Simples Contes
des
Collines

Par
Rudyard Kipling
(Traduit de l'anglais par Albert Savine)

Paris
Nelson, Éditeurs
189, rue Saint-Jacques
Londres, Édimbourg et New-York

A MON AMI
THÉODORE CHÈZE

En bon souvenir.

A. S.

TABLE

Pages
Rudyard Kipling et les «Simples Contes des Collines» [9]
Trois et… un Extra [15]
Lancé à l'Aventure [27]
Le Saïs de Miss Youghal [49]
Unie à un Incroyant [65]
Aurore trompeuse [77]
Le Sauvetage de Pluffles [99]
Les Flèches de Cupidon [113]
Sa Chance dans la Vie [125]
Montres de Nuit [139]
L'Autre [153]
Conséquences [163]
La Conversion d'Aurélien Mac Goggin [177]
Les trois Mousquetaires [191]
Un Destructeur de Germes [207]
Enlevé [221]
L'Arrestation du Lieutenant Létourdi [235]
Dans la Maison de Suddhoo [249]
Sa Femme légitime [269]

PRÉFACE

Quand Rudyard Kipling, en 1888, publia à Calcutta la première édition des Simples Contes des Collines, il n'avait que vingt-quatre ans et son bagage littéraire se composait d'un seul livre, les Departmental Ditties (Chansons administratives), vers de circonstances et de société, qui avaient fait bien augurer de son avenir littéraire.

Né à Bombay en 1864, il était, comme on le sait, le fils de John Lockwood Kipling, directeur de l'école des Beaux-Arts de Lahore. Il avait été élevé en Angleterre dans le Devon du Nord et n'était revenu que six ans avant dans les Indes où il s'était associé, à titre de directeur-adjoint à la rédaction de la Lahore civil and military Gazette dont il fut un moment le correspondant et le représentant à Rajpaitana.

On se souvient encore à Simla du compte-rendu en vers qu'il inséra dans son journal lors de l'ouverture du Gaiety-Theatre.

On n'y a pas oublié le comique du jeu de miss Kipling, sa sœur, interprétant chez lady Roberts le rôle de la nourrice de Lucie de Lammermoor, mais au frère on n'a pas pardonné Mrs Hauksbee, Mrs Reiver et d'autres de ses portraits trop exacts qui abondent dans les Simples Contes.

A peu près ignorée chez nous, la station de Simla est l'une des villes des Indes anglaises les plus célèbres de l'autre côté de la Manche.

Édouard Buck a décrit, il y a deux ou trois ans, les vicissitudes de la fortune de Simla dans le passé et dans le présent.

Tout son district, les Collines, contreforts des Himalayas, est un cordon de sanatoria, véritable prise de possession par la civilisation européenne des montagnes qui dominent la plaine semée des ruines des temples resplendissants de l'ancienne civilisation hindoue.

Simla s'élève au point le plus pittoresque de ce paysage enchanteur. Capitale d'été et sanatorium le plus réputé, ce sont les séjours des vice-rois des Indes et de leur cortège de fonctionnaires qui ont fait la fortune de cette station.

Buck reproduit dans son ouvrage, d'après un dessin du temps, le Kennedy-House, origine du Simla actuel. C'était un banal cottage anglais, comme en bâtissent aujourd'hui par milliers pour deux cent cinquante à trois cents livres sterling les compagnies de constructions à bon marché qui exploitent la banlieue londonienne. A l'unique châlet de 1819, avaient succédé soixante maisons quand Jacquemont visita Simla. En 1881, il y en avait onze cent quarante et une et la population stable, la population hivernale, s'élevait à 13,200 habitants.

Les paysages de Simla étaient depuis longtemps célèbres avant même que le capitaine J.-P. Thomas fît graver un album des principaux sites de la région. L'automne y est superbe, et la saison des pluies seule s'y montre impitoyable[1].

[1] Kipling a décrit ces orages dans deux contes: Aurore Trompeuse et La Conversion d'Aurélien Mac Goggin.

L'été, on menait une vie très joyeuse à Simla. On s'amusait beaucoup et le Delhi Sketch Book n'avait pas oublié d'illustrer d'un crayon malicieux le conseil salutaire: «N'allez jamais trop vite aux tournants de Jakko»; Jakko, c'était, alors comme aujourd'hui, la grand'route qui contourne en bas de côte la montagne aux flancs boisés de déodoras, de cèdres, de chênes et de rhododendrons. Les tournants en sont un peu brusques et les couples de cavaliers grisés par les émotions du site, de la course, et des doux entretiens risquaient des surprises compromettantes, surtout dans un milieu désœuvré, jaseur et soupçonneux.

Le cadre des Simples Contes n'est pas très vaste, ont dit certains.

Oui, si l'on peut marquer des frontières à cette chose sans limites, le cœur humain.

C'était le monde anglo-indien, ce milieu de fonctionnaires nantis de riches appointements et de grasses sinécures qu'envient tous les jeunes fils d'Albion.

Jusque-là ce monde n'avait eu pour le peindre qu'une littérature floue et sans vie. Rudyard Kipling lui donnait le verbe.

Le monde anglo-indien se reconnut. Ce fut un scandale et un succès très grands.

Ceux qui se jugeaient malmenés parce que telle allusion pouvait évoquer leurs noms dans la pensée de leurs amis auraient préféré à coup sûr que Kipling se fût uniquement borné à des peintures de mœurs indigènes ou à des mises en scène de troupiers. Aussi il fallait les entendre regretter telle nouvelle, sans intérêt à leur gré, et célébrer le merveilleux talent déployé dans Les trois Mousquetaires ou Dans la Maison de Suddhoo.

La critique finit par s'en mêler.

Elle compara Kipling à Lever, ce qui était vraiment beaucoup d'honneur pour le vieil écrivain irlandais[2] et à Bret-Harte qu'elle lui préférait comme portraitiste féminin, ce qui est d'ailleurs fort juste, comme en jugeront bientôt les lecteurs de Maruja, mais elle ne se préoccupa guère de savoir si Kipling s'est soucié de faire des portraits.

[2] Les troupiers des romans de Lever sont d'heureuses créations qui ne pâlissent en effet pas trop à côté des soldats de Kipling.

Et en réalité il n'en avait point fait, pas plus qu'il ne s'était attardé à mettre en scène les hommes et les femmes des Collines avec leurs longues pipes en bois et leurs bizarres attitudes.

