RUDYARD KIPLING
Le Chat Maltais
Traduction de
LOUIS FABULET et ARTHUR AUSTIN-JACKSON
PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
MCMVIII
ŒUVRES DE RUDYARD KIPLING
A LA MÊME LIBRAIRIE
| LE LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d’Humières. Vol. in-18 | 3.50 |
| LE SECOND LIVRE DE LA JUNGLE, traduit par Louis Fabulet et Robert d’Humières. Vol. in-18 | 3.50 |
| LA PLUS BELLE HISTOIRE DU MONDE (La plus Belle Histoire du Monde. Le Perturbateur du Trafic. La Légion perdue. Par-dessus bord. Dans le Rukh. Un Congrès des Puissances. Un Fait. Amour des Femmes), traduit par Louis Fabulet et Robert d’Humières. Vol. in-18 | 3.50 |
| L’HOMME QUI VOULUT ÊTRE ROI (L’Homme qui voulut être Roi. La Porte des Cent mille Peines. L’Étrange chevauchée. L’Amendement de Tods. La Marque de la Bête. Bisesa. Bertran et Bimi. L’Homme qui fut. Les Tambours du « Fore and Aft »), traduit par Louis Fabulet et Robert d’Humières. Vol. in-18 | 3.50 |
| KIM, roman, traduit par Louis Fabulet et Charles Fountaine Walker. Vol. in-18 | 3.50 |
| LES BATISSEURS DE PONTS (Les Bâtisseurs de Ponts. Petit Tobrah. Namgay Doola. En Famine. Au fond de l’Impasse. Les Finances des Dieux. La Cité des Songes), traduit par Louis Fabulet et Robert d’Humières. Vol. in-18 | 3.50 |
| STALKY ET Cie, roman, traduit par Paul Bettelheim et Rodolphe Thomas. Vol. in-18 | 3.50 |
| SUR LE MUR DE LA VILLE (Sur le Mur de la Ville. Trois et un… de plus. L’Histoire de Muhammad Din. Lispeth. L’Autre. Moti-Guj-Muin. Une Fraude. La Libération des Pluefles. L’Arrestation du Lieutenant Golightly. Une affaire de chance. Dans l’erreur. Le Cas de divorce Bronckhorst. Wee Willie Winkie. En plein orgueil de jeunesse. Sans bénéfice de clergé), traduit par Fabulet, précédé d’une Étude sur Rudyard Kipling par André Chevrillon. Vol. in-18 | 3.50 |
| LETTRES DU JAPON, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 | 3.50 |
| L’HISTOIRE DES GADSBY, roman, traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 | 3.50 |
| LE RETOUR D’IMRAY (Le Retour d’Imray. Dray wara yow dee. Le Rickshaw-Fantôme. 007. Le Bisara de Pooree. Au bord de l’Abîme. Le Chef du district. Le Navire qui s’y retrouve. Naboth. Les Bornes mentales de Pambé Serang. Eux. A mettre au dossier), traduit par Louis Fabulet et Arthur Austin-Jackson. Vol. in-18 | 3.50 |
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :
Sept exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 1 à 7
JUSTIFICATION DU TIRAGE :
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
RUDYARD KIPLING
LAURÉAT DU PRIX NOBEL
Je revois toujours Rudyard Kipling, tel qu’en son cottage du village de Rottingdean, à peu de distance de Brighton, sur la falaise anglaise, il m’apparut il y a cinq ou six ans. Je le revois, dès que la porte de son cabinet fut ouverte devant moi et qu’il m’aperçut au seuil de son « home », écarter la servante, se baisser vivement pour tirer le verrou de l’autre battant de la porte, et finir lui-même d’ouvrir celle-ci toute grande devant les pas du Français avant de lui tendre la main. Le geste fut charmant, et j’en garde un aimable souvenir. Je revois Rudyard Kipling dans le cabinet de travail, que j’ai décrit ailleurs[1], aux murs blanchis à la chaux, ornés seulement de quelques bas-reliefs dus à l’ébauchoir de son père, de ce père que tant il révère et qui, de façon si originale et si artistique, illustra le texte anglais des Livres de la Jungle et de Kim. Je revois le gros feu de houille qui chauffait bien la pièce. Tout cela était d’une simplicité grande pour l’un des rois du monde.
[1] Journal des Débats, à la date du 3 juillet 1903.
Quelques minutes après, j’allais faire connaissance avec la femme de Rudyard Kipling, fille du grand éditeur américain Balestier, exquise maîtresse de maison, à l’air si jeune sous ses cheveux argentés déjà, que séparait la raie sur la tempe. Et, en arrivant, tout à l’heure, j’avais aperçu deux petits enfants qui jouaient dans la cour. Avant de passer pour le lunch dans une vaste salle à manger où semblaient s’être réfugiés tous les raffinements qui dénotaient la fortune et l’éducation de mes hôtes, je restai en tête à tête avec Rudyard Kipling. Il était là, devant moi, l’homme dont je déchiffrais, depuis quelques années, l’œuvre, mot à mot, à chaque mot dévoilant une beauté surprenante et nouvelle. Il était là, causant gaiement en anglais, parce qu’il se défait, prétendait-il, de son français, se levant vivement pour aller prendre sur une planche et revenir me montrer tel ou tel livre de Robert-Louis Stevenson, qu’il appelait son maître, me regardant de son œil prompt et vite replié sur soi derrière les lunettes de cristal, écoutant d’une oreille attentive la moindre parole tombée de mes lèvres. C’était là le regard qui avait scruté, fouillé l’univers, lu tout au fond des âmes et derrière le fond de l’âme et dans l’âme des hommes les plus lointains et les plus inconnus. C’était là l’oreille qui avait écouté le monde entier chuchoter et jusqu’à la matière la plus inerte mêler sa voix à l’universel concert, qui avait saisi, compris des bruits dont nulle avant elle n’avait eu le soupçon. C’étaient là le regard, l’oreille qui avaient tout vu, tout entendu, et permis au cerveau le plus merveilleusement organisé de refléter l’univers. Et j’avais, en outre, devant moi, l’immortel auteur des Livres de la Jungle.
Les Livres de la Jungle ! Je me rappelle. Un soir de mai 1898, à Paris, je dînais en compagnie d’un poète anglais et de Robert d’Humières, et l’Anglais prononça un nom que j’entendais pour la première fois ; c’était le nom de Rudyard Kipling. Il me conseilla en même temps de lire les Jungle Books. Le lendemain, ils tombaient sous mes yeux chez Galignani, et je les achetais. Je lus le premier tout dans une nuit, et, au matin, télégraphiai à Robert d’Humières, parti pour Londres, qu’il nous fallait traduire cela, faire lire cela à nos compatriotes ; et sans attendre sa réponse, je m’attelais à la besogne. Cela, c’était un des plus beaux livres qui soient à l’honneur de l’esprit humain. C’était, au moment où nous nous apercevons que de la civilisation l’homme sort gangrené à fond, c’était Adam ressuscité dans le paradis terrestre au milieu des animaux sages et donneurs de bons conseils, un Adam seul dans la nature et sous le regard des Puissances Éternelles, un Adam dont rien n’avait perverti l’âme et que les Puissances Éternelles pouvaient contempler, satisfaites de l’œuvre ; c’était, sous les traits de Mowgli, l’homme, orgueil de la création, pour la seconde fois jailli, frais comme un lis, du sol ancestral aux floraisons de miracle. Lorsque je lus pour la première fois le Livre de la Jungle, il me sembla qu’un sang nouveau circulait dans mes veines, et je baisai de loin la main qui avait écrit ce livre. Comment Rudyard Kipling s’y était-il pris pour dégager du détestable aggloméré dont à la lecture de ce poème on s’aperçoit que notre âme est aujourd’hui recouverte, comment Rudyard Kipling avait-il fait pour dégager l’âme délicieuse qui n’a reçu que les seuls conseils du loup, de la panthère, de l’ours et du python Kaa, et qui n’effleurera la société d’hommes la plus rudimentaire que pour rentrer dans la jungle au plus vite, meurtrie et ses fiertés blessées ? Les avez-vous bien lus, les Livres de la Jungle ? En avez-vous saisi, sous le déploiement somptueux des richesses terrestres, sous les beautés de la flore et de la faune indiennes, l’admirable portée ? Avez-vous compris qu’ils arrivaient pour servir à l’homme de redoutable point de comparaison ? Ah ! lorsque je les ai traduits pour les donner à la France, il m’a semblé que j’infusais à mes compatriotes un sang pur et nouveau, que je leur apportais un souffle vivifiant et salubre, et que ceux qui aimeraient Mowgli et ses conseillers, s’ils profitaient de la leçon pour prendre conscience de soi, ne pourraient qu’en devenir meilleurs. Vraiment, le monde entier peut s’incliner devant l’homme qui a conçu, écrit les Livres de la Jungle, car ils comptent parmi les plus purs et les plus rares joyaux que l’humanité ait œuvrés et possède.
Après leur publication en français, je n’avais, pas plus que Robert d’Humières, l’intention de continuer à faire métier de traducteur et ne croyais point devoir affronter de nouveau l’œuvre colossal de M. Rudyard Kipling, devant la seule lecture duquel je reculais un peu épouvanté. Mais je lus un autre volume, puis encore un autre, et je continuai d’être émerveillé, et, plus je lisais du Rudyard Kipling, plus je sentais qu’il fallait en lire pour comprendre la portée de l’œuvre, plus le poète grandissait devant moi, plus il devenait le géant devant lequel aujourd’hui le monde entier s’incline.
Ce n’étaient plus les Livres de la Jungle, peut-être… mais un prodigieux cinématographe se déroulait, et l’humanité, en procession infinie, avec ses passions, ses vices et ses vertus, ses heurs et malheurs, ses travaux sans nombre, ses aventures sans fin, son inlassable activité, que sais-je ?… son poignant effort et sa surprenante vitalité, défilait tout entière sous mes yeux.
Et que le mot « cinématographe » s’entende et n’enlève rien à ma pensée que la poésie est immense qui se dégage de l’œuvre et s’irradie à l’entour, immense comme l’auréole d’un monde, celle du globe terrestre que Rudyard Kipling semble tenir dans sa main, et que son oreille écoute, et que regarde son œil.
Alors, irrésistiblement, je pris un conte, le traduisis, en pris un autre, encore le traduisis. Mais il eût été grave de prendre l’œuvre par blocs et de présenter ces blocs au public français. Il y avait là bien des choses qui échappaient à notre compréhension de peuple non cosmopolite et trop replié sur soi. Il fallait agir avec prudence, faire un choix craintif, prendre de ci de là dans l’œuvre, forcer l’intérêt, puis l’admiration, jusqu’au jour où la poésie de l’ensemble éclaterait et resplendirait sur l’œuvre plus abondant.
Est-ce à dire que mes efforts pour communiquer à mes compatriotes une part de l’admiration sans bornes que j’ai vouée à Rudyard Kipling, et que continue de justifier à mes yeux chaque mot anglais de son œuvre que je tâche de traduire en un mot français, est-ce à dire que ces efforts ont été couronnés de succès ? Non, pas encore. Et si je n’avais pour me rassurer aujourd’hui le suffrage de l’univers en ce prix Nobel décerné à M. Rudyard Kipling, si je n’avais pour corroborer mon jugement celui d’un compatriote comme M. André Chevrillon, le seul Français qui ait publié sur Rudyard Kipling une étude digne de ce génie, le seul qui ait témoigné de sa parfaite compréhension d’une œuvre qu’il admire autant que je fais, je me prendrais parfois, en France, à m’inquiéter de cette admiration que je professe pour le poète étranger.
Pourquoi la France met-elle si longtemps à venir à l’œuvre de M. Rudyard Kipling ? Ah ! c’est qu’il est dur, pour un pays qui prétend mener la marche du monde, d’avoir à reconnaître le génie d’un homme dont les « intellectuels » anglais eux-mêmes ont dit : « Son influence est de celles qui font retarder l’horloge du Temps. » Et pourquoi pareille accusation a-t-elle été portée contre M. Rudyard Kipling ? Parce que M. Rudyard Kipling, admirateur de l’énergie humaine, se fondant sur l’expérience par lui acquise à travers le monde entier, confiant en sa miraculeuse clairvoyance, croit que l’homme est fait pour la lutte plus que pour la jouissance, qu’il est souvent responsable de son malheur, que souvent il a besoin d’un maître, que parfois il réclame le fouet, et, que cette loi, nul progrès ne la viendra déranger. M. Rudyard Kipling a connu d’autres civilisations, a rencontré d’autres sages, et plus antiques et plus expérimentés que les nôtres. Il a vécu dans l’Inde, a fréquenté les lamas. Il sait jusqu’où la liberté humaine peut aller. Il sait le point précis qu’elle ne peut dépasser. Et il sourit. C’est ce sourire qui contrarie les « intellectuels » sur le point de se voir forcés d’en rabattre de leurs espérances. M. Rudyard Kipling sourit de l’utopie. Et, ce qui domine son œuvre, c’est le prodigieux bon sens, le merveilleux équilibre. En une seconde, la balance, en sa main, redevient horizontale. Dans 007, cette histoire extraordinaire de locomotives, au milieu d’un saisissant tableau d’activité humaine où sont décrites, avec une intensité de vie sans précédent, les voies de manœuvre et la cour de marchandises d’une importante gare américaine, je cueille ce passage, où M. Rudyard Kipling déclare nettement ce qu’il croit le plus convenable à l’intérêt social :
Un homme d’équipe, le visage pourpre, se tailla un chemin à l’aide des épaules, jusqu’au chef de manœuvre, et lui mit le poing sous le nez. Le chef ne leva même pas les yeux de dessus sa liasse d’avis de réception. Il fléchit légèrement l’index, et un grand jeune homme en chemise rouge, qui flânait nonchalamment près de lui, frappa l’homme d’équipe sous l’oreille gauche, d’un coup qui l’envoya rouler frissonnant et gloussant sur une balle de fourrage.
