Nouveaux
Contes des Collines

Par
Rudyard Kipling

Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Édimbourg et New-York

TABLE

Pages
Lispeth [7]
La prise de Lungtungpen [19]
Le handicap de la chaîne brisée [33]
Hors du cercle [45]
Dans l'erreur [57]
Une escroquerie financière [67]
L'amendement Tods [81]
La fille du régiment [93]
Dans l'orgueil de sa jeunesse [105]
Le Cochon [119]
La déroute des Hussards blancs [133]
Le cas de divorce Bronckhorst [153]
Venus Anno Domini [165]
Le Bisara de Pooree [175]
L'ami d'un ami [187]
La Porte des Cent Chagrins [199]
L'accès de folie du soldat Ortheris [213]
L'histoire de Muhammad-Din [229]
Sur la foi d'une ressemblance [237]
Wressley, des Affaires Étrangères [249]
De vive voix [261]
A classer pour s'y reporter [271]

NOUVEAUX CONTES DES COLLINES

LISPETH

Voyez, vous avez proscrit l'Amour! Quels sont ces Dieux auxquels vous voulez que je plaise? Trois Dieux en Un, ou un Dieu en Trois? Ah! que non pas! Moi je retourne à mes Dieux. Peut-être me donneront-ils plus de bonheur que votre Christ froid et ses trinités embrouillées!

(Le Converti.)

C'était la fille de Sonoo, un homme des Collines, et de Jadeh, sa femme.

Une année, leur récolte de maïs manqua, et deux ours passèrent la nuit dans leur unique champ de pavots, juste au-dessus de la vallée du Sutlej, sur le versant de Kotgarh.

Aussi, la saison qui suivit, se firent-ils chrétiens et portèrent-ils leur petit enfant à la mission pour le faire baptiser.

Le chapelain de Kotgarh lui donna le nom d'Elisabeth, qui se prononce «Lispeth» dans le pahari, dialecte des Collines.

Plus tard, le choléra sévit dans la vallée de Kotgarh. Il emporta Sonoo et Jadeh.

Lispeth devint, près de la femme de celui qui était alors chapelain de Kotgarh, à demi une servante, à demi une compagne.

Ceci se passait après le règne des missionnaires moraves, mais avant que Kotgarh eût tout à fait oublié son titre de «Maîtresse des Collines du Nord».

Le christianisme porta-t-il chance à Lispeth? Ou bien les dieux de son peuple auraient-ils fait autant pour elle en toute circonstance? Je l'ignore.

Le fait est qu'elle devint très jolie.

Quand une fille des Collines se mêle d'être jolie, elle vaut la peine qu'on fasse cinquante milles en terrain difficile pour la contempler.

Lispeth avait le visage d'une Grecque, un de ces visages comme on en peint si souvent et comme il est si rare d'en rencontrer.

Elle avait un teint pâle, couleur d'ivoire.

Pour sa race, elle était extrêmement grande.

Elle avait aussi des yeux admirables et, si elle n'avait porté ces abominables robes d'étoffe de couleur qu'affectionnent les missions, à la rencontrer à l'improviste sur le versant des Collines on l'eût prise pour la Diane romaine partant en chasse.

Lispeth devint très sérieusement chrétienne. Elle n'abandonna pas cette religion quand elle fut femme, comme le font tant de jeunes filles des Collines.

Ses compatriotes la détestaient parce que, disaient-ils, elle était devenue une memsahib[1] et qu'elle se lavait tous les jours.

[1] Abréviation de «Madam Sahib»: une Européenne.

La femme du chapelain ne savait comment l'employer. De quelque manière que l'on s'y prenne on ne peut pas demander à une majestueuse déesse, qui mesure cinq pieds dix pouces, avec ses chaussures, de nettoyer des assiettes et des plats.

Elle jouait avec les enfants du chapelain et suivait les cours de l'école du dimanche. Elle lisait tous les livres que possédait le chapelain, et devenait de jour en jour plus belle, comme les princesses des contes de fées.

La femme du chapelain estimait que la jeune fille devait se placer à Simla comme bonne d'enfants ou dans quelque poste «distingué». Mais Lispeth ne jugea pas utile d'entrer en place. Elle était heureuse comme elle était.

Quand des voyageurs,—il n'y en avait pas beaucoup à cette époque,—venaient à Kotgarh, Lispeth avait l'habitude de s'enfermer dans sa chambre, de peur qu'ils ne l'emmenassent à Simla, ou quelque part dans le monde inconnu.

Un jour, quelques mois après avoir atteint sa dix-septième année, Lispeth sortit pour aller se promener.

Elle ne se promenait pas à la manière des dames anglaises qui s'en vont à un mille et demi de distance et se font ramener en voiture. Elle couvrait entre vingt et trente milles dans ses petites excursions hygiéniques, de droite et de gauche, entre Kotgarh et Narkunda.

Ce jour-là, elle revint à la nuit tombée, descendant la pente en casse-cou de Kotgarh, un lourd fardeau dans les bras.

La femme du chapelain somnolait dans le salon quand Lispeth entra toute haletante et exténuée sous le faix.

Elle déposa sa charge sur le canapé et dit simplement:

—Voilà mon mari! Je l'ai trouvé sur la route de Bagi. Il s'est blessé. Nous allons le soigner, et, quand il sera rétabli, votre mari nous unira.

C'était la première fois que Lispeth faisait allusion à ses intentions matrimoniales.

La femme du chapelain poussa un cri d'horreur.

Cependant, il fallait avant tout s'occuper de l'homme qui était étendu sur le canapé.

C'était un jeune Anglais, et sa tête avait été entamée jusqu'à l'os par quelque chose qui l'avait déchiquetée.