Kipling n'avait pas écrit un livre à clé, besogne plus ou moins facile de photographe. Il avait agi en artiste et en créateur; la crème de la crème de l'Angleterre asiatique ne lui avait fourni que le mouvement général et la couleur de son œuvre, et voilà pourquoi elle peut nous intéresser, nous Français du XXe siècle, à qui ne pourraient plaire la caricature ou la photographie du high-life du Simla d'il y a vingt ans.

Albert Savine

Janvier 1906

TROIS ET… UN EXTRA

Quand les nœuds coulants au cou et aux jambes ont glissé, ce n'est pas avec des bâtons qu'il faut entrer en chasse mais avec la provende.

(Proverbe du Punjab)

Après le mariage, il se produit une réaction, tantôt forte, tantôt faible, mais il s'en produit une tôt ou tard, et il faut que chacun des conjoints suive la marée, s'il désire que le reste de la vie se passe au gré du courant.

Dans le cas des Cusack-Bremmil, cette réaction ne se produisit que la troisième année après le mariage.

Bremmil était difficile à mener, même quand tout marchait pour le mieux, mais ce fut un mari parfait jusqu'à ce que le petit enfant mourut et que mistress Bremmil se couvrit de noir, maigrit, et s'endeuilla comme si le fond de l'univers s'était dessoudé.

Peut-être Bremmil eût-il dû la consoler. Il essaya, je crois, de le faire, mais, plus il prodiguait les consolations à mistress Bremmil, plus elle se désolait, et par conséquent plus Bremmil se sentait malheureux.

Le fait est qu'ils avaient besoin d'un tonique. Et ils l'eurent.

Mistress Bremmil peut en rire aujourd'hui, mais à cette époque-là la chose n'avait rien de risible pour elle.

Voyez-vous, mistress Hauksbee apparut à l'horizon, et partout où elle paraissait, il y avait des chances d'orage. A Simla, on l'avait surnommée le pétrel des tempêtes.

A ma connaissance, elle avait mérité cinq fois cette désignation.

C'était une petite femme brune, mince, décharnée même, avec de grands yeux mobiles, nuancés en bleu de violette, et les manières les plus douces du monde.

Il vous suffisait de prononcer son nom aux thés de l'après-midi pour que chacune des femmes qui se trouvaient présentes se redressât et déclarât que cette personne-là n'était point… une bénédiction.

Elle était intelligente, spirituelle, brillante, à un degré qu'atteignent rarement ses pareilles, mais elle était possédée par nombre de diables malicieux et méchants.

Elle était pourtant capable de gentillesse à l'occasion, même envers son propre sexe.

Mais cela, c'est toute une autre histoire.

Bremmil prit le large après la mort de l'enfant et le découragement complet qui en fut la suite, et mistress Hauksbee lui passa ses chaînes au cou.

Il ne lui plaisait aucunement de cacher ses prisonniers.

Elle l'enchaîna publiquement, elle s'arrangea en sorte que le public le vît.

Bremmil faisait des promenades à cheval avec elle, des promenades à pied avec elle; il s'entretenait en tête-à-tête avec elle; il déjeunait sur l'herbe avec elle; il goûtait avec elle chez Peliti, si bien qu'à la fin les gens froncèrent le sourcil et s'en scandalisèrent.

Mistress Bremmil restait chez elle, tournant et retournant les vêtements de l'enfant défunt et pleurant sur le berceau vide. Elle était indifférente à tout le reste.

Mais quelques dames de ses amies, sept ou huit, très bonnes, pleines d'excellentes intentions, lui expliquèrent la situation bien en détail, de peur qu'elle n'en appréciât point tout le charme.

Mistress Bremmil les laissa dire tranquillement et les remercia de leurs bons offices.

Elle n'était pas aussi futée que mistress Hauksbee, mais elle n'était point une sotte.

Elle n'en fit qu'à sa tête. Elle ne dit pas un mot à Bremmil de ce qu'elle avait appris.

Cela vaut la peine d'être remarqué.

Parler à un mari, ou lui faire une scène de larmes, n'a jamais abouti à rien de bon.

Aux rares heures où Bremmil était à la maison, il se montrait plus affectueux que de coutume, et cela laissait voir son jeu. Il se contraignait à ces démonstrations, en partie pour apaiser sa propre conscience, en partie pour adoucir mistress Bremmil. Des deux côtés, il ne réussissait point.

Alors l'aide de camp de service reçut de Leurs Excellences lord et lady Lytton l'ordre d'inviter Mr et Mistress Cusack-Bremmil à Peterhoff pour le 26 juillet, à neuf heures et demie du soir. Au coin de l'invitation, à gauche, était inscrite cette mention: «On dansera.»

—Je n'irai pas, dit mistress Bremmil, il y a trop peu de temps que cette pauvre petite Florie… Mais il ne faut pas que cela vous retienne, Tom.

Elle disait bien ce qu'elle voulait dire alors.

Bremmil déclara qu'il se contenterait d'y faire une courte apparition. Sur ce point il disait ce qui n'était point, et mistress Bremmil le savait.

Elle devinait—une intuition de femme est toujours bien plus exacte qu'une certitude d'homme—qu'il avait eu, dès le premier moment, l'intention d'y aller, et cela avec mistress Hauksbee.

Elle se mit à réfléchir.

Le résultat de ses réflexions fut que le souvenir d'un enfant mort n'a pas le prix de l'affection d'un mari vivant.

Elle fit son plan et joua le tout pour le tout.

En cette heure-là, elle comprit qu'elle connaissait à fond Tom Bremmil et elle agit d'après cette conviction.

—Tom, dit-elle, je dînerai chez les Longmore le soir du 26. Vous ferez mieux de dîner au Club.

Cela dispensa Bremmil de chercher une excuse pour s'esquiver et dîner avec mistress Hauksbee. Aussi lui en sut-il bon gré et se sentit-il à la fois mesquin et petit, ce qui lui fut salutaire.

Bremmil sortit vers cinq heures pour faire une promenade à cheval.

Vers cinq heures et demie du soir, une grande malle couverte en cuir arriva de chez Phelps pour mistress Bremmil.

C'était une femme qui savait s'habiller. Elle n'avait point passé une semaine à dessiner cette toilette, et à la faire piquer, pincer, retoucher, arranger, rucher, et que sais-je encore, tout cela pour rien.

