantes, vont, qu'elles le veuillent ou non, où nous guide la raison fraternelle. Ce serait, s'il fallait compter sur le bon sens des hommes, sur leur bonne volonté, sur leur courage moral, sur leur humanité, qu'il y aurait des motifs de désespérer de l'avenir. Mais ceux qui ne veulent point ou ne peuvent point marcher, les forces aveugles les poussent, en troupeaux mugissants, vers le but: l'Unité.
*
* *
Pendant des siècles s'est forgée l'unité de notre France par les combats entre les provinces. Chaque province, chaque village fut, un jour, la patrie. Plus de cent ans, Armagnacs, Bourguignons (mes grands-pères), se sont cassé la tête pour découvrir enfin que le sang qui coulait de leurs entailles était le même. A présent, la guerre qui mêle le sang de France et d'Allemagne le leur fait boire dans le même verre, ainsi qu'aux héros barbares de l'antique épopée, pour leur union future. Qu'ils s'étreignent et se mordent, leur corps-à-corps les lie! Ils ont beau faire: ces armées qui s'égorgent sont devenues moins lointaines de cœur qu'elles ne l'étaient alors qu'elles ne s'affrontaient pas. Elles peuvent se tuer, elles ne s'ignorent plus. Et l'ignorance est le dernier cercle de la mort. De nombreux témoignages, des deux fronts opposés, nous ont appris clairement ce désir mutuel, tout en se combattant, de lire dans les yeux l'un de l'autre; ces hommes qui, de leur tranchée à la tranchée d'en face, s'épient pour se viser, sont peut-être ennemis, ils ne sont plus étrangers. Un jour prochain, l'union des nations d'Occident formera la nouvelle patrie. Elle-même ne sera qu'une étape sur la route qui mène à la patrie plus large: l'Europe. Ne voit-on pas déjà les douze Etats d'Europe, ramassés en deux camps, s'essayer sans le savoir à la fédération où les guerres de nations seront aussi sacrilèges que le seraient maintenant les guerres entre provinces, où le devoir d'aujourd'hui sera le crime de demain? Et la nécessité de cette union future ne s'affirme-t-elle pas par les voix les plus opposées: un Guillaume II, avec ses «Etats-Unis d'Europe»[3],—un Hanotaux, avec sa «Confédération Européenne»[4],—ou les Ostwald et Hæckel, de piteuse mémoire, avec leur «Société des Etats»,—chacun, bien entendu, travaillant pour son saint, mais tous ces saints étant au service du même Maître!...
Bien plus, le chaos gigantesque où, comme au temps des convulsions du globe en fusion, s'entre-choquent aujourd'hui tous les éléments humains des trois vieux continents, est une chimie de races où s'élabore, par la force et l'esprit, par la guerre et la paix, la fusion future des deux moitiés du monde, des deux hémisphères de la pensée: l'Europe et l'Asie. Ce n'est pas une utopie: depuis bien des années, ce rapprochement s'annonce par mille symptômes divers: attraction des pensées et des arts, politique, intérêts. Et la guerre n'a fait qu'accélérer le mouvement. En plein combat, on y travaille. Dans tel Etat belligérant, depuis deux ans, se sont fondés de vastes Instituts pour l'étude des civilisations comparées de l'Europe et de l'Asie et pour leur pénétration mutuelle.
Le phénomène capital d'aujourd'hui, dit le programme de l'un d'entre eux[5], est la formation d'une culture universelle, sortie des nombreuses cultures particulières du passé... Nulle époque passée n'a vu un plus puissant élan du genre humain que les derniers siècles et le présent. Rien de comparable à cet ensemble torrentueux de toutes les forces réunies en une seule énergie commune, qui se réalise au XIXe et au XXe siècles... Partout s'élabore dans l'Etat, la science et l'art, la grande individualité de l'humanité universelle, et la nouvelle vie de l'esprit humain universel... Les trois mondes de l'âme et de la société, les trois humanités (Européo-Orientaux, Hindous, Extrême-Orient) commencent à se rassembler en une humanité unique... Jusqu'à ces deux dernières générations, l'homme était membre d'une seule humanité, d'une seule grande forme de vie. Maintenant, il participe au vaste flot vital de toute l'humanité; il doit se diriger d'après ses lois et se retrouver en elle. Sinon, le meilleur de lui-même est perdu.—Certes, le plus profond du passé, de ses religions, de son art, de sa pensée, n'est pas en cause. Il demeure, et il demeurera. Mais il sera élevé à de nouvelles clartés, creusé à de nouvelles profondeurs. Un plus large cercle de vie s'ouvre autour de nous. Il n'est pas surprenant que beaucoup aient le vertige et croient voir chanceler la grandeur du passé. Mais on doit confier le gouvernail à ceux qui, calmement, fermement, sont en état de préparer la nouvelle époque... Le plus entier bonheur qui puisse échoir à l'homme d'à présent est dans l'intelligence de l'humanité entière et de ses formes si diverses d'être heureux... Compléter l'idéal européen par l'idéal asiatique, c'est pour longtemps la plus haute joie qu'un homme puisse connaître sur terre.
De telles recherches, avec leur caractère d'universalité et d'objectivité, excluent formellement, comme le déclare encore le même programme, tout ce qui provoque à la haine des peuples, des classes et des races, tout ce qui mène au démembrement et aux combats inutiles... Si elles ont le devoir de combattre quelque chose, c'est la haine, l'ignorance et l'incompréhension... Leur belle et pressante tâche est d'éveiller à la conscience la beauté qui est dans toute individualité humaine, dans tout peuple, et de l'amener à la réalisation pratique... de trouver les bases scientifiques d'accommodement entre les peuples, les classes et les races. Car seule, la science peut, par un dur travail, conquérir la paix...
Ainsi, des fondations de paix spirituelle entre les peuples s'édifient au milieu de la guerre des peuples, comme des phares qui montrent aux vaisseaux dispersés le port lointain où ils mouilleront, côte à côte. L'esprit humain est à l'entrée d'une route. L'entrée est trop étroite, on s'écrase pour passer. Mais je vois s'élargir ensuite la grande route des peuples, et il y a place pour tous. Spectacle consolant, dans l'horreur du présent! Le cœur souffre, mais l'esprit a la lumière.
*
* *
Courage, frères du monde! Il y a des raisons d'espérer, malgré tout. Les hommes, qu'ils le veuillent ou non, marchent vers notre but,—même ceux qui s'imaginent qu'ils lui tournent le dos. En 1887, en un temps où semblaient triompher les idées de démocratie et de paix internationales, causant avec Renan, j'entendais prédire à ce sage: Vous verrez venir encore une grande réaction. Tout paraîtra détruit de ce que nous défendons. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Le chemin de l'humanité est une route de montagne: elle monte en lacets, et il semble par moments qu'on revienne en arrière. Mais on monte toujours.
Tout travaille à notre idéal, même ceux dont les coups s'efforcent à le ruiner. Tout va vers l'unité,—le pire et le meilleur. Mais ne me faites pas dire que le pire vaut le meilleur! Entre les malheureux qui prônent (pauvres naïfs!) la guerre pour la paix (nommons-les bellipacistes) et les pacifiques tout court, ceux de l'Evangile, il y a la même différence qu'entre des affolés qui, pour descendre plus vite du grenier à la rue, jetteraient par la fenêtre leurs meubles et leurs enfants,—et ceux qui passent par l'escalier. Le progrès s'accomplit; mais la nature n'est pas pressée, et elle manque d'économie: la moindre petite avance s'achète par un gaspillage affreux de richesses et de vies[6]. Quand l'Europe arrivera tardivement, rechignante, comme une rosse rétive, à se convaincre de la nécessité d'unir ses forces, ce sera l'union hélas! de l'aveugle et du paralytique. Elle parviendra au but, saignée et épuisée.
Mais nous, il y a longtemps que nous vous y attendons, il y a longtemps que nous avons accompli l'unité, âmes libres de tous les temps, de toutes les classes, de toutes les races. Des lointains de l'antiquité d'Asie, d'Egypte et d'Orient, jusqu'aux Socrates et aux Luciens modernes, aux Morus, aux Erasme, aux Voltaire, jusqu'aux lointains de l'avenir, qui retournera peut-être, bouclant la boucle du temps, à la pensée d'Asie,—grands ou humbles esprits, mais tous libres, et tous frères, nous formons un seul peuple. Les siècles de persécutions, d'un bout de la terre à l'autre, ont lié nos cœurs et nos mains. Leur chaîne indestructible est l'armature de fer qui tient la molle glaise humaine, cette statue d'argile, la Civilisation, toujours prête à crouler.
(Le Carmel, Genève, décembre 1916).
III
Aux peuples assassinés
Les horreurs accomplies dans ces trente derniers mois ont rudement secoué les âmes d'Occident. Le martyre de la Belgique, de la Serbie, de la Pologne, de tous les pauvres pays de l'Ouest et de l'Est foulés par l'invasion, ne peut plus s'oublier. Mais ces iniquités qui nous révoltent, parce que nous en sommes victimes, voici cinquante ans,—cinquante ans seulement?—que la civilisation d'Europe les accomplit ou les laisse accomplir autour d'elle.
Qui dira de quel prix le Sultan rouge a payé à ses muets de la presse et de la diplomatie européennes le sang des deux cent mille Arméniens égorgés pendant les premiers massacres de 1894-1896? Qui criera les souffrances des peuples livrés en proie aux rapines des expéditions coloniales? Qui, lorsqu'un coin du voile a été soulevé sur telle ou telle partie de ce champ de douleur,—Damaraland ou Congo—a pu en supporter la vision sans horreur? Quel homme «civilisé» peut penser sans rougir aux massacres de Mandchourie et à l'expédition de Chine, en 1900-1901, où l'empereur allemand donnait à ses soldats, pour exemple, Attila; où les armées réunies de la «Civilisation» rivalisèrent entre elles de vandalisme contre une civilisation plus ancienne et plus haute[7]? Quel secours l'Occident a-t-il prêté aux races persécutées de l'Est européen: Juifs, Polonais, Finlandais, etc[8]? Quelle aide à la Turquie et à la Chine tentant de se régénérer? Il y a soixante ans, la Chine, empoisonnée par l'opium des Indes, voulut se délivrer du vice qui la tuait: elle se vit, après deux guerres et un traité humiliant, imposer par l'Angleterre le poison qui rapporta en un siècle, dit-on, à la Compagnie des Indes Orientales, onze milliards de bénéfice. Et même après que la Chine d'aujourd'hui eût accompli son effort héroïque de se guérir en dix ans de sa maladie meurtrière, il a fallu la pression de l'opinion publique soulevée pour contraindre le plus civilisé des Etats européens à renoncer aux profits que versait dans sa caisse l'empoisonnement d'un peuple. Mais de quoi s'étonner, quand tel Etat d'Occident n'a pas renoncé encore à vivre de l'empoisonnement de son propre peuple?
«Un jour, écrit M. Arnold Porret, en Afrique, à la Côte d'Or, un missionnaire me disait comment les noirs expliquent que l'Européen soit blanc. C'est que le Dieu du Monde lui demanda: «Qu'as-tu fait de ton frère?» Et il en est devenu blême[9].»
«La civilisation d'Europe est une machine à broyer, a dit en juin dernier, à l'Université impériale de Tokio, le grand Hindou Rabindranath Tagore[10]. Elle consume les peuples qu'elle envahit, elle extermine ou anéantit les races qui gênent sa marche conquérante. C'est une civilisation de cannibales; elle opprime les faibles et s'enrichit à leurs dépens. Elle sème partout les jalousies et les haines, elle fait le vide devant elle. C'est une civilisation scientifique et non humaine. Sa puissance lui vient de ce qu'elle concentre toutes ses forces vers l'unique but de s'enrichir... Sous le nom de patriotisme elle manque à la parole donnée, elle tend sans honte ses filets, tissus de mensonges, elle dresse de gigantesques et monstrueuses idoles dans les temples élevés au Gain, le dieu qu'elle adore. Nous prophétisons sans aucune hésitation que cela ne durera pas toujours...»
«Cela ne durera pas toujours...» Entendez-vous, Européens? Vous vous bouchez les oreilles? Ecoutez-donc en vous! Nous-mêmes, interrogeons-nous. Ne faisons pas comme ceux qui jettent sur leur voisin tous les péchés du monde et s'en croient déchargés. Dans le fléau d'aujourd'hui, nous avons tous notre part: les uns par volonté, les autres par faiblesse; et ce n'est pas la faiblesse qui est la moins coupable. Apathie du plus grand nombre, timidité des honnêtes gens, égoïsme sceptique des veules gouvernants, ignorance ou cynisme de la presse, gueules avides des forbans, peureuse servilité des hommes de pensée qui se font les bedeaux des préjugés meurtriers qu'ils avaient pour mission de détruire; orgueil impitoyable de ces intellectuels qui croient en leurs idées plus qu'en la vie du prochain et feraient périr vingt millions d'hommes, afin d'avoir raison; prudence politique d'une Eglise trop romaine, où saint Pierre le pêcheur s'est fait le batelier de la diplomatie; pasteurs aux âmes sèches et tranchantes, comme un couteau, sacrifiant leur troupeau afin de le purifier; fatalisme hébété de ces pauvres moutons... Qui de nous n'est coupable? Qui de nous a le droit de se laver les mains du sang de l'Europe assassinée? Que chacun voie sa faute et tâche de la réparer!—Mais d'abord, au plus pressé!