M. Rudyard Kipling n’est point de ceux qui portent des confitures ni des lits de plumes dans les prisons, et voilà pourquoi certaines gens lui en veulent. Il est pour l’ordre, sans lequel l’activité humaine, cette activité humaine devant laquelle il est à genoux, ne peut plus se déployer. Et c’est ce qui lui fait approuver le châtiment des coupables, respecter son roi, admirer le soldat, défendre l’armée dont l’homme a besoin de voir l’épée pour marcher droit et ne pas déranger l’équilibre social, hors duquel il n’est de progrès véritable ni durable. Il est pour l’énergie, sans laquelle l’homme n’est qu’une proie indigne de pitié, ou grâce à laquelle il accomplit ces prodiges dont le poète anglais s’est fait le chantre universel. Il est enfin pour l’accomplissement du devoir, ce devoir qui s’inscrit en lettres nettes vis-à-vis de tout œil humain, lorsque cet œil volontairement ne se reclôt pour céder à la faiblesse. Et, à l’adresse de l’homme qui se dérobe à ce devoir, Rudyard Kipling n’a pas assez de mépris. Or, chose bizarre, le public ami de l’ordre, en France, est le dernier à venir à Rudyard Kipling, dont il eût dû, semble-t-il, accueillir la venue comme celle d’un sauveur. Par ignorance de l’œuvre, sans doute, par défiance de ce qui vient de l’étranger, par une routine qui l’éloigne des nouveaux clichés et de ce qui n’est pas français, il continue à ne toucher à cet œuvre que d’un doigt pudibond, de sorte qu’il n’a soulevé qu’à peine un coin du voile, et ne se rend nul compte de la puissance du poète anglais. Il faut marcher pas à pas dans l’œuvre, y voir les hommes aux prises avec leur devoir et conscients de leur responsabilité pour sentir ce qu’il y a de viril et de sain en Rudyard Kipling, et de quelle force est la leçon qu’il donne. Il faut avoir fait connaissance avec la justice, l’inflexibilité, le bon sens des officiers et des fonctionnaires de l’Inde, dont il fait les héros de la plupart de ses contes, pour comprendre ce qui donne à l’Angleterre sa suprématie dans le monde. Comme il l’aime, sa nation, Rudyard Kipling ! Comme il en connaît et apprécie les vertus ! Et son influence serait de celles qui retardent ? L’influence de cet homme qui a tout vu, qui tout connaît, qui de tout a tiré un jugement sûr et droit, qui tout expose avec loyauté ; l’influence de ce cinématographe humain, de ce cinématographe de génie, serait de celles qui retardent ? Regardez l’œil de Rudyard Kipling ! Regardez l’homme sourire !
Et l’amour de l’énergie, du muscle et de l’épée nue enlève-t-il à Rudyard Kipling le sentiment ? Ah ! lisez donc ceux de ses contes qui ont pour héros des enfants ! Que touchantes sont les pensées, que touchants sont les mots qui lui montent aux lèvres, que de fois le sanglot de l’émotion vient étreindre la gorge du lecteur ! Lisez ce conte intitulé Eux, où le poète peuple d’enfants imaginaires la maison de Beauté qu’habite la châtelaine aveugle et solitaire, et où il semble avoir enfin saisi dans l’air impalpable ce que nous n’y voyons pas encore, avoir ravi à Dieu le souffle qui anime la matière et savoir à son tour l’incarner. Que de sentiment dans l’Histoire des Gadsby, et quelles pages que celles où le poète, n’ayant plus assez des voix de l’homme et de la femme pour parler d’éternité, mêle au concert l’aigle qui plane sur leurs têtes et jusqu’à la ligne de l’Himalaya dont les neiges tout là-bas, là-bas, tressaillent ! Capitaines courageux, qui débute par un coup de brutalité voulu et porteur d’admirables fruits, n’est-il pas, en même temps que le plus superbe poème que l’on ait écrit sur la mer, un livre de sentiment, et ses dernières pages sont-elles autre chose qu’un long sanglot ? Sanglot nostalgique de l’adolescent qui vient de quitter le banc de Terre-Neuve où il apprit de ses semblables ce qu’est au fond la vraie vie de l’homme : travail et souffrance parmi la beauté. Sanglot de la mère, femme du milliardaire américain, qui retrouve son fils sauvé par miracle, mais pour le perdre de nouveau et à jamais lorsque l’enfant se rend compte de son devoir viril et social. Sanglot d’émotion du père qui raconte à son fils sa propre existence de lutteur acharné, et s’aperçoit que ce fils vient à son tour d’apprendre le grand secret de la vie, et marchera sur sa trace. Sanglot de l’humanité tout entière en cette assemblée de pêcheurs où l’on fait le compte des morts. Et Kim ! Ah ! je ne peux m’empêcher de terminer par la page où Rudyard Kipling décrit la convalescence du petit Anglo-Indien qui, après avoir parcouru l’Inde en compagnie du lama, est tombé malade chez la vieille maharanee, de l’enfant qui, guéri d’une maladie de croissance, reprend à la vie, et retrouve le premier sommeil réparateur :
Tout d’abord ses jambes fléchirent comme de mauvais tuyaux de pipe, et la ruée du grand jour inondant l’étourdit… Le cerveau affaibli se dérobait au monde extérieur, comme un jeune cheval, une fois qu’il a senti la molette, s’efface de côté pour se tenir loin de l’éperon.
… Puis il regarda les arbres et l’étendue des champs, avec les huttes aux toits de chaumes cachées parmi les récoltes, — les regarda avec des yeux absents, incapables de définir la taille, la proportion ni l’usage des choses ; — il resta les yeux tout grands ouverts pendant une demi-heure de silence. Tout ce temps-là, il sentit, quoiqu’il n’eût pu l’exprimer par des mots, que son âme ne s’engrenait pas à ce qui l’entourait, — roue sans rapport avec aucun mécanisme, absolument comme la roue paresseuse d’un broyeur de Beheea, machine à bas prix qu’on a jetée dans un coin. Les brises le caressaient de leur éventail, les pierrots piaillaient après lui ; par derrière, les bruits de la maison pleine — disputes, ordres et reproches — frappaient des oreilles sourdes.
— Je suis Kim. Je suis Kim. Et qu’est-ce que Kim ? répétait encore son âme.
Il n’avait pas envie de pleurer, — ne s’était jamais encore moins senti envie de pleurer, — quand tout à coup de faciles et bêtes de larmes ruisselèrent le long de son nez, et il sentit, avec un déclenchement presque perceptible, les roues de son être remboîtées de nouveau sur le monde extérieur. Les choses qui, un instant auparavant, traversaient le globe de ses yeux sans rien signifier, reprirent leurs proportions convenables. Les routes étaient faites pour y marcher, les maisons pour y vivre, le bétail pour être mené, le sol pour être cultivé, et les hommes et les femmes pour leur parler…
Sur un petit tertre, à un demi-mille de là, se trouvait un char à bœufs vide, avec un jeune bananier derrière lui, — un belvédère, eût-on dit, sur des plaines nouvellement labourées ; et ses paupières, que l’air baignait de tiédeur, s’alourdirent comme il s’en approchait. Le sol était tout en bonne poussière propre, — pas en herbe nouvelle, qui, vivante, est déjà à moitié route de la mort, mais en poussière d’espoir, qui renferme la semence de toute vie. Il la sentit entre ses orteils, la caressa de la paume de ses mains, et, articulation par articulation, soupirant de volupté, s’étendit de tout son long à l’ombre du char chevillé de bois. Et Mère Terre l’imprégna de son souffle pour lui rendre l’équilibre qu’il avait perdu en restant si longtemps sur un lit, privé de ses bons courants. Sa tête s’abandonna sur le sein de la mère, et ses mains ouvertes se rendirent à sa force. L’arbre aux multiples racines, au-dessus de lui, et jusqu’au bois mort façonné par la main de l’homme, à côté, savaient ce qu’il cherchait, et lui ne le savait pas. Heure sur heure, il s’appesantissait, plus lourd que le sommeil.
Que saurais-je ajouter à cette citation, qui fasse mieux comprendre la grandeur du poète ? Il me semble que l’œuvre de M. Rudyard Kipling, lorsqu’on en a saisi le sens, est partout ainsi, un ruissellement de beautés. Jamais en tête d’aucun de nos volumes de traductions je n’ai cru devoir publier de préface, sauf l’étude parfaite de M. André Chevrillon. Il m’était apparent que tous mes compatriotes finiraient par comprendre, admirer…
LOUIS FABULET.
Écho de Paris du 13 décembre 1907.
LE CHAT MALTAIS
Ils avaient, tous les douze, bon motif de se montrer orgueilleux, et motif meilleur encore d’avoir le trac ; car, bien qu’ils se fussent, partie par partie, taillé la voie à travers les teams engagés pour le tournoi de polo, ils se rencontraient, cet après-midi-là, dans le match final, avec les Archanges. Or, les hommes des Archanges jouaient avec une demi-douzaine de poneys par tête, et, comme la partie était divisée en six quarts de huit minutes chacun, c’était un poney frais à chaque reprise. Alors que le team des Skidars, même en supposant qu’il ne survînt pas d’accidents, n’était en mesure de fournir qu’un poney toutes les deux reprises. Et deux contre un, cela constitue un sérieux avantage. D’autre part, ainsi que le fit remarquer Shiraz, le syrien gris, ils se rencontraient avec le dessus du panier des poneys de polo de l’Inde Supérieure ; des poneys qui pour le moins avaient coûté mille roupies chacun, alors qu’il ne fallait voir en eux-mêmes qu’un lot de roquentins sans valeur, pris un peu partout, et souvent à des charrettes de campagne, par leurs maîtres, lesquels appartenaient à un régiment pauvre, mais honnête, d’infanterie indigène.
« L’argent, cela veut dire l’allure et le poids, déclara Shiraz, en frottant d’un air malheureux son nez noir et soyeux le long de sa guêtre bien ajustée ; et, suivant les maximes du jeu, tel que je le connais…
— Ah, mais nous ne jouons pas les maximes, repartit le Chat Maltais. C’est le jeu, que nous jouons, et nous possédons l’incontestable avantage de le connaître, le jeu. Réfléchissez donc d’une enjambée, Shiraz. En deux semaines nous sommes partis de rien pour décrocher la seconde place contre tous ces gaillards que vous voyez là sur le terrain, et cela, parce que nous jouons avec la tête tout autant qu’avec les pieds.
— N’empêche que je me sens aussi mal en forme que mal en train, déclara Cendrillon, une jument gris souris, qui possédait un frontal rouge et la paire de jambes la plus nette qu’on vit oncques à un poney hors d’âge. Ils ont le double de notre taille, ces personnages-là. »
Cendrillon regarda l’assemblée, et soupira. Le terrain de polo d’Umballa, dur et poudreux, était encadré de milliers de soldats, blancs, noirs, sans compter les centaines et centaines d’équipages, de mail-coachs, de dog-carts, d’ombrelles aux couleurs brillantes, d’officiers avec ou sans uniforme, et les foules d’indigènes derrière eux ; et les ordonnances à dos de chameau, qui avaient fait halte pour assister à la partie, au lieu de porter les missives du haut en bas de la ville ; et les marchands de chevaux indigènes, qui couraient de côté et d’autre sur des juments de Biluchi aux oreilles délicates, cherchant l’occasion de vendre quelques poneys de polo de tout premier ordre. Puis c’étaient les poneys d’une trentaine de teams éliminés, qui avaient été engagés pour la « Upper India Free For All Cup[2] » — presque tous poneys de valeur et de renom entre Mhow et Peshawer, entre Allahabad et Moultan ; poneys primés, arabes, syriens, barbes, de Deccanee, de Waziri, du pays, et des poneys de Caboul de toutes les couleurs, toutes les formes, tous les caractères imaginables. Quelques-uns d’entre eux se trouvaient dans des écuries toiturées de nattes, près du terrain de polo ; mais la plupart étaient sellés, et leurs maîtres, les vaincus des parties précédentes, s’en servaient pour trotter de ci de là, et se conter mutuellement la façon précise de jouer le jeu.
[2] Coupe de l’Inde Supérieure, ouverte à tous.
C’était un beau spectacle, et le va et vient des prompts petits sabots, ainsi que les salutations incessantes des poneys qui s’étaient déjà rencontrés sur d’autres terrains de polo ou champs de course, eussent suffi à mettre n’importe quel quadrupède dans tous ses états.
Mais le team des Skidars s’arrangeait pour ne pas avoir l’air de connaître ses voisins, quoique la moitié des poneys qu’on voyait sur le terrain fussent curieux de se frotter l’épaule à celle des petits gaillards venus du Nord et qui jusqu’ici avaient tout balayé sur leur passage.
« Voyons, dit au Chat Maltais un arabe soyeux, à la robe dorée, qui avait joué fort mal le jour précédent, dites-moi, ne nous sommes-nous pas rencontrés dans l’écurie d’Abdul Rahman, à Bombay, il y a quatre saisons ? J’ai gagné la coupe de Paikpattan à la saison suivante, vous devez vous rappeler.
— Ce n’est pas moi, répondit poliment le Chat Maltais. J’étais alors à Malte, à tirer la charrette. Je ne cours pas dans les courses. Je joue le jeu.
— O-oh ! repartit l’arabe, en dressant la queue, et en s’éloignant d’un air crâne.
— Tenez-vous sur la réserve, dit à ses compagnons le Chat Maltais. Nous n’avons pas besoin de nous frotter le nez à tous ces demi-sang panards de l’Inde Supérieure. Dès que nous aurons gagné cette coupe-ci, ils vendront leurs fers pour nous connaître.
— Ce n’est pas nous qui gagnerons la coupe, déclara Shiraz. Comment vous sentez-vous ?
— Médiocre, comme la ration d’hier au soir, après que ce rat musqué eut passé dessus, répondit Polaris, un poney gris à l’avant-main quelque peu lourd. »
Et le reste du team se montra d’accord avec lui.
« Plus tôt on oublie cela, mieux cela vaut, dit le Chat Maltais d’un ton de bonne humeur. Ils ont fini le tiffin[3], dans la grande tente. C’est le moment où on va nous réclamer. Si vos selles ne sont pas mises comme il faut, ruez. Si vos mors vous gênent, cabrez-vous, et laissez les saïs voir si vos guêtres sont trop serrées. »
[3] Déjeuner, dans l’Inde.
Chaque poney avait son saïs, son groom, lequel habitait, mangeait et dormait avec lui, et toujours avait parié beaucoup au-delà de ses moyens sur le résultat de la partie. Rien à craindre, tout irait bien, et afin d’en être sûr, chaque saïs frictionnait les jambes de son poney jusqu’à la dernière minute. Derrière les saïs se tenaient assis tous ceux du régiment des Skidars qui avaient obtenu une permission pour assister au match, la moitié environ des officiers indigènes, et cent ou deux cents hommes à la peau brune, à la barbe noire, sans parler des musiciens du régiment, dont le doigt parcourait nerveusement les grosses cornemuses enrubannées[4]. Les officiers indigènes tenaient des faisceaux de sticks de polo, de longs maillets emmanchés de bambou ; et comme, après le tiffin, la grande tribune officielle se remplissait, ils se disposèrent soit isolément, soit deux par deux, en différents points autour du terrain, de façon qu’un stick se trouvât-il brisé, le joueur n’eût pas loin à galoper pour s’en voir remettre un autre. Une fanfare de cavalerie britannique entonna un air populaire, et les deux arbitres, en légers cache-poussière, firent leur apparition sur deux petits poneys fort excités. Les quatre joueurs du team des Archanges suivirent, et le spectacle de leurs belles montures fit gémir Shiraz de nouveau.
