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SOUVENIRS DE ROUSTAM

Mamelouck de Napoléon Ier

INTRODUCTION ET NOTES DE PAUL COTTIN Bibliothécaire à l'Arsenal.

PRÉFACE de Frédéric Masson de l'Académie Française.

PARIS
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF

TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE

INTRODUCTION

I

Ma famille.—Mon père nous quitte.—Je reste avec ma mère et mes sœurs.—Guerre entre l'Arménie et la Perse.—Nous nous réfugions dans une forteresse.—Dangers courus.—Mort de ma sœur Begzada.—Nous partons rejoindre notre père.—Séparé des miens, pendant le voyage, je suis vendu sept fois comme esclave.—Un marchand m'emmène à Constantinople et me vend à Sala-Bey.—Mon arrivée au Caire.—Sala Bey m'incorpore dans ses Mameloucks.—Nous partons pour la Mecque.—A notre retour, nous trouvons l'Égypte occupée par les Français.—Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où Sala Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.—Mon retour au Caire.—Le général Bonaparte autorise le sheik El Bekri à me prendre à son service.—Le sérail du cheik.—Je veux épouser sa fille.—Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.—Aboukir.—Scènes violentes avec un Mamelouck.—Intempérance d'El Bekri.—Le champagne du prince Eugène.—J'entre au service du général Bonaparte.

II

Départ de Bonaparte pour Alexandrie.—En route, je charge les Arabes, ce qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.—Embarquement pour la France.—Mes inquiétudes.—Le général me rassure.—Relâche à Ajaccio.—Une plaisanterie de mauvais goût.—Débarquement à Fréjus.—Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.—Départ de celui-ci pour Paris.—Ses bagages et sa Maison prennent la route d'Aix-en-Provence.—Notre convoi pillé par des brigands.—J'écris au général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.—J'arrête de ma main, à Aix, un des bandits.—Ma présentation à Madame Bonaparte.—Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18 Brumaire.—Murat et sa femme.—Le piqueur Lavigne.—Je fais une grave chute de cheval.—Bonté que le premier Consul et sa famille me témoignent en cette circonstance.—Mon portrait peint par Mme Hortense de Beauharnais.—Le premier Consul s'oppose à mon mariage.—La Malmaison.—J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de Lerebours celui des lunettes d'approche.—Bonaparte, empereur des Français.

III

Le manque d'appointements m'oblige à vendre un châle de cachemire.—Colère de l'Empereur à cette nouvelle; il me fait donner un traitement, puis le brevet de porte-arquebuse.—Berthier refuse de me rendre mon sabre; l'Empereur me donne un des siens.—Il m'invite à envoyer mon portrait à ma mère, et promet de la faire venir à Paris.—Mes campagnes.—L'Empereur consent à mon mariage.—Campagne d'Austerlitz.—Mariage du Vice-Roi d'Italie.—L'Empereur signe à mon contrat et paye les frais de ma noce.—Son couronnement à Milan.—Je réclame l'arriéré de ma solde de Mamelouck et obtient mon congé de ce corps.—Un cadeau de l'Empereur.—Danger par lui couru à Iéna.—J'apprends à Pultusk que je suis père.—Eylau.—M. de Tournon.—L'Empereur et le maréchal Ney.—Friedland.—Entrevue de Tilsitt.—La reine de Prusse et sa coiffure «à la Roustam».—Ma présentation au tsar Alexandre.—Fêtes de Tilsitt.—Dresde.—Mon retour à Paris dans la voiture de l'Empereur.—Surprise agréable que ma femme me ménageait.

IV

Corvisart, et l'Empereur: la canne de Jean-Jacques Rousseau.—Bourrienne jugé par Napoléon.—Sa tendresse pour le roi de Rome.—Sa dureté pour le général Guyot.—Napoléon intime.—Je fais pensionner le piqueur Lavigne.—Le docteur Lanefranque.—Corvisart à Schœnbrunn.—Les pistolets de l'Empereur.—Son voyage à Venise.—Passage du Mont-Cenis.—Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son indiscrétion me procure.—Les cygnes de la Malmaison.—Je manque me noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.—Le jeu de l'Empereur.—Napoléon à Fontainebleau.—Bruits de suicide.—Les diamants de la couronne.—Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.—Je pars pour Dreux.—Anecdotes: naissance du Roi de Rome.—L'empereur et mon fils.—Mon service de nuit chez l'Empereur.—Bienveillance de Joséphine à mon égard.—Je lui dois de figurer dans le cortège du Couronnement.—L'Empereur et son bottier.—Campagne de Russie: Smorgoni.—Compranoï.—Vilna.—Kovno.—Varsovie.—Posen.—Mon visage gelé.—Dresde.—Erfurt.—Mayence.—Le factionnaire des Tuileries.—Une consultation du docteur Corvisart.

V

Ulm.—Nouveau danger couru par l'Empereur.—Mort du colonel Lacuée.—Construction de ponts sur le Danube.—L'Ile Lobau.—L'Empereur fait sa toilette en plein air.—Essling.—Mort du maréchal Lannes.—Douleur de Napoléon.—Ebersdorf.—Mon turban blanc, ayant servi de point de mire à l'ennemi, manque faire tuer l'Empereur à mes cotés.—Les cerfs de l'Ile Lobau.—Masséna blessé.—Wagram.—La voiture de Masséna traversée par un boulet.—Campagne de Russie: de Moscou à Molodetchno.—Les vivres de l'Empereur pillés par ses soldats.—Mot de lui à ce sujet.—L'Empereur et le maréchal Berthier.

APPENDICES

PRÉFACE

Il parut, à ma connaissance, durant le dernier siècle, cinq recueils, pour le moins, portant le titre de Revue Rétrospective: la première, celle de Taschereau, publia, en ses trois séries et ses vingt volumes, de 1833 à 1838, d'admirables documents, révélateurs surtout des mœurs passées, touchant plus à la chronique qu'à l'histoire, ouvrant par là les voies à cette forme nouvelle qui ne sera plus l'histoire académique, et s'efforcera d'atteindre à la fois plus de vérité et plus de réalité. La seconde, qui eut aussi Taschereau pour éditeur, portait pour sous-titre: Archives secrètes du dernier gouvernement. Elle parut en 1848 et renferma presque uniquement des papiers volés aux Tuileries. Elle fut quelque chose d'analogue à la publication des Papiers de la Famille Impériale qu'organisa, en 1870, le gouvernement de la Défense nationale. Seulement, entre Taschereau et les publicateurs des papiers des Tuileries, il y avait cette différence que ceux-ci cherchaient des armes contre l'Empire et s'efforçaient à découvrir des lettres intimes qui le déshonorassent, tandis que celui-là mettait au jour aussi bien ce qui était pour que ce qui était contre le régime de Juillet. Et ainsi advint-il qu'un certain numéro de ladite Revue Rétrospective éclata comme une bombe sous le fauteuil du président du club de la Révolution, le citoyen Blanqui, et que de là sortirent des luttes quasi fratricides entre les apôtres de la Révolution sociale, dont plusieurs, et non des moindres, se trouvaient convaincus d'avoir touché de l'argent pour leurs excellents rapports avec M. le préfet de police.

La troisième Revue Rétrospective fut une personne modeste et qui n'a point d'histoire. Eut-elle d'ailleurs plus d'un numéro, j'en doute. Elle parut au moins une fois, sur un papier qui avait l'air de venir de Hollande, sous une couverture à escargots tout à fait sympathique. Elle avait pour rédacteur, en chef et peut-être unique, un brave garçon appelé Abel d'Avrecourt, qui ne manquait point d'esprit, faisait des vers à la Millaud ou à la Jollivet, et collaborait, je crois, au Figaro. Voici bien des années que je n'ouïs parler de lui et, en ces temps lointains, il était terriblement goutteux: qu'est-il devenu?

* * * * *

La quatrième Revue Rétrospective, tout au contraire de la troisième, eut une longue existence et qui ne fut point tourmentée; lorsqu'elle eut terminé son vingtième volume, elle cessa sa publication, mais pour reparaître, après quelques mois, sous couverture saumon, comme Nouvelle Revue Rétrospective, et fournir encore vingt volumes. Sauf un temps très court où M. Paul Collin, qui l'avait imaginée et créée, s'adjoignit comme co-rédacteur M. Georges Bertin, elle vécut sous la direction unique de son fondateur, lequel avait l'art de se faire ouvrir les armoires les mieux closes et déterrait des documents précieux dans des demeures bourgeoises où nul ne se fut imaginé qu'on pût en rencontrer.

M. Paul Cottin, qui avait débuté dans les bibliothèques par un stage à la Nationale et qui, depuis plus de vingt-cinq ans, remplit, avec un zèle auquel rendent grâce tous les habitués, les fonctions de bibliothécaire à la bibliothèque de l'Arsenal, a publié, de son chef, un livre excellent par la documentation, l'esprit et la rédaction: Toulon et les Anglais en 1793, et l'on aurait quelque peine à énumérer les curieux ouvrages qu'il a édités, allant des Mémoires du duc de Croÿ (quatre volumes in 8°, en collaboration avec M. le vicomte de Grouchy), aux Mémoires du sergent Bourgogne, et des Inscriptions de Restif de La Bretonne, à l'ouvrage documentaire le plus neuf et le plus curieux qu'on ait de longtemps consacré à Mirabeau: mais, durant vingt années, son ressort de travail, son outil de sondage, sa baguette de coudrier, avait été sa Revue Rétrospective. C'était par elle qu'il attirait les pièces historiques, les mémoires, les souvenirs; parfois les insérant in extenso, parfois n'en prenant que des extraits et réservant l'ensemble à une publication spéciale. Combien de trésors y sont encore enfouis dont nombre d'écrivains, même fort bien armés d'ordinaire, n'ont point connaissance; pour ne citer que les Mémoires d'Auger, les Lettres de Villenave, les Souvenirs de Delescluze.

* * * * *

M. Paul Cottin n'était pas pour rien l'élève, l'ami, l'exécuteur testamentaire de l'excellent et curieux Lorédan Larchey, l'aimable éditeur de la Revue Anecdotique et de la Petite Revue, le découvreur de Coignet et de Fricasse, le compilateur du Dictionnaire de l'Argot, le bibliophile sagace qui, en de petits, tout petits volumes, s'amusait à imprimer, à quelques exemplaires, de petits papiers manuscrits qui l'avaient fait rire et qu'il prétendait communiquer à des amis lecteurs. M. Larchey était d'abord un collecteur d'histoires, de bons mots et de réparties. Il en formait ce qu'on eût appelé jadis des sottisiers; mais à ces sottisiers il s'attachait de façon à y consacrer sa vie: il est assez douteux qu'il y eût introduit le plus révélateur des documents, si ce document n'avait point concerné ce qu'il appelait l'histoire des mœurs, et son tact, pour discerner les alluvions qu'avait apportées sur les faits le besoin qu'éprouve un homme de se raconter, n'était point infaillible; je ne dirai même pas qu'il n'eût point préféré l'alluvion, si elle avait paru pittoresque.

Cela—n'est-ce pas?—est le grand danger en la matière que M. Paul Cottin allait explorer. Il se renfermait dans les deux derniers siècles et même ne prenait-il guère le dix-huitième qu'en la seconde moitié. À tout ce qui était lettres, journaux, pièces de procès, enquêtes de commissaires, nulle crainte de se tromper, ni d'être trompé. Cela était ce que c'était. À une date fixée, tel ou tel avait exprimé tel sentiment, subi telle algarade, éprouvé telle contrainte, obtenu tel arrêt. Mais, pour les mémoires et les souvenirs, comment distinguer les lacunes ou les erreurs qui proviennent d'une mauvaise mémoire, d'une volontaire ou involontaire déformation des faits?

Il m'est apparu—et à quiconque a lu beaucoup de mémoires, il apparaîtra—que, sauf un nombre de cas infiniment rares, le mémorialiste écrit sous l'influence d'un délire: délire des grandeurs, délire des persécutions, délire génésique; le plus souvent délire des grandeurs, auquel se mêle et se subordonne le délire des persécutions, et que saupoudre à des passages le délire génésique. Le plus beau cas, dans les livres récemment publiés, est celui du général Thiébault, qui réunit et fait fleurir les trois délires sous un même bonnet; mais Marbot en est aussi un joyeux exemple et les récentes investigations sur sa véracité qu'a publiées M. Chuquet dans les Feuillets d'histoire; les contradictions où il est tombé avec quiconque, ayant servi avec lui, a témoigné des événements; les démentis qu'il a subis, en particulier sur le rôle des Suisses à la Grande Armée; l'ignorance volontaire où cet homme qui parle si volontiers de lui-même, laisse le lecteur de l'épisode le plus intéressant de sa vie—sa proscription de 1815—tout à la fois le montre construisant un Marbot qu'il fera passer tel quel à la postérité. Mais, s'il y a chez lui une part de travail conscient, on ne saurait douter qu'il n'y ait une large mesure d'impulsivité; et que, dans ses récits, les deux délires essentiels ne forment des facteurs qu'il est impossible de négliger.

* * * * *

Dans les mémoires qu'a publiés M. Paul Cottin, la plupart ressortiraient à cette loi, car, très rarement, sont-ils assez objectifs pour ne la point subir: dès qu'un homme parle de lui-même et se raconte, c'est pour s'exalter (mégalomanie) ou pour expliquer les causes qui l'ont empêché d'arriver aux postes dont il était digne et pour revendiquer telle ou telle action, telle ou telle invention dont il fut frustré (persécution). Même les hommes qu'on estimerait le plus raisonnables, le moins susceptibles d'emballement inconsidéré, lorsqu'il s'agit de leurs propres mérites, de leur défense ou de leur apologie, sortent des rails et ne se possèdent plus. Il ne conviendrait donc d'ajouter foi aux mémoires qu'en tant que témoignages désintéressés, où la personnalité du narrateur paraît le moins possible et où il n'a à chercher aucun avantage devant la postérité. Mais qui donc ne s'efforce à se guinder, à se rendre intéressant et pourquoi, sans ce mobile, écrirait-on? Même lorsqu'on est soi-disant à écrire pour soi seul et pour ses enfants, ne cherche-t-on pas à prendre une attitude et à se donner une contenance? Il faut donc, à mon goût, demander aux mémorialistes plutôt l'atmosphère où les événements se produisent que leur précision; des traits de caractère qu'ils ont jetés çà et là sans prétention et parce que leur imagination en avait été frappée; des mœurs, des formes de costume, des indications d'habitudes. Même se faut-il méfier des questions, des réponses, des paroles, à moins qu'elles ne jaillissent des circonstances, qu'elles ne soient rapportées, semblablement ou à peu près, par quelque autre témoin, à moins qu'on n'en trouve l'écho en des lettres ou en des journaux. Sous ces réserves, il y a vraisemblance qu'on puisse avoir chance de ne pas être entièrement trompé; mais il y aura toujours trop de développements et trop de sauce autour d'un poisson qui peut être médiocre.