Voici le fait qui domine: l'Europe n'est pas libre. La voix des peuples est étouffée. Dans l'histoire du monde, ces années resteront celles de la grande Servitude. Une moitié de l'Europe combat l'autre, au nom de la liberté. Et pour ce combat, les deux moitiés de l'Europe ont renoncé à la liberté. C'est en vain qu'on invoque la volonté des nations. Les nations n'existent plus, comme personnalités. Un quarteron de politiciens, quelques boisseaux de journalistes parlent insolemment, au nom de l'une ou de l'autre. Ils n'en ont aucun droit. Ils ne représentent rien qu'eux-mêmes. Ils ne représentent même pas eux-mêmes. «Ancilla ploutocratiæ...» disait dès 1905 Maurras, dénonçant l'Intelligence domestiquée et qui prétend à son tour diriger l'opinion, représenter la nation... La nation! Mais qui donc peut se dire le représentant d'une nation? Qui connaît, qui a seulement osé jamais regarder en face l'âme d'une nation en guerre? Ce monstre fait de myriades de vies amalgamées, diverses, contradictoires, grouillant dans tous les sens, et pourtant soudées ensemble, comme une pieuvre... Mélange de tous les instincts, et de toutes les raisons, et de toutes les déraisons... Coups de vent venus de l'abîme; forces aveugles et furieuses sorties du fond fumant de l'animalité; vertige de détruire et de se détruire soi-même; voracité de l'espèce; religion déformée; érections mystiques de l'âme ivre de l'infini et cherchant l'assouvissement maladif de la joie par la souffrance, par la souffrance de soi, par la souffrance des autres; despotisme vaniteux de la raison, qui prétend imposer aux autres l'unité qu'elle n'a pas, mais qu'elle voudrait avoir; romantiques flambées de l'imagination qu'allume le souvenir des siècles; savantes fantasmagories de l'histoire brevetée, de l'histoire patriotique, toujours prête à brandir, selon les besoins de la cause, le Væ victis du brenn, ou le Gloria victis... Et pêle-mêle, avec la marée des passions, tous les démons secrets que la société refoule, dans l'ordre et dans la paix... Chacun se trouve enlacé dans les bras de la pieuvre. Et chacun trouve en soi la même confusion de forces bonnes et mauvaises, liées, embrouillées ensemble. Inextricable écheveau. Qui le dévidera?... D'où vient le sentiment de la fatalité qui accable les hommes, en présence de telles crises. Et cependant elle n'est que leur découragement devant l'effort multiple, prolongé, non impossible, qu'il faut pour se délivrer. Si chacun faisait ce qu'il peut (rien de plus!) la fatalité ne serait point. Elle est faite de l'abdication de chacun. En s'y abandonnant, chacun accepte donc son lot de responsabilité.
Mais les lots ne sont pas égaux. A tout seigneur, tout honneur! Dans le ragoût innommable que forme aujourd'hui la politique européenne, le gros morceau, c'est l'Argent. Le poing qui tient la chaîne qui lie le corps social est celui de Plutus. Plutus et sa bande. C'est lui qui est le vrai maître, le vrai chef des Etats. C'est lui qui en fait de louches maisons de commerce, des entreprises véreuses[11]. Non pas que nous rendions seuls responsables des maux dont nous souffrons tel ou tel groupe social, ou tel individu. Nous ne sommes pas si simpliste. Point de boucs émissaires! Cela est trop commode! Nous ne dirons même pas—Is fecit cui prodest—que ceux qu'on voit aujourd'hui sans pudeur profiter de la guerre l'ont voulue. Ils ne veulent rien que gagner; ici ou là, que leur importe! Ils s'accommodent aussi bien de la guerre que de la paix, et de la paix que de la guerre: tout leur est bon. Quand on lit (simple exemple entre mille) l'histoire récemment contée de ces grands capitalistes allemands, acquéreurs des mines normandes, rendus maîtres de la cinquième partie du sous-sol minier français, et développant en France, de 1908 à 1913, pour leurs gros intérêts, l'industrie métallurgique et la production du fer, d'où sont sortis les canons qui balayent actuellement les armées allemandes, on se rend compte à quel point les hommes d'argent deviennent indifférents à tout, sauf à l'argent. Tel le Midas antique, qui, tout ce qu'il touchait, ses doigts le faisaient métal... Ne leur attribuez pas de vastes plans ténébreux! Ils ne voient pas si loin! Ils visent à amasser au plus vite et le plus gros. Ce qui culmine en eux, c'est l'égoïsme antisocial, qui est la plaie du temps. Ils sont simplement les hommes les plus représentatifs d'une époque asservie à l'argent. Les intellectuels, la presse, les politiciens,—oui, même les chefs d'Etat, ces fantoches de guignols tragiques, sont, qu'ils le veuillent ou non, devenus leurs instruments, leur servent de paravent[12]. Et la stupidité des peuples, leur soumission fataliste, leur vieux fond ancestral de sauvagerie mystique, les livrent sans défense au vent de mensonge et de folie qui les pousse à s'entre-tuer...
Un mot inique et cruel prétend que les peuples ont toujours les gouvernements qu'ils méritent. S'il était vrai, ce serait à désespérer de l'humanité: car quel est le gouvernement à qui un honnête homme voudrait donner la main? Mais il est trop évident que les peuples, qui travaillent, ne peuvent suffisamment contrôler les hommes qui les gouvernent; c'est bien assez qu'ils aient toujours à en expier les erreurs ou les crimes, sans les en rendre, par surcroît, responsables! Les peuples, qui se sacrifient, meurent pour des idées. Mais ceux qui les sacrifient vivent pour des intérêts. Et ce sont, par conséquent, les intérêts qui survivent aux idées. Toute guerre qui se prolonge, même la plus idéaliste à son point de départ, s'affirme de plus en plus une guerre d'affaires, une «guerre pour de l'argent», comme écrivait Flaubert.—Encore une fois, nous ne disons pas qu'on fasse la guerre pour de l'argent. Mais quand la guerre est là, on s'y installe, et on trait ses pis. Le sang coule, l'argent coule, et on n'est pas pressé de faire tarir le flot. Quelques milliers de privilégiés, de toute caste, de toute race, grands seigneurs, parvenus, Junkers, métallurgistes, trusts de spéculateurs, fournisseurs des armées, autocrates de la finance et des grandes industries, rois sans titre et sans responsabilité, cachés dans la coulisse, entourés et sucés d'une nuée de parasites, savent, pour leurs sordides profits, jouer de tous les bons et de tous les mauvais instincts de l'humanité,—de son ambition et de son orgueil, de ses rancunes et de ses haines, de ses idéologies carnassières, comme de ses dévouements, de sa soif de sacrifice, de son héroïsme avide de répandre son sang, de sa richesse intarissable de foi!...
Peuples infortunés! Peut-on imaginer un sort plus tragique que le leur!... Jamais consultés, toujours sacrifiés, acculés à des guerres, obligés à des crimes qu'ils n'ont jamais voulus... Le premier aventurier, le premier hâbleur venu s'arroge avec impudence le droit de couvrir de leur nom les insanités de sa rhétorique meurtrière, ou ses vils intérêts. Peuples éternellement dupes, éternellement martyrs, payant pour les fautes des autres... C'est par-dessus leur dos que s'échangent les défis pour des causes qu'ils ignorent et des enjeux qui ne les concernent point; c'est sur leur dos sanglant et piétiné que se livre le combat des idées et des millions, auxquels ils n'ont point part (aux unes pas plus qu'aux autres; et seuls, ils ne haïssent point, eux qui sont sacrifiés; la haine n'est au cœur que de ceux qui les sacrifient... Peuples empoisonnés par le mensonge, la presse, l'alcool et les filles... Peuples laborieux, à qui l'on désapprend le travail... Peuples généreux, à qui l'on désapprend la pitié fraternelle... Peuples qu'on démoralise, qu'on pourrit vivants, qu'on tue... O chers peuples d'Europe, depuis deux ans mourants sur votre terre mourante! Avez-vous enfin touché le fond du malheur? Non, je le vois dans l'avenir. Après tant de souffrances; je crains le jour fatal où, dans la déconvenue des espoirs mensongers, dans le non-sens reconnu des sacrifices vains, les peuples recrus de misère chercheront en aveugles sur quoi, sur qui se venger. Alors, ils tomberont eux aussi dans l'injustice, et seront dépouillés par l'excès de l'infortune jusque de l'auréole funèbre de leur sacrifice. Et du haut en bas de la chaîne, dans la douleur et dans l'erreur, tout s'égalisera... Pauvres crucifiés, qui se débattent sur la croix, à côté de celle du Maître, et, plus livrés que lui, au lieu de surnager, s'enfoncent comme un plomb dans la nuit de la souffrance! Ne vous sauvera-t-on pas de vos deux ennemis: la servitude et la haine?... Nous le voulons, nous le voulons! Mais il faut que vous le vouliez aussi. Le voulez-vous? Votre raison, ployée sous des siècles d'acceptation passive, est-elle capable encore de s'affranchir?...
Arrêter la guerre qui est en cours, qui le peut aujourd'hui? Qui peut faire rentrer dans sa ménagerie la férocité lâchée? Même pas ceux peut-être qui l'ont déchaînée,—ces dompteurs qui savent bien qu'ils seront dévorés!... Le sang est tiré, il faut le boire. Soûle-toi, Civilisation!—Mais quand tu seras gorgée, et quand, la paix revenue, sur dix millions de cadavres, tu cuveras ton ivresse abjecte, te ressaisiras-tu? Oseras-tu voir en face ta misère dévêtue des mensonges dont tu la drapes? Ce qui peut et doit vivre aura-t-il le courage de s'arracher à l'étreinte mortelle d'institutions pourries?... Peuples, unissez-vous! Peuples de toutes races, plus coupables, moins coupables, tous saignants et souffrants, frères dans le malheur, soyez-le dans le pardon et dans le relèvement! Oubliez vos rancunes, dont vous périssez tous. Et mettez en commun vos deuils: ils frappent tous la grande famille humaine! Il faut que dans la douleur, il faut que dans la mort des millions de vos frères vous ayez pris conscience de votre unité profonde; il faut que cette unité brise, après cette guerre, les barrières que veut relever plus épaisses l'intérêt éhonté de quelques égoïsmes.
Si vous ne le faites point, si cette guerre n'a pas pour premier fruit un renouvellement social dans toutes les nations,—adieu, Europe, reine de la pensée, guide de l'humanité! Tu as perdu ton chemin, tu piétines dans un cimetière. Ta place est là. Couche-toi!—Et que d'autres conduisent le monde!
2 novembre, Jour des Morts, 1916.
(Revue: Demain, Genève, nov.-déc. 1916.)
IV
A l'Antigone éternelle
L'action la plus efficace qui soit en notre pouvoir à tous, hommes et femmes, est l'action individuelle, d'homme à homme, d'âme à âme, l'action par la parole, l'exemple, par tout l'être. Cette action, femmes d'Europe, vous ne l'exercez pas assez. Vous cherchez aujourd'hui à enrayer le fléau qui dévore le monde, à combattre la guerre. C'est bien, mais c'est trop tard. Cette guerre, vous pouviez, vous deviez la combattre dans le cœur de ces hommes, avant qu'elle n'eût éclaté. Vous ne savez pas assez votre pouvoir sur nous. Mères, sœurs, compagnes, amies, aimées, il dépend de vous, si vous le voulez, de pétrir l'âme de l'homme. Vous l'avez dans vos mains, enfant; et, près de la femme qu'il respecte et qu'il aime, l'homme est toujours enfant. Que ne le guidez-vous!—Si j'ose me servir d'un exemple personnel, ce que j'ai de meilleur ou de moins mauvais, je le dois à certaines d'entre vous. Que, dans cette tourmente, j'aie pu garder mon inaltérable foi dans la fraternité humaine, mon amour de l'amour et mon mépris de la haine, c'est le mérite de quelques femmes: pour n'en nommer que deux,—de ma mère, chrétienne, qui me donna dès l'enfance le goût de l'éternel,—et de la grande Européenne Malwida von Meysenbug, la pure idéaliste, dont la vieillesse sereine fut l'amie de mon adolescence. Si une femme peut sauver une âme d'homme, que ne les sauvez-vous tous? Sans doute parce que trop peu d'entre vous encore se sont sauvées elles-mêmes. Commencez donc par là! Le plus pressé n'est pas la conquête, des droits politiques (bien que je n'en méconnaisse pas l'importance pratique). Le plus pressé est la conquête de vous-mêmes. Cessez d'être l'ombre de l'homme et de ses passions d'orgueil et de destruction. Ayez la claire vision du devoir fraternel de compassion, d'entr'aide, d'union entre tous les êtres, qui est la loi suprême que s'accordent à prescrire—aux chrétiens, la voix du Christ,—aux esprits libres, la libre raison. Or, combien de vous en Europe sont prises aujourd'hui par le même tourbillon qui entraîne les esprits des hommes et, au lieu de les éclairer, ajoutent au délire universel leur fièvre!
Faites la paix en vous d'abord! Arrachez de vous l'esprit de combat aveugle. Ne vous mêlez pas aux luttes. Ce n'est pas en faisant la guerre à la guerre que vous la supprimerez, c'est en préservant d'abord de la guerre votre cœur, en sauvant de l'incendie l'avenir, qui est en vous. A toute parole de haine entre les combattants, répondez par un acte de charité et d'amour pour toutes les victimes. Soyez, par votre seule présence, le calme désaveu infligé à l'égarement des passions, le témoin dont le regard lucide et compatissant nous fait rougir de notre déraison! Soyez la paix vivante au milieu de la guerre,—l'Antigone éternelle, qui se refuse à la haine et qui, lorsqu'ils souffrent, ne sait plus distinguer entre ses frères ennemis.
(Jus Suffragii, Londres, mai 1915; Demain,
Genève, janvier 1916.)
V
Une voix de femme dans la mêlée[13]
Une femme compatissante et qui ose le paraître,—une femme qui ose avouer son horreur pour la guerre, sa pitié pour les victimes,—pour toutes les victimes,—qui refuse de mêler sa voix au chœur des passions meurtrières, une femme vraiment française, qui n'est pas «Cornélienne»... Quel soulagement!
Je ne voudrais rien dire qui pût blesser de pauvres âmes meurtries. Je sais toute la douleur, la tendresse refoulées qui se cachent, chez des milliers de femmes, sous l'armure d'une obstination exaltée. Elles se raidissent, pour ne pas tomber. Elles marchent, elles parlent, elles rient, avec le flanc ouvert et le sang de leur cœur qui coule. Mais il n'est pas besoin d'être grand prophète pour dire que l'époque est proche où elles rejetteront cette contrainte inhumaine et où le monde, gorgé d'héroïsme sanglant, en criera son dégoût et son exécration.