[4] Les cornemuses furent très répandues primitivement dans l’Inde elle-même, l’Asie Mineure et la Chine, et se trouvent être l’instrument de musique national de certains régiments indigènes de l’Inde tout aussi bien que celui des Highlanders.
« Attendez, nous allons voir, dit le Chat Maltais. Deux d’entre eux jouent avec des œillères, et cela indique qu’ils ne voient pas comment se tirer des pieds lorsqu’ils gênent les leurs, ou que les poneys des arbitres sont susceptibles de leur donner de l’ombrage. Ils ont aussi tous des rênes de tresse blanche qui sûrement vont s’allonger !
— Et les hommes ont leur fouet à la main au lieu de l’avoir au poignet. Ha ! dit Cendrillon, en dansant pour se dégourdir.
— Véridique. Il n’est guère possible de manier son stick et ses rênes en même temps que le fouet tenu de cette façon-là, dit le Chat Maltais. Il n’est pas un mètre carré du terrain de Malte sur lequel je n’aie pris une pelle, et je dois savoir. »
Il fit trembler son petit garrot tout pelé, rien que pour montrer la satisfaction qu’il éprouvait, mais, au fond du cœur, il ne se sentait pas plus gai que cela. Depuis le jour où, pris avec un vieux fusil, en acompte sur le paiement d’une dette de jeu provenant d’un pari aux courses, il avait échoué dans l’Inde, amené sur un transport, le Chat Maltais avait toujours joué et prôné le polo sur le dur terrain des Skidars, dans le team des Skidars. Or, le poney de polo tient quelque peu du poète. Est-il né avec l’amour du jeu, qu’on peut en faire quelque chose. Le Chat Maltais savait que s’il existait des bambous, c’était à seule fin de se servir de leurs racines pour tourner des balles de polo ; que si l’on donnait du grain aux poneys, c’était pour les tenir en bonne condition, et que si on les ferrait, c’était pour les empêcher de glisser dans un report en arrière. Mais, outre tout cela, il n’était pas un tour, pas une ruse du plus beau jeu du monde, qu’il ne connût, et au cours de deux saisons il avait enseigné aux autres tout ce qu’il savait ou devinait.
« Rappelez-vous, dit-il pour la centième fois, au moment où les cavaliers arrivaient, qu’il nous faut jouer avec ensemble, et qu’il vous faut jouer avec votre cervelle. Quoi qu’il arrive, suivez la balle. Qui est-ce qui ouvre la marche ? »
On était en train de sangler Cendrillon, Shiraz, Polaris, ainsi qu’un petit bai tout court, haut sur jambes, pourvu de jarrets formidables et d’un garrot insignifiant (on l’appelait Bouchon), tandis qu’à l’arrière-plan les soldats regardaient de tous leurs yeux.
« Je tiens, vous autres, les hommes, à ce que vous restiez tranquilles, dit Lutyens, le capitaine du team, et surtout à ce qu’on ne fasse pas piailler les cornemuses.
— Même si nous gagnons, capitaine sahib ? demanda un musicien.
— Si nous gagnons, vous pourrez faire ce que vous voudrez », repartit Lutyens avec un sourire, tout en se glissant autour du poignet la boucle de son stick et en faisant demi-tour pour regagner sa place au petit galop.
Les poneys des Archanges, en raison de la foule bigarrée qui se tenait là, si près du terrain, se montraient quelque peu au-dessus d’eux-mêmes. Leurs cavaliers étaient d’excellents joueurs, mais c’était un team de joueurs hors ligne au lieu d’être un team hors ligne, ce qui n’est pas du tout la même chose. Ils avaient honnêtement l’intention de jouer avec ensemble, mais il est bien difficile pour quatre hommes, dont chacun est le meilleur du team où on l’a pris, de se rappeler qu’au polo, dût-on faire des exploits de coups de maillet ou d’équitation, rien ne vous excuse de jouer pour votre propre compte. Leur capitaine les interpella un à un pour leur crier ses ordres, et il est curieux de remarquer que lorsqu’on appelle un Anglais par son nom en public, le voilà devenu nerveux et agité. Lutyens ne dit rien à ses hommes, attendu que tout avait été dit à l’avance. Il retint Shiraz, car il jouait « arrière », pour garder le goal. Powell sur Polaris était demi-arrière, et Macnamara ainsi que Hughes sur Bouchon et Cendrillon étaient premier et deuxième avant. La dure petite balle en racine de bambou fut mise au milieu du terrain, à cent cinquante mètres des extrémités, et Hughes croisa les sticks, le maillet en l’air, avec le capitaine des Archanges, lequel jugea bon de jouer « avant », place d’où l’on ne peut aisément contrôler ce que fait le team. Le petit clic que firent les manches de bambou en se rencontrant s’entendit d’un bout à l’autre du terrain ; et c’est alors que Hughes, opérant quelque rapide coup de poignet, envoya rouler doucement la balle à quelques mètres. Cendrillon, qui connaissait de longue date ce coup appelé « dribbling », suivit comme le chat suit la souris. Tandis que le capitaine des Archanges faisait évoluer son poney sur place, Hughes tapa de toutes ses forces, et à peine le coup était-il donné que Cendrillon se trouvait déjà loin, suivie de près par Bouchon, leurs petits sabots fouettant le sol durci à l’instar de gouttes de pluie sur des carreaux de vitre.
« Tirez à gauche, dit Cendrillon entre ses dents, elle vient de notre côté, Bouchon ! »
L’arrière et le demi-arrière des Archanges fondaient sur Cendrillon juste au moment où le poney se trouvait à portée de la balle. Hughes se pencha en avant, la bride lâche, et presque sous les pieds de Cendrillon la fit dévier à gauche ; elle s’en alla folâtrer à petits bonds du côté de Bouchon, lequel comprit que, s’il n’était prompt, elle irait rouler hors des limites. Ce coup en longueur donna aux Archanges le temps de faire demi-tour et d’envoyer trois hommes à travers le terrain pour bousculer Bouchon. Cendrillon resta où elle était, car elle connaissait le jeu. Bouchon était sur la balle un quart de seconde avant l’arrivée des autres, et Macnamara, d’un revers, la renvoya à Hughes, qui vit le passage libre jusqu’au goal des Archanges, et claqua la balle entre les goals avant qu’on sût exactement ce qui était arrivé.
« Cela peut s’appeler de la veine, dit Bouchon, comme ils changeaient de côté. Un goal en trois minutes et en trois coups, et sans pour ainsi dire nous faire travailler.
— Je ne sais pas, dit Polaris, mais il me semble que nous les avons émoustillés trop tôt. Serais pas étonné que, la prochaine fois, ils essaient de nous mettre sur les dents.
— Empêchez la balle de rouler, alors, dit Shiraz. Cela vient à bout de tout poney qui n’en a pas l’habitude. »
La fois suivante, ce ne fut plus le galop allègre à travers le terrain. Tous les Archanges se refermèrent comme un seul homme, mais restèrent là, attendu que Bouchon, Cendrillon et Polaris étaient l’un ou l’autre sur la balle, à marquer le pas parmi le cliquetis des sticks, tandis que Shiraz tournait tout autour, guettant une occasion.
« Nous pouvons, nous autres, faire cela toute une journée durant, dit Polaris, en donnant de la croupe dans les côtes d’un autre poney. Qu’est-ce que vous avez à pousser comme cela ?
— Qu’… qu’on m’attelle entre deux brancards d’ekka si je le sais, lui fut-il répondu à bout de souffle, et je donnerais bien une semaine de provende pour voir mes œillères au diable. Je n’y vois goutte.
— En effet, il n’y a pas mal de poussière. Pan ! Dans le jarret. Où est la balle, Bouchon ?
— Sous ma queue. Il y a là, en tout cas, un homme en train de la chercher. C’est merveilleux. Ils ne peuvent pas se servir de leurs sticks, et cela les met en rogne. Bourrez donc un peu le vieux porteur d’œillères, qu’il fasse la culbute !
— Eh là, ne me touchez pas. Je ne vois rien. J’ai… j’ai bien envie de reculer », dit le poney aux œillères, lequel savait qu’il ne faut pas songer à soutenir un choc lorsqu’on ne peut voir tout autour de soi.
Bouchon était en train de guetter la balle, là, dans la poussière, près de son sabot antérieur droit, tandis que Macnamara, le stick raccourci dans la main, la tapotait de temps à autre. Quant à Cendrillon, elle essayait de se faufiler hors de la mêlée, agitant d’un mouvement fébrile ce qui lui restait de queue.
« Hé ! Ils l’ont, hennit-elle. Faites-moi place ! »
Et elle partit au galop, droit comme balle de fusil, à la suite d’un grand poney efflanqué appartenant aux Archanges, et dont le cavalier brandissait son stick, prêt à donner le coup.
« Ce sera pour une autre fois », dit Hughes, comme le coup glissait le long de son stick levé.
Et Cendrillon, donnant de l’épaule contre le flanc du grand poney, le poussa de côté juste au moment où Lutyens sur Shiraz renvoyait la balle à l’endroit d’où elle était venue et où le grand poney s’éloignait sur la gauche, en glissant des quatre pieds. Cendrillon, voyant que Polaris avait rejoint Bouchon dans la poursuite de la balle du côté du goal, alla se camper à sa place, et c’est alors qu’on annonça la fin de la reprise.
Les poneys des Skidars ne perdirent de temps ni en ruades ni en esbrouffes. Ils savaient que chaque minute de repos se traduisait par autant de profit, et ils trottèrent dans la direction des barrières pour retrouver leurs saïs, lesquels aussitôt se mirent à les étriller, les couvrir et les masser.
« Pouah ! dit Bouchon, en se raidissant sous le gros racloir de vulcanite, pour ne rien perdre de son chatouillement. Si nous jouions poney pour poney, nous tomberions ces Archanges en une demi-heure. Mais on va en amener de frais, et encore de frais, et puis encore après cela… Vous comprenez ?
— Qu’est-ce que cela fiche ? répliqua Polaris. Nous avons la première manche… Est-ce que je n’ai pas le jarret qui enfle ?
— Il a l’air un brin bouffi, déclara Bouchon. Vous devez avoir reçu plutôt un pain, Ne le laissez pas se raidir. On va avoir encore besoin de vous dans une demi-heure.
— Que pensez-vous du terrain ? demanda le Chat Maltais.
— Le terrain est comme votre fer, sauf aux endroits où on a mis trop d’eau, repartit Cendrillon. Alors, il devient glissant. Ne jouez pas au centre. Il y a là un marais. Je ne sais pas comment leurs quatre nouveaux vont se conduire, mais nous avons empêché la balle de rouler, et les avons fait suer pour la peau. Qui est-ce qui sort ? Deux arabes et deux du pays ! Cela ne vaut rien. Comme c’est bon, de se gargariser ! »
Cendrillon causait, le goulot d’une bouteille à soda recouverte de cuir entre les dents, tout en essayant de regarder par-dessus son garrot. Et cela lui donnait un petit air fort coquet.
« Qu’est-ce qui ne vaut rien ? demanda Aube Grise, en se rétrécissant le ventre dans sa ventrière et en admirant ses épaules bien prises.
— Vous autres, arabes, ne pouvez galoper assez vite pour vous réchauffer… c’est ce que Cendrillon veut dire, déclara Polaris, en boitant pour montrer que son jarret demandait quelque attention. Est-ce que vous jouez « arrière », Aube Grise ?
— Cela m’en a tout l’air », répondit Aube Grise, comme Lutyens enjambait sa selle.
Powell monta le Lapin, un simple bai du pays, qui ressemblait beaucoup à Bouchon, mais avec des oreilles de mulet. Macnamara prit Faiz Ullah, un bon petit arabe roux, à dos court, et pourvu d’une longue queue ; et Hughes enfourcha Benami, vieille bête brune et maussade, sous elle du devant plus que ne doit l’être un poney de polo.
« Benami n’a pas l’air commode, dit Shiraz. Êtes-vous bien luné, Ben ? »
Le brave vétéran s’éloigna d’un pas raide sans répondre, et le Chat Maltais regarda les nouveaux poneys des Archanges en train de se pavaner sur le terrain. C’étaient quatre beaux poneys noirs, et ils semblaient, à leur allure, de taille à manger le team des Skidars et à s’éloigner au galop ce repas dans le ventre.
« Encore des œillères, dit le Chat Maltais. Bien, cela !
— Ce sont des chevaux de bataille — des chevaux de grosse cavalerie ! déclara Cendrillon d’un ton indigné. Ils ne retrouveront plus jamais leur « un mètre quarante ».
— Ils ont tous été bien et dûment mesurés, et sont tous pourvus de leurs certificats, repartit le Chat Maltais, sans quoi ils ne seraient pas ici. Ce qu’il faut, c’est accepter les choses telles qu’elles se présentent, et ne pas perdre la balle de vue. »
Le jeu reprit ; mais, cette fois, les Skidars se trouvèrent parqués dans leur propre camp, ce dont les poneys spectateurs ne conclurent rien de bon.
« Faiz Ullah est en train de faire le feignant, comme d’habitude, dit Polaris avec un hennissement de mépris.
— Aussi, Faiz Ullah trinque », repartit Bouchon.
On entendait la cravache de polo à boucle de cuir cingler le ventre arrondi du petit compère. Puis, le hennissement aigu de Lapin s’en vint jusqu’à eux à travers le terrain.
« Je ne peux pas faire toute la besogne, criait-il.
— Jouez. Ne parlez pas », hennit le Chat Maltais.
Et tous les poneys surexcités se tortillèrent, tandis que les soldats et les grooms empoignaient les barrières et se mettaient à hurler. Un poney noir muni d’œillères avait mis le grappin sur le vieux Benami, et s’efforçait par tous les moyens en son pouvoir de le gêner. On voyait Benami encenser et faire claquer sa lèvre supérieure.