C'était une toilette magnifique de demi-deuil. Je ne saurais la décrire, mais c'était ce que le journal The Queen appelle une création, une chose qui vous tape tout droit entre les yeux et vous rend tout ébahi.

Elle n'avait pas beaucoup le cœur à ce qu'elle était en train de faire, mais un coup d'œil donné dans sa psyché lui donna la satisfaction de savoir qu'elle n'avait jamais été mieux en sa vie.

C'était une grande blonde, et quand elle le voulait, elle avait un port superbe.

Après le dîner chez les Longmore, elle se rendit au bal un peu tard, et y rencontra Bremmil, qui donnait le bras à mistress Hauksbee.

Cette vue fit affluer le sang à ses joues et comme les hommes s'empressaient autour d'elle pour l'inviter à danser, elle était vraiment magnifiquement belle. Elle inscrivit un engagement pour toutes les danses, excepté trois, qu'elle laissa en blanc sur son carnet.

Mistress Hauksbee surprit un coup d'œil qu'elle lui lançait, et elle comprit que c'était la guerre—une véritable guerre entre elles deux.

Elle entrait en lutte handicapée, car elle s'était montrée un peu trop exigeante, pas beaucoup, très peu, mais enfin un peu trop, avec Bremmil, et il commençait à juger cela mauvais.

En outre, il n'avait jamais trouvé sa femme si charmante.

Il la contemplait béatement du seuil des portes, la foudroyait de ses gros yeux quand elle passait devant lui avec ses cavaliers, et plus il la regardait, plus il était pris.

Il ne pouvait se persuader que c'était bien la même femme aux yeux rouges, à la robe d'étoffe noire qui pleurait dans ses œufs à la coque à déjeuner.

Mistress Hauksbee fit de son mieux pour le piquer au jeu, mais, après deux danses, il traversa le salon pour aller retrouver sa femme et l'inviter.

—Je crains bien que vous ne veniez trop tard, Monsieur Bremmil, lui dit-elle en clignant des yeux.

Alors il la pria de lui accorder une danse, et elle lui fit la grande faveur de lui réserver la cinquième valse.

Ils la dansèrent ensemble, ce qui produisit un petit brouhaha dans la salle.

Bremmil se doutait un peu que sa femme savait danser, mais il n'aurait jamais cru qu'elle dansait ainsi, divinement.

La valse finie, il en demanda une autre—comme une faveur, non comme un droit—et mistress Bremmil lui dit:

—Montrez-moi votre programme, mon cher.

Il le lui tendit, comme un écolier désobéissant livre à un maître les pâtisseries défendues. Il y avait çà et là bon nombre d'H, sans parler d'une H au souper.

Mistress Bremmil ne dit rien, mais elle sourit avec dédain. Elle raya de son crayon les numéros 7 et 9 réservés à des H, et rendit la carte avec son nom écrit au-dessus, un petit nom d'amitié, dont elle et son mari se servaient seuls.

Puis elle le menaça du doigt, et en riant:

—Ah! sot que vous êtes, petit sot! fit-elle.

Mistress Hauksbee entendit cela, et—ainsi qu'elle en convint—elle sentit qu'elle avait le dessous.

Bremmil accepta avec reconnaissance les numéros 7 et 9.

Ils dansèrent le numéro 7 et passèrent le numéro 9 sous une des petites tentes. Ce que dit Bremmil et ce que fit mistress Bremmil ne regarde personne.

Quand l'orchestre attaqua: «Le Roastbeef d'Old England», tous deux sortirent sur la vérandah et Bremmil se mit en quête d'un dandy[3] pour sa femme (c'était avant le règne du rickshaw[4]), pendant qu'elle était au vestiaire.

[3] Pousse-pousse hindou.

[4] La jinrikisha japonaise.

Mistress Hauksbee parut et lui dit:

—Monsieur Bremmil, vous me conduirez à table pour le souper, je pense?

Bremmil rougit et eut l'air tout décontenancé:

—Ah! Hum! fit-il, je rentre à la maison avec ma femme; je crois qu'il y a eu un petit malentendu.

Étant homme, il parlait comme si mistress Hauksbee en était uniquement responsable.

Mistress Bremmil sortit du vestiaire enveloppée d'une sortie de bal en cygne qui formait «nuage» blanc autour de sa tête.

Elle semblait radieuse, et elle en avait bien le droit.

Le couple disparut dans l'obscurité.

Bremmil à cheval serrait de très près le dandy.

Alors mistress Hauksbee, qui avait l'air un peu fanée et vannée à la lumière des lampes, me dit:

—Vous pouvez m'en croire; la femme la plus sotte peut mener un homme intelligent; mais il faut qu'une femme soit bien adroite pour mener un imbécile.

Et sur ce propos, nous allâmes souper.

LANCÉ A L'AVENTURE

Et quelques-uns boudent, pendant que d'autres veulent plonger. (Voyons, tenez ferme! Restez donc tranquille, vous!) Quelques-uns de vous doivent se montrer doux, et d'autres doivent porter des coups. (Là, là! Voyons? qui est-ce qui vous parle de vous tuer?) Quelques-uns,—il y a du déchet dans toute profession,—auront le cœur brisé avant de recevoir la mort et d'être domptés, et se démèneront comme des diables sous la morsure de la corde serrée, et mourront fous de rage muette dans la cour du manège.

(Chœur dans l'Enclos-Toolungala)

Élever un jeune garçon «dans du coton», comme disent les familles, n'est point prudent, si le garçon doit se lancer dans le monde et y jouer des coudes. A moins d'être une exception extrêmement rare, il lui faudra certainement subir bien des crises possibles à éviter, et chose fort probable, endurer d'atroces souffrances simplement par ignorance des proportions réelles des choses.

Laissez un petit chien manger le savon dans la salle de bain ou ronger une botte qui vient d'être cirée. Il continue à en mâcher, à en ronger jusqu'au jour où il s'aperçoit que le cirage et le savon de Windsor d'Old Brown le rendent très malade. De là il conclut que le savon et les bottes ne valent rien pour la santé.

Le vieux chien de la maison lui apprendra bientôt qu'il est imprudent de mordre les oreilles des vieux chiens.

Étant jeune, il garde la mémoire de cet enseignement et, âgé de six mois, il part à travers le monde, en petite bête bien élevée, dont l'appétit est discipliné.