Nous sommes déformés depuis notre enfance par une éducation d'Etat, qui nous sert en pâture un idéal oratoire artificieusement découpé dans des lambeaux de la vaste pensée antique et réchauffé par le génie de Corneille et la gloire de la Révolution. Idéal qui sacrifie avec enivrement l'individu à l'Etat et le bon sens aux idées forcenées. Pour les esprits soumis à une telle discipline, la vie devient un syllogisme grandiose et inhumain, dont les prémisses sont obscures, mais la marche implacable. Il n'est aucun de nous qui n'y ait été, quelque temps, asservi. Il faut des luttes acharnées pour se délivrer soi-même de cette seconde nature qui étouffe la première (je le sais mieux que personne). Et l'histoire de ces luttes est celle de nos contradictions. Dieu merci! cette guerre—plus qu'une guerre, cette convulsion de l'humanité—aura tranché nos doutes, mis fin à nos incertitudes, imposé notre choix.
Mme Marcelle Capy a choisi. La force de son livre, c'est que, par cette Voix de Femme dans la Mêlée, s'exprime, dégagé des sophismes de l'idéologie et de la rhétorique, le simple bon sens populaire français. Cette libre vision, vive, émue, jamais dupe, est sensible à toutes les misères comme à tous les ridicules. Car, dans l'aveugle épopée qui broie les peuples de l'Europe, tout abonde à la fois: les exploits et les crimes, les dévouements sublimes, les intérêts sordides, les héros, les grotesques. Et si le rire est permis, si le rire est français, au sein des pires épreuves, combien il l'est plus encore, lorsqu'il devient une arme du bon sens opprimé et vengeur contre l'hypocrisie!... L'hypocrisie, jamais elle ne fut plus copieuse et plus terrible qu'en ces jours où, dans tous les pays, elle est un masque de la force. Le vice rend hommage, dit-on, à la vertu. Fort bien; mais il abuse! L'admirable comédie, où instincts, intérêts et vengeances privées s'abritent sous le manteau sacré de la patrie! Ces Tartuffes de l'héroïsme, qui offrent en holocauste magnifiquement... les autres; et ces pauvres Orgons, dupés, sacrifiés, qui voudraient perdre ceux qui prennent leur défense et cherchent à les éclairer! Quel spectacle pour un Molière, ou pour un Ben Jonson! Le livre de Mme Marcelle Capy offre une riche collection de ces types éternels, dont notre époque voit pulluler, comme sur un bois pourri les champignons vénéneux, des espèces inédites. Mais des vieux troncs qu'ils rongent, on voit pousser les surgeons verts; et l'on sent que le cœur de la forêt de France reste sain: le poison n'y mord pas[14].
Confiance, amis, vous tous qui chérissez la France, dites-vous que le plus sûr moyen de l'honorer, c'est de garder son bon sens, sa bonhomie et son ironie! Que la voix de ce livre, affectueuse et vaillante, vous soit un exemple et un guide! Jugez avec vos yeux, laissez parler votre cœur. Ne vous payez pas de grands mots. Défaites-vous, peuples d'Europe, de cette mentalité de troupeaux, qui s'en remettent, pour juger de l'herbe qu'ils doivent brouter, aux bergers et à leurs chiens. Confiance! Toutes les fureurs de l'univers n'empêcheront pas d'entendre le cri de foi et d'espérance d'une seule conscience libre, le chant de l'alouette gauloise qui monte vers le ciel!
21 mars 1916.
VI
Liberté!
Cette guerre nous a fait voir combien fragiles sont les trésors de notre civilisation. De tous nos biens, celui dont nous étions le plus orgueilleux s'est montré le moins résistant: la Liberté. Des siècles de sacrifices, de patients efforts, de souffrance, d'héroïsme et de foi obstinée, l'avaient peu à peu conquis; nous respirions son souffle d'or; il nous semblait aussi naturel d'en jouir que du grand flot de l'air qui passe sur la terre et baigne toutes les poitrines... Il a suffi de quelques jours pour nous retirer ce joyau de la vie; il a suffi de quelques heures pour que par toute la terre un filet étouffant s'étendît sur le frémissement des ailes de la Liberté. Les peuples l'ont livrée. Bien plus, ils ont applaudi à leur asservissement. Et nous avons rappris l'antique vérité: «Rien n'est jamais conquis. Tout se conquiert, chaque jour, à nouveau, ou se perd»...
O Liberté trahie, replie dans nos cœurs fidèles, replie tes ailes blessées! Un jour, elles reprendront leur éclatant essor. Alors, tu seras de nouveau l'idole de la multitude. Alors, ceux qui t'oppriment se glorifieront de toi. Mais jamais, à mes yeux, tu n'as été plus belle qu'en ces jours de misère où je te vois pauvre, nue et meurtrie. Tes mains sont vides; tu n'as plus à offrir à ceux qui t'aiment que le danger, et le sourire de tes yeux fiers. Mais tous les biens du monde ne valent pas ce don. Les valets de l'opinion, les courtisans du succès, ne nous le disputeront point. Et nous te suivrons, Christ aux outrages, le front haut: car nous savons que du tombeau tu ressusciteras.
(L'Avanti! Milan, 1er mai 1916.)
VII
A la Russie libre et libératrice
Frères de Russie, qui venez d'accomplir votre grande Révolution, nous n'avons pas seulement à vous féliciter; nous avons à vous remercier. Ce n'est pas pour vous seuls que vous avez travaillé, en conquérant votre liberté, c'est pour nous tous, vos frères du vieil Occident.
Le progrès humain s'accomplit par une évolution des siècles, qui s'époumone vite, se lasse à tous moments, se ralentit, se butte à des obstacles, ou s'endort sur la route comme une mule paresseuse. Il faut, pour la réveiller, de distance en distance, les sursauts d'énergie, les vigoureux élans des révolutions, qui fouettent la volonté, qui bandent tous les muscles et font sauter l'obstacle. Notre Révolution de 1789 fut un de ces réveils d'énergie héroïque, qui arrachent l'humanité à l'ornière où elle est embourbée et la lancent en avant. Mais l'effort accompli et le chariot remis en route, l'humanité a tôt fait de s'enliser de nouveau. Il y a beau temps qu'en Europe la Révolution française a porté tous ses fruits! Et il vient un moment où ce qui fut jadis les idées fécondes, les forces de vie nouvelle, ne sont plus que des idoles du passé, des forces qui vous tirent en arrière, des obstacles nouveaux. On l'a vu dans cette guerre du monde, où les jacobins de l'Occident se sont montrés souvent les pires ennemis de la liberté.
Aux temps nouveaux, des voies nouvelles et des espoirs nouveaux! Nos frères de Russie, votre Révolution est venue réveiller notre Europe assoupie dans l'orgueilleux souvenir de ses Révolutions d'autrefois. Marchez de l'avant! Nous vous suivrons. Chaque peuple à son tour guide l'humanité. Vous, dont les forces jeunes ont été ménagées pendant des siècles d'inaction imposée, reprenez la cognée où nous l'avons laissé tomber, et, dans la forêt vierge des injustices et des mensonges sociaux où erre l'humanité, faites-nous des clairières et des chemins ensoleillés!
Notre Révolution fut l'œuvre de grands bourgeois, dont la race est éteinte. Ils avaient leurs rudes vices et leurs rudes vertus. La civilisation actuelle n'a hérité que des vices: le fanatisme intellectuel et la cupidité. Que votre Révolution soit celle d'un grand peuple, sain, fraternel, humain, évitant les excès où nous sommes tombés!
Surtout, restez unis! Que notre exemple vous éclaire! Souvenez-vous de la Convention française, comme Saturne, dévorant ses enfants! Soyez plus tolérants que nous ne l'avons été. Toutes vos forces ne sont pas de trop pour défendre la sainte cause dont vous êtes les représentants, contre les ennemis acharnés et sournois, qui peut-être en ce moment vous font le gros dos et le ronron comme des chats, mais qui dans la forêt attendent le moment où vous trébucherez, si vous êtes isolés.
Enfin, rappelez-vous, nos frères de Russie, que vous combattez et pour vous et pour nous. Nos pères de 1792 ont voulu porter la liberté au monde. Ils n'ont pas réussi; et peut-être ne s'y étaient-ils pas très bien pris. Mais la volonté fut haute. Qu'elle soit aussi la vôtre! Apportez à l'Europe la paix et la liberté!
(Revue Demain, Genève, 1er mai 1917.)
VIII
Tolstoy: L'esprit libre
Dans son Journal intime, dont Paul Birukoff vient de faire paraître la première édition française[15], Tolstoy rêve que son moi était, dans une vie précédente, un ensemble d'êtres aimés, et que chaque vie nouvelle élargit le cercle d'amis et l'envergure de l'âme[16].
D'une façon générale, on peut dire qu'une grande personnalité renferme en elle plus d'une âme, et que toutes ces âmes se groupent autour de l'une d'entre elles, de même qu'une société d'amis, sur laquelle s'établit l'ascendant du plus fort.
Dans le génie de Tolstoy, il y a plus d'un homme: il y a le grand artiste, il y a le grand chrétien, il y a l'être d'instincts et de passions déchaînés. Mais à mesure que la vie s'allonge et que son royaume s'étend, on voit plus nettement celui qui la gouverne: et c'est la raison libre. C'est à la raison libre que je veux ici rendre hommage. Car c'est d'elle, aujourd'hui, que nous avons tous besoin.
De toutes les autres forces,—à quelque degré si rare qu'elles soient en Tolstoy—notre époque ne manque pas. Elle regorge de passions et d'héroïsme; elle n'est pas pauvre en art; la flamme religieuse même ne lui est pas refusée. Au vaste incendie des peuples, Dieu—tous les Dieux—ont apporté leur torche. Le Christ même. Il n'est pas de pays belligérant ou neutre (y compris les deux Suisses, allemande et romande), qui n'ait trouvé dans l'Evangile des armes pour maudire ou pour tuer.
Mais ce qui est aujourd'hui plus rare que l'héroïsme, plus rare que la beauté, plus rare que la sainteté, c'est une conscience libre. Libre de toute contrainte, libre de tout préjugé, libre de toute idole, de tout dogme de classe, de caste, de nation, de toute religion. Une âme qui ait le courage et la sincérité de regarder avec ses yeux, d'aimer avec son cœur, de juger avec sa raison, de n'être pas une ombre,—d'être un homme.
Cet exemple, Tolstoy le donna, au suprême degré. Il fut libre. Toujours il regarda les choses et les hommes, de ses yeux d'aigle, droit en face, sans cligner. Ses affections mêmes ne portèrent pas atteinte à son libre jugement. Et rien ne le montre mieux que son indépendance à l'égard de celui qu'il estima le plus,—le Christ. Ce grand chrétien ne l'est pas par obéissance au Christ; cet homme qui consacra une partie de sa vie à étudier, expliquer, répandre l'Evangile, n'a jamais dit: «Cela est vrai, parce que l'Evangile l'a dit.» Mais: «l'Evangile est vrai parce qu'il a dit cela.» Et cela, c'est vous-même, c'est votre raison libre, qui êtes juge de sa vérité.
Dans un texte peu connu, et, je crois, encore inédit,—le Récit fait par le paysan Michel Novicov d'une nuit passée à Iasnaïa-Poliana, le 21 octobre 1910, (huit jours avant que Tolstoy ne s'enfuît de la maison familiale)—Tolstoy cause, chez lui, avec quelques paysans. Parmi eux, deux jeunes gens du village, qui venaient de recevoir l'ordre de se présenter au bureau de recrutement. On discute sur le service militaire. L'un des jeunes gens, qui était social-démocrate, dit qu'il servira, non pas le trône et l'autel, mais l'Etat et la nation. (Déjà!... Tolstoy, comme on voit, eut la bonne fortune de connaître, avant de mourir, les «social-patriotes», ou «l'art de retourner sa veste»...) Les assistants protestent. Tolstoy demande où commence, où finit l'Etat, et dit que la terre entière est sa patrie. L'autre jeune homme cite des textes de la Bible, qui défendent de tuer. Mais Tolstoy n'est pas plus satisfait: il y a des textes pour tout!
«Ce n'est pas, dit-il, parce que Moïse ou le Christ ont défendu de faire du mal au prochain ou à soi-même que l'homme doit s'en abstenir. C'est parce qu'il est contre la nature de l'homme de se faire ce mal, ou de le faire au prochain,—je dis de l'homme, je ne dis pas de la bête, prenez-y garde!... C'est en toi-même qu'il te faut trouver Dieu, afin qu'il règle tes actions et qu'il te fasse voir ce qui est bien et ce qui est mal, ce qui est possible et ce qui ne l'est pas. Mais tant que nous nous laisserons guider par une autorité extérieure, Moïse et le Christ pour l'un, Mahomet ou le socialiste Marx pour un autre, nous ne cesserons d'être les ennemis les uns des autres.»
Je tenais à faire entendre ces puissantes paroles. Le pire mal dont souffre le monde est, je l'ai dit maintes fois, non la force des méchants, mais la faiblesse des meilleurs. Et cette faiblesse a en grande partie sa source dans la paresse de volonté, dans la peur de jugement personnel, dans la timidité morale. Les plus hardis sont trop heureux, à peine dégagés de leurs chaînes, de se rejeter dans d'autres; on ne les délivre d'une superstition sociale que pour les voir, d'eux-mêmes, s'atteler au char d'une superstition nouvelle. N'avoir plus à penser par soi-même, se laisser diriger... Cette abdication, c'est le noyau de tout le mal. Le devoir de chacun est de ne point s'en remettre à d'autres, fût-ce aux meilleurs, aux plus sûrs, aux plus aimés, du soin de décider pour lui ce qui est bien ou mal, mais de le chercher lui-même, de le chercher toute sa vie, s'il le faut, avec une patience acharnée. Mieux vaut une demi-vérité, qu'on a conquise soi-même, qu'une vérité entière, qu'on a apprise d'autres, par cœur, comme un perroquet. Car une telle vérité que l'on adopte les yeux fermés, une vérité par soumission, une vérité par complaisance, une vérité par servilité,—une telle vérité n'est qu'un mensonge.
Homme, redresse-toi! Ouvre les yeux, regarde! N'aie pas peur! Le peu de vérité que tu gagnes par toi-même est ta plus sûre lumière. L'essentiel n'est pas d'amasser une grosse science, mais, petite ou grosse, qu'elle soit tienne, et nourrie de ton sang, et fille de ton libre effort. La liberté de l'esprit, c'est le suprême trésor.