* * * * *

À l'époque de la Restauration, il s'était constitué pour exploiter l'Épopée, un certain nombre d'usines qui n'étaient point sans communication les unes avec les autres, et où l'on fabriquait des mémoires. De ces usines, les unes, comme l'usine La Mothe-Langon, travaillaient de génie ou de sottise. Elle n'avait besoin, pour imaginer les mémoires de Napoléon, de Louis XVIII, d'Une Femme de qualité, de la Comtesse d'Adhémar, la Duchesse de Berry, la Comtesse du Barry, Sophie Arnould, Mlle Duthé, la Vicomtesse de Fars-Fausse-Landry, et combien, combien d'autres!—que des potins courants ou courus depuis vingt ans, des journaux parus à Londres ou à Hambourg et d'un certain jeu d'anecdotes qu'on retrouvait identiques dans la plupart des livres de cette marque. Ainsi, lorsqu'on voit arriver les historiettes sur l'évasion du Dauphin, les plaintes sur ce jeune infortuné auquel Napoléon et Louis XVIII s'obstinent également à ne pas restituer le trône de ses pères, on peut être assuré, quels que soient l'éditeur, le pseudonyme de l'auteur et le lieu d'impression, qu'on touche au La Mothe-Langon.

Courchamp ne débite qu'une sorte de gâteaux où il faut tâcher de ne pas se laisser prendre, mais qui au moins ont quelque agrément.

Puis viennent ceux qui s'adonnent particulièrement au Consulat et à l'Empire, les fabricants des Mémoires de Constant, de Bourrienne, de la Contemporaine, de Blangini, de Mlle Avrillon, de Talleyrand, etc. On cite parmi eux MM. J.-B. de Roquefort, Méliot frères, Luchet, les deux Nisard, Villemarest, Lesourd, Malitourne, Amédée Pichot, Ch. Nodier, mais le metteur en œuvres principal est Villemarest, et il est chef d'équipe. Dans son équipe, il a des écrivains très distingués qui ont vu beaucoup de choses, qui ont travaillé sur des pièces qui leur avaient été remises, sur des récits authentiques auxquels ils ont ajouté une sauce trop abondante parfois, trop claire, et qui fait douter de la véridicité des récits, alors que, si l'on parvenait à se procurer le canevas sur lequel le teinturier a brodé, elle serait entière et décisive. Retrouvera-t-on jamais le texte original rédigé par Constant et par Mlle Avrillon? J'en doute et cela me peine. Mais tout le moins, M. Paul Cottin a retrouvé, il a imprimé dans sa Revue rétrospective, il va publier en volume le manuscrit de Roustam; les papiers couverts d'une écriture difficilement déchiffrable, aussi bien à cause de l'irrégularité des caractères que des folies de l'orthographe, les papiers sur qui, à la sollicitation, sans doute, d'un des usiniers dont j'ai parlé, Roustam écrivit les faits qui l'avaient frappé. On ne lui demandait point de déployer du style ni de la littérature, en quoi l'on avait raison, mais on lui demandait de dire platement ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu, ce qu'il avait retenu, étant au service de Napoléon.

* * * * *

Ce mamelouck, brute ignare, qui avait plus qu'homme au monde physiquement approché l'Empereur depuis 1798 jusqu'en 1814, cet être le moins capable de reconnaissance et de dévouement, ce laquais, en qui la bassesse du métier s'agrémentait d'une pointe de cruauté orientale, savait voir, presque autant qu'il savait compter. Il trace, des choses qu'il a regardées, un tableau qui, pour sommaire qu'il est, n'en retient pas moins les traits essentiels et même lorsque, par son apologie—ce qu'il ne fait qu'une fois, lors de sa trahison à Fontainebleau en 1814,—il est amené à mentir, il fournit des détails qui ont un intérêt. Certes, il cèle son voyage à Rambouillet en sortant de Fontainebleau, et l'interrogatoire que lui fit subir, ainsi qu'au valet de chambre Constant, Mme de Brignole, en vue d'écarter Marie-Louise de son époux en obtenant des racontars sur de prétendues infidélités de l'Empereur; certes, il se trompe sur les dates lorsqu'il place l'interrogatoire qu'il subit de la part d'envoyés du comte d'Artois au sujet des diamants de la Couronne remis par M. de La Bouillerie à Napoléon; mais cela éclaire la mission du prétendu colonel marquis de Lagrange et cet épisode du gouvernement des Vivres-Viande, ce gouvernement de fortune qui inaugura si noblement la Restauration!

À mesure que j'ai davantage approfondi les détails, j'ai constaté que Roustam ne s'écartait guère de la vérité et j'ai apprécié mieux ses mémoires, dont je suis heureux de saluer la publication en volume.

Quant à l'homme, voici quelques lignes de ce que j'écrivais sur lui en 1894, dans mon livre: Napoléon chez lui, et j'ai peu de chose à y ajouter.

«Roustam le Mameluck est célèbre. L'Empereur l'avait reçu en Égypte du sheik El-Bekri, l'avait ramené en France, lui avait fait apprendre à Versailles, chez Boutet, à charger les armes et le menait partout… À toutes les parades, dans tous les cortèges, on le voyait, vêtu d'étonnants costumes, couvert de broderies, coiffé de toques en velours bleu ou cramoisi, brodé d'or, et surmontées d'une aigrette, galopant sur un cheval au harnachement oriental et faisant sonner son sabre. Pour le Sacre, ses deux costumes, qu'Isabey avait dessinés, avaient coûté 9.000 francs. Roustam était payé, comme mamelouck, 2.000 francs; avait de plus 2.400 francs comme aide porte-arquebuse et les gratifications doublaient au moins ses gages. Après chaque campagne, 3.000 francs; au jour de l'An, 3.000, 4.000, 6.000 francs; en l'an XIII, 500 livres de rente; à Fontainebleau, en 1814, outre un bureau de loterie, 50.000 francs d'argent. Lorsqu'il se maria, en 1806, à la fille de Bouville, valet de chambre de l'Impératrice, ce fut Napoléon qui paya son dîner de noces, 1.341 francs.» Tout cela, et tout l'or des poches vidées, tout l'or des gains au jeu jeté à son appétit, n'empêcha point, en 1814, le mamelouck de suivre dans la désertion son camarade Constant… J'ai raconté comment, en 1815, il avait demandé à rentrer dans la chambre de l'Empereur et comment l'Empereur avait répondu à Marchand qui lui présentait la supplique: «C'est un lâche; jette-la au feu et ne m'en parle jamais.»

Il était surtout inconscient: de sa domesticité, il avait tiré tout l'argent qu'il avait pu; il en tirait encore en allant s'exhiber en Angleterre sous sa défroque de mamelouck; il en eût tiré en vendant ses souvenirs, mais la spéculation ne réussit point et c'est bonheur; car les usiniers n'ont point passé par là et le récit de Roustam a conservé ainsi toute sa saveur, son intérêt et sa curiosité.

FRÉDÉRIC MASSON.

INTRODUCTION

Au début du XIIIe siècle, douze mille esclaves ou Mameloucks[1] furent achetés en Circassie par le sultan d'Égypte pour en former sa garde. Acquisition qui allait coûter cher à son successeur, car vingt ans plus tard (1250), indignés du traité conclu avec le roi de France par leur nouveau sultan, les Mameloucks l'assassinèrent et lui substituèrent un de leurs chefs.

Ils gouvernèrent la contrée jusqu'en 1517, année où Sélim Ier, sultan ottoman, les attaqua, les défit, et réunit l'Égypte à son empire.

Vingt-quatre de leurs Beys n'en restèrent pas moins à la tête des provinces: ils étaient chargés de contenir les Arabes, de percevoir les impôts, de diriger la police.

Au XVIIIe siècle, les Mameloucks sont au nombre de 8 à 9000. Ils continuent à se recruter parmi les esclaves circassiens, et forment une redoutable cavalerie, dont Bonaparte n'aura raison que grâce à l'habileté de sa tactique et au courage de ses soldats.

«Dans tout l'Orient, dit le Mémorial de Sainte-Hélène, les Mameloucks étaient des objets de vénération et de terreur. C'était une milice regardée, jusqu'à nous, comme invincible».—«Deux Mameloucks tenaient tête à trois Français, parce qu'ils étaient mieux armés, mieux montés, mieux exercés; ils avaient deux paires de pistolets, un tromblon, une carabine, un casque avec visière, une cotte de mailles, plusieurs chevaux et plusieurs hommes de pied pour les servir. Mais cent cavaliers français ne craignaient pas cent Mameloucks. Trois cents étaient vainqueurs d'un pareil nombre. Mille en battaient quinze cents, tant est grande l'influence de la tactique, de l'ordre et des évolutions! Murat, Leclerc, Lasalle se présentaient aux Mameloucks sur plusieurs lignes. Lorsque ceux-ci étaient sur le point de déborder la première, la seconde se portait à son secours par la droite et par la gauche. Les Mameloucks s'arrêtaient alors et convergeaient pour tourner les ailes de cette double ligne; c'était le moment qu'on saisissait pour les charger: ils étaient toujours rompus[2].»

C'est ainsi qu'aux batailles de Namangeh, de Chebreis et des Pyramides, Bonaparte écrasa les cavaliers des beys Ibrahim et Mourad, qui se partageaient le pouvoir.

Après le siège de Saint-Jean d'Acre, beaucoup d'indigènes qui avaient secondé les Français, redoutant la vengeance de Djezzar-pacha, défenseur de la ville, les suivirent dans leur retraite en Égypte, et sollicitèrent un emploi dans leurs rangs. Le général Bonaparte en forma deux compagnies qui furent recrutées parmi les meilleurs cavaliers. Organisées par décret du 1er messidor, an VIII (20 juin 1800), elles prirent le nom de Compagnies de Janissaires à cheval. Elles se composaient de Mameloucks, de Syriens et de Coptes.

L'une d'elles avait été offerte au général en chef par le sheik de Chefa-Omar, lieu voisin de Saint-Jean d'Acre, qui l'avait levée presque entièrement à ses frais. Ce généreux ami de la France, cet ennemi du féroce Djezzar-Pacha s'appelait Jacob Habaïby[3].

En récompense, d'un dévouement dont la perte de tous ses biens, qui étaient considérables, avait été la suite, il fut nommé capitaine, dès le 14 octobre 1799, et devint successivement chef d'escadrons, puis chef de brigade, quelques mois après. En 1802, il quitte le service, et rejoint à Melun sa famille, qui fait partie des réfugiés. En même temps, il reçoit une pension de retraite de 4.000 francs qui, en 1808, s'augmente d'une dotation de 1.000 francs. Il devient légionnaire en mars 1814, se voit élevé, par la Restauration, au grade de colonel, affecté, le 5 juin 1815, au commandement de la place de Melun, enfin créé chevalier de Saint-Louis en 1821.

* * * * *

Les Janissaires étaient sous les ordres d'officiers indigènes. Bonaparte avait choisi ceux-ci parmi les plus dévoués à sa cause, parmi les plus instruits et les plus aptes, en raison de leur connaissance des langues du pays, à lui servir d'interprètes. Les ministres de Louis-Philippe s'en souvinrent quand, au début de la guerre d'Algérie, en 1830, ils mirent trois d'entre eux, Jacob Habaïby, Soliman Salamé et Jean Renno à la disposition du maréchal Clauzel, qui demandait des interprètes possédant l'arabe et le turc.

À l'époque du rapatriement de l'armée d'Égypte, les Janissaires avaient sollicité l'autorisation de passer la mer avec elle, et même d'emmener leurs familles, pour lesquelles ils craignaient les représailles de leurs compatriotes. Leur demande fut agréée par Bonaparte: se souvenant de Toulon en 1793, il était peu soucieux d'imiter la conduite des Anglais et des Espagnols qui, lors de l'évacuation de cette ville, et malgré leurs promesses, avaient abandonné les trois quarts de la population à la vengeance des Conventionnels[4]. En touchant la terre française, ces «réfugiés» furent dirigés sur Marseille. Ils y restèrent jusqu'en mars 1802, époque où on les dirigea sur Melun, avec l'escadron des Mameloucks dont il va être parlé ci-après. Ils furent ramenés à Marseille en avril 1806[5].

Bonaparte n'oubliait point les hommes qui lui avaient donné des preuves de fidélité, à quelque nation qu'ils appartinssent: devenu Premier Consul, et voulant s'entourer d'une Garde, il arrêta, à cet effet, le 13 octobre 1801, la formation d'un escadron de 240 Mameloucks et l'envoi à Marseille, où ceux-ci se trouvaient encore, du chef de brigade Rapp, afin de pourvoir à son organisation et d'en prendre le commandement.

Trois mois après, le 7 janvier 1802, nouvel arrêté ramenant ce nombre à 150: «Il leur sera donné, y lisait-on, le même uniforme que portent les Mameloucks, et, pour marque de récompense de leur fidélité, ils porteront le cahouck et le turban verts.»

La ville de Melun, nous l'avons dit, leur avait été assignée pour garnison. Les magasins de la République reçurent l'ordre de leur fournir un armement complet, c'est-à-dire une carabine, un tromblon, deux paires de pistolets, un sabre «à la Mamelouck», un poignard, une masse d'armes, une poire à poudre.

C'est à cette époque—exactement le 23 mars 1802, que, tout en conservant ses fonctions près de Bonaparte, Roustam fut admis dans le corps des Mameloucks de la Garde[6].

Le 15 avril 1802, fut fixée la composition des cadres de l'escadron et sa solde, à laquelle les réfugiés devaient prendre part, sous condition que leurs enfants entreraient au service dès l'âge de seize ans.

Tous les officiers[7], à l'exception du chef de brigade commandant, et des officiers de l'état-major, étaient choisis parmi les indigènes.

Quelques mois plus tard, de nouvelles décisions[8] réduisirent l'escadron à une compagnie de 125 hommes, officiers compris, la placèrent sous la haute direction du colonel des Chasseurs de la Garde et l'attachèrent à ce régiment qu'elle allait suivre, désormais, dans toutes ses campagnes.

Le commandant de la compagnie des Mameloucks était alors Delaitre, remplaçant Dupas qui, lui-même, avait succédé à Rapp.

Les Mameloucks réformés pour cause de vieillesse, de maladies, etc., furent assimilés aux réfugiés et envoyés avec eux à Marseille. Mesure qui augmenta le nombre de ceux-ci dans des proportions considérables: en 1811, le chiffre des réfugiés s'élevait à 458 personnes.