Lispeth raconta qu'elle l'avait trouvé en bas du Khud[2]. C'est pour cela qu'elle l'avait apporté à la maison. Il respirait difficilement et était sans connaissance.

[2] Échancrure, creux.

Il fut mis au lit et soigné par le chapelain qui avait quelques connaissances en médecine, et Lispeth attendit derrière la porte, pour le cas où l'on aurait besoin d'elle.

Elle exposa au chapelain que c'était là l'homme qu'elle voulait épouser.

Le chapelain et sa femme la sermonnèrent sévèrement sur l'inconvenance de sa conduite.

Lispeth les écouta paisiblement et répéta ce qu'elle avait dit tout d'abord.

Il faut une forte dose de christianisme pour effacer les instincts incivilisés de l'Oriental, et, en particulier, celui de tomber amoureux à première vue.

Lispeth, qui avait trouvé l'homme qu'elle adorait, ne voyait pas la nécessité de se taire sur son choix. Elle n'avait pas non plus l'intention de se faire mettre à la porte.

Elle allait soigner cet Anglais jusqu'à ce qu'il fût assez bien portant pour l'épouser.

Tel était son petit programme.

Après une quinzaine de fièvre légère et d'inflammation, l'Anglais recouvra de la suite dans ses idées. Il remercia le chapelain et sa femme, ainsi que Lispeth,—surtout Lispeth,—de leur bonté.

Il voyageait dans l'Est, dit-il,—on ne parlait jamais de «globe-trotters» à cette époque où la flotte de la Peninsular and Oriental était encore dans son enfance,—et il était venu de Dehra Dun pour herboriser et chasser les papillons sur les collines de Simla.

Nul ne le connaissait à Simla. Nul ne savait rien à son sujet.

Il avait dû, croyait-il, tomber de la falaise, tandis qu'il s'efforçait de détacher une fougère sur un tronc d'arbre pourri, et ses coolies, après avoir volé ses bagages, s'étaient enfuis.

Il pensait redescendre à Simla quand il serait un peu plus fort. Il n'avait plus envie de se livrer à de nouvelles ascensions.

Il ne se hâta pourtant pas de partir. Il reprenait lentement ses forces.

Lispeth se refusa à recevoir les conseils du chapelain ou de sa femme. Cette dernière parla donc à l'Anglais et lui dit ce qu'il y avait dans le cœur de Lispeth.

Il rit beaucoup. Il trouva que c'était très joli, très romanesque, une parfaite idylle de l'Himalaya; mais, comme il était fiancé à une jeune fille en Angleterre, il se figurait qu'il ne pouvait rien en advenir. Certainement, il se conduirait avec discrétion. C'est ce qu'il fit.

Pourtant il trouva très amusant de causer avec Lispeth, de se promener avec Lispeth, de lui dire de gentilles choses, de lui donner des noms caressants tout le temps qu'il demeura là, à reprendre ses forces avant son départ.

Pour lui, tout cela ne signifiait rien. Pour Lispeth, cela voulait tout dire.

Elle fut très heureuse durant cette quinzaine, car elle avait trouvé un homme à aimer.

Sauvage de naissance, elle ne prenait nul soin de cacher ses sentiments, et cela amusait l'Anglais.

Quand il partit, Lispeth l'accompagna en haut de la colline jusqu'à Narkunda, toute bouleversée et très malheureuse.

La femme du chapelain, qui était bonne et qui détestait tout ce qui avait l'apparence du bruit ou du scandale,—et Lispeth échappait tout à fait à son influence,—avait prié l'Anglais de dire à Lispeth qu'il reviendrait l'épouser.

—Ce n'est qu'une enfant, voyez-vous, et au fond, je la crois païenne de cœur, disait la femme du chapelain.

Donc, tout le long de la montée, longue de douze milles, l'Anglais, le bras passé autour de la taille de Lispeth, assura la jeune fille qu'il reviendrait l'épouser.

Lispeth lui fit plusieurs fois répéter sa promesse.

Elle pleura, debout sur la crête de Narkunda, jusqu'à ce qu'elle l'eût perdu de vue sur le sentier de Muttioni.

Alors elle sécha ses larmes et revint à Kotgarh.

Elle dit à la femme du chapelain:

—Il reviendra m'épouser. Il est allé trouver ses parents pour le leur annoncer.

La femme du chapelain la consola et lui dit:

—Il reviendra.

Au bout, de deux mois, Lispeth devint impatiente et on lui dit que l'Anglais était allé au delà des mers, en Angleterre.

Elle savait où était l'Angleterre, parce qu'elle avait lu de petites géographies élémentaires, mais naturellement, en vraie fille des Collines, elle n'avait aucune idée de ce qu'était la mer.

Il y avait chez le chapelain un vieux jeu de patience du globe, avec lequel Lispeth avait joué quand elle n'était qu'une enfant.

Elle le dénicha; le soir, elle en assemblait les morceaux et pleurait tout bas en s'efforçant d'imaginer où était son Anglais.

Comme elle n'avait aucune idée ni des distances, ni des bateaux à vapeur, ses notions étaient un tant soit peu erronées. Eussent-elles été exactes, d'ailleurs, cela n'eût pas fait la moindre différence, car l'Anglais n'avait pas l'intention de revenir épouser une fille des Collines.

Il l'avait tout à fait oubliée, alors même qu'il chassait encore les papillons à Assam.

Plus tard, il écrivit un livre sur l'Orient: le nom de Lispeth n'y est même pas mentionné.

Au bout de trois mois, Lispeth se mit à faire tous les jours le pèlerinage de Narkunda pour voir si son Anglais venait le long de la route.