« Attention à la culbute, dit Polaris. Benami commence à se fâcher. »
Le jeu ondoya de haut en bas, de goal à goal, et les poneys noirs prirent confiance en sentant qu’ils avaient de meilleures jambes que les autres. La balle sortit d’une petite mêlée, et Benami ainsi que le Lapin la suivirent, Faiz Ullah trop content d’avoir la paix un instant.
Le poney aux œillères noires arriva comme un faucon, avec deux des siens derrière lui, et l’œil de Benami brilla comme ils disputaient ensemble de vitesse. La question était de savoir lequel des deux poneys céderait la place à l’autre, chacun des cavaliers parfaitement consentant à risquer une chute pour la bonne cause. Le noir, que ses œillères avaient presque rendu fou, se fiait à son poids et à sa fougue ; mais Benami, lui, savait comment l’employer, son poids, et comment la régler, sa fougue. Ils se rejoignirent, et ce ne fut plus que poussière. Le noir gisait sur le flanc, hors d’haleine. Le Lapin était à cent mètres de là, en haut du terrain avec la balle, et Benami se trouvait assis. Il avait glissé sur une longueur de près de dix mètres, mais il avait eu sa revanche, et resta donc assis de la sorte, en claquant des narines, jusqu’à ce que le poney noir se levât.
« Voilà ce que vous y gagnez, avec votre intervention. Vous en faut-il davantage ? » demanda Benami.
Et il plongea dans le jeu. Il n’y eut rien de fait, attendu que, malgré les corrections que lui administrait Macnamara toutes les fois qu’il en trouvait le temps, Faiz Ullah ne voulait pas galoper. Toutefois, la chute du poney noir avait fortement impressionné ses compagnons, ce qui empêcha les Archanges de profiter de la mauvaise allure de Faiz Ullah.
Mais, comme le déclara le Chat Maltais, lorsqu’on annonça la fin de la reprise et que les quatre poneys s’en revinrent tout soufflants et dégouttants de sueur, Faiz Ullah eût dû se voir poursuivi à coups de pied tout autour d’Umballa. Si, la prochaine fois, il ne se conduisait pas mieux, le Chat Maltais promit de lui arracher par la racine sa jolie queue d’arabe pour la lui manger.
Le temps manqua pour causer, car on appelait la troisième équipe.
Le troisième quart d’une partie est généralement le plus chaud, attendu que chaque clan adverse s’imagine que l’autre est exténué ; et c’est le moment où en général la victoire dépend de chaque coup que l’on porte.
Lutyens prit d’un mot et d’une caresse possession du Chat Maltais, car il le prisait plus que tout au monde. Powell eut Shikast, un petit rat gris sans race et sans manières en dehors du polo ; Macnamara monta Bambou, le plus grand du team, et Hughes prit Qui Êtes-Vous, autrement dit l’Insecte. On supposait à ce dernier du sang australien dans les veines, mais il avait l’air d’un tréteau, et on eût pu lui taper sur les jambes avec une barre de fer sans lui faire de mal.
Ils s’en allèrent à la rencontre de la fine fleur du team des Archanges, et lorsque Qui Êtes-Vous aperçut les jambes élégamment bottées de ces derniers et leurs belles robes satinées, il grimaça un sourire à travers sa bride amincie par l’usure.
« Ma parole ! dit-il, il faut leur faire faire un peu de football. Ces messieurs ont besoin de recevoir une frottée.
— Pas mordre, déclara le Chat Maltais sous forme d’avis, attendu que Qui Êtes-Vous passait pour s’être, une ou deux fois dans sa carrière, oublié de cette façon-là.
— Qui a parlé de mordre ? Je ne joue pas les apaches. C’est le jeu que je joue. »
Les Archanges s’en vinrent comme un loup sur la bergerie, attendu qu’ils étaient fatigués de football et avaient soif de polo. On leur en servit, du polo. A peine s’était-on remis au jeu que Lutyens frappa sur une balle qui s’en venait rapidement vers lui, et que cette balle, comme il arrive parfois, monta en l’air avec le bruissement d’une perdrix effarouchée. Shikast l’entendit, mais sur le moment ne put la voir, quoiqu’il regardât partout et même en l’air, comme le lui avait appris le Chat Maltais. L’ayant enfin aperçue dans le ciel et devant lui, il se précipita avec Powell, de toute la vitesse de ses jambes. Ce fut alors que Powell, personnage d’ordinaire calme et pondéré, se trouva inspiré et tenta un coup parfois suivi de succès dans un tranquille après-midi de longue pratique. Il prit son stick des deux mains, et, se dressant tout debout sur ses étriers, frappa au petit bonheur à tour de bras dans l’air, comme on fait à Munipore. Il y eut comme une seconde de stupeur, après quoi des quatre coins du terrain partit un hurlement d’enthousiasme et de plaisir comme la balle filait droit (on eût pu voir les Archanges étonnés plonger sur leurs selles pour se tenir à l’abri de la trajectoire, tout en la regardant, la bouche ouverte), et des balustrades où se tenait la musique militaire des Skidars s’éleva jusqu’à bout de souffle le piaulement des cornemuses.
Shikast entendit le coup ; mais il entendit la tête du stick, dans le même moment, voler en éclats. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf poneys sur mille, faisant feu des quatre pieds, fussent partis après la balle, avec un joueur inutile pour leur tirer sur le mors ; mais Powell connaissait Shikast comme Shikast connaissait Powell, et dès l’instant où le poney sentit la jambe droite de son cavalier bouger d’un rien sur le quartier de la selle, il piqua droit sur les limites où un officier indigène agitait frénétiquement un stick de rechange. Les cris n’étaient pas éteints, que de nouveau Powell était armé.
Une fois déjà dans sa vie le Chat Maltais avait entendu exactement le même coup partir de dessus son propre dos, et avait mis à profit la confusion qui en résultait. Cette fois, il agit par expérience, et, laissant Bambou garder le goal en cas d’accident, arriva comme un éclair à travers les autres, tête et queue basses, Lutyens debout sur ses étriers pour l’alléger, — fila toujours, avant que l’autre côté se rendît compte de ce qui se passait, et faillit piquer une tête entre les poteaux des Archanges, tandis qu’il ne restait plus à Lutyens qu’à pousser la balle après un galop de cent cinquante mètres en droite ligne. S’il était une chose dont s’enorgueillît plus que d’une autre le Chat Maltais, c’était de cette prompte échappée de flèche à travers le terrain. Il n’était pas de l’école de ceux qui promènent la balle autour du champ, à moins qu’on eût clairement le dessous. Après cela, ils accordèrent aux Archanges cinq minutes de football, ce football que déteste un poney rapide, tout poney de prix, parce que cela l’énerve.
Qui Êtes-Vous se montra en cette façon de jouer meilleur même que Polaris. Il ne permit pas à la balle de s’échapper, et se fourra joyeusement dans la mêlée comme s’il mettait le nez dans la mangeoire à la recherche de quelque bon morceau. Quant au petit Shikast, il bondit sur la balle dès qu’elle se trouva dégagée, et chaque fois qu’un poney des Archanges s’imagina de la suivre, Shikast se trouvait là, debout sur elle, demandant ce qu’on voulait.
« Si nous pouvons tenir jusqu’à la fin de ce quart, dit le Chat Maltais, je me fiche du reste. Ne vous esquintez pas. Laissez-les suer pour nous. »
Sur quoi les poneys, ainsi que leurs cavaliers l’expliquèrent plus tard, « se refermèrent ». Les Archanges les maintinrent la bride serrée sur le devant de leur goal, ce qui acheva d’enlever aux petites bêtes ce qui leur restait de sang-froid ; elles se mirent alors à ruer pendant que les hommes faisaient échange de compliments et taquinaient les jambes de Qui Êtes-Vous, lequel serra les dents, mais resta où il était ; et la poussière plana comme un arbre sur la mêlée jusqu’à la fin de ce quart on ne peut plus brûlant.
On trouva les poneys fort excités et pleins de confiance lorsqu’ils retournèrent auprès de leurs saïs, et il fallut au Chat Maltais les avertir qu’on touchait au plus difficile de la partie.
« Voici que nous allons, nous autres, dit-il, rentrer tous dans le jeu pour la seconde fois, tandis qu’ils font sortir de nouveaux poneys. Vous allez vous croire en état de galoper et vous apercevoir qu’il n’y a pas mèche ; sur quoi vous allez vous faire de la bile.
— Mais deux goals à rien, c’est une diable d’avance, repartit Cendrillon, en faisant des manières.
— Combien faut-il de temps pour avoir un goal ? dit le Chat Maltais. De grâce, ne partez pas avec l’idée que la partie est à moitié gagnée, rien que parce qu’il nous arrive en ce moment d’être en veine. Ils nous mèneront, s’ils le peuvent, jusque dans la grande tribune ; il ne faut pas leur donner une chance. Suivez la balle.
— Du football, comme toujours ? déclara Polaris. J’ai le jarret presque aussi gros qu’une musette.
— Ne leur permettez pas même de voir la balle, si c’est possible. Maintenant, laissez-moi tranquille. Il me faut, avant le dernier quart, ramasser tout ce qui me reste de force. »
Il baissa la tête et laissa tous ses muscles se détendre. Shikast, Bambou et Qui Êtes-Vous imitèrent son exemple.
« Il vaut mieux ne pas regarder le jeu, dit-il. Ce n’est pas nous qui jouons, et nous ne ferons que nous éreinter si nous devenons inquiets. Regardez à terre, et imaginez-vous que c’est le moment de chasser les mouches. »
Ils firent de leur mieux, mais le conseil était dur à suivre. Les sabots tambourinaient et les sticks babillaient d’un bout à l’autre du terrain, et les hurlements d’enthousiasme des troupes anglaises disaient que les Archanges étaient en train de serrer de près les Skidars. Les soldats indigènes, derrière les poneys, grognaient et grommelaient, se parlaient tout bas à eux-mêmes, et voici qu’on entendit une acclamation prolongée, suivie du retentissement des hourrahs !
« Un pour les Archanges, dit Shikast sans lever la tête. L’heure approche. Oh, ma mère !
— Faiz Ullah, dit le Chat Maltais, si vous ne jouez pas jusqu’au dernier clou de vos fers, cette fois-ci, je vous gratifierai d’une ruade sur le terrain devant tous les autres poneys.
— Je ferai de mon mieux quand mon tour viendra », repartit d’un air crâne le petit arabe.
Les saïs se regardèrent gravement l’un l’autre en frictionnant les jambes de leurs poneys. C’était le moment où la question galette entrait en jeu, tout le monde le savait. Cendrillon et les autres revinrent, la sueur ruisselant sur leurs sabots et leurs queues racontant de mélancoliques histoires.
« Ils valent mieux que nous, déclara Shiraz. Je savais ce qu’il en serait.
— Ferme ta grande boîte, dit le Chat Maltais. Nous avons toujours un goal d’avance.
— Oui, mais c’est au tour de deux arabes et de deux du pays à jouer maintenant, dit Bouchon. Faiz Ullah, rappelle-toi ? » ajouta-t-il d’une voix mordante.
En montant sur Aube Grise, Lutyens regarda ses hommes. Ils ne présentaient guère une jolie apparence. Ils étaient rayés de bandes alternatives de poussière et de sueur. Leurs bottes jaunes étaient passées au noir. Ils avaient les poignets rouges et boursouflés, et on eût dit que leurs yeux s’étaient enfoncés de deux pouces dans la tête. Toutefois l’expression de ces yeux-là était assez satisfaisante.
« Avez-vous pris quelque chose au tiffin ? » demanda Lutyens.
Et le team se contenta de secouer négativement la tête. Ils avaient trop soif pour parler.
« Bravo ! Les Archanges n’ont pas fait de même. Ils sont plus à bout de souffle que nous.
— Ils ont les meilleurs poneys, dit Powell. Je ne serai pas fâché d’en avoir fini. »
Ce fut un sale quart que le cinquième, de toutes façons. Faiz Ullah joua comme un petit diable rouge ; le Lapin sembla se trouver partout à la fois, et Benami gouverna droit sur tout ce qui s’en venait sur sa route, tandis que sur leurs poneys les arbitres tournoyaient comme des mouettes autour du jeu en ses déplacements. Mais les Archanges avaient les meilleures montures — ils avaient gardé leurs pur-sang pour la fin — et ne laissèrent pas une seule fois les Skidars se livrer au football. Ils frappèrent la balle d’un bout à l’autre du terrain jusqu’à ce que Benami et les autres fussent sur le flanc. Puis ils se portèrent en avant, tandis que Lutyens et Aube Grise, sans arrêt, arrivaient juste, et tout juste, à éloigner la balle d’un long coup de revers retentissant. Aube Grise oublia sa qualité d’arabe, et passa du gris au bleu en galopant. A vrai dire, elle l’oublia trop bien, attendu qu’elle ne garda pas les yeux sur le terrain comme un arabe l’eût dû faire, mais allongea le nez et précipita le pas, par pur amour du jeu. On avait arrosé le terrain une ou deux fois entre les reprises, et un arroseur négligent avait vidé tout le contenu de la dernière de ses outres en un même endroit près du goal des Skidars. On allait terminer la partie, et pour la dixième fois Aube Grise se lançait à la poursuite d’une balle, quand, son pied gauche de derrière glissant dans la boue grasse, elle fit plusieurs tours sur elle-même, après avoir lancé Lutyens presque contre le poteau ; et les Archanges triomphants firent leur goal. Alors, la cloche sonna deux goals chacun ; mais il fallut venir au secours de Lutyens, et Aube Grise se releva avec quelque chose de claqué au postérieur gauche.
« Des avaries ? demanda Powell, un bras passé autour de Lutyens.
— La clavicule, cela va sans dire », répondit Lutyens entre ses dents.
C’était la troisième fois qu’il se la brisait en deux ans, et cela lui faisait mal.
Powell et les autres se mirent à siffler.
« La partie est fichue, déclara Hughes.
— Continuez de tenir. Nous avons encore cinq bonnes minutes, et ce n’est pas mon bras droit, dit Lutyens. Voyons-en la fin.
— Dites-moi, demanda le capitaine des Archanges qui arrivait en trottant. Êtes-vous blessé, Lutyens ? Nous attendrons, si vous désirez mettre un remplaçant. Je voudrais… je veux dire, le fait est, mes gaillards, que si jamais team mérita de gagner cette partie-ci, c’est bien vous. Je voudrais pouvoir vous donner un homme ou quelques-uns de nos poneys… quelque chose, enfin.