D'autre part, les décès creusaient de nombreux vides dans les rangs: pour les combler, on y admit des Européens. Toutefois, c'est seulement vers 1809 que des noms européens—français ou autres—commencent à figurer sur la liste des Mameloucks.

En 1813, nouvelle transformation de la compagnie en escadron, et nouvelle augmentation de l'effectif, qui est porté à 250 hommes. De plus, fidèle à sa coutume d'honorer les anciens services, Napoléon arrête que les vétérans seront désignés premiers Mameloucks et continueront à jouir de leur solde, tandis que les nouveaux, ou seconds Mameloucks, ne toucheront que la solde de la cavalerie de ligne, avec le supplément accordé aux troupes de Paris.

Les événements de 1814 entraînèrent la suppression de ce corps d'élite. Un certain nombre de Mameloucks, parmi lesquels on a le regret de ne point compter Roustam, suivirent l'Empereur à l'île d'Elbe. C'étaient, pour ne citer que les orientaux: Séraphin Bagdoune, lieutenant de Jeune Garde depuis 1813; Pietro Rudjéri, maréchal des logis qui, dès le retour en France fut promu lieutenant de Chasseurs; Masserie Mikael et Nicole Papaouglou[9]. Ils formèrent, avec les autres cavaliers qui avaient accompagné leur souverain, l'Escadron Napoléon.

Celui-ci, dans sa réorganisation de la Garde, en 1815, ne rétablit point les Mameloucks; il décida, au contraire, qu'aucun étranger n'y serait admis[10]. Leurs officiers n'en furent pas moins versés dans les régiments de cavalerie de la Garde. Quant à la seconde Restauration, elle continua à les employer dans leurs grades et accorda même de l'avancement et des croix de Saint-Louis à ceux qui ne s'étaient pas prononcés trop ouvertement en faveur de l'«Usurpateur.»

* * * * *

Depuis l'An VIII, époque de leur création, jusqu'à la fin de l'Empire, les officiers placés à la tête des Mameloucks, n'ont cessé de se signaler par leur valeur; le capitaine Chahin comptait douze campagnes et trente-sept blessures. Il avait pris une pièce de canon, sauvé la vie du général Rapp et celle d'un chef d'escadrons à Austerlitz. Le colonel Jacob Habaïby, qui se connaissait en courage, ayant eu lui-même le corps traversé d'une balle en Égypte, lui donna sa fille en mariage.

Abdallah Dasbonne avait fait vingt campagnes et reçu cinq blessures.
Sans lui, le général Kirmann eût trouvé la mort, à Altenbourg.

Jean Renno avait, à son actif, 17 campagnes et plusieurs actions d'éclat, ayant fait cent prisonniers, après une charge, en Espagne, pris un canon à Courtray, en 1814, et capturé ou mis hors de combat, avec quelques hommes, un peloton de cavaliers prussiens.

Les états de services de Soliman Salamé, d'Élias Massad, de Daoud Habaïby, frère de Jacob, en un mot de la plupart des officiers mameloucks ne le cèdent guère à ceux dont nous venons de parler. Les sous-officiers, les soldats se montrent dignes de leurs chefs: le maréchal des logis Arménie Ouannis, le mamelouck Michel Hongrois[11], sont couverts de blessures, et décorés de la Légion d'honneur, ainsi que le maréchal des logis Arménie Tunis, les mameloucks Chamé Ayoub, Masserie Achmet, Mouskou Soliman, Joarie Drisse.

Avec Roustam, Napoléon avait ramené d'Égypte et attaché à sa Maison un mamelouck nommé Ali dont il fut bientôt contraint de se défaire à cause de son mauvais caractère. Il le remplaça par Étienne Saint-Denis qui, bien que né à Versailles, fut, à son tour, appelé Ali. Plus fidèle que son collègue géorgien, il suivit son maître non seulement à l'île d'Elbe, mais encore à Sainte-Hélène, où l'illustre prisonnier l'inscrivit au nombre de ses légataires.

L'Empereur ne fut pas le seul à prendre des Mameloucks à son service: le prince Eugène, le maréchal Bessières qui, tous deux, avaient fait la campagne d'Égypte, s'étaient attaché, le premier Mirza, le second, Pétrous[12].

Beaucoup de ces Orientaux ignoraient—ou feignaient d'ignorer—leurs vrais noms. Dans ce cas, on les désignait, sur les contrôles militaires, par celui de leur pays d'origine, en y ajoutant un prénom. Quelques nègres du Darfour ou d'Abyssinie, se trouvaient parmi eux. Les déserteurs n'étaient point nombreux. Ceux qu'on portait comme tels sur les états régimentaires rejoignaient souvent leur corps au bout d'une année ou deux. Égarés ou prisonniers à l'étranger, ils rentraient dès qu'ils étaient libres de le faire. Une mention fréquente, sur le registre matricule, est celle-ci: «En arrière, sans nouvelles.» Elle se multiplie en 1812. Pouvait-il en être autrement, et ces hommes, nés sous des climats chauds, n'ont-ils pas eu, s'il est possible, plus à souffrir que leurs camarades du Nord, des rigueurs de la retraite de Moscou?

* * * * *

«L'uniforme des Mameloucks, dit M. Fiévée[13], était un riche costume turc qui variait, pour les différentes tenues, selon le goût et le caprice de leur commandant. Ils portaient ordinairement le turban bleu à calotte rouge, surmonté d'un croissant en cuivre jaune; la veste, couleur bleu de ciel, taillée à la mode orientale avec olives, galons et passementeries noirs; le gilet était rouge sans passementerie, et la ceinture à nœuds en laine verte et rouge; le pantalon rouge, extrêmement large, dit à la mamelouck, et les bottines jaunes.

«Ils étaient armés d'un sabre à la turque, d'une espingole qu'ils portaient comme la carabine, de deux pistolets et d'un poignard à manche d'ivoire passés dans la ceinture. Ils avaient, en outre, une petite giberne ornée d'un aigle en cuivre jaune suspendue à un baudrier de cuir noir verni.

«Toutes les garnitures d'armes et celles du harnachement du cheval, ainsi que les éperons, étaient en cuivre jaune; la selle à haut pommeau et à dossier; les étriers à la turque.

«L'été, les Mameloucks portaient le pantalon blanc en toile et le turban de mousseline blanche.

«L'étendard, de forme turque, se terminait par une queue de cheval noire, surmontée d'une boule de cuivre doré.»

C'est dans les rangs de cette brillante troupe que comptait Roustam.

Né vers 1780, à Tiflis, capitale de la Géorgie, Roustam Raza était âgé de sept ans, quand, faisant route avec sa mère et ses sœurs, pour retrouver son père établi négociant en Arménie, il fut pris par les Tartares, et sept fois vendu comme esclave. Son dernier maître le conduit à Constantinople, puis au Caire, où il entre, comme Mamelouck, au service de Sala Bey. Emmené par celui-ci, avec cinq cents de ses camarades, en pèlerinage à La Mecque, il trouve, à son retour en Égypte, le Caire occupé par les Français.

Sala Bey dirige alors ses hommes sur Saint-Jean d'Acre, dans le dessein de renforcer les troupes de Djezzar-pacha, défenseur de la ville. Mais, irrité d'apprendre que Sala n'a point livré un dernier combat aux Français, Djezzar l'empoisonne. À cette nouvelle, Roustam se hâte de regagner le Caire, où il entre au service d'un sheik dévoué au général Bonaparte, El Bekri, puis à celui du général lui-même, qui l'emmène en France, et ne se sépare plus de lui, désormais. Roustam couche, en effet, la nuit, dans une chambre voisine de la sienne, et le suit dans toutes ses campagnes.

Aussitôt débarqué à Fréjus, Bonaparte prend le chemin de Paris. Il laisse Roustam voyager à petites journées avec ses bagages et ses gens. À quelques lieues d'Aix, le convoi est attaqué par des brigands que, dans une lettre dont la naïveté paraît avoir fait la joie de Napoléon et de Joséphine, notre Mamelouck désigne à son maître sous le nom d'«Arabes français».

Toute la famille impériale lui donne bientôt des témoignages d'amitié non équivoques: le Premier Consul et son épouse lui prodiguent leurs soins après un grave accident de cheval dont il a été victime; «Mademoiselle Hortense», la future reine de Hollande, fait son portrait pendant sa convalescence, et lui chante de jolies romances pour l'empêcher de s'endormir pendant les poses.

Par une juste réciprocité, Roustam ne marchande pas son dévouement à ses protecteurs; même il se montre si désintéressé qu'il faut trois années à Bonaparte pour s'apercevoir—non sans colère contre le chef de ses finances—que son Mamelouck n'a pas encore touché d'appointements! Il les fixe, aussitôt, à 1200 livres, et le nomme, à quelque temps de là, son porte-arquebuse (il était déjà chargé de l'entretien de ses armes), avec 2400 livres de pension. Enfin, il le fait inscrire pour une rente perpétuelle de 500 livres.

Ces mesures de justice inspirent à Roustam le désir d'en obtenir d'autres: indigné, non sans raison, de voir l'officier payeur du corps des Mameloucks, dont il continue à faire partie, lui retenir, depuis trois ans, la solde à laquelle il a droit, il l'oblige à rendre ses comptes, puis il demande et obtient son congé (1806).

Après la campagne d'Austerlitz, il épouse la fille de Douville, premier valet de chambre de Joséphine. Et non seulement l'Empereur autorise cette union, mais il signe au contrat et paye les frais de la noce.

Roustam accompagne l'Empereur en Prusse et en Pologne. À Iéna, une méprise des avant-postes français, dont ils essuient ensemble le feu, manque leur être fatale. Même aventure dans l'île Lobau, où la partie blanche du turban de Roustam attire sur l'Empereur, et sur lui-même, le feu de l'ennemi. À Eylau, il ne doit la vie qu'à un aide de camp de Murat qui l'empêche de s'endormir dans la neige. Il assiste à la bataille de Friedland et passe à Tilsitt, avec la Garde, la revue du tsar Alexandre. Il a le visage gelé, pendant la retraite de Russie, et rentre en France dans la voiture de l'Empereur.

Les Souvenirs de Roustam sont fertiles en anecdotes sur les grands soldats de l'Empire, tels que Lannes, Masséna, Berthier, Murat, le duc de Vicence, le maréchal Duroc, etc.

La vie intime de l'Empereur aux Tuileries et à la Malmaison est par lui peinte au vif, et la naïveté même de son pinceau donne de la vie et de la couleur à ses esquisses: il montre Napoléon soucieux de l'intérêt de ses serviteurs, au milieu des plus graves préoccupations; leur faisant rendre justice quand ils sont victimes de l'iniquité, les faisant soigner et les visitant lui-même, quand ils sont malades. L'Empereur pense à tout: il veut que Roustam envoie à sa mère son portrait en miniature par Isabey. Il va plus loin: il promet 10.000 livres de récompense et le remboursement de ses frais de voyage à un voyageur arménien qui offre d'amener cette femme en France—projet qui, d'ailleurs, ne se réalisa point.

C'est dans cette bonté d'âme, autant que dans le prestige de son génie, qu'il faut chercher l'explication des dévouements dont le grand homme fut l'objet, jusqu'à sa mort, de la part de ses plus humbles serviteurs.

Signalons, parmi les passages relatifs aux mœurs et au caractère de Napoléon, des anecdotes sur la naissance du Roi de Rome, et sur l'amour de son père pour les enfants. Il aime à plaisanter avec le fils de Roustam, dont il avait salué la naissance, après la bataille d'Eylau, en disant à celui-ci: «C'est bien, j'ai un Mamelouck de plus, il te remplacera!»

Curieuses sont les conversations de l'Empereur avec le docteur Corvisart, qu'il ne cesse de traiter plaisamment de «charlatan». Elles confirment ce qu'on savait de son scepticisme en fait de médecine, scepticisme qu'en dépit de sa profession, Corvisart n'était, paraît-il, guère éloigné de partager.

Un jour, à la Malmaison, Roustam entend son maître lui demander une carabine pour tirer, des fenêtres du château, sur les cygnes de la pièce d'eau: indignation de Joséphine qui veut faire respecter ses beaux oiseaux et proteste avec véhémence; embarras de Roustam qui ne sait auquel entendre, et vive hilarité de l'Empereur, enchanté de sa confusion. L'illustre conquérant a toujours conservé, dans son caractère, un fonds d'espièglerie.

Jusqu'aux adieux de Fontainebleau, la conduite de notre Mamelouck envers son souverain ne laisse rien à désirer. L'amitié dont celui-ci ne cesse de l'honorer suffit à en fournir la preuve. Mais, à cette époque, Roustam ne justifie que trop le Donec eris felix… du poète. Quand vient le départ pour l'île d'Elbe, il ne suit point son bienfaiteur! Et les explications qu'il donne de son abstention ne servent qu'à le confondre: le bruit répandu dans Fontainebleau d'une tentative de suicide de l'Empereur, d'une part; l'impossibilité de trouver des chevaux pour essayer de le rejoindre à Fréjus, de l'autre, sont des prétextes qui ne sauraient tromper personne.

La vérité est qu'à l'instar de plus d'un ancien serviteur de Napoléon, Roustam a soif de repos, soif de la vie de famille: c'est là, et là seulement qu'il faut chercher les raisons de sa défaillance.

La Restauration allait-elle, du moins, lui procurer le calme et la tranquillité rêvés? Non, et Roustam s'en aperçut bientôt: en proie à la surveillance de la police que sa qualité d'attaché à la Maison du souverain déchu rendait méfiante, il jugea prudent de quitter Paris, et de se réfugier à Dreux, d'où il ne revint que quatre mois après.

Tout à coup, l'Empereur reparaît en France: ses compagnons de gloire se lèvent à sa voix, ses légions se reforment, et c'est en triomphe qu'il rentre à Paris. Roustam, dans l'espoir que l'Empereur ne lui tiendra pas rigueur de sa faiblesse, lui fait présenter par Marchand une demande d'emploi. Elle est mal reçue: «C'est un lâche! est-il répondu au fidèle valet de chambre. Jette cela au feu et ne m'en reparle jamais![14]»

Et Roustam comprend qu'il n'a plus qu'à se faire oublier!

Un jour, cependant, après la seconde Restauration, la police du Roi, qui ne le perd point de vue, constate, avec émotion, que, par deux fois, il vient de traverser la Manche! L'alerte est de courte durée. On ne tarde point, en effet, à apprendre que le but des voyages de Roustam, est de se produire, en costume de Mamelouck, dans les spectacles de Londres[15]! Triste métier, assurément, mais il fallait vivre, et les pensions de l'Empereur ne lui en fournissaient plus les moyens! Convenons, toutefois, qu'il eût pu et dû en trouver d'autres.