Hommes libres, jamais notre nombre ne fut grand, au cours des siècles; et peut-être diminuera-t-il encore, avec le flux qui monte de ces mentalités de troupeaux. N'importe! Pour ces multitudes mêmes, qui s'abandonnent à l'ivresse paresseuse des passions collectives, nous devons conserver intacte la flamme de liberté. Cherchons la vérité partout, et cueillons-la partout où nous en trouverons ou la fleur ou la graine! Et semons-la aux vents! D'où qu'elle vienne, où qu'elle aille, elle saura bien pousser. Le bon terroir des âmes ne manque pas, dans l'univers. Mais il faut qu'elles soient libres. Il faut que nous sachions ne pas être asservis même par ceux que nous admirons. Le meilleur hommage que nous puissions rendre à des hommes comme Tolstoy, c'est d'être libres, comme lui.
(Les Tablettes, Genève, Ier mai 1917.)
IX
A Maxime Gorki
(Cet hommage fut lu avant la conférence que fit, en janvier 1917, à Genève, Anatole Lunatcharsky, sur la vie et l'œuvre de Maxime Gorki.)
Il y a une quinzaine d'années, à Paris, dans la petite boutique au rez-de-chaussée de la rue de la Sorbonne, où nous nous réunissions, Charles Péguy, moi, et quelques autres, qui venions de fonder les Cahiers de la Quinzaine, une seule photographie ornait notre salle de rédaction, pauvre, propre, rangée, remplie de casiers de livres. Elle représentait Tolstoï et Gorki, debout l'un à côté de l'autre, dans le jardin de Iasnaïa-Poliana. Comment Péguy se l'était-il procurée? Je ne sais; mais il l'avait fait reproduire à plusieurs exemplaires; et chacun de nous avait sur sa table de travail l'image des deux lointains compagnons. Une partie de Jean-Christophe a été écrite sous leurs yeux.
Maintenant, des deux hommes, l'un, le grand vieillard apostolique, a disparu, à la veille de la catastrophe européenne qu'il avait prophétisée, et où sa voix nous manque cruellement. Mais l'autre, Maxime Gorki, reste droit à son poste, et ses libres accents nous consolent de la parole qui s'est tue.
Il n'est pas de ceux qui ont subi le vertige des événements. Dans le spectacle affligeant de ces milliers d'écrivains, artistes et penseurs, qui ont, en quelques jours, abdiqué leur rôle de guides et de défenseurs des peuples, pour suivre les troupeaux délirants, les affoler encore plus par leurs cris, et les précipiter à l'abîme, Maxime Gorki est un des rares qui aient gardé intacts leur raison et leur amour de l'humanité. Il a osé parler pour les persécutés, pour les peuples baîllonnés, tenus en servitude. Le grand artiste qui a partagé longtemps la vie des malheureux, des humbles, des victimes, des parias de la société, ne les a jamais reniés. Arrivé à la gloire, il se retourne vers eux et projette la lumière puissante de son art dans les replis de la nuit où l'on cache les misères et les injustices sociales. Son âme généreuse a fait l'expérience de la douleur; elle ne ferme pas les yeux sur celle des autres...
Haud ignara mali, miseris succurrere disco...
C'est pourquoi, en ces jours d'épreuves—(d'épreuves que nous saluons, parce qu'elles nous ont appris à nous compter, à peser la valeur vraie des cœurs et des pensées)—en ces jours où la liberté de l'esprit est partout opprimée, nous devons dire bien haut notre reconnaissance à Maxime Gorki. Et, par dessus les batailles, les tranchées, l'Europe ensanglantée, nous lui tendons la main. Il faut, dès à présent, à la face de la haine qui sévit entre les nations, affirmer l'union de la Nouvelle-Europe. Aux «Saintes-Alliances» guerrières des gouvernements, opposons la fraternité des libres esprits du monde entier!
30 janvier 1917.
(Revue: Demain, Genève, juin 1917.)
X
Deux lettres de Maxime Gorki
Pétrograd, fin décembre 1916.
Mon cher et bien estimé camarade Romain Rolland,
Je vous prie de bien vouloir écrire la Biographie de Beethoven, adaptée pour les enfants. En même temps, je m'adresse à H.-G. Wells, en l'invitant à écrire la Vie d'Addison; Fritjoff Nansen fera la Vie de Christophe Colomb; moi, la Vie de Garibaldi; le poète hébreu Bialique, celle de Moïse, etc. Avec le concours des meilleurs hommes de lettres contemporains, je voudrais créer toute une série de livres pour les enfants, contenant les biographies des grands esprits de l'humanité. Tous ces livres seront édités par moi-même...
Vous savez que nul n'a tant besoin de notre attention en ces jours que les enfants. Nous autres, gens adultes, nous qui quitterons bientôt ce monde, nous laisserons à nos enfants un bien pauvre héritage, nous leur léguerons une bien triste vie. Cette stupide guerre est l'éclatante preuve de notre faiblesse morale, du dépérissement de la culture. Rappelons donc aux enfants que les hommes ne furent pas toujours aussi faibles et mauvais que nous le sommes, hélas! Rappelons-leur que tous les peuples ont eu et possèdent encore maintenant de grands hommes, de nobles cœurs! Il est nécessaire de le faire justement en ces jours de férocité et de bestialité victorieuses... Je vous prie ardemment, cher Romain Rolland, d'écrire cette Biographie de Beethoven, car je suis persuadé que nul ne la fera mieux que vous...
J'ai abondamment lu tous vos articles parus pendant la guerre et je veux vous exprimer la grande considération et amour qu'ils m'ont inspirés pour vous. Vous êtes une des rares personnes dont l'âme n'a pas été flétrie par la démence de cette guerre, et c'est une grande joie de savoir que vous avez conservé dans votre noble cœur les meilleurs principes de l'humanité... Permettez-moi de vous étreindre de loin la main, cher camarade...
Maxime GORKI.
*
* *
(Romain Rolland répondit, à la fin de janvier. Il acceptait la proposition de récrire la vie de Beethoven pour les enfants et demandait à Gorki de lui en indiquer l'étendue et la forme (causerie ou récit objectif). Il lui suggérait aussi quelques autres sujets de biographies: Socrate, François d'Assise. Sans oublier quelques noms de la vieille Asie.)
...Maintenant, ajoutait-il, voulez-vous me permettre une petite observation amicale? Le choix de certains grands hommes, que vous indiquez dans votre lettre, m'inquiète un peu, pour des âmes d'enfants. Vous leur proposez de redoutables exemples, comme Moïse. Je vois bien que vous les orientez vers l'énergie morale, qui est le foyer de toute lumière. Mais il n'est pas indifférent que cette lumière soit dirigée vers le passé, ou vers l'avenir. En réalité, l'énergie morale ne manque pas aujourd'hui; elle abonde, au contraire; mais elle est mise au service d'un idéal passé, qui est oppressif et qui tue. J'avoue que je me suis un peu détourné des grands hommes du passé, comme exemples de vie: pour la plupart, ils m'ont déçu; je les admire, esthétiquement, mais je n'ai que faire de leur intolérance et de leur fanatisme, trop fréquents; beaucoup des dieux qu'ils servaient sont devenus aujourd'hui de dangereuses idoles. Si l'humanité n'est pas capable de dépasser leur idéal et d'offrir aux générations qui viennent de plus larges horizons, alors je crains qu'elle ne manque à ses plus hautes destinées. En un mot, j'aime et j'admire le passé; mais je veux que l'avenir le surpasse. Il le peut. Il le doit...
*
* *
(Maxime Gorki répondit à cette lettre):
Petrograd, le 18-21 mars 1917.
Je me hâte de vous répondre, cher Romain Rolland. Le livre de Beethoven doit être destiné à la jeunesse (13-18 ans)... Il doit être un récit objectif et intéressant de la vie d'un génie, de l'évolution de son âme, des principaux événements de sa vie, des souffrances qu'il a su vaincre et de la gloire dont il fut couronné. Il serait désirable de connaître tout ce qui est possible sur l'enfance de Beethoven. Notre but est d'inspirer à la jeunesse l'amour et la confiance dans la vie; dans les hommes nous voulons apprendre l'héroïsme. Il faut faire comprendre à l'homme que c'est lui qui est le créateur et le maître du monde, que c'est sur lui que retombe la responsabilité de tous les malheurs de la terre, que c'est à lui aussi que revient la gloire de tout le bien de la vie. Il faut aider l'homme à briser les chaînes de l'individualisme et du nationalisme; la propagande de l'union universelle est vraiment nécessaire.
Votre idée d'écrire la vie de Socrate me réjouit beaucoup, et je vous prie de la réaliser. Vous peindrez, n'est-ce pas, Socrate sur le fond de la vie antique, sur le fond de la vie d'Athènes?
Vos remarques si fines à propos du livre sur Moïse s'harmonisent tout à fait avec mon point de vue sur le rôle du fanatisme religieux dans la vie, qu'il désorganise. Mais je prends Moïse seulement comme un réformateur social, et le livre doit le prendre aussi de ce côté. J'avais pensé à Jeanne d'Arc. Mais je crains que ce thème ne nous fasse parler de «l'âme mystique du peuple» et d'autres choses encore, que je ne comprends pas et qui sont très malsaines pour nous, Russes.
Autre chose, la vie de François d'Assise... Si l'auteur de ce livre avait comme but de montrer la différence profonde entre François d'Assise et les saints d'Orient, les saints de Russie, cela serait très bien et très utile. L'Orient est pessimiste, il est passif; les saints russes n'aiment pas la vie, ils la nient et la maudissent. François est un épicurien de religion, il est un hellène, il aime Dieu comme sa propre création, comme le fruit de son âme. Il est plein d'amour pour la vie, et il n'a point de frayeur humiliante devant Dieu. Un Russe, c'est un homme qui ne sait pas bien vivre, mais qui sait bien mourir... Je crains que la Russie ne soit plus orientale que la Chine. Nous ne sommes que trop riches en mysticisme... En général, il est nécessaire d'inspirer aux hommes l'amour de l'action, de réveiller en eux l'estime de l'esprit, de l'homme, de la vie.
Merci sincèrement pour votre lettre amicale, merci! C'est un grand soulagement que de savoir qu'il existe quelque part, bien loin, un homme dont l'âme souffre de la même souffrance que la tienne, un homme qui aime ce qui t'est cher. Il est bon de savoir cela dans les jours de violence et de folie!... Je serre votre main, cher ami.
Maxime GORKI.
P.-S.—Les événements qui ont eu lieu en Russie ont retardé cette lettre. Félicitons-nous, Romain Rolland, félicitons-nous de tout notre cœur, la Russie a cessé d'être la source de réaction pour l'Europe; le peuple russe a épousé la liberté, et j'espère que cette union donnera le jour à beaucoup de grandes âmes pour la gloire de l'humanité.
(Revue: Demain, Genève, juillet 1917.)
XI
Aux écrivains d'Amérique
——
(Lettre à la revue The Seven Arts, New-York, octobre 1916)
——
Je me réjouis de la fondation d'une jeune revue où l'âme américaine prenne conscience de sa personnalité. Je crois à ses hautes destinées; et les événements actuels rendent urgent qu'elles se réalisent. Sur le Vieux Continent, la civilisation est menacée. A l'Amérique de soutenir le flambeau vacillant!
Vous avez un grand avantage sur nos nations d'Europe: vous êtes libres de traditions, libres de ces fardeaux de pensée, de sentiments, de manies séculaires, d'idées fixes intellectuelles, artistiques, politiques, qui écrasent le Vieux Monde. L'Europe actuelle sacrifie son avenir à des querelles, des ambitions, des rancunes, dix fois, vingt fois recuites; et chacun des efforts pour y mettre fin ne fait qu'ajouter quelques mailles de plus au réseau de la fatalité meurtrière qui l'enserre,—fatalité des Atrides, attendant vainement que, comme dans les Euménides, la parole d'un Dieu vienne rompre sa loi sanglante. En art, si nos écrivains doivent leur forme parfaite et la netteté de leur pensée à la solidité de nos traditions classiques, ce n'est pas sans de lourds sacrifices. Trop peu de nos artistes sont ouverts à la vie multiple du monde. L'esprit se parque en un jardin fermé,—peu curieux des grands espaces où coule à flots précipités la rivière qui traversa naguère son enclos et qui, maintenant élargie, arrose toute la terre.
Vous êtes nés sur un sol que n'encombrent ni n'enferment les constructions de l'esprit. Profitez-en. Soyez libres! Ne vous asservissez pas aux modèles étrangers. Le modèle est en vous. Commencez par vous connaître.
C'est le premier devoir: que les individualités diverses qui composent vos Etats osent s'affirmer en art, librement, sincèrement, totalement, sans fausse recherche de l'originalité, mais sans souci de ce qu'ont exprimé les autres avant vous, sans peur de l'opinion. Avant tout, oser regarder en soi, jusqu'au fond. Longuement. En silence. Bien voir. Et ce qu'on a vu, oser le dire tel qu'on l'a vu. Ce recueillement en soi, ce n'est pas s'enfermer dans une personnalité égoïste. C'est plonger ses racines dans l'essence de son peuple. Tâchez d'en éprouver les souffrances et les aspirations. Soyez la lumière projetée dans la nuit de ces puissantes masses sociales, qui sont appelées à renouveler le monde. Ces classes populaires, dont l'indifférence artistique vous oppresse parfois, ce sont des muets qui, ne pouvant s'exprimer, s'ignorent. Soyez leur voix! En vous entendant parler, elles prendront conscience d'elles-mêmes. Vous créerez l'âme de votre peuple, en exprimant la vôtre.
