AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN

TRADUCTION NOUVELLE

PAR

THÉOPHILE GAUTIER FILS

Les originaux:

The Travels and Surprising Adventures of Baron Munchausen
Par Rudolph Erich Raspe

Wunderbare Reisen zu Wasser und zu Lande: Feldzüge und lustige Abenteuer des Freiherrn von Münchhausen Par Gottfried August Bürger — Kärstner — Lichtenberg

ILLUSTRÉES PAR GUSTAVE DORÉ

PARIS
FURNE, JOUVET ET Cie, ÉDITEURS
45, rue Saint-André-des-Arts
1866

[Table]



[PRÉFACE]

Les Aventures du baron de Münchhausen jouissent en Allemagne d'une célébrité populaire qu'elles ne sauraient manquer, nous l'espérons du moins, d'acquérir bientôt en France, malgré leur forte saveur germanique, et peut-être à cause même de cela: le génie des peuples se révèle surtout dans la plaisanterie. Comme les œuvres sérieuses chez toutes les nations ont pour but la recherche du beau qui est un de sa nature, elles se ressemblent nécessairement davantage, et portent moins nettement imprimé le cachet de l'individualité ethnographique. Le comique, au contraire, consistant dans une déviation plus ou moins accentuée du modèle idéal, offre une multiplicité singulière de ressources: car il y a mille façons de ne pas se conformer à l'archétype. La gaieté française n'a aucun rapport avec l'humour britannique; le witz allemand diffère de la bouffonnerie italienne, et le caractère de chaque nationalité s'y montre dans son libre épanchement. Le baron de Münchhausen, en dépit de ses hâbleries incroyables, n'a nul lien de parenté avec le baron de Crac, autre illustre menteur. La blague française, qu'on nous pardonne d'employer ce mot, lance sa fusée, pétille et mousse comme du vin de Champagne, mais bientôt elle s'éteint, laissant à peine au tond de la coupe deux ou trois perles de liqueur. Cela serait trop léger pour des gosiers allemands habitués aux fortes bières et aux après vins du Rhin: il leur faut quelque chose de plus substantiel, de plus épais, de plus capiteux. La plaisanterie, pour faire impression sur ces cerveaux pleins d'abstractions, de rêves et de fumée, a besoin de se faire un peu lourde; il faut qu'elle insiste, qu'elle revienne à la charge, et ne se contente pas de demi-mots qui ne seraient pas compris. Le point de départ de la plaisanterie allemande est cherché, peu naturel, d'une bizarrerie compliquée, et demande beaucoup d'explications préalables assez laborieuses; mais la chose une fois posée, vous entrez dans un monde étrange, grimaçant, fantasque, d'une originalité chimérique dont vous n'aviez aucune idée. C'est la logique de l'absurde poursuivie avec une outrance qui ne recule devant rien. Des détails d'une vérité étonnante, des raisons de l'ingéniosité la plus subtile, de attestations scientifiques d'un sérieux parfait servent à rendre probable l'impossible. Sans doute, on n'arrive pas à croire les récits du baron de Münchhausen, mais à peine a-t-on entendu deux ou trois de ses aventures de terre ou de mer, qu'on se laisse aller à la candeur honnête et minutieuse de ce style, qui ne serait pas autre, s'il avait à raconter une histoire vraie. Les inventions les plus monstrueusement extravagantes prennent un certain air de vraisemblance, déduites avec cette tranquillité naïve et cet aplomb parfait. La connexion intime de ces mensonges qui s'enchaînent si naturellement les uns aux autres finit par détruire chez le lecteur le sentiment de la réalité, et l'harmonie du faux y est poussée si loin qu'elle produit une illusion relative semblable à celle que font éprouver les voyages de Gulliver à Lilliput et à Brobdignag, ou bien encore l'Histoire véritable de Lucien, type antique de ces récits fabuleux tant de fois imités depuis. Ici, le crayon de Gustave Doré augmente encore le prestige; personne mieux que cet artiste, qui semble avoir cet œil visionnaire dont parle Victor Hugo dans sa pièce à Albert Durer, ne sait faire vivre d'une vie mystérieuse et profonde les chimères, les rêves, les cauchemars, les formes insaisissables noyées de lumière et d'ombre, les silhouettes drôlatiquement caricaturales, et tous les monstres de la fantaisie; il a commenté les aventures du baron de Münchhausen de dessins qui semblent les planches d'un voyage de circumnavigation par leur fidélité caractéristique et leur exotique bizarrerie. On dirait que, peintre de l'expédition, il a croqué d'après nature tout ce que décrit le facétieux baron allemand, et le texte en acquiert une valeur de bouffonnerie froide plus germanique encore.

THÉOPHILE GAUTIER.


[CHAPITRE PREMIER]

VOYAGE EN RUSSIE ET A SAINT-PÉTERSBOURG

J'entrepris mon voyage en Russie au milieu de l'hiver, ayant fait ce raisonnement judicieux que, par le froid et la neige, les routes du nord de l'Allemagne, de la Pologne, de la Courlande et de la Livonie, qui, selon les descriptif des voyageurs, sont plus impraticables encore que le chemin du temple de la vertu, s'améliorent sans qu'il en coûte rien à la sollicitude des gouvernements. Je voyageais à cheval, ce qui est assurément le plus agréable mode de transport, pourvu toutefois que le cavalier et la bête soient bons: de cette façon, on n'est pas exposé à avoir d'affaires d'honneur avec quelque honnête maître de poste allemand, ni forcé de séjourner devant chaque cabaret, à la merci d'un postillon altéré. J'étais légèrement vêtu, ce dont je me trouvai assez mal, à mesure que j'avançais vers le nord-est.

Représentez-vous maintenant, par ce temps âpre, sous ce rude climat, un pauvre vieillard gisant sur le bord désolé d'une route de Pologne, exposé à un vent glacial, ayant à peine de quoi couvrir sa nudité.


Je levai la tête et aperçus mon cheval attaché à la pointe du clocher.


L'aspect de ce pauvre homme me navra l'âme: et, quoi qu'il fît un froid à me geler le cœur dans la poitrine, je lui jetai mon manteau. Au même instant, une voix retentit dans le ciel, et, me louant de ma miséricorde, me cria: «Le diable m'emporte, mon fils, si cette bonne action reste sans récompense.»

Je continuai mon voyage, jusqu'à ce que la nuit et les ténèbres me surprissent. Aucun signe, aucun bruit, qui m'indiquât la présence d'un village: le pays tout entier était enseveli sous la neige, et je ne savais pas la route.

Harassé, n'en pouvant plus, je me décidai à descendre de cheval; j'attachai ma bête à une sorte de pointe d'arbre qui surgissait de la neige. Je plaçai, par prudence, un de mes pistolets sous mon bras, et je m'étendis sur la neige. Je fis un si bon somme, que, lorsque je rouvris les yeux, il faisait grand jour. Quel fut mon étonnement lorsque je m'aperçus que je me trouvais au milieu d'un village, dans le cimetière! Au premier moment, je ne vis point mon cheval, quand, après quelques instants, j'entendis hennir au-dessus de moi. Je levai la tête, et je pus me convaincre que ma bête était suspendue au coq du clocher. Je me rendis immédiatement compte de ce singulier événement: j'avais trouvé le village entièrement recouvert par la neige; pendant la nuit, le temps s'était subitement adouci, et, tandis que je dormais, la neige, en fondant, m'avait descendu tout doucement jusque sur le sol; ce que, dans l'obscurité, j'avais pris pour une pointe d'arbre, n'était autre chose que le coq du clocher. Sans m'embarrasser davantage, je pris un de mes pistolets, je visai la bride, je rentrai heureusement par ce moyen en possession de mon cheval, et poursuivis mon voyage.

Tout alla bien jusqu'à mon arrivée en Russie, où l'on n'a pas l'habitude d'aller à cheval en hiver. Comme mon principe est de me conformer toujours aux usages des pays où je me trouve, je pris un petit traîneau à un seul cheval, et me dirigeai gaiement vers Saint-Pétersbourg.

Je ne sais plus au juste si c'était en Esthonie ou en Ingrie, mais je me souviens encore parfaitement que c'était au milieu d'une effroyable forêt, que je me vis poursuivi par un énorme loup, rendu plus rapide encore par l'aiguillon de la faim. Il m'eut bientôt rejoint; il n'était plus possible de lui échapper: je m'étendis machinalement au fond du traîneau, et laissai mon cheval se tirer d'affaire et agir au mieux de mes intérêts. Il arriva ce que je présumais, mais que je n'osais espérer. Le loup, sans s'inquiéter de mon faible individu, sauta par-dessus moi, tomba furieux sur le cheval, déchira et dévora d'un seul coup tout l'arrière-train de la pauvre bête, qui, poussée par la terreur et la douleur, n'en courut que plus vite encore. J'étais sauvé! Je relevai furtivement la tête, et je vis que le loup s'était fait jour à travers le cheval à mesure qu'il le mangeait: l'occasion était trop belle pour la laisser échapper; je ne lis ni une ni deux, je saisis mon fouet, et je me mis à cingler le loup de toutes mes forces: ce dessert inattendu ne lui causa pas une médiocre frayeur; il s'élança en avant de toute sa vitesse, le cadavre de mon cheval tomba à terre et—voyez la chose étrange!—mon loup se trouva engagé à sa place dans le harnais. De mon côté, je n'en fouettai que de plus belle, de sorte que, courant de ce train-là, nous ne tardâmes pas à atteindre sains et saufs Saint-Pétersbourg, contre notre attente respective, et au grand étonnement des passants.