— Vous êtes mille fois aimable, mais nous irons jusqu’au bout, je pense. »
Le capitaine des Archanges ouvrit tout grands les yeux.
« Voilà qui n’est pas mal », dit-il.
Et il retourna à son camp, tandis que Lutyens empruntait une écharpe à l’un de ses officiers indigènes[5], et s’apprêtait à se mettre le bras en bandoulière. Alors, un Archange s’en vint au galop, porteur d’une grosse éponge à tub, et donna le conseil à Lutyens de se la placer sous l’aisselle afin de soulager l’épaule. A eux trois ils lui bandèrent le bras gauche selon toutes les règles de l’art, et l’un des officiers indigènes s’en vint d’un bond avec quatre longs verres qui fusaient et s’emplissaient de bulles.
[5] Les régiments indigènes de l’Inde comportent des officiers anglais en même temps que des officiers indigènes, mais les premiers ont toujours autorité sur les seconds.
Le team regarda Lutyens d’un air implorant, et Lutyens fit « oui » de la tête. C’était la dernière reprise, et rien, après cela, n’y changerait quoi que ce soit. Ils burent jusqu’au bout le breuvage d’or sombre, s’essuyèrent la moustache, et les choses prirent une apparence plus riante.
Le Chat Maltais avait passé son museau dans le devant de chemise de Lutyens, et essayait de dire combien il était fâché.
« Il devine, dit Lutyens, d’un ton d’orgueil. Le petit type devine. J’ai déjà joué avec lui sans bride… pour rire.
— Il ne s’agit pas de rire, pour le moment, déclara Powell. Mais nous n’avons pas un seul remplaçant convenable.
— Non, repartit Lutyens. C’est le dernier quart, et il s’agit de faire notre goal et de gagner. Je m’en remets au Chat.
— Si vous retombez, cette fois-ci, je crois que vous le sentirez, dit Macnamara.
— Je m’en remets au Chat, répéta Lutyens.
— Vous l’entendez, dit fièrement aux autres le Chat Maltais. Cela vaut la peine d’avoir joué le polo dix ans, pour qu’on en dise autant de vous. Maintenant donc, mes enfants, en avant ! Nous allons ruer un tout petit peu, rien que pour montrer aux Archanges que voici un team qui n’a pas souffert. »
Effectivement, comme ils s’en allaient sur le terrain, le Chat Maltais, après s’être convaincu que Lutyens était bien d’aplomb sur sa selle, lança trois ou quatre ruades, et Lutyens se mit à rire. Les rênes se virent ramassées n’importe comment à l’extrémité de sa main en écharpe, sans que sur elles il prétendît compter. Il savait que le Chat répondrait à la moindre pression du genou, et, histoire d’amuser la galerie — car son épaule lui faisait grand mal — il fit exécuter au petit gaillard un huit serré autour des poteaux de goal. Un rugissement s’éleva parmi les officiers indigènes et leurs hommes, qui n’étaient point ennemis d’un brin de dugabaschi (tour de dressage), comme ils appelaient cela, et les cornemuses se mirent très tranquillement et d’un air de dédain à bourdonner les premières mesures d’une banale chanson de bazar, dont le titre était : Toujours Frais et Toujours Verts, comme un simple avertissement aux autres régiments que les Skidars étaient en forme. Tous les indigènes se prirent à rire.
« Et maintenant, dit le Chat, comme ils se remettaient en place, rappelez-vous que c’est le dernier quart, et suivez la balle !
— Pas besoin qu’on nous le dise, repartit Qui Êtes-Vous.
— Laissez-moi continuer. Tous ces gens, sur les quatre côtés, vont se mettre à nous serrer — absolument comme ils firent à Malte. Vous allez en entendre crier, se porter en avant, être repoussés en arrière, et vous allez voir l’effet que cela va produire sur les poneys des Archanges. Or, si une balle se trouve envoyée aux limites, suivez-la, et laissez les gens s’écarter d’eux-mêmes sur votre chemin. J’ai passé une fois par-dessus le timon d’un mail-coach, piqué une tête dans la poussière, et sauvé la partie grâce à cela. Soutenez-moi quand je pars, et suivez la balle. »
Il s’éleva comme un murmure de sympathie et de surprise générales au moment où les joueurs se remirent en place pour la dernière reprise, et alors se produisit exactement ce que le Chat Maltais avait prévu. Les spectateurs se pressèrent tout près des limites, et les poneys des Archanges se mirent à reluquer l’espace en train de se rétrécir. Si vous connaissez la sensation de se trouver à l’étroit au tennis — non à cause du désir de reculer en dehors du « court », mais pour le plaisir de savoir qu’au besoin c’est possible — vous comprendrez ce que doivent ressentir des poneys qui jouent dans une boîte dont les quatre côtés sont formés par des êtres humains.
« Je vais embêter quelques-uns de ces gens-là, si je peux me frayer un passage », dit Qui Êtes-Vous, tout en filant derrière la balle.
Et Bambou approuva de la tête, sans parler. Ils jouaient leur va-tout, et le Chat Maltais avait abandonné la défense du goal pour les rejoindre. Lutyens lui donna tous les ordres possibles pour le ramener, mais c’était la première fois en sa carrière que le sage petit animal gris jouait le polo sous sa propre responsabilité, et il était décidé à en tirer tout le parti possible.
« Que faites-vous ici ? demanda Hughes, comme le Chat traversait devant lui et bousculait un Archange.
— Demandez-le au Chat — veillez au goal ! » cria Lutyens.
Sur quoi, se penchant en avant, il frappa la balle en plein, et suivit, poussant les Archanges vers leur propre goal.
« Pas de football, dit le Chat. Gardez la balle du côté des limites, et gênez-les. Jouez en ordre dispersé, et menez-les aux limites. »
D’un bord à l’autre du terrain, en grandes diagonales, volait la balle ; et toutes les fois qu’il était question de quelque galopade endiablée et d’un coup près des limites, les poneys des Archanges avançaient malaisément. Ils ne se souciaient guère de donner tête baissée sur ce mur d’hommes et de voitures, quoiqu’ils eussent été capables, si le terrain eût été libre, de tourner sur une pièce de six pence.
« Faufilez-la le long des côtés, dit le Chat. Maintenez-la près de la foule. Ils détestent les voitures. Shikast, maintenez-la par ici. »
Shikast, monté par Powell, guettait à droite et à gauche derrière le va-et-vient inquiet d’une « mêlée » clairsemée, et chaque fois que la balle se trouvait lancée au loin, Shikast galopait sur elle à un angle tel que Powell se voyait forcé de l’envoyer vers les limites ; et la foule venait-elle de se voir chassée de par là, que Lutyens envoyait la balle de l’autre côté, et que Shikast filait désespérément derrière elle, jusqu’à ce que ses amis accourussent à son aide.
« S’il nous font aller au milieu du terrain, nous sommes fichus. Tapotez-la le long des côtés », cria le Chat.
Sur quoi ils se mirent à tapoter la balle tout le long des limites, où il était impossible qu’un poney s’en vînt sur leur main droite ; et les Archanges se montrèrent furieux, les arbitres durent négliger le jeu pour crier aux spectateurs de se reculer, plusieurs policemen montés essayèrent maladroitement de rétablir l’ordre, tout près du lieu de combat, pendant que les poneys des Archanges voyaient leurs nerfs se tendre et se briser comme toiles d’araignées.
Cinq ou six fois l’un des Archanges envoya la balle au milieu du terrain, et chaque fois l’attentif Shikast fournit à Powell l’occasion de la retourner ; or, après chaque retour, la poussière une fois tombée, il était loisible de voir que les Skidars avaient gagné quelques mètres.
De temps à autre s’élevaient du milieu des spectateurs les cris de : « Off side ! Off side[6] ! » Mais les teams se trouvaient trop affairés pour y prendre garde, et les arbitres avaient assez à faire de tenir leurs poneys affolés en dehors de la lutte.
[6] Un joueur de polo est « off side » lorsque, ne se trouvant ni en possession de la balle ni derrière un des joueurs de son propre camp en possession de la balle, il n’y a pas, au moment où la balle est frappée, de joueur du camp opposé plus près que lui de la ligne de but des adversaires ou de cette ligne prolongée. En ce cas, il ne doit ni frapper la balle ni empêcher le camp opposé de l’atteindre ou de la frapper.
A la fin Lutyens manqua un coup court et facile, et les Skidars durent s’élancer pêle-mêle en arrière pour protéger leur propre goal, sous la conduite de Shikast. Powell arrêta la balle d’un revers, alors qu’elle n’était pas à cinquante mètres des poteaux de goal, et Shikast pirouetta d’un tour de reins qui fit presque sauter Powell hors de sa selle.
« C’est maintenant notre dernier atout, dit le Chat, en pivotant comme un hanneton sur une épingle. Il ne nous reste plus qu’à jouer du jarret. Allons. »
Lutyens sentit le petit gaillard ramasser sa respiration, et, pour ainsi dire, se baisser sous son cavalier. La balle était en train de sautiller vers la limite de droite, tandis que des deux éperons et du fouet un Archange courait après elle ; mais ni fouet ni éperon n’eussent décidé son poney à donner l’effort voulu en approchant de la foule. Le Chat Maltais lui passa sous le nez, en ramassant de son mieux ses jambes de derrière, attendu qu’il n’y avait pas trente centimètres d’espace entre sa croupe et le mors de l’autre poney. Le spectacle eut toute la grâce d’une figure de patinage. Lutyens frappa de toute la force qui lui restait, mais le stick lui glissa un peu dans la main, et la balle dévia à gauche au lieu de se maintenir près de la limite. Qui Êtes-Vous se trouvait loin sur le terrain, et pensait ferme tout en galopant. Il répéta, enjambée par enjambée, avec un autre poney des Archanges, les manœuvres du Chat, lui chipant la balle sous la bride même, dépassant son adversaire d’un quart de pouce, car qui Êtes-Vous était maladroit de l’arrière-main. Puis, il s’éloigna vers la droite, tandis que le Chat Maltais s’en venait à gauche ; et Bambou, se mettant dans la course, tint exactement le milieu entre eux deux. Tous trois étaient en train d’attaquer sous la forme d’une large flèche ; et il n’y avait que l’« arrière » des Archanges pour garder le goal. Mais à toucher leurs croupes couraient bride abattue trois de ces Archanges, et, mêlé à eux, Powell, qui menait Shikast sur ce qu’il devinait être leur dernier espoir. Il faut un rude joueur pour affronter la venue de sept poneys affolés dans les dernières reprises d’une partie dont une coupe est l’enjeu, quand les hommes galopent au risque de se rompre les os, et que les poneys sont en délire. L’« arrière » des Archanges manqua son coup, et n’eut que juste le temps de tourner bride pour laisser passer la charge. Bambou et Qui Êtes-Vous ralentirent l’allure pour faire place au Chat Maltais, et Lutyens fit goal d’un coup net, précis, sonore, qu’on entendit d’un bout à l’autre du champ. Mais il n’y avait plus moyen d’arrêter les poneys. Ils fondirent entre les poteaux de goal en un véritable tas, vainqueurs et vaincus pêle-mêle, attendu que l’allure avait été terrible. Le Chat Maltais savait par expérience ce qui allait arriver, et, pour sauver Lutyens, il tourna à droite d’un suprême effort qui lui claqua sans espoir de remède un tendon de derrière. Ce faisant il entendit le poteau de goal de droite craquer tandis qu’un poney carambolait dedans — craquer, se briser, et tomber comme un mât. On l’avait scié en trois tronçons pour parer aux accidents ; mais néanmoins il renversa le poney, lequel alla donner dans un autre poney, lequel alla donner dans le poteau de gauche, sur quoi ce ne fut plus que confusion, poussière et débris. Bambou était couché sur le sol, en train de voir trente-six mille chandelles ; un poney des Archanges roula auprès de lui, haletant et furieux ; Shikast s’était assis à la façon d’un chien pour éviter de tomber par-dessus les autres, et s’en allait glissant sur son petit bout de queue dans un nuage de poussière ; et Powell se trouvait aussi le derrière par terre, en train de frapper le sol de son stick et d’essayer de chanter victoire. Tous les autres criaient avec ce qui leur restait de voix, et ceux qui avaient été désarçonnés criaient tout aussi fort que les autres. Dès que la foule eut constaté que personne n’était blessé, dix mille indigènes et Anglais crièrent, applaudirent et vociférèrent à leur tour, et avant qu’on pût les arrêter, les joueurs de cornemuse des Skidars firent irruption sur le terrain, suivis de tous les officiers et soldats indigènes, et se mirent à marcher au pas du haut en bas en jouant un air sauvage du Nord, appelé Zakhmé Bagân ; et, à travers le retentissement insolent des cornemuses et les hurlements aigus des indigènes, on entendait la musique des Archanges scander : For they are all jolly good fellows[7] ; puis, en manière de reproche au team perdant : Ooh, Kafouzalum ! Kafouzalum ! Kafouzalum[8] :
[7] Air populaire anglais dont en général on fait suivre les toasts.
[8] Vieille « scie » anglaise.
Outre tout cela et mieux encore pouvait-on voir un commandant en chef, un inspecteur général de cavalerie, et le plus haut personnage du service vétérinaire de toute l’Inde, debout au sommet d’un coach régimentaire, hurler comme des écoliers, tandis que des généraux de brigade, des colonels, de beaux messieurs et des centaines de belles dames faisaient chorus. Mais le Chat Maltais restait la tête pendante, à se demander combien il lui restait de jambes, tandis que Lutyens, tout en le caressant tendrement, regardait les hommes et les poneys se dégager des débris des deux poteaux de goal.
« Dites donc, demanda le capitaine des Archanges en crachant un caillou, voulez-vous trois mille roupies de ce poney — tel qu’il est là ?
— Non, merci. J’ai comme une vague idée qu’il m’a sauvé la vie », répondit Lutyens en mettant pied à terre et en s’étendant de tout son long.
Les deux teams étaient, eux aussi, étendus sur le sol, en train d’agiter leurs bottes en l’air, de tousser et de chercher à reprendre haleine, pendant que les saïs accouraient pour emmener les poneys, et qu’un officieux porteur d’eau arrosait les joueurs avec de l’eau sale, au point qu’ils finirent par se mettre sur leur séant.
« Mâtin ! dit Powell, en se frottant le dos et en regardant les tronçons des poteaux de goal. Pour une partie !… »
Ils la rejouèrent, cette partie, ils en rejouèrent chaque coup, ce soir-là, au grand dîner où la Coupe Ouverte à Tous fut remplie et passée à la ronde, et vidée et remplie de nouveau, et où chacun y alla des plus éloquents speechs. Vers deux heures du matin, alors que peut-être on faisait un peu de « musique », une petite tête grise sans prétention, une petite tête bien sage, regarda par la porte ouverte.