Votre seconde tâche, plus vaste et plus lointaine, sera d'établir entre ces libres individualités un lien fraternel, de construire la rosace de leurs multiples nuances, de tresser la symphonie de ces voix variées. Les Etats-Unis sont faits des éléments de toutes les nations du monde. Que cette riche formation vous aide à pénétrer l'essence de ces nations et à réaliser l'harmonie de leurs forces intellectuelles!—Aujourd'hui, sur le Vieux Continent, on assiste au lamentable et ridicule antagonisme de personnalités nationales, voisines et proches parentes, ne différant que par des nuances, comme la France et l'Allemagne, qui se nient mutuellement et veulent s'entredétruire. Disputes de clochers, où l'esprit humain s'acharne à se mutiler. Pour moi, je le dis hautement, non seulement l'idéal intellectuel d'une nation unique m'est trop étroit; mais celui de l'Occident réconcilié me le serait encore; mais celui de l'Europe unie me le serait encore. L'heure est venue pour l'homme,—l'homme sain, vraiment vivant,—de marcher délibérément vers l'idéal d'une humanité universelle où les races européennes du Vieux et du Nouveau Mondes mettent en commun le trésor de leur âme avec les vieilles civilisations de l'Asie—de l'Inde et de la Chine—qui ressuscitent. Toutes ces formes magnifiques de l'humanité sont complémentaires les unes des autres. La pensée de l'avenir doit être la synthèse de toutes les grandes pensées de l'Univers. Que cette union féconde soit la mission de l'élite américaine, placée entre les deux Océans qui baignent les deux continents humains,—au centre de la vie du Monde!
En résumé, nous attendons de vous, écrivains et penseurs américains, deux choses:—d'abord, que vous défendiez la liberté, que vous gardiez ses conquêtes et que vous les élargissiez: liberté politique et liberté intellectuelle, renouvellement incessant de la vie par la liberté, ce grand fleuve de l'esprit, toujours en marche.
En second lieu, nous attendons de vous que vous réalisiez, pour le monde, l'harmonie des libertés diverses, l'expression symphonique des individualités associées, des races associées, des civilisations associées, de l'humanité intégrale et libre.
Vous avez de la chance: une jeune vie ruisselante, d'immenses terres libres à découvrir. Vous êtes au début de votre journée. Point de fatigues de la veille. Point de passé qui vous gêne. Derrière vous, seulement, la voix océanique d'un grand précurseur, dont l'œuvre est comme le pressentiment homérique de la vôtre à venir,—votre maître: Walt Whitman.—Surge et Age.
(Revue mensuelle, Genève, février 1917.)
XII
Voix libres d'Amérique
J'ai souvent regretté que la presse suisse n'ait pas joué dans cette guerre le grand rôle qui lui appartenait. J'ai fait part de ce regret à des amis que j'estime parmi elle. Je ne lui reproche pas de manquer d'impartialité. Il est naturel, il est humain d'avoir des préférences et de les manifester avec passion. Nous avons d'autant moins à nous en plaindre que (du moins chez les Romands) ces préférences sont pour les nôtres. Mais le principal grief que j'ai contre nos amis suisses, c'est que, depuis le commencement de la guerre, ils nous renseignent incomplètement sur ce qui se passe autour de nous. Nous ne demandons pas à un ami de juger à notre place et, lorsque la passion nous entraîne, d'être plus sage que nous. Mais s'il est en situation de voir et de savoir des choses que nous ignorons, nous sommes en droit de lui reprocher de nous les laisser ignorer. C'est un tort qu'il nous fait, car il nous amène ainsi à des erreurs de jugement et d'action.
Les pays neutres jouissent de l'inappréciable avantage de connaître bien des faces du problème de la guerre, qu'il est matériellement impossible aux nations belligérantes d'apercevoir; surtout, ils ont le bonheur, qu'ils ne savourent pas assez, de pouvoir parler librement. La Suisse, placée au cœur de la bataille, entre les camps aux prises, et participant à trois des races en guerre, est spécialement favorisée. J'ai pu me rendre compte par moi-même et largement profiter de cette richesse d'informations. Il est peu de renseignements, documents, publications, qui n'affluent vers elle de tous les pays d'Europe.
De cette richesse, la presse suisse ne fait pas grand emploi. A peu d'exceptions près, elle se contente trop facilement de reproduire les communiqués officiels des armées et les communiqués officieux d'agences plus ou moins suspectes, inspirées par les gouvernements ou par les puissances occultes qui, plus que les chefs d'Etats, gouvernent aujourd'hui les Etats. Rarement elle cherche à discuter ces renseignements intéressés. Presque jamais elle ne fait place aux oppositions; presque jamais elle ne laisse entendre les voix indépendantes, des deux côtés des tranchées[17]. La vérité officielle, dictée par le pouvoir, s'impose ainsi aux peuples avec la force d'un dogme; et il s'est formé une catholicité de la pensée guerrière, qui n'admet point d'hérétiques. Le fait est étrange en Suisse, et particulièrement en cette république de Genève, dont les sources historiques et les raisons de vivre furent l'opposition libre et la féconde hérésie.
Nous n'avons pas à rechercher les causes psychologiques de cette élimination des pensées contraires au dogme officiel. Je veux croire que le parti pris y joue un moindre rôle que, chez les uns, ignorance des faits et manque de critique,—chez les autres vraiment instruits, négligence de contrôle ou timidité à reviser des erreurs que souhaite autour d'eux l'opinion surexcitée, et peut-être (à leur insu) leur cœur. On trouve plus commode, et aussi plus prudent, de se satisfaire des renseignements qu'apportent à domicile les grands fournisseurs, sans faire l'effort d'aller les chercher sur place, pour les reviser ou pour les compléter.
Quelle que soit la raison de ces erreurs ou de ces manques, ils sont graves; et le public commence à s'en apercevoir[18]. On comprend parfaitement que les idées de tel ou tel parti social ou politique, chez les nations belligérantes, soient en opposition avec celles de tel ou tel journal de pays neutre. Nul ne s'étonnera que ces journaux les désapprouvent ouvertement; on trouvera même naturel qu'ils les soumettent à une critique vigilante. Mais on ne saurait admettre qu'ils les passent sous silence ou qu'ils les dénaturent.
Or, est-il excusable, par exemple, qu'on ne connaisse de la révolution russe que les informations issues de sources gouvernementales (pour la plupart, non russes) et de partis hostiles qui s'acharnent à diffamer les partis avancés, sans que jamais les grands journaux suisses cèdent la parole aux calomniés, même quand l'outrage s'adresse à des hommes dont le génie et la probité intellectuelle sont l'honneur de la littérature européenne, comme Maxime Gorki?—Est-il davantage admissible que la minorité socialiste française soit systématiquement écartée, regardée comme inexistante par la grande presse romande?—Et n'est-il pas inouï que cette même presse ait, pendant trois ans, gardé un silence absolu sur l'opposition anglaise, ou n'en ait parlé qu'avec une négligence cavalière,—quand on songe que cette opposition compte des plus grands noms de la pensée britannique: Bertrand Russell, Bernard Shaw, Israël Zangwill, Norman Angell, E.-D. Morel, etc., qu'elle s'exprime par de puissants journaux, par de nombreuses brochures, et par des livres dont certains surpassent en valeur tout ce qui a été écrit en Suisse et en France, dans le même temps!
Cependant, à la longue, la ténacité de l'opposition anglaise a eu raison des barrières; et sa pensée a réussi à s'infiltrer en France, où une élite est au courant de ses travaux et de ses luttes. Je regrette de constater que la presse suisse n'a été pour rien dans cette connaissance mutuelle, et je crois que plus tard les deux peuples lui en sauront peu de gré.
Il en est de même pour les Etats-Unis d'Amérique. Les journaux suisses nous ont abondamment transmis ce que les maîtres de l'heure daignent leur communiquer, afin qu'ils le répètent; mais l'opposition est, selon l'habitude, oubliée ou dénigrée. Quand par hasard quelque télégramme officieux de New-York, soigneusement enregistré (quand il n'est pas complaisamment paraphrasé avec un en-tête sensationnel) veut bien nous la signaler, c'est pour la vouer à notre mépris. Il semblerait que qui dit: pacifiste, de l'autre côté de l'Atlantique,—fût-ce pacifiste chrétien—soit un traître, à la solde de l'ennemi.—Nous ne nous étonnons plus. Depuis trois ans, nous avons perdu la faculté de l'étonnement. Mais nous avons perdu aussi celle de la confiance. Et puisque nous savons maintenant que, pour avoir la vérité, il ne faut pas l'attendre sous l'orme, nous allons à sa recherche, nous-mêmes, partout où elle gîte. Quand l'eau potable manque à la maison, il faut la puiser à la fontaine.
Aujourd'hui, nous laisserons parler l'opposition d'Amérique, par la voix d'une de ses revues les plus intrépides: The Masses, de New-York[19].
Ici s'exprime la vérité non-officielle, qui n'est, elle aussi, qu'une partie de la vérité. Mais nous avons le droit de connaître la vérité totale, qu'elle plaise ou qu'elle déplaise. Nous en avons même le devoir, si nous ne sommes pas des femmes qui ont peur de regarder en face la réalité. Qu'on ne cherche pas dans The Masses ce qu'il y a aussi de grandeur gaspillée dans la guerre! Nous le connaissons de reste par tous les récits officiels dont on nous inonde. Mais ce que l'on ne connaît pas assez, ce que l'on ne veut pas connaître, c'est la misère matérielle et morale, l'injustice, l'oppression, qui sont dans chaque peuple le revers de toute guerre, même de la plus juste, comme dit Bertrand Russell.—Et c'est ce que nous force à voir, pour l'Amérique, l'intransigeante revue, que je résume ici.
*
* *
L'editor, MAX EASTMAN, en est l'âme. Il la remplit de sa pensée et de son énergie. Dans les deux derniers numéros que j'ai sous les yeux (juin et juillet 1917), il n'a pas écrit moins de six articles; et tous mènent une lutte implacable contre le militarisme et le nationalisme idolâtre. Nullement dupe des déclamations officielles, il soutient que la guerre actuelle n'est pas une guerre pour la démocratie et que «la vraie lutte pour la liberté viendra après la guerre»[20]. Aux Etats-Unis, comme en Europe, la guerre est, dit-il, l'œuvre des capitalistes et d'un groupe d'intellectuels (religieux et laïques)[21]. Max Eastman insiste sur le rôle des intellectuels, et son collaborateur John Reed sur celui des capitalistes.—Les mêmes phénomènes, économiques et moraux, se font sentir dans l'Ancien et dans le Nouveau Monde. Une partie des socialistes américains, comme leurs frères d'Europe, se sont ralliés à la guerre; et nombre d'entre eux (notamment Upton Sinclair, dont je connais et apprécie personnellement la sincérité morale et l'esprit idéaliste) ont adopté un étrange militarisme: ils sont devenus les champions les plus ardents de la conscription universelle, comptant, après la «guerre des démocraties», se servir de l'armée disciplinée pour l'action sociale[22].
Quant aux hommes d'Eglise, ils se sont jetés en masse dans la fournaise. A une réunion des pasteurs méthodistes de New-York, l'un d'eux, le pasteur de Bridgeport (Conn.) ayant eu la candeur de dire: «Si j'ai à choisir entre mon pays et mon Dieu, je choisis mon Dieu», fut hué par les 500 autres, menacé, appelé traître.—Le prédicateur Newel Dwight Hillis, de l'église de Henry Ward Beecher, dit à son auditoire: «Tous les enseignements de Dieu sur le pardon doivent être abrogés, à l'égard de l'Allemagne. Je suis disposé à pardonner aux Allemands leurs atrocités, aussitôt qu'ils seront tous fusillés. Mais si nous consentions à pardonner à l'Allemagne, après la guerre, je croirais que l'univers est devenu fou.»
Une sorte de derviche hurleur, BILLY SUNDAY, sorti on ne sait d'où, braille à des multitudes un Evangile guerrier en style de bouche d'égout, interpelle le Vieux Dieu (il n'est pas qu'à Berlin!) lui tape sur le ventre, et, bon gré, mal gré, l'enrôle. Un dessin de Boardman Robinson le représente, en sergent recruteur, traînant le Christ par une corde au cou, et criant, avec un rire canaille: «J'en ai encore pris un!» Les gens du monde, les dames, se pâment à l'entendre, ravis de s'encanailler, en compagnie de Dieu. Les pasteurs sont pour lui. Les exceptions se comptent. La plus notable est le ministre de l'Eglise du Messie, à New-York, John Haynes Holmes, dont je m'honore d'avoir reçu une noble lettre, aux derniers jours précurseurs de la guerre (février 1917). The Masses publient de lui, dans le numéro de juillet, une admirable déclaration à ses fidèles: «Que ferai-je?» Il refuse d'exclure quelque peuple que ce soit de la communauté humaine. L'Eglise du Messie ne répondra à aucun appel militaire. Sa conscience lui ordonne de refuser la conscription. Il obéira à sa conscience, quoi qu'il lui en puisse coûter. «Dieu m'aidant, je ne peux pas faire autrement.»—Les hommes qui résistent à la folie guerrière forment une petite Eglise, où se rencontrent tous les partis: chrétiens, athées, quakers, artistes, socialistes, etc. Venus de tous les points de l'horizon et professant les idées les plus diverses, ils ne sont unis que par cette seule foi: la guerre à la guerre; c'est assez pour les rendre plus proches les uns des autres qu'ils ne le sont de leurs amis d'hier, de leurs frères de sang, de religion, ou de profession[23]. Ainsi, le Christ passait au milieu des hommes de Judée, séparant ceux qui croyaient en lui de leurs familles, de leur classe, de toute leur vie passée.—La jeunesse d'Amérique, comme celle d'Europe, est bien moins que ses aînés, atteinte par l'esprit de guerre. Un exemple frappant est celui de l'Université Columbia, où, tandis que les professeurs décernaient au général Joffre le titre de docteur ès-lettres, les étudiants réunis votèrent à l'unanimité la résolution de ne pas s'inscrire sur les listes de conscription militaire[24]. Ils encouraient ainsi la pénalité de l'emprisonnement. Car l'on n'y va pas de main morte, dans le pays classique de la Liberté. Beaucoup de citoyens américains ont été jetés en prison; d'autres, enfermés, dit-on, dans des hospices d'aliénés, pour avoir exprimé leur désapprobation de la guerre. Les sergents recruteurs pénètrent partout, s'introduisent jusque dans les salles de réunions ouvrières et malmènent ceux qui résistent[25]. Sous la rubrique: «La semaine de guerre», The Masses dressent le bilan des brutalités, coups, blessures et meurtres, dont la guerre a été déjà l'occasion ou le prétexte, en Amérique. On peut se demander à quelles violences se porteront un jour les répressions antipacifistes. La prétendue liberté de parole, que nous attribuons à l'Amérique, pourrait bien être un leurre. «En fait, écrit Max Eastman, elle n'a jamais existé.» Il y a certes des lois qui l'établissent. Mais, «dans la pratique, règne un mépris de la loi, au profit des forts, au détriment des faibles.» Depuis longtemps, nous le savions, par les révélations de la presse socialiste italienne et russe, à propos de scandaleuses condamnations d'ouvriers. Des pacifistes gênent-ils, on les arrête comme anarchistes. Un journal refuse-t-il de se plier à l'opinion d'Etat, on le supprime sans explication, ou—ce qui est plus raffiné—on lui fait un procès, pour cause d'obscénité[26]. Ainsi, du reste.