Cela la réconfortait, et la femme du chapelain, la voyant gaie, pensa qu'elle avait surmonté sa folie barbare et tout à fait indélicate.

Un peu plus tard, les promenades cessèrent de soutenir Lispeth qui devint de très méchante humeur.

La femme du chapelain crut le moment favorable pour lui faire connaître le véritable état des choses.

Elle lui dit que l'Anglais ne lui avait promis son amour que pour la faire tenir tranquille, qu'il n'avait jamais eu d'intention sérieuse et qu'il était «mal et inconvenant» de la part de Lispeth de songer à épouser un Anglais, un homme d'une essence supérieure, qui, en outre, était fiancé à une jeune fille de sa race.

Lispeth répliqua que tout cela était absolument impossible, parce qu'il lui avait dit qu'il l'aimait, et que la femme du chapelain lui avait, de ses propres lèvres, assuré que l'Anglais reviendrait.

—Comment avez-vous pu, lui et vous, ne pas dire la vérité? interrogea Lispeth.

—Nous avons parlé ainsi pour vous calmer, mon enfant, dit la femme du chapelain.

—Alors vous m'avez menti, vous et lui, conclut Lispeth.

La femme du chapelain baissa la tête et ne dit rien.

Lispeth aussi se tut un moment.

Ensuite, elle descendit dans la vallée et revint vêtue comme une fille des Collines, dans une robe horriblement sale, mais sans anneaux au nez ni aux oreilles.

Elle avait tressé ses cheveux en une longue natte, liée au bout avec du fil noir, comme la portent les femmes des Collines.

—Je m'en vais avec les miens, dit-elle. Vous avez tué Lispeth. Il ne reste plus que la fille de la vieille Jadeh, la fille d'un pahari et la servante de Tarka Devi. Vous autres, Anglais, vous êtes tous des menteurs!

Avant que la femme du chapelain n'eût ressaisi ses esprits, accablés par la nouvelle que Lispeth retournait aux dieux de sa mère, la jeune fille avait disparu.

Elle ne revint jamais.

Elle se passionna pour ses compatriotes pouilleux, comme pour payer à ceux de sa race l'arriéré de l'existence qu'elle avait abandonnée, et, peu de temps après, elle épousa un bûcheron qui la battit, à la manière des paharis.

Sa beauté se fana bien vite.

—Il n'y a pas de loi qui puisse vous expliquer les caprices d'une païenne, dit la femme du chapelain, et je crois que Lispeth, au fond, a toujours été une infidèle.

Si l'on songe qu'elle avait été reçue dans le giron de l'Église d'Angleterre à l'âge très avancé de cinq semaines, ce jugement fait peu d'honneur à la femme du chapelain.

Lispeth était très vieille quand elle mourut.

Elle possédait toujours parfaitement l'anglais, et, quand elle était assez ivre, on pouvait parfois l'amener à conter l'histoire de ses premières amours.

Alors, il était difficile de s'imaginer que cette créature ridée, aux yeux chassieux, qui ressemblait tant à un balai roussi, avait pu être «Lispeth, de la mission de Kotgarh».

LA PRISE DE LUNGTUNGPEN

Ainsi nous lâchâmes une belle volée, et nous mîmes ces coquins en fuite; quand notre cartouchière fut vide, nous jouâmes de la crosse. Ah non! ne venez pas vous y frotter, quand Tommy s'escrime de la baïonnette et de la crosse.

(Chanson de chambrée.)

Mon ami le soldat Mulvaney me conta ceci, assis sur un parapet de la route qui mène à Dagshai, un jour que nous faisions ensemble la chasse aux papillons.

Il avait ses théories à lui au sujet de l'armée et culottait à la perfection les pipes en terre.

Il disait que le jeune soldat est celui dont on peut attendre le plus, «attendu qu'il est d'une innocence incroyable, comme l'enfant».

—Maintenant, écoutez, dit Mulvaney, en s'étendant de tout son long sur le mur, au soleil. Je suis un enfant de la chambrée, comme si j'y étais né.

«L'armée, pour moi, c'est le boire et le manger, parce que je suis du petit nombre de ceux qui ne peuvent plus en sortir. J'ai quatorze ans de service, et la pipe en terre est devenue une partie de moi-même.

«Si j'avais pu, seulement pendant un mois, me retenir de trop boire, je serais à cette heure lieutenant honoraire, un fléau pour mes supérieurs, une tête de turc pour mes égaux, et une malédiction pour moi-même. Mais les choses étant ce qu'elles sont, je suis le simple soldat Mulvaney, qui ne touche pas la haute paye de bonne conduite, et qui a toujours la pépie.

«Toujours en exceptant mon petit ami Bobs Bahadur[3], j'en sais aussi long sur l'armée que n'importe qui.»

[3] Lord Roberts, qui était de petite taille.

Je plaçai quelques mots…

—Wolseley[4]! qu'il aille au diable! Entre nous et ce filet à papillons, c'est un pauvre radoteur, qui ne sait pas ce qu'il dit; il a toujours un œil qui guigne du côté de la reine et de la cour, pendant que l'autre est fixé sur sa sacrée personne; il joue constamment César… César et Alexandre réunis en un seul homme.

[4] Le maréchal Sir Garnet Wolseley.

«Mais Bobs, lui, est un petit homme plein de bon sens. Avec Bobs, et quelques soldats de trois ans, je roulerais n'importe quelle armée de la terre comme un torchon, et je la jetterais ensuite au rebut.

«Je ne plaisante pas, foi de Mulvaney!

«Ce sont les conscrits, les simples conscrits d'hier, ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'une balle, et qui ne s'en soucieraient guère, s'ils le savaient, ce sont ceux-là qui font de la besogne.