Je ne veux pas, messieurs, vous ennuyer de bavardages sur les coutumes, les arts, les sciences et autres particularités de la brillante capitale de la Russie: encore moins vous entretiendrai-je des intrigues et des joyeuses aventures qu'on rencontre dans la société élégante, où les dames offrent aux étrangers une si large hospitalité. Je préfère arrêter votre attention sur des objets plus grands et plus nobles, sur les chevaux et les chiens, par exemple, que j'ai toujours eus en grande estime; puis sur les renards, les loups et les ours, dont la Russie, si riche déjà en toute espèce de gibier, abonde plus qu'aucun autre pays de la terre; vous parler, enfin, de ces parties de plaisir, de ces exercices chevaleresques, de ces actions d'éclat qui habillent mieux un gentilhomme qu'un méchant bout de latin et de grec, ou que ces sachets d'odeur, ces grimaces et ces cabrioles des beaux esprits français.

Comme il se passa quelque temps avant que je pusse entrer au service, j'eus, pendant une couple de mois, le loisir et la liberté complète de dépenser mon temps et mon argent de la plus noble façon. Je passai mainte nuit à jouer, mainte nuit à choquer les verres. La rigueur du climat et les mœurs de la nation ont assigné à la bouteille une importance sociale des plus hautes, qu'elle n'a pas dans notre sobre Allemagne, et j'ai trouvé en Russie des gens qui peuvent passer pour des virtuoses accomplis dans ce genre d'exercice; mais tous n'étaient que de pauvres hères à côté d'un vieux général à la moustache grise, à la peau cuivrée, qui dînait avec nous à table d'hôte. Ce brave homme avait perdu, dans un combat contre les Turcs, la partie supérieure du crâne; de sorte que chaque fois qu'un étranger se présentait, il s'excusait le plus courtoisement du monde de garder son chapeau à table. Il avait coutume d'absorber, en mangeant, quelques bouteilles d'eau-de-vie et, pour terminer, de vider un flacon d'arak, doublant parfois la dose, suivant les circonstances; malgré cela, il était impossible de saisir en lui le moindre signe d'ivresse.

La chose vous dépasse, sans doute; elle me fit également le même effet: je fus longtemps avant de pouvoir me l'expliquer, jusqu'au jour où je trouvai, par hasard, la clef de l'énigme. Le général avait l'habitude de soulever de temps en temps son chapeau; j'avais souvent remarqué ce mouvement, sans m'en inquiéter autrement. Rien d'étonnant à ce qu'il eût chaud au front, et encore moins à ce que sa tête eût besoin d'air. Je finis cependant par voir qu'en même temps que son chapeau, il soulevait une plaque d'argent qui y était fixée et lui servait de crâne, et qu'alors les fumées des liqueurs spiritueuses qu'il avait absorbées s'échappaient en légers nuages. L'énigme était résolue. Je racontai ma découverte à deux de mes amis, et m'offris à leur en démontrer l'exactitude. J'allai me placer, avec ma pipe, derrière le général, et, au moment où il soulevait son chapeau, je mis avec un morceau de papier le feu à la fumée: nous pûmes jouir alors d'un spectacle aussi neuf qu'admirable. J'avais transformé en colonne de feu la colonne de fumée qui s'élevait au-dessus du général; et les vapeurs qui se trouvaient retenues par la chevelure du vieillard formaient un nimbe bleuâtre, comme il n'en brilla jamais autour de la tête du plus grand saint. Mon expérience ne put rester cachée au général; mais il s'en fâcha si peu qu'il nous permit plusieurs fois de répéter un exercice qui lui donnait un air si vénérable.


[CHAPITRE II]

HISTOIRES DE CHASSE

Je passe sous silence maintes joyeuses scènes dont nous fûmes acteurs ou témoins dans des circonstances analogues, parce que je veux vous raconter différentes histoires cynégétiques beaucoup plus merveilleuses et plus intéressantes que tout cela.

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que ma société de prédilection se composait de ces braves compagnons qui savent apprécier le noble plaisir de la chasse. Les circonstances qui entourèrent toutes mes aventures, le bonheur qui guida tous mes coups, resteront parmi les plus beaux souvenirs de ma vie.

Un matin je vis, de la fenêtre de ma chambre à coucher, un grand étang, qui se trouvait dans le voisinage, tout couvert de canards sauvages. Décrochant immédiatement mon fusil, je descendis à la hâte l'escalier avec tant de précipitation que je heurtai du visage contre la porte: je vis trente-six chandelles, mais cela ne me fit pas perdre une seconde. J'allais tirer, lorsqu'au moment où j'ajustais je m'aperçus, à mon grand désespoir, que le violent coup que je m'étais donné à la figure avait en même temps fait tomber la pierre de mon fusil. Que faire? Je n'avais pas de temps à perdre. Heureusement, je me rappelai ce que j'avais vu quelques instants auparavant. J'ouvris le bassinet, je dirigeai mon arme dans la direction du gibier et je m'envoyai le poing dans l'un de mes yeux. Ce coup vigoureux en fit sortir un nombre d'étincelles suffisant pour allumer la poudre; le fusil partit, et je tuai cinq couples de canards, quatre sarcelles et deux poules d'eau. Cela prouve que la présence d'esprit est l'âme des grandes actions. Si elle rend d'inappréciables services au soldat et au marin, le chasseur lui doit aussi plus d'un heureux coup.

Ainsi, par exemple, je me souviens qu'un jour je vis sur un lac, au bord duquel m'avait amené une de mes excursions, quelques douzaines de canards sauvages, trop disséminés pour qu'il me fût permis d'espérer en atteindre d'un seul coup un nombre suffisant. Pour comble de malheur, ma dernière charge était dans mon fusil, et j'aurais précisément voulu les rapporter tous, ayant à traiter chez moi nombre d'amis et de connaissances.


Il les avait enfilés comme des perles.


Je me souvins alors que j'avais encore dans ma carnassière un morceau de lard, reste des provisions dont je m'étais muni en partant. J'attachai ce morceau de lard à la laisse de mon chien que je dédoublai et dont j'attachai les quatre fils bout à bout; puis je me blottis dans les joncs du bord, lançai mon appât, et j'eus bientôt la satisfaction de voir un premier canard s'en approcher vivement et l'avaler. Les autres accoururent derrière le premier, et comme, l'onctuosité du lard aidant, mon appât eut bientôt traversé le canard dans toute sa longueur, un second l'avala, puis un troisième, et ainsi de suite. Au bout de quelques instants mon morceau de lard avait voyagé à travers tous les canards, sans se séparer de sa ficelle: il les avait enfilés comme des perles. Je revins tout joyeux sur le bord, je me passai cinq ou six fois la ficelle autour du corps et sur les épaules, et m'en retournai à la maison.

Comme j'avais encore un bon bout de chemin à faire, et que cette quantité de canards m'incommodait singulièrement, je commençai à regretter d'en avoir tant pris. Mais sur ces entrefaites il survint un événement qui, au premier moment, me causa quelque inquiétude. Les canards étaient encore tous vivants: revenus peu à peu de leur premier étourdissement, ils se mirent à battre de l'aile et à m'enlever en l'air avec eux. Tout autre que moi eût assurément été fort embarrassé. Mais moi j'utilisai cette circonstance à mon profit, et, me servant des basques de mon habit comme de rames, je me guidai vers ma demeure. Arrivé au-dessus de la maison, lorsqu'il s'agit de parvenir à terre sans me rien casser, je tordis successivement le cou à mes canards, et je descendis par le tuyau de la cheminée, et, à la grande stupéfaction de mon cuisinier, je tombai sur le fourneau qui par bonheur n'était pas allumé.

J'eus une aventure à peu près semblable avec une compagnie de perdreaux. J'étais sorti pour essayer un nouveau fusil, et j'avais épuisé ma provision de petit plomb, lorsque, contre toute attente, je vis se lever sous mes pieds une compagnie de perdreaux. Le désir d'en voir le soir même figurer quelques-uns sur ma table m'inspira un moyen que, sur ma parole, messieurs, je vous conseille d'employer en pareille circonstance. Dès que j'eus remarqué la place où le gibier s'était abattu, je chargeai rapidement mon arme et j'y glissai en guise de plomb ma baguette, dont je laissai dépasser l'extrémité hors du canon.


Je me guidai vers ma demeure.


Je me dirigeai vers les perdreaux, je tirai au moment où ils prenaient leur vol, et, à quelques pas de là, ma baguette retomba ornée de sept pièces, qui durent être fort surprises de se trouver si subitement mises à la broche; ce qui justifie le proverbe qui dit: «Aide-toi, le ciel t'aidera.»

Une autre fois, je rencontrai dans une des grandes forêts de la Russie un magnifique renard bleu. C'eût été grand dommage de trouer cette précieuse fourrure d'une balle ou d'une décharge de plomb. Maître renard était tapi derrière un arbre. Je retirai aussitôt la balle du canon et la remplaçai par un bon clou: je fis feu, et si habilement, que la queue du renard se trouva fichée à l'arbre. Alors je m'avançai tranquillement vers lui, je pris mon couteau de chasse et lui lis sur la face une double entaille en forme de croix; je pris ensuite mon fouet et le chassai si joliment hors de sa peau que c'était plaisir à voir.