S'il avait été tenu à distance des bottes, du savon et des oreilles des gros chiens, puis parvenu au terme de sa croissance, avec toute sa dentition, s'il se trouvait brusquement en contact avec cette redoutable trinité, jugez s'il serait cruellement malade, et s'il recevrait des rossées.

Appliquez ces principes au système de l'éducation «dans du coton», et voyez ce qui en résulte.

Cela ne sonne pas bien à l'oreille, mais de deux maux c'est le moindre.

Il y avait une fois un petit garçon qui avait été élevé selon le système du «coton»; ce système lui coûta la vie.

Il avait passé toutes ses journées avec sa famille, depuis l'heure de sa naissance jusqu'à celle où il alla à Sandhurst se classer presque en tête de liste. Il avait été admirablement formé par un précepteur particulier dans tous les exercices au moyen desquels on gagne des bons points, et il avait encore le mérite spécial de «n'avoir jamais causé une heure d'inquiétude à sa famille».

Ce qu'il apprit à Sandhurst en dehors de la routine ordinaire ne vaut pas qu'on en parle. Il regarda autour de lui, et trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, très bon goût au savon et au cirage. Il en tâta un peu, et quitta Sandhurst la tête moins haute qu'il n'y était entré. Alors il y eut une pause, et une scène avec sa famille, qui attendait beaucoup de lui. Puis ce fut un an de vie «loin des souillures du monde» dans un bataillon du dépôt de troisième classe, où tous les jeunes étaient des enfants, tous les anciens, de vieilles femmes. Enfin il partit pour l'Inde, où il se vit privé du soutien de ses parents, et n'eut, en temps de difficultés, d'autre personne sur qui il pût compter, que lui-même.

Or l'Inde est, par-dessus tout, le pays où il ne faut pas prendre les choses trop au sérieux, sauf quand il s'agit du soleil de midi.

Un travail exagéré, une énergie trop grande tuent un homme aussi sûrement que les excès du vice ou ceux de la boisson. Quant au flirt, il n'importe guère: tout le monde ne doit-il pas un jour ou l'autre être déplacé; dès lors vous ou elle quitterez la station, et n'y reviendrez jamais.

Le travail bien fait ne tire pas non plus à conséquence, parce qu'on mesure un homme d'après ce qu'il peut faire le plus mal, et que s'il faisait mieux, ce serait en général un autre qui en aurait tout l'avantage. Mal travailler n'importe guère, parce que d'autres font plus mal encore et que l'Inde est plus encombrée d'incapables que tout autre pays.

Les amusements n'ont aucune importance, parce qu'ils recommencent aussitôt après que vous les avez terminés, et que la plupart du temps, s'amuser signifie essayer de gagner l'argent d'autrui.

La maladie n'a aucune importance, parce qu'elle est pain quotidien, et que si vous mourez, un autre prend votre place dans les huit heures qui s'écoulent entre votre mort et votre enterrement.

Rien n'a d'importance que les congés à passer au pays, et les soldes sur le pied d'activité, parce que les uns et les autres sont rares.

C'est le pays de la négligence, le pays Koucha, où tout le monde travaille avec des outils imparfaits. Le parti le plus sage est de ne prendre au sérieux ni personnes, ni choses, et de s'en évader, aussitôt qu'on peut, dans un endroit où l'amusement est un amusement et où il vaille la peine de se faire une réputation.

Mais ce Jeune Garçon,—l'histoire est aussi vieille que les collines,—ainsi expatrié, prit tout au sérieux.

Il était gentil; il fut choyé.

Il prit au sérieux ces gâteries, et se fit bien du mauvais sang pour des femmes qui ne méritaient pas qu'on sellât un poney pour aller leur rendre visite.

Il trouva beaucoup de charme à la libre vie qu'il goûtait dans l'Inde pour la première fois. Elle paraît attrayante dans le commencement, à celui qui juge les choses en officier subalterne,—ne voit que poneys, camarades de jeu, danses, et le reste. Il en tâta comme les petits chiens goûtent au savon: seulement il en goûta sur le tard et alors que sa dentition était complète.

Il n'eut pas l'instinct de l'équilibre, tout comme le petit chien, et ne put comprendre pourquoi il n'était pas traité avec autant d'égards que sous le toit paternel.

Cela heurtait ses sentiments.

Il se prit de querelle avec d'autres garçons, et étant sensible jusqu'à la moelle, il garda rancune de ces querelles, il se piqua au jeu.

Il trouva du plaisir au whist, aux gymkhanas, et aux autres choses de cette sorte, inventées pour se distraire après les heures de travail, mais il les prit aussi au sérieux, tout comme il l'avait fait pour prendre le panache, après boire.

Le whist et les gymkhanas lui firent perdre de l'argent parce que tout cela était nouveau pour lui.

Il prit au sérieux ses pertes, et mit tout autant d'énergie et d'application à une course dont l'enjeu était deux mohurs d'or[5] sur des poneys ekka débutants, aux crinières tressées, que s'il se fût agi du Derby. Cela était dû moitié à l'inexpérience—de même que le petit chien se querelle avec le coin de carpette du foyer—et moitié à l'étourdissement que lui causait le passage d'une vie tranquille, au grand jour et au mouvement d'une vie plus animée. Personne ne lui parla du savon et du cirage, parce que la plupart des hommes tient pour certain qu'un homme d'intelligence moyenne s'en défie suffisamment. Il était vraiment pénible de voir le Jeune Garçon s'en aller par morceaux à chaque heurt, comme un poulain trop tenu en main, qui tombe et se couronne quand il échappe au valet d'écurie.

[5] Roupies.

Cette licence sans frein dans les amusements qui ne valent pas la peine qu'on sorte des rangs pour y goûter, et à plus forte raison qu'on y coure en bousculant tout le monde, dura six mois c'est-à-dire tout le temps de la saison froide.

Alors nous pûmes croire que la chaleur, la conscience d'avoir perdu son argent et estropié ses chevaux calmeraient le Jeune Garçon, et qu'il prendrait de l'aplomb.

C'est ce qui fût arrivé dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent. Vous voyez cela se produire dans toutes les stations de l'Inde.

Mais ce cas particulier fut une exception parce que le Jeune Garçon était sensible, et prenait les choses au sérieux, ainsi que j'ai dû déjà le répéter au moins sept fois.

Certes, nous ne saurions dire quelle impression ses excès faisaient sur lui-même. Ils n'avaient rien qui fût de nature à briser le cœur, rien qui dépassât la moyenne.