«On les bourre de viande de bœuf, jusqu'à ce qu'ils crèvent positivement de bonne nourriture, et alors, si on ne les mène pas au combat, ils se trouent la peau entre eux.

«C'est comme ça, aussi vrai que je vous le dis.

«Il faudrait les mettre au régime de la farinette et du riz bouilli pendant les chaleurs, mais si on faisait ça, il y aurait une mutinerie.

«Avez-vous jamais entendu raconter comment le simple soldat Mulvaney s'empara de la ville de Lungtungpen?

«Je ne crois pas.

«C'est le lieutenant qui en a eu tout l'honneur, mais c'est moi qui ai fait le plan de l'opération.

«Peu avant mon évacuation de Birmanie, nous nous éreintions le tempérament, vingt jeunes soldats et moi, sous les ordres d'un certain lieutenant Brazenose, à vouloir capturer des dacoits[5].

[5] Brigands hindous ou birmans.

«Ah! ceux-là, je n'ai jamais connu de diables aussi roués qu'eux. Pour faire un dacoit, il faut un dah[6] et un snider[7].

[6] Épée courte.

[7] Fusil en usage dans l'armée britannique avant l'adoption du Martini. C'est une arme pesante et sans mécanisme de répétition.

«Sans ça, c'est un cultivateur paisible, et c'est un crime de tirer dessus.

«Nous chassions, nous chassions; de temps en temps nous attrapions la fièvre et des éléphants, mais jamais de dacoits. A la fin, on pinça un homme.

«—Traitez-le avec douceur, dit le lieutenant.

«Je l'emmenai donc dans la jungle, avec l'interprète birman et la baguette de mon fusil.

«Alors je dis à l'homme:

«—Mon bon petit monsieur, asseyez-vous sur vos talons, et indiquez à mon ami, que voici, où sont vos amis à vous, quand ils sont chez eux.

«C'est de cette façon que je lui fis faire connaissance avec la baguette de fusil.

«Alors il se mit à babiller dans son patois, l'interprète intervenant pour «interpréter», pendant que j'assistais le service des renseignements au moyen de ma baguette de fusil, toutes les fois que l'homme manquait de mémoire.

«Bientôt j'apprends que de l'autre côté de la rivière, à quelque neuf milles dans l'intérieur, il y avait une ville qui, à ce moment même, fourmillait de dahs, d'arcs, de flèches, de dacoits, d'éléphants et de fusils.

«—Bon! que je dis, nous allons fermer ce bureau-ci.

«Le soir, je vais trouver le lieutenant et je lui fais part de ce que j'avais appris.

«Jusqu'à ce soir-là, je n'avais pas fait grand cas du lieutenant Brazenose. Il était tout bourré de livres et de théories, d'un tas de choses qui ne servent à rien.

«—Une ville, dites-vous? qu'il me fait. Selon les théories de la guerre, nous devrions attendre des renforts.

«—Diable! que je me dis. Alors, nous n'avons rien de mieux à faire que de creuser nos tombes; les troupes les plus rapprochées étaient là-haut, au beau milieu des marais, du côté de Mimbu.

«—Pourtant, dit le lieutenant, c'est un cas spécial. Je ferai une exception. Nous irons faire un tour à Lungtungpen, ce soir.

«Les camarades étaient littéralement fous de joie quand je leur apportai la nouvelle. Aussi les voyait-on aller et venir dans la jungle comme des lapins.

«Vers minuit, nous arrivons au bord de la rivière.

«J'avais complètement oublié de parler de cette rivière à mon officier.

«J'étais en avant, avec quatre camarades, et je pensais que le lieutenant éprouverait le besoin de faire des théories.

«—Déshabillez-vous, que je dis. Déshabillez-vous jusqu'à la ceinture, et allez, à la nage, où la gloire vous appelle.

«—Mais je ne sais pas nager, disent deux d'entre eux.

«—Dire que j'ai vécu assez pour entendre conter cela par un gaillard qui a été élevé en pension! Prenez une pièce de bois. Moi et Conolly, que voici, nous vous transporterons sur l'autre bord, mes jeunes demoiselles.

«Nous prenons un vieux tronc d'arbre, et nous le poussons au large, après avoir mis dessus nos équipements et nos carabines.

«Il faisait noir comme dans un four; à peine venions-nous de nous embarquer, que j'entends derrière moi le lieutenant qui appelait.

«—Il y a un petit ruisseau par ici, mon lieutenant, que je dis, mais je sens déjà le fond.

«Rien d'étonnant à cela, car j'étais à peine à un mètre du bord.

«—Un ruisseau! mais c'est un véritable estuaire, fait le lieutenant. En avant, enragé Irlandais! Mes amis, déshabillez-vous.

«Je l'entendis rire. Les camarades ôtèrent leurs habits. Puis ils se mirent à rouler une pièce de bois dans l'eau pour y mettre leurs équipements, pendant que Conolly et moi nous nagions dans l'eau tiède, en poussant notre bûche; les autres venaient derrière nous.

«La rivière avait plusieurs milles de largeur!

«Ortheris, sur la bûche qui formait l'arrière-garde, prétendait que nous étions entrés par mégarde dans la Tamise, en aval de Sheerness.

«—Occupe-toi de nager, petit polisson, que je lui dis, et ne te permets pas ces méchantes plaisanteries au sujet de l'Iraouaddy.

«—Silence, vous autres! dit le lieutenant de sa voix menue.

«Alors nous continuons à nager dans la nuit noire, la poitrine sur nos bûches, pleins de confiance dans les saints et dans la bonne chance de l'armée britannique.