En 1825, il habite, à Dourdan, ville natale de sa femme, une maison spacieuse où il a pour voisin le père de Francisque Sarcey, qui dirige un pensionnat[16]. Son existence s'y écoule entre sa femme, qui a obtenu une recette des Postes, son beau-père et sa belle-mère. Son fils Achille s'est fixé à Paris, où il a trouvé une place au Journal officiel. Sa fille a épousé un huissier de la capitale, M. B… Et c'est à Dourdan que l'ancien Mamelouck meurt le 7 décembre 1845, à l'âge de soixante-quatre ans[17].

Le manuscrit de ses Souvenirs nous a été communiqué par un peintre distingué, ami des études historiques, M. Pierre Beaufeu, pour être imprimé dans notre Revue rétrospective, où il a vu le jour pour la première fois en 1888. M. Beaufeu le tenait des héritiers de M. B…, gendre de Roustam, qui lui en avaient fait hommage, ainsi que du portrait de ce dernier. Nous ne saurions assez le remercier de l'affectueux empressement avec lequel il a mis l'un et l'autre à notre disposition.

Le portrait, attribué à Gros, est un tableau à l'huile, et fait, aujourd'hui, partie des collections du musée de l'Armée, auquel il été donné par M. Beaufeu. Nous l'avons reproduit en tête de ces pages. Il représente Roustam dans son costume d'apparat, et fixe, sans contestation possible, puisqu'il émane de sa famille, ses traits, qui se retrouvent, d'ailleurs, dans plusieurs tableaux célèbres, par exemple dans le Napoléon à Ratisbonne de Gautherot et dans le Napoléon Ier à Vienne, de Girodet, dont nous donnons plus loin des fac-similés. Ces deux toiles sont à Versailles.

Quant au texte des Souvenirs, nous le réimprimons sans en supprimer, sans y ajouter un mot. Nous nous contentons de rétablir l'orthographe. Cependant celle de Roustam est trop curieuse pour que nous en privions le lecteur: il en trouvera un spécimen en tête de nos appendices, dans lesquels ont aussi pris place, outre son acte de décès conservé à la mairie de Dourdan, des pièces intéressantes tant pour l'histoire particulière des Mameloucks, que pour l'histoire générale de ces temps héroïques[18].

PAUL COTTIN.

SOUVENIRS DE ROUSTAM

MAMELOUCK DE NAPOLEON Ier[19]

I

Ma famille.—Mon père nous quitte; je reste avec ma mère et mes sœurs.—Guerre entre l'Arménie et la Perse.—Nous nous réfugions dans une forteresse.—Dangers courus.—Mort de ma sœur Begzada.—Nous partons rejoindre notre père.—Séparé des miens pendant le voyage, je suis vendu sept fois comme esclave.—Un marchand m'emmène à Constantinople et me vend à Sala-Bey.—Mon arrivée au Caire.—Sala-Bey m'incorpore dans ses Mameloucks.—Nous partons pour la Mecque.—À notre retour, nous trouvons l'Égypte occupée par les Français.—Nous gagnons Saint-Jean d'Acre, où Sala-Bey est assassiné par Djezzar-Pacha.—Mon retour au Caire.—Le général Bonaparte autorise le Sheik El Bekri à me prendre à son service.—Bonaparte à Saint-Jean d'Acre.—Aboukir.—Scènes violentes avec un Mamelouck.—Intempérance d'El Bekri.—Le champagne du prince Eugène.—J'entre au service du général Bonaparte.

Il est né à Tiflis, capitale de la Géorgie, fils du sieur Roustam Honan, négociant, né le … (sic).

Deux ans après, son négoce a été transporté à Aperkan, une assez forte ville en Arménie, pays natal de son père.

Onze années après, il a été promener dans un des biens de son père, avec plusieurs de ses camarades, qui ont été attaqués par plusieurs Tartares, pour emmener avec eux dans leurs pays, et sûrement pour les vendre. Plusieurs de ses camarades ont été pris par de ces brigands, et lui s'est échappé de leurs mains. Roustam a été perdu, dans cette journée-là, six heures dans les bois, sans pouvoir trouver la route pour aller rejoindre sa mère[20], qu'il aimait bien tendrement.

Au même moment, il a rencontré un bûcheron dans les bois, qui a bien voulu le conduire auprès de sa mère, qui était dans une inquiétude mortelle, et il ne manqua pas, le bûcheron, de recevoir une bonne récompense de la part de sa mère.

Le nombre de famille du sieur Roustam Honan est de deux filles et de quatre garçons. Roustam était le cadet. Son père a fait un voyage avec ses deux fils, pour son commerce, à Gandja, province de Malek-Majeloun[21]. Quelques mois après, l'empereur des Persans a déclaré la guerre contre Ibrahim-Khan, qui a été gouverneur de la province d'Arménie[22].

Voilà la cause que Roustam a perdu toute sa famille.

Depuis ce temps-là, pour les affaires d'intérêt, mon père voulait s'éloigner de Gandja, et emmener avec lui mes deux frères Avack et Seïran et moi, mais j'étais trop attaché à ma mère pour m'éloigner d'elle.

Quelques jours après, il acheta une voiture pour son voyage. Le même jour, nous étions à dîner, il nous a questionnés si nous sommes contents de faire ce voyage. Mes frères disaient que oui, moi je lui dis que non. Il m'a beaucoup questionné pourquoi je ne veux pas le suivre. Je lui dis: «Quand j'étais petit, maman m'a bien soigné; elle m'a rendu toujours bien heureux. Comme je commence, à présent, à être grand, je désire de me tourner auprès d'elle[23], pour la consoler et la rendre heureuse, si je peux.»

Il a été fort mécontent que je voulais le quitter. Enfin, il n'a pas pu rien gagner sur moi, pour m'emmener avec lui. Il fut obligé de partir avec mes deux frères, et il me laissa tout seul dans la ville de Gandja, sans parents et sans fortune.

La ville de Gandja est une très bonne ville, et bien riche. C'est là où l'on fait le plus grand commerce de soie et de cachemire de Perse.

Trois mois après, Ibrahim-Khan a déclaré la guerre contre Malek-Majeloun où je me trouvais, dans la forteresse de Gandja. Les peuples de la ville sont obligés de rentrer dans la forteresse. Je reste jusqu'au dernier moment sans pouvoir sortir dans la forteresse. On rentrait bien, mais on ne laissait sortir personne. Un jour où les mulets de Malek-Majeloun sortaient pour chercher les provisions, je me suis fourré dans les jambes des mulets et je me suis sorti de force, de cette manière-là, sans aucun danger.

Quand j'ai été hors la porte, je rencontrai deux personnes de mon pays, et même ville. Je leur demandai si je pourrais trouver une occasion pour m'en tourner près de ma mère. Il me dit: «Oui, je connais plusieurs personnes qui vont partir à deux heures du matin pour Aperkan», où j'avais laissé ma pauvre mère et mes deux sœurs, Marianne et Begzada.

Ces deux bons messieurs me montrèrent la maison où sont les voyageurs. Je m'y suis rendu sur-le-champ; ils m'ont très bien accueilli. Enfin, tout était convenu de partir à deux heures du matin. En attendant la nuit, j'ai été dans un jardin, à côté de la ville, pour chercher quelques légumes pour ma nourriture, car je n'avais rien à manger depuis quelques jours. J'ai aperçu, au lointain, un troupeau de moutons. J'ai été à la rencontre, pour demander un peu de lait ou de fromage. Enfin, je me suis approché du berger. Il me dit: «Que veux-tu?—Ce que je voudrais? Un peu de lait ou de fromage, car voilà plusieurs jours que je n'ai rien mangé!»

Il m'a beaucoup examiné, en me demandant le nom de mon pays et celui de mes parents. Je lui dis mon nom et celui de mon père. Après, il m'a pris dans ses bras, m'a embrassé de bon cœur en me disant: «Je suis votre oncle! Voilà quinze années que j'ai quitté le pays[24].»

Je me trouvais, dans ce moment-là, bien heureux d'avoir trouvé un protecteur. Enfin je lui demandai quelques provisions pour mon voyage que je devais faire à deux heures du matin. Il m'a donné deux gros pains et une quantité de rôti. J'ai mis tout ça dans un sac pour rejoindre la maison où étaient mes compagnons de voyage.

Mon oncle m'a demandé si je voulais rester avec lui jusqu'à ce que je sois plus grand, et que j'irais rejoindre ma mère. Je lui dis: «Non, je vous remercie. J'ai quitté mon père et mes frères pour rejoindre ma mère. Vous voyez bien que je ne puis rester avec vous. Je suis sûr, ma mère est bien inquiète de moi, en particulier, car j'étais son enfant gâté, beaucoup plus que les autres.» Il a bien vu que je voulais pas rester avec lui. Il m'embrassa. Je lui fais mes adieux, et je me suis rendu sur-le-champ au rendez-vous des voyageurs, le cœur content, en espérant voir ma mère, quelques jours après.

Enfin, nous sommes partis à l'heure désignée. Au point du jour, nous étions sur la grande montagne de Gandja. Nous voyions, au pied de la montagne, toute l'armée d'Ibrahim-Khan[25] qui marchait sur Gandja. Après les marches de dix jours à pied, nous sommes arrivés à Aperkan, notre ville, où j'avais laissé ma mère et mes deux sœurs, mais je ne trouvai personne à la maison.

J'éprouvais encore bien du chagrin, mais j'ai trouvé, dans la ville, un paysan qui restait encore, car tout était rasé et les maisons étaient entièrement dévastées. Le paysan me dit: «Votre mère et vos deux sœurs sont parties depuis deux mois pour le fort de Choucha.»

Le jour était presque passé. Je me suis décidé de coucher dans notre maison, qui était toute dévastée par l'armée[26]. Même je ne pus pas me procurer un peu de paille pour me coucher là-dedans. Le lendemain, je suis parti de bon matin. J'ai laissé mes compagnons de voyage dans la ville, dans leur pauvre maison, qui ne valait plus rien, comme toutes les autres.

Entre notre ville et Choucha, il y a une petite rivière que j'avais passée plusieurs fois à gué, sans aucun danger, mais, ce jour-là, il était tombé beaucoup d'eau. Je me suis présenté tout seul à la rivière. Elle m'a paru un peu grosse, mais j'avais un grand désir de voir ma mère et mes sœurs, qui me donnait le courage de passer hardiment ce petit fleuve.

Au moment, je suis entré dans l'eau. Le courant m'a enlevé et m'a frappé contre une grosse pierre que j'ai tenue ferme, pendant une heure, sans perdre ma connaissance. Je vois arriver un voyageur avec son cheval, qui a eu la bonté de me sauver la vie et de me passer sur l'autre rive. Je me trouvais encore une fois heureux.

J'arrive à six heures du soir à Choucha, au quartier des Arméniens, où j'ai trouvé plusieurs personnes de connaissance de ma mère, qui m'ont bien reçu en me disant: «Votre mère disait à tout le monde: mon fils ne m'abandonnera jamais! Tôt ou tard, il viendra me trouver. Je connais son bon cœur et son attachement pour moi!» Enfin, on me conduit chez maman. Au moment où elle m'aperçoit, elle se trouve mal pendant une heure, sans pouvoir me parler un mot.

Sa connaissance a commencé. Elle m'aperçoit, elle me serre contre son cœur, en versant des larmes avec mes sœurs, en m'accablant de caresses. Maman me dit: «Oui, j'étais bien sûre que tu ne me quitterais jamais, quoique tu étais jeune et bien éloigné d'ici, et dans le pouvoir de ton père, qui m'a abandonnée, peut-être pour toujours.»

Me voilà tout à fait installé, avec ma mère, dans le fort de Choucha. Je commençais à être fort et grand. Je voulais entrer en maison pour gagner quelque chose, pour soulager l'existence de ma mère et de mes sœurs, mais ma pauvre et tendre mère n'a jamais voulu, en me disant: «Je vendrais plutôt tous mes effets pour te donner l'existence. Je ne veux pas te voir dans la servitude[27].»

Enfin, j'ai resté à la maison en recevant les caresses les plus tendres, le matin jusqu'au soir.

Un mois après, la paix était faite, tout était bien tranquille, j'ai voulu quitter le fort de Choucha pour aller à Aperkan, notre ville. Ma mère a consenti. De mon avis, j'ai fait venir une voiture, nous avons chargé tous nos effets, et nous sommes partis le matin et arrivés, le soir, à six. Notre maison était tout à fait abîmée, comme j'ai vu, en revenant de Gandja. Nous avons fait arranger la maison comme nous avons pu.

Quelques jours après, ma jeune sœur Begzada tombe malheureusement bien malade, car nous avons malheur de la perdre en huit jours de temps, qui nous a donné beaucoup de chagrin. Elle était une des plus jolies filles de la Géorgie.

Nous étions privés de nouvelles de mon père depuis une année. Cela faisait bien du chagrin à ma mère, privée de son mari et ses deux fils aussi longtemps.

Maman a reçu, quelque temps après, une lettre de mon père par un négociant de Kasaque[28]. Ma pauvre mère était la plus heureuse des femmes d'avoir reçu des nouvelles de son mari et ses enfants. Il disait dans sa lettre, qu'il était établi un gros magasin à Kasaque, et nous pourrons aller rejoindre. Ma mère a voulu absolument aller rejoindre son mari et ses enfants. Je lui dis: «Maman, si tu veux me croire, tu ferais pas ce long voyage. Si mon père avait de bonnes attentions de te rendre heureuse, il t'aurait pas quittée aussi longtemps sans te donner de ses nouvelles. Je crois même, si nous faisons ce voyage, ce serait notre dernier malheur, car les routes sont pas sûres pour les voyageurs, même les Tartares ont arrêté plusieurs fois les voyageurs. Cela me donne beaucoup d'inquiétude.» Maman n'a pas voulu m'écouter, en me disant: «Je ne fais pas ce voyage pour ton père, si tu veux, mais c'est pour mes enfants qui sont avec lui depuis si longtemps.»

Enfin j'étais obligé de céder et aller avec elle et ma sœur. Notre route était par Gandja. Comme je connaissais la route, nous avons vendu une grande partie de nos effets et j'ai conduit ma mère et ma sœur jusqu'à Gandja.

Après deux jours de marche, ma mère était bien fatiguée du voyage; j'ai amené maman et ma sœur sur la grande place du marché de la ville.

Comme je connaissais très bien la ville, j'ai reçu de l'argent de ma mère pour aller acheter quelque chose pour notre dîner, et elle attendait toujours mon retour, mais c'est à ce moment-là que j'ai eu le malheur de perdre ma mère et ma sœur pour toujours, car j'avais un mauvais pressentiment quand nous sommes partis de notre malheureuse ville que nous aimions bien et où nous étions tranquilles. En revenant du marché pour rejoindre ma mère qui m'attendait pendant une heure, j'ai rencontré un monsieur qui m'a accosté en me disant: «Vous voilà, Roustam! Je vous cherche depuis une heure. Votre mère est chez moi qui vous attend.» Malheureusement ce n'était pas vrai. Enfin j'ai été avec cet homme sans le connaître. Quand nous sommes arrivés chez lui, je n'ai pas vu ma mère. Je commençai à pleurer comme un malheureux que j'étais. Il me dit, le maître de la maison: «Ne craignez rien, votre mère est sortie avec votre sœur. Je vas les chercher.»