Il pouvait être financièrement ficelé pour toute sa vie; il pouvait avoir besoin de quelques soins. Un jour de chaleur aurait brûlé le souvenir de ses exploits. Un prêteur aurait pu l'aider à se remettre à flot et à sortir des ennuis d'argent. Mais il dut se placer à un point de vue tout différent, et se croire ruiné sans aucun espoir de relèvement.

Son colonel l'admonesta sévèrement quand le temps froid fut passé.

Cela le rendit plus malheureux que jamais, et pourtant le colonel lui avait «lavé la tête» comme à tout le monde, sans plus.

Ce qui se passa ensuite est un exemple curieux de la façon dont nous tenons les uns aux autres, et sommes rendus responsables des actes d'autrui.

La chose qui fit brutalement entrer la poutre dans l'esprit du Jeune Garçon, ce fut une remarque d'une femme pendant qu'il causait avec elle.

Il ne servirait de rien de la reproduire, car c'était une cruelle petite phrase, décochée avant qu'elle y eût songé, et qui le fit rougir jusqu'à la racine des cheveux.

Il la garda sur le cœur pendant trois jours; puis il demanda deux jours de congé pour aller chasser aux environs d'une résidence de villégiature de l'ingénieur du canal, à environ trente milles de là.

Il obtint son congé, et ce soir-là, au mess, il fut plus bruyant, plus encombrant que jamais. Il dit qu'il allait tirer «le gros gibier» et partit à dix heures et demie dans une ekka[6].

[6] Voiture légère indigène.

La perdrix,—unique gibier qui se rencontrait aux abords de la villégiature en question,—n'était pas du gros gibier, de sorte que tout le monde riait de sa gasconnade.

Le lendemain, un des majors rentra de congé, et apprit que le Jeune Garçon était parti «pour tirer du gros gibier».

Le major s'intéressait quelque peu au Jeune Garçon et avait fait quelques tentatives pour l'enrayer au temps froid. Le major fit les gros yeux, quand il apprit l'expédition, et il se rendit dans les chambres du Jeune Garçon, et y fureta.

Au bout d'un instant, il sortit et me rencontra au moment où je quittais le jeu au mess.

Il n'y avait personne dans le vestibule.

—Le Jeune Garçon est parti à la chasse, me dit-il. Est-ce qu'on peut tuer des tétur[7] avec un revolver et un encrier?

[7] Des perdrix.

—C'est absurde, major, répondis-je, car je voyais ce qu'il avait dans l'esprit.

—Absurde ou non, reprit-il, je vais au canal maintenant, tout de suite. Je me sens inquiet.

Il réfléchit une minute et reprit:

—Savez-vous mentir?

—Vous vous en doutez un peu. C'est mon métier.

—Très bien, conclut le major. Alors vous allez partir avec moi, maintenant… tout de suite, dans une ekka du côté du canal, pour tirer le daim noir. Allez vite endosser votre shikar-kit[8], vite… et revenez avec un fusil.

[8] Costume de chasse.

Le major était un maître homme, et je savais qu'il ne donnait pas d'ordres sans motif.

Aussi j'obéis.

A mon retour je trouvai le major installé dans une ekka, des étuis à fusil et des vivres suspendus dans les filets, tout prêt pour une excursion de chasse.

Il renvoya le conducteur et se chargea de conduire lui-même. Nous cahotâmes, sans nous presser, tant qu'on fut dans la station, mais dès que nous eûmes atteint la route poussiéreuse qui traversait la plaine, il fit voler le poney.

Un animal du pays peut faire n'importe quoi en cas d'urgence. Nous couvrîmes nos trente milles en trois heures, mais la pauvre bête était presque morte.

Une fois, je dis:

—Mais, major, pourquoi cette hâte vertigineuse?

Il répliqua d'un ton calme:

—Le Jeune Garçon est seul, en tête à tête avec lui-même depuis… une, deux… cinq… quatorze heures, maintenant. Je vous le répète, je ne suis pas tranquille.

Cette inquiétude me gagna, et moi aussi je me mis à fouetter le poney.

Quand nous arrivâmes à la maison des champs de l'ingénieur du canal, le major héla le domestique du Jeune Garçon, mais sans obtenir de réponse. Alors nous approchâmes, et nous appelâmes le Jeune Garçon par son nom.

Toujours pas de réponse.

—Oh! il est parti à la chasse, fis-je.

Juste alors, je vis par une des fenêtres une petite lampe de jardin qui brûlait.

Il était quatre heures de l'après-midi.

Tous deux nous nous arrêtâmes court sous la vérandah, retenant notre souffle pour ne pas perdre le moindre bruit, et nous entendîmes dans l'intérieur de la pièce les brr-brr-brr d'une multitude de mouches.

Le major ne dit mot, mais il enleva son casque, et nous entrâmes.

Le Jeune Garçon gisait sur le cadre au milieu de la chambre nue et badigeonnée à la chaux. Le coup de revolver lui avait fracassé la tête. Les étuis des fusils n'étaient pas ouverts, le matériel de campement pas déployé et sur la table se trouvait le buvard du Jeune Garçon, avec des photographies. Il était allé très loin pour mourir, comme un rat empoisonné.

Le major murmura tout doucement:

—Pauvre garçon! pauvre, pauvre diable!

Puis il se détourna du lit:

—J'ai besoin de votre aide dans cette affaire, me dit-il.

Comme je voyais que le Jeune Garçon s'était suicidé, je me doutais fort bien de quelle sorte d'aide il s'agissait, de sorte que je m'installai devant la table, allumai un cigare, et me mis à fouiller dans le buvard, pendant que le major regardait par-dessus mon épaule et répétait à part lui:

—Nous sommes arrivés trop tard… comme un rat dans un trou… Pauvre diable! pauvre diable!

Le Jeune Garçon avait dû passer la moitié de la nuit à écrire à sa famille, à son colonel, à une jeune fille de son pays, et aussitôt qu'il avait fini d'écrire, il s'était fait sauter la cervelle, car il était mort depuis longtemps quand nous étions arrivés.

Je lus tout ce qu'il avait écrit, et à mesure que j'avais fini une feuille, je la faisais passer au major.

Nous vîmes, d'après son récit, combien il avait pris au sérieux toutes sortes de choses. Il y était question d'«un déshonneur qu'il n'était pas capable de supporter», «d'une honte ineffaçable, d'une folie criminelle», «d'une vie gaspillée», etc.