Le hasard et la chance se chargent souvent de réparer nos fautes; en voici un exemple. Un jour, je vois dans une épaisse forêt une laie et un marcassin qui courent sur moi. Je tire, et les manque. Mais voilà le marcassin qui continue sa route, et la laie qui s'arrête immobile comme fichée au sol. Je m'approche pour chercher la cause de cette immobilité, et je m'aperçois que j'avais affaire à une laie aveugle, qui tenait entre ses dents la queue du marcassin, lequel, dans sa piété filiale, lui servait de guide. Ma balle, ayant passé entre les deux bêtes, avait coupé le fil conducteur, dont la vieille laie conservait encore une extrémité: ne se sentant plus tirée par son guide, elle s'était arrêtée. Je saisis aussitôt ce fragment de queue, et je ramenai chez moi, sans peine et sans résistance, la pauvre bête infirme.

Si dangereux que soit cet animal, le sanglier est encore plus redoutable et plus féroce. J'en rencontrai un jour un dans une forêt, dans un moment où je n'étais préparé ni à la défense ni à l'attaque. J'avais à peine eu le temps de me réfugier derrière un arbre, que l'animal se jeta sur moi de tout son élan, pour me donner un coup de côté; mais, au lieu de m'entrer dans le corps, ses défenses pénétrèrent si profondément dans le tronc, qu'il ne put les retirer pour fondre une seconde fois sur moi.

—Ha, ha! pensai-je, à nous deux maintenant!

Je pris une pierre, et je cognai de toutes mes forces sur ses défenses, de façon qu'il lui fût absolument impossible de se dégager. Il n'avait qu'à attendre que je décidasse de son sort: j'allai chercher des cordes et un chariot au village voisin, et le rapportai fortement garrotté et vivant à la maison.

Vous avez assurément entendu parler, messieurs, de saint Hubert, le patron des chasseurs et des tireurs, ainsi que du cerf qui lui apparut dans une forêt, portant la sainte croix entre ses cors. Je n'ai jamais manqué de fêter chaque année ce saint en bonne compagnie, et j'ai bien souvent vu son cerf représenté en peinture dans les églises, ainsi que sur la poitrine des chevaliers de l'ordre qui porte son nom; aussi, en mon âme et conscience, sur mon honneur de brave chasseur, je n'oserais pas nier qu'il n'y ait eu autrefois des cerfs coiffés de croix, et même qu'il n'en existe pas encore aujourd'hui. Mais, sans entrer dans cette discussion, permettez-moi de vous raconter ce que j'ai vu de mes propres yeux. Un jour que je n'avais plus de plomb, je donnai, par un hasard inespéré, sur le plus beau cerf du monde. Il s'arrêta et me regarda fixement, comme s'il eût su que ma poire à plomb était vide. Aussitôt je mis dans mon fusil une charge de poudre, et j'y insinuai une poignée de noyaux de cerises, que j'avais aussi vite que possible débarrassés de leur chair. Je lui envoyai le tout sur le front, entre les deux cors. Le coup l'étourdit: il chancela, puis il se remit et disparut.


J'aperçois un magnifique cerf portant entre les cors un superbe cerisier.


Un ou deux ans après, je repassais dans la même forêt, et voilà, ô surprise! que j'aperçois un magnifique cerf portant entre les cors un superbe cerisier, haut de dix pieds, pour le moins. Je me souvins alors de ma première aventure, et, considérant l'animal comme une propriété depuis longtemps mienne, d'une balle je l'étendis à terre, de sorte que je gagnai à la fois le rôti et le dessert; car l'arbre était chargé de fruits, les meilleurs et les plus délicats que j'eusse mangés de ma vie. Qui peut dire, après cela, que quelque pieux et passionné chasseur, abbé ou évêque, n'ait pas semé de la même façon la croix entre les cors du cerf de saint Hubert? Dans les cas extrêmes, un bon chasseur a recours à n'importe quel expédient, plutôt que de laisser échapper une belle occasion, et je me suis trouvé moi-même maintes fois obligé de me tirer par ma seule habileté des passes les plus périlleuses.

Que dites-vous, par exemple, du cas suivant?

Je me trouvais, à la tombée de la nuit, à bout de munitions, dans une forêt de Pologne. Je m'en retournais à la maison, lorsqu'un ours énorme, furieux, la gueule ouverte, prêt à me dévorer, me barre le passage. En vain je cherche dans toutes mes poches de la poudre et du plomb. Je ne trouve rien que deux pierres à fusil, que j'ai l'habitude d'emporter par précaution. J'en lance violemment une dans la gueule de l'animal, qui pénètre jusqu'au fond de son gosier. Ce traitement n'étant pas du goût du monstre, ma bête fait demi-tour, ce qui me permet de jeter une seconde pierre contre sa porte de derrière.—L'expédient réussit admirablement. Non-seulement le second silex arriva à son adresse, mais il rencontra le premier: le choc produisit du feu, et l'ours éclata avec une explosion terrible. Je suis sûr qu'un argument à priori lancé ainsi contre un argument à posteriori ferait, au moral, un effet analogue sur plus d'un savant.

Il était écrit que je devais être attaqué par les bêtes les plus terribles et les plus féroces, précisément dans les moments où j'étais le moins en état de leur tenir tête, comme si leur instinct les eût averties de ma faiblesse. C'est ainsi qu'une fois que je venais de dévisser la pierre de mon fusil pour la raviver, un monstre d'ours s'élance en hurlant vers moi.


Et l'ours éclata avec une explosion terrible.


Tout ce que je pouvais faire, c'était de me réfugier sur un arbre, afin de me préparer à la défense. Malheureusement, en grimpant, je laissai tomber mon couteau, et je n'avais plus rien que mes doigts, ce qui était insuffisant, pour visser ma pierre. L'ours se dressait au pied de l'arbre, et je m'attendais à être dévoré d'un moment à l'autre.

J'aurais pu allumer mon amorce en tirant du feu de mes yeux, comme je l'avais fait dans une circonstance précédente; mais cet expédient ne me tentait que médiocrement: il m'avait occasionné un mal d'yeux dont je n'étais pas encore complètement guéri. Je regardais désespérément mon couteau piqué droit dans la neige; mais tout mon désespoir n'avançait pas les choses d'un cran. Enfin il me vint une idée aussi heureuse que singulière. Vous savez tous par expérience que le vrai chasseur porte toujours, comme le philosophe, tout son bien avec lui: quant à moi, ma gibecière est un véritable arsenal qui me fournit des ressources contre toutes les éventualités. J'y fouillai et en tirai d'abord une pelote de ficelle, puis un morceau de fer recourbé, puis une boîte pleine de poix: la poix étant durcie par le froid, je la plaçai contre ma poitrine pour la ramollir. J'attachai ensuite à la corde le morceau de fer que j'enduisis abondamment de poix, et le laissai rapidement tomber à terre. Le morceau de fer enduit de poix se fixa au manche du couteau d'autant plus solidement que la poix, se refroidissant à l'air, formait comme un ciment; je parvins de la sorte, en manœuvrant avec précaution, à remonter le couteau. A peine avais-je revissé ma pierre, que maître Martin se mit en devoir d'escalader l'arbre.

—Parbleu, pensai-je, il faut être ours pour choisir si bien son moment!

Et je l'accueillis avec une si belle décharge, qu'il perdit du coup l'envie de plus jamais monter aux arbres.

Une autre fois je fus serré de si près par un loup que je n'eus, pour me défendre, d'autre ressource que de lui plonger mon poing dans la gueule. Poussé par l'instinct de ma conservation, je l'enfonçai toujours de plus en plus profondément, de façon que mon bras se trouva engagé jusqu'à l'épaule. Mais que faire après cela? Pensez un peu à ma situation: nez à nez avec un loup! Je vous assure que nous ne nous faisions pas les yeux doux: si je retirais mon bras, la bête me sautait dessus infailliblement; je lisais clairement son intention dans son regard flamboyant. Bref, je lui empoignai les entrailles, les tirai à moi, retournai mon loup comme un gant, et le laissai mort sur la neige.

Je n'aurais assurément pas employé ce procédé à l'égard d'un chien enragé qui me poursuivit un jour dans une ruelle de Saint-Pétersbourg.

—Cette fois, me dis-je, tu n'as qu'à prendre tes jambes à ton cou!

Pour mieux courir, je jetai mon manteau et me réfugiai au plus vite chez moi. J'envoyai ensuite mon domestique chercher mon manteau, qu'il replaça dans l'armoire avec mes autres habits. Le lendemain, j'entendis un grand tapage dans la maison, et Jean qui venait vers moi en s'écriant:

—Au nom du ciel, monsieur le baron, votre manteau est enragé!

Je m'élance aussitôt, et je vois tous mes vêtements déchirés et mis en pièces. Le drôle avait dit vrai, mon manteau était enragé: j'arrivai juste au moment où le furibond se ruait sur un bel habit de gala tout neuf, et le secouait, et le dépeçait de la façon la plus impitoyable.


Le drôle avait dit vrai, mon manteau était enragé.