Dans cet intervalle, j'étais assis au milieu de la cour, à l'ombre des arbres[29], en attendant ma mère, qui faisait toujours mon vrai bonheur. Il était entré, à la maison, un jeune homme[30] pour dire quelque chose à deux dames qui étaient assises à côté de moi. Il m'a beaucoup regardé, en me disant si je parle Arménien? Je lui dis que oui, même j'étais Arménien. Il me dit en même langage: «Tâchez de vous sauver d'ici, parce que on vous a amené ici pour vous vendre et vous perdre pour toujours. Vous verrez peut-être plus votre mère et sœur.» J'ai cru d'avoir reçu un coup de marteau sur ma pauvre tête. Voilà donc l'homme parti. Je restai avec ces deux mauvaises femmes. Je ne savais pas comment me sauver de cette maison-là. Il arrivait, un instant après, une femme du voisinage. Celles-ci commençaient à disputer, dans leur langage que je comprenais très-bien et je parlais comme eux. Je saisis cet heureux moment-là. J'ai pris la clef de la garde-robe; on a cru que j'avais vraiment besoin. À côté de la garde-robe, était une porte qui donnait sur une petite cour, mais la cour était coupée par un ruisseau de deux pieds de profondeur. Enfin, au moment que j'étais à côté de la porte de la petite cour, je suis rentré et j'ai fermé la porte sur moi et j'ai traversé le petit ruisseau, et je me trouvais hors de danger et échappé des mains de ces brigands-là.

Je me suis rendu, sur-le-champ, à l'endroit que j'avais laissé ma mère et ma sœur, mais, malheureusement, j'ai rien trouvé. J'ai demandé à tout le monde qui passait à côté de moi. Personne faisait attention de mon malheureux sort[31].

Cependant, en traversant sur un pont, j'ai rencontré un ancien ami de mon père que j'ai connu très-bien aussi. Je lui contai toutes nos peines en chemin faisant. Il me dit: «Ne craignez rien, je trouverai votre mère et je ferai punir l'homme qui vous a arrêté!» Il m'amène chez lui et me fait bien dîner et m'amène avec lui au marché que j'avais perdu ma mère. Il me montra tout le monde qui passait et il me disait tout bas: «C'est-il lui?». Je lui disais: «Non! ce n'est pas lui, ce n'est pas lui! Si vous voulez, je vous conduirai chez lui. Ce n'est pas loin d'ici.» Il me dit: «Non, ce n'est pas nécessaire, je saurai bien le trouver.» Il me mène ensuite dans une grande maison. Il me dit: «Reste ici, je vais chercher votre mère.» Je demandais pas mieux, mais le brigand venait pas. Je pleurai le matin jusqu'au soir. Le lendemain, la maîtresse de la maison me dit: «Ce monsieur qui vous a amené ne viendra plus, il ne faut pas compter sur lui.» Je lui dis: «Eh bien! je vais aller chez lui. Je sais sa demeure.» Elle a fait fermer la grande porte pour m'empêcher de sortir.

Me voilà donc dans un état inconsolable. Pour me consoler, elle me dit: «Je n'ai pas d'enfant, mon intention est de vous adopter pour mon fils.» Je pleurais toujours sans consentir à sa proposition. Le barbare qui m'avait amené dans cette maison m'avait vendu pour la deuxième fois. La première fois était manquée parce que je me suis sauvé, comme je viens de le marquer. Il me paraît que ma mère a su que j'étais dans cette grande maison, car elle est venue plusieurs fois avec ma sœur à la porte pour me demander[32]; mais on a toujours refusé de la recevoir, en disant: «Il n'est pas d'enfants à la maison.» Elle retourne toujours en versant des larmes comme un torrent.

Comme je n'ai plus de moyens de sortir de cette maison-là, j'ai été obligé de consentir d'être le fils adoptif à la maîtresse de la maison, en croyant être plus libre pour sauver plus facilement et de me retourner tout à fait dans mon pays natal. Peut-être j'aurais pu trouver ma mère par les négociants qui voyagent un pays à l'autre. Je dis à la maîtresse: «Je veux bien être votre fils adoptif, en condition que vous trouverez ma mère. Nous irons, nous deux, chercher dans la ville.» Elle me dit: «Oui, ne craignez rien, je m'en charge.»

Enfin voilà la cérémonie qui commence: comme usage de pays, elle me passe dans une chemise, elle m'embrasse en me disant: «Vous voilà mon fils, je ferai votre bonheur!»

Avec tout ça, je n'avais pas confiance en elle. Je disais moi-même: «Me voilà encore vendu pour la troisième fois!» Je me suis pas trompé dans ma pensée.

J'ai resté à peu près deux mois chez elle[33].

Elle m'avait fait donner des jolis habits, bon lit et très-bien nourri, mais je me méfiais toujours de toutes ses bonnes attentions. Je demandai plusieurs fois pour sortir jusqu'au bout de la porte. Elle me disait: «Non, non. Demain nous sortirons ensemble.» C'était toujours la même chose. Enfin je n'ai jamais pu m'échapper. Dans tout cet intervalle-là, venaient des visites dans la journée pour ma mère adoptive. Elle ne me faisait voir à personne, quand elle entendait frapper la porte. Elle me cachait dans les petites chambres, quelquefois elle se cachait avec moi. Je lui disais: «Mais pourquoi nous nous cachons, nous sommes pas malfaiteurs?» Elle me disait: «Mais non, ce n'est pas pour ça, je ne veux pas recevoir beaucoup de monde, je veux rester avec mon fils. Elle m'a fait voir seulement un tailleur, qui m'a fait faire des habits. Quelques jours après, le mari de la bourgeoise me dit: «Nous ferons un voyage, dans quelques jours, sur le côté de la mer Kaspienne, et viendrez avec moi.» Je lui dis: «Oui», en pensant que je pourrais me sauver en chemin faisant. Malheureusement, je n'ai pas pu réussir mon désir.

* * * * *

Un jour, bien bonne heure, à minuit, le domestique monte dans ma chambre. Il me dit qu'il faut que je m'habille, parce que nous allons partir pour Kaspienne. Une demi-heure après, je descends dans la chambre de ma mère adoptive. Je lui fais mes adieux. Elle me disait: «Ne craignez rien, vous viendrez, dans quinze jours, avec mon mari.»

Je comptais bien me sauver, en sortant de la maison, de ne pas aller plus loin. On ouvrit une petite porte qui donne dans une cour. Première chose que j'aperçois c'était trente chevaux de selle tout sellés, bridés. On ouvrit une autre porte d'une espèce de manège qui avait dedans soixante petits enfants tous bien habillés. À ce coup d'œil, je me disais en moi-même: «Me voilà encore vendu pour la quatrième fois!» Enfin on nous a fait monter deux sur chaque cheval. Nous voilà donc partis pour notre destination, escortés par quelques hommes armés.

Deux jours après, nous avons rencontré une grande quantité de Tartares qui nous ont arrêtés, pour nous prendre.

Tous les hommes armés se sont battus pendant une demi-heure, et on nous a capitulés en condition que tous les Arméniens seront au pouvoir des Tartares, et les Géorgiens resteront à mon vilain et brigand père adoptif, qui n'était pas trop content d'avoir perdu quinze de ses meilleurs petits enfants, et j'ai resté avec lui aussi, comme géorgien.

Trois jours après, nous sommes arrivés dans une grande ville tout-à-fait au pied du mont Caucase[34]. J'ai resté quelque temps; tous les autres ont été vendus en peu de temps.

Depuis quelques jours, j'ai perdu de vue mon cochon qui m'avait amené dans cette ville. Il me paraît qu'il m'avait encore vendu pour la cinquième fois.

J'étais chez un brave homme qui me traitait bien. Même j'étais très-libre, je me promenais tous les jours tout seul. J'avais grande envie de me sauver, mais je ne pouvais pas, parce que j'avais le grand fleuve de Kour à passer. Je n'avais pas d'argent pour m'aider à me sauver et passer le fleuve. J'ai resté donc là trois mois dans l'hiver, toujours pleurant d'être séparé de ma tendre mère qui faisait mon bonheur.

Je savais bien que je ne resterais pas longtemps où j'étais. L'homme à qui j'appartenais était un grand marchand de soie, qui faisait quelquefois des voyages en Crimée. Il me fait donner, un jour, des bottes fourrées, une pelisse bien chaude, pour que je voyage avec lui.

Nous avons traversé la fameuse montagne de Caucase, avec grand'peine. Il faisait un froid extraordinaire. Le bourgeois avait porté deux couvertures avec lui, qui nous ont bien servi. Ce n'était pas pour nous couvrir, c'était pour couvrir la grande quantité de neige, pour marcher sur la couverture. Quand nous marchions sur une, on mettait l'autre devant nous, pour que nous nous perdions pas dans la neige et pour avoir plus de facilité de grimper sur les montagnes.

Après les mauvais passages, nous avons encore marché deux jours pour arriver dans la capitale du mont Caucase, qui s'appelle Lesghistan[35].

Le prince qui gouverne cette province s'appelle Héraclius: le pays, quoique très-montagneux, est un bon pays. On fait des grands commerces de soie et de cachemire, comme à Gandja.

Les moutons du pays sont très-bons aussi et bien gros: un seul pèse quatre-vingts livres, même plus; il a aussi de beaux chevaux. Les Tartares tirent tous leurs beaux chevaux dans ce pays-là, même les Turcs d'Anapa.

Le marchand avec lequel j'étais voulait aller en Tartarie le plus tôt possible, mais il m'est arrivé une maladie, il était obligé de retarder son voyage jusqu'à ce que je sois rétabli, mais ça durait près de deux mois. C'est une maladie qui m'a fait bien souffrir. Une seule fois que je suis allé me promener dans les montagnes, à mon retour à la maison, j'avais bien froid, je me suis approché auprès du feu que j'avais croisé mes jambes et, assis par terre comme tout le monde, il se trouvait un grand chaudron sur le feu, de l'eau étant bien chaude. Quelqu'un remue le feu: voilà donc le chaudron renversé sur mes deux jambes!

J'ai souffert comme un malheureux, mes jambes sont venues grosses comme un tonneau. Deux mois après, j'étais tout-à-fait guéri de cet accident[36].

Enfin nous sommes partis pour Alexandria, la ville de Tartarie, et, trois jours après, nous sommes arrivés dans cette ville. Quelques jours après notre arrivée, j'ai demandé au marchand que j'appartenais, la permission pour aller promener, et j'ai eu la permission.

Au moment que je quittais la porte, j'ai rencontré une petite demoiselle de mon âge, treize ans, native de mon pays et même ville. Elle était prise par les Tartares, deux mois avant moi.

Enfin je m'empressai de lui donner des nouvelles de ses parents. Elle me dit: «Votre sœur Marie est ici; si vous voulez, je vous conduirai chez son maître.» Je demandais pas mieux d'y aller partager toutes mes peines avec elle. Enfin elle me conduit jusqu'à sa porte. Je rentre à la maison pour demander ma sœur. Elle m'aperçoit. Elle saute à mon cou. Elle avait du courage plus que moi, car je pleurais si fort que je ne pouvais pas lui parler ni demander des nouvelles de ma pauvre mère que j'avais laissée à Gandja.

Elle me consola du mieux qu'elle put, en me disant que maman était esclave chez un Arménien qui était établi dans la ville, comme un grand négociant, et il a acheté maman et lui a donné sa liberté en lui disant qu'elle pourra aller dans son pays si elle veut. Maman, étant seule, n'a pas pu entreprendre le voyage, et elle vivait dans cette maison comme un ami jusqu'à ce que les communications soient libres pour qu'elle retourne dans son pays.

J'étais bien heureux d'apprendre que ma mère n'était pas loin de moi, car, de Alexandria à Kizliar[37], n'avait que vingt lieues. J'ai demandé au marchand que j'appartenais la permission d'aller voir ma mère: il n'a jamais voulu.

Après ça, j'ai fait plusieurs démarches auprès des négociants de mon pays pour qu'ils m'achètent et me gardent jusqu'à ce que nous écrivions à mon père pour qu'il vienne nous chercher, mais, malheureusement, personne a voulu nous rendre ce service-là, en me disant: «On veut vous vendre trop cher, sans cela je vous achèterais[38].»

J'étais désolé de ne pas pouvoir embrasser ma pauvre mère encore pour la dernière fois, car je suis parti pour Constantinople, quelques jours après, à Kizliar, avec un marchand de petits enfants, venant de Constantinople, qui m'a acheté, pour la sixième fois depuis que j'ai quitté mon pays. J'ai bien prié mon nouveau marchand pour qu'il achète ma sœur pour amener avec moi à Constantinople, pour que nous contions nos peines l'un à l'autre. Il n'a pas voulu non plus. Enfin j'étais tout-à-fait désolé. Je pleurais le matin jusqu'au soir. Ma pauvre sœur, elle m'a caressé bien tendrement en me disant: «Donne-moi un peu de tes cheveux. Je les ferai remettre à notre bonne mère» (pour lui bien assurer que j'étais vivant). J'ai été bien caressé pendant quinze jours. Elle prend les ciseaux et coupe une grande quantité de mes cheveux, en versant des torrents de larmes sur ma tête, en disant: «Mon cher Roustam, dans tout pays où tu iras, il faut pas négliger de m'écrire; tu vois bien que nous n'avons plus d'autre consolation que de te chérir et penser nuit et jour à toi. Si papa vient dans ce pays ici, nous l'enverrons à Constantinople, pour te chercher.» Et elle a pris l'adresse du marchand que j'appartenais, demeurant à Constantinople, pour donner à mon père. Même, elle m'a promis de m'écrire, mais, depuis cette époque-là, je n'ai reçu aucune lettre de mes parents, ni leurs nouvelles.

* * * * *

Je ne savais pas l'époque de notre départ de Kizliar. Ma pauvre sœur ne savait pas non plus, mais nous sommes partis, quelques jours après, dans la mer, pour Anapa. C'est le premier port de mer et frontière de la Turquie.

Après trois jours de marche, en passant par la frontière de Turquie et Mingrélie, nous sommes arrivés sur une grande montagne, à une demi-lieue de la ville d'Anapa.

Quand j'ai aperçu, pour la première fois, la mer Noire, je pleurai beaucoup en disant: «Je vais traverser cette grande mer, je vais être privé, pour toujours, de ma malheureuse famille et de ma patrie!»