« Hourrah ! Amenez-le », s’écrièrent les Archanges.
Et son saïs, qui se sentait, oui-da, bienheureux, passa la main sur le flanc du Chat Maltais, lequel entra en clochant du pied dans le cercle éclatant de lumières et d’étincelants uniformes, en quête de Lutyens. C’était un habitué des mess, des chambres de caserne[9], des endroits où l’on n’encourage guère, en général, les poneys à pénétrer ; et en ses jeunes ans il avait, à l’occasion d’un pari, sauté sur une table de mess pour resauter de l’autre côté. Aussi se conduisit-il fort poliment, mangea-t-il du pain saupoudré de sel, et, avançant avec précaution, fut-il caressé à la ronde. Enfin, l’on but à sa santé, attendu qu’il avait fait plus sur le terrain pour gagner la Coupe que n’importe quel homme ou quel autre cheval.
[9] Chambres d’officiers dans les casernes anglaises.
C’était gloire et honneur en suffisance pour le reste de ses jours ; aussi le Chat Maltais ne se plaignit-il pas outre mesure en entendant le vétérinaire le déclarer désormais impropre au polo. Lorsque Lutyens se maria, sa femme ne lui permit pas de jouer, de sorte qu’il fut forcé d’être arbitre ; et en ces occasions-là son poney en était, un gris moucheté, à la jolie petite queue de polo, boiteux de partout, quoique terriblement prompt de ses jambes, et, comme tout le monde le savait, le Nec Plus Ultra de ceux qui pratiquent le jeu.
GEORGIE PORGIE
Si l’on admet qu’on n’a pas le droit d’entrer dans son salon dès le matin, quand la bonne remet les choses en ordre et balaie la poussière, on accordera que les gens civilisés qui mangent dans de la porcelaine et font usage de porte-cartes n’ont pas le droit de juger un pays non civilisé suivant leur façon de distinguer le bien du mal. Lorsque l’endroit est préparé pour les recevoir, par ceux qui se trouvent désignés pour ce genre de travail, ils peuvent s’en venir, en apportant dans leurs malles leur milieu social, le décalogue, et toute la boutique. Mais où la Loi de la Reine ne porte pas, il n’est guère rationnel de s’attendre à voir observer d’autres et plus faibles règlements. Les hommes qui courent en tête des chars de la Décence et de la Bienséance, et rendent droits les sentiers de la jungle, ne peuvent se voir jugés de la même façon que les gens casaniers qui n’ont jamais quitté le coin du feu.
Il n’y a pas tant de mois que la Loi de la Reine s’arrêtait à quelques milles au nord de Thayetmyo, sur l’Iraouaddy. A pareille distance, l’Opinion Publique n’avait guère de poids ; elle existait cependant suffisamment pour tenir les gens dans le devoir. Lorsque le gouvernement déclara qu’il fallait que la Loi de la Reine portât jusqu’à Bhamo et la frontière chinoise, l’ordre en fut donné, et des hommes, dont le désir était de devancer un tant soit peu l’arrivée de la Décence, se portèrent en avant avec les troupes. C’étaient ceux qui n’avaient jamais pu passer d’examens, et qui eussent manifesté des idées trop prononcées pour l’administration de provinces régies par le rond de cuir. Le gouvernement suprême intervint aussitôt que possible, avec codes et règlements, et fit de son mieux pour amener la Nouvelle Birmanie au niveau banal de l’Inde ; mais il y eut un court moment où il fallut des hommes vigoureux, lesquels en profitèrent pour tirer à leur profit personnel le meilleur parti possible de la situation.
Parmi les avant-coureurs de la civilisation se trouva Georgie Porgie, considéré comme un homme à poigne par tous ceux qui le connaissaient. Lorsqu’il se rendit en Haute Birmanie, Georgie Porgie se moquait un peu du tiers et du quart, mais savait se faire respecter et se tirer des fonctions à la fois militaires et civiles qui, en ces périodes-là, incombaient à la plupart. Il s’acquitta de son travail de bureau, et de temps à autre hébergea les détachements de soldats minés par la fièvre, qui erraient dans ses parages, à la recherche de quelque parti de dacoïts en fuite. Parfois il lui arrivait de sortir lui-même et de saler quelques dacoïts pour son propre compte ; car le feu couvait encore sous la cendre, et le pays était toujours prêt à s’embraser au moment où on s’y attendait le moins. Georgie Porgie goûtait fort ces petits coups de chambard, dont les dacoïts tiraient quelque peu moins de plaisir. Les personnages officiels qui entraient en relations avec lui s’en allaient tous avec l’idée que Georgie Porgie était un homme de valeur, très apte à se débrouiller seul ; et, grâce à cette croyance, on le laissa faire à sa guise.
Au bout de quelques mois, il se fatigua de la solitude, et se mit en quête de compagnie et de bien-être. La Loi de la Reine commençait à peine à faire sentir ses effets dans le pays, et l’Opinion Publique, de plus de poids qu’elle, était encore à venir. De plus, il existait dans le dit pays une coutume suivant laquelle l’homme blanc pouvait prendre épouse à lui parmi les filles de Heth contre paiement. Si le mariage n’obligeait pas autant que la cérémonie nikkah chez les Mahométans, l’épouse était du moins fort agréable.
Lorsque toutes nos troupes seront de retour de Birmanie, elles répandront le proverbe : « Aussi économe qu’une épouse birmane », et les jolies ladies anglaises se demanderont ce que cela peut vouloir dire.
Le chef du village voisin du poste de Georgie Porgie possédait une jolie fille, laquelle avait aperçu Georgie Porgie, et l’aimait de loin. Quand la nouvelle se répandit que l’Anglais à la poigne d’acier, qui habitait derrière la palissade, cherchait une gouvernante, le chef s’en vint chez lui et lui expliqua que pour cinq cents roupies comptant il confierait sa fille à la garde du jeune homme, à charge par celui-ci de la maintenir en honneur, respect et bien-être, sans oublier les belles robes, suivant la coutume du pays. L’affaire fut conclue, et Georgie Porgie jamais ne s’en repentit.
Il trouva sa maison, naguère sens dessus dessous, mise en ordre et confort, ses dépenses jusqu’alors sans contrôle réduites de moitié, et lui-même l’objet des caresses et des prévenances de sa nouvelle acquisition, laquelle s’asseyait au haut bout de la table, lui chantait des chansons, faisait marcher ses domestiques de Madras, et se montrait en toutes façons la plus douce, la plus joyeuse, la plus honnête et la plus séduisante petite femme que le plus exigeant des célibataires pût désirer. Nulle race, suivant ceux qui sont au courant de la chose, ne produit de femmes aussi bonnes épouses et aussi bonnes maîtresses de maison que la race birmane. Lorsque s’en vint par là le premier détachement en route sur le sentier de la guerre, le lieutenant qui le commandait trouva à la table de Georgie Porgie une hôtesse vis-à-vis de qui montrer de la déférence, une femme à traiter en tout comme quelqu’un qui occupe une position assurée. En rassemblant ses hommes au petit jour, le lendemain, pour replonger dans la jungle, il accorda un regret au gentil petit dîner et au joli minois, et du fond du cœur envia Georgie Porgie. Il était cependant fiancé à une jeune fille, au pays, mais c’est comme cela que certains hommes sont bâtis.
Le nom de la jeune Birmane n’était pas de ces plus coulants, mais, comme elle ne tarda point à se trouver baptisée du nom de Georgina par Georgie Porgie, le mal n’était pas grand. Georgie Porgie prit en excellente opinion les prévenances et le confort général, et jura n’avoir jamais dépensé cinq cents roupies dans un meilleur but.
Au bout de trois mois de ménage, il fut pris d’une idée géniale. Le mariage — le bon mariage anglais — ne pouvait, après tout, être une mauvaise chose. S’il goûtait un bien-être si complet au fin fond du monde avec cette petite Birmane qui fumait des cheroots, combien ce bien-être gagnerait à la compagnie de quelque aimable jeune Anglaise qui ne fumerait pas de cheroots, et jouerait du piano au lieu de jouer du banjo ? En outre, il se sentait pris du désir de retourner aux gens de sa race, d’entendre encore une fois une musique militaire et de voir ce qu’on éprouvait à rendosser le frac. Décidément, il se pouvait que le mariage fût une excellente chose. Il passa la soirée à ruminer l’affaire, pendant que Georgina chantait pour lui, ou lui demandait la cause de son silence, et si par mégarde elle l’avait offensé. Tout en réfléchissant il fumait, et tout en fumant il regardait Georgina, que dans son imagination il transformait en une belle petite Anglaise, économe, plaisante et gaie, aux cheveux en bouclettes sur le front, et peut-être la cigarette aux lèvres. En tout cas, pas un de ces grands cheroots birmans de la marque que Georgina fumait. Il épouserait une jeune fille qui aurait les yeux de Georgina et le plus possible de ses façons, mais pas tout. On pouvait obtenir mieux. Sur quoi il chassa d’épaisses volutes de fumée par les narines et s’étira. Il goûterait du mariage. Georgina l’avait aidé à économiser quelque argent, et il avait droit à six mois de congé.
« Écoute, petite femme, dit-il, il nous faut mettre encore de l’argent de côté durant les trois mois qui vont venir. J’en ai besoin. »
C’était un reproche gratuit au gouvernement domestique de Georgina, attendu qu’elle tirait quelque fierté de son épargne ; mais, puisque son dieu avait besoin d’argent, elle ferait de son mieux.
« Il te faut de l’argent ? dit-elle avec un léger rire. J’en ai, de l’argent. Tiens ! Regarde ! »
Elle courut à sa chambre et en rapporta un petit sac de roupies.
« Sur tout ce que tu me donnes, j’en garde un peu. Vois ! Cent sept roupies. Tu ne peux avoir besoin de plus que cela ? Prends. Je suis trop heureuse que cet argent te soit utile. »
Elle répandit les pièces sur la table et les poussa vers lui de ses agiles petits doigts d’or pâle.
Georgie Porgie ne revint plus sur la question de l’économie dans le ménage.
Trois mois plus tard, après avoir envoyé et reçu plusieurs lettres mystérieuses que Georgina ne put comprendre, et par cela même détesta, Georgie Porgie annonça qu’il s’en allait, et qu’il fallait à la jeune femme retourner à la maison de son père et y rester.
Georgina se mit à pleurer. Elle irait avec son dieu jusqu’au bout du monde. Pourquoi le quitterait-elle ? Elle l’aimait.
« Je vais simplement à Rangoun, dit Georgie Porgie. Je serai de retour dans un mois, mais c’est plus sûr de rester avec ton père. Je te laisserai deux cents roupies.
— Si tu t’en vas pour un mois, qu’ai-je besoin de deux cents roupies ? Cinquante sont plus que suffisantes. Il y a quelque chose là-dessous. Ne t’en va pas, ou alors laisse-moi aller avec toi. »
Georgie Porgie, encore aujourd’hui, n’aime guère se remémorer cette scène. Il finit par se débarrasser de Georgina, en transigeant pour soixante-dix roupies. Elle ne voulait pas prendre davantage. Sur quoi il se rendit par bateau et chemin de fer à Rangoun.
Les lettres mystérieuses lui avaient accordé un congé de six mois. Sur le moment le fait de la fuite en elle-même et l’idée qu’il pouvait s’être montré perfide lui furent assez pénibles ; mais, dès que le grand paquebot fut bien là-bas dans le bleu, les choses se montrèrent sous un jour plus riant, le visage de Georgina, avec l’étrange petite maison entourée de palissades et le souvenir des irruptions, la nuit, de dacoïts hurlants, du cri suivi d’un soubresaut chez le premier homme qu’il eût jamais tué de sa propre main, et de cent autres choses plus intimes, s’effaça petit à petit du cœur de Georgie Porgie, et la vision de l’Angleterre approchante prit sa place. Le paquebot était plein de gens en congé, tous dans l’exubérance de la joie, qui venaient de secouer la poussière et la sueur de la Haute Birmanie, et se montraient gais comme des écoliers. Ils aidèrent Georgie Porgie à oublier.
Puis vint l’Angleterre avec ses voluptés, ses convenances et ses aises, et Georgie arpenta dans un aimable rêve des trottoirs dont il avait presque oublié le son, en se demandant comment des hommes de bon sens pouvaient quitter la capitale. Il accepta l’âpre joie de ses vacances comme la récompense de ses services. La Providence, en outre, lui ménagea une autre et plus grande joie — tous les plaisirs dont s’accompagnent de tranquilles fiançailles anglaises, fort différentes de ces marchés effrontés de la vie des fonctionnaires dans l’Inde, où la moitié de la communauté regarde faire en pariant sur le résultat, tandis que l’autre moitié se demande ce que Madame une telle en dira.
La jeune fille était agréable ; l’été, accompli, et grande, la maison de campagne près Petworth, où l’on pouvait s’égarer dans des hectares et des hectares de bruyère pourprée et de prairies remplies de hautes herbes. Georgie Porgie sentit qu’il avait enfin trouvé quelque chose qui donnait à la vie une raison d’être, et tout naturellement en conclut que la première chose à faire était de demander à la jeune fille de partager son sort dans l’Inde. Elle, en son ignorance, était toute prête à partir. Il ne fut pas, ici, question de marchander avec un chef de village. Ce fut le beau mariage bourgeois à la campagne, avec le corpulent beau-père et la belle-mère en larmes, le garçon d’honneur tout vêtu de pourpre et de fin lin, et les six petites communiantes au nez retroussé pour jeter des roses sur le chemin bordé de tombes qui menait au portail de l’église. La feuille locale raconta tout au long la chose, jusqu’à donner les cantiques in extenso.