Le principal collaborateur de Max Eastman, JOHN REED, s'applique à mettre en lumière le rôle prépondérant du capitalisme américain dans la guerre. En un article qui reprend le titre de l'ouvrage de Norman Angell, La grande illusion, il dit que la prétention de combattre les rois est un prétexte ridicule, et que le vrai roi est l'Argent. Mettant le doigt sur la plaie, il établit par des chiffres les gains monstrueux des grandes compagnies américaines. Sous ce titre bizarre: Le mythe de la graisse américaine (The myth of american fatness)[27], il montre que ce n'est pas, comme on le croit en Europe, la nation américaine qui s'engraisse de la guerre, mais seulement les 2 p. 100 de sa population. Tout le reste est peuple maigre, et, de jour en jour, plus maigre. De 1912 à 1916, les salaires ont été élevés de 9 p. 100, tandis que les dépenses d'alimentation s'accroissaient de 74 p. 100, dans les deux dernières années. De 1913 à 1917, la hausse générale des prix a été de 85,32 p. 100 (farine 69 p. 100, œufs 61 p. 100, pommes de terre 224 p. 100! De janvier 1915 à janvier 1917, le charbon est monté de 5 à 8 dollars 75 la tonne). L'ensemble de la population a donc cruellement à souffrir de la gêne, et de graves émeutes de famine ont éclaté à New-York. Naturellement, la presse européenne n'en a point parlé, ou les a mises sur le compte des Allemands.
Pendant ce temps, les 24 grandes Compagnies (acier, fonte, cuir, sucre, chemins de fer, électricité, produits chimiques, etc.) ont vu, de 1914 à 1916, leurs dividendes monter de 500 p. 100. «L'Acier de Bethléem» (Bethlehem Steel Corporation) a passé de 5 millions 122.703 en 1914, à 43 millions 593.968 en 1916. «L'Acier des Etats-Unis» (U. S. Steel Corporation), de 81 millions 216.985 en 1914, à 281 millions 531.730 en 1916. De 1914 à 1915, le nombre des riches, aux Etats-Unis, s'est élevé: de 60 à 120, pour ceux qui ont un revenu personnel supérieur à 1 million de dollars; de 114 à 209, pour ceux qui ont un revenu de 500.000 à 1 million: du double, pour ceux qui ont un revenu de 100.000 à 500.000[28]. Au-dessous de ce chiffre, l'augmentation est négligeable.—Et John Reed ajoute: «La patience populaire a des bornes. Gare aux soulèvements!»
En tête du numéro de juillet, l'illustre philosophe et mathématicien anglais, BERTRAND RUSSELL, adresse un «Message» aux citoyens des Etats-Unis: La guerre et la liberté individuelle (War and individual liberty). Cet appel est daté du 21 février 1917: il est donc antérieur à la déclaration de guerre de l'Amérique; mais il n'a pu être publié plus tôt. Russell rappelle les généreux sacrifices des Conscientious Objectors en Angleterre et les persécutions dont ils sont l'objet. Il célèbre leur foi (pour laquelle lui-même fut condamné). La cause de la liberté individuelle est, dit-il, la plus haute de toutes. La force de l'Etat n'a cessé de croître, depuis le Moyen-Age. Il est maintenant admis que l'Etat a le droit de prescrire l'opinion de tous, hommes et femmes. Les prisons, vidées des criminels qu'on envoie au front, comme soldats, pour tuer, sont remplies des citoyens honnêtes qui refusent d'être soldats et de tuer. Une société tyrannique, qui n'a pas de place pour le rebelle, est une société condamnée d'avance: car elle reste stationnaire, puis rétrograde. L'Eglise du Moyen-Age eut, du moins, pour contrepoids, la résistance des franciscains et des réformateurs. L'Etat moderne a brisé toutes les résistances; il a fait autour de lui le vide, l'abîme où il s'écroulera. Son instrument d'oppression est le militarisme, comme celui de l'Eglise était le dogme.—Et qu'est-ce donc que cet Etat, devant lequel chacun s'incline? Quelle absurdité d'en parler comme d'une autorité impersonnelle, quasi-sacrée! L'Etat, ce sont quelques vieux messieurs, généralement inférieurs à la moyenne de la communauté, car ils se sont retranchés de la vie nouvelle des peuples. L'Amérique est restée jusqu'ici la plus libre des nations; elle est à une heure critique, non seulement pour elle-même, mais pour le reste du monde. Le monde entier l'observe avec anxiété. Qu'elle prenne garde! Une guerre même juste peut être la source de toutes les iniquités. Il y a dans notre nature un vieux relent de férocité: la bête humaine se lèche les babines, aux combats des gladiateurs. On déguise ce goût cannibale sous de grands mots de Droit et de Liberté. Le dernier espoir d'aujourd'hui est dans la jeunesse. Qu'elle revendique pour l'avenir le droit de l'individu à juger par lui-même le bien et le mal, et à être l'arbitre de sa conduite!
Auprès de ces graves paroles, une large place est faite, dans le combat de la pensée, à l'humour, cette belle arme claire. CHARLES SCOTT WOOD écrit d'amusants dialogues voltairiens:—on y voit Billy Sunday au ciel, qu'il remplit de son vacarme; il fait un sermon poissard au bon Dieu, vieux gentleman aux manières douces, distinguées, un peu lasses, parlant bas;—ailleurs, saint Pierre est chargé d'appliquer une nouvelle ordonnance de Dieu, qui, fatigué de l'insipide compagnie des simples d'esprit, n'admet plus au paradis que les hommes intelligents. En raison de quoi, aucun mort de la guerre n'est admis—à l'exception des Polonais qui, eux du moins, ne se vantent pas de s'être sacrifiés, mais qu'on a sacrifiés malgré eux.
LOUIS UNTERMEYER publie des poèmes. Une bonne chronique des livres et des théâtres signale les travaux traitant des questions actuelles; j'y relève deux œuvres originales: un livre d'une hardiesse paradoxale, par le savant américain Thorstein Veblen: La paix (Peace? An inquiry into the nature of peace), et une pièce russe en quatre actes d'Artzibaschef: Guerre (War), qui dépeint le cycle de la guerre dans une famille, et l'usure des âmes qui attendent.
Enfin, de vigoureux dessinateurs, des satiristes du crayon: R. KEMPF, BOARDMAN ROBINSON, GEORGE BELLOWS, animent cette revue de leurs visions impertinentes et de leurs mots cinglants. Voici la Mort broyant dans ses bras la France, l'Angleterre, l'Allemagne, et criant: «Arrive, Amérique, le sang, c'est fameux!» (R. Kempf).—Plus loin, la Liberté pleure. L'oncle Sam a les fers aux pieds et aux mains—les menottes de la censure, le boulet de la conscription. Légende: «Tout prêt à combattre pour la liberté!» (B. Robinson).—Puis, c'est le Christ en prison, enchaîné. Légende: «Enfermé, comme tenant un langage tendant à détourner les citoyens de s'engager dans les armées des Etats-Unis.» (G. Bellows).—Enfin, sur un monceau de morts, deux seuls survivants se tailladent férocement: la Turquie, le Japon. Légende: «1920: toujours combattant pour la Civilisation.» (H. R. Chamberlain).
*
* *
Ainsi luttent, au delà des mers, quelques esprits indépendants. Liberté, lucidité, vaillance, humour, sont de rares vertus, qu'on trouve plus rarement encore unies, en ces jours d'aberration et de servitude. Elles font le prix de cette opposition américaine.
Je ne la donne pas pour impartiale. La passion l'entraîne, elle aussi, à méconnaître les forces morales qui sont chez l'adversaire. Car la misère et la grandeur de ces temps tragiques est que les deux partis sont menés au combat par deux hauts idéals ennemis qui s'entre-égorgent en s'injuriant, comme les héros d'Homère. Nous, du moins, prétendons garder le droit de rendre justice même à nos adversaires de pensée, aux champions de la guerre que nous détestons. Nous savons tout l'idéalisme et les vertus morales qui se dépensent au service de cette funeste cause. Nous savons que les Etats-Unis n'en sont pas moins prodigues que l'Angleterre et que la France. Mais nous voulons que l'on écoute—que l'on écoute avec respect—les voix de l'autre parti, du parti de la paix. Elles ont d'autant plus droit à l'estime du monde qu'elles sont moins nombreuses et plus opprimées. Tout s'acharne contre ces hommes courageux: la puissance formidable des Etats en armes, les aboiements de la presse, la frénésie de l'opinion aveuglée et soûlée.
Mais le monde a beau hurler et se boucher les oreilles, nous forcerons le monde à entendre ces voix. Nous le forcerons à rendre hommage à cette lutte héroïque, qui rappelle celle des premiers chrétiens contre l'Empire romain. Nous le forcerons à saluer le geste fraternel d'un Bertrand Russell, nouveau Saint-Paul apôtre, «ad Americanos»,—de ces hommes restés libres qui, de la prison d'Europe à la prison d'Amérique, se serrent la main, par dessus l'Océan et la folie humaine, plus immense que lui.
Août 1917.
(Revue: Demain, septembre 1917.)
XIII
Pour E.-D. Morel
E.-D. Morel, secrétaire de l'Union of Democratie Control, fut arrêté à Londres en août 1917 et condamné à six mois de prison, au dur régime de droit commun, sous l'inculpation dérisoire (et d'ailleurs inexacte) d'avoir voulu envoyer en Suisse, à Romain Rolland, une de ses brochures politiques, autorisées en Angleterre[29]. La Revue Mensuelle de Genève, demanda à R. R. ce qu'il pensait de cette affaire, alors très mal connue: car, seuls, passaient sur le continent les articles de diffamation contre E.-D. Morel, fabriqués en Angleterre et répandus dans toutes les langues. R. R. répondit:)
Vous me demandez ce que je pense de l'arrestation de E.-D. Morel?
Personnellement, je ne connais pas E.-D. Morel. J'ignore s'il m'a envoyé, comme on l'a dit, des ouvrages pendant la guerre. Je ne les ai pas reçus.
Mais par tout ce que je sais de lui, par son activité antérieure à la guerre, par son apostolat contre les crimes de la civilisation en Afrique, par ses articles de guerre, trop rarement reproduits dans les revues suisses et françaises, je le regarde comme un homme de grand courage et de forte foi. Toujours, il osa servir la vérité, la servir uniquement, sans souci des dangers et des haines amassées contre lui (ce qui ne serait rien encore; mais, ce qui est bien plus rare et bien plus difficile), sans souci de ses propres sympathies, de ses amitiés, et de sa patrie même, lorsque la vérité se trouvait en désaccord avec la patrie.
Par là, il est de la lignée de tous les grands croyants: chrétiens des premiers temps, Réformateurs du siècle des combats, libres-penseurs des époques héroïques, tous ceux qui ont mis au-dessus de tout leur foi dans la vérité,—sous quelque forme qu'elle leur apparût, (ou divine, ou laïque, toujours sacrée).
J'ajoute qu'un E.-D. Morel est un grand citoyen, même quand il montre à sa patrie les erreurs qu'elle commet,—surtout quand il les montre, et parce qu'il les montre. Ce sont ceux qui jettent un voile sur ces erreurs, qui sont des serviteurs incapables ou flagorneurs. Tout homme de courage, tout homme de vérité honore la patrie.
Après cela, l'Etat peut le frapper, s'il veut, comme il frappa Socrate, comme il frappa tant d'autres, à qui il élève plus tard d'inutiles statues. L'Etat n'est pas la patrie. Il n'en est que l'intendant,—bon ou mauvais, selon les cas, toujours faillible. Il a la force: il en use. Mais depuis que l'homme est homme, cette force a toujours échoué, au seuil de l'Ame libre.
15 septembre 1917.
R. R.
(Publié dans la Revue mensuelle, Genève, octobre 1917.)
XIV
La Jeunesse Suisse
On connaîtrait fort mal l'esprit public en Suisse, si l'on en jugeait par les revues et les journaux. Ils sont, pour la plupart (comme c'est d'ailleurs la règle partout), de dix à vingt ans en retard sur le mouvement intellectuel et moral de leur peuple. Peu nombreux (relativement à la presse des nations voisines), généralement dans les mains, chacun, d'un groupe assez restreint, ils expriment presque tous les préjugés, les intérêts et la routine de générations qui ont largement atteint ou dépassé la maturité. Même ceux qu'on nomme jeunes, dans ce monde, ne le sont plus,—s'ils l'ont jamais été, d'esprit,—qu'aux yeux de leurs aînés, qui ne consentent pas à vieillir...
«Jeune homme, taisez-vous...»
comme dit Job à Magnus...
Il faut rester assez longtemps en Suisse pour découvrir qu'il existe une jeunesse suisse qui ne soit pas imbue du libéralisme conservateur (plus conservateur que libéral), ou du radicalisme sectaire (surtout sectaire), qui fleurissent dans les grands journaux, tous également attachés aux formes politiques et sociales désuètes du règne bourgeois qui, d'un bout à l'autre de l'Europe, s'achève.
La lecture des derniers fascicules de la Revue de la Société de Zofingue m'a surpris et réjoui. Je veux en faire part à mes amis français, afin d'établir entre eux et nos jeunes camarades suisses des liens de sympathie.