Je voyais les vaisseaux marchands en rade, qui nous attendaient. Enfin nous sommes arrivés, le soir, dans la ville. Le lendemain, nous sommes embarqués pour Constantinople. Après deux jours de traversée, je suis arrivé au passage des Dardanelles. Après, on nous a fait attendre quelques jours[39] à l'entrée des Dardanelles. Après, on nous a fait aller à Constantinople.

J'étais logé à côté de Sainte-Sophie. C'est la plus grande et plus riche des cathédrales de l'univers.

Cette cathédrale a été bâtie par les Arméniens, mais les Turcs s'en sont emparés.

J'ai resté à Constantinople six mois. Il était arrivé, de l'Égypte, à
Constantinople, un marchand appartenant à Sala-Bey, pour m'acheter.
C'est la dernière fois et la septième fois que j'étais vendu, depuis mon
malheur.

Quelques jours après, on m'a embarqué sur un vaisseau de marchand, au passage Dardanelles, et nous sommes partis pour Alexandrie, premier port de mer d'Égypte.

Après huit jours de traversée, nous sommes arrivés à Alexandrie. On nous a laissés dans la ville pendant deux jours, pour nous reposer. Après ça, on nous a embarqués sur des petits bateaux, que l'on appelle caïques, pour aller d'Alexandrie au Grand Caire, où était Sala-Bey.

Nous avons passé par le passage bien dangereux où le Nil rentre dans la mer Noire (sic), où les deux fleuves se cognent l'un contre l'autre: les grosses vagues sautent aussi haut que les maisons. Enfin, nous sommes passés sans danger.

Rien de joli comme le voyage d'Alexandrie au Grand Caire. On trouve, tout au long du Nil, les cannes à sucre plantées, les dattiers, les grenadiers.

Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin du Caire.

Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour nous amener au Grand Caire.

Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père, qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a beaucoup voyagé en Arménie.

* * * * *

On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens, je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans.

Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle depuis que je suis quitté ma sœur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était perdu deux ans avant moi.

Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui. Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan! Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!» Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère.

J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu.

Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays. C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il faut que je sois circoncis.

Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi.

Dix jours après, j'étais tout à fait rétabli. Quelques jours après, j'ai reçu le cheval que l'on m'a promis à mon arrivée au Grand Caire.

Pendant deux mois, j'ai fait aucun service que d'apprendre à monter à cheval et à apprendre à lancer la lance. Après les deux mois, j'ai voyagé avec les corps des Mameloucks, dans la province d'Égypte.

Après ce dernier voyage, j'ai resté au Grand Caire pendant deux années sans faire aucun voyage.

Toute l'Égypte était gouvernée par vingt-quatre Beys: le Mourad-Bey était le premier et Ibrahim le second. Les vingt-quatre Beys faisaient, chacun à leur tour, un voyage à la Mecque, pour l'usage de la religion.

Le tour de Sala-Bey est venu. J'ai fait le voyage de la Mecque avec lui.
J'ai vu aussi le tombeau de Mahomet[42].

À notre retour de la Mecque, nous sommes arrivés jusqu'à trente lieues du Caire.

Sala-Bey apprit que les Français sont entrés au Grand Caire. Mourad-Bey a donné une grande bataille à Guiza[43], même l'avait malheureusement perdue.

Une grande partie des Mameloucks était noyée, dont mille en traversant à la nage avec leurs chevaux.

Après ça, Sala-Bey a décidé à retourner auprès de Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre, parce qu'il n'avait pas assez de forces pour donner une bataille[44].

Djezzar-Pacha avait trouvé fort mauvais de n'avoir pas donné une affaire contre les Français, avant de quitter le pays.

Quand nous sommes arrivés dans la ville, le Sala-Bey a rendu une visite à Djezzar-Pacha, aussitôt son entrée en ville.

Le Sala-Bey étant dans le salon avec Djezzar-Pacha, on avait ordonné pour faire prendre du café. On a fait mettre, dans le café, du poison, et on présente à notre malheureux Bey. Il prend son café: une demi-heure après, il était mort. Nous étions tous désolés de cette perte. Le Djezzar-Pacha voulait tous nous garder avec lui, mais personne a voulu rester. Il y a eu beaucoup qui se sont sauvés pour aller dans leur pays, et d'autres pour la Mecque, et moi j'ai pris mon domestique avec moi. Je suis parti pour le Grand Caire, parce que j'avais beaucoup de connaissances dans la ville, alors je ne craignais rien. Après avoir quitté la ville de Saint-Jean d'Acre, j'ai quitté mon habit de Mamelouck et j'ai pris un de mon domestique. Enfin, j'étais habillé comme lui. J'ai été obligé de vendre mon cheval et mes armes, et j'ai donné une somme d'argent à mon domestique pour qu'il dise rien à personne, quand nous serons arrivés au Grand Caire. Il m'a donné sa parole qu'il me servira toujours, et personne ne saura rien, et je suis bien tranquille. Enfin, nous avons pris chacun un âne et nous avons voyagé jusqu'au Grand Caire.

Comme ça, nous sommes rentrés dans la ville très-facilement, parce que nous étions costumés en paysans.

Je voyais tous les jours, dans la ville, beaucoup de troupes françaises et beaux et vieux grenadiers, à grandes moustaches, qui faisaient la garnison de la ville, et les dragons occupent Boulak, à une lieue de la ville.

J'ai resté à peu près un mois dans la ville, sans occuper aucune maison. J'avais peur qu'on me fasse connaître et qu'on me mette en prison comme prisonnier. Je mangeais et je me couchais dans la rue, avec mon domestique qui ne me quittait jamais.

À force de dépenser, j'avais guère de l'argent. J'ai appris que le sheik El Bekri[45] avait une grande place dans le civil, c'est-à-dire pour la religion.

J'ai beaucoup connu ce grand personnage-là, dans la maison de Sala-Bey. Je me suis présenté chez lui pour lui demander un emploi, mais son portier ou domestique me refusait toujours la porte, en me disant: «Le sheik El Bekri n'est pas visible, même on ne donne pas les audiences aux paysans.» Enfin, je me suis forcé de leur dire mon nom et à qui j'appartenais autrefois.

Après ces démarches, le sheik m'a fait dire qu'il me recevra demain. Je me suis rendu chez lui, le jour désigné. Il m'a très bien reçu, en me disant: «Je vous garderai bien à mon service et vous monterez à cheval avec moi, mais il faut la permission du général Bonaparte, général en chef.» Dans ce moment-là, j'avais bien peur qu'il me fasse prendre par les Français, parce que je connaissais pas encore leur manière de vivre et leur religion. Cependant mon domestique courait tous les jours dans le monde, et il me disait que les Français sont bonnes gens et sont de la religion chrétienne.

Je commençais un peu à être tranquille, parce que je suis aussi chrétien, comme eux.

Enfin le sheik El Bekri m'a fait monter dans son sérail, en me disant:
«Restez-là, jusqu'à ce que je demande la permission au général en chef.»

Me voilà donc dans le sérail avec cinq femmes qui appartenaient au sheik. Elles m'ont apporté beaucoup de sorbets et félère[46] c'est-à-dire des pâtisseries et limonade, mais j'avais le cœur gros, je n'acceptai rien. Je me voyais au milieu de ces dames, avec une seule chemise bleue sur mon corps.

J'ai été obligé de pleurer auprès de ces dames. Toutes ces bonnes personnes pleuraient aussi de mon sort, en me consolant le mieux qu'elles pouvaient.

Le même jour, le sheik El Bekri monta à cheval et alla chez le général en chef et lui demanda la permission de me garder avec lui; il lui a donné cette permission, en lui demandant si j'étais bien âgé et si j'étais un bon sujet. Le Sheik lui a répondu que oui: «Je réponds de lui, c'est un bon sujet, il est âgé de quinze ans et demi. Il appartenait, autrefois, à Sala-Bey, qui a été empoisonné par Djezzar-Pacha, à Saint-Jean d'Acre.»

Après ça, le général en chef lui dit: «Si le Mourad-Bey veut être bien raisonnable, je lui donnerai la permission de venir, avec tous ses Mameloucks, au Grand Caire[47].»

Après quelques heures, je vois arriver le sheik El Bekri. Il me dit:
«Vous êtes à mon service. Le général en chef m'a donné la permission.»
Et il fait venir, sur-le-champ, un tailleur, et il me fait des habits à
la Mamelouck, comme j'étais autrefois.

Toutes ces bonnes dames, elles me font demander, aussitôt, dans le sérail, elles m'ont embrassé, et elles m'ont félicité que je restais dans la maison, et elles m'ont prié que je leur fasse demander ce que j'aurais besoin, et elles m'ont fait présent de plusieurs mouchoirs brodés en or et jolie bourse pour mettre de l'argent, idem brodée en or. Ce que je trouvais bien joli, c'est la fille du sheik El Bekri, jolie comme les amours, âgée de onze ans et demi.

J'ai resté dans cette maison-là à peu près trois mois. Dans cet intervalle-là, le sheik avait ramassé, dans la ville, environ vingt-cinq Mameloucks, qui étaient isolés ou cachés dans les maisons. Comme j'étais le plus âgé et plus ancien, il m'a nommé leur chef et leur faire apprendre à monter à cheval.

Il me paraît que les dames que j'ai vues dans le sérail, qui m'ont si bien reçu, ont bien engagé sheik El Bekri pour me faire marier avec sa fille que je connus dans le sérail et âgée de douze ans. Enfin, tout était convenu et d'accord pour mon mariage, même le général en chef Bonaparte était prévenu de mon mariage avec la fille du sheik.

J'avais gagné pas mal d'argent chez le sheik. Il venait bien souvent à la maison les Sheiks-El-Balad, c'est-à-dire les chefs des villages, qui apportaient à leur maître les contributions qu'ils devaient payer tous les ans, et sheik El Bekri leur faisait présent, à chacun, d'un manteau et d'un cachemire. Moi, étant chef des Mameloucks, c'était à moi à leur donner les manteaux et les cachemires. Il me venait, quelquefois, trois et quatre cents francs et j'économisais toujours pour envoyer à ma mère; mais je n'ai jamais pu en trouver l'occasion.

Je montais, tous les jours, à cheval, avec le sheik, qui dînait bien souvent avec le général en chef, et c'est là où on tenait les conseils de la ville et de l'armée.

Le général en chef partit, avec une grande partie de son armée, pour prendre Saint-Jean d'Acre. À son arrivée au pied de la ville, il fait monter à l'assaut plusieurs fois, même jusqu'au dernier mur, même il y avait plusieurs grenadiers qui avaient pénétré dans la ville, mais, malheureusement, il ne put pas réussir, à cause des munitions. Il retourna au Grand Caire[48].

Après son arrivée, il s'habillait quelquefois en habit turc, et il disait qu'il ne retournerait plus en France, qu'il se ferait circoncire à la manière turque, et il se ferait roi d'Égypte.

Tout le monde était bien content de ça: on avait beaucoup confiance en lui, mais c'était pour mieux tromper les Turcs. Dix à douze jours après, on vient nous apprendre qu'une armée de Turcs va débarquer à Aboukir. Le général en chef est parti, sur-le-champ, avec le général Murat, pour commander l'armée qui était occupée dans la province d'Alexandrie. Dans cet intervalle, le sheik El Bekri prit un nouveau Mamelouck, beaucoup plus âgé que moi. On lui avait donné le commandement de tous les Mameloucks qu'avait le sheik. C'est lui-même qui lui avait donné ça, sans me prévenir, même lui avait promis sa fille en mariage, ce qui était convenu pour moi, car tout était prêt pour ça.

Je défendais tous les jours, aux jeunes Mameloucks, de courir dans les rues, même dans la cour, par ordre du sheik. Un jour, je descendais jusqu'au pied de l'escalier, voilà le nouveau Mamelouck qui vient pour me faire monter dans ma chambre, malgré moi, en me disant qu'il était mon chef; mais je ne voulais pas lui obéir. Je lui dis: «Oui, je monte, mais vous allez venir avec moi!»

J'avais, à la maison, deux jeunes Mameloucks qui m'aimaient comme leur frère. Quand nous étions dans ma chambre, j'ai commencé de lui dire: «Quel ordre avez-vous reçu pour me commander?» Il me dit: «Je n'ai pas de comptes à vous rendre!» Et nous avons commencé la dispute. Je suis sauté sur lui, pour le taper, mais il était beaucoup plus grand que moi. Mais les deux Mameloucks que j'avais avec moi se sont levés tous deux, et nous sommes tombés tous les trois sur lui, et nous l'avons fait tomber à terre. Je lui en ai donné tant que sa figure était enflée. Il finit de descendre au pied de l'escalier et resta là.

Dans ce moment-là, le sheik était dans le sérail, mais j'avais grand peur que le sheik me fît donner des coups de bâton, d'avoir battu mon camarade.

Les deux jeunes Mameloucks me dirent: «Ne craignez rien, nous dirons au sheik que vous avez pas le tort, que c'est le nouveau Mamelouck qui a voulu commander et disputer avec Roustam, qui méritait pas (de châtiment).»

Sur les quatre heures après-midi, le sheik descend du sérail et rentre dans son salon, et me demande du café et sa pipe, que je lui ai présentée. Tous les Mameloucks sont venus dans le salon pour se tenir tout debout au-devant du sheik El Bekri, comme usage du pays. Voilà le sheik qui me demande où il est le nouveau Mamelouck. Je lui dis: «Il est en bas». Je l'ai envoyé chercher par un Mamelouck. Il rentre dans le salon. Le sheik aperçoit sur sa figure qu'il a été battu, car ses yeux et sa figure étaient enflés des coups que je lui avais donnés. Comme j'étais le plus grand, le sheik me demande pourquoi il a du chagrin, qui l'a battu. Je lui réponds:

«C'est moi, parce qu'il n'était pas sage: il voulait aller dans les rues et voulait me commander.»

Voilà donc le sheik se mit en colère contre moi, en me disant que j'étais un mauvais sujet d'avoir battu mon camarade de cette manière-là, que si je le mettais trop en colère, il me ferait prendre par les Français, et que je mérite de recevoir des coups de bâton sur le talon de mes pieds. Par exemple, j'avais bien peur de toutes les menaces qu'il me faisait. Je lui demande la permission de lui expliquer la cause que j'ai battu le nouveau Mamelouck. Il me dit: «Oui, parle, et dis-moi la vérité, sans cela je vous punirai sévèrement, et pour te donner en exemple.» Je lui dis: «Oui, je ne vous cacherai rien, je vous dirai la vérité. C'est vous qui avez caché tout à mon égard: jusqu'à présent vous m'avez nommé, pour commander les vingt-cinq Mameloucks qui sont à votre service. Même je comptais, un jour, être heureux en épousant votre fille. Vous m'en avez donné la parole. Même, le général en chef était prévenu pour ça, et je me trouve, à présent, commandé par un nouveau et mauvais sujet Mamelouck, et vous avez promis votre fille à lui, sans me prévenir pour que je puisse obéir à ceux qui ont reçu l'ordre pour me commander, et je lui obéirai jamais sans ordres. Voilà tous les Mameloucks qui sont présents, il faut leur demander si j'ai tort, si j'ai manqué à mon service.»