Puis vint la lune de miel à Arundel ; et ensuite, la belle-mère versa des pleurs copieux avant de laisser sa fille unique s’embarquer pour l’Inde sous la garde de Georgie Porgie, le Nouveau Marié. Il ne fait point doute que Georgie Porgie était on ne peut plus amoureux de sa femme, et qu’elle voyait en lui le meilleur et le plus grand homme du monde. Lorsqu’il se présenta à Bombay, il se crut fondé à demander un bon poste à cause de sa femme ; et comme il s’était quelque peu distingué en Birmanie et commençait à être apprécié, il se vit accorder presque tout ce qu’il demandait, et envoyer dans un poste que nous appellerons Sutrain. Ce poste occupait plusieurs collines et portait la désignation officielle de « sanatorium », pour la bonne raison que l’écoulement des eaux stagnantes s’y trouvait des plus négligés. C’est là que Georgie Porgie se fixa, et trouva que la vie d’homme marié lui allait comme un gant. Il ne délira pas, à l’instar de maints jeunes maris, sur l’étrangeté et le plaisir de voir sa petite femme adorée assise chaque matin vis-à-vis de lui au petit déjeuner, « comme si c’était la chose la plus naturelle du monde ». « Il avait déjà passé par là », comme on dit, et, comparant les mérites de sa Maud présente à ceux de Georgina, il inclinait de plus en plus à penser qu’il avait réussi.
Mais il n’était ni tranquillité ni bien-être de l’autre côté de la Baie du Bengale, sous les tecks où Georgina demeurait avec son père, et où elle attendait le retour de Georgie Porgie. Le chef était vieux et se souvenait de la guerre de 1851. Il était allé à Rangoun, et n’était pas sans connaître les façons des « Kullahs ». Assis le soir devant sa porte, il enseigna à Georgina une philosophie aride qui ne la consola pas du tout.
Un jour, elle disparut du village avec toutes les roupies que Georgie Porgie lui avait données, et une très petite teinture d’anglais — dont elle était également redevable à Georgie Porgie.
Le chef commença par se sentir furieux ; puis il alluma un autre cigare et dit quelque chose de peu flatteur sur le sexe en général. Georgina était partie à la recherche de Georgie Porgie, lequel pouvait se trouver à Rangoun, ou de l’autre côté de l’Eau Noire, sinon être mort, pour ce qu’elle en savait. La chance la servit. Un vieux policeman sikh lui raconta que Georgie Porgie avait traversé l’Eau Noire. Elle prit un billet d’entrepont à Rangoun et se rendit à Calcutta, en gardant pour elle le secret de son voyage.
Dans l’Inde il ne resta nulle trace de son passage durant six semaines, et personne n’est là pour dire par quelles tortures de cœur elle dut passer.
Elle reparut à quatre cents milles au nord de Calcutta, se dirigeant droit vers le septentrion, exténuée et les traits hagards, mais résolue dans sa détermination de retrouver Georgie Porgie. Elle ne pouvait comprendre le langage de la population ; mais l’Inde est infiniment charitable, et la gent féminine, tout le long de la Grand’Route[10], lui donna à manger. Un je ne sais quoi lui faisait croire que Georgie Porgie devait se trouver au bout de cette impitoyable route. Peut-être avait-elle rencontré quelque cipaye qui l’avait connu en Birmanie ; mais cela, personne ne saurait l’affirmer. Elle finit par tomber sur un régiment dont l’un des officiers était un ancien invité de Georgie Porgie au temps où l’on faisait la chasse aux dacoïts. On ne s’ennuya pas dans les tentes lorsque Georgina se jeta à ses pieds et se mit à pleurer. On s’amusa moins une fois contée l’histoire ; et l’on fit une collecte, ce qui était plus dans la note. L’un des lieutenants savait où se trouvait Georgie Porgie, mais ignorait son mariage. Aussi donna-t-il le premier renseignement à Georgina, laquelle continua joyeusement sa route vers le nord, dans un wagon de chemin de fer qui offrit le repos aux pieds las et l’ombre à la petite tête poussiéreuse. Les marches, à partir du chemin de fer et à travers la montagne, pour gagner Sutrain, furent pénibles, mais Georgina avait de l’argent, et les familles qui voyageaient en char à bœufs lui accordèrent leur aide. Ce fut un voyage presque miraculeux, et Georgina ne douta pas que les bons esprits de Birmanie ne veillassent sur elle. La route de montagne qui mène à Sutrain est une étape plutôt glacée, et Georgina attrapa un gros rhume. Mais, au bout de tous ces ennuis, il y avait Georgie Porgie pour la prendre dans ses bras et la dorloter, comme il faisait au temps jadis, lorsque la palissade était fermée la nuit et qu’il avait trouvé bon le repas du soir. Georgina poursuivit sa route de toute la vitesse de ses pieds ; et les bons esprits lui accordèrent une dernière faveur.
[10] The Grand Trunk Road, cette route gigantesque de l’Inde longuement décrite dans Kim.
Juste au tournant de la route qui mène à Sutrain, un Anglais l’arrêta, au crépuscule, avec ces mots :
« Grand Dieu ! Qu’est-ce que vous faites ici ? »
C’était Gillis, l’ancien adjoint de Georgie Porgie en Haute Birmanie, et qui occupait le poste voisin de ce dernier dans la jungle. Georgie Porgie, qui l’appréciait, avait demandé à l’avoir dans son service à Sutrain.
« Je suis venue, dit Georgina simplement. Il y avait si loin que j’ai mis des mois à venir. Où est sa maison ? »
Gillis resta bouche bée. Il s’était trouvé jadis suffisamment en rapport avec Georgina pour savoir que toute explication serait superflue. Il n’y a pas à entrer dans les explications avec un Oriental. Il faut lui montrer les choses.
Et il fit quitter la route à Georgina pour la guider le long d’un petit sentier qui grimpait en haut de la falaise et aboutissait à une plate-forme sur les derrières d’une maison construite en plein versant.
On venait d’allumer les lampes, mais les rideaux n’étaient pas encore tirés.
« Maintenant, regardez, dit Gillis », en s’arrêtant devant la fenêtre du salon.
Georgina regarda, et vit Georgie Porgie en compagnie de la Nouvelle Mariée.
Elle porta la main à ses cheveux, qui étaient sortis du chignon et s’éparpillaient sur son visage. Elle essaya de remettre de l’ordre dans sa robe en guenilles ; mais la robe ne pouvait retrouver son aplomb, et Georgina fut prise d’un accès de petite toux bizarre, car c’était vraiment un fort vilain rhume qu’elle avait attrapé là. Gillis regarda, lui aussi ; mais, alors qu’elle se contenta de regarder une seule fois la Nouvelle Mariée, ses yeux se tournant toujours sur Georgie Porgie, Gillis, lui, regardait la Nouvelle Mariée tout le temps.
« Qu’allez-vous faire, demanda Gillis, qui tenait Georgina par le poignet, afin de prévenir toute irruption inattendue dans le rayon de lumière. Allez-vous entrer dire à cette Anglaise que vous avez vécu avec son mari ?
— Non, répondit Georgina faiblement. Laissez-moi. Je m’en vais. Je jure que je m’en vais. »
Elle se dégagea brusquement, et s’éloigna en courant dans l’obscurité.
« Pauvre petite ! dit Gillis, en dégringolant jusqu’à la route principale. J’aurais voulu lui donner quelque chose pour retourner en Birmanie. Ce que nous l’avons, toutefois, échappé belle ! Et cet ange-ci ne l’eût jamais pardonné. »
Ces derniers mots semblent prouver que le dévouement de Gillis pour Georgie Porgie n’était pas entièrement dû à son affection pour lui.
La Nouvelle Mariée et le Nouveau Marié sortirent dans la véranda après dîner, afin que la fumée des cheroots de Georgie Porgie ne demeurât pas suspendue dans les rideaux neufs du salon.
« Qu’est-ce qu’on entend là en bas ? » demanda la Nouvelle Mariée.
Ils écoutèrent tous deux.
« Oh, répondit Georgie Porgie, je suppose que c’est quelque brute de montagnard qui aura battu sa femme.
— Bat-tu-sa-femme ! L’horreur ! fit la Nouvelle Mariée. Imaginez que vous me battiez, moi !
Elle passa le bras autour de la taille de son mari, et, s’appuyant la tête contre son épaule, regarda de l’autre côté de la vallée remplie de nuages, en plein contentement, en pleine sécurité.
Mais c’était Georgina qui pleurait, toute seule, au pied du versant, parmi les pierres du cours d’eau où les blanchisseurs lavent les vêtements.
WILTON SARGENT… AMÉRICAIN
Il n’avait pas trente ans qu’il se découvrit sans camarades pour faire joujou. Quoiqu’il eût à son actif la fortune de trois générations de bûcheurs ; quoiqu’il eût, en matière de livres, reliures, tapis, épées, bronzes, laques, tableaux, argenterie, statues, chevaux, serres chaudes et agriculture des goûts catholiques et d’homme cultivé, l’opinion publique de son pays voulait savoir pourquoi il n’allait pas chaque jour au bureau, comme le faisait son père avant lui.
Aussi prit-il ses jambes à son cou, et hurla-t-on derrière lui que c’était un anglomaniaque, dépourvu de tout patriotisme, né pour consommer, en un mot quelqu’un qui manquait totalement d’esprit de solidarité. Il portait un monocle ; il avait construit un mur tout autour de sa maison de campagne, mur pourvu d’une haute porte qui fermait, au lieu de convier l’Amérique à s’asseoir dans ses plates-bandes ; il commandait ses vêtements en Angleterre ; et la presse de sa ville natale le maudit, depuis son monocle jusqu’à ses culottes, durant deux jours consécutifs.
Lorsqu’il reparut à la lumière, ce fut en un lieu où il eût fallu tout au moins les tentes d’une armée d’invasion dans Piccadilly pour que le monde prît garde à ce qui ce passait. S’il avait argent et loisirs, l’Angleterre ne demandait qu’à lui offrir tout ce qu’argent et loisirs pouvaient acheter. La note payée, elle ne lui poserait point de questions. Il prit son carnet de chèques et se mit à se meubler — prudemment, d’abord, car il se rappelait qu’en Amérique les choses, c’est l’homme. A son grand plaisir il découvrit qu’en Angleterre il pouvait dire sien ce qui lui appartenait ; car les gens de toutes classes et toutes dénominations surgissaient, pour ainsi dire, de terre, et aussi discrètement que silencieusement assumaient la responsabilité de ses biens. Ils étaient nés et avaient été élevés dans ce seul but — esclaves du carnet de chèques. La chose une fois accomplie, ils s’en iraient tout aussi mystérieusement qu’ils étaient venus.
Ce qu’il y avait d’impénétrable dans une vie réglée de la sorte l’irrita, et il voulut apprendre quelque chose sur le côté humain de ces gens-là. Il se retira bafoué, pour se voir instruit par ses domestiques. En Amérique, l’indigène démoralise le serviteur anglais. En Angleterre, le serviteur fait l’éducation du maître. Wilton Sargent tâcha d’apprendre tout ce qu’ils enseignèrent, aussi ardemment que son père avait tâché de ruiner, avant de s’en emparer, les chemins de fer de son pays natal ; et ce dut être quelque reste du vieux sang de ce bandit des chemins de fer, qui lui fit acheter, pour un morceau de pain, Holt Hangars, dont les quarante arpents de pelouse, on le sait, descendent en tapis de velours jusqu’à la quadruple voie du Great Buchonian Railway. Les trains de cette compagnie passaient presque continuellement, avec un bourdonnement d’abeilles durant le jour, et le trémoussement de grandes ailes durant la nuit. Le fils du Wilton Sargent des chemins de fer ne pouvait que s’intéresser à eux. Il possédait des droits de contrôle sur plusieurs milliers de milles de voie ferrée — construits pour une durée plus ou moins longue sur des plans entièrement différents, où les locomotives éternellement sifflaient pour demander les changements de voie, et où les wagons-salons aux prix fabuleux et d’un dessin plus ou moins définitif prenaient des courbes que le Great Buchonian eût condamnées comme dangereuses même sur une ligne en construction. Du bord de sa pelouse il pouvait suivre la fuite des rails sur leurs coussinets dans la vallée du Prest, rails rigides comme la corde d’un arc, cloutés de la longue perspective des signaux d’arrêt arc-boutés de pierre, et portés, à l’abri de tout risque possible, sur un remblai de quarante pieds de haut.
Livré à lui-même, il eût fait construire un car particulier, qu’il eût remisé à la gare la plus proche, Amberley Royal, à cinq milles de là. Mais ceux aux mains desquels il avait commis le soin de son éducation anglaise se trouvaient peu versés dans la connaissance des chemins de fer et moins encore dans celle des cars particuliers. Ils connaissaient les uns comme faisant partie du plan de choses destinées à leur commodité ; ils regardaient les autres comme « bien américains ». Or, grâce à la versatilité de sa race, Wilton Sargent fils entendait se montrer un tout petit peu plus Anglais que les Anglais.
Il réussit à merveille. Il apprit à ne pas restaurer Holt Hangars ; à laisser ses hôtes tranquilles ; à s’abstenir de présentations superflues ; à faire l’abandon de manières dont il avait ample provision, pour s’agripper à d’autres manières qu’en prenant quelque peine on finit par acquérir. Il apprit à laisser ceux qu’on paie à cet effet s’occuper des fonctions pour lesquelles on les paie. Il apprit — et cela, d’un terrassier du château — qu’il n’était pas un homme avec lequel il se trouvât en contact, qui n’eût une situation déterminée dans la constitution du royaume, laquelle situation il serait préférable à Wilton de respecter. Dernier mystère de tous, il apprit le golf — bien ; et lorsqu’un Américain connaît le sens intime de « Don’t press, slow back, and keep your eye on the ball », le voilà, à bien peu de choses près, dénationalisé.
Son autre éducation s’accomplit dans les conditions les plus charmantes. S’intéressait-il à n’importe quoi au monde, en haut dans le ciel, en bas sur la terre, ou qui vit sous terre dans les eaux[11] ? Aussitôt apparaissaient en chair et en os à sa table, guidés par ces mains expertes dans lesquelles il était tombé, ceux-là mêmes qui, en fait d’écrits, de conférences, d’explorations, excavations, constructions, créations, et autres choses en « tion », s’en étaient le mieux tirés au regard de cette chose-là — cerbères de bouquins et d’estampes au British Museum ; spécialistes en dynasties, scarabées et cartouches égyptiens ; écumeurs et pirates sortis du cœur de pays inconnus ; toxicologues, chasseurs d’orchidées ; monographes en fait de haches de pierre, de tapis, d’homme préhistorique ou de musique des premiers temps de la Renaissance. Ils s’en venaient faire joujou avec lui. Ils ne posaient pas de questions ; ils ne se souciaient pas pour une épingle de ce qu’il pouvait être ou n’être pas. Ils ne lui demandaient que de pouvoir courtoisement écouter et causer. Leur travail se faisait ailleurs et hors de sa vue.
[11] Deutéronome, ch. V, vers. 8. — N. D. T.