«Quelque temps après, nous reprenons pied. C'est un petit banc de sable, sur lequel il y a un homme. Je mets mon talon sur son dos, il pousse un cri et s'échappe.

«—Maintenant nous voilà propres, dit le lieutenant Brazenose. Où diable est Lungtungpen?

«Il fallut attendre à peu près une minute et demie.

«Les camarades reprirent leurs carabines, et quelques-uns tâchèrent de mettre leurs ceinturons. Naturellement, nous avancions baïonnette au canon.

«Alors, nous vîmes très bien où était Lungtungpen, car nous nous trouvâmes tout à coup devant la muraille dans l'obscurité, et toute la ville était hérissée de leurs sacrés sniders, comme la fourrure d'un chat pendant une nuit de gelée.

«On tirait de tous les côtés à la fois, mais ça passait par-dessus nos têtes, dans l'eau.

«—Avez-vous tous vos carabines? dit Brazenose.

«—Oui, répondit Ortheris, j'ai pris celle de ce voleur de Mulvaney, pour tout le prêt arriéré qu'il me doit; avec sa crosse qui n'en finit pas, elle me donne mal au cœur.

«—En avant! cria Brazenose, en tirant brusquement son sabre. En avant, prenons la ville! Et que le Seigneur ait pitié de nos âmes!

«Alors les camarades poussèrent un hurlement épouvantable, et se lancèrent dans l'obscurité, cherchant la ville à tâtons, se frottant les yeux et se raidissant comme des maîtres de manège quand les herbes piquaient leurs jambes nues.

«Je tapai avec la crosse de mon fusil contre quelque chose en bambou qui avait l'air moins résistant.

«Les autres arrivèrent, et se mirent à taper à qui mieux mieux, tandis que les fusils pétaradaient et que des cris féroces, partant de l'intérieur, nous déchiraient les oreilles.

«A la fin, cette chose-là, quelle qu'elle fût, céda sous nos efforts, et nous tombâmes, vingt-six, l'un après l'autre, nus comme des nouveau-nés, dans la ville de Lungtungpen.

«Il y eut pendant un moment une sorte de mêlée furieuse, mais peut-être, en nous voyant tout blancs et tout mouillés, les indigènes nous prirent-ils pour une nouvelle sorte de diables ou une nouvelle sorte de dacoits.

«Ils se mirent à courir comme si nous étions tout cela à la fois, et nous bondîmes sur eux, baïonnette au canon, en riant comme des fous.

«Il y avait des torches dans les rues, et je vis le petit Ortheris qui se frottait l'épaule toutes les fois qu'il déchargeait mon martini à longue crosse, et Brazenose qui entrait dans la foule, sabre en main, comme Diarmid[8] à la conquête du Collier d'Or, à cela près qu'il n'avait pas un fil sur lui.

[8] Personnage fabuleux de la mythologie celtique irlandaise.

«Nous découvrîmes des éléphants, sous le ventre desquels étaient des dacoits, de sorte que, de besogne en besogne, nous fûmes occupés jusqu'au matin à nous rendre maîtres de la ville de Lungtungpen.

«Alors on fit halte, on se remit en rang, pendant que les femmes braillaient dans les maisons, et que le lieutenant Brazenose rougissait comme une pivoine aux premières clartés du matin.

«C'est la revue la plus indécente où je me sois jamais trouvé:

«Vingt-six soldats et un officier d'infanterie alignés pour l'appel, et à eux tous ils n'avaient pas sur eux, en fait de vêtements, de quoi acheter un sifflet.

«Huit d'entre nous portaient leurs ceinturons avec les cartouchières, mais tous les autres étaient partis avec une poignée de cartouches et la peau que Dieu leur avait donnée.

«Ils étaient aussi nus que Vénus.

«—Numérotez-vous à partir de la droite, dit le lieutenant. Les numéros impairs sortiront des rangs pour s'habiller; les numéros pairs feront des patrouilles dans la ville jusqu'à ce qu'ils soient relevés par le détachement qui ira s'habiller.

«Permettez-moi de vous dire que faire des patrouilles dans une ville sans avoir l'ombre d'un vêtement, ça vous donne une sensation toute nouvelle.

«Je fis ma part de patrouille pendant dix minutes, et, ma foi, je vous avoue qu'au bout de ce temps-là, je rougis.

«Ce que les femmes riaient!

«Je n'ai jamais rougi, ni avant, ni après; mais à ce moment-là, j'étais rouge de la tête aux pieds.

«Quant à Ortheris, il ne fut pas de la patrouille. Il dit seulement:

«—Les casernes de Portsmouth et la baignade du dimanche!

«Alors il se coucha à terre et se roula de tous les côtés en riant.

«Quand nous fûmes tous habillés, on compta les morts: soixante-dix-sept dacoits, sans parler des blessés.

«Nous prîmes cinq éléphants, cent soixante-dix sniders, deux cents dahs et un tas d'autres outils de brigands.

«Pas un de nous ne fut blessé, sauf peut-être le lieutenant, et encore ne le fut-il que dans sa pudeur.

«Le chef des dacoits, quand il vint se rendre, dit à l'interprète:

«—Si les Anglais se battent comme cela tout nus, que diable ne feraient-ils pas quand ils sont habillés?

«Alors Ortheris se mit à rouler les yeux, à faire craquer ses doigts, à exécuter une danse guerrière, pour faire impression sur le chef des dacoits.

«Ce dernier s'enfuit chez lui, et nous passâmes le reste du jour à promener le lieutenant sur nos épaules, tout autour de la ville, et à jouer avec les petits Birmans, des diablotins dodus, petits, bruns, et jolis comme des amours.