La Société de Zofingue est la principale et la plus ancienne société d'étudiants suisses. Fondée en 1818, elle va fêter son centenaire. Elle comprend neuf sections «académiques», Genève, Lausanne, Neuchâtel, Berne, Bâle, Zurich; et trois sections «gymnasiales», Saint-Gall, Lucerne et Bellinzona[30]. Le nombre des membres, qui est en progression, de 575 en juillet 1916 est monté à 700. Elle a une revue mensuelle (Central-Blatt des Zofinger-Vereins), rédigée en français, en allemand et en italien, qui en est à sa 57e année, et publie les conférences, les comptes rendus des discussions et les faits qui intéressent l'association.
Ce qui la distingue essentiellement des autres sociétés d'étudiants suisses, c'est qu'«elle se place, d'après l'article premier de ses statuts, au-dessus et en dehors de tout parti politique, mais en se basant sur les principes démocratiques... Elle s'abstient de toute politique de parti». Ainsi que l'écrit son président actuel, elle offre à la jeunesse la possibilité constante de recréer à nouveau sa conception du «véritable esprit national suisse... Chaque nouvelle génération y peut librement imaginer de nouveaux idéals et préparer de nouvelles formes de vie. Aussi, l'histoire du Zofinger-Verein est-elle plus que celle d'une association suisse: elle est une histoire en petit de l'évolution morale et politique de la Suisse, depuis 1815».—Mais toujours à l'avant-garde.
Cette société de trois races et de neuf cantons présente, comme on peut penser, la variété dans l'unité. Un rapport de Louis Micheli, pour l'année 1915-1916 (numéro de novembre 1916), donne un tableau de l'activité des diverses sections, en notant avec finesse les caractéristiques de chacune d'elles.
La section la plus importante, celle qui a pris la tête de la Zofingia, c'est Zurich. Là se sont posés avec le plus d'âpreté les problèmes du jour. Deux partis en présence, aux deux pôles opposés, sensiblement égaux en nombre, et pareillement passionnés: d'une part, les conservateurs, autoritaires et centralisateurs, attachés au «Studentum» vieux style; de l'autre, les jeunes Zofingiens, à tendances socialistes, idéalistes et révolutionnaires. Pendant un temps, une lutte acharnée entre eux; chaque parti, dès son arrivée au pouvoir, jetant à bas tout ce qu'avait fait le comité adverse, dans le semestre précédent. Maintenant[31], un esprit plus conciliant s'est établi. Le parti progressiste, renforcé de nombreuses jeunes recrues, est devenu le maître. Il cherche à élargir ses cadres en attirant les autres éléments par sa largeur de pensée et par sa tolérance[32]. Toutefois, il est à noter (selon le rapporteur) que «les Zurichois, au fond, ne sont pas très individualistes, et sacrifient facilement leur personnalité sur l'autel du parti. D'où le danger de voir, à quelque moment, un absolutisme renaître».
Ce péril ne semble pas à redouter, à Bâle. Cette section, la plus nombreuse, et fort intelligente, est peut-être la moins unie et la plus disparate. Il s'y est déchaîné des orages provoqués, dans ces dernières années, par la question «Patrie»; mais on ne s'y est pas, comme à Zurich, groupé en deux armées. Beaucoup de petits clans, fermés et méfiants. Traits caractéristiques: l'âpreté des discussions, où «l'on a beaucoup de peine à ne pas mêler aux querelles d'idées les inimitiés personnelles»; le peu de goût pour l'action pratique, et la prédilection pour les discussions abstraites, pour le développement du caractère et de la personnalité: «en ceci, Bâle est, avec Lausanne, la section qui offre le plus grand nombre de types originaux et individuels». Mais, à la différence de Lausanne, la section de Bâle fait peu de place aux questions littéraires et artistiques.
Lausanne est un des groupes les plus riches en personnalités: on y trouve des tempéraments de toutes tendances, et on s'y intéresse aux questions les plus variées: politique, sociologie, littérature et arts. Mais en revanche, Lausanne est la plus combative; elle s'entend mal avec les autres sections. Elle-même divisée en clans, elle affiche des tendances séparatistes, qui ont abouti à une crise aiguë au début de 1916. Elle affirme à outrance son caractère vaudois et s'enferme chez soi.
Lausanne, Bâle, Zurich sont les trois grandes sections.
Les deux plus faibles sont Lucerne, de peu d'importance, où règne une «cordialité paresseuse», et Berne, peu nombreuse, endormie, ne se renouvelant presque plus. «Beamtenstadt» (ville d'employés), comme l'appelle un de ses membres, elle se préoccupe peu des problèmes modernes; elle reste attachée au gros bon sens matériel et apathique, à l'ordre établi. «Le Bernois, de nature, est défiant à l'égard des novateurs et des idéalistes: il voit en eux des rêveurs ou des révolutionnaires... L'état d'esprit de ces jeunes gens rappelle celui des milieux officiels».
Entre ces deux groupes de sections, Saint-Gall est travailleur, enthousiaste et indépendant: «chacun y ose affirmer franchement son opinion»; mais la section n'a pas l'importance de Zurich ou de Bâle.—Neuchâtel manifeste une énergie intermittente, avec, «au fond, une certaine flemme naturelle».—Enfin, Genève est amorphe. «Le gros de la masse flotte, indécis, endormi, ne manifeste point son opinion», et peut-être, n'en a guère. Tout repose sur quelques-uns. «Aucune section n'aurait autant besoin d'un président à poigne». Faute d'un chef, elle est désorientée, somnole, et tout lui est indifférent. Elle manque d'esprit de corps. «Les Genevois sont très individualistes; mais malheureusement, ceux qui ont une vraie personnalité sont rares». Ajoutez le trait caractéristique du vieux Genevois, la peur de se livrer, de montrer ce qu'il sent, par crainte de la critique ou de l'ironie: une susceptibilité d'écorché, qui se cuirasse de froideur; une attitude perpétuellement méfiante, qui se tient sur la défensive, comme si le duc de Savoie était toujours au pied de l'Escalade[33].
Je ne juge point. J'enregistre, en les résumant, les jugements des plus autorisés de ces jeunes gens. Dans l'ensemble, ils concordent assez bien avec mes observations.
*
* *
Les derniers numéros du Central-Blatt des Zofinger Vereins témoignent d'un libre esprit. On trouve dans le numéro de mai 1917, un article de Jules Humbert-Droz sur la Défense nationale, franchement internationaliste. J'aimerais à attirer l'attention sur la généreuse conférence d'Ernest Gloor, de Lausanne: Le socialisme et la guerre (conférence prononcée à la Fête de Printemps d'Yverdon, en février 1917, et publiée dans les numéros d'avril et mai), et sur son discours, au Grütli lausannois: «Comment nous envisageons notre patrie»; sur le discours de Serge Bonhôte, au Grütli neuchâtelois: Patrie, qui annonce les temps à venir (numéros de déc. 1916 et janv. 1917).—Je voudrais aussi donner des extraits des articles sympathiques consacrés à la Révolution russe, et surtout de l'ardent salut que lui adresse Max Gerber (numéro d'avril). Mais l'espace m'est mesuré, et la meilleure façon de faire connaître la pensée de ces jeunes gens sera de résumer l'ample discussion qu'ils ont instituée récemment sur l'Impérialisme des grandes puissances et le rôle de la Suisse. Le thème en avait été proposé à toutes les sections par le président de la section centrale, Julius Schmidhauser, de Zurich «cand. jur.». Celui-ci en a rédigé le compte rendu, dans un esprit de synthèse large et tolérant: travail d'autant plus remarquable qu'il a été écrit pendant une période de service militaire extrêmement astreignant, où le «cand. jur.» (étudiant en droit) remplissait les fonctions de lieutenant d'infanterie.
Je suivrai simplement son rapport, en laissant parler ces jeunes gens (numéros de mars, avril et mai 1917).
La discussion comprend un préambule et six parties:
Préambule: Position du problème.
| I | L'Essence de l'impérialisme; |
| II | L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui; |
| III | Peut-on justifier l'impérialisme? |
| IV | Opposition du point de vue vraiment suisse à celui de l'impérialisme; |
| V | Mission de la Suisse; |
| VI | De l'éducation nouvelle qui s'impose au peuple suisse. |
PRÉAMBULE
Comment poser la question?
A. Du point de vue réaliste?
a) En expliquant l'impérialisme par l'histoire? Le procédé est trop facile, paresseux et dangereux. «L'homme doit-il être la création de l'histoire? Non, mais son créateur».—Condamnation du fatalisme historique.
b) Expliquera-t-on l'impérialisme par la «Realpolitik»? Elle n'est pas moins énergiquement condamnée.
«Je suis tenté de définir les Realpolitiker comme des gens qui vont, les yeux fermés sur les réalités essentielles du monde et de l'homme... La Realpolitik a souvent raison, pour l'instant; mais elle a toujours tort, en fin de compte... La guerre d'aujourd'hui est issue de la fausseté périlleuse de la Realpolitik. Le mot de la Realpolitik: «Si vis pacem, para bellum» a été appliqué jusqu'à l'absurde, pour le désastre de l'humanité. Il est décourageant de voir que nous ne sommes pas encore guéris de ce fléau. La seule explication du pouvoir de la Realpolitik sur l'esprit de tant de gens vient de leur incroyance foncière dans la réalité du bien, du divin dans l'homme.» (Schmidhauser).
B. Du point de vue utilitariste?
Il y a des hommes qui combattent un impérialisme, parce qu'il est ou peut être nuisible à la Suisse, et qui favorisent les autres. La Zofingia flétrit sévèrement ces tendances. Certes, il est urgent de réagir davantage contre le premier impérialisme, mais il faut les proscrire tous; car «ce que nous cherchons, c'est à nous placer d'un point de vue généralement humain.» (H.-W. Lôw, de Bâle.)
C. Du point de vue idéaliste?
Cela ne vaut pas mieux. La Zofingia dénonce l'hypocrisie idéologique d'aujourd'hui, qui recouvre de son manteau la brutale politique d'intérêts. Elle met en garde contre d'autres dangers de l'idéalisme abstrait, qui ne prend pas sa source dans l'observation véridique de la réalité. Celui qui s'enferme dans ses idées, qui oppose la pensée vide à la vie, qui prétend édicter des jugements absolus,—tout ou rien,—sans égards aux circonstances et aux nuances multiples de la réalité, fait preuve d'un dangereux orgueil et d'une légèreté coupable.
D. Synthèse des points de vue précédents
Un réalisme sans idéalisme n'a pas de sens. Un idéalisme sans réalisme n'a pas de sang. Le vrai idéalisme veut la vie totale et sa réalisation intégrale. Il est la connaissance la plus profonde de la réalité vivante, dans la conscience humaine et dans les faits; et cette connaissance est notre meilleure arme.
PREMIÈRE PARTIE
L'essence de l'impérialisme
Son trait essentiel est la volonté de puissance, d'expansion, de domination. Il a pour base la croyance dans le droit de la force; et sa tendance est de s'imposer par la force. Une de ses sources est l'esprit nationaliste,—mysticisme de la nation ou de la race élue, égoïsme sacré de la patrie.—Jamais l'impérialisme n'a été aussi violent et sans scrupules qu'à l'heure actuelle, par suite des conditions économiques de la société d'aujourd'hui. «L'impérialisme est inséparable du capitalisme. Le capitalisme d'un pays doit avoir pour base et pour appui un Etat très fort et très puissant qui puisse combattre avec succès le capitalisme d'un autre pays. Nous nommons aujourd'hui impérialisme la tendance d'expansion capitaliste et politique, qui enjambe les frontières.» (Guggenheim.)—«L'impérialisme d'aujourd'hui est une conséquence de tout le système capitaliste, qui domine dans la politique et la société d'aujourd'hui. Il est la cause de la guerre mondiale.» (Grob.)
DEUXIÈME PARTIE
L'impérialisme des grandes puissances d'aujourd'hui
La section centrale de la Zofingia pose en fait que «la nature impérialiste de toutes les grandes puissances qui sont aujourd'hui aux prises paraît hors de doute». Et nul n'émet d'objection. Tous admettent sans conteste que «toutes les grandes puissances font une politique impérialiste».
Schmidhauser, qui dirige la discussion, demande que l'on soit juste envers tous les peuples; qui tous se trouvent impliqués dans l'écheveau impérialiste de la politique européenne. Il combat les jugements passionnés et superficiels qui ne veulent voir dans une nation que ce qu'elle a de pire: dans l'Allemagne, l'esprit des Treitschke ou des Bernhardi, et le crime de l'occupation de la Belgique; dans l'Angleterre, la politique de Joe Chamberlain et de Cecil Rhodes, et la guerre des Boërs. Le rôle de la Suisse devrait être de sentir le tragique de l'humanité entière et de ne pas s'identifier avec un seul des partis.—«Nous ne devons pas accepter que, d'une façon simpliste et grossière, une moitié de l'Europe soit clouée au pilori, tandis que l'autre s'auréole de toutes les vertus et de tous les héroïsmes.» (Patry.)
TROISIÈME PARTIE
Peut-on justifier l'impérialisme?
A. Les tenants de l'impérialisme
L'impérialisme n'a de défenseurs que dans une seule section, celle de Bâle. Il y trouve un apologiste, Walterlin, qui le magnifie, dans l'esprit et le style nietzschéen:
«L'impérialisme est l'artère du monde, la source de toute grandeur, le créateur de tout progrès, etc.»
B. Les adversaires de l'impérialisme
Ils sont unanimes, dans toutes les autres sections. Mais la plupart se sont contentés de montrer qu'il était un danger pour la Suisse; et Schmidhauser ne se satisfait point de cette considération étroite et personnelle. Il fait l'exposé des désastres matériels et moraux, auxquels conduit nécessairement l'impérialisme et la guerre mondiale qui en est le produit. L'impérialisme détruit la culture humaine, sape la morale et le droit sur lesquels est bâtie la société humaine, s'oppose aux trois idées fondamentales: l'idée de l'unité humaine, l'idée de la personnalité, l'idée de la liberté que toute individualité doit avoir de disposer de soi.
QUATRIÈME PARTIE
De l'opposition du point de vue suisse à celui de l'impérialisme
Cette opposition est admise de tous, en principe, sans discussion. Où la difficulté commence, c'est quand il faut déterminer la politique qui doit être particulière à la Suisse. «Que devons-nous affirmer, demande Patry, qui nous soit propre et original?»