[CHAPITRE III]

DES CHIENS ET DES CHEVAUX DU BARON DE MÜNCHHAUSEN

Dans toutes ces circonstances difficiles d'où je me tirai toujours heureusement, quoique souvent au péril de mes jours, ce furent le courage et la présence d'esprit qui me permirent de surmonter tant d'obstacles. Ces deux qualités font, comme chacun sait, l'heureux chasseur, l'heureux soldat et l'heureux marin. Cependant celui-là serait un chasseur, un amiral ou un général imprudent et blâmable, qui s'en remettrait en tout état de cause à sa présence d'esprit ou à son courage, sans avoir recours aux ruses, ni aux instruments, ni aux auxiliaires qui peuvent assurer la réussite de son entreprise. Pour ce qui est de moi, je suis à l'abri de ce reproche, car je puis me vanter d'avoir toujours été cité tant pour l'excellence de mes chevaux, de mes chiens et de mes armes, que pour l'habileté remarquable que je mets à les utiliser. Je ne voudrais pas vous entretenir des détails de mes écuries, de mes chenils ni de mes salles d'armes, comme ont coutume de le faire les palefreniers et les piqueurs, mais je ne peux pas ne pas vous parler de deux chiens qui se sont si particulièrement distingués à mon service, que je ne les oublierai jamais.

L'un était un chien couchant, si infatigable, si intelligent, si prudent, qu'on ne pouvait le voir sans me l'envier. Jour et nuit, il était bon; la nuit je lui attachais une lanterne à la queue, et, en cet équipage, il chassait tout aussi bien, peut-être mieux qu'en plein jour.

Peu de temps après mon mariage, ma femme manifesta le désir de faire une partie de chasse. Je pris les devants pour faire lever quelque chose, et je ne tardai pas à voir mon chien arrêté devant une compagnie de quelques centaines de perdreaux. J'attendis ma femme, qui venait derrière moi, avec mon lieutenant et un domestique: j'attendis longtemps, personne n'arrivait; enfin, assez inquiet, je retournai sur mes pas, et, quand je fus à moitié chemin, j'entendis des gémissements lamentables: ils semblaient être tout près, et cependant je n'apercevais nulle part trace d'être vivant.

Je descendis de cheval, j'appliquai mon oreille contre le sol, et non-seulement je compris que les gémissements venaient de dessous terre, mais encore je reconnus les voix de ma femme, de mon lieutenant et de mon domestique. Je remarquai en même temps que non loin de l'endroit où j'étais s'ouvrait un puits de mine de houille, et je ne doutai plus que ma femme et ses malheureux compagnons n'y eussent été engloutis. Je courus ventre à terre au prochain village chercher les mineurs, qui après de grands efforts parvinrent à retirer les infortunés de ce puits qui mesurait pour le moins quatre-vingt-dix pieds de profondeur.

Ils amenèrent d'abord le domestique, son cheval, ensuite le lieutenant, puis son cheval; enfin ma femme, et après elle son petit barbe. Le plus curieux de l'affaire, c'est que, malgré cette chute effroyable, personne, ni gens ni bête, n'avait été blessé, à l'exception de quelques contusions insignifiantes; mais ils étaient en proie à une extrême terreur. Comme vous pouvez l'imaginer, il n'y avait plus à penser à reprendre la chasse, et si, ainsi que je le suppose, vous avez oublié mon chien pendant ce récit, vous m'excuserez de l'avoir également oublié après ce terrible événement.

Le lendemain même de ce jour, je dus partir pour affaire de service, et je fus retenu quinze jours hors de chez moi. Aussitôt de retour, je demandai ma Diane. Personne ne s'en était inquiété; mes gens croyaient qu'elle m'avait suivi; il fallait donc désespérer de la revoir jamais. A la fin une idée lumineuse me traversa l'esprit:

—Elle est peut-être restée, me dis-je, en arrêt devant la compagnie de perdreaux!


Ils amenèrent d'abord le domestique.


Je m'élance aussitôt, plein d'espoir et de joie, et qu'est-ce que je trouve! ma chienne immobile à la place même où je l'avais laissée quinze jours auparavant. «Pille!» lui criai-je; en même temps elle rompit l'arrêt, fit lever les perdreaux, et j'en abattis vingt-cinq d'un seul coup. Mais la pauvre bête eut à peine la force de revenir auprès de moi, tant elle était exténuée et affamée. Je fus obligé, pour la ramener à la maison, de la prendre avec moi sur mon cheval: vous pensez du reste avec quelle joie je me pliai à cette incommodité. Quelques jours de repos et de bons soins la rendirent aussi fraîche et aussi vive qu'auparavant, et ce ne fut que plusieurs semaines plus tard que je me trouvai à même de résoudre une énigme qui, sans ma chienne, me fût sans doute restée éternellement incompréhensible.

Je m'acharnais depuis deux jours à la poursuite d'un lièvre. Ma chienne le ramenait toujours et je ne parvenais jamais à le tirer. Je ne crois pas à la sorcellerie, j'ai vu trop de choses extraordinaires pour cela, mais j'avoue que je perdais mon latin avec ce maudit lièvre. Enfin je l'atteignis de si près que je le touchais du bout de mon fusil: il culbuta, et que pensez-vous, messieurs, que je trouvai?—Mon lièvre avait quatre pattes au ventre et quatre autres sur le dos. Lorsque les deux paires de dessous étaient fatiguées, il se retournait comme un nageur habile qui fait alternativement la coupe et la planche, et il repartait de plus belle avec ses deux paires fraîches.

Je n'ai jamais revu depuis de lièvre semblable à celui-là, et je ne l'aurais assurément pas pris avec une autre chienne que Diane. Elle surpassait tellement tous ceux de sa race, que je ne craindrais pas d'être taxé d'exagération en la disant unique, si un lévrier que je possédais ne lui avait disputé cet honneur. Cette petite bête était moins remarquable par sa mine que par son incroyable rapidité. Si ces messieurs l'avaient vue, ils l'auraient certainement admirée, et n'auraient point trouvé étonnant que je l'aimasse si fort, et que je prisse tant de plaisir à chasser avec elle. Ce lévrier courut si vite et si longtemps à mon service, qu'il s'usa les pattes jusqu'au-dessus du jarret, et que sur ses vieux jours je pus l'employer avantageusement en qualité de terrier.

Alors que cette intéressante bête était encore lévrier ou, pour parler plus exactement, levrette, elle lit lever un lièvre qui me parut extraordinairement gros. Ma chienne était pleine à ce moment, et cela me peinait de voir les efforts qu'elle faisait pour courir aussi vite que d'habitude. Tout à coup j'entendis des jappements, comme si c'eût été une meute entière qui les poussât, mais faibles et incertains, si bien que je ne savais d'où cela partait: lorsque je me fus approché, je vis la chose la plus surprenante du monde.

Le lièvre, ou plutôt la hase, car c'était une femelle, avait mis bas en courant; ma chienne en avait fait autant, et il était né précisément autant de petits lièvres que de petits chiens. Par instinct les premiers avaient fui, et, par instinct aussi, les seconds les avaient non-seulement poursuivis, mais pris, de sorte que je me trouvai terminer avec six chiens et six lièvres une chasse que j'avais commencée avec un seul lièvre et un seul chien.

Au souvenir de cette admirable chienne, je ne puis m'empêcher de rattacher celui d'un excellent cheval lithuanien, une bête sans prix! Je l'eus par suite d'un hasard qui me donna l'occasion de montrer glorieusement mon adresse de cavalier. Je me trouvais dans un des biens du comte Przobowski, en Lithuanie, et j'étais resté dans le salon à prendre le thé avec les dames, tandis que les hommes étaient allés dans la cour examiner un jeune cheval de sang arrivé récemment du haras. Tout à coup nous entendîmes un cri de détresse.


Je vins me placer sur la table même.


Je descendis en toute hâte l'escalier, et je trouvai le cheval si furieux, que personne n'osait ni le monter, ni même l'approcher; les cavaliers les plus résolus restaient immobiles et fort embarrassés: l'effroi se peignait sur tous les visages, lorsque d'un seul bond je m'élançai sur la croupe du cheval; je le surpris et le matai tout d'abord par cette hardiesse; mes talents hippiques achevèrent de le dompter et de le rendre doux et obéissant. Afin de rassurer les dames, je fis sauter ma bête dans le salon en passant par la fenêtre; je fis plusieurs tours au pas, au trot et au galop, et, pour terminer, je vins me placer sur la table même, où j'exécutai les plus élégantes évolutions de la haute école, ce qui réjouit fort la société. Ma petite bête se laissa si bien mener, qu'elle ne cassa pas un verre, pas une tasse. Cet événement me mit si fort en faveur auprès des dames et du comte, qu'il me pria avec sa courtoisie habituelle de vouloir bien accepter ce jeune cheval, qui me conduirait à la victoire dans la prochaine campagne contre les Turcs, qui allait s'ouvrir sous les ordres du comte Munich.


[CHAPITRE IV]

AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN DANS LA GUERRE CONTRE LES TURCS

Certes, il eût été difficile de me faire un cadeau plus agréable que celui-là, dont je me promettais beaucoup de bien pour la prochaine campagne et qui devait me servir à faire mes preuves. Un cheval aussi docile, aussi courageux, aussi ardent,—un agneau et un bucéphale tout à la fois,—devait me rappeler les devoirs du soldat, et en même temps les faits héroïques accomplis par le jeune Alexandre dans ses fameuses guerres.