«Quand je fus évacué sur l'Inde pour cause de dysenterie, je dis au lieutenant:

«—Mon lieutenant, vous avez l'étoffe d'un grand homme, mais permettez à un vieux soldat de vous le dire, vous aimez trop à faire la théorie.

«Il me serra la main en disant:

«—Qu'on tire haut, qu'on tire bas, il n'y a pas moyen de vous contenter, Mulvaney. Vous m'avez vu valser à Lungtungpen dans le costume d'un Peau-Rouge sans sa peinture de guerre, et vous prétendez que j'aime trop faire la théorie?

«—Mon lieutenant, que je dis (car j'avais de l'affection pour ce petit), je valserais d'un bout à l'autre de l'enfer avec vous, dans ce costume-là, et tous les camarades aussi.

«Puis, je descendis la rivière dans le bateau plat, en lui laissant ma bénédiction. Puissent les saints la porter où elle doit aller, car c'était un beau et crâne gaillard, ce jeune officier!

«Pour en finir, tout ce que je viens de vous dire fait voir comment on peut tirer parti des soldats de trois ans.

«Est-ce que cinquante vieux soldats auraient pris Lungtungpen dans l'obscurité, comme ça?

«Non: ils auraient vu qu'on risquait d'attraper la fièvre ou de s'enrhumer, sans parler des coups de fusil: deux cents hommes auraient été nécessaires.

«Mais les hommes de trois ans, dans leur ignorance, n'en cherchent pas si long; et là où il n'y a pas de crainte, il n'y a pas de danger.

«Prenez-les jeunes, bourrez-les de nourriture, et, je vous le jure sur l'honneur de ce grand homme de petit Bobs, mettez-les derrière un bon officier, et, même déshabillés, ce ne seront pas seulement des dacoits qu'ils écrabouilleront, ce seront des arrrmées du continent.

«Ils étaient tout nus à la prise de Lungtungpen; et ils prendraient Saint-Pétersbourg en caleçon. Ils en seraient capables, ma parole!

«Voici votre pipe, monsieur, fumez-y lentement du honey dew, après avoir laissé évaporer le goût du tabac de cantine. Mais c'est une mauvaise idée (je vous en remercie tout de même) d'avoir bourré ma blague de votre choosa coupé à la mécanique. Le tabac de cantine, c'est tout comme l'armée: ça vous rend incapable de goûter les friandises.»

Ce disant, Mulvaney reprit son filet à papillons et retourna à la caserne.

LE HANDICAP DE LA CHAÎNE BRISÉE

Tant que le mors tiendra bon, tant que piquera l'éperon, tant que la grande perche oscillera ou que résonnera la cloche du départ; tant qu'il y aura des chevaux à entraîner, à faire courir, les femmes et le vin ne tiendront que la seconde place, pour moi, pour moi, tant qu'un maigre produit de trois ans aura un champ à fouler, une barrière à franchir.

(Chanson du G. R.)

Il y a plus de façons de faire courir un cheval d'une manière avantageuse pour votre carnet de courses qu'il n'y en a de lui faire tenir la tête droite.

Certaines gens l'oublient.

Comprenez bien que les courses sont une institution détestable, comme d'ailleurs tout ce qui a pour résultat une perte d'argent.

Dans ce pays-ci, outre cette décadence naturelle, les courses ont cet autre mérite de n'être, pour les deux tiers, qu'une fiction qui n'est jolie que sur le papier.

On se connaît trop mutuellement, pour faire des affaires sérieuses.

Comment tourmenter, persécuter, afficher un homme, alors que vous courtisez sa femme et que vous habitez la même station que lui?

Il vous dit:

—A lundi prochain. Je ne puis payer séance tenante.

Vous répondez:

—C'est entendu, mon vieux.

Et vous vous estimez fort heureux si vous tirez neuf cents roupies d'une créance de deux mille.

De quelque côté qu'on les considère, les courses de l'Inde sont une institution immorale, et, chose pire encore, d'une immoralité coûteuse.

Lorsqu'un homme a besoin de votre argent, il vaudrait mieux qu'il le demandât, ou qu'il fît circuler une liste de souscription, au lieu de jeter de la poudre aux yeux de tout le monde, avec son larrikin[9] d'Australie, son brumby[10] qui n'a pas plus de race que le valet d'écurie, ses deux chumars[11] en bonnets à broderies d'or, ses trois ou quatre poneys d'ekkas[12] aux crinières aussi raides que celles d'un sanglier, et sa demi-vertu de jument à la queue en bâton, qu'on qualifie d'arabe, parce qu'elle a une tache sur l'œil.

[9] Le larrikin d'Australie, c'est le gavroche, un gavroche mâtiné d'apache qui fait un excellent jockey.

[10] Cheval à demi sauvage.

[11] Valets hindous de basse caste.

[12] Ekka, voiture à un cheval.

Les courses mènent plus vite au shroff[13] qu'aucune autre chose.

[13] Usurier.

Mais si vous êtes dépourvu de conscience et de sentiments, si vous avez de bons poignets, si vous connaissez quelque peu les allures; si vous avez dix ans d'expérience des chevaux et plusieurs milliers de roupies par mois, je crois que vous pourrez arriver de temps à autre à payer les notes de votre maréchal ferrant.

Avez-vous jamais connu «Shackles b. w. g. 15. 1⅜»? Vilain, dégingandé, avec des oreilles de mulet, le ventre aussi long qu'un montant de porte, les nerfs aussi durs que du fil télégraphique, c'était bien le plus étrange animal qui eût jamais passé sa tête dans une bride.