Puis c'étaient des choses particulières qu'il disait à son père, à sa mère; ça n'en finissait pas; c'est trop sacré pour qu'on l'imprime.

La lettre à la jeune fille de son pays était le morceau le plus touchant.

En la lisant, j'eus la gorge serrée. Le major ne fit nul effort pour rester les yeux secs.

Cela m'inspira du respect pour lui.

Il lut, il se balança de côté et d'autre, il pleura comme une femme, simplement, sans chercher à s'en cacher.

Les lettres étaient bien terribles, bien désespérées, bien touchantes. Nous oubliâmes toutes les sottises du Jeune Garçon, et nous ne pensâmes plus qu'à la pauvre chose qui gisait sur le cadre et aux feuilles couvertes d'écriture que nous avions dans les mains. Il était absolument impossible de laisser des lettres comme celles-là arriver à leur adresse. Elles auraient brisé le cœur de son père, et auraient tué sa mère en tuant la foi qu'elle avait en son fils.

Enfin, le major sécha ses yeux, toujours franchement, et dit:

—Voilà des choses bien commodes à jeter à la tête d'une famille anglaise! Qu'allons-nous faire?

Sachant pourquoi le major m'avait emmené, je répondis:

—Le Jeune Garçon est mort du choléra. Nous étions ici à ses derniers moments. Nous ne nous en tirerons pas par des demi-mesures… Allons-y.

Alors commença une des scènes les plus terriblement comiques auxquelles il me soit arrivé de prendre part.

Il s'agissait de fabriquer un gros mensonge par écrit, confirmé par des preuves, pour consoler les parents que le Jeune Garçon avait au pays.

Je commençai par rédiger un brouillon, où le major semait çà et là des indications, tout en rassemblant les pages écrites par le Jeune Garçon et les brûlant dans l'âtre.

Ce fut par une soirée chaude et tranquille que nous nous mîmes à l'œuvre, et la lampe brûlait très mal.

En y mettant le temps, je bâtis un canevas satisfaisant, où je déclarais que le Jeune Garçon était un modèle de toutes les vertus, chéri du régiment, et promettant à tous les points de vue de faire brillamment son chemin, et ainsi de suite; et je disais comme quoi nous l'avions soigné pendant sa maladie—ce n'était pas l'heure des petits mensonges, vous comprenez,—et comme quoi il était mort sans souffrance.

J'avais la gorge serrée pendant que j'écrivais ces choses-là, et que je pensais aux pauvres parents qui les liraient. Puis je me mis à rire de l'allure grotesque que prenait l'affaire… et le major dit que nous avions besoin de boire quelque chose.

Je n'ose dire la quantité de whiskey que nous bûmes, avant que la lettre fût finie. Ce whiskey ne nous produisit pas le moindre effet. Puis nous prîmes la montre, le médaillon et les bagues du Jeune Garçon.

Enfin le major dit:

—Il faut que nous envoyions une mèche de cheveux. C'est une chose à laquelle tient une femme.

Mais il nous fut impossible de couper une mèche de cheveux qui pût être envoyée. Le Jeune Garçon avait les cheveux noirs: heureusement le major les avait noirs, lui aussi. Je coupai avec un canif une mèche des cheveux du major au-dessus de la tempe, et je la mis dans le paquet que nous fîmes.

Les éclats de rire et la sensation d'étranglement me reprirent, et je fus forcé de m'arrêter. Le major n'était guère plus maître de lui-même, et nous savions qu'il nous restait la partie la plus terrible de la besogne.

Nous mîmes sous enveloppe le paquet: photographies, médaillon, anneau et boucle de cheveux, et nous cachetâmes avec la cire à cacheter et le cachet du Jeune Garçon.

Alors le major dit:

—Grand Dieu, allons dehors—hors de cette chambre—et réfléchissons.

Nous sortîmes, pour nous promener une heure sur les bords du canal, manger et boire ce que nous avions apporté, jusqu'à ce que la lune se levât.

Je sais maintenant au juste quelles sont les sensations d'un assassin.

Finalement, avec un grand effort nous parvînmes à rentrer dans la chambre où se trouvait l'autre chose avec la lampe, et nous nous mîmes à la besogne qui nous restait à accomplir.

Je ne veux rien écrire à ce sujet: ce fut trop horrible.

Nous brûlâmes la literie et jetâmes les cendres dans le canal, nous enlevâmes les nattes de la pièce pour les traiter de la même façon.

Je me rendis à un village et j'empruntai deux grandes pioches,—car je ne voulais pas recourir à l'aide des paysans,—tandis que le major se chargeait… du reste.

Il nous fallut quatre heures de travail acharné pour creuser la fosse.

Tout en travaillant, nous discutâmes sur le point de savoir si nous ferions bien de dire tout ce qui nous restait de l'office des morts dans la mémoire. Nous arrangeâmes la chose en récitant l'Oraison dominicale et y ajoutant une prière personnelle qui n'avait rien de rituel pour le repos de l'âme du Jeune Garçon.

Ensuite nous comblâmes la fosse, et nous allâmes sous la vérandah, pas dans la maison, nous livrer au sommeil.

Nous étions à demi morts de fatigue.

Quand nous nous réveillâmes, le major dit gravement:

—Nous ne pouvons pas nous en retourner avant demain. Il faut que nous lui laissions le temps de mourir. Il est mort ce matin, de très bonne heure, souvenez-vous-en. Cela aura l'air plus naturel.

Donc le major était resté éveillé toute la nuit, à réfléchir.

Il dit:

—Pourquoi n'avons-nous pas rapporté le corps aux cantonnements?

Le major réfléchit une minute.

—C'est parce que les paysans auront pris la fuite, dès qu'ils ont entendu parler de choléra. En outre l'ekka nous a lâchés.

Cela, c'était littéralement vrai. Nous avions entièrement oublié le poney de l'ekka, et il était retourné à son écurie.

Nous passâmes donc seuls cette longue journée de chaleur étouffante dans la maison de repos du canal, à examiner et retoucher notre histoire de la mort du Jeune Garçon, pour en voir les points faibles.

Un indigène parut dans l'après-midi, mais nous dîmes qu'un Sahib était mort du choléra, et il se sauva.

Quand vint l'obscurité, le major me raconta toutes ses craintes au sujet du Jeune Garçon, puis des histoires de suicides accomplis ou près de l'être, à faire dresser les cheveux.