Le but principal de notre campagne était de rétablir l'honneur des armes russes qui avait quelque peu été atteint sur le Pruth, du temps du czar Pierre: nous y parvînmes après de rudes mais glorieux combats, et grâce aux talents du grand général que j'ai nommé plus haut.

La modestie interdit aux subalternes de s'attribuer de beaux faits d'armes; la gloire doit en revenir communément aux chefs, si nuls qu'ils soient, aux rois et aux reines qui n'ont jamais senti brûler de poudre qu'à l'exercice, et n'ont jamais vu manœuvrer d'armée qu'à la parade.

Ainsi, je ne revendique pas la moindre part de la gloire que notre armée recueillit dans maint engagement. Nous fîmes tous notre devoir, mot qui, dans la bouche du citoyen, du soldat, de l'honnête homme, a une signification beaucoup plus large que ne se l'imaginent messieurs les buveurs de bière. Comme je commandais alors un corps de hussards, j'eus à exécuter différentes expéditions où l'on s'en remettait entièrement à mon expérience et à mon courage: pour être juste, cependant, je dois dire ici qu'une grande part de mes succès revient à ces braves compagnons que je conduisais à la victoire.

Un jour que nous repoussions une sortie des Turcs sous les murs d'Oczakow, l'avant-garde se trouva chaudement engagée. J'occupais un poste assez avancé; tout à coup je vis venir du côté de la ville un parti d'ennemis enveloppés d'un nuage de poussière qui m'empêchait d apprécier le nombre et la distance. M'entourer d'un nuage semblable, c'eût été un stratagème vulgaire, et cela m'eût, en outre, fait manquer mon but. Je déployai mes tirailleurs sur les ailes en leur recommandant de taire autant de poussière qu'ils pourraient. Quant à moi, je me dirigeai droit sur l'ennemi, afin de savoir au juste ce qui en était.

Je l'atteignis: il résista d'abord et tint bon jusqu'au moment où mes tirailleurs vinrent jeter le désordre dans ses rangs. Nous le dispersâmes complètement, en fîmes un grand carnage et le refoulâmes non-seulement dans la place, mais encore au delà, de façon qu'il s'enfuit par la porte opposée, résultat que nous n'avions pas osé espérer.


L'eau s'écoulait par derrière à mesure qu'elle entrait par devant.


Comme mon lithuanien allait extrêmement vite, je me trouvai le premier sur le dos des fuyards, et, voyant que l'ennemi courait si bien vers l'autre issue de la ville, je jugeai bon de m'arrêter sur la place du marché et de faire sonner le rassemblement. Mais figurez-vous mon étonnement, messieurs, en ne voyant autour de moi ni trompette ni aucun de mes hussards!

—Que sont-ils devenus? me dis-je; se seraient-ils répandus dans les rues?

Ils ne pouvaient cependant pas être bien loin, et ne devaient pas tarder à me rejoindre. En attendant, je menai mon lithuanien à la fontaine qui occupait le milieu de la place, pour l'abreuver. Il se mit alors à boire d'une façon inconcevable, sans que cela parût le désaltérer: j'eus bientôt l'explication de ce phénomène singulier, car, en me retournant pour regarder si mes gens n'arrivaient pas, qu'imaginez-vous que je vis, messieurs? Tout l'arrière-train de mon cheval était absent et coupé net. L'eau s'écoulait par derrière à mesure qu'elle entrait par devant, sans que la bête en conservât rien.

Comment cela était-il arrivé? je ne pouvais m'en rendre compte, lorsqu'enfin mon hussard arriva du côté opposé à celui par lequel j'étais venu et, à travers un torrent de cordiales félicitations et d'énergiques jurons, me rapporta ce qui suit. Tandis que je m'étais jeté pêle-mêle au milieu des fuyards, on avait brusquement laissé retomber la herse de la porte, qui avait tranché net l'arrière-train de mon cheval. Cette seconde partie de ma bête était d'abord restée au milieu des ennemis et y avait exercé de terribles ravages; puis, ne pouvant pénétrer dans la ville, elle s'était dirigée vers un pré voisin, où je la retrouverais sans aucun doute. Je tournai bride aussitôt, et l'avant de mon cheval me mena au grand galop vers la prairie. A ma grande joie, j'y retrouvai en effet l'autre moitié qui se livrait aux évolutions les plus ingénieuses et passait gaiement le temps avec les juments qui erraient sur la pelouse.

Étant dès lors bien assuré que les deux parties de mon cheval étaient vivantes, j'envoyai chercher notre vétérinaire. Sans perdre de temps, il les rajusta au moyen de rameaux de laurier qui se trouvaient là, et la blessure guérit heureusement. Il advint alors quelque chose qui ne pouvait arriver qu'à un animal aussi supérieur. Les branches prirent racine dans son corps, poussèrent, et formèrent autour de moi comme un berceau à l'ombre duquel j'accomplis plus d'une action d'éclat.

Je veux vous raconter encore ici un petit désagrément qui résulta de cette brillante affaire. J'avais si vigoureusement, si longtemps et si impitoyablement sabré l'ennemi, que mon bras en avait conservé le mouvement, alors que les Turcs avaient depuis longtemps disparu. Dans la crainte de me blesser et surtout de blesser les miens lorsqu'ils m'approchaient, je me vis obligé de porter pendant huit jours mon bras en écharpe, comme si j'eusse été amputé.

Lorsqu'un homme monte un cheval tel que mon lithuanien, vous pouvez bien, messieurs, le croire capable d'exécuter un autre trait qui paraît, au premier abord, tenir du fabuleux. Nous faisions le siège d'une ville dont j'ai oublié le nom, et il était de la plus haute importance pour le feld-maréchal de savoir ce qui se passait dans la place: il paraissait impossible d'y pénétrer, car il eût fallu se faire jour à travers les avant-postes, les grands'gardes et les ouvrages avancés; personne n'osait se charger d'une pareille entreprise. Un peu trop confiant peut-être dans mon courage et emporté par mon zèle, j'allai me placer près d'un de nos gros canons et, au moment où le coup partait, je m'élançai sur le boulet, dans le but de pénétrer par ce moyen dans la ville; mais lorsque je fus à moitié route, la réflexion me vint.

—Hum! pensai-je, aller, c'est bien, mais comment revenir? Que va-t-il t'arriver une fois dans la place? On te traitera en espion et on le pendra au premier arbre: ce n'est pas une fin digne de Münchhausen!

Ayant fait cette réflexion, suivie de plusieurs autres du même genre, j'aperçus un boulet, dirigé de la forteresse contre notre camp, qui passait à quelques pas de moi; je sautai dessus, et je revins au milieu des miens, sans avoir, il est vrai, accompli mon projet, mais du moins entièrement sain et sauf.


Si je ne m'étais enlevé par ma propre queue.


Si j'étais leste et alerte à la voltige, mon brave cheval ne l'était pas moins. Haies ni fossés, rien ne l'arrêtait, il allait toujours droit devant lui. Un jour, un lièvre que je poursuivais coupa la grande route; en ce moment même, une voiture où se trouvaient deux belles dames vint me séparer du gibier. Mon cheval passa si rapidement et si légèrement à travers la voiture, dont les glaces étaient baissées, que j'eus à peine le temps de retirer mon chapeau et de prier ces dames de m'excuser de la liberté grande.

Une autre fois, je voulus sauter une mare, et, lorsque je me trouvai au milieu, je m'aperçus quelle était plus grande que je ne me l'étais figuré d'abord: je tournai aussitôt bride au milieu de mon élan, et je revins sur le bord que je venais de quitter, pour reprendre plus de champ; cette fois encore je m'y pris mal, et tombai dans la mare jusqu'au cou: j'aurais péri infailliblement si, par la force de mon propre bras, je ne m'étais enlevé par ma propre queue, moi et mon cheval que je serrai fortement entre les genoux.


[CHAPITRE V]

AVENTURES DU BARON DE MÜNCHHAUSEN PENDANT SA CAPTIVITÉ CHEZ LES TURCS. IL REVIENT DANS SA PATRIE

Malgré tout mon courage, malgré la rapidité, l'adresse et la souplesse de mon cheval, je ne remportai pas toujours, dans la guerre contre les Turcs, les succès que j'eusse désirés. J'eus même le malheur, débordé par le nombre, d'être fait prisonnier, et, ce qui est plus triste encore, quoique cela soit une habitude chez ces gens-là, je fus vendu comme esclave.

Réduit à cet état d'humiliation, j'accomplissais un travail moins dur que singulier, moins avilissant qu'insupportable. J'étais chargé de mener chaque matin au champ les abeilles du sultan, de les garder tout le jour et de les ramener le soir à leur ruche. Un soir, il me manqua une abeille; mais je reconnus aussitôt qu'elle avait été attaquée par deux ours qui voulaient la mettre en pièces pour avoir son miel.

N'ayant entre les mains d'autre arme que la hachette d'argent qui est le signe distinctif des jardiniers et des laboureurs du sultan, je la lançai contre les deux voleurs, dans le but de les effrayer. Je réussis en effet à délivrer la pauvre abeille; mais l'impulsion donnée par mon bras avait été trop forte; la hache s'éleva en l'air si haut, si haut, qu'elle s'en alla tomber dans la lune. Comment la ravoir? Où trouver une échelle pour aller la rechercher?