Il n'appartenait à aucune catégorie définie, car il faisait partie d'une bande à l'oreille fendue qui avait été embarquée sur le Bucéphale à raison de quatre livres dix shillings par tête, pour compléter le fret; à Calcutta il avait été vendu tel quel, dépourvu de toute forme, pour deux cent soixante-quinze roupies.

Les gens, qui perdaient de l'argent sur lui, le qualifiaient de brumby. Mais si jamais cheval eut l'épaule de Harpon et le caractère de Gin, ce fut Shackles.

Son parcours ordinaire était de deux milles.

Il s'entraînait lui-même, se courait, se montait lui-même; si son jockey lui faisait l'affront de vouloir le diriger, il se fâchait aussitôt, et d'un coup de reins, se débarrassait de lui.

Il n'aimait pas qu'on lui donnât des ordres.

A la fin, il fut acheté par un homme qui comprit que si jamais il y avait une course à gagner, elle serait gagnée par Shackles, allant à sa façon, tant que son jockey se tiendrait tranquille.

Cet homme-là avait un jockey nommé Brunt, jeune homme de Perth, en Australie occidentale, et, au moyen d'un fouet d'entraîneur, il enseigna à Brunt la chose qu'il est le plus malaisé d'apprendre à un jockey: se tenir toujours immobile en selle.

Lorsque Brunt se fut bien pénétré de cette vérité, Shackles dévasta le pays.

Aucun poids n'était capable de le retarder sur sa distance ordinaire.

La renommée de Shackles s'étendit depuis Adjmir, dans le sud, jusqu'à Chedputter, au nord.

Il n'y avait pas de cheval comparable à Shackles, tant qu'on le laissait faire à sa tête. Mais il finit par être battu, et l'histoire de son échec ferait pleurer les anges.

A l'extrémité inférieure du champ de courses de Chedputter, juste avant l'angle qui précède la ligne droite, la piste passe tout près de deux vieux tertres de briques, qui servent de clôture à un creux en forme de cheminée évasée.

Le gros bout de cette cheminée est à moins de six pieds des barrières extérieures.

La particularité extraordinaire que présente ce champ de courses réside en ceci: si vous vous tenez à un certain endroit, situé à environ un demi-mille en dedans de la piste, et que vous parliez d'une voix ordinaire, votre voix pénètre dans l'entonnoir entre les tas de briques et y est répétée en écho, mais avec une intonation pleurarde.

Cette particularité fut découverte un matin par un homme qui faisait de l'entraînement avec un ami. Il marqua de deux briques l'endroit où il fallait se placer pour parler, et garda le secret sur sa découverte.

Il n'est pas un seul détail d'une course qui ne doive être retenu, dans un pays où les rats sont capables de causer des ravages dans une portée d'éléphants, et où les propriétaires qui font courir disposent les obstacles au profit de leurs écuries.

Cet homme faisait courir une jument élevée à la campagne, une vraie créature fée, longue, à grandes foulées, très haute, qui avait un caractère de démon, mais l'allure d'un séraphin qui plane, avec un pas rasant, glissant.

Par un délicat hommage à mistress Reiver[14], on avait donné à cette jument le nom de: Lady Regula Baddun[15], ou, en abrégé, Regula Baddun.

[14] Voir, dans les Simples Contes des Collines, la nouvelle intitulée: Le Sauvetage de Pluffles.

[15] Baddun, prononciation familière de the bad one: la mauvaise ou la méchante.

Brunt, le jockey de Shackles, était un garçon de très bonne conduite, mais dont les nerfs avaient été ébranlés. Il avait débuté dans des courses d'obstacles à Melbourne, où un certain nombre de propriétaires d'écuries méritaient d'être lynchés.

C'était un des rares jockeys qui eussent échappé à cette terrible boucherie de la Coupe de Maribyrnong, dont il vous souvient peut-être.

Les murs étaient des remparts à la façon coloniale: ils étaient faits de poteaux de jarrah[16] enfoncés par la pointe dans de la maçonnerie, et fortifiés par des arcs-boutants aussi solides que des contreforts d'église. Une fois lancé, un cheval devait sauter ou tomber: il lui était impossible de tourner.

[16] Sorte d'eucalyptus.

Dans la Coupe de Maribyrnong, douze chevaux étaient serrés ensemble au second mur. Chapeau Rouge, qui tenait la tête, tomba d'un côté, et entraîna la chute du Gled; le peloton arriva par derrière, de sorte que l'espace entre les deux ailes ne fut bientôt plus qu'une masse sanglante qui s'agitait, ruait, criait.

Quatre jockeys furent emportés morts, trois étaient grièvement blessés, et Brunt était de ce nombre.

Il racontait de temps à autre l'affaire de Maribyrnong, et, quand il arrivait à l'instant où Whalley, montant Chapeau Rouge, dit, pendant que la jument s'abattait sous lui: «Dieu ait pitié de moi! je suis perdu!» au moment même où Assieds-toi là et Loutre Blanche, tombant sur le pauvre Whalley, l'écrasèrent, et où la poussière cacha une infernale mêlée d'hommes et de chevaux, personne ne s'étonnait que Brunt eût renoncé aux courses d'obstacles et, en même temps, à l'Australie.

Le propriétaire de Regula Baddun savait cette histoire par cœur.

Brunt la racontait sans jamais y rien changer: il n'avait pas d'éducation.

Shackles vint une année aux courses d'automne de Chedputter, et son propriétaire se promena partout, narguant les sportsmen de Chedputter, en général, si bien qu'ils finirent par aller trouver en corps le secrétaire honoraire, pour lui dire:

—Désignez des handicapeurs, et organisez une course de façon qu'elle démolisse Shackles et qu'elle donne une leçon d'humilité à son propriétaire.