Il me dit: «Eh bien! C'est lui que j'ai nommé chef. C'est mon intention et tout le monde lui obéira. Si vous n'êtes pas content, je vous ferai prendre par les Français!»

Moi j'avais toujours peur que ce cochon-là me donne des coups de bâton.

Je lui dis: «Je les sais, à présent, vos ordres. Je vous jure, je lui obéirai.»

Heureusement, tout ça s'est bien terminé, sans les coups de bâton. J'ai appris, par une négresse de sérail, que la première femme du sheik El Bekri était bien fâchée de tout ce changement-là et sa fille pleurait toujours, que son père avait changé le mariage qui devait se faire avec moi, mais son père voulait Abraham.

Quelques jours après, j'appris que le général en chef a donné une grande bataille à côté d'Aboukir, et les Turcs ont été prisonniers ou tués. Le général Murat avait monté à l'assaut dans le vaisseau du pacha qui commandait l'armée turque et s'était battu avec lui, et lui a donné un coup de sabre qui coupa deux doigts et le prit prisonnier.

Donc, le général en chef était de retour au Grand Caire, disant toujours qu'il va rester tout-à-fait, et qu'il se ferait nommer roi d'Égypte. Tout le monde avait beaucoup confiance en lui.

À son arrivée, il donnait des grands dîners bien souvent à tous les grands personnages de la ville. Le sheik El Bekri, pour faire plaisir au général, il buvait toujours du vin dans un gobelet d'argent, pour que l'on voie pas. Il était si bien accoutumé au vin, qu'il faisait venir, tous les jours, deux bouteilles, une de vin et l'autre d'eau-de-vie, et mêlait tout ensemble, et buvait tous les soirs, et se soûlait comme un vrai ivrogne. Je voyais, tous les jours de sa vie, la même chose.

Un jour, j'ai accompagné le sheik pour aller dîner chez le général Bonaparte[49]; tout le monde était à table; je traversai un petit salon où j'ai trouvé monsieur Eugène[50] et deux autres personnes à table; ils m'ont présenté un bon verre de vin de Champagne, en me disant: «Bois, ça te fera pas du mal, c'est du bon de France!» J'ai bu, et je le trouvais très-bon. Ils m'ont forcé absolument boire un second verre.

Après le dîner, je monte à cheval avec le sheik pour retourner à la
maison: il n'y avait que la place à traverser. El Bekri avait vingt-cinq
Mameloucks. J'avais une gaîté extraordinaire, par le vin de Champagne.
Je faisais danser mon cheval à côté du sheik, comme un fou.

Voilà donc le sheik qui aperçoit ma gaîté. Quand nous sommes arrivés à la maison, il me fait demander en particulier pour me parler. Je me suis rendu dans le petit salon où il buvait tous les soirs et se soûlait; il n'avait pas même la force de monter dans le sérail: il me dit: «Tu as bu du vin, aujourd'hui, chez le général?» Je lui dis: «Non, j'ai bu du bon de France; c'est monsieur Eugène qui m'a donné deux verres.» Il me dit que j'étais un ivrogne: il me menaça de me faire donner des coups de bâton à mes pieds. Mais je n'avais pas perdu la tête; je lui dis: «Si vous avez le malheur de me punir de cette manière-là, je dirai à tout le monde que vous faites venir, tous les jours, du vin et de l'eau-de-vie et que vous vous soûlez tous les soirs, et si vous me faites pas taper sur mes pieds, je dirai rien, je vous jure ma parole d'honneur.»

Il me paraît qu'il avait peur des menaces que je lui avais faites, et finit par me dire qu'il me pardonnait pour cette fois; que, s'il m'arrivait une autre fois, il me ferait punir.

Tout ça se passait pour le mieux, mais j'étais toujours mécontent de l'injustice que l'on m'avait faite.

* * * * *

Il paraît que le général en chef avait l'intention de partir pour la France. Il fait demander, par monsieur Elias[51], son interprète, deux Mameloucks, pour son service. M. Elias s'est présenté, un jour, chez le sheik El Bekri, pour prendre deux: le sheik lui a donné deux. M. Elias me dit si je veux, il me ferait entrer chez le général, en me disant: «Les Français sont des braves gens, et sont tous chrétiens.» Je lui dis: «Oui, je demande pas mieux, car vous savez bien que je suis pas heureux chez le sheik.» J'avais conté toutes les injustices que l'on m'avait faites.

Voilà M. Elias parti avec deux Mameloucks, et il me laisse à la maison, en me disant: «N'aie pas d'inquiétude; je penserai à vous.» J'étais presque sûr d'y entrer, parce que je le connaissais depuis longtemps chez Sala-Bey.

Quand Elias fut arrivé, avec les deux Mameloucks, chez le général, un de ces jeunes Mameloucks, quand il aperçut le général, se mit à pleurer, parce qu'il avait peur de lui, quoique il n'était pas méchant.

Le général dit à Elias: «Je ne veux pas garder les personnes avec moi malgré leur gré; voilà un enfant qui pleure, il faut le ramener chez le sheik, et vous demanderez un autre de bonne volonté.» Elias dit au général: «Si vous voulez me donner une lettre pour le sheik, peut-être nous pourrions avoir le gros Mamelouck qui monte à cheval tous les jours avec lui; c'est un bon sujet, il est géorgien.» Le général lui donna une lettre pour le sheik, pour m'avoir à son service.

Le même jour, je vois arriver monsieur Elias avec une lettre pour le sheik. En passant à côté de moi, il me dit: «Ne craignez rien, je viens pour vous chercher.» Et il rentre dans le salon où était le sheik, lui remet la lettre du général, qui me faisait demander. Dans ce moment-là, j'étais dans ma chambre, exprès pour qu'on me fasse demander. Ça n'a pas manqué.

On vient me dire que le sheik me demande. Je me suis rendu auprès de lui: il fait la lecture de la lettre. Je lui dis exprès: «Je ne veux pas aller avec les Français, je désire rester toujours avec vous.» Il me dit: «Mon ami, ça ne se peut; le général en chef vous demande; s'il veut même demander mon fils, je ne pourrais pas lui refuser.»

De mon côté, j'étais bien content de quitter sa maison, car je me trouvais pas heureux de toutes les injustices que l'on m'avait faites pour un nouveau Mamelouck qui ne savait rien faire, même ni monter à cheval. J'ai dit au sheik exprès que je ne veux pas aller avec les Français: «Je suis bien plus heureux à votre service, j'irais bien pour vous faire plaisir, mais plus tard vous me ferez sortir de chez le général?» Il me dit: «Oui, je vous abandonnerai pas, et vous viendrez me voir tous les jours.» Après ça, je lui embrasse sa main, comme usage du pays, et je lui fais mes adieux. Mon domestique, qui était toujours avec moi, je lui fais seller mon cheval, et j'ai fait mes adieux à tous mes camarades. Surtout les deux Mameloucks que je regardais comme mes frères se sont mis à pleurer comme des malheureux, de voir le dernier moment de me quitter pour toujours.

* * * * *

Entré au service du général en chef Bonaparte le… (sic), monsieur Elias m'amène chez le général, qui me reçut dans son salon. Première chose qu'il me fait, il me tire les oreilles, il me dit si je sais monter à cheval, je lui dis oui. Il me demande aussi si je sais donner des coups de sabre. Je lui dis: «Oui, même j'ai sabré plusieurs fois les Arabes.» Je lui ai montré la blessure que j'ai reçue sur ma main. Il me dit: «C'est très-bien; comment tu t'appelles?» Je lui dis: «Ijahia». Me dit: «Mais c'est un nom turc, mais le nom que tu portais en Géorgie?» Je lui dis: «Je m'appelle Roustam.—Je ne veux pas que tu portes le nom turc; je veux que tu portes ton nom de Roustam.»

Après sa rentrée dans sa chambre, il m'apporte un sabre damassé, sur la poignée six gros diamants, et une paire de pistolets garnie en or. Il me dit: «Tiens, voilà pour toi! Je te le donne, et j'aurai soin de toi.»

Il me fait entrer dans une chambre remplie de papiers, il me fait emporter tout dans son cabinet. Je servis son dîner, le même jour, à huit heures du soir. Après dîner, il demanda sa voiture pour aller promener alentour de la ville. Il fait demander monsieur Lavigne, son piqueur, pour me faire donner un bon cheval arabe et une belle selle turque, et nous avons été promener, que j'étais placé à côté de sa portière.

Le soir même, il me dit: «Voilà ma chambre à coucher; je veux que tu couches à ma porte, et tu laisseras entrer personne, je compte sur toi!» Je lui dis, par monsieur Elias, qui était à côté de moi: «Je me trouve heureux d'avoir sa confiance, et je mourrais plutôt que de quitter ma porte et laisser entrer du monde dans la chambre. Vous pourrez compter sur moi.»

Le lendemain, j'ai resté à sa toilette, avec son valet de chambre, nommé
Hébert[52]. Mon intention était de faire entrer avec moi les deux
Mameloucks que j'aimais tant, qui étaient restés chez le sheik El Bekri,
mais malheureusement nous sommes partis trop précipitamment[53] pour la
France.

II

Départ de Bonaparte pour Alexandrie.—En route, je charge les Arabes, ce qui me vaut un poignard d'honneur du général en chef.—Embarquement pour la France.—Mes inquiétudes.—Le général me rassure.—Relâche à Ajaccio.—Une plaisanterie de mauvais goût.—Débarquement à Fréjus.—Berthier m'emprunte un sabre, cadeau du général.—Départ de celui-ci pour Paris.—Ses bagages et sa Maison prennent la route d'Aix-en-Provence.—Notre convoi pillé par des brigands.—J'écris au général Bonaparte pour lui rendre compte de l'incident.—J'arrête de ma main, à Aix, un des bandits.—Ma présentation à Madame Bonaparte.—Inquiétude de Joséphine pendant la journée du 18 Brumaire.—Murat et sa femme.—Le piqueur Lavigne.—Je fais une grave chute de cheval.—Bonté que le premier Consul et sa famille me témoignent en cette circonstance.—Mon portrait peint par Mme Hortense de Beauharnais.—Le premier Consul s'oppose à mon mariage.—La Malmaison.—J'apprends de Boutet l'entretien des armes à feu, et de Lerebours celui des lunettes d'approche.—Bonaparte, empereur des Français.

On nous disait pas que nous allions en France; j'ai su ça bien longtemps après. Quelques jours après que je suis entré au service du général, le valet de chambre vient, à minuit, pour habiller le général; il me dit: «Nous allons partir pour Alexandrie, parce qu'il arrive une armée turque et anglaise.» Nous voilà donc partis précipitamment; je n'ai pas eu le temps même pour aller chercher mes effets que j'avais laissés chez le sheik El Bekri. Ce qui me faisait encore de la peine, c'était un pauvre domestique que je n'ai pas pu amener avec moi.

Nous sommes partis du Grand Caire le… (sic) et arrivés le soir à Menouf. Le général a dîné là, et nous sommes partis, le lendemain matin, pour Alexandrie, comme on disait.

En chemin faisant, nous avons rencontré une grande quantité d'Arabes qui barrait notre passage; j'ai demandé la permission au général pour charger sur les Arabes avec les guides qui étaient l'escorte du général. Il me dit: «Oui, va et prends garde que les Arabes te prennent, car on ne te ménagera pas!»

J'avais un bien bon cheval, je craignais rien et j'étais bien armé: j'avais deux paires de pistolets, un sabre, un tromblon et un casse-tête sur ma selle.

Après la charge, le général a demandé à monsieur Barbanègre, qui commandait la charge, si je m'étais bien comporté. Il lui dit: «Oui, c'est un brave soldat, il a blessé deux Arabes.» Après ça, le général il me fait donner un poignard d'honneur, le même jour, qui m'a fait le plus grand plaisir. Depuis cette époque-là, il m'a jamais quitté.

Nous sommes couchés, ce jour-là, dans le désert, sur le sable. Le même soir, monsieur Elias[54] arrive du Grand Caire, en dépêche pour le général; par même occasion, il m'a apporté des pastèques, c'est-à-dire des melons d'eau qui m'ont fait grand bien, car il faisait bien chaud, et il me disait: «Il y a pas l'armée turque ni anglaise, comme on le dit jusqu'à présent, et vous allez faire un autre voyage», sans me dire autre chose. Le voilà donc retourné pour Grand Caire.

Le lendemain, au matin, nous avons perdu un peu de la route, à cause de grande quantité de sable; nous avons aperçu plusieurs femmes arabes qui travaillaient à la terre. Le général me dit que je demande à ces femmes la route. Je galope mon cheval pour aller demander à ces femmes notre route. Quand les femmes m'ont aperçu, elles ont pris leur chemise qui était leur seul vêtement et ont montré leur derrière, enfin leur corps tout nu.

Nous sommes arrivés, à dix heures du soir, entre Alexandrie et Aboukir, au bord de la mer Méditerranée; on a mis les tentes, et on a commandé de faire le dîner.

J'aperçois, en rade, deux frégates; je demande à monsieur Eugène, qui était aide-de-camp du général en chef, ce que c'était que ces deux frégates, à qui elles appartenaient; il me dit qu'elles appartiennent aux Turcs. Il m'avait encore caché le secret, car c'étaient deux frégates françaises qui attendaient, en rade, après le général et son escorte, mais j'ai su ça que le soir. Dans cet intervalle-là, il faisait si chaud que je suis allé me baigner dans le bord de la mer. Voilà donc que j'aperçois monsieur Fischer[55], contrôleur du général, qui vient pour me chercher. J'arrive à la tente, et je dîne. Après ça, je vois tout le monde bien content et bien gai. Les soldats faisaient sauter leurs sacs, et les cavaliers laissaient leurs chevaux à ceux qui restaient encore dans le pays.

Je me suis adressé à monsieur Jaubert[56], interprète, un Français, un des interprètes du général: «qui ce que ça veut dire, je vois tout le monde bien content». Il me dit: «Nous partons pour Paris; c'est un bon pays et grande ville. Les deux frégates que nous voyons d'ici, c'est pour nous conduire en France». Et on me dit que je laisse mon cheval. Je prends seulement mon petit porte-manteau, contenant deux chemises et un châle de cachemire[57].