Il dit qu'il était jadis descendu, tout comme le Jeune Garçon, dans cette vallée de l'ombre, quand il était jeune et arrivé depuis peu en ce pays, qu'il comprenait bien comment les idées s'étaient livré bataille dans la tête bouleversée du Jeune Garçon. Il dit aussi comment les néophytes, dans leurs moments de repentir, croient leurs péchés bien plus graves, bien plus difficiles à effacer qu'ils ne le sont en réalité.

Nous causâmes pendant toute la soirée, et nous répétâmes l'histoire de la mort du Jeune Garçon.

Dès que la lune fut levée, et que le Jeune Garçon fut enseveli conformément à notre version, nous nous mîmes en route à travers champs pour regagner la station.

Nous marchâmes de huit heures du soir à six heures du matin, mais bien que nous fussions rompus de fatigue, nous ne manquâmes pas de nous rendre dans le logement du Jeune Garçon et de remettre dans l'étui le revolver, avec le nombre réglementaire de cartouches. Et nous replaçâmes aussi sur la table sa papeterie portative.

Nous allâmes trouver le colonel pour lui annoncer ce décès, éprouvant de plus en plus les sensations des assassins. Puis, nous allâmes nous coucher, et nous dormîmes pendant tout un tour de cadran, car nous étions réellement à bout de force.

Le conte trouva créance aussi longtemps qu'il le fallait, car quinze jours plus tard tout le monde avait oublié le Jeune Garçon et ce qui le concernait.

Néanmoins, il se trouva bien des gens qui eurent le temps de dire que le major s'était scandaleusement conduit en ne rapportant pas le corps pour des funérailles régimentaires.

Dans tout cela, ce qu'il y eut de plus triste, ce fut la lettre que la mère du Jeune Garçon nous écrivit au major et à moi, avec de grandes taches, qui avaient délayé l'encre, semées sur le papier. Elle nous écrivait les choses les plus reconnaissantes possibles au sujet de notre grande bonté, et de l'obligation qu'elle nous aurait toute sa vie.

Toutes choses considérées, elle nous devait bien quelque chose, mais non point au sens où elle l'entendait.

LE SAÏS DE MISS YOUGHAL

Quand homme et femme s'entendent, que peut faire le Kazi?

(Proverbe mahométan)

Certaines gens disent qu'il n'y a pas de roman dans l'Inde.

Ces gens-là se trompent.

Nos existences contiennent du roman autant qu'il nous en faut. Parfois davantage.

Strickland faisait partie du corps de police, et personne ne le comprenait. Aussi disait-on que c'était une étrange sorte d'homme et s'écartait-on de lui.

Strickland ne pouvait se prendre de cela qu'à lui-même.

Il professait cette théorie extraordinaire que dans l'Inde un policeman doit en savoir sur les indigènes autant qu'en savent ceux-ci. Or, dans toute l'étendue de l'Inde supérieure, il n'y a qu'un homme qui puisse à son gré se faire prendre pour un Hindou ou un Mahométan, pour un chamar ou un fakir. Il est un objet de crainte et de respect pour les indigènes depuis le Ghor Kathri jusqu'au Jamma Musjid. Il passe pour posséder le pouvoir de se rendre invisible, et de faire exécuter ses ordres par un grand nombre de diables. Mais cela lui a-t-il valu quelque faveur du gouvernement? Pas le moins du monde. Il n'a jamais obtenu le poste de Simla, et son nom est presque inconnu des Européens.

Strickland eut la sottise de prendre cet homme pour modèle. Se conformant à son absurde théorie, il pataugea dans des endroits peu parfumés où nul homme qui se respecte ne songerait à porter ses explorations, et tout cela en pleine fripouille indigène. Il se fit à lui-même une éducation qui prit sept ans, et il n'en fut pas plus apprécié pour cela.

Il partait continuellement en fantee au milieu des indigènes, ce qui naturellement n'inspire aucune confiance à un homme qui a son bon sens.

Il fut bientôt initié au Sat Bhai, à Allahabad, où il était en congé. Il apprit le chant du lézard des Sansis, ainsi que la danse du Hálli-Hukk, qui est un cancan religieux de l'espèce la plus étonnante. Quand un homme a appris à danser le Hálli-Hukk, et qu'il sait comment, quand, et en quel endroit cela se danse, il sait quelque chose dont il a le droit d'être fier. Il a pénétré le caractère hindou plus avant que la peau.

Mais Strickland n'est point fier, bien qu'une fois, à Jagadhri, il ait aidé à peindre le taureau de la mort, chose qu'un Anglais n'oserait jamais regarder. Il a appris à fond l'argot des voleurs et des chángars. Il a pris à lui seul un voleur de chevaux d'Eusufzai près d'Attock. Il s'est tenu debout sous la chaire d'une mosquée de la frontière, et a présidé à l'office comme l'eût fait un mollah sunnite.

Son tour de force le plus extraordinaire, ce fut de passer onze jours chez un fakir, dans les jardins de Baba-Atal, à Amritsar, et d'y réunir les fils qui devaient conduire à découvrir l'assassin dans la grande affaire de Nasiban. Mais on se dit, non sans raison: «Pourquoi donc Strickland ne reste-t-il pas dans son bureau, à rédiger son journal, à faire des recrues, et ne se tient-il pas tranquille au lieu de démontrer l'incapacité de ses supérieurs?» Aussi l'affaire du meurtre de Nasiban ne lui valut-elle point une bonne note au département?

Mais après sa première crise de rage, il en revint à sa manie naturelle de mettre le nez dans la manière de vivre des indigènes.

Disons en passant, que quand un homme prend goût à cet amusement, cela lui reste pour toute sa vie. C'est la chose la plus attrayante du monde, sans même excepter l'amour.

De même que les autres hommes demandaient dix jours de congé qu'ils passent sur les collines, Strickland demandait une permission pour ce qu'il appelait un shikar (une chasse). Il revêtait le déguisement qui lui semblait approprié à la circonstance, s'enfonçait dans la multitude des peaux brunes, et y disparaissait quelque temps.

C'était un homme encore jeune, d'allure tranquille, de teint foncé, maigre, avec des yeux noirs, un très agréable compagnon quand il ne pensait point à autre chose. C'était un régal que d'entendre Strickland parler de la civilisation des indigènes telle qu'il l'avait vue.