On commence par définir l'essence politique de la Suisse: 1º sa neutralité fondamentale; 2º son caractère supernational: «Son idéal est celui d'une nation constituée au-dessus et en dehors du principe des nationalités» (Clottu); 3º le droit au libre développement de toute personnalité individuelle ou sociale; 4º l'égalité démocratique devant le pouvoir et la loi, de tous les citoyens, communautés, cantons, nationalités, langues, etc. Par son essence même, la Suisse se trouve donc en opposition absolue avec l'impérialisme des grandes puissances. «La victoire du principe impérialiste serait la mort politique de la Suisse.» (Guggenheim.)
Que faire? Ces jeunes gens ont, très vif, le sentiment de la mission de leur pays, et aussi de son insuffisance actuelle à la remplir. Avec une belle modestie, ils se défendent «de vouloir jouer aux Pharisiens de l'Europe». S'ils croient à l'excellence des principes qui sont à la base de la Suisse, telle qu'ils la rêvent, mais non pas telle qu'elle est, «il ne faut pas voir là, dit Patry, un nouveau cas de monopolisation du Bien et du Beau par un pays, qui en deviendrait la seule patrie». Non, il faut se contenter de la pensée que le terrain est bon pour bâtir et qu'il y a beaucoup de travail à faire.
«C'est précisément à l'heure actuelle que se révèle la destinée de la Suisse. Au moment où le principe des nationalités domine toute la scène européenne comme une puissance satanique, au moment où les civilisations opposées s'entre-déchirent, notre petit Etat, écrit Clottu, revendique l'honneur d'un idéal national dominant les nationalités et les unissant dans son sein. N'est-ce pas une folie? Oui, peut-être, pour le sceptique prétendu sage à qui le spectacle du présent masque l'avenir, mais non pas pour le vrai sage qui sait que les grandes causes du monde ont été d'abord une fois clouées au pilori de la croix. Le principe des nationalités a eu sa mission; mais s'il cesse d'être un facteur de libération et de tolérance pour devenir la source de la haine et d'un égoïsme d'Etat aveugle et sans bornes, il travaille à son propre suicide. La Suisse est appelée à ouvrir la voie à une application plus saine du principe des nationalités.»
Et Patry: «C'est le terrain où nous pouvons et devons être conquérants. Par notre formation historique, par les trois races et les trois langues qui se partagent la Suisse, nous pouvons prétendre à réaliser en petit les Etats-Unis d'Europe, c'est-à-dire à pratiquer un internationalisme.»
La Suisse revendique le droit des peuples et la pensée démocratique contre l'impérialisme, qui est, au fond, une réaction aristocratique. L'impérialisme se sert de la démocratie; mais il l'asservit; il ruine les piliers démocratiques des Etats modernes; il centralise toutes les forces dans les mains d'un gouvernement: «nous revivons l'âge des dictateurs; et il y a une ironie tragique dans ce temps où tout le monde parle de liberté et où tout le monde est asservi». Sus à l'impérialisme, «qui fait dévier les peuples de leurs destinées»!
«Peu importe la petitesse de notre pays, en face de son droit et de sa vérité... Nous savons que tout ce qu'a fait jusqu'à présent la Suisse nouvelle est très insuffisant... Mais un feu sacré se rallume en elle... La Suisse est un chemin vers l'avenir... Nous ressentons ce sentiment sublime, qui nous lie, d'être les porteurs d'une grande vérité.» (Schmidhauser.)
CINQUIÈME PARTIE
La mission de la Suisse
«La Suisse, dit Clottu, ne peut être grande que par un principe. Les seules conquêtes qui lui soient permises sont celles de l'idée.»
Il ne s'agit pas seulement du devoir de l'élite intellectuelle. Il s'agit de la communauté du peuple entier, au service duquel ces jeunes gens prétendent travailler. Ce qu'il faut, c'est un nouvel esprit, une foi agissante. La guerre a montré la faiblesse de caractère de la Suisse. Et il y a quelque chose d'émouvant dans la honte que ressent cette loyale jeunesse devant l'attitude de son pays, au début de la guerre. Ils souffrent de ses capitulations de conscience. Ils flétrissent avec violence et douleur l'abdication de l'âme suisse au moment de la Belgique envahie, l'absence de toute protestation nationale et publique. Mais aujourd'hui, l'esprit a changé. «Nous avons un mouvement jeune et fort, à qui il ne suffit plus que la Suisse vive, mais qui veut une Suisse qui soit digne de vivre, par sa grandeur morale et le salut qu'elle doit apporter aux autres peuples» (Schmidhauser). «La conscience de ce devoir est de nature à régénérer notre vie nationale» (Thèses genevoises).
Certes, les difficultés pratiques sont immenses, et l'on ne peut en détourner les yeux. La Suisse est menacée d'un double écrasement: militaire et économique. Le sort de la Belgique et de la Grèce est là pour l'avertir. Elle ne peut renoncer à son armée, qui lui est une garde nécessaire pour l'idéal qu'elle représente. Mais cette armée ne suffit pas, ne peut pas suffire, quelle que soit sa valeur, contre l'oppression économique, qui est le produit de tout le système social actuel. On en arrive à cette constatation fatale: si l'impérialisme capitaliste persiste, la Suisse est condamnée, car elle ne peut pas, elle ne doit pas pactiser avec un des groupes de puissances: ce serait son arrêt de mort. «Son existence est liée à la victoire des pensées de solidarité supranationale, de socialisme universel, d'individualisme universel, de démocratisme universel». Et Grob affirme hardiment: «A l'immoralisme impérialiste avec sa devise: «Notre intérêt est notre droit», nous opposons: «Le droit est notre intérêt».
Quelles sont les tâches propres de la Suisse?
Elle en a trois principales: le socialisme universel; l'individualisme universel; le démocratisme universel.
1º Le socialisme universel.—On en trouve les germes dans l'union supranationale qui est l'essence de la Suisse. Mais les jeunes Zofingiens ne se font pas illusion; ils dénoncent fermement leurs fautes: «Nous sommes loin d'être un peuple de frères... Notre peuple est divisé et déchiré par des égoïsmes et des impérialismes... Car l'impérialisme peut être le fait de tout homme fort qui abuse de sa richesse et de sa force» (A. de Mestral). Il faut combattre résolument ce fléau. Comment? «En luttant directement contre le capitalisme» dit l'un (Alexandre Jaques, de Lausanne). «En organisant la solidarité», dit l'autre (Ernest Gloor, de Lausanne). Mais la Suisse se voit liée, de gré ou de force, au système social des autres Etats, «au système international d'impérialisme économique, le plus misérable de tous les internationalismes». Le devoir catégorique de la Suisse est donc un internationalisme actif de la solidarité sociale. Elle doit s'entendre avec les anti-impérialistes de tout l'univers. «Il faut envisager la formation d'un groupement international organisé pour la lutte contre les principes impérialistes, absolutistes et matérialistes dans tous les pays, simultanément» (Châtenay).
2º L'individualisme universel.—Il faut un contrepoids à la sociocratie. On doit prendre garde à toute organisation, fût-elle internationaliste ou pacifiste, qui prétendrait asservir et atrophier les forces vives de l'homme. L'idéal politique est un fédéralisme vrai, qui respecte les individualismes. Comme dit le vieux proverbe: «Alles sei nach seiner Art!»
3º Le démocratisme universel.—Ici, chez ces jeunes gens, l'unanimité complète, une foi absolue en la démocratie. Mais, toujours avec leur beau scrupule, leur peur du pharisaïsme, ils conviennent que la Suisse est loin encore d'être une vraie démocratie. «La démocratie d'aujourd'hui est purement formelle; et le principe de la véritable démocratie est aujourd'hui, en quelque sorte, révolutionnaire».
Ils énoncent quelques-uns de leurs vœux: Contrôle démocratique de la politique étrangère; pacifisme sur base démocratique. En presque toute l'Europe, la politique est livrée à une poignée d'hommes qui incarnent l'égoïsme impérialiste. Il faut que le peuple y ait part. Chaque peuple a le droit de diriger ses destinées, d'après ses idées et sa volonté.
Mais là encore, pas d'illusions! Avec une clairvoyance bien rare en ce moment, ces jeunes gens remarquent que «l'impérialisme est devenu démocratique.» «Les démocraties d'Occident, à les voir de près, ne sont que la souveraineté d'une caste capitaliste et agrarienne.»
Voici pourtant que la Révolution russe vient susciter des espérances: «Le spectacle du combat entre les deux révolutions démocratiques en Russie, l'une qui est capitaliste et impérialiste, l'autre qui est anti-impérialiste et socialiste, éclaire le problème de la démocratie et de l'impérialisme; il montre sa voie et sa mission à la démocratie suisse.» Avant tout, que la Suisse rejette le nouvel Evangile, venu d'Allemagne, d'une démocratie aplatie devant la volonté de puissance politico-économique, une démocratie qui tend, à l'intérieur, à la domination d'une classe, au dehors, à l'impérialisme! «Il faut une nouvelle orientation, qui délivre la pensée démocratique de toute limitation nationale, de toute tendance criminelle, comme c'est le cas aujourd'hui, au règne de la force matérielle.» Il faut dresser la vraie démocratie supranationale contre «l'impérialisme déguisé en démocratie» (gegen demokratisch verkappten Imperialismus).
SIXIÈME PARTIE
De l'éducation nouvelle
Enfin, cette longue discussion s'achève par des conclusions pratiques. Il faut réorganiser l'éducation publique et lui imprimer une direction nouvelle. L'éducation actuelle est triplement insuffisante: 1º du point de vue humaniste, elle mure les esprits dans l'étude d'époques et de civilisations passées, sans préparer en rien à l'accomplissement des devoirs contemporains; 2º du point de vue spécialement suisse, elle est orientée uniquement vers un patriotisme aveugle, que rien n'éclaire ni ne guide; elle ressasse l'histoire des guerres, des victoires, de la force brutale, au lieu d'enseigner la liberté, le haut idéal suisse; elle n'a aucun sens pour les nécessités morales et matérielles du peuple d'aujourd'hui; 3º du point de vue technique, elle est bassement matérialiste et militaire, sans idées. On voit bien, en ce moment, se propager un fort mouvement qu'on intitule: «Education nationale», «Education civique d'Etat». Mais attention! Il y a là un nouveau danger: une sorte d'idole d'Etat, despotique et sans âme, une superstition de l'Etat, un égoïsme de l'Etat, auquel on voudrait asservir les esprits. Qu'on ne s'y laisse pas prendre! L'effort à faire est immense; et le Zofinger-Verein en doit donner l'exemple. Il doit tâcher d'accomplir la mission intellectuelle et morale de la Suisse. Mais non en s'isolant. Jamais il ne doit perdre le sentiment de sa solidarité de pensée et d'action avec tous les pays. Il adresse un hommage ému aux «Gesinnungsfreunde», aux amis et compagnons des pays belligérants, aux jeunes morts de France et d'Allemagne, et à ceux qui sont vivants. Il faut s'associer à eux, travailler côte à côte avec la jeunesse libre du monde entier. Et le président des Zofingiens, Julius Schmidhauser, qui a conduit et résumé ces débats, les termine par un Appel aux frères, pour qu'ils osent hardiment croire, agir, chercher de nouveaux chemins pour une nouvelle Suisse,—pour une nouvelle humanité.
*
* *
J'ai tenu à m'effacer entièrement derrière ces jeunes gens. Je ne veux pas, en substituant ma pensée à la leur, tomber sous le reproche que j'adresse à ma génération. Je les ai laissés parler seuls. Tout commentaire affaiblirait la beauté du spectacle de cette jeunesse enthousiaste et sérieuse, discutant longuement, ardemment, ses devoirs, dans cette heure tragique de l'histoire, prenant conscience de sa foi, et l'affirmant avec solennité, en une sorte de Serment du Jeu de Paume: foi dans la liberté, dans la solidarité des peuples, dans leur mission morale, dans la tâche qui s'impose d'écraser l'hydre de l'impérialisme, extérieur et intérieur, militariste et capitaliste, de bâtir une société plus juste et plus humaine.
Je lui adresse mon fraternel salut. Sa voix n'est pas isolée dans l'univers. Partout, j'entends l'écho lui répondre; partout, je vois se lever des jeunesses qui lui ressemblent, et qui lui tendent leurs mains.
L'épreuve de cette guerre qui, en voulant écraser les âmes libres, n'a réussi qu'à leur faire sentir davantage le besoin de se chercher et de s'unir, m'a mis en rapports étroits avec les jeunes gens de tous les pays—d'Europe et d'Amérique—voire même d'Orient et d'Extrême-Orient. Chez tous, j'ai retrouvé la même communion de souffrances et d'espoirs, les mêmes aspirations, les mêmes révoltes, la même volonté de briser avec un passé qui a fait ses preuves de malfaisance et d'imbécillité, la même ambition sacrée de reconstruire la société humaine sur des assises nouvelles, plus vastes et plus profondes que l'édifice branlant de ce vieux monde de rapine et de fanatisme, de ces nationalités féroces, incendiées par la guerre, pareilles à d'orgueilleux «gratte-ciel», à la carcasse noircie.
Juin 1917.
(Revue: Demain, Genève, juillet 1917.)
XV
Le Feu
par Henri BARBUSSE[34]
Voici un miroir implacable de la guerre. Elle s'y est reflétée, seize mois, au jour le jour. Miroir de deux yeux clairs, fins, précis, intrépides, français. L'auteur, Henri Barbusse, a dédié son livre: «A la mémoire des camarades tombés à côté de moi, à Crouy et sur la cote 119», décembre 1915; et ce livre: Le Feu (Journal d'une escouade) a reçu, à Paris, la consécration du prix Goncourt.
Par quel miracle une telle parole de vérité a-t-elle pu se faire entendre intégralement, en une époque où tant de paroles libres, infiniment moins libres, sont comprimées? Je n'essaie point de l'expliquer, mais j'en profite: car la voix de ce témoin fait rentrer dans l'ombre tous les mensonges intéressés qui, depuis trois ans, prétendent idéaliser le charnier européen.
*
* *