Je me rappelai alors que le pois de Turquie croît très-rapidement et à une hauteur extraordinaire. J'en plantai immédiatement un, qui se mit à pousser et alla de lui-même contourner sa pointe autour d'une des cornes de la lune. Je grimpai lestement vers l'astre, où j'arrivai sans encombre. Ce ne fut pas un petit travail que de rechercher ma hachette d'argent dans un endroit où tous les objets sont également en argent. Enfin je la trouvai sur un tas de paille.


Lorsqu'il fut embroché, j'acourus.


Alors je songeai au retour. Mais, ô désespoir! la chaleur du soleil avait flétri la tige de mon pois, si bien que je ne pouvais descendre par cette voie sans risquer de me casser le cou. Que faire? je tressai avec la paille une corde aussi longue que je pus: je la fixai a l'une des cornes de la lune, et je me laissai glisser. Je me soutenais de la main droite, j'avais ma hache dans la gauche: arrivé au bout de ma corde, je tranchai la portion supérieure et la rattachai à l'extrémité inférieure: je réitérai plusieurs fois cette opération, et je finis, au bout de quelque temps, par discerner au-dessous de moi la campagne du sultan.

Je pouvais bien être encore à une distance de deux lieues de la terre, dans les nuages, lorsque la corde se cassa, et je tombai si rudement sur le sol, que j'en restai tout étourdi. Mon corps, dont le poids s'était accru par la vitesse acquise et par la distance parcourue, creusa dans la terre un trou d'au moins neuf pieds de profondeur. Mais la nécessité est bonne conseillère. Je me taillai avec mes ongles de quarante ans une sorte d'escalier, et je parvins de cette façon à revoir le jour.

Instruit par cette expérience, je trouvai un meilleur moyen de me débarrasser des ours qui en voulaient à mes abeilles et à mes ruches. J'enduisis de miel le timon d'un chariot, et je me plaçai non loin de là en embuscade, pendant la nuit. Un ours énorme, attiré par l'odeur du miel, arriva et se mit à lécher si avidement le bout du limon, qu'il finit par se le passer tout entier dans la gueule, dans l'estomac et dans les entrailles: lorsqu'il fut bien embroché, j'accourus, je fichai dans le trou placé à l'extrémité du timon une grosse cheville, et coupant ainsi la retraite au gourmand, je le laissai dans cette position jusqu'au lendemain matin. Le sultan, qui vint se promener dans les environs, faillit mourir de rire en voyant le tour que j'avais joué à l'ours.


Que le soleil lui-même y gagna des engelures.


Peu de temps après, les Russes conclurent la paix avec les Turcs, et je fus renvoyé à Saint-Pétersbourg avec nombre d'autres prisonniers de guerre. Je pris mon congé, et je quittai la Russie au moment de cette grande révolution qui eut lieu il y a environ quarante ans, et à la suite de laquelle l'empereur au berceau, avec sa mère et son père, le duc de Brunswick, le feld-maréchal Munich et tant d'autres, fut exilé en Sibérie. Il sévit cette année-là un tel froid dans toute l'Europe, que le soleil lui-même y gagna des engelures, dont on voit encore les marques qu'on observe sur sa face. Aussi eus-je beaucoup plus à souffrir à mon retour que lors de mon premier voyage.

Mon lithuanien étant resté en Turquie, j'étais obligé de voyager en poste. Or, il advint que, nous trouvant engagés dans un chemin creux bordé de baies élevées, je dis au postillon de donner avec son cor un signal, afin d'empêcher une autre voiture de s'engager en même temps dans l'autre bout du chemin. Mon drôle obéit et souffla de toutes ses forces dans son cor, mais ses efforts furent vains: il ne put en tirer une note, ce qui était d'abord incompréhensible, et ensuite fort gênant, car nous ne tardâmes pas à voir arriver sur nous une voiture qui occupait toute la largeur de la route.

Je descendis aussitôt et commençai par dételer les chevaux; puis je pris sur mes épaules la voiture avec ses quatre roues et ses bagages, et je sautai avec cette charge dans les champs, par-dessus le talus et la haie du bord, haute d'au moins neuf pieds, ce qui n'était pas une bagatelle, vu le poids du fardeau: au moyen d'un second saut, je reportai ma chaise de poste sur la route, au delà de l'autre voiture. Cela fait, je revins vers les chevaux, j'en pris un sous chaque bras, et je les transportai par le même procédé auprès de la chaise; après quoi nous attelâmes et nous atteignîmes sans encombre la station de poste.

J'ai oublié de vous dire que l'un de mes chevaux, qui était tout jeune et très-fougueux, faillit me donner beaucoup de mal: car au moment où je franchissais pour la seconde fois la haie, il se mit à ruer et à remuer les jambes si violemment que je me trouvai un instant fort embarrassé. Mais je l'empêchai de continuer cette gymnastique en fourrant ses deux jambes de derrière dans les poches de mon habit.


J'en pris un sous chaque bras.


Arrivés à l'auberge, le postillon accrocha son cor à un clou dans la cheminée, et nous nous mîmes à table.

Or, écoutez, messieurs, ce qui arriva!—Tarata, tarata, tata, tata! voilà le cor qui se met à jouer tout seul. Nous ouvrons de grands yeux, en nous demandant ce que cela signifie. Imaginez-vous que les notes s'étaient gelées dans le cor, et que, la chaleur les dégelant peu à peu, elles sortaient claires et sonores, à la grande louange du postillon, car l'intéressant instrument nous fit pendant une demi-heure d'excellente musique sans qu'il fût besoin de souffler dedans. Il nous joua d'abord la marche prussienne, puis «Sans amour et sans vin,» puis «Quand je suis triste,» puis «Hier soir le cousin Michel,» et maintes chansons populaires, entre autres la ballade «Tout repose dans les bois.» Cette aventure fut la dernière de mon voyage en Russie.

Beaucoup de voyageurs ont l'habitude, en narrant leurs aventures, d'en raconter beaucoup plus long qu'ils n'en ont vu. Il n'est donc pas étonnant que les lecteurs et les auditeurs soient parfois enclins à l'incrédulité. Toutefois, s'il était dans l'honorable société quelqu'un qui fût porté à douter de la véracité de ce que j'avance, je serais extrêmement peiné de ce manque de confiance, et je l'avertirais qu'en ce cas ce qu'il a de mieux à faire c'est de se retirer avant que je commence le récit de mes aventures de mer qui sont plus extraordinaires encore, bien qu'elles ne soient pas moins authentiques.


[CHAPITRE VI]

PREMIÈRE AVENTURE DE MER

Le premier voyage que je fis dans ma vie, peu de temps avant celui de Russie dont je vous ai raconté les épisodes les plus remarquables, fut un voyage sur mer.

J'étais encore en procès avec les oies, comme avait coutume de me le répéter mon oncle le major,—une fière moustache de colonel de hussards,—et l'on ne savait pas encore au juste si le duvet blanc qui parsemait mon menton serait chiendent ou barbe, que déjà les voyages étaient mon unique poésie, la seule aspiration de mon cœur.

Mon père avait passé la plus grande partie de sa jeunesse à voyager, et il abrégeait les longues soirées d'hiver par le récit véridique de ses aventures. Aussi peut-on attribuer mon goût autant à la nature qu'à l'influence de l'exemple paternel. Bref, je saisissais toutes les occasions que je croyais devoir me fournir les moyens de satisfaire mon insatiable désir de voir le monde; mais tous mes efforts furent vains.

Si par hasard je parvenais à faire une petite brèche à la volonté de mon père, ma mère et ma tante n'en résistaient que plus opiniâtrément, et, en quelques instants, j'avais perdu les avantages que j'avais eu tant de peine à conquérir. Enfin le hasard voulut qu'un de mes parents maternels vînt nous faire une visite. Je fus bientôt son favori; il me disait souvent que j'étais un gentil et joyeux garçon, et qu'il voulait faire tout son possible pour m'aider dans l'accomplissement de mon désir. Son éloquence fut plus persuasive que la mienne, et après un échange de représentations et de répliques, d'objections et de réfutations, il fut décidé, à mon extrême joie, que je l'accompagnerais à Ceylan, où son oncle avait été gouverneur pendant plusieurs années.

Nous partîmes d'Amsterdam, chargés d'une mission importante de la part de Leurs Hautes Puissances les États de Hollande. Notre voyage ne présenta rien de bien remarquable, à l'exception d'une terrible tempête, à laquelle je dois consacrer quelques mots, à cause des singulières conséquences qu'elle amena. Elle éclata juste au moment où nous étions à l'ancre devant une île, pour faire de l'eau et du bois: elle sévissait si furieuse, qu'elle déracina et souleva en l'air nombre d'arbres énormes. Bien que quelques-uns pesassent plusieurs centaines de quintaux, la hauteur prodigieuse à laquelle ils étaient enlevés les faisait paraître pas plus gros que ces petites plumes que l'on voit parfois voltiger dans l'air.