Les Districts s'insurgèrent contre Shackles et envoyèrent ce qu'ils avaient de mieux: le Merle qu'on estimait capable de couvrir son mille en une minute 53 secondes; Pétard, produit d'un haras, entraîné par un régiment de cavalerie qui se connaissait en entraînement; Gringalet, l'agneau du 75e; Bobolink, l'orgueil de Peshawar, et bon nombre d'autres.

On donna à cette course-là le nom de Handicap de la chaîne brisée, parce qu'elle avait pour but de démolir Shackles[17]. Les handicapeurs accumulèrent les poids, la caisse donna huit cents roupies, et la distance fut le parcours de toute la piste pour tous les chevaux.

[17] Il convient de rappeler ici que shackle, en anglais, veut dire chaîne.

Le propriétaire de Shackles dit:

—Vous pouvez arranger la course en ne tenant compte que de Shackles. Tant que vous ne l'aurez pas enterré sous des couvertures pour le surcharger, je ne m'inquiète pas.

Le propriétaire de Regula Baddun dit:

—Je sacrifie ma jument pour faire marcher le Merle. La distance de Regula est de douze cents yards: alors elle se couchera et mourra. Le Merle en fera autant, car son jockey n'entend rien à une course d'attente.

Mais c'était là un mensonge, car Regula avait été entraînée pendant deux mois à Dehra, et ses chances étaient bonnes, toujours en supposant que Shackles se romprait un vaisseau ou que Brunt ferait un mouvement pendant la montée.

Il y eut un bel élan pour les paris. On plaça huit mises de mille roupies sur le Handicap de la chaîne brisée, et le Pionnier, dans un article, déclara «qu'il y avait plusieurs favoris». Pour tout dire, les divers groupes étaient enthousiastes de leurs chevaux respectifs, car les handicapeurs s'étaient acquittés habilement de leur tâche.

Le secrétaire honoraire s'était enroué à parler dans le tapage. La fumée des cigares et le bruit des cornets à dés étaient tels qu'on eût dit la fumée et le bruit d'un feu de file.

Dix chevaux partirent bien en ligne et le propriétaire de Regula Baddun, au trot de son vieux cheval, gagna un endroit situé dans l'intérieur du champ de courses, et où deux briques avaient été jetées.

Il se tourna de façon à faire face aux tas de briques à l'extrémité inférieure du champ et attendit.

Les détails de la course se trouvent dans le Pionnier.

A la fin du premier mille, Shackles se détacha du peloton, tout à fait sur le côté, tout prêt à contourner l'angle, à se rendre maître du mors, et à filer droit, avant que les autres se fussent doutés qu'il les avait quittés.

Brunt était en selle, immobile, parfaitement heureux, et prêtant l'oreille au drum! drum! drum! que faisaient derrière lui les sabots, sachant qu'au bout de vingt autres foulées, Shackles ferait une longue inspiration et parcourrait le dernier demi-mille comme s'il eût été le «Hollandais volant[18]».

[18] Vaisseau fantôme qui, d'après une légende maritime anglaise, hantait les parages du Cap de Bonne Espérance.

Comme Shackles raccourcissait le pas pour contourner l'angle,—il était alors juste au niveau des tas de briques,—Brunt entendit, à travers le vent qui sifflait à ses oreilles, une voix lamentable, éplorée, qui partait du dehors et disait:

—Dieu ait pitié de moi, je suis perdu!

Dans le temps d'une seule foulée, Brunt revit l'affreux pêle-mêle du champ de courses de Maribyrnong, tressaillit violemment sur sa selle et jeta un hurlement d'effroi.

Ce mouvement mit ses éperons en contact avec les flancs de Shackles, et ce cri blessa les sentiments de Shackles.

Il ne pouvait s'arrêter court, mais il mit les quatre pieds à terre, fit une glissade d'environ cinquante mètres; puis, d'un air très grave et très posé, il se débarrassa, par une ruade, de Brunt qui n'était plus qu'une loque tremblante, terrifiée, pendant que Regula Baddun venait se placer, encolure contre encolure avec Bobolink, que tous deux prenaient la piste droite et gagnaient d'une demi-tête. Pétard étant mauvais troisième.

Le propriétaire de Shackles, dans la tribune, essayait de se persuader que sa lorgnette le trompait.

Quant au propriétaire de Regula Baddun, qui attendait à côté des deux briques, il poussa un gros soupir de soulagement et regagna au trot la tribune.

En engagements et en paris, il avait gagné environ quinze mille roupies.

Ce fut bien le Handicap de la chaîne brisée. Il brisa les reins à presque tous ceux qui y avaient pris part, et il faillit briser le cœur du propriétaire de Shackles.

Ce dernier alla interviewer Brunt.

Le jockey gisait livide, pantelant d'effroi, à l'endroit même où il avait fait la culbute. On eût dit qu'il était indifférent au crime d'avoir perdu la course. Tout ce qu'il savait, c'était que Whalley l'avait appelé, que cet appel était un avertissement, et dût-on le couper en deux, il ne monterait jamais plus.

Ses nerfs étaient ébranlés pour toujours.

Il ne demandait à son maître qu'une chose: de lui donner une bonne raclée et de le laisser aller.

Il n'était bon à rien, disait-il. Son maître lui donna congé et il s'en retourna au paddock en se dissimulant, blanc comme plâtre, les lèvres bleues, les genoux flageolants.

Dans le paddock, on l'injuria grossièrement, mais Brunt ne s'en aperçut guère.

Il reprit ses vêtements et sa canne et s'en alla sur la route, toujours tremblant de frayeur, toujours répétant: «Dieu ait pitié de moi! je suis perdu!» et, autant que je sache et que je croie, il disait la vérité.