Il y avait aussi les femmes.
« Jamais, se dit Wilton Sargent, jamais Américain n’a vu l’Angleterre comme je la vois. » Et il pensait, en rougissant sous les couvertures, au passé hurlant et non régénéré, au temps où il descendait l’Hudson, en route vers le bureau, sur son yacht à vapeur de douze cents tonnes, allant sur la mer, et arrivait graduellement à Bleecker Street, pendu à une courroie de cuir entre une blanchisseuse irlandaise et un anarchiste allemand. Si quelqu’un de ses hôtes l’eût vu alors, il eût dit : « Ah, bien américain ! » et — Wilton ne goûtait guère ce ton-là. Il s’était formé à la démarche anglaise, et, tant qu’il ne l’élevait pas, à l’intonation anglaise. Il ne gesticulait pas avec ses mains ; il s’asseyait sur la plupart de ses enthousiasmes, mais ne parvenait point à se débarrasser de certaines prononciations, même avec l’aide de Howard, son immaculé maître d’hôtel.
Il était écrit qu’il achèverait son éducation d’étrange et mirobolante façon, et, mieux encore, que j’assisterais à ce baisser de rideau.
Wilton m’avait plus d’une fois mandé à Holt Hangars, dans le dessein de me montrer à quel point son nouveau genre de vie lui seyait bien ; et chaque fois j’avais déclaré celui-ci sans un pli. Sa troisième invitation fut plus insolite que les autres, et il laissa comprendre qu’il était quelque point sur lequel il attendait de ma part avec impatience sympathie ou conseil, sinon les deux. Le champ est ouvert à une infinité d’erreurs lorsqu’on se met à prendre des libertés avec sa nationalité ; et je me rendis à l’invitation, m’attendant à Dieu sait quoi. Un dog-cart à roues de sept pieds de diamètre, ainsi qu’un groom sous la livrée noire de Holt Hangars m’attendaient à Amberley Royal. A Holt Hangars je fus reçu par un personnage de haute élégance et de grande réserve, et piloté au luxueux logis qui m’était destiné. Il n’y avait pas d’autres invités dans la maison, ce qui me mit la puce à l’oreille.
Wilton vint dans ma chambre une demi-heure environ avant dîner, et, quoiqu’il portât sur le visage le masque d’une indifférence tirée à quatre épingles, je crus m’apercevoir qu’il n’était pas à l’aise. Avec le temps, car il était alors presque aussi difficile à émouvoir qu’aucun de mes compatriotes, je tirai l’affaire au clair — affaire bien simple en son extravagance, extravagante en sa simplicité. Il paraissait que Hackman, du British Museum, s’était trouvé son hôte une dizaine de jours auparavant, et n’avait fait que parler scarabées. Hackman a la manie de porter des antiquités réellement sans prix sur son anneau de cravate et dans ses poches de pantalon. Suivant son dire, il venait d’intercepter, en route pour le musée de Boulak, quelque chose qu’il prétendait être « un amen-hotep authentique — un scarabée de reine de la Quatrième Dynastie ». Or, Wilton avait acheté à Cassavetti, dont la réputation n’est point au-dessus du soupçon, un scarabée à peu près du même… scarabit, et l’avait laissé dans sa garçonnière de Londres. Hackman, à tout hasard, mais connaissant Cassavetti, déclara qu’il y avait supercherie. De là une longue discussion — savant contre millionnaire, l’un disant : « Mais, je sais que cela ne se peut » ; et l’autre : « Mais moi, je suis en mesure de le prouver et le prouverai. » Wilton trouva nécessaire à la satisfaction de son âme de partir pour Londres illico — une demi-heure de chemin de fer — pour en rapporter le scarabée avant dîner. Ce fut alors qu’il se mit à vouloir couper au plus court, pour n’obtenir que de piteux résultats. La station d’Amberley Royal étant à cinq milles de là, et l’attelage des chevaux une affaire de temps, Wilton avait dit à Howard, l’immaculé maître d’hôtel, de faire signe au prochain train de s’arrêter ; et Howard, encore plus homme de ressource que ne le croyait son maître, avait, à l’aide d’un des drapeaux du jeu de golf installé au fond de la pelouse, fait des signes impétueux au premier train se dirigeant sur Londres. Le dit train avait stoppé. En cet endroit le récit de Wilton devint confus. Il avait entrepris, semble-t-il, de pénétrer dans cet express hautement indigné et en avait été empêché par un contrôleur avec plus ou moins de violence — s’était vu, en fait, arraché à reculons de la fenêtre d’une voiture fermée à clef. Wilton devait avoir frappé le sol avec une certaine force, car il s’en était suivi, avouait-il, une belle et franche bataille sur la ligne, bataille au cours de laquelle il avait perdu son chapeau, pour se voir, en fin de compte, traîné dans le fourgon du contrôleur et déposé là, hors d’haleine.
Il avait offert de l’argent à l’homme, et, fort stupidement, avait tout dit hormis son nom. Cela, il s’y était attaché, attendu qu’il avait la vision de grands titres dans les journaux de New-York, et savait bien que le fils de Wilton Sargent ne pouvait s’attendre à de la clémence de l’autre côté de l’eau. Le contrôleur, à l’ébahissement de Wilton, avait refusé l’argent, en déclarant que c’était une affaire qui regardait la compagnie. Wilton avait insisté sur son incognito, et, en conséquence, trouvé deux policemen qui l’attendaient à la gare terminus de Saint-Botolph. Sur le désir qu’il avait exprimé d’acheter un chapeau et de télégraphier à ses amis, les deux policemen, d’une seule voix, l’avaient averti que tout ce qu’il dirait pourrait se retourner contre lui ; et ce fut chose qui produisit sur Wilton une énorme impression.
« Ils étaient d’une politesse si infernale, dit-il. M’eussent-ils assommé avec leurs bâtons, comme on fait chez nous, que je m’en serais moqué ; mais ce furent des : « Par ici, monsieur », « veuillez monter, monsieur », jusqu’à ce qu’ils m’eussent emprisonné — emprisonné comme un vulgaire ivrogne ; et il me fallut passer toute la nuit dans une ignoble petite cellule, un véritable trou à rats.
— Voilà ce que c’est que de n’avoir ni télégraphié à votre homme de loi, ni donné votre nom, repartis-je. Qu’est-ce que vous avez attrapé ?
— Quarante shillings ou un mois, répondit Wilton avec empressement, — pas plus tard que le lendemain matin. Ils nous expédiaient par fournée de trois à la minute. Une fille en chapeau rose — on l’avait amenée à trois heures du matin — attrapa dix jours. Je crois avoir encore eu de la veine. J’ai dû cogner sur le contrôleur à lui en faire voir trente-six mille chandelles. Il est allé raconter au vieux bonze, sur le siège, que j’étais en train de ramasser des insectes sur la voie. Voilà ce que c’est que de vouloir entrer dans les explications avec un Anglais !
— Et vous ?
— Oh, moi, je n’ai rien dit. Tout ce que je voulais, c’était filer. Je payai mon amende, achetai un chapeau, et midi n’étaient pas sonnés que j’étais rentré. J’avais des tas de gens chez moi, et je leur racontai que j’avais été retenu par un événement imprévu, sur quoi ils se rappelèrent qu’ils avaient des engagements ailleurs. Hackman devait avoir assisté à la lutte sur la voie, et sans doute en avait fait le sujet d’une histoire. Je suppose que, selon eux, c’était « bien américain ». — Que le diable les emporte ! C’est la seule fois de ma vie que j’aie jamais arrêté un train, et je n’aurais jamais commencé sans ce scarabée. Cela ne ferait pourtant pas de mal à leurs vieux trains de se voir couper la chique de temps en temps.
— Eh bien, l’incident est clos, maintenant, dis-je, avec une forte envie de rire. Et votre nom n’a point paru dans les journaux. L’affaire est, comment dirai-je ?… quelque peu transatlantique, lorsqu’on y réfléchit.
— Clos, l’incident ! grommela Wilton d’un air farouche. Ce n’est que le commencement. Cette histoire avec le contrôleur ne constituait rien qu’une voie de fait banale, vulgaire — une simple petite affaire criminelle. Le fait d’avoir arrêté le train est une affaire civile, et il s’agit là de tout autre chose. Ils sont tous maintenant après moi pour cela.
— Qui ?
— La « Great Buchonian Company ». Il y avait, au tribunal, un homme qui suivait l’affaire pour le compte de la compagnie. Je lui donnai mon nom dans un coin avant d’acheter mon chapeau, et — venez dîner maintenant ; je vous montrerai ensuite les résultats.
Le récit de ses torts avait mis Wilton Sargent en belle et mirifique colère, et je ne crois pas que ma conversation fût pour le calmer. Au cours du dîner, poussé par le démon de la méchanceté pure, je m’appesantis avec une tendre insistance sur certaines odeurs et certains sons de New-York, qui vont droit au cœur de l’indigène en pays étranger ; et Wilton — j’arrivais d’Amérique — se mit à me poser nombre de questions sur ses anciennes connaissances — gens du New York Yacht Club, du Storm King ou du Restigouche, propriétaires de rivières, de ranchs et de bateaux en leurs loisirs, rois des chemins de fer, du pétrole, du blé et du bétail à leurs bureaux. Lorsqu’arriva la menthe verte, je lui offris un cigare particulièrement poisseux et atroce, de la marque qu’on vend au bar en mosaïque, éclairé à l’électricité, décoré de dispendieuses semi-nudités, qu’on appelle le Pandemonium, et Wilton passa plusieurs minutes à en mâcher le bout avant de l’allumer. Le maître d’hôtel nous laissa seuls, et la cheminée de la salle à manger lambrissée de chêne se mit à fumer.
« En voilà d’une autre ! » dit-il, en tisonnant le feu avec rage. Et je savais ce que cela voulait dire. On ne peut guère installer le chauffage à la vapeur dans des demeures où coucha la reine Elisabeth. Le battement soutenu d’un rapide de nuit qui arrivait en tourbillon dans la vallée me rappela à l’affaire.
« Et à propos de la Great Buchonian ? fis-je.
— Venez dans mon cabinet. — Tenez, regardez ce que j’ai reçu — jusqu’ici. »
C’était un amoncellement blanc et bleu de correspondance, haut de peut-être vingt-cinq centimètres, et d’aspect imposant.
« Vous pouvez regarder, dit Wilton. Or, je prendrais une chaise et un drapeau rouge, et m’en irais dans Hyde Park dire les choses les plus atroces sur votre reine, prêcher l’anarchie et tout le reste, n’est-ce pas ? à en perdre la voix, que personne n’y ferait la moindre attention. La police — le diable l’emporte ! — me protégerait s’il m’arrivait des ennuis. Mais pour ce qui est de cette vétille d’avoir arrêté un sale petit train de fer blanc, — qui, en outre, passe sur mes terres, — me voici toute la Constitution Britannique sur le dos comme si je vendais des bombes. Je n’y comprends rien.
— Pas plus que n’y comprend rien la Great Buchonian — apparemment. (J’étais en train de feuilleter les lettres.) Voici le directeur général du trafic, qui déclare absolument incompréhensible qu’un homme… Juste Ciel ! Wilton, pour le coup, ça y est ! »
Je ris tout bas, en continuant ma lecture.
« Qu’est-ce qu’il y a encore de drôle ? demanda mon hôte.
— Il y a que vous, ou Howard en votre nom, auriez fait stopper le train du Nord de trois heures quarante.
— A qui le dites-vous ! Ils étaient tous après moi, depuis le conducteur de la machine.
— Mais, c’est le train de trois heures quarante — l’« Induna » — vous avez sûrement entendu parler de l’« Induna » de la Great Buchonian ?
— Comment diable pourrais-je reconnaître un train d’un autre ! Il s’en amène un à peu près toutes les deux minutes.
— Fort vrai. Mais il se trouve que c’est l’« Induna », le seul, l’unique train de toute la ligne. Il est réglé à quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. Il fut inauguré vers 1860, et ne s’est jamais vu dans l’obligation de stopper…
— Ah oui, je sais ! Depuis l’arrivée de Guillaume le Conquérant ou depuis que le roi Charles se cacha dans la cheminée de la locomotive. Vous ne valez pas mieux que le reste de ces insulaires. S’il est en marche depuis ce temps-là, il est temps qu’on l’arrête une fois de temps à autre. »
L’Américain commençait à suinter par tous les pores chez Wilton, et ses petites mains nerveuses s’agitaient sans repos :
« Supposez que vous arrêtiez l’Empire State Express, ou le Western Cyclone.
— Supposons que je l’aie fait. Je connais Otis Harvey — ou l’ai connu. Je lui enverrais un télégramme, et il comprendrait que je n’avais pas autre chose à faire. C’est précisément ce que j’ai dit à la compagnie fossile dont il s’agit.
— Vous avez donc répondu à leurs lettres sans prendre l’avis d’un homme de loi ?
— Naturellement.
— Oh, bon sang de bon sang ! Continuez, allons, Wilton.
— Je leur ai écrit que je serais fort heureux de voir leur président et de lui expliquer toute l’affaire en trois mots ; mais cela n’a pas eu l’air de les arranger. C’est à croire que leur président est quelque chose comme un dieu. Il était trop occupé, et — mais, vous pouvez le lire vous-même — ils demandaient des explications. Oui, le chef de gare d’Amberley Royal — en général, il rampe devant moi — demandait une explication, et promptement, encore. Le grand sachem de Saint Botolph en demandait trois ou quatre, et le Tout-Puissant Mamamouchi, qui graisse les locomotives, en demandait une chaque jour que Dieu fait. Je leur ai dit — je leur ai dit cinquante fois — que si j’ai arrêté leur sacro-saint express, c’est que je voulais « l’aborder[12] ». Est-ce qu’ils croient que c’était pour lui tâter le pouls ?
[12] Américanisme, pour dire : monter dedans.
— Vous n’avez pas dit cela ?
— Lui tâter le pouls ? Naturellement, non.
— Non. « L’aborder. »
— Qu’est-ce que vous vouliez donc que je dise ?
— Mon cher Wilton, à quoi servent Mrs. Sherborne et les Clay, et tous ces tas de gens occupés depuis quatre ans à faire de vous un Anglais, si, la première fois que quelque chose vous tourmente, vous retournez à votre patois ?
— J’en ai soupé, de Mrs. Sherborne et de toute la smala. L’Amérique est assez bonne pour moi. Qu’est-ce qu’il fallait dire ? « S’il vous plaît » ou « tous mes remerciements », ou quoi ? »