Cependant, dès que la tempête se fut apaisée, chaque arbre retomba juste à sa place, et reprit aussitôt racine, de sorte qu'il ne resta pas la moindre trace des ravages causés par les éléments. Seul, le plus gros de ces arbres fit exception. Au moment où il avait été arraché de terre par la violence de la tempête, un homme était occupé avec sa femme à y cueillir des concombres; car, dans cette partie du monde, cet excellent fruit croît sur les arbres. L'honnête couple accomplit aussi patiemment que le mouton de Blanchard le voyage aérien; mais par son poids il modifia la direction de l'arbre, qui retomba horizontalement sur le sol. Or, le très-gracieux cacique de l'île avait, ainsi que la plupart des habitants, abandonné sa demeure, par crainte d'être enseveli sous les ruines de son palais; à la fin de l'ouragan il revenait chez lui en passant par son jardin, lorsque l'arbre tomba précisément en ce moment et, par bonheur, le tua net.

—Par bonheur, dites-vous?

—Oui, oui, par bonheur; car, messieurs, le cacique était, sauf votre respect, un abominable tyran, et les habitants de l'île, sans en excepter ses favoris et ses maîtresses, étaient les plus malheureuses créatures qu'on pût trouver sous la calotte des cieux. Des masses d'approvisionnements pourrissaient dans ses magasins et dans ses greniers, tandis que son peuple, à qui il les avait extorqués, mourait littéralement de faim.


Un homme était occupé avec sa femme à y cueillir des concombres.


Son île n'avait rien à craindre de l'étranger: malgré cela il mettait la main sur tous les jeunes gens pour en faire des héros suivant l'ordonnance, et de temps en temps vendait sa collection au voisin le plus offrant, pour ajouter de nouveaux millions de coquillages aux millions qu'il avait hérités de son père. On nous dit qu'il avait rapporté ce procédé inouï d'un voyage qu'il avait fait dans le Nord; c'est là une assertion que, malgré tout notre patriotisme, nous n'essayâmes pas de réfuter, quoique, chez ces insulaires, un voyage dans le Nord puisse signifier aussi bien un voyage aux Canaries qu'une excursion au Groenland; mais nous avions plusieurs raisons de ne pas insister sur ce point.

En reconnaissance du grand service que ces cueilleurs de concombres avaient rendu à leurs compatriotes, on les plaça sur le trône laissé vacant par la mort du cacique. Il est vrai de dire que ces braves gens avaient dans leur voyage aérien vu le soleil de si près, que l'éclat de cette lumière leur avait pas mal obscurci les yeux, et quelque peu aussi l'intelligence; mais ils n'en régnèrent que mieux, si bien que personne ne mangeait de concombres sans dire: «Dieu protège notre cacique!»

Après avoir réparé notre bâtiment, qui n'avait pas peu souffert de la tourmente, et pris congé des nouveaux souverains, nous mîmes à la voile par un vent favorable, et, au bout de six semaines, nous fûmes à Ceylan.

Quinze jours environ après notre arrivée, le fils aîné du gouverneur me proposa d'aller à la chasse avec lui, ce que j'acceptai de grand cœur. Mon ami était grand et fort, habitué à la chaleur du climat; mais moi, je ne tardai pas, quoique je ne me fusse pas beaucoup remué, à être si accablé, que, lorsque nous arrivâmes en forêt, je me trouvai en arrière de lui.


Je me disposais à m'asseoir, pour prendre quelque repos, au bord d'une rivière qui depuis quelque temps attirait mon attention, lorsqu'il se fit tout à coup un grand bruit derrière moi. Je me retournai et restai comme pétrifié en apercevant un énorme lion qui se dirigeait sur moi, et me donnait à entendre qu'il désirait vivement déjeuner de ma pauvre personne, sans m'en demander la permission. Mon fusil était chargé à petit plomb.

Je n'avais ni le temps ni la présence d'esprit nécessaires pour réfléchir longuement; je résolus donc de faire feu sur la bête, sinon pour la blesser, du moins pour l'effrayer. Mais au moment où je le visai, l'animal, devinant sans doute mes intentions, devint furieux et s'élança sur moi. Par instinct plutôt que par raisonnement, j'essayai une chose impossible, c'est-à-dire de fuir. Je me retourne et—j'en frissonne encore rien que d'y penser!—je vois à quelques pas devant moi un monstrueux crocodile, qui ouvrait déjà formidablement sa gueule pour m'avaler.

Représentez-vous, messieurs, l'horreur de ma situation: par derrière, le lion; par devant, le crocodile; à gauche, une rivière rapide; à droite, un précipice hanté, comme je l'appris plus tard, par des serpents venimeux!


Sa tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre bête.


Étourdi, stupéfié,—Hercule lui-même l'eût été dans une pareille circonstance,—je tombai à terre. La seule pensée qui occupait mon âme était l'attente du moment où je sentirais la pression des dents du lion furieux, ou bien l'étreinte des mâchoires du crocodile. Mais au bout de quelques secondes j'entendis un bruit violent et étrange, quoique je n'éprouvasse aucune douleur. Je lève doucement la tête et je vois, à ma grande joie, que le lion, emporté par l'élan qu'il avait pris pour se jeter sur moi, était tombé juste dans la gueule du crocodile. Sa tête avait pénétré jusque dans le gosier de l'autre bête, et il faisait de vains efforts pour se dégager. Je me relevai aussitôt, tirai mon coutelas, et d'un coup je tranchai la tête du lion, dont le corps vint rouler à mes pieds; puis, avec la crosse de mon fusil, j'enfonçai sa tête aussi avant que je pus dans le gosier du crocodile, qui ne tarda pas à étouffer misérablement.

Quelques instants après que j'eus remporté cette éclatante victoire sur ces deux terribles ennemis, mon camarade arriva, inquiet de mon absence. Il me félicita chaudement, et nous mesurâmes le crocodile: il comptait quarante pieds de Paris et sept pouces de long.


Dès que nous eûmes raconté cette aventure extraordinaire au gouverneur, il envoya un chariot avec des gens pour chercher les deux animaux. Un pelletier de l'endroit me fit avec la peau du lion un certain nombre de blagues à tabac, dont je distribuai une partie à mes connaissances de Ceylan. Celles qui me restaient, j'en fis hommage plus tard aux bourgmestres d'Amsterdam qui voulurent absolument me faire en retour un cadeau de mille ducats, que j'eus toutes les peines du monde à refuser.

La peau du crocodile fut empaillée suivant la méthode ordinaire, et fait aujourd'hui le plus bel ornement du Muséum d'Amsterdam, dont le gardien raconte mon histoire à chaque visiteur. Je dois dire cependant qu'il y ajoute plusieurs détails de son invention, qui offensent gravement la vérité et la vraisemblance.

Par exemple, il dit que le lion a traversé le crocodile dans toute sa longueur, et qu'au moment où il sortait par le côté opposé à celui par lequel il était entré, monsieur l'illustrissime baron—c'est ainsi qu'il a coutume de m'appeler—avait coupé, en lui tranchant la tête, trois pieds de queue au crocodile.

«Le crocodile, ajoute le drôle, profondément humilié de cette mutilation, se retourna, arracha le coutelas des mains de monsieur le baron, et l'avala avec tant de fureur, qu'il se le fit passer droit à travers le cœur, et en mourut instantanément.»

Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, combien je suis peiné de l'impudence de ce coquin. Dans le siècle de scepticisme où nous vivons, les gens qui ne me connaissent point pourraient être amenés, par suite de ces grossiers mensonges, à révoquer en doute la vérité de mes aventures réelles, chose qui lèse gravement un homme d'honneur.


[CHAPITRE VII]

DEUXIÈME AVENTURE DE MER

En l'année 1776, je m'embarquai à Portsmouth pour l'Amérique du Nord, sur un vaisseau de guerre anglais de premier rang, portant cent canons et quatorze cents hommes d'équipage. Je pourrais vous raconter ici différentes aventures qui m'arrivèrent en Angleterre, mais je les réserve pour une autre fois. Il en est une cependant que je veux mentionner.


Le siège était occupé par un énorme cocher.


J'eus une fois le plaisir de voir passer le roi, se rendant en grande pompe au parlement, dans sa voiture de gala. Le siège était occupé par un énorme cocher dans la barbe duquel se trouvaient très-artistement découpées les armes d'Angleterre, et, avec son fouet, il décrivait dans l'air, de la façon la plus intelligible, le signe suivant

Dans notre traversée, il ne nous arriva rien d'extraordinaire. Le premier incident eut lieu à environ trois cents milles du fleuve Saint-Laurent: notre vaisseau heurta avec une violence extrême contre quelque chose qui nous sembla être un rocher.

Cependant, quand nous jetâmes la sonde, nous ne trouvâmes pas le fond à cinq cents brasses. Ce qui rendait cet accident encore plus extraordinaire et plus incompréhensible, c'est que nous avions du coup perdu notre gouvernail; notre beaupré était cassé en deux, tous nos mâts s'étaient fendus dans la longueur, et deux s'étaient abattus sur le pont. Un pauvre diable de matelot, qui était occupé dans les agrès à serrer la grand'voile, fut enlevé à plus de trois lieues du vaisseau avant de tomber à l'eau. Heureusement, pendant ce trajet' il eut la présence d'esprit de saisir au vol la queue d'une grue, ce qui non-seulement diminua la rapidité de sa chute, mais encore lui permit de nager jusqu'au vaisseau en se prenant au cou de la bête.

Le choc avait été si violent que tout l'équipage, qui se trouvait sur le pont, fut lancé contre le tillac. J'en eus, du coup, la tête renfoncée dans les épaules, et il fallut plusieurs mois avant qu'elle reprît sa position naturelle.