Me voilà parti, avec plusieurs officiers, à un petit quart de lieue de la tente, pour nous embarquer dans les chaloupes, pour rejoindre les frégates. La mer était bien agitée; les vagues cognaient sur nos têtes, les chaloupes étaient remplies d'eau, tout le monde était malade de ce petit trajet-là. Moi je n'étais pas du tout malade, au contraire. Je demandais toujours à manger. Le Mamelouck nommé Ali[58] était bien malade aussi. Nous sommes arrivés, le soir bien tard, dans la frégate, et nous sommes partis, sur-le-champ, tout le monde bien content. J'ai resté un jour entier sans voir le général[59]. Tous ces messieurs, pour me faire enrager, me disaient que, quand je serais arrivé en France, on me couperait la tête, parce que, quand les Mameloucks prenaient les soldats français, ils faisaient couper la tête la même chose: ça me donnait un peu d'inquiétude.

Trois jours après notre embarcation, j'ai demandé à parler au général, par monsieur Jaubert, qui parlait arabe. Enfin, il me fait parler le même jour. Le général me dit: «Te voilà, Roustam! Comment tu te portes?» Je lui dis: «Très bien, mais très inquiet sur mon sort.» Il me dit: «Mais pourquoi ça?» Je lui dis: «Tout le monde dit que, quand je serai arrivé en France, on me coupera la tête. Si c'est vrai, comme on dit, je voudrais que ça soit à présent, et qu'on me fasse pas souffrir jusque en France!» Il me dit, avec sa bonté ordinaire, en tirant toujours mes oreilles, comme tous les jours: «Ceux qui t'ont dit ça sont des bêtes; ne craignez rien, nous arriverons bientôt à Paris, et nous trouverons beaucoup de jolies femmes et beaucoup d'argent. Tu vois que nous serons bien heureux, bien plus qu'en Égypte!» Après ça, je le remerciai bien de la manière qu'il m'a reçu, et m'a donné la tranquillité, car j'étais bien inquiet.

Pour passer le temps dans la frégate plus agréablement, on a joué plusieurs fois aux cartes avec messieurs Berthier, Duroc, Bessières, Lavalette, enfin beaucoup de monde. Il a gagné plusieurs fois, m'a donné de petites sommes d'argent. Nous sommes arrivés en Corse, le pays du général, en traversant les côtes de Barbarie, et Tunisie[60]. Quand nous avons aperçu la côte de Corse, le général a envoyé le capitaine de frégate dans une chaloupe, pour faire dire aux autorités de la ville que le général Bonaparte arrive. Par ce temps-là, nous sommes arrivés et mouillé la frégate en rade, et nous avons vu arriver, dans les petits bateaux, toutes les autorités de la ville et beaucoup de belles dames de la ville[61] pour féliciter le général de son heureux retour. Nous avons pas fait la quarantaine comme on fait ordinairement. Le général a débarqué une heure après son arrivée en rade, ensuite descendu dans la maison qu'il était né. Je ne suis débarqué que le soir, à mon arrivée dans la ville. Le général il me fait demander comment je trouve son pays natal. Je lui dis: «Très-bien, c'est un bon pays.» Il me dit: «C'est rien, quand nous serons arrivés à Paris, c'est bien autre chose!»

À notre arrivée en Corse, on faisait la vendange; il ne manquait pas du raisin ni belles figues. C'était une régalade pour nous, car, en Égypte, nous n'avions pas de tout ça dans la maison que nous habitions. Il y avait plusieurs jolies femmes, qui avaient beaucoup de bonté pour moi, comme étant un étranger; mais, ce qui m'a fait plus de peine, c'est le bavardage de monsieur Fischer, qui avait dit au Général et au général Berthier, que j'avais fait ma cour à plusieurs de ces dames, et j'avais donné vingt-cinq piastres.

Nous sommes embarqués de nouveau dans la frégate, partir pour Toulon, mais le temps était si mauvais, nous sommes obligés de retourner encore en Corse, et nous y avons été un jour entier et nous sommes partis, le jour après, pour Toulon. Chemin faisant, le Général et général Berthier commencent à rire en me voyant, en disant: «Comment! Tu es plus habile que nous! Tu as eu déjà les femmes en France, et nous, nous en avons pas encore eu!» Je lui dis: «Je voudrais savoir qui ce qui vous a dit ça, car je pourrais vous assurer que c'est un mensonge. Je n'ai rien eu et rien fait.» Et ils m'ont dit: «C'est Fischer qui l'a dit.» Mais j'étais bien en colère contre ce vilain homme, d'avoir dit des menteries contre moi. J'étais si en colère que je voulais taper à Fischer.

Quand nous étions à quelques lieues de Toulon, nous avons aperçu sept vaisseaux anglais qui nous barraient le passage. L'amiral Ganteaume, qui commandait les frégates, a mis les deux frégates en défense et mis une chaloupe en mer, et attachée avec une corde après la frégate, en cas de besoin pour le général. Les Anglais, quoique encore bien éloignés de nous, tiraient des coups de canon. L'amiral Ganteaume a vu qu'il n'y avait pas moyen d'arriver jusqu'à Toulon, et nous avons laissé les Anglais sur la route de Toulon, et nous avons pris celle de Fréjus en Provence, que nous étions pas bien éloignés, car nous voyions les côtes. Nous sommes arrivés, quelques heures après, dans la rade de Fréjus. Les Anglais venaient tout près de nous et tiraient quelques coups de canon, mais ça nous faisait pas de mal, parce que les batteries des côtes nous protégeaient. Le général a envoyé, sur-le-champ, monsieur Duroc[62] à terre pour prévenir les autorités de la ville que c'est le général Bonaparte qui arrive. Après ça, les batteries des côtes ont tiré plusieurs coups de canon pour notre arrivée, et les deux frégates ont répondu avec des salves de cinquante coups de canon. Après, nous sommes tous débarqués, et nous avons été à pied jusqu'à la ville qui était à un petit quart de lieue. Nous sommes arrivés de très-bonne heure. Le général a reçu toutes les autorités de la ville, et demanda ensuite son dîner.

* * * * *

Ordinairement, on fait quarante-cinq jours de quarantaine sans pouvoir descendre à terre, mais le général n'a pas voulu rester aussi longtemps, car nous sommes partis, le même soir, pour Paris, et les troupes qui étaient avec nous, quand nous sommes arrivés dans la ville de Fréjus.

Le général Berthier me dit: «Roustam, prête-moi ton sabre, je te le rendrai à notre arrivée à Paris.» Et je n'ai pas voulu lui refuser parce que j'avais un autre, et mon poignard[63] que le général m'avait donné dans le désert d'Égypte, avec une paire de pistolets que j'avais emportés avec moi du Grand Caire; j'avais de quoi me défendre, en cas de besoin.

Le général était encore dans un salon. Je suis mis dans une petite chambre, à côté de lui, pour mettre mes pistolets en bon état et bien les charger avec des grosses cartouches. Le général passait pour aller dîner. Il s'aperçut que j'étais bien occupé après mes pistolets. Il me dit: «Qu'est-ce que tu fais là?—Je charge mes pistolets, en cas de besoin.» Il me dit: «Nous sommes pas en Arabie, à présent, nous avons pas besoin de toutes ces précautions-là!» Et je laisse mes pistolets comme ils étaient.

Le général est parti, le soir, pour Paris, avec monsieur Duroc et le général Berthier, et je suis parti dans la nuit avec plusieurs personnes de la maison[64], et les bagages du général. Il a voyagé aussi avec nous[65] un monsieur de Fréjus, avec sa femme[66] qui était fort jolie. Il allait jusqu'à Aix en Provence. Nous sommes marché tout la nuit, et, le lendemain, sur les quatre heures après midi, nous sommes arrivés à six lieues d'Aix en Provence.

C'est là où on nous attaqua par trente brigands. C'était un coup d'œil affreux, pour cet homme avec sa femme, qui voyageait avec nous. On avait attaché le mari à la voiture, et on a pillé entièrement. Mais on n'était pas content de tout cela: on a déshabillé la pauvre toute nue; elle avait seulement une seule chemise sur son corps. On croyait qu'elle avait caché quelque diamant sur elle, étant bijoutière.

Après ça, les brigands sont venus sur notre voiture qui était chargée des bagages du général Bonaparte. Un monsieur qui était avec nous, il leur disait: «Messieurs, ne touchez pas cette voiture, parce qu'elle appartient au général Bonaparte!» On lui a donné un coup de fusil; il est tombé à terre, et il a manqué être tué. J'avais mon poignard sur moi: je voulais leur donner quelque coup, mais messieurs Danger et Gaillon[67], ils m'ont empêché, en me disant: «Si nous faisons quelque résistance, nous serons perdus!» Ces messieurs, ils me disaient ça en arabe; les autres ne comprenaient rien. Après ça, ils ont cassé toutes les caisses et ont pris tous les effets et toutes les argenteries du général, marquées B. Après ça, ils sont venus à moi. J'avais à peu près six mille francs, dans ma ceinture, tant en or qu'en argent. Ils m'ont pas donné le temps de défaire ma ceinture. Ils me l'ont coupée avec un couteau. Mon poignard était dans ma grande poche. Ils ne l'ont pas pris. Je suis pas fâché de cela, car c'était un souvenir du général qu'il m'avait donné dans le désert d'Égypte.

Un de ces brigands vient à moi. Il me dit: «Tu es mamelouck?» Je lui dis oui, car je parlais un peu français. Il me répond: «Tu viens manger du pain de la France, on te le fera sortir par le nez ou on te le fera vomir!» Après, je leur réponds rien et on me laissa tranquille. Après ça, ils sont partis tous les trente bien armés, comme les troupes régulières, dans les montagnes.

Le malheureux homme était, tout ce temps-là, attaché à la voiture, et sa femme en chemise, pleurait comme une Madeleine. Comme les brigands sont partis, nous avons détaché ce pauvre homme de sa voiture. Vraiment c'était un coup d'œil affreux. Ce pauvre homme s'est jeté dans les bras de sa femme. Il arrachait ses favoris, ses cheveux. Le sang coulait sur sa figure, de voir sa femme si maltraitée. Après, nous sommes partis, sur-le-champ, pour Aix en Provence, et arrivés, le soir, dans la ville, sans argent pour aller jusqu'à Paris, même pour manger.

Le lendemain, les autorités de la ville ont établi un conseil pour les pertes que nous venions de faire, et on a réuni toutes les troupes qui faisaient la garnison de la ville. On a envoyé dans les montagnes après les brigands, mais on n'a rien fait et rien trouvé. Nous étions nourris pour le compte de la ville, parce que personne de nous avait de l'argent.

J'avais toujours le châle de cachemire avec moi. Je voulais pas le vendre jusqu'à nouvel ordre; j'attendais toujours la réponse de la lettre que j'avais écrite au général, à mon arrivée à Aix en Provence. Je lui mandais: «que j'avais été attaqué par trente Arabes français, et on nous a pris tout, jusqu'à toute votre argenterie. Je n'ai pas de l'argent pour faire mon voyage ni pour manger. Quand nous étions dans la frégate, vous avez eu la bonté de me donner de l'argent, mais les Arabes français m'ont tout pris. Quand nous étions dans la ville de Fréjus, vous m'avez dit: «Tu n'as pas besoin de tes pistolets, parce que, en France, il n'y a pas d'Arabes»; mais je puis vous assurer, mon général, il y en a eu trente à la fois. Si j'avais mes pistolets chargés, j'en aurais tué quelques-uns, mais contre force n'est pas résistance. J'étais seul contre trente Arabes.»

Le troisième jour que nous étions à Aix, j'étais à la porte de l'auberge, qui donnait sur une grande promenade; j'aperçus un de nos brigands qui passait, un sac sur son dos, en boitant, dans la grande promenade. J'ai dit à un nommé Hébert, qui était avec moi: «Voilà un voleur qui passe. Je suis sûr que c'en est un!» Il me dit: «Je ne crois pas, car il me semble, c'est un soldat.» Je lui dis: «Je vas l'arrêter et je l'amènerai au Conseil; on le fera interroger.»

Je courus moi-même à lui; je lui dis: «Viens avec moi, j'ai quelque chose à vous dire», et je le conduis au Conseil où étaient toutes les autorités de la ville. On l'a interrogé beaucoup. Il répondit au juge que ce n'est pas lui qui était avec les brigands, mais qu'on lui a donné quelques petites choses malgré lui. On a défait son sac, qui contenait six couverts d'argent marqués B, qui appartenaient à mon général, trois bagues à la dame, avec un grand châle de mousseline, qui appartenait à cette pauvre femme qui était avec nous. On l'a jugé le même jour, et fusillé le lendemain.

On nous a dit que le général Murat devait passer par la ville, le quatrième jour. Je me suis présenté à la poste que les chevaux attendaient son arrivée; je me suis présenté à la portière de la voiture; je lui ai conté tous les malheurs qui nous étaient arrivés. Il me donna cent louis pour mon voyage.

Le même soir, j'ai pris la poste avec messieurs Danger, Gaillon et Hébert, pour Paris. Nous sommes arrivés à Lyon et fait séjour. Je suis parti par la route de montagne de Tarare, qui est très-élevée, mais pas autant que celle du mont Caucase. Quand nous sommes arrivés à la barrière de Paris, on nous a arrêtés là pour visiter nos papiers. Ces messieurs avaient des papiers, mais moi je n'avais rien. Je leur dis: «Je vas chez le général Bonaparte; on vous donnera des papiers, si vous en avez besoin.» Enfin on nous a laissés passer.

J'arrive rue de Chantereine, chez le général. Il me fait demander tout de suite à mon arrivée. Il rit bien de bon cœur, quand il m'a aperçu. Il me dit: «Eh bien, Roustam, tu as donc rencontré les Arabes français?» Je lui dis: «Oui, cependant vous m'avez dit qu'il n'est pas de Bédouins en France. Moi, je crois qu'il y en a dans tous les pays.» Et il me dit: «Oh! que non. Je ferai finir bientôt ça. Je ne veux pas avoir, en France, des Arabes.» Je lui dis: «Je crois ça sera un peu difficile.» Après ça, il me présente à sa femme. Je lui baisai sa main, comme à la mode d'Égypte. Elle m'a reçu avec bonté. Le soir même, elle m'amène, dans sa voiture, au Théâtre italien, et elle me fait donner une jolie chambre et un bon lit. Quelques jours après mon arrivée, j'ai eu la fièvre pendant quatre jours. Elle venait me voir tous les jours. Elle me faisait donner des bonnes et jolies couvertures pour me tenir chaud. On ne disait jamais rien à l'autre mamelouck qui était avec moi. Après ça, on nous a fait habiller tout en neuf. Quelques jours après, je voyais tout le monde courir dans la maison en pleurant. Je ne savais pas pourquoi.