Les indigènes haïssaient Strickland, mais ils avaient peur de lui.

Il en savait trop long.

Quand les Youghal arrivèrent à la station, Strickland,—avec l'extrême gravité qu'il mettait en toutes choses—devint amoureux de miss Youghal, et elle s'éprit de lui, au bout de quelque temps, parce qu'il demeurait pour elle une énigme.

Alors Strickland fit sa demande aux parents, mais mistress Youghal répondit qu'elle n'entendait point marier sa fille dans l'administration la plus mal payée de l'empire. Le vieux Youghal ajouta en propres termes que les façons de Strickland ne lui inspiraient aucune confiance et qu'il lui serait bien obligé de ne plus parler ni écrire à sa fille.

—Très bien! dit Strickland, car il n'entendait point faire de son amour un lourd fardeau.

Il eut un long entretien avec miss Youghal.

Après quoi il n'ouvrit plus la bouche à ce sujet.

En avril, les Youghal se rendaient à Simla.

En juillet, Strickland se fit donner un congé de trois mois pour «affaires personnelles urgentes». Il ferma sa maison, bien que pas un indigène ne se fût pour rien au monde hasardé à porter la main sur ce qui appartenait à «Sahib Estrekin» et alla voir un de ses amis, un vieux teinturier à Tarn Taran.

Là on perdit toute trace de lui, jusqu'au jour où un saïs, me rencontrant sur la diligence de Simla, me remit l'extraordinaire billet que voici.

«Mon cher vieux,

«Veuillez remettre au porteur une boîte de cigares, de préférence des Supérieurs numéro 1. C'est au Club qu'on a les plus frais. Je les paierai dès que je reparaîtrai, mais pour le moment je suis en dehors de la société.

«Bien à vous. E. Strickland.»

J'en commandai deux boîtes, que je remis au saïs avec mes compliments.

Ce saïs là, c'était Strickland, et il était au service du vieux Youghal, qui avait fait de lui le palefrenier du cheval arabe de miss Youghal. Le pauvre garçon souffrait d'être privé de la fumée anglaise, et savait que, quoi qu'il arrivât, je ne laisserais pas échapper un mot, jusqu'au dénouement de l'affaire.

Un peu plus tard, miss Youghal, qui était enthousiaste de ses domestiques, se mit à parler dans toutes les maisons où elle allait de son saïs modèle—l'homme qui trouvait tous les matins le temps de se lever de bonne heure pour cueillir des fleurs à mettre sur la table au déjeuner, et qui cirait—au sens littéral—les sabots de son cheval comme l'eût fait un cocher anglais.

Le factotum de l'arabe de miss Youghal était une merveille, un charme. Dulloo,—c'est-à-dire Strickland, trouvait sa récompense dans les jolies choses que lui disait miss Youghal lorsqu'elle allait se promener à cheval. Ses parents étaient enchantés de voir qu'elle avait renoncé à son sot caprice pour le jeune Strickland. Ils disaient qu'elle était une bonne fille.

Strickland proclame que les deux mois qu'il passa dans la domesticité furent la plus sévère discipline mentale qu'il eût jamais reçue.

Sans compter ce petit détail que la femme d'un saïs de ses collègues fut férue d'amour pour lui, et tenta de l'empoisonner avec de l'arsenic parce qu'il ne voulait rien savoir d'elle, il lui fallut s'exercer à garder son calme lorsque miss Youghal allait faire une excursion à cheval en compagnie d'un homme qui cherchait à lui faire la cour, et qu'il était forcé de trotter derrière, portant la couverture et ne perdant pas un mot.

Il lui fallait encore garder son sang-froid quand il était interpellé en argot sous le porche du «Benmore» par un policeman, et particulièrement quand il était injurié par un Naik qu'il avait recruté au village d'Isser Jang, ou chose pire encore quand un jeune subalterne le qualifiait de cochon pour ne s'être pas assez hâté de lui faire place.

Mais ce genre de vie avait ses compensations. Il lui permettait d'étudier à fond les mœurs et les voleries des saïs; et il y en avait assez, disait-il, pour faire condamner la moitié de la population chamar du Punjab, s'il avait été de service. Il devint un des gros joueurs au jeu des osselets, auquel s'adonnent tous les jhampánis[9] et un grand nombre de saïs pendant qu'ils attendent, les soirs, à la porte de la maison du gouvernement ou du théâtre de la Gaîté. Il apprit à fumer du tabac composé aux trois quarts de bouse de vache, et il profita de l'expérience du Jemadar grisonnant qui était le doyen des saïs du gouvernement, et dont les paroles ont du prix.

[9] Porteurs de palanquin.

Il vit bien des choses qui l'amusèrent, et il déclare, sur l'honneur, que nul ne saurait avoir une idée exacte de ce que c'est que Simla, s'il ne l'a point regardée du même point de vue que les saïs. Il dit aussi que s'il se décidait à écrire tout ce qu'il a vu, il y a bien des endroits où on lui casserait la tête.

La description que fait Strickland de ses souffrances pendant les nuits humides, pendant qu'il entendait la musique et voyait les lumières au «Benmore», que les pieds lui démangeaient de l'envie de valser, et qu'il avait la tête emmitouflée d'une couverture de cheval, est assez amusante.

Un jour ou l'autre, Strickland écrira un petit livre sur ses aventures. Ce livre vaudra la peine d'être acheté, et même celle d'être supprimé.

Ainsi donc, il servit fidèlement, comme Jacob servit pour Rachel, et son congé touchait à son terme quand l'explosion eut lieu.

Il avait réellement fait de son mieux pour garder son sang-froid en entendant les flirtations dont j'ai parlé, mais à la fin il éclata.

Un vieux général très distingué emmena miss Youghal faire une promenade à cheval et commença cette sorte de flirtation genre: «Vous n'êtes qu'une gamine» qu'il est si difficile à une femme d'esquiver avec quelque adresse, et qu'il est si exaspérant d'entendre.

Miss Youghal tremblait de peur aux propos qu'il lui tenait à la portée de l'oreille de son saïs.

Dulloo-Strickland supporta cela aussi longtemps qu'il put. Alors il empoigna la bride du cheval du général, et s'exprimant le plus aisément du monde en anglais, il l'invita à vider la place, sinon il le jetait par-dessus le fossé.

L'instant d'après, miss Youghal pleurait, et Strickland vit qu'il avait compromis sans remède son entreprise et que tout était fini.