Nous nous trouvions tous dans un état de stupéfaction et de trouble difficile à décrire, lorsque l'apparition d'une énorme baleine qui sommeillait sur la surface de l'Océan vint nous donner l'explication de cet événement. Le monstre avait trouvé mauvais que notre vaisseau l'eût heurté, et s'était mis à donner de grands coups de queue sur nos bordages; dans sa colère, il avait saisi dans sa bouche la maîtresse ancre qui se trouvait, suivant l'usage, suspendue à l'arrière, et l'avait emportée en entraînant notre vaisseau sur un parcours de près de soixante milles, à raison de dix milles à l'heure.

Dieu sait où nous serions allés, si par bonheur le câble de notre ancre ne se fût rompu, de sorte que la baleine perdit noire vaisseau, et que nous, nous perdîmes notre ancre. Lorsque, plusieurs mois après, nous revînmes en Europe, nous retrouvâmes la même baleine presque à la même place: elle flottait morte, sur l'eau, et mesurait près d'un demi-mille de long. Nous ne pouvions prendre à bord qu'une petite partie de cette formidable bête: nous mîmes donc nos canots à la mer, et nous détachâmes à grand'peine la tête de la baleine: nous eûmes la satisfaction d'y retrouver non-seulement notre ancre, mais encore quarante toises de câble qui s'étaient logés dans une dent creuse, placée à la gauche de sa mâchoire inférieure.


J'essayai de le boucher de tous les moyens connus.


Ce fut l'unique événement intéressant qui marqua notre retour.—Mais non! j'en oubliais un qui faillit nous être fatal à tous. Lorsque, à notre premier voyage, nous fûmes entraînés par la baleine, notre vaisseau prit une voie d'eau si large que toutes nos pompes n'eussent pu nous empêcher de couler bas en une demi-heure. Heureusement j'avais été le premier à m'apercevoir de l'accident: le trou mesurait au moins un pied de diamètre. J'essayai de le boucher par tous les moyens connus, mais en vain: enfin je parvins à sauver ce beau vaisseau et son nombreux équipage par la plus heureuse imagination du monde. Sans prendre le temps de retirer mes culottes, je m'assis intrépidement dans le trou; l'ouverture eût-elle été beaucoup plus vaste, j'eusse encore réussi à la boucher; vous ne vous en étonnerez pas, messieurs, quand je vous aurai dit que je descends, en lignes paternelle et maternelle, de familles hollandaises, ou au moins westphaliennes. A la vérité, ma position sur ce trou était assez humide, mais j'en fus bientôt tiré par les soins du charpentier.


[CHAPITRE VIII]

TROISIÈME AVENTURE DE MER

Un jour, je fus en grand danger de périr dans la Méditerranée. Je me baignais par une belle après-midi d'été non loin de Marseille, lorsque je vis un grand poisson s'avancer vers moi, à toute vitesse, la gueule ouverte. Impossible de me sauver, je n'en avais ni le temps ni les moyens. Sans hésiter, je me fis aussi petit que possible; je me pelotonnai en ramenant mes jambes et mes bras contre mon corps: dans cet état, je me glissai entre les mâchoires du monstre jusque dans son gosier. Arrivé là, je me trouvai plongé dans une obscurité complète, et dans une chaleur qui ne m'était pas désagréable. Ma présence dans son gosier le gênait singulièrement, et il n'aurait sans doute pas demandé mieux que de se débarrasser de moi: pour lui être plus insupportable encore, je me mis à marcher, à sauter, à danser, à me démener et à faire mille tours dans ma prison. La gigue écossaise entre autres paraissait lui être particulièrement désagréable: il poussait des cris lamentables, se dressait parfois tout debout en sortant de l'eau à mi-corps. Il fut surpris dans cet exercice par un bateau italien qui accourut, le harponna, et eut raison de lui au bout de quelques minutes. Dès qu'on l'eut amené à bord, j'entendis l'équipage qui se concertait sur les moyens de le dépecer de façon à en tirer le plus d'huile possible. Comme je comprenais l'italien, je fus pris d'une grande frayeur, craignant d'être découpé en compagnie de l'animal. Pour me mettre a l'abri de leurs couteaux, j'allai me placer au centre de l'estomac, où douze hommes eussent pu tenir aisément; je supposais qu'ils attaqueraient l'ouvrage par les extrémités. Mais je fus bientôt rassuré, car ils commencèrent par ouvrir le ventre. Dès que je vis poindre un filet de jour, je me mis à crier à plein gosier combien il m'était agréable de voir ces messieurs et d'être tiré par eux d'une position où je n'eusse pas tardé à être étouffé.


Quand ils en virent émerger un homme complètement nu.


Je ne pourrais vous décrire la stupéfaction qui se peignit sur tous les visages lorsqu'ils entendirent une voix humaine sortir des entrailles du poisson; leur étonnement ne lit que s'accroître quand ils en virent émerger un homme complètement nu. Bref, messieurs, je leur racontai l'aventure telle que je vous l'ai rapportée; ils en rirent à en mourir.

Après avoir pris quelque rafraîchissement, je me jetai à l'eau pour me laver et je nageai vers la plage, où je retrouvai mes habits à la place où je les avais laissés. Si je ne me trompe dans mon calcul, j'étais resté emprisonné environ trois quarts d'heure dans le corps de ce monstre.


CHAPITRE IX

QUATRIÈME AVENTURE DE MER

Lorsque j'étais encore au service de la Turquie, je m'amusais souvent à me promener sur mon yacht de plaisance dans la mer de Marmara, d'où l'on jouit d'un coup d'œil admirable sur Constantinople et sur le sérail du Grand Seigneur. Un matin, que je contemplais la beauté et la sérénité du ciel, j'aperçus dans l'air un objet rond, gros à peu près comme une boule de billard, et au-dessous duquel paraissait pendre quelque chose. Je saisis aussitôt la meilleure et la plus longue de mes carabines, sans lesquelles je ne sors ni ne voyage jamais; je la chargeai à balle, et je tirai sur l'objet rond, mais je ne l'atteignis pas. Je mis alors double charge: je ne fus pas plus heureux. Enfin, au troisième coup, je lui envoyai quatre ou cinq balles qui lui firent un trou dans le côté et l'amenèrent.

Représentez-vous mon étonnement quand je vis tomber, à deux toises à peine de mon bateau, un petit chariot doré, suspendu à un énorme ballon, plus grand que la plus grosse coupole. Dans le chariot se trouvait un homme avec une moitié de mouton rôti. Revenu de ma première surprise, je formai avec mes gens un cercle autour de ce singulier groupe.

L'homme, qui me sembla un Français et qui l'était en effet, portait à la poche de son gilet une couple de belles montres avec des breloques, sur lesquelles étaient peints des portraits de grands seigneurs et de grandes dames. A chacune de ses boutonnières était fixée une médaille d'or d'au moins cent ducats, et à chacun de ses doigts brillait une bague précieuse garnie de diamants. Les sacs d'or dont regorgeaient ses poches faisaient traîner jusqu'à terre les basques de son habit.

—Mon Dieu! pensai-je, cet homme doit avoir rendu des services extraordinaires à l'humanité pour que, par la ladrerie qui court, les grands personnages l'aient accablé de tant de cadeaux.

La rapidité de la chute l'avait tellement étourdi, qu'il fut quelque temps avant de pouvoir parler. Il finit cependant par se remettre et raconta ce qui suit:

—Je n'ai pas eu, il est vrai, assez de tête, ni assez de science pour imaginer cette façon de voyager; mais j'ai eu le premier l'idée de m'en servir pour humilier les danseurs de corde et sauteurs ordinaires, et m'élever plus haut qu'eux. Il y a sept ou huit jours,—je ne sais au juste, car j'ai perdu la notion du temps,—je fis une ascension à la pointe de Cornouailles, en Angleterre, emportant un mouton, afin de le lancer de haut en bas pour divertir les spectateurs. Malheureusement le vent tourna dix minutes environ après mon départ, et, au lieu de me mener du côté d'Exeter, où je comptais descendre, il me poussa vers la mer, au-dessus de laquelle j'ai flotté longtemps à une hauteur incommensurable.

Je m'applaudis alors de ne pas avoir fait mon tour avec mon mouton; car, le troisième jour, la faim m'obligea à tuer la pauvre bête. Comme j'avais dépassé depuis longtemps la lune, et qu'au bout de soixante-dix heures j'étais arrivé si près du soleil que les sourcils m'en avaient brûlé, je plaçai le mouton, préalablement écorché, du côté où le soleil donnait avec plus de force, si bien qu'en trois quarts d'heure il fut convenablement rôti: c'est de cela que j'ai vécu pendant tout mon voyage.

La cause de ma longue course doit être attribuée à la rupture d'une corde qui communiquait à une soupape placée à la partie inférieure de mon ballon et destinée à laisser échapper l'air inflammable. Si vous n'aviez pas tiré sur mon ballon et ne l'aviez pas crevé, j'aurais pu rester, comme Mahomet, suspendu entre ciel et terre jusqu'au jugement dernier.

Il fit généreusement cadeau de son chariot à mon pilote qui était au gouvernail, et jeta à la merle reste du mouton. Quant au ballon, déjà endommagé par mes balles, la chute avait achevé de le mettre